Le chartisme, 1830-1848
L'Emeute de Newport avait clos la première évolution du Chartisme. La violence verbale, en s'exaspérant et en se traduisant en actes, avait épuisé ses ardeurs et provoqué une réaction toute naturelle : parmi les Chartistes, les uns, effrayés des résultats ou craignant les représailles, s'étaient tus ou avaient singulièrement atténué la virulence de leurs discours ; les autres, par un retour de l'instinct à la réflexion, étaient revenus aux inclinations de leur tempérament personnel. L'hiver et le printemps de 1840 sont pour le Chartisme une période de recueillement pendant laquelle les seuls événements, procès et emprisonnements, tout en mettant dans les paroles et dans les cœurs beaucoup d'amertume, mettent aussi dans les esprits et dans les actes plus de réserve et de délibération.
Les Chartistes de la force morale, que les circonstances avaient entraînés malgré eux,
retrouvent leur premier idéal ; dans la prison de Warwick, Lovett et CoUins écrivent une brochure dans laquelle ils tracent un projet pour l'éducation du peuple tout empreint d'Owénisme, et dans son cachot de Oakham, guéri désormais de s'échauffer au contact d'auditoires enthousiastes, Henry Vincent songe déjà à consacrer son talent oratoire à la propagande anti-alcoolique et à la formation d'associations chartistes de tempérance.
Les Chartistes de la force physique ont été assagis eux aussi par la répression et par l'expérience. La Convention a appris à Bronterre O'Brien que l'Angleterre n'est pas encore préparée à imiter la grande Révolution ni les classes laborieuses à donner de leur foi en la révolution prolétarienne une preuve plus effective que la vaine acclamation de la grève générale dans les meetings. Feargus O'Connor lui-même redoute sans doute les responsabilités personnelles puisque, dans la Northern Star du 2 1 septembre 1839, il cherche à se forger un instrument de célébrité et de domination plus inoffensif et moins dangereux que les théories de violence, esquissant déjà le fameux " Land Scheme ". Mais la crainte des sanctions n'est qu'un frein bien provisoire et le démagogue irlandais est prêt à recommencer, dès l'occasion favorable, à éveiller de son sommeil le peuple,
à surexciter ses instincts de violence en lui murmurant à nouveau les chansons qui irritent la misère humaine.
La Convention s'est séparée après avoir vu l'échec complet de ses tentatives, après avoir failli lancer la classe ouvrière dans une entreprise impossible et qui aurait pu être sanglante ; les principaux leaders sont en prison : Frost, Williams et Jones sont condamnés le 16 Janvier à être pendus et écartelés ; Bronterre O'Brien est condamné à t8 mois d'emprisonnement, William Benbow à 16 mois, Williams et Binns à six mois ; Lovett, Collins, Vincent et Me Douall ne seront mis en liberté que pendant l'été de 1840.
Le Chartisme paraît donc écrasé et jusqu'en Juillet il ne manifestera son existence que par des pétitions et des protestations contre les condamnations ou contre le traitement infligé aux emprisonnés : sont-ce les signes du déclin ou seulement, avant le réveil, un temps d'arrêt nécessaire pour que les Chartistes reconstituent leurs forces et leurs organisations ? Entre l'été de 1840 et le mois de Janvier 1843, ^^^ nouvelle évolution se produit dont l'année 1842 marque le point maximum : les grèves d'Août 1842 paraissent être la mise à exécution de la grève générale proclamée trois ans auparavant par la Convention ; en Décembre, la conférence
de Birmingham correspond à l'émeute de Newport et la rupture de l'alliance ébauchée correspond à l'insuccès de l'essai de mobilisation chartiste.
L'évolution de 1840 à 1842 est dominée par un problème tout à la fois différent en ses termes et semblable en ses éléments si on le compare à celui qui a déterminé l'évolution de 1837 à 1839. Alliance avec les partis bourgeois ou Lutte de classe, tel est le dilemme qui se pose au parti Chartiste et à la question qui se dresse ainsi sur sa route celui-ci va donner deux réponses successives et opposées. Les Chartistes accepteront-ils l'offre d'alliance que, sous deux formes et par deux fois, les classes moyennes vont faire aux classes laborieuses ? Quelle tactique adopter : l'intransigeante politique de classe ou au contraire une politique plus opportuniste de conciliation ? Après avoir vu combien il leur était difficile de réussir par leurs seules forces, les Chartistes consentiront-ils à renier le principe de l'antagonisme entre les classes et se prêteront-ils à la formation d'un grand parti démocratique de gauche allant des radicaux par les radicaux socialisants] usqu'aux socialistes ? C'est en des expressions identiques que ce problème devait se présenter soixante ans plus tard aux démocrates et aux ouvriers socialistes : entre 1840 et 1842 il allait être l'objet de discussions
aussi ardentes et de solutions aussi diverses.
En un sens, l'évolution de 1840 à 1842 allait répéter celle de 1837 à 1839, puisqu'aussi bien le problème de la tactique et celui de la méthode sont absolument parallèles et mettent en jeu deux conceptions et deux tempéraments opposés : l'attitude réformiste qui semble impliquer la possibilité de l'alliance et l'attitude révolu-' tionnaire qui semble l'exclure.
Entre 1837 et 1839, ^^ démarche de l'évolution avait été un progrès constant vers la force physique et, la violence agissante. Les émeutes de Birmingham et de Newport montrent que " la révolution physique " appelée de vœux si impatients aurait pu éclater ; le gouvernement whig avait cru devoir prendre toutes les précautions militaires nécessaires pour être prêt à répondre à un soulèvement possible du prolétariat industriel. Entre 1837 et 1839 ^^ ^^^^ les Chartistes de la force morale qui ont cè(\^ aux révolutionnaires ; mais, après s'être laissés entraîner par les apôtres de la violence, ils reviennent à leur premier idéal. Entre 1840 et 1842, l'inverse se produit et ce sont les Chartistes de la force physique qui paraissent céder. L'évolution qui s'achève par un retour au point de départ, c'est-à-dire à l'intransigeance, se développe en trois étapes. Au premier acte, l'entente des Chartistes pour rejeter l'alliance
est entière ; au second, les chartistes se divisent en partisans et adversaires de l'union avec les classes moyennes et se trouvent ensuite tous d'accord pour accepter une offre plus avantageuse que les promesses des libre-échangistes ; au troisième, les événements déterminent la rupture des pourparlers. Alors, malgré leurs raisons personnelles de rancune contre les Chartistes de la force physique, quoique partisans de l'alliance et opposés au principe de la lutte des classes, les modérés ne consentent pas à se séparer de leurs frères ennemis dont ils font ainsi le jeu, refusant de sacrifier le nom vénéré de la Charte à l'espoir d'assurer la réalisation des revendications démocratiques par un puissant appui.
Cette intransigeance, par deux fois affirmée, étonne parce qu'elle est contraire aux intentions des créateurs du mouvement. Les socialistes réformistes de W. M. A., sous l'influence de Francis Place et de William Lovett, étaient tout disposés à constituer un grand parti avec les bourgeois démocrates et les plus avancés des libéraux ; l'alliance avait même été réalisée dès le début par la participation de la Birmingham Political Union à l'agitation chartiste
et le soin laissé à cette association de rédiger la première pétition.
Cependant cette intransigeance est très explicable par l'évolution même du chartisme, par l'influence grandissante et bientôt même exclusive dont les protagonistes de la lutte de classe ont joui très vite en prenant en mains les directions du mouvement.
Aussi, lorsqu'à l'automne de 1838, les libreéchangistes se proposent d'associer les classes laborieuses à leur campagne et offrent à celles-ci une participation dans les bénéfices de la réforme douanière, les Chartistes s'opposent à leur dessein de se concilier l'appui des travailleurs et leur réponse est résolument négative. Entre les Chartistes représentants de la classe ouvrière et les leaders de l'Anti Corn Law League, véritables ministres plénipotentiaires de la classe moyenne, s'engage un dialogue sans issue, deux thèses se heurtent irréductiblement antagonistes, l'une s'eiForçant de prouver que la misère ouvrière a pour cause essentielle le pain cher et l'autre dédaigneuse des promesses libre-échangistes et mettant le peuple en défiance contre le " nouveau piège " des capitalistes.
Le 24 Septembre 1838, les sept premiers fondateurs de la Ligue s'étaient réunis au York Hôtel de Manchester pour organiser une agita-
tion en faveur de l'abolition des Corn Laws et ils avaient fixé le minimum des souscriptions à cinq shillings " afin que toutes les classes pussent adhérer à la Ligue ". Ils montraient ainsi leur intention d'associer les classes laborieuses au mouvement libre-échangiste et de réaliser par l'Anti Corn Law League l'union du capital et du travail contre l'aristocratie foncière. Dès le début, dans l'argumentation des ligueurs, une large place est faite aux raisons qui peuvent intéresser d'autant plus la classe ouvrière au libre-échange que celui-ci est présenté comme le remède à la crise que traverse justement la population industrielle. De ce point de vue particulier, la thèse libre-échangiste se ramène à deux arguments: celui du "pain à bon marché" et celui de " l'extension du commerce anglais ". La misère ouvrière, disent les libre-échangistes, s'explique par le double fait de conditions d'existence trop onéreuses et de ressources insuffisantes ; les salaires sont trop bas et les chômages trop fréquents tandis que la vie est trop chère. Le libre-échange est le remède, car les bienfaits qu'en peuvent escompter les travailleurs sont de deux sortes. D'une part, il offrira aux classes laborieuses le pain à bon marché et abaissera le coût de leur existence ; et d'autre part, il accroîtra les débouchés de l'industrie anglaise à l'intérieur et à l'extérieur : l'abaissement de
leur prix de revient permettra aux produits des manufactures de conquérir les marchés extérieurs et cet essor commercial, galvanisant l'industrie et les salaires, provoquera à l'intérieur une augmentation de la consommation. L'argument du pain à bon marché et celui de l'extension du commerce anglais font, dès l'origine, partie intégrante de la thèse libre-échangiste qui, grâce à ces raisonnements, prétend s'attacher les classes ouvières et leur démontrer l'intérêt de premier ordre qu'elles ont à consacrer leurs efforts à la conquête du " Libre-échange de leur travail contre les produits du monde entier ".
L'abrogation des Corn Laws n'est-elle pas liée, du reste, depuis de longues années, aux revendications démocratiques ? Dès Peterloo, en 18 19, les bannières du radicalisme ne portaientelles pas la double inscription " Universal suffrage "et "No Corn Laws"? De 1815 à 1832, combien de meetings populaires avaient réclamé l'abrogation des Corn Laws ! N'était-ce pas un député radical — un de ceux qui avaient pris part aux réunions préparatoires de la Charte, Joseph Hume — qui avait été le premier à déposer une motion contre les Corn Laws dès 1826 ? La crise qui sévissait n'était due qu'à la hausse du prix du blé qui avait suivi la mauvaise récolte de 1836 : les budgets ouvriers,
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dont le pain est le principal article, avaient subi d'une façon violente le contre-coup de cette hausse.
En multipliant les conférences, les brochures, les manifestations en province et à Londres, en créant une feuille libre- échangiste, UAnti Corn Law Circular^ tirée à 1 5,000 exemplaires et lue par 200,000 lecteurs, en dépensant sans compter l'argent dont la comblent des donateurs généreux ou intéressés, la ligue espère gagner à sa cause l'opinion publique. Mais, lorsqu'elle entreprend cette agitation systématique, elle rencontre un obstacle dans l'existence du mouvement chartiste qui, pendant l'été de 1838, attire à lui toutes les sympathies des masses populaires. Il est de toute nécessité pour le succès de leurs projets que les ligueurs parviennent à détourner du Chartisme l'attention publique et ils ont à choisir entre deux moyens : ils peuvent combattre le chartisme, ce qui serait donner par réaction à l'aristocratie foncière des alliés et multiplier leurs propres adversaires ; ou bien au contraire ils peuvent utiliser la force du Chartisme pour contrebalancer celle des intérêts protectionnistes ; pour cela il leur faut essayer d'escamoter l'élan du mouvement à leur profit, désagréger le bloc chartiste en introduisant la division entre les démocrates ouvriers, en enlevant aux irréductibles partisans
de la lutte des classes la conduite de la masse des ouvriers. Ils comptent se concilier les bonnes grâces des classes laborieuses par la promesse du pain à bon marché et des salaires améliorés qui doivent être les conséquences immédiates de la pratique libre-échangiste. De cette argumentation destinée à séduire les ouvriers, il convient de donner ici quelques formules auxquelles opposer la thèse Chartiste.
Le pain cher, telle est la cause première de la misère ; et, si le pain est cher, c'est parce que le régime douanier empêche l'entrée en Angleterre des céréales étrangères : ce sont les droits sur les subsistances qui ont provoqué les pires souffrances, c'est par eux que tant de familles ouvrières sont réduites à mourir de faim. Quelle autorité ne devait pas avoir cette raison dans la bouche d'un Richard Cobden qui, fils d'un petit fermier du Sussex et ayant fait sa fortune dans le commerce et l'industrie des cotonnades, se prétendait en droit de parler au nom du travail, du commerce et de l'industrie? Aussi l'ouvrier du libre-échange s'écrie-t-il le 25 août 1841 à la Chambre :
" Que signifient les droits sur les subsistances ? Ce sont des droits prélevés sur la grande masse du peuple et nos honorables adversaires, ceux-là même qui montrent tant de sympathie pour les ouvriers, après en avoir fait des pauvres, ne peuvent pas me refuser le droit de réclamer en leur nom la
priorité de discussion pour la réforme de ces droits. Je les ai entendus leur donner le nom de protections, mais ce sont bien le nom d'impôts que leur donnera toujours ma bouche tant que j'aurai l'honneur de siéger dans cette chambre.
Le Droit sur le pain est un droit pesant au premier chef sur les classes les plus pauvres. C'est d'après les plus basses évaluations un droit qui augmente de 40 "/<, le prix que nous aurions à payer si nous jouissions de la liberté du commerce des céréales. Le rapport sur les tisserands qui se servent de métiers à la main estime à 10 shillings les salaires hebdomadaires approximatifs d'une famille et proclame que dans nulle autre partie du Royaume Uni cette évaluation ne paraîtra une évaluation mensongère du salaire d'une famille de travailleurs. Il établit de plus que, sur 10 shillings qu'elle gagne, chaque famille dépense en pain 5 shillings. Le droit de 40 J" constitue donc un droit de 2 shillings sur chaque famille d'ouvriers gagnant 10 shillings par semaine ou de 20 "/^ de leurs salaires.
Les souffrances des travailleurs n'ont pas pour cause le Factory-System, mais le régime protectionniste : argumentation très habile, qui innocente le capitalisme industriel pour rejeter toute la responsabilité de la misère sociale sur cette aristocratie " qui n'a pas le droit de maintenir son rang par une fortune trempée des larmes des veuves et des orphelins ", argumentation qui en même temps intéresse les classes laborieuses à chercher le remède dans une union avec les libre-échangistes en vue de conquérir le droit de manger du pain. Car, si l'on en croit le D*^ Marsham, sous le règne des Corn Laws, " cinq millions d'individus vivent de pain d'avoine et cinq millions font leurs délices de
pommes de terre. " Avec le libre-échange, tous les ouvriers pourraient, sans grever lourdement leur budget, manger du pain de froment, quoiqu'en disent les protectionnistes. Que les travailleurs ne prêtent pas une oreille complaisante aux objections captieuses des défenseurs du pain cher, qu'ils ne s'imaginent pas que les capitalistes ne réclament " le pain à bon marché que pour avoir le travail à meilleur marché ".
Les avocats du monopole soutiennent en effet qu'en même temps que le pain, baisseront les salaires et qu'en admettant même qu'ils ne baissent pas, ils resteront insuffisants pour assurer aux familles ouvrières une existence convenable ; ils prétendent que le coût de la vie n'est pas la seule cause de la misère : les ressources des travailleurs sont insuffisantes, non seulement parce que le pain est cher, mais parce que le Factory System, créateur de douloureux chômages, est responsable de l'excessive médiocrité et de l'instabilité du salaire. L'argument de l'extension du commerce vient alors en aide à l'argument du pain à bon marché ; ils se complètent l'un l'autre, puisque l'extension du commerce, facilitée par l'abaissement du prix de revient, provoquera à son tour le développement des manufactures, la diminution du chômage, la hausse des salaires.
Les ligueurs n'ont pas esquivé l'objection protectionniste. Richard Cobden répond, dans
son discours du 13 août 1841,4 l'affirmation que les Corn Laws maintiennent le taux des salaires et les protègent contre la dépression où les ferait glisser le libre-échange :
"J'ai entendu de mes propres oreilles ce noble Lord. Voici sa théorie de la protection ouvrière, je vais vous la dire : les manufacturiers, au dire du noble Lord, demandent le rappel des lois céréales parce qu'ils ont l'intention de réduire le taux des salaires ; s'ils ne réduisaient pas le taux des salaires, en raison du rappel du droit sur le pain, ils ne se trouveraient pas en état de soutenir aisément la concurrence étrangère, et, s'ils les réduisaient, il n'en résulterait aucun avantage pour l'ouvrier... Le noble lord, député du North Lancashire, nous a déclaré que tout cela voulait dire réduction des salaires. Autant que j'en puis juger, cela signifie tout autre chose, soit augmentation du commerce et, en outre, revendication du droit d'échanger nos articles manufacturés contre les céréales des autres pays, ce qui donnerait un développement considérable à notre commerce. Mais comment y arriver si ce n'est par une augmentation de la somme de travail ? Et comment pouvons-nous accroître la demande de travail sans augmenter en même temps le taux des salaires ?
Loin d'abaisser le taux des salaires, le libreéchange relèvera ; il n'existe aucun lien entre le prix des subsistances et le prix du travail : " J'affirme sans crainte d'être contredit que le taux des salaires ne dépend pas plus du prix des subsistances que des changements de la lune. Il dépend entièrement, en l'état des choses, de la demande de travail ". Puisque le prix du travail dépend de la demande de
travail, comme le libre-échange aura pour effet d'accroître cette demande dans des proportions considérables, les salaires des ouvriers augmenteront et l'extension du commerce anglais permettra de dégorger les industries surproductives. Il sera par suite un remède, en même temps qu'à l'insuffisance du salaire, à son instabilité : les crises s'atténueront et, avec elles, les chômages périodiques. Ce sont ces bienfaits de l'abolition que décrit Hume au meeting hebdomadaire de la Ligue le ç avril 1 843 :
" Ce que nous réclamons c'est la liberté d'échange avec le monde entier.... Chaque climat, chaque peuple a ses productions spéciales. Que toutes puissent librement arriver dans ce pays pour s'y échanger contre ce qu'il produit en surabondance et tout le monde y gagnera. Le manufacturier étendra ses entreprises ; les salaires hausseront ; la consommation des produits agricoles s'accroîtra ; la propriété foncière et le revenu public sentiront le contre-coup de la prospérité générale. Mais, avec notre législation restrictive, les usines sont de moins en moins occupées, les salaires de plus en plus déprimés. "
Toute mesure législative et plus que toute autre, par suite des incidences, toute réforme financière est semblable à un jeu de hasard dont on ne peut déterminer à l'avance et d'une façon certaine les gagnants et les perdants ; toute différente est l'abrogation : tout le monde gagnera au libre-échange, et surtout les classes laborieuses puisque l'abolition remédiera à la
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double cause de la misère ouvrière en procurant aux travailleurs des salaires plus élevés et plus stables pour acheter un pain à meilleur marché. Malgré ces belles promesses, les Chartistes ne paraissent pas sensibles à l'argumentation de l'Anti Corn Law League: dès le début, ils organisent une opposition à l'agitation libre-échangiste; ils se font un devoir d'assister aux meetings de la Ligue, mais pour interrompre de leurs sarcasmes et de leurs dénégations les orateurs abolitionnistes, pour prendre la parole afin de réfuter les thèses des Ligueurs, pour substituer enfin à la résolution présentée par ceux-ci une motion en faveur du suffrage universel ; et, lorsqu'ils ne parviennent pas à faire voter par l'assemblée leurs propositions, ils se contentent de troubler le meeting en usant de leurs procédés habituels d'obstruction. Dès le moisdejanvier 1839, chaque numéro de la Northern Star contient un article sur le " Bluff libre-échangiste " et signale une défaite des ligueurs à Leeds, à Birmingham, à Bradford, à Manchester : " défaite glorieuse des charlatans libre-échangistes ". De ces défaites des ligueurs et de ces victoires " triomphales " des chartistes, on trouve de nombreux exemples dans la Star: le meeting du 15 janvier 1839 à Leeds, où Feargus O'Connor " venu pour défendre les droits du travail " prononce un grand discours, suffira à montrer l'attitude
prise, dès les commencements de l'agitation, par les orateurs chartistes en face des abolitîonnistes. Voici, tel qu'on le trouve dans la Northern Star^ le compte rendu de ce meeting :
" Le Maire déclare que la question (des Corn Laws) concerne toutes les classes du peuple, les agriculteurs, les marchands, les travailleurs des manufactures, les ouvriers les plus humbles et les plus méritants. C'est une loi qui pèse plus particulièrement sur eux ; ils travaillent pour avoir du pain. " Je suppose que vous êtes tous des mangeurs de pain ? {Oui, quand nous le pouvons). Et j'espère que vous en aurez d'une bonne qualité et à bon
marché [rires) (Après un discours de l'abolitionniste Goodman)
Feargus s'avance alors au milieu d'applaudissements bruyants et enthousiastes et des cris de " A bas les Whigs sanguinaires, il les empoignera, bravo Feargus." Feargus se félicite de cette conversation (des ligueurs) avec les classes ouvrières : " Mais, Messieurs, je souhaiterais que cette conversation entre l'employeur et l'employé soit moins semblable aux visites des anges si rares et si lointaines (fi/t applaudissements). Je suis l'avocat d'une abrogation plus sérieuse des lois sur les blés. La question est en effet de savoir si, oui ou non, les lois sur les céréales doivent être abrogées pour vous {montrant le peuple dans l'enceinte) ou pour vous {daignant les Messieurs sur la plateforme, immense acclamation, rires et applaudissements). Si elles sont abrogées par une classe, cette abrogation sera faite au profit de cette classe {Non, Non. Oui, Oui) tandis que si ces lois sont rejetées par tous, cette abrogation sera faite au bénéfice de tous. Je ne puis oublier que, lorsque la question a été posée au parlement, l'année dernière, M. Clay, un manufacturier, laissa sortir le chat du sac en avouant à la Chambre que les manufacturiers désiraient cette réforme pour faire baisser le prix du pain et par conséquent le taux des salaires, de manière à soutenir la concurrence avec le pain à bon marché de l'étranger {bruyantes acclamations). Le gentlemen qui a proposé la résolution dit qu'il devrait y avoir un
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libre-échange des produits entre tous les pays et toutes les nations, je suis d'accord avec lui, Messieurs ; mais je ne vois pas un mot dans cette résolution au sujet des injustes impôts qui rendent notre pays incapable de soutenir la concurrence avec les autres pays {bruyantes acclamations et cris de " Au fait " et de " c'est la question, c'est l'unique question ". Qui ose crier " Au fait " c'est la question, toute la question {immense acclamation). La question, travailleurs, c'est de savoir si oui ou non, vous aurez la pleine possession de ce dont vos patrons eux-mêmes vous reconnaissent la propriété {acclamations). Je conviens avec vos patrons que vous devriez obtenir l'abrogation des Corn Laws, mais si vous avez un droit à l'abrogation des Corn Laws, vous avez également un droit au bénéfice qui résultera de cette mesure {immense acclamation). Et, s'ils sont pour l'abrogation des lois sur les céréales, je ne vois pas ce qu'ils pourraient objecter à ma proposition qui entraînera aussitôt l'abrogation complète de ces lois {applaudissements). Mais, Messieurs, rappelez- vous ceci : on nous dit que l'intérêt agricole est menacé et sera attaqué dans ses forces vitales. Tant mieux, dirais-je, parce que c'est un monopole injuste. On le considère comme un des articles de la foi nationale et quand vous aurez réglé la question de la foi nationale tout d'un coup, c'est-à-dire avec les manieurs d'argent, les juifs et les capitalistes, vous nous aurez rendu
service
" Que ces Messieurs se rallient à l'amendement s'ils ont quelque considération pour votre opinion. Si vous avez cette science qu'ils vous attribuent, vous avez le droit de nommer ceux qui doivent gouverner le pays. Maintenant je propose mon amendement ; il n'y a pas un ouvrier dans tout le royaume qui dirait : "je ne suis pas en état de remplir le devoir d'un électeur ordinaire " et tout homme qui lèvera la main contre mon amendement le dira {bruyants applaudissements). Feargus présente cet amendement qui est adopté par l'assemblée : " Nous considérons tout droit à l'importation du blé étranger comme injuste en principe et nuisible dans ses effets, cependant nous sommes d'avis qu'aucun changement efficace ne sera apporté au système actuel tant que ceux dans l'intérêt desquels ce changement est
projeté n'auront pas le droit de choisir les représentants auxquels sera confié le pouvoir de prévenir le retour d'une aussi grande calamité que la loi actuelle sur les céréales ".
Si l'on en croit la Northern Star les ligueurs sont partout battus et mis en déroute par les chartistes. N'y a-t-il pas quelque exagération dans cette assertion ? Est-il vrai que dans tous les meetings de la ligue auxquels ils se trouvent présents, les chartistes triomphent du " Blufilibre-échangiste "? Justement, en ce qui concerne le meeting de Leeds dont il vient d'être parlé, le bluff ne semble pas du côté des abolitionnistes. 11 est piquant de rapprocher le compte rendu de la Star du récit que fait de cette réunion l'historien de la campagne libre échangiste, Archibald Prentice, et on surprend ici la Northern Star en flagrand délit de " contre vérité " lorsqu'elle affirme le triomphe de Feargus O'Connor à Leeds :
" M. O'Connor dit que la campagne (de l'Anti Corn Law League) n'a pour but que de donner aux manufacturiers le pouvoir d'abaisser les salaires de leurs ouvriers et présente une résolution déclarant que, bien que les entraves à la liberté du commerce soient nuisibles, il ne peut se produire de réforme salutaire que lorsque ceux au bénéfice de qui la réforme sera faite seront représentés au Parlement.... Au milieu de la confusion générale, M. Thomas Plint, le Mirror of Parliament à la main, lit quelques extraits de ce recueil prouvant que Feargus a parlé contre l'abrogation et s'écrie : " Voilà l'homme qui, maintenant, affirme qu'il ne doit pas y avoir de barrières douanières, alors
qu'il y a quatre ans, il a soutenu que le principe du libre-échange causerait la ruine du pays ". De la foule un cri s'élève : " Que nous importent ses contradictions " ? " Quoi, reprend M. Plint, elles n'ont pas d'intérêt pour vous ? Je voudrais bien savoir quel meilleur critérium vous pouvez avoir des principes d'un homme que ses actions. S'il n'est pas en état de donner une explication complète et satisfaisante de son revirement, il est indigne de votre confiance ". D'où nouveau tumulte au milieu duquel on entend M. O'Connor prononcer ces paroles : " Si je vis, par Dieu, je vous donnerai le suffrage universel. " Mais ses auditeurs parurent penser que ce ne serait pas plus mal pour eux d'avoir en même temps le pain à son prix naturel, car à mains levées son amendement fut repoussé et la résolution (libreéchangiste) fut adoptée par les trois quarts des assistants. "
Il importe peu de mesurer exactement le trouble que les chartistes parvenaient à jeter dans les meetings de la ligue et de compter les rencontres où ils réussirent à faire voter une motion en faveur de la réforme préalable du suffrage. Le fait certain est que l'opposition chartiste a beaucoup nui à la campagne de l'Anti Corn Law League et la preuve en est les efforts renouvelés des Ligueurs pour se concilier les Chartistes. Cette opposition faisait un tort considérable aux abolitionnistes, en empêchant ceux-ci de paraître soutenus par les classes laborieuses et de parler au nom des travailleurs. Elle n'est pas le fait d'individualités isolées car, dans sa séance du I2 février, la Convention mettait les ouvriers en garde contre l'agitation libreéchangiste. Enfin cette opposition n'était ni
déraisonnable ni artificielle : elle était fondée sur des arguments multiples dont l'ensemble constituait une thèse d'une armature très solide et, sur tous les points, en antagonisme avec les affirmations des abolitionnistes.
Bien avant la formation de l'Anti Corn Law League, dès le 1 5 janvier 1 837, le Maître d'Ecole du Chartisme a formulé la plupart des raisons qui contrecarrent les thèses du libre-échangisme. Dans son Réformateur National Bronterre réfute l'argument du pain à bon marché et dit que l'abrogation des Corn Laws n'est qu'un moyen pour les capitalistes, désireux d'obtenir la main d'œuvre à meilleur marché, d'établir plus fortement leur despotisme sur les travailleurs :
" Bien des membres du Parlement ont acquis leur popularité uniquement par l'hostilité qu'ils témoignent aux lois sur les blés. Ah mes gaillards aux mielleuses paroles ! Ils vous verraient tous pendus ou damnés avant de vous donner la franchise ; ils ont seulement gagné vos douces voix par leurs déclamations contre l'odieuse taxe sur le pain. Il faudrait écrire un volume pour faire 'ustice de ces imposteurs, mais on peut définir brièvement leurs aspirations : ils désirent empocher sous forme de grains ce qui va maintenant dans la bourse des propriétaires fonciers. Ils ne veulent le pain à bon marché que pour avoir le travail à meilleur marché et ils ne veulent le travail à meilleur marché que pour vous faire travailler pour le monde entier. La seule réponse à faire à ces gaillards est celle-ci : " Votez pour notre affranchissement avant de voter pour le pain à bon marché ou, par tous les Evangélistes, nous n'aurons pas confiance en vous. Vous êtes des fripons si profondément rusés. Il est vrai, comme vous le dites,
que le propriétaire foncier est un voleur, mais il est également vrai que vous, le capitaliste, vous êtes un plus grand voleur contre la rapacité duquel nous ne pourrons avoir ni protection ni sécurité, jusqu'à ce que nous ayons le suffrage universel pour nous défendre ".
Et le mois suivant, le 1 1 février 1837, le Réformateur National publie un nouvel article sur les Corn Laws :
" Les lois sur les céréales constituent sans doute une merveilleuse supercherie vis à vis du pays, mais quel est le radical assez absurde pour ne pas comprendre que leur abolition à l'heure actuelle aurait pour seul eifet de faire passer ce qui est aujourd'hui le butin du propriétaire foncier de sa poche dans les poches des capitalistes exportateurs ? Voici leur argument : nous ne pouvons pas lutter avec l'étranger si nous avons à payer les salaires aux taux actuels. Mais les salaires ne sont pas susceptibles d'une nouvelle réduction à moins que le pain ne devienne meilleur marché. C'est avouer que l'abaissement du prix du pain est le prélude de l'abaissement du prix du travail ou, en d'autres termes, qu'on ne souhaite l'abolition des droits sur les blés que comme un moyen d'obtenir une réduction des salaires. Le scrutin secret et l'abolition des droits sur les céréales ne sont avantageux qu'en tant que conséquences du suffrage universel. Il n'en est pas ainsi de l'extension du suffrage. Cette réforme est avantageuse, que nous ayons obtenu les autres ou non. Avec le suffrage universel, nous pouvons avoir non seulement le scrutin secret et l'abolition des lois sur les céréales, mais aussi d'autres mesures cinquante fois plus importantes que ces deux-ci réunies. Sans le suffrage universel, ni le scrutin secret, ni l'abolition des lois sur les blés ne valent un liard pour vous. Leur seul effet serait de rendre absolu le despotisme des classes moyennes et par conséquent la condition de l'ouvrier tout à fait sans remède ".
Les chartistes avaient, pour se défier des
" promesses dorées " des libre-échangistes, une raison de sentiment : ils savaient bien que le mouvement abolitionniste avait eu pour initiateurs les commerçants et les manufacturiers. Or, comme ils voyaient en ceux-ci leurs principaux adversaires et qu'ils les rendaient responsables des souffrances du Factory-System, ils regardaient les offrandes libre-échangistes comme un présent de grecs, pensant que tout ce qui venait des capitalistes ne pouvait être favorable à leurs intérêts. L'opposition que les chartistes ont fait à la Ligue se rattache à l'idée de l'antagonisme des intérêts et n'est qu'une application de la lutte de classe. C'est bien ce sentiment que, dans ses articles du Réformateur National^ Bronterre exprime lorsqu'il parle de " ces gaillards aux mielleuses paroles, de ces fripons si profondément rusés ". L'accord existe sur ce point entre les chartistes de la force morale et les chartistes de la force physique. Au moment même où se constitue l'Anti Corn Law League, la Northern Star en témoigne, le 1 5 septembre 1838 :
" Si, dit-elle, les libre-échangistes peuvent créer une discussion au sujet de l'abrogation des lois sur les céréales et étouffer le cri en faveur du suffrage universel, notre tâche est finie. En Ecosse, plus particulièrement, leur plan a failli réussir, mais grâces soient rendues aux hommes de Glascow ! "
Le 22 septembre, le journal de Feargus O'Connor publie une lettre de la Working Men's Association, signée de Lovett et d'Hetherington :
" Ils nous disent que l'abrogation des lois sur les blés est plus importante que le suffrage parce quelle donnera du fain à bon marché, développera le commerce, produira la moralité, détruira le clergé et supprimera le cant. Que les lois sur les blés soient grandement mauvaises, nous l'admettons, mais ce n'est là qu'un effet de la grande cause que nous nous efforçons de supprimer et en toute justice nous pensons que la question de leur abrogation doit être débattue par les représentants du peuple tout entier et non par une fraction ". Ce serait pour le peuple une grave erreur de détourner ses efforts de la conquête du suffrage universel pour les consacrer à la seule abrogation que l'on propose, car " l'application du suffrage mettra fin aux lois sur les blés, à la loi des pauvres, aux lois sur les jeux, aux lois sur la presse, aux lois de répression et à toutes les lois qui soutiennent le vice aux dépens du travail honnête et vertueux ".
Les libre-échangistes avaient dit aux classes laborieuses que la réforme douanière améliorerait leurs conditions d'existence et aussi leurs revenus. A cette double affirmation, les chartistes répondent que, tout au contraire, l'abrogation actuelle des lois sur les blés ne conduirait qu'à une réduction apparente du prix du pain puisque celle-ci serait suivie immédiatement d'une réduction proportionnelle du salaire, et que, loin de remédier à la surproduction, elle créerait une surproduction plus intense et aussi un chômage plus étendu :
" Nous savons, dit la Northern Star du 26 janvier 1839, ^^^ la manière la plus populaire de discuter la question de l'abrogation des lois sur les céréales serait de crier à tue tête: " Du pain à bon marché, du pain à bon marché, du pain à bon marché " ; mais nous préférons adopter le cri de guerre de ceux qui recherchent la faveur: "Du travail à bon marché, du travail à bon marché, du travail à bon marché ".
Le rédacteur de la Northern Star examine les arguments présentés en faveur de l'abolition immédiate des Corn Laws :
" On dit que leur effet est de faire hausser le prix de la quantité de céréales consommée annuellement de près de £ 1 8 millions. Prenons ce chiffre ou tout autre qu'il leur plaira de nous indiquer.... Supposons que la population des trois pays soit de 24 millions d'individus et qu'un quart d'entre eux travaillent pour du pain et supposons encore que chaque famille de travailleurs consomme autant que la famille d'un pair ou d'un riche fermier. Nous avons donc 6 millions de travailleurs payant £ 4.500.000 de plus chaque année pour leur pain qu'ils ne paieraient s'il n'existait aucune entrave à l'importation des céréales étrangères. Ici nous devons ne pas perdre de vue l'objet que vise l'abolition, savoir le bon marché du travail, destiné à permettre aux manufacturiers anglais de faire concurrence aux industries étrangères. Supposons que les 6 millions de travailleurs gagnent, en moyenne et en tenant compte des femmes et des enfants, dix shillings par semaine (notre évaluation est fort au-dessous de la moyenne) ce qui donne une somme de ^^ 3 millions par semaine ou £ 156 millions par an. Or, un salaire de 10 shs par semaine constitue un revenu de 1' 8"* par jour ; et, si l'industriel ne profite pas de l'abolition des Corn Laws pour prendre 2"^ par jour, soit 1/10° du prix du travail, il ne prendra rien du tout ; et, s'il le fait, il opérera sur la somme totale payée en salaires une réduction de £ 1 5.500.000 : par là, la balance aux dépens des 6 millions de travailleurs sera
de ;^ ii.ioo.ooo annuellement. Mais nous prétendons que, s'il ne peut pas réduire le prix du travail de plus d'un quart, il ne peut pas atteindre ses fins qui sont de vendre à meilleur marché avec la main d'œuvre anglaise que l'industrie étrangère avec la main d'œuvre étrangère. "
Et, après avoir énuméré toutes les charges contre lesquelles l'industrie anglaise doit lutter pour soutenir la concurrence de l'étranger, " le poids d'une dette de £, 800 millions, le poids des pensions, l'Eglise, un nombre incalculable d'hommes en place et de commis, l'armée et la marine, les taxes locales et par dessus tout le Landlorisme ", le journaliste conclut en disant :
" Mais supposons que les employeurs, grâce à leur puissance politique accrue (dont ils se servent toujours contre les travailleurs) et grâce aux horreurs de la loi des pauvres, réalisent une réduction des salaires du quart, quel est donc le résultat de nos calculs ? D'une part, à l'actif des 6 millions de travailleurs, il faut porter les £ 4.500.000 économisés par l'abrogation ; et, à leur débit, une réduction de salaire de ;C 39 millions par an ; soit, comme solde, une perte pour le travail de £ 34.500.000 annuellement. Encore faut-il tenir compte de ce que, dans ce calcul, nous avons considérablement sous-évalué la somme payée en salaires et nous avons aussi considérablement sous-évalué la proportion dans laquelle le prix du travail sera réduit ".
Quel joli bénéfice offrira aux classes laborieuses cette opération qui se chiffrera, au taux d'évaluation le plus faible, par plus de 862 millions de francs de perte annuelle ! Encore cette somme traduit-elle seulement la réduction qui accompagnera nécessairement le "pain à bon marché" ;
et il y a lieu d'ajouter immédiatement que le profit de " l'extension du commerce " sera encore plus considérable et que, par les perspectives d'exportation qu'elle entrouvre à la cupidité des capitalistes, l'abrogation provoquera une plus profonde surproduction et livrera les ouvriers d'une façon plus étroite à la tyrannie des entrepreneurs :
" Une autre conséquence de l'abrogation sera de créer en 1 2 mois une surproduction telle qu'elle mettra désormais les ouvriers du pays à la merci de ceux qui seront assez bons pour les employer. Pendant le premier flot de cette nouvelle abondance, les salaires seront fixés au minimum déterminé par les marchés d'alors. Un grand capital sera éventuellement employé à spéculer sur les blés étrangers. On construira des entrepôts et des magasins où l'on entassera les denrées jusqu'à ce qu'elles aient trouvé des acheteurs ; et les patrons maintiendront leurs ouvriers à un taux de salaire déterminé par le plus bas prix du blé quand cet article est déprécié sur notre marché. Nous prouverons d'une manière éclatante que le pays ne sera plus qu'un mendiant à la porte de l'étranger, si les lois sur les céréales sont abrogées par ceux qui achètent bon marché pour revendre cher. Nous prouverons également que, si l'abrogation sur les blés est précédée du suffrage universel, justice sera faite à tous et qu'il n'y aura plus d'injustice envers personne : en effet, si ces mesures sont prises par tous, chacun prendra garde que ce soit au bénéfice de tous tandis que, si elles sont prises par une seule classe, elles tourneront au profit de cette seule classe. "
Pour combattre l'argument de l'extension du commerce, Bairstow fait appel dans la Northern Star du 15 août 1840 à la théorie de la sousconsommation :
" Il est dit que, si l'abrogation a lieu, l'Angleterre sera l'atelier du monde et que toute la terre deviendra un grenier pour la gourmandise avide des Anglais. En 1837 i million 1/2 de blé étranger a été vendu après avoir payé un droit de I shilling par quarter tandis que les étrangers qui l'ont importé n'ont pas pris un seul mètre des produits manufacturés anglais en échange. Tandis que le pays mourait de faim, ils ne prenaient pas les produits des manufactures anglaises : ils prenaient notre or. La raison en était que leurs magasins étaient encombrés ; ce qui sera toujours le cas tant que le système actuel continuera à faire pourir les produits dans les manufactures tandis que le peuple meurt de faim. La cause de nos souffrances est l'excès de production en proportion du pouvoir de consommation. A moins que l'abrogation ne soit accompagnée d'autres mesures qui auront pour effet d'augmenter les salaires, il n'en résultera aucun bénéfice pour les classes ouvrières. Plus grande est la quantité des produits manufacturés, plus faibles sont les salaires payés aux consommateurs. "
Telle est la réfutation que les chartistes opposent à l'argument de l'extension du commerce. Grâce à l'abrogation, disaient les libreéchangistes, l'Angleterre deviendra l'atelier du monde et toute la terre deviendra un grenier pour la goumandise avide des Anglais. Non, répondent les chartistes, l'Angleterre ne sera plus qu'un mendiant à la porte de l'étranger. L'argument de l'extension du commerce est doublement faux. D'abord l'abrogation n'augmentera pas l'exportation des produits anglais : c'est une erreur de croire que les produits anglais paieront les blés importés, car les étrangers prendront l'or anglais, et de ce côté le libre-
échange ne se traduira pas par un accroissement d'exportation. Ensuite l'abrogation aggravera la dépression économique : non seulement les entrepreneurs profiteront du pain à bon marché pour abaisser le taux des salaires ; mais, tentés par l'appât de l'extension du commerce et trompés par leurs perspectives d'avenir, ils accroîtront encore leur production dans des proportions conformes à leurs désirs et à leurs espérances, non aux possibilités et à la réalité des débouchés. Les chartistes ont pressenti admirablement ici le rôle que jouent dans les crises économiques l'optimisme et le pessimisme exagérés auxquels l'esprit des commerçants et des industriels est tour à tour porté.
Et, comme l'intensité de la surproduction détermine la profondeur de la dépression économique, les salaires baisseront dans une mesure proportionnelle à la crise ; par suite la sousconsommation des classes laborieuses augmentera et tendra elle aussi à accroître la surproduction et la dépression des salaires ; car ce n'est pas seulement sur le développement du marché extérieur que comptent les libre-échangistes pour accroître les débouchés de la production, ils escomptent aussi l'accroissement de la consommation intérieure qui cependant ne peut augmenter que si les salaires de la classe la plus nombreuse augmentent. C'est pour cette raison
que les chartistes affirment que le suffrage universel doit précéder l'abrogation des Corn Laws : un Parlement nommé par le peuple pourra seul prendre des mesures destinées à accroître les salaires et assurer à l'ouvrier le juste produit de son travail puisqu'aussi bien, dans la pensée des chartistes, suffrage universel et revendications économiques, démocratie et socialisme sont termes liés.
Les libre-échangistes trompent les travailleurs en ne leur disant que la moitié de la vérité et ils ne leur découvrent qu'une partie de leur pensée en parlant du pain à bon marché sans ajouter que le travail à meilleur marché en doit être la conséquence ; de plus, ils se trompent eux-mêmes, ils se leurrent de perspectives d'avenir erronées, en imaginant que l'Angleterre sera nécessairement " l'atelier du monde ". D'abord, ils calculent sans les progrès industriels que peuvent faire les nations étrangères et sans les mesures douanières qu'elles peuvent prendre : les produits manufacturés anglais peuvent se heurter aux barrières de douane que leur opposeront les pays producteurs de céréales qui, au lieu de se payer en objets manufacturés, se paieront en bon or anglais. C'est une illusion plus étonnante encore que celle des abolitionnistes sur les débouchés intérieurs et sur la force d'accroissement du marché national : ne veulent-ils pas à
la fois, par une contradiction que seul peut expliquer l'aveuglement de l'intérêt, profiter de l'abrogation pour abaisser les salaires tout en escomptant un accroissement des débouchés à l'intérieur ? et cependant pareil phénomène ne pourrait se produire que si le salaire, source des revenus ouvriers, haussait à la suite de l'abrogation, effet contraire à l'idée secrète que se font des résultats du libre-échange les abolitionnistes. Les chartistes pousseront plus loin encore cette critique vraiment supérieure dans son souci de ne laisser échapper aucun détail ni aucune nuance ; ils diront que cette contradiction n'est pas la seule à laquelle se heurte la thèse des abolitionnistes ; ils essaieront de démontrer et ils démontreront que l'Anti-Corn Law League emploie des arguments contradictoires, selon la classe de la société à laquelle elle s'adresse : la Ligue promet aux ouvriers le pain à bon marché avec de plus hauts salaires et aux entrepreneurs le travail à meilleur marché avec une diminution du prix de revient ; aux fermiers des bénéfices plus élevés et aux propriétaires fonciers l'accroissement de la valeur de leurs terres. Les thèses libre-échangistes se réfutent ainsi d'ellesmêmes, elles sont un tissu de contradictions : l'Anti-Corn Law League " est un grand mensonge ". La Ligue, dit Feargus dans la Star du 17 février 1844," se sert d'un glaive à deux
tranchants, l'un portant écrit rentes plus élevées pour les fermiers, l'autre /)r/x moins élevés pour les ouvriers ". La Northern Star du 27 janvier 1844 montre que la Ligue est obligée d'user d'arguments différents et contradictoires pour amener chaque classe à lui accorder encouragement et aide :
" Quand la Ligue s'adresse aux ouvriers pour les séduire et les tromper, elle leur dit que l'application de ses principes assurerait " du pain à bon marché, des salaires élevés, et du travail à volonté ".... Quand elle s'adresse aux patrons des manufactures, la Ligue explique que, pour éviter l'anéantissement de notre commerce, il faut avant tout que le coût de production baisse ; qu'il est impossible pour eux de lutter avec les manufacturiers étrangers qui n'ont à payer que des salaires extrêmement faibles en conséquence du prix très bas des vivres... qu'on sait bien que la plus grosse des dépenses qu'entraînent les produits manufacturés est le travail, et que le seul moyen de faire baisser le prix des produits anglais de manière à permettre aux manufacturiers anglais de garder un débouché sur le marché étranger est d'abaisser la rénumération du travail anglais au taux du travail continental en mettant la nourriture à bon marché. Aux agriculteurs la Ligue dit que l'effet de la mesure serait, non d'abaisser le prix de la nourriture, mais de l'élever ; qu'elle préviendrait les variations actuelles des prix, et qu'elle donnerait plus de sécurité aux cultivateurs de blé contre les prix très bas qu'ils n'en ont aujourd'hui. Aux propriétaires de la terre on dit que le libreéchange du blé augmenterait le prix de leurs terres ; qu'il forcerait nécessairement les fermiers à adopter des moyens de culture plus avantageux ; à drainer ; à faire usage de la charrue fouilleuse ; à mettre de l'engrais ; à se tenir au courant des progrès de la chimie agricole de manière à être capables d'analyser le sol et de varier convenablement les récoltes ; que toutes
ces circonstances qui aideraient si bien le fermier anglais à faire concurrence aux marchands de blé étrangers sur le marché anglais ajouteraient à la valeur matérielle de la terre et mettraient la classe dont l'aide intéressée est ainsi invoquée en état d'empocher de plus gros revenus ".
Que de raisons multiples et fortes de ne pas participer et même de faire opposition à l'agitation libre-échangiste les chartistes pouvaient faire valoir aux classes laborieuses ! Aussi, lorsque, le 12 février 1839, la question de l'attitude à prendre à l'égard de la Ligue se pose à la convention chartiste et lorsque Bronterre O'Brien prend la parole pour demander à l'assemblée de mettre le peuple en garde contre les belles promesses de l' Anti-Corn Law League, son discours répond au sentiment général des conventionnels qui votent par acclamation cette motion publiée par la Northern Star du 1 6 :
" La Convention est persuadée que dans la crise actuelle si féconde en événements il est absolument nécessaire pour le succès de la pétition nationale que l'attention du peuple soit concentrée sur cette seule question à l'exclusion de toutes les autres qui ne lui sont pas auxiliaires. Etant également persuadée que l'agitation actuelle pour l'abrogation des lois sur les céréales a été fomentée dans une intention perfide et sert actuellement à distraire les classes laborieuses de leur objet principal ; étant en outre d'avis que l'abrogation pure et simple qui recevrait la seule sanction des partisans de l'abrogation des Corn Laws serait plutôt nuisible qu'autre chose aux intérêts des classes pauvres ; nous, les délégués de cette Convention, nous conseillons donc très sérieusement à nos constituants en particulier et aux classes non
représentées en général, de combattre et d'empêcher toute agitation en faveur du retrait des lois sur les céréales jusqu'à ce que le sort de la pétition nationale et de la Charte du peuple soit décidé par la législature dans la mesure où celle-ci est compétente pour le faire. "
La preuve du dessein qu'ont eu les ligueurs de créer au peuple un divertissement, c'est que leur agitation " contemporaine " du mouvement pour le suffrage universel a été organisée au moment où, après les démonstrations du printemps et de l'été 1838, apparaissait déjà la puissance du chartisme ; c'est cette raison de défiance que Bronterre a traduite dans sa motion, insistant surtout sur la nécessité de considérer la campagne libre-échangiste comme un moyen employé pour diviser l'attention des chartistes et détacher leur volonté de la conquête du suffrage universel. Il pensait très justement que c'était la raison qui devait convaincre le plus facilement ceux d'entre les conventionnels qui étaient hésitants et servir aux leaders chartistes pour combattre auprès du peuple l'action de la Ligue. Aussi sa motion simplifie-t-elle l'argumentation de son discours ; car le maître d'école du chartisme se rendait compte que les raisonnements qu'il avait développés étaient trop subtils pour être saisis par les masses et frapper leur esprit ; mais, comme il les a plus d'une fois repris et semblait y attacher quelque
prix, il convient de s'y arrêter pour exposer dans toute sa complexité et toute sa richesse la contrethèse chartiste.
Dans son discours du I2 février 1839, Bronterre présente trois arguments contre le libreéchange inconditionné et absolu :
*' Les avocats de l'abrogation disent que le libre-échange permettrait au pays d'exporter plus de produits, qu'il y aurait plus de travail pour les classes laborieuses et que, si les salaires étaient diminués, il y aurait en revanche moins de chômage. Mais quelle assurance ceux qui disent ceci aux classes ouvrières leur donneront-ils que les étrangers n'établiront pas des droits protecteurs et ne nous laisseront pas tout à fait en dehors du marché étranger."
Sur ce premier argument, il n'y a pas lieu d'insister parce qu'il nous est connu. Les deux autres qu'il développera dans le British Statesman et qui ont trait aux conséquences de l'abrogation sont nouveaux :
" Quels seraient les effets de l'abrogation, si, comme les avocats de l'abrogation l'ont affirmé, elle réduisait le prix de la nourriture de moitié ? Quel contre coup aurait-elle sur les créanciers publics et privés ? Sur les débiteurs publics et privés > Eh bien, elle donnerait aux détenteurs des fonds d'État ;^ 3 là où elle leur en donne actuellement £^ 2. Par là les délégués comprendront que le dividende national augmentera d'un tiers, par conséquent la dette nationale augmentera en réalité d'un tiers. Ce ne serait là qu'un des moindres effets de l'abrogation des lois sur les céréales. Il a été établi que la dette privée du pays s'élève k£z milliards. Je suppose un employé, qui, dans un service public, recevrait un salaire de j^ 500 par an, salaire qui aurait été calculé sur le prix des
denrées. Cet employé recevrait-il encore £ 500 si les lois sur les céréales étaient abrogées ? Certainement non. Supposons que cet employé fut débiteur de^^ 3000 et payait l'intérêt de cette somme : il voudrait savoir si ses créanciers réduiraient sa dette en proportion de la réduction que subirait inévitablement son traitement."
" Si l'abrogation n'est pas précédée d'une réforme de la représentation, d'une extension de la circulation et d'une équitable entente entre débiteurs et créanciers ", elle aura, dit Bronterre, trois conséquences néfastes. Tout d'abord elle accroîtra la dette publique et les dettes privées en deviendront plus lourdes ; l'abrogation profitera aux créanciers en augmentant leurs revenus puisque, par suite de l'abaissement du prix des vivres, ils pourront avec la même somme d'argent se procurer une somme de jouissances proportionnellement plus considérable. Est-il juste que les dettes contractées en régime protectionniste et en période de hauts prix obligent les débiteurs à payer à leurs créanciers les mêmes intérêts en régime libreéchangiste lorsque les prix seront bas et que la valeur de la monnaie aura haussé ? Ne convientil pas au préalable, pour éviter cette injustice, d'imposer aux créanciers une réduction des intérêts qui leur sont dûs. Mais qui aura le courage de prendre cette initiative et la puissance de l'imposer, hormis un parlement vraiment populaire ? C'est là une idée sur laquelle revient
fréquemment Bronterre ; Feargus O'Connor la lui emprunte et il s'en attribue le mérite dans la Northern Star du 17 février 1844 • " J'^i toujours soutenu qu'une abrogation des lois sur les céréales qui ne serait pas précédée du règlement de tout engagement existant, spécialement de la Dette nationale et la Dette privée, entraînerait infailliblement une Révolution.
Le libre-échange profitera aux créanciers ; il profitera aux fonctionnaires et aux employés à traitement fixe. " Les rentiers, les usuriers, les prêtres, tous les titulaires de revenus fixes pourront se procurer, avec la même somme d'argent, une plus grande somme de jouissances et verront leur puissance d'achat accrue. Mais ces possédants, qui, sans rendre aucun service supplémentaire à la communauté, jouiront d'une plus grande part des richesses, ne pourront obtenir cet accroissement de jouissances qu'aux dépens des classes productrices, source de toute richesse, aux dépens des travailleurs, tandis que le salaire de ceux-ci diminuera proportionnellement ou même plus que proportionnellement à la baisse du prix des vivres. Et les classes stériles vont voler aux producteurs une somme égale à la diflTérence de prix que leur offrira le libre-échange sur tout ce qu'ils consomment. Enfin l'abrogation inconditionnée des lois sur les céréales augmentera le poids des impôts, et
par là encore atteindra les classes productrices. Ce sont toutes ces conséquences de l'abrogation qu'après Bronterre résume parfaitement la Northern Star dans un article du 1 9 février 1 842 :
" Réduisez le prix des vivres et vous augmentez la valeur des revenus fixes et le montant de vos impôts. Vous augmentez la valeur des revenus fixes : le possesseur d'un revenu fixe ne pouvait en 1800 acheter que la moitié des vivres qu'il pouvait acquérir avec la même somme en 1841. (En 1841 le blé est de 24* 6^, par quarter, moins cher qu'en 1800). Les bénéficiaires des pensions, les possesseurs de valeurs garanties, les rentiers, les détenteurs d'annuités et de dividendes de la dette reçoivent près de ;^ 150 en 1841 pour ;^ 100 qu'ils recevaient en 1800. — Les impôts sont fixes ; ils ne montent pas ou ne baissent pas avec le prix des produits, mais ils ont à être prélevés sur le produit. C'est sur les objets que nous produisons, c'est sur les objets que notre travail crée que les impôts sont prélevés. Mais les impôts ne sont pas une certaine somme ou quantité de travail, ils sont des sommes fixes d'argent ou plutôt telle somme ou telle quantité de travail qui correspond à une somme fixe de monnaie. Donnons quelques exemples : en t8oo le blé coûtait 83 shillings par quarter ; en 1841 : 58* 6^. Il est clair que les £ 53 millions d'impôts payés en 1841 auraient acheté moins de blé en 1800 quand celui-ci coûtait 83***^ le quatter, qu'en 1841. En d'autres termes le fermier en 1841 aurait à donner comme sa part d'impôt presque la moitié en plus de son produit qu'en 1800 ; de même le fabricant de chapeaux, de bas et de tous autres articles. Le prix de tous ces produits a diminué et par conséquent il faut en donner une plus grande quantité qu'autrefois au receveur des taxes. Toute baisse dans le prix des articles de production doit imposer au producteur plus de travail pour satisfaire les dévorateurs d'impôts, aussi longtemps qu'on sera obligé de payer la même somme d'impôts évaluée en argent. Ceci est tout à fait évident. Il n'y a pas de contradiction possible. Que proposent donc en réalité les avocats de " l'Extension du Commerce " ?
Une réduction du prix des vivres, et par conséquent une réduction du prix de tous autres articles de production. Ceci entraîne une augmentation d'impôts dans la mesure exacte où les prix de production sont réduits. Quelle que soit cette réduction, qu'elle soit d'un quart, d'un tiers ou de moitié, dans cette exacte proportion, il faudra que le travailleur fournisse autant de travail en plus pour le dévorateur d'impôts. Et ceci procurerait au travailleur " des vivres à bon marché " ^ Hors d'ici, coquins, vous le savez mieux que personne ! O rare nourriture à bon marché ! Fameuse et bon marché pour le dévorateur d'impôts ! fameuse et bon marché pour le possesseur de revenus fixes ! fameuse et bon marché pour le bénéficiaire de pensions, pour les fainéants salariés, pour ceux qui reçoivent les dividendes de la Dette ! Fameuse et bon marché pour ces gens là. Mais comment seraitelle bon marché pour le peuple ? Comment serait-elle bon marché pour lui quand il aura plus de travail à fournir pour les dénjorateurs d^impôts qu'il n'en a actuellement ? Comment seraitt-elle bon marché pour le travailleur qui doit produire plus avant de pouvoir toucher quelque chose pour lui-même ? Il n'est pas étonnant que les ouvriers n'aient plus les moyens d'acheter des vivres et des vêtements ! Toute réduction dans le prix des produits a été accompagnée d'une réduction plus que proportionnelle dans les salaires de travail et toute réduction dans les deux a augmenté la somme réelle de l'impôt pour le producteur ! Il lui faut dans tous les cas produire plus pour payer le dévorateur d'impôts avant de pouvoir mettre une bouchée de ce qu'il produit dans son propre estomac. Ainsi son salaire a diminué et ses impôts ont augmenté... "
Indépendamment de ces raisons de principe et de sentiment qui, de 1838 à I845> ^^^^ opposer par les chartistes un refus systématique aux propositions libre-échangistes, on peut dire que, dans la période qui suit l'émeute de Newport, les circonstances sont particulièrement
contraires à toute tentative de rapprochement entre les classes antagonistes. Le 1 3 janvier 1 840, Frost, Williams et Jones sont condamnés à être pendus et, pendant tout l'hiver de 1840, ce ne sont que procès et emprisonnements; les leaders sont soumis, dans leur prison, au régime des criminels de droit commun et l'exaspération des chartistes contre les classes moyennes est à son maximum. Aussi George Julian Harney exprimet-il le sentiment général de ses compagnons de lutte lorsque, dans son discours au Lyceum de Glasgow reproduit par la Northern Star du 1 5 février 1840, il s'écrie : " Les classes moyennes ont promulgué plus de mauvaises lois qu'il n'y en avait et ont supprimé celles qui contenaient la moindre étincelle de justice, témoins le Coercion Bill de l'Irlande, le hideux amendement à la loi des Pauvres et le Rural Police Bill. La force physique est le dernier argument des rois et sera toujours le dernier argument des hommes qui combattent pour la liberté ". Et, appliquant ces idées à l'agitation libre-échangiste, la Northern Star du 28 mars 1840 déclare que : " Les Corn Laws sont un des multiples effets d'une même cause : la législation de classe. S'attaquer aux lois sur les blés au lieu de s'attaquer à la cause du mal, c'est faire comme le charlatan qui, lorsque son malade lui montre une plaie qui est le symptôme et l'effet d'un tempérament attaqué.
commence par panser et soigner la plaie sans faire aucune attention à la maladie constitutionnelle. " La Northern Star du 23 mai se moque des efforts faits par les libre-échangistes pour attirer à leur cause le peuple en lui faisant ces promesses : " Abrogez les Corn Laws et, au lieu d'un demi-pain, vous en aurez un entier et vos femmes, au lieu de robes de coton, auront des robes de soie ".
Plus que jamais c'est à Feargus O'Connor que les faits semblent donner raison. Aussi le démagogue irlandais paraît-t-il autorisé, en face de l'union des classes régnantes contre le chartisme, à faire appel aux seules forces du prolétariat, à l'action des " vrais ouvriers, des hommes aux vestes de futaine, aux mentons non rasés et aux mains calleuses, à leurs femmes et à leurs enfants ". Feargus est la seule voix du Chartisme et la Northern Star en est l'unique organe. Non seulement il a le privilège de rester longtemps en liberté, mais les procès et les emprisonnements font disparaître de nombreux journaux démocrates : The Operative, The Charter (le 15 mars 1840), The Champion et The Northern Liberator (le 19 décembre 1840), et, dès le 6 octobre 1839, ^^^ London Dispatch. La Northern Star profite de l'infortune de ses concurrents pour accroître sa clientèle. Enfin, lorsque Feargus est incarcéré au Yorkcastle, où
il jouit d'un traitement de faveur et d'où il continue à adresser des lettres à la Northern Star, il peut encore se faire puissamment entendre par son journal qui possède en monopole le droit de parler au nom de la Démocratie et apparaît aux ouvriers comme la seule feuille vraiment soucieuse des intérêts et du bonheur du peuple.
Les privilèges et les immunités dont profite le grand démagogue soulèvent une question à laquelle il paraît difficile de répondre : pourquoi le laisse-t-on en liberté, lui, le plus remuant et le plus actif de tous les leaders chartistes, le plus dangereux, semble-t-il aussi, par son influence et par celle de la Star, lorsque presque tous les autres chefs et même des comparses sont arrêtés? pourquoi ne lui demande-t-on qu'une caution de £ 600 alors qu'à de simples ouvriers on réclame £ 1000 leur faisant payer leur mise en liberté beaucoup plus cher ? pourquoi enfin, en prison, est-il soumis à un régime exceptionnel ? Feargus doit-il ces faveurs à l'habileté de ses discours ambigus ou à ses ressources procédurières ? Est-ce là crainte de sa puissance ou indulgence volontaire propre à suggérer l'idée de relations secrètes entre Feargus et le pouvoir ? ou bien encore celui-ci, par une intuition, comprend-il qu'en dépit des apparences ce démagogue, sans faire courir au gouvernement le risque d'un
scandale et mieux assurément que le mercenaire le plus retors, joue auprès des masses le rôle d'agent provocateur ? Et, si aucune de ces explications diverses ne donne satisfaction, ne pourrait-on pas en trouver une autre plus vraie peut-être parce qu'elle se déduit immédiatement d'un trait de psychologie ? Par une contradiction qui n'est qu'apparente, Feargus agit toujours de telle façon que l'opinion lui attribue les actes les plus retentissants des démocrates chartistes sans qu'il ait eu besoin d'y participer personnellement et directement ; il trouve ainsi le moyen d'avoir le prestige sans la responsabilité ; et il peut, avec raison mais à son profit, se comparer au " chat rouge " de l'anecdote irlandaise qu'avec tant d'humour il conte en Mars 1843 au jury de Lancaster :
" Peut-être n'avez-vous jamais entendu d'histoires irlandaises. Je veux vous en raconter une. Il y avait une fois une vieille demoiselle qui avait un vieux chat et une vieille domestique. Lorsque cette vieille bonne fut devenue presqu'unc antiquité, elle devint négligente aussi et toute la faïence commença à disparaître. Mais, lorsque quelque chose manquait, c'était toujours la faute du chat rouge. A la fin le chat rouge fut condamné à mort et tué. Malgré cela, le saladier de Chine se trouva brisé : " MoUy, dit la vieille demoiselle, qui a cassé le saladier ? — Eh la la, Madame, pour sûr le chat rouge est encore venu par ici. — " Comment, MoUy, est-ce possible ? le chat rouge n'a-t-il pas été tué ? — Ah, je le déclare devant Dieu, Madame, j'avais toujours entendu dire que les chats avaient neuf vies ; mais maintenant
j'en suis absolument certaine " {rires). Maintenant, Messieurs, vous pensez, j'en suis sûr, que je suis le Chat Rouge du chartisme. Une émeute a lieu à Newport ; c'est moi le chat rouge : j'étais au courant de tout 5 je vins et pendant huit jours j'assistai au procès, avec M. le procureur général ici présent ; jamais il ne fut fait mention de mon nom, et pour cette bonne raison que je n'avais jamais entendu parler de cette émeute avant d'en lire les comptes-rendus dans les journaux. Une pétition est présentée à la Chambre des Communes et un petit monsieur, qui était jaloux de ma popularité parce qu'il ne pouvait en avoir aucune, déclare que j'étais l'auteur de cette pétition. Messieurs, je n'en ai jamais écrit une ligne ni même jamais vu le manuscrit ; je la vis pour la première fois, bien après sa publication, lorsque j'étais à Yorkcastle. Puis vient cette adresse que le Times représente comme étant presqu'un crime de haute trahison ; partout on dit que j'en suis l'auteur. Messieurs, je n'ai jamais vu cette adresse avant qu'elle soit imprimée et placardée sur les murs de Manchester, si bien que pour Newport, pour la Pétition Nationale, pour l'Adresse, je suis le Chat Rouge ".
Lorsque, le 20 juillet 1840, 23 délégués chartistes se réunissent à Manchester pour réorganiser le mouvement et décident de grouper toutes les associations locales en une National Charter Association, il n'y a parmi eux que trois anciens conventionnels et non des plus notoires: Smart, James Taylor et Deegan. Feargus O'Connor quoiqu'en liberté n'est pas là : il a préféré n'être rien dans la nouvelle organisation afin de pouvoir la dominer plus sûrement et conserver toute la force d'un pouvoir occulte.
Du reste, il pense n'avoir rien à craindre des dirigeants de l'association : le premier président, James Leach et le premier secrétaire, William Tillman, sont des inconnus ; Feargus espère sans doute faire nommer à sa guise les membres du Comité exécutif et y placer des serviteurs ou des comparses. Mais, le jeudi 23, le grand démagogue assiste au grand meeting démocratique qui a lieu au Carpenter's Hall ; aucun autre leader chartiste n'est présent car on ne peut donner ce nom au conventionnel Smart. Aussi tous les honneurs de la réunion vont-ils être pour Feargus. C'est lui qui propose la première résolution adoptée à l'unanimité par le meeting: "le régime actuel de la franchise dans ce pays est injuste et impolitique parce qu'il a pour base la possession de la propriété et non l'intelligence, et nous considérons comme un droit naturel celui pour tout homme d'avoir voix, par ses représentants, à la confection des lois auxquelles il est appelé à obéir. Par suite nous nous engageons à ne jamais cesser l'agitation jusqu'à ce que le système actuel d'exclusion soit aboli et remplacé par la Charte du Peuple." Ensuite, Feargus laisse parler les délégués avec d'autant plus d'empressement qu'ils sont tous assez obscurs.
C'est d'abord un tout jeune homme, Philp, qui allait prendre rang parmi les meilleurs
orateurs de la seconde génération chartiste, à côté de Bairstow et de Thomas Cooper, et qui devait aussi se faire remarquer par sa résistance courageuse à la politique de surenchère. Puis Hanson, le délégué de Carlisle : " De l'aristocratie à la shopocratie tous ces individus vivent du sang, des os et des muscles des travailleurs... Le peuple de Carlisle est déterminé à faire opposition à tout candidat, qu'il soit whig ou tory ; pour l'éternel honneur de mes concitoyens, ils ont nommé à mains levées Feargus O'Connor. " Dans son discours, Smart rappelle qu'il a été membre de la convention et qu'il préfère avoir été le représentant de ses frères, les travailleurs, que d'avoir eu la Reine pour marraine. Il parle de la situation des classes laborieuses dans le Leicestershire où il y a 30.000 ouvriers peinant des 14 et 16 heures par jour pour un salaire de 7 shillings par semaine. Mais Smart a confiance, il espère que les choses vont changer et il supplie de tout son cœur les assistants de ne pas cesser leur agitation " tant que la Charte ne sera pas devenue la loi du Pays ".
Une résolution est présentée en faveur de Frost, Williams et Jones : le meeting exprime sa sympathie " à nos amis persécutés qui sont en train de souffrir pour la défense des droits incontestables de l'homme, nous nous engageons
à ne jamais nous relâcher dans nos efforts avant d'avoir obtenu le retour au sein de leurs familles de nos très estimés amis Frost Williams et Jones et de tous nos autres défenseurs qui sont en prison ". Après un vote de remerciements au président, les délégués ne veulent pas se séparer avant d'avoir rendu hommage à Feargus en l'acclamant par trois fois.
L'habile démagogue avait demandé au meeting de Carpenters hall d'envoyer Leach à Birmingham au devant de Lovett et de Collins qui allaient être libérés. Quelque surprenante que paraisse cette initiative à l'égard du leader qui, plus encore que Bronterre, éveillait les jalousies de Feargus, elle ne doit pas étonner, car celuici escomptait les longs mois de prison qui devaient avoir singulièrement affaibli l'influence, la renommée de Lovett et peut-être aussi, avec ses forces, son énergie. En effet, lorsque, le 25 juillet 1840, Lovett sort de Warwick, il est atteint dans sa santé par la dureté d'une détention restée très rigoureuse, malgré les efforts répétés de la Working Men's Association, des députés Warburton et Duncombe et de Francis Place pour obtenir un adoucissement de régime aux deux prisonniers de Warwick. Aussi, pour se remettre, Lovett part-il aussitôt pour les Cornouailles et pendant son séjour dans ce pays paraît la i""*" édition de l'opuscule qu'il avait écrit
en prison avec la collaboration de Collins. A son retour, comme sa santé ne lui permet plus de continuer son métier, il ouvre une petite boutique de libraire dans Tottenham Court Road. Quelle va être son attitude ? Va-t-il se borner à s'intéresser de loin aux discussions sociales, sans participer à la vie politique, et se contenter du rôle effacé que semblent lui conseiller sa santé et une expérience amère des luttes sociales ? Ou, au contraire, fortifié par les souffrances d'âme et de corps que lui ont values des efforts mal récompensés, va-t-il reprendre le combat plus averti et plus inflexible ? Ce serait mal connaître William Lovett que de le croire capable de mesurer ses activités à ses forces et de se laisser décourager si vite par un premier échec dont il s'attribue peut-être une certaine responsabilité.
L'énergie de Lovett est supérieure à sa constitution physique et sa volonté à sa fortune : il va bientôt l'affirmer et se dresser contre Feargus O'Connor, fermement résolu cette fois à lui barrer la route et à défendre contre ses fantaisies et ses jalousies les principes etFidéal au rythme desquels le secrétaire de la Working Men's Association avait cru bercer le chartisme naissant. La lutte entre ces deux hommes va fixer les destinées du mouvement : le sort du chartisme va dépendre de qui des deux l'emportera.
Le premier acte de Lovett à son retour est
de refuser son adhésion à la National Charter Association. " J'avais refusé de me joindre à cette association parce qu'elle était illégale et j'avais justifié mon refus en montrant les risques auxquels s'exposaient tous les membres de la National Charter Association et en me référant à un acte de parlement qui menaçait ceux-ci de la transportation. " A peu près en même temps Collins avait attiré l'attention de l'éditeur de la Star sur cette illégalité et William Hill avait même écrit, pour lui demander son opinion, à Francis Place qui avait confirmé les dires de Lovett et de Collins.
On comprend quel beau sujet de querelle les deux leaders modérés donnaient, par leur refus, à Feargus O'Connor, dont le journal patronnait la National Charter Association. Celui-ci avait pris cette organisation sous sa protection, espérant que les membres du Comité exécutif seraient ses créatures : pour cela il lui suffisait de faire nommer, à la tête de l'Association, des chartistes sans personnalité ni caractère et surtout d'en écarter les leaders connus ou ceux d'entre eux qu'il savait capables d'opposer une résistance à ses volontés absolues. Aussi le refus de Lovett était-il un excellent prétexte pour permettre à Feargus O'Connor de déclarer que l'ami de Francis Place avait peur de se compromettre pour la cause chartiste.
A ce premier grief que l'honnêteté de Lovett offrait à Feargus, allait bientôt s'en ajouter un autre, plus réel et plus grave puisqu'il résultait d'une tentative faite par les modérés pour enlever la direction du mouvement à celui qui avait toujours voulu en être et s'en croyait déjà le dictateur. La publication du " Chartismey une nouvelle organisation du peuple'" et la formation de la National Association of the United Kingdom en face de la National Charter Association devaient rendre définitive la scission entre Lovett et Feargus O'Connor et faire de ces deux hommes deux chefs de partis opposés ; elles mettaient les Chartistes en présence d'une situation nette, la nécessité d'opter entre Lovett et Feargus, c'est-à-dire entre le réformisme et la violence, entre la force morale et la force physique.
L'initiative et l'attitude résolue de Lovett allaient-elles favoriser la renaissance du chartisme de la force morale et aider à l'essor d'un Néochartisme, d'un mouvement amendé que ses chefs seraient décidés à maintenir dans les voies de la légalité en s'opposant aux tentatives des démagogues pour entraîner les classes laborieuses vers la violence ? Lovett, servi par les leçons de l'expérience, allait-il pouvoir reprendre la direction du mouvement qui lui avait échappée dès le printemps de 1838, se rendre maître