WILLIAM LOVETT
(Howill's Journal}
des appétits qu'avaient accoutumés à leurs épices les professionnels de la surenchère ? Et, de même qu'on avait assisté à une première évolution du réformisme à la violence, allait-on assister à une seconde évolution en sens inverse? Le " Chartisme, une nouvelle organisation du peuple^ projet pour V éducation et F amélioration politique et sociale du peuple " était un vrai manifeste. Comme son titre l'indique, ce petit livre de 132 pages est dominé par la préoccupation essentielle de l'éducation morale ; il reprend en les systématisant les idées d'inspiration owéniste que Lovett avait déjà développées dans une adresse publiée par la Working Men's Association au cours de l'année 1837. Dans leur préface, Lovett et CoUins déclarent qu'ils restent attachés à la Charte du peuple et qu'ils désirent voir les énergies de tous pacifiquement consacrées à la transformation de ce projet en loi :
" Malheureusement, ajoutent-ils, les opinions contradictoires partagées par une partie des classes laborieuses relativement aux méthodes d'action ont déjà grandement retardé les progrès de la cause ; mais nous avons confiance en l'expérience, le grand maître de l'humanité, pour les amener à comprendre qu'il ne parait pas y avoir d'autres moyens efficaces que F union pacifique des travailleurs faisant reposer leurs espoirs sur la puissance et l'influence du progrès intellectuel et moral ". " Ceux qui réfléchissent parmi nos frères commencent à comprendre la grande nécessité d'une préparation intellectuelle et morale qui leur permette de jouir des bénéfices sociaux que leur donnera la puissance politique qu'ils cherchent à conquérir ". " Le principal objet de
cet opuscule, ajoute Lovett dans son autobiographie, était d'amener les chartistes à se grouper en une association destinée à fonder des salles de conférences et des écoles de différentes espèces aux fins d'éducation ; à organiser des bibliothèques ; à publier des tracts et à envoyer en mission des conférenciers; et cela dans le dessein de former dans tout le pays une opinion publique éclairée en faveur de la Charte, de mieux préparer ainsi le peuple à 'exercice des droits politiques pour lesquels nous luttons ".
Dans une grave maladie les souvenirs d'enfance et dans une crise morale grave les impressions du premier maître reprennent toute leur force sur l'esprit : ainsi Lovett, après les heures tourmentées et anxieuses qu'il avait traversées, retrouve plus net que jamais l'idéal qui avait inspiré la formation de la Working Men's Association. Ce n'est pas dire que la prison l'a conduit à refléchir : les efforts qu'il avait faits dans les premières séances de juillet 1839 Prouvent que son attitude, le 9 mai, n'avait été qu'un acte de folie passagère. Mais, si Lovett a l'âme trop haute pour que la souffrance entame son courage, il a l'intelligence trop ouverte pour ne pas avoir compris que les événements de 1839 condamnaient la politique de concessions et de faiblesses à laquelle s'étaient abandonnés les modérés : l'intransigeance était la seule tactique possible pour les partisans de la force morale et leur seul moyen de défense contre les entrepreneurs de révolutions était de prendre l'offensive. William Lovett était tout
désigné pour servir de leader aux chartistes assagis et ses idées devaient trouver des partisans parmi ceux-là même qui, comme Neesom et Vincent, par tempérament ou par entraînement, avaient suivi les protagonistes de la force physique.
Lovett et Collins n'étaient pas isolés : ils semblaient pouvoir compter sur des concours précieux. Henry Vincent qui ne devait être libéré qu'en mars 1841, ne restait pas inactif dans la prison d'Oakham ; en décembre 184O, il s'unit à Cleave, à Hetherington, à Neesom et à Hill, l'éditeur de la Northern Star, pour adresser aux classes ouvrières ce pressant appel en faveur du Teetotalisme, publié dans la Chartist Circular du 19 décembre 1840 :
" Croyant que l'ignorance et les vices du peuple sont les principaux obstacles dans la voie du progrès politique et social... nous avons à déplorer que vous ayez à lutter avec un ennemi dans votre camp, un ennemi insidieux et puissant, un ennemi qui vous affaiblit constamment et accroît la force de vos immoraux adversaires. Cet ennemi est la passion des boissons enivrantes... Nous sommes obligés de déclarer que l'ivrognerie est le vice dominant de notre peuple et, encore que nous soyons convaincus que la législation de classe nous a infligé une quantité innombrable de maux et a brisé les cœurs de générations entières de travailleurs, nous ne pouvons pas fermer les yeux à cette vérité qu'aucun régime de liberté ne peut améliorer l'homme qui est l'esclave de ses propres vices... Est-ce qu'un homme adonné à l'ivrognerie peut être libre .■' Il peut dans les intervalles lucides de sa raison assister aux meetings publics et applaudir
ceux qui rappellent une nation au sentiment de son devoir
Concitoyens, nous ne sommes pas des inconnus pour vous, nous sommes anxieux de vous voir heureux et libres ; nous sommes ardemment désireux de voir nos constitutions aristocratiques remplacées par celles d'une démocratie éclairée... Croyant que l'ivresse est la clé de voûte de l'aristocratie, sachant tout le bien qui peut résulter de l'union d'hommes sobres, pleins de moralité et d'intelligence, nous sentons que nous ne ferions pas notre devoir si nous ne vous pressions pas d'abandonner l'usage de boissons enivrantes. Nous faisons spécialement appel aux leaders du chartisme pour donner au peuple l'exemple en adoptant le projet de Teetotalisme. "
Les signataires de l'appel demandent aux chartistes de former des Chartist Teetotal Societies dans chaque cité, ville ou village ; car " aucun gouvernement ne peut repousser longtemps les justes revendications d'un peuple qui a eu le courage de vaincre ses propres vices ". Ainsi, en 1840, les universités populaires et l'anti-alcoolisme, ces deux expressions de la philanthropie bourgeoise soucieuse d'éducation populaire à la fin du XIX^ siècle, sont préconisées par les leaders de la force morale, et la présence parmi les signataires de l'appel du fougeux Neesom et de l'éditeur de la Northern Star semblerait manifester de la part des chartistes de la force physique eux-mêmes un revirement et comme le désir de s'unir à leurs anciens concurrents pour entreprendre l'éducation morale du peuple et mettre dans celle-ci la condition préalable de toute amélioration politique et sociale.
Bientôt, poursuivant son dessein, Lovett envoie aux plus influents démocrates une adresse que signent Collins, Hetherington, Cleave, Rogers, Mitchell et quelques autres :
" Frères, en nous adressant à vous comme à nos compagnons dans la grande cause de la liberté humaine, nous voudrions imprimer à votre esprit cette importante vérité : 'vous de've» de'ven'tr vos propres régénérateurs sociaux et politiques ou 'vous ne Jouirez Jamais de la liberté. Car la vraie liberté ne peut être donnée ni par les actes du parlement, ni par les décrets des princes, mais doit être le fruit de l'instruction et de la moralité, des vertus publiques de notre peuple... Même si les révolutions suivaient les révolutions et si des modifications devaient-être continuellement apportées à notre constitution, à nos lois et à notre gouvernement, tant que la superstructure politique et sociale ne reposera pas sur l'intelligence et la moralité du peuple, il ne se sera pas produit d'autre transformation qu'un changement de despotisme et le remplacement d'une bande d'oppresseurs par une autre. "
Sages réflexions et qui dépassent peut-être, par leur portée, le sens limité qu'il était dans l'intention de Lovett de leur donner. Les Chartistes de la force morale proposent la formation de cette association nationale dont les deux prisonniers de Warwick Goal avaient donné l'esquisse dans leur brochure. Afin de créer et de développer une opinion publique éclairée en faveur de la Charte du peuple, cette association enverrait ses conférenciers dans les difi^érentes parties du Royaume Uni pour expliquer et répandre les vues des réformistes ; elle établirait
des cabinets de lecture de loo à 200 volumes, comprenant les ouvrages les plus utiles de politique, de morale, de science et d'histoire et prêtant ceux-ci librement aux membres associés; elle publierait des tracts et de petits pamphlets; elle construirait des salles publiques de réunions, de conférences et des écoles servant pendant la journée à l'éducation des enfants et le soir à l'amusement des adultes : par des conférences, des lectures, des concerts, des bals et " autres divertissements rationnels et sains ", les travailleurs, après leurs heures de labeur, y pourraient trouver des " occasions de se réjouir et de se récréer qui empêcheraient la formation d'habitudes vicieuses et les détourneraient de s'abandonner à leurs penchants pour les boissons enivrantes ". N'est-ce pas toute l'idée des universités populaires qui se trouve contenue dans le plan de Lovett ? Ces halls doivent avoir deux cours de récréation et, si possible, un jardin anglais avec des pelouses, des appartements pour les maîtres, des salles de bains chauds et froids, une salle de musée, un laboratoire et un atelier où les associés et leurs enfants pourront faire des expériences scientifiques et apprendre la technique élémentaire des métiers les plus utiles ; ajoutez à ce dessein celui d'écoles normales d'instituteurs et d'écoles techniques, agricoles et industrielles, et vous
aurez le programme complet de la nouvelle association chartiste que proposaient, dans leur adresse aux réformateurs politiques et sociaux, Lovett et ses amis.
Pour quelque raisonnables que fussent ces propositions, elles ne pouvaient (et il n'est pas douteux que Lovett s'en rendait compte) grouper autour de leur réalisation tous les Chartistes ; car, si même un rapprochement entre ces frères ennemis avait été possible pour tous les autres, Feargus O'Connor n'aurait pu l'accepter ; pareille réunion aurait ruiné son prestige, puisque sa puissance était fondée sur la division des chartistes et sur l'antagonisme entre démocrates de tempéraments différents : là se trouvait une raison essentielle de son règne populaire. Toute sa tactique se définit en quelques mots : malgré sa fatuité il se rend compte que les leaders chartistes éloquents et ardents sont trop nombreux pour qu'il puisse se distinguer d'eux par ses seules qualités personnelles, encore que celles-ci soient admirablement adaptées au rôle qu'il veut jouer ; aussi lui faut-il apparaître au peuple avec l'auréole d'une vertu particulière : il ne fera pas seulement profession de foi démocratique, mais d'intégrité, et se présentera toujours comme le seul leader vraiment soucieux du bonheur du peuple, en même temps qu'il se donnera la mission de discerner parmi les pré-
tendus amis des classes laborieuses quels sont les vrais et quels sont les faux, ceux qui servent et ceux qui, par leur maladresse ou leur fausse sincérité, desservent ses intérêts véritables. Pour Bronterre il y a la vraie et la fausse démocratie, pour Feargus, il y a les bons et les mauvais démocrates : entre 1839 ^^ 1848, on n'était bon démocrate que si le propriétaire de la Northern Star vous décernait un brevet de civisme toujours révocable, vous autorisant à exercer votre activité sociale au service de vos idées, comme aujourd'hui l'on n'est " bon républicain " que si Ton a reçu une certaine investiture.
Cette fonction de juge suprême décidant de la qualité des opinions et de la pureté des intentions sert au grand démagogue pour se débarrasser de ceux qui peuvent lui faire concurrence, de ceux-là même qu'il a paru d'abord apprécier ou ménager, comme Bronterre, Me Douall ou Thomas Cooper. Tel est le procédé qu'il va employer contre Lovett et Vincent dont il cherche à ridiculariser le " Knowledge Chartism " et le " Teetotal Chartism ", mettant le peuple en garde contre ces nouveaux pièges de la classe moyenne, destinées à détourner les vrais croyants de la démocratie de la route étroite qui les mènera à leur salut politique et social.
Feargus O'Connor comprend, en effet, le danger que le "New Move", comme il l'appelle
fait courir à sa suprématie et immédiatement il agit par la calomnie et l'injure, il cherche à intimider les leaders de la force morale et leurs adeptes par le boycottage et la menace. A peine Lovett et ses amis ont-ils publié leur adresse aux réformateurs sociaux du Royaume Uni que celle-ci est dénoncée par le propriétaire et les rédacteurs de la Northern Star et présentée comme une "machination de Hume, Roebuck et O'Connell " pour détruire la puissance de Feargus et renverser La National Charter Association. Tous ceux qui ont signé l'adresse sont condamnés comme des charlatans, des bluffeurs, des scélérats et des traîtres.
Les séides de Feargus emploient tous les moyens contre les chartistes coupables d'avoir donné leur adhésion au projet de Lovett ou de manifester quelque inclination pour les méthodes de la force morale : ils s'attaquent à eux jusque dans leurs affaires, intimidant ou détournant leur clientèle et souvent même les forcent à quitter le pays où ils excercent leur commerce ; ils s'acharnent tout particulièrement sur Neesom qui avait abandonné le parti de la violence et avait signé l'adresse. Habitant à Spitalfields, dans un milieu que George Julian Harnay avait préparé, il y est l'objet des pires persécutions : " sa boutique de journaux et l'école de sa femme furent vite fermées, sa vie fut menacée
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et il dut, déjà vieux, aller chercher ailleurs un gagne pain. "
La manière forte devait réussir aux partisans de Feargus auprès des timorés et des faibles ; un certain nombre de ceux qui approuvaient les projets de Lovett, de ceux même qui avaient donné leurs signatures, s'inclinèrent devant des injonctions aussi rigoureuses et s'excusèrent très humblement de leur erreur ; mais, dit Lovett, dans son autobiographie, " la seule récompense qu'ils reçurent pour leur bassesse fut d'être appelés par la Star des rats s'échappant du piège. " De tous les coins de l'Angleterre où se trouvaient des serviteurs ou des dupes de Feargus, celui-ci se faisait adresser des votes de censure et des dénonciations contre le leader des modérés et la Northern Star enregistrait toutes ces protestations plus ou moins complaisantes comme l'expression d'un vaste mouvement de révolte de l'opinion publique chartiste: " Heureusement pour moi et pour mes amis, dit Lovett, les fidèles disciples de Feargus, ne possédaient pas une puissance proportionnée à leur humeur vindicative, sinon nos vies auraient été sacrifiées à leur frénésie ". Et le leader de la force morale en cite un exemple curieux dans ce J. Watkins qui prêcha dans différents quartiers de Londres un sermon afin de démontrer qu'il était juste et légitime d'assassiner Lovett et ses
L'EVOLUTION 6i
amis ; de ce sermon qui fut publié quelques passages suffisent à révéler le ton :
" L'intérêt du chartisme demande que nous soyons de fermes amis et d'aussi fermes ennemis. Pas de flagornerie, pas de servilisme, pas de temporisation, pas de reddition à l'ennemi, pas de quartier aux traîtres. Les despotes ne donnaient pas d'autre quartier aux traîtres que de mettre en quartiers leurs membres. Quelle a été la sentence prononcée contre le pauvre Frost ? D'être pendu par le cou, mais d'être descendu du gibet encore en vie, ses entrailles arrachées devant ses propres yeux et ses membres découpés de son tronc saignant, inanimé. Si Frost était traître au gouvernement, il vous était fidèle et, si tel devait être son destin, eît-ce que ceux qui trahissent le peuple, les pires des traîtres, doivent-être traités tendrement, bien plus cajolés, courtisés, caressés ? Non, qu'ils soient dénoncés et reniés ; prévenons leur future trahison et offrons-les en exemple afin de décourager les futurs traîtres. Washington pendit le Major André, malgré ses pressantes supplications, le pendit comme espion ; qui dira que l'exemple de Washington ne doit pas être suivi ? Nous sommes en guerre et nous devons avoir la loi martiale : courte confession et corde inexorable."
Mais, malgré les excitations et les accusations de la Star, " les pauvres dupes en furie, qui avaient été aveuglés et enivrés par les mensonges d'O'Connor, étaient pour la plupart trop lâches pour recourir à la violence personnelle et se contentaient de s'exercer à nuire de toute manière à tous ceux qui étaient favorables au New Move ".
Quatre-vingt-six démocrates avaient signé l'adresse de Lovett et de ses amis ; ceux-ci résolurent de répondre aux attaques de la Star
afin d'obliger les hésitants à se décider en faveur de la force morale ou de la démagogie :
" Comprenant que, dans leur conduite passée, beaucoup de ceux qui font profession de souscrire aux justes principes de la Charte ont manqué de cette probité, de cette honnêteté et de cette justice qui sont les qualités requises pour assurer au mouvement la coopération des sages et la confiance des bons ; et croyant que le mensonge, l'exagération et la violence de ceux qui sont pleins d'une activité impatiente à fabriquer des plans, mais trop lâches pour agir, ont eu pour résultat le sacrifice et l'emprisonnement de centaines de victimes ; que de tels procèdes ont décrié notre cause et retardé son succès, nous sommes anxieux de réparer par la raison ce qui a été perdu par la folie et l'extravagance. Et c'est pourquoi il y a cinq mois nous avons proposé de former une association nationale sur les bases indiquées dans une brochure écrite dans la prison de Warwick et intitulée " Chartisme ", comprenant les objets qui, à notre avis, sont les mieux destinés à unir les éléments du Chartisme et à assurer la coopération de tous les esprits charitables qui sont désireux de faire jouir la grande masse du peuple des bienfaits politiques et sociaux. En publiant ce projet, nous avons explicitement affirmé que nous n'avions aucun désir d'intervenir dans les sociétés existantes: notre dessein est de former une association
générale pour certains objets explicites Notre proposition
accueillie avec faveur par la presse et avec éloges par un grand nombre d'hommes intelligents de tous les partis, n'a rencontré de la part du plus important organe du chartisme, la Northern Star, que mensonge, intolérance et la plus amère animosité. Son propriétaire et son éditeur ont dénoncé conjointement ce projet comme une invention de M. O'Connell, Hume et Roebuck ! comme une machination pour détruire la suprématie politique de Feargus O'Connor et renverser ses propres plans. On a tourné en ridicule r Education, on s'est moqué de la Science, on a dénaturé les faits, on a étouffé la vérité et on a fait appel aux plus basses passions de la multitude pour obtenir un bruyant
verdict contre nous. Nous avons été dénoncés par ces hommes et par leurs partisans à gages comme " des voleurs, des menteurs, des traîtres à la cause chartiste, comme des gens qui, si la guillotine existait en Angleterre, seraient ses justes victimes ". Qui plus est, un sermon a été prêché par un de ces professeurs... de liberté pour démontrer la nécessité de nous assassiner... Nous avons réclamé, mais en vain, la preuve de leurs basses assertions. Dans la mesure où ils ont osé nous répondre, ils se sont proclamés eux-mêmes esprits faux, âmes intolérantes et cervelles légères aux yeux de tout homme capable de réflexion ; et, quand leurs dupes auront eu les yeux ouverts, ils auront honte de la violence qu'ils ont déployée contre des hommes dont le seul crime a été la publication d'un plan rationnel pour atteindre la Charte du peuple. Forts de la justice de nos principes et plus que jamais convaincus de la nécessité de ce plan, nous plaignons ceux qui nous ont attaqués avec tant d'animosité. Leur vanité a aveuglé leur intelligence, leurs préjugés ont obscurci leur entendement et ont aboli dans leur esprit les sentiments de tolérance et de charité. Croyant posséder eux-mêmes la sagesse suprême, ils ont méprisé avec une férocité gothique toute science, toute vérité et toute justice ; et, si on les juge sur leurs actions, ils semblent penser que la liberté ne peut être réalisée que par la violence et la proscription. Tels sont, il est vrai, les sentiments caractéristiques de ceux qui forment la portion la plus ignorante et la plus bruyante du parti chartiste, têtes creuses qui aujourd'hui professent à la légère nos principes pour devenir demain les adorateurs de n'importe quel autre autel ; mais nous croyons que la grande masse de nos frères chartistes est composée d'hommes dont les convictions en faveur de la charte sont nées de l'observation et d'une patiente recherche des causes de l'injustice politique et de la misère sociale. Des hommes de cette espèce peuvent être trompés et égarés un moment par la mystification et le mensonge ; mais leur esprit, résolu à examiner les faits et toujours ouvert à la persuasion,., déchirera le voile léger qui a été jeté sur leur intelligence. C'est aux hommes de cette trempe que nous faisons appel avec confiance... Si nous insistons comme un droit sur notre juste participation à la
puissance politique, nous désirons que, pour conquérir celle-ci, soient pris les moyens les plus effectifs ; nous désirons que nos frères se préparent à se servir de ce pouvoir lorsqu'ils l'auront obtenu afin qu'ils n'exercent pas pendant un demi siècle la franchise pour se trouver encore ensuite le jouet d'artificieux inventeurs de systèmes et de rusés politiciens.
" D'abord, en ce qui concerne les meilleurs moyens pour conquérir notre charte, nous sommes opposés à tout ce qui peut ressembler à un mouvement révolutionnaire faisant appel à la force physique ou à la violence ; car nous croyons qu'une victoire ainsi obtenue serait une défaite infligée aux justes principes de la démocratie, parce que tous les chefs militaires — toute l'histoire est là pour l'affirmer — deviennent des despotes politiques, et parce que toute organisation militaire sanguinaire, faisant appel aux pires passions, doit nécessairement faire reculer pour plusieurs siècles notre progrès intellectuel et moral. Nous croyons que la conquête de la Charte sera un bienfait pour tous, le seul moyen de remédier à la corruption, aux monopoles, aux maux de notre gouvernement, et que les bénéficiaires de cet état de choses sont peu nombreux si on les compare à la population toute entière ; aussi pensons-nous qu'il suffit pour faire adopter cette réforme de convaincre toutes les classes de la population que leur intérêt est de s'unir à nous afin que nous puissions conquérir pacifiquement la charte : car un peuple uni a toujours de nombreux moyens de réaliser ses desseins sans violence ".
L'attitude de Lovett est donc bien nette : en présence des injures et des calomnies par lesquelles Feargus et la Northern Star essaient de faire échec à la renaissance du chartisme de la force morale, Lovett veut rendre irréparable la coupure qui sépare le parti chartiste en deux tronçons et il marque brutalement les différences irréductibles qui les opposent l'un à l'autre.
En 1838, les modérés avaient usé d'une politique qui leur avait fort mal réussi ; le rédacteur de la Charte l'a compris et c'est pourquoi il cherche à isoler la poignée d'exaltés, d'agitateurs et de démagogues et à gagner la confiance de la grosse masse des chartistes, en faisant appel aux réflexions et au bon sens de ceux-ci. Certaines conversions, produites par les événements de 1839 ^^ leurs conséquences, peuvent lui donner l'espoir que le revirement d'hommes, comme Neesom et Vincent, sera suivi par d'autres.
De plus, afin de rendre définitive cette rupture et de fixer les sages résolutions des chartistes, Lovett propose l'union avec les autres classes : c'est un retour aux tendances qui avaient inspiré les premières démarches de la W. M. A. et aux idées de Francis Place qui avait tant souhaité la formation d'un grand parti démocratique.
L'adresse se termine par une fine remarque et un conseil qui prouvent que l'expérience de la Convention n'avait pas été inutile à Lovett ; celui-ci y avait appris à connaître que le peuple trouve peut-être dans ses Elus des serviteurs très humbles, mais qui ne restent pas toujours très fidèles à ses intérêts :
" Ce n'est pas, dit l'adresse, la simple possession de la franchise qui doit bénéficier à notre pays, c'est là seulement le moyen d'atteindre une juste fin : l'élection des hommes les meilleurs et les plus sages pour solutionner une question qui n'a jamais encore
été posée dans aucun corps législatif, sa'voir comment toutes les ressources de notre pays doivent être organisées pour promouvoir le bonheur intellectuel et social de tout indinjidu ? Ce n'est pas simplement la suppression des maux existants, c'est la confection des remèdes, qui peut profiter aux masses ; or, afin de faire échec à l'égoïsme naturel et à l'ambition des gouvernants et de les forcer à faire des lois justes et salutaires, ceux qui possèdent le powvoir d'élire doi'vent posséder aussi le sa-voir, le jugement et la moralité propres à les diriger avant qu'aucun gouvernement digne de ce nom et qu'aucune liberté véritable puissent être établis. "
Lovett n'avait pas à se demander combien d'années cette éducation nécessaire et préalable peut exiger.
Nous assistons maintenant à une manifestation contraire à celle qui avait caractérisé la première évolution du chartisme et qui tient à un changement dans l'attitude des chartistes de la force morale : tandis que, en 1 8 3 9, les modérés avaient fait des concessions inimaginables aux chartistes de la force physique pour maintenir l'union et avaient même abandonné leur projet d'alliance avec les bourgeois démocrates, en 1841 les modérés acceptent l'idée d'une scission avec les violents en même temps qu'ils reprennent leur ancien projet d'un grand parti démocratique. On peut même dire qu'en 1841 la rupture entre les chartistes est un fait accompli et que le rapprochement avec les classes moyennes est un fait en train de s'accomplir.
La division entre les chartistes se révèle tout
d'abord à propos d'une question de tactique électorale. Le 7 mai 1841, Lord John Russel déclare son intention de proposer au Parlement un droit fixe de 8 sh. par quarter sur le blé, de 5 sh. sur le seigle, de 4 sh. 6 sur l'orge et de 3 sh. 4 sur l'avoine. Les débats parlementaires se terminent le 1 8 mai par la défaite du gouvernement et par l'adoption d'une résolution présentée par Lord Sandon et votée par 317 voix contre 281. Le 27 mai, Sir Robert Peel présente une motion déclarant que les ministres ne possèdent pas suffisamment la confiance de la Chambre des Communes et que leur maintien au pouvoir dans de telles conditions est contraire à l'esprit de la Constitution. Le 4 juin, cette motion est adoptée par une majorité d'une voix, faible appoint, mais suffisant pour chasser les whigs, étant donné leurs précédentes défaites et les sentiments hostiles de l'opinion publique; aussi, le 23 juin, la dissolution est-elle prononcée ; les élections vont assurer le succès des torys qui, le 28 août, réuniront aux Communes contre le gouvernement whig une majorité de 91 voix. Devant l'éventualité de ces élections générales, quelle a été la conduite des leaders chartistes ? Ceux-ci pouvaient choisir entre quatre attitudes : ou bien présenter des candidats chartistes ou bien soutenir les whigs ou bien faire alliance avec les torys ou bien encore voter pour
le candidat whig ou le candidat tory, selon les circonstances, c'est-à-dire selon les engagements pris et les sentiments affirmés par telle ou telle individualité sur les grandes questions qui préoccupaient particulièrement les chartistes comme la loi des Pauvres ou le Rural Police Bill. Au lieu de s'entendre sur la tactique à choisir, les leaders chartistes se sont divisés et ont préconisé des politiques différentes.
La politique des circonstances fut celle de Bronterre O'Brien : le Me DouaWs Journal lui offre la possibilité d'exposer les raisons de son opinion. Notons tout d'abord que le chartisme reste, aux yeux de son grand théoricien, un mouvement de démocratie socialiste, comme le prouve un article du 17 avril " Au Peuple" :
" A quoi doit servir le suffrage universel ? " demande Bronterre. A donner au peuple un pouvoir sur la tenure de la terre, un pouvoir sur la circulation monétaire du pays, un pouvoir permettant d'établir une Banque Nationale d'émission et des Banques de crédit et de prêt destinées à faire des avances aux artisans et aux travailleurs de bonne réputation, un pouvoir sur 50.000.000 acres de terre dont 15.000.000 sont susceptibles de culture, un pouvoir sur les impôts et ce qui est plus important que tout le reste, le pouvoir d'établir, d'organiser vos propres communautés industrielles dans lesquelles vous puissiez commander au lieu de mendier un emploi et dans lesquelles il n'y aura pas besoin d'autre limite à votre production que la satisfaction de vos propres besoins. "
Toujours fidèle au programme qu'il a tracé,
dès l'origine, au mouvement ouvrier, démocrate et socialiste, Bronterre a trop de sincérité et de clairvoyance pour conseiller aux chartistes de se borner à une politique intransigeante qui serait fatalement inefficace. Sans doute, dans certaines circonscriptions, il sera bon qu'il se présente des candidats chartistes affirmant l'existence et l'indépendance du mouvement, en même temps que son programme minimum, et c'est ainsi que Vincent, Me Douall, Harney, Pitkeithly, Leach, Villiers Sankey se présenteront à Banbury, Northampton, Marylebone et Leeds.
Mais, en dehors des cas spéciaux où cette manifestation sera utile, sur qui devront se porter les voix des chartistes ? C'est ce que Bronterre examine danc ce Me Doualls Journal le 22 mai, et il écrit :
" Nottingham a prouvé que nous tenons entre nos mains la balance du pouvoir. Comment allons-nous en user ? En envoyant un candidat chartiste à la Chambre... Si une majorité peut l'envoyer. Toutefois cela peut arriver seulement dans une ou deux circonscriptions, par exemple celle de l'Ile de Wight. Une autre méthode nous a été offerte par les Torys, c'est de partager leurs votes avec les chartistes ou en d'autres termes d'élire un chartiste et un tory là où deux membres sont à élire. Même à cela je consentirais. Quelques uns de nos meilleurs amis ont même dit : si vous ne pouvez pas élire un chartiste, mettez dehors le candidat ministériel. Le peuple doit réfléchir à cette proposition d'élire un candidat tory et, comme il ne peut agir que par politique et non par principe en nommant un tory, il doit décider d'après la probabilité de voir les whigs battus, les meilleurs démocrates
lorsqu'ils ne sont pas au pouvoir et, lorsqu'ils y sont, les pires des maîtres ".
Et le 19 juin, Bronterre dit encore :
" Je voterais soit pour un whig, soit pour un tory qui voterait pour la libération des prisonniers et serait opposé à la Nouvelle loi des pauvres et au Rural Police Bill. Il serait absolument inespéré d'obtenir de l'une ou l'autre faction qu'elle s'engage à soutenir la charte et il n'y a pas plus à espérer obtenir d'un vrai whig qu'il licencie la Police ou détruise les Bastilles. La même politique suivie pour deux membres à élire doit aussi être suivie lorsqu'un seul est à élire. Dans ce cas, la question doit être : Est-ce qu'un chartiste peut être élu ? Sinon, est-ce qu'un candidat tory opposé à la loi des Pauvres ou au Police Bill peut être élu ? La politique qui apparaît comme la meilleure est celle qui réduira la majorité whig et qui cependant ne donnera pas trop de pouvoir aux torys. "
La ligne de conduite conseillée par le Me Doualls Journal est très nuancée ; il suggère aux Chartistes l'idée de se servir de leur force électorale si c'est possible, pour faire nommer un chartiste, mais surtout, comme ce succès possible sera un cas très rare, pour obtenir des candidats torys ou whigs des engagements contre certaines lois particulièrement nuisibles aux classes laborieuses ou odieuses aux chartistes. Tout opposée est la politique que, de la prison de York Castle, préconise Feargus O'Connor : il convient, selon lui, de soutenir les torys contre les whigs. La Northern Star du 12 juin commente la défaite du gouvernement
whig dans un article : " Le devoir du peuple aux prochaines élections ". Elle recommande aux chartistes de proclamer et revendiquer le " grand principe du suffrage universel" :
" Le Parlement doit être et sera dissous. Que doit-on faire ? La réponse est claire : que le grand principe du suffrage universel soit pratiquement proclamé, revendiqué. Dans chaque cité, dans chaque borough, que le peuple choisisse son homme ou ses hommes qualifiés pour siéger ".
La ^tar formule le programme de ces candidats chartistes : le suffrage universel et les cinq autres revendications politiques de la charte, la mise en liberté immédiate de tous les prisonniers et exilés politiques, l'abolition de la loi des pauvres, le Ten hours Bill et une réforme complète du " Factory System meurtrier pour l'enfant ", la suppression du Rural Police Bill, la mise de la police des villes et boroughs sous le contrôle des habitants, le rappel de toutes les lois restrictives et des taxes sur la presse.
" Chartistes, faites ce que vous a conseillé, il y a 7 ans, Bronterre. Faites ce dont Feargus O'Connor s'est efforcé de vous démontrer la nécessité. Ayez vos candidats, élisez les à mains levées comme vos véritables représentants et laissez à Dieu et à vos cœurs résolus l'avenir. Rappelez-vous que vous obtiendrez la charte quand vous pourrez la prendre de force, pas avant. "
Cette déclaration de principe et ce programme, que la Northern Star ne pouvait éviter, ne sont que pour donner en façade un conseil purement
platonique puisque le vote à mains levées ne peut suffire à faire des membres du Parlement. Mais à côté de cet article, dans le même numéro du 12 juin, on en trouve un autre destiné à inspirer l'attitude des lecteurs de la Star aux prochaines élections :
" Le jour des comptes ! Laissez-nous imprimer dans votre esprit la nécessité de mettre dehors les whigs aux élections prochaines, peu importe à quel prix, à quel risque. Il est vrai que les deux factions sont nos ennemis implacables et c'est à la destruction des deux que nous devons travailler. Mais cette œuvre en ce moment est impossible. Alors, employons une faction à détruire l'autre. La vengeance est douce ; vengeons nous des whigs ! Souvenons nous de leurs exploits et qu'ils aient la juste récompense de leurs actes ! ! ! ".
Et encore :
" Le jour des comptes! Le jour des comptes est venu. L'heure de la récompense approche rapidement. Que la voix d'un peuple indigné soit entendue dans le tonnerre. Que les éclairs de la colère d'une nation plongent aux plus profonds abîmes de la perdition la faction qui a insulté les affligés et trompé les opprimés ! Chartistes ! Sus à la faction ! A bas les whigs ! ".
Feargus sait qu'un mouvement populaire se fait toujours contre quelqu'un et ne peut être puissant que s'il s'attaque à quelqu'un ; et il a toujours le souci, dont nous rencontrons ici un exemple caractéristique, de viser un ennemi précis nettement défini. Avec le sens très aiguisé qu'il possède des dispositions d'esprit des masses, l'habile politique a compris d'instinct que l'opi-
nion publique des chartistes et des ouvriers est hostile au gouvernement whig : la nouvelle loi des pauvres, le rural Police Bill, de trop nombreux emprisonnements et une répression brutale ont contribué à faire détester le parti whig. Tenant toujours compte, dans ses calculs, des sentiments qui, à ses yeux, ont une valeur de premier ordre, voulant aussi avoir une politique personnelle et distincte de celle des autres leaders, le grand démagogue conseille de voter pour les torys en haine des whigs ; ses fidèles vont suivre la même ligne de conduite et contribuer au triomphe des Conservateurs.
Feargus a adapté son attitude au sentiment populaire; aucun témoignage en ce sens n'est plus probant que celui de Thomas Cooper, le plus enthousiaste disciple du " Lion de la Liberté " :
" Chacun disait : changeons, mettons fin au powvoir des nvhigs, " 'Votons pour les torys de préférence aux iv/iigs, les auteurs de la maudite Poor La^w " devint le cri général. Le pauvre s'appropria ce cri ; il remarqua que les whigs avaient banni John Frost et ses compagnons et avaient emprisonné 430 chartistes ; et cela fit que les whigs devinrent les pires ennemis : " nous nous "vengerons des nuhigs " devint le cri des chartistes. "
La campagne faite par Cooper en faveur de Walter, le propriétaire du Times, est une manifestation de ce concours apporté par les chartistes aux torys. De Leicester où il organisait les pauvres chaussetiers en brigades chartistes,
Thomas Cooper vint à Nottingham soutenir le candidat tory et, rencontrant celui-ci dans la rue, il lui explique les motifs de son concours : " Monsieur, ne vous faites pas une idée fausse de la raison pour laquelle vous avez l'aide chartiste. Nous nous proposons de nous servir de votre parti pour couper la gorge aux whigs et ensuite nous nous proposons de vous couper aussi la gorge. " Je lui dis ces paroles sur le ton de la plaisanterie et M. Walter rit, mais il comprit que la plaisanterie était sérieuse. Et M. Walter fut élu.
Il est certain d'autre part que, si les chartistes offrirent spontanément leur collaboration aux torys, ceux-ci firent des avances aux chartistes. Cooper raconte encore dans son autobiographie qu'un tory lui ayant demandé d'amener les chartistes à lever leurs mains pour le candidat tory, il lui répondit : " Je crois que le plus grand nombre de chartistes le fera, mais sans que je leur demande et dans le seul désir de se venger des whigs. " A Leicester les torys paient les chartistes pour se tenir sur le devant des hustings et Cooper reçoit £ 30 qu'il distribue aux pauvres gens en guenille. Le jour de l'élection les chartistes sont à leur poste au centre, sur le front des hustings ; les torys avec leurs bannières bleues à droite, les whigs avec leurs bannières oranges et vertes à gauche de
Cooper. Une partie des chartistes lèvent la main pour le Colonel Forester et le plus grand nombre pour le candidat du suffrage universel, pour Cooper. Le Maire déclare que ce sont les candidats whigs qui ont la levée des mains ; alors intentionnellement un des porteurs des bannières chartistes penche sa bannière de façon à toucher la tête de certains whigs ; les whigs furieux s'emparent de la pauvre bannière en calicot et la mettent en pièces. " Maintenant, compagnons en avant, clament alors les fortes voix des chartistes ". Ils se précipitent sur les whigs et font payer à leurs ennemis l'injure qu'ils viennent de recevoir en déchirant les belles bannières de soie orange et vert " qui avaient coûté au candidat whig £ 70."
Quelles que fussent les raisons qui la firent adopter, le fait est que la politique, conseillée par Feargus O'Connor, fut celle de la grande majorité des chartistes ; mais une petite minorité y resta contraire et, sans doute par esprit d'opposition à ceux qui avaient préconisé l'alliance tory, soutint les whigs : par son attitude elle affirma la division profonde qui existait entre chartistes. Les torys l'emportèrent ; et le gouvernement whig fut successivement battu à la Chambre des Lords, le 24 août, par 168 voix contre 96 et le 28, aux Communes, par 360 voix contre 269.
Sir Robert Peel est appelé au pouvoir. Feargus ne pouvait que présenter la victoire tory comme un succès personnel. La Northern Star du 29 janvier 1842 se félicite d'avoir mis à la porte les whigs et de les avoir remplacés par les torys. Peel est l'objet des flatteries de la Star qui profite d'une audience accordée à une délégation ouvrière par le premier ministre pour faire l'éloge de celui-ci ; le 8 janvier, parlant de cette entrevue, elle écrit :
" Les ouvriers se sont adressés au gouvernement pour lui exposer leurs maux et lui demander un remède. Leur déclaration a été attentivement écoutée. Leurs représentants ont été reçus avec courtoisie et une discussion amicale s'est engagée sur les mesures possibles qu'ils proposaient. Les ouvriers ont eu une conférence avec le premier ministre, ils lui ont dit la vérité et lui ont demandé dans un langage respectueux, mais énergique, de prendre des mesures qui les mettent dans une situation convenable : c'est une nouvelle ère dans l'histoire de la législation anglaise. "
Et quinze jours après, à propos d'un meeting ouvrier à Leeds :
" Pour la première fois dans l'histoire de ce pays, les classes ouvrières ont eu l'occasion de parler en toute conscience et en toute franchise avec le premier ministre sur des questions touchant leurs intérêts... Le premier était désireux de savoir ce que pensaient les travailleurs. "
Pendant la campagne électorale, c'était du York Castle que Feargus O'Connor avait dirigé
les démarches de ses troupes chartistes. Le surlendemain même de la défaite du gouvernement whig aux Communes, il fut libéré. Sa sortie de prison lui fournit l'occasion d'un de ces gestes qui assuraient sa popularité : il avait annoncé dans la Northern Star qu'il était décidé à porter un vêtement de futaine pour montrer combien il s'identifiait lui-même avec la classe ouvrière et son désir fut exaucé par l'offre de cette parure symbolique. Le jour de sa libération, c'est vêtu de futaine que Feargus O'Connor s'avance dans une voiture à travers les rues d'York et au milieu des acclamations de nombreux manifestants. Voici comment la Northern Star du 4 septembre 1841 raconte cette journée triomphale :
" A aucune époque du " mouvement " nous n'avons eu tant de raisons de nous réjouir que le jour de la libération de notre " Lion " sorti de sa caverne. La cité la plus ignorante et la plus corrompue de tout l'empire, séparée des places fortes du chartisme par de nombreux milles, où il y a peu de temps nos principes étaient totalement ignorés et considérés seulement comme les cris de guerre de sauvages, de cannibales assoiffés de sang humain, était remplie par les partisans de la liberté, venus de tous les points de l'empire. Plus de 150 délégués représentant presque toute la population laborieuse de l'Angleterre était assemblée à York dimanche soir (29 août) pour offrir les congratulations du peuple au champion de ses libertés. Lundi matin, l'affluence des travailleurs de toutes régions vint enfler les acclamations de bienvenue qui devaient saluer le persécuté. Combien le cœur du " patriote " dût se gonfler de gratitude, lorsqu'il arriva de la solitude de l'emprisonnement cellulaire et put en un clin d'œil contempler avec ravissement toute l'Angle-
terre à ses pieds. Comme la faction doit avoir tremblé pour ses destinées quand elle vit l'objet de sa haine et de sa vengeance, devenu, au moment où il respirait l'air libre du ciel, l'objet de l'amour universel, de l'idolâtrie nationale. C'était l'amour dans son mode le plus sublime et l'idolâtrie dans sa forme la plus pure ; car il n'y avait rien que l'hommage du cœur invendable des travailleurs pour donner à cette fête de l'éclat et de l'enthousiasme. O'Connor ne peut pas, comme Alexandre ou César, traîner derrière lui des bandes d'esclaves captifs enchaînés aux roues de son char ; il n'est pas apparu aux regards du public, paré des dépouilles d'empires ruinés ou des droits de l'humanité volés. Eh bien, il est plus grand que César, il est plus qu'un conquérant. D'autres hommes ont été élevés au dessus du niveau commun par l'éclat de l'or et l'épée des tyrans. Il ne s'est élevé grâce à aucun des jouets humains, ni grâce au cimeterre souillé de sang. Patriotisme, intégrité, éloquence, bravoure, furent ses titres de noblesse et ont enlevé au despotisme tout son aiguillon. La richesse et le pouvoir vil ne peuvent jamais gagner la gratitude de nations ni répandre un rayon de lumière ou de joie sur des esclaves. O'Connor possède la reconnaissance des nations... Avec un tel général de nouveau à notre tête nous devons déployer une énergie renouvelée pour le combat. Chassez la désespérance, car notre libérateur est libre de nouveau... Le chartisme est maintenant un géant, nous devons lancer de nouveau notre vaisseau sur les flots violents de l'univers ; la crête des vagues peut battre notre proue, les vents faisant rage peuvent siffler à travers nos cordages, mais nous avons des cœurs garantis contre le danger, nous avons un pilote pour apaiser la tempête "
La démonstration d'York fut peut-être pour O'Connor le jour de son plus grand triomphe, jamais Feargus n'avait été aussi puissant qu'à sa sortie du York Castle ; les efforts que faisaient Lovett et les chartistes de la force morale pour organiser le mouvement en dehors de la tutelle
du grand politique et même contre sa personne semblaient devoir se briser contre l'autorité incontestée de Feargus dans les milieux populaires et rencontrer en celle-ci un obstacle insurmontable.
Le rapprochement entre les classes laborieuses et les classes moyennes était peut-être le seul moyen de réaliser l'idéal de la force morale et de parvenir à détacher des démagogues les travailleurs qui subissaient le prestige d'O'Connor. Mais ce rapprochement était problématique. En effet, s'il était désiré par Lovett et ses amis, si les libre-échangistes étaient prêts à toutes les promesses pour se concilier les classes laborieuses, l'Alliance ne semblait pas réalisable sur le terrain sur lequel s'étaient placés les hommes de l'Anti Corn Law League. Car les chartistes restaient des adversaires irréductibles de la campagne entreprise par les abolitionnistes. Et les libre-échangistes, étant singulièrement gênés par cette opposition, essayaient par tous les moyens de donner au public l'illusion que l'opinion chartiste n'était que l'expression des sentiments d'une minorité et que la majorité des classes ouvrières était favorable à l'Anti Corn Law League. C'est ainsi, par exemple, qu'à Manchester la Ligue fait organiser par des travailleurs une réunion en faveur de l'abrogation des Corn Laws qu'Archibald Prentice qua-
8o LE CHARTISME
liiie non sans exagération, de " meeting de la classe ouvrière " :
" Les travailleurs, prétend l'historien de la Ligue, étaient désireux de se joindre au mouvement ; un grand nombre d'hommes actifs parmi eux, croyant, en dépit des défenseurs stipendiés du pain cher, que la majorité d'entre eux sont absolument convaincus que l'action des Corn Laws est de faire baisser leurs salaires en même temps qu'elle fait hausser le prix de leur alimentation, prirent l'initiative d'une pétition au Maire pour organiser un meeting en plein air lorsqu'une occasion leur serait offerte de manifester leur horreur du monopole créateur de famine. En trois jours cette requête reçut 5390 signatures, fait par lui même suffisamment significatif pour prouver qu'ils sont loin d'être indifférents à la question. Le projet des classes ouvrières de Manchester qui montrait qu'elles ne sympathisaient pas avec les chartistes de la force physique fut considéré comme une menace pour le pouvoir que s'étaient arrogés les ennemis de la libre discussion. Aussitôt qu'il est annoncé, les fauteurs de désordre se mettent à l'œuvre. Des affiches sont collées à profusion sur les murs non seulement à Manchester, mais à Bolton et dans d'autres grandes villes, demandant aux chartistes de concentrer leurs troupes pour percer à jour le bluff de la Ligue et déjouer le piège. On donna une liste formidable des leaders chartistes qui devaient venir prendre part à la campagne. Le Barister M. Wilkins est dit avoir présenté à M. Jones Loyd and C un chèque du duc de Buckingham de £. 150 et on pensa que cette somme était destinée à venir en aide à la guerre de l'opposition. La veille, pendant la nuit du mardi, (i* juin 1841), des hustings furent dressés tout près de ceux élevés par les organisateurs du meeting afin que les avocats stipendiés du pain cher, ayant leur propre estrade pour parler, pussent jeter la confusion dans l'assemblée et, par la voix de leur président, proclamer " leur glorieuse 'victoire sur les infâmes nvAigs " qui réclament la liberté d'échanger le produit de leur travail contre des vivres. La classe ouvrière pensante de Manchester fut indignée par les
L'EVOLUTION 8i
préparatifs de ce désordre. Elle pensa qu'il y avait là une tyrannie plus grande encore... Le jour du meeting, de vingt points de la ville, s'avancent des troupes composées chacune d'au moins mille personnes, précédées de bannières portant les inscriptions de circonstance ; réunies, elles groupaient près de 20.000 personnes et emplissaient le square. Les chartistes avaient eu la précaution d'entourer la plateforme avec leurs bannières qui empêchaient de voir les orateurs. L'une de large dimension, portant comme inscription : " A bas les nvigAs ", obstruait tout particulièrement la vue et, les chartistes refusant de la ranger à l'écart avec les bannières des libre échangistes, une tentative fut faite pour l'abattre ou la retirer. Des gourdins avaient été préparés pour la défense et furent vigoureusement assénés »ur la tête de ceux qui tentaient cet enlèvement et n'étaient pas armés. Il sembla au premier abord que les gourdins de quelques centaines d'individus allaient l'emporter sur la volonté de milliers ; mais en une minute les bannières criminelles furent arrachées,déchiréesen lambeaux et les hampes des bannières brisées en morceaux devinrent des armes formidables ; une minute de plus et les hommes de la force physique s'enfuyaient.La plateforme était occupée principalement " par de simples owvriers représentant les pétitionnaires et par des gentlemen invités "; Cobden présidait. Watkin et Davy proposent cette résolution : "l'opinion du meeting est que l'impôt sur le pain est impolitique, nuisible et injuste ". A cette motion, le chartiste Bairstow oppose un amendement et le président ayant demandé si le meeting voulait entendre M. Bairstow, le délégué du Yorkshire, celui-ci se voit refuser la parole ; après lui O'Connor propose aussi un amendement, mais il est salué par des clameurs, des grognements et des sifflets prolongés et obligé de se retirer : " Comme les chartistes, conclut Archibald Prentice, avaient décidé de ne pas laisser parler les libre échangistes, ceux-ci décidèrent de ne pas laisser parler les chartistes et les travailleurs de Manchester y étaient d'autant plus énergiquement décidés qu'ils croyaient que ces hommes n'étaient pas là par amour pour la Charte, mais par amour pour les protectionnistes dont ils étaient les agents mercenaires. "
Le meeting refuse d'entendre Charles Wilkins parce qu'il avait été, disait-on, payé par les protectionnistes pour faire opposition à l'élection d'un libre-échangiste à Walsall et avait reçu du duc de Buckingham £i S^ pour jouer le jeu de l'obstruction à Manchester.
L'historien de la campagne libre-échangiste insiste longuement sur le meeting " ouvrier " de Manchester parce qu'il aimerait à faire croire que cette manifestation exceptionnelle révèle le véritable état d'esprit des classes laborieuses ; mais en réalité les ouvriers étaient hostiles à l'Anti Corn Law League et ce qui le montre bien ce sont les efforts répétés faits par les libre-échangistes pour les gagner à leur cause. L'un des plus curieux est une brochure publiée en novembre 1841 par un travailleur: " The People and the Corn Laws with reply to the Chartists objections against their Repeal " ; son auteur signe D. J. Ramsden an opérative et cette brochure à 2 pences mérite de retenir l'attention parce qu'elle est, aux objections chartistes, une réponse si habile qu'il se pourrait bien que Ramsden n'ait prêté que son nom et qu'un écrivain de l'Anti Corn Law League ait tenu la plume.
Quel est le devoir de la classe ouvrière vis-àvis des Corn Laws, se demande Ramsden }
L'auteur de la brochure estime qu'elles sont un monopole sur la nourriture créateur d'oppression et de misère, qu'elles diminuent et dépriment l'industrie manufacturière, sont une restriction et une entrave apportées au commerce et que leur abolition complète serait bienfaisante pour la grande masse du peuple ; il affirme que " c'est le devoir de tout homme et spécialement de tout travailleur, qu'il soit whig, tory ou conservateur (et il y a des bipèdes de cette espèce), qu'il soit radical, chartiste ou républicain, de se servir de tous les moyens légitimes qui sont en son pouvoir pour appuyer la cause qui a pour objet l'abolition de ces Corn Laws créatrices de désolation, de spoliation, de dépopulation et de paupérisme ". " Elles font le pain cher : or, lorsque l'alimentation est chère, le commerce va mal et les salaires sont bas ; lorsque le pain est bon marché, le commerce va bien et les salaires sont élevés.
Les objections chartistes aux arguments libreéchangistes sont " de monstrueuses illusions ". Ramsden les examine une par une. L'abrogation des Corn Laws déprimera les salaires, disent les chartistes ? C'est faux, car le montant des salaires n'est pas déterminé par la cherté ou le bon marché des vivres ; s'ils l'étaient, pourquoi les salaires ne s'élèvent-ils pas lorsque le prix des vivres s'élève }
Est-ce que " nos salaires sont beaucoup plus élevés qu'en 1835 •' Pourtant notre alimentation coûte beaucoup plus cher. Les faits sont tout contraires. En Amérique les salaires sont plus élevés qu'en Angleterre, tandis que les vivres sont moitié moins cher ; et cela parce qu'il y a plus d'emplois et que les travailleurs sont plus demandés : " il en est de même du travail que des produits dont le prix dépend des conditions de l'offre, sa valeur se mesure à l'abondance ou à la rareté des travailleurs sur le marché. Il est clair que l'abolition des Corn Laws, loin de déprimer les salaires, comme certains le craignent devra, en développant le commerce et en créant une demande de travail, tendre à les améliorer ".
Mais, objectent les chartistes, le développement des manufactures a déprimé les salaires et un nouveau développement des manufactures provoquera une nouvelle baisse : cet argument, s'appuie sur la statistique et sur des courbes démontrant que l'accroissement de la consommation des balles de coton a été accompagné par une baisse du prix payé au fileur pour filer ses i.ooo écheveaux. Encore faut-il se demander pourquoi les salaires ont baissé ?
" Les affaires des régions manufacturières ont été prospères. Les travailleurs employés dans ces régions ont eu de bons salaires et les travailleurs qui souffraient de la dépression dans d'autres parties du pays ont émigré en masse vers les districts manufacturiers où les emplois étaient nombreux et où de bons salaires pouvaient être obtenus : ces pauvres gens n'avaient pas les moyens de faire un apprentissage de 7 ans pour apprendre le travail dans les fabriques. On avait un tel besoin de travailleurs que les maîtres offraient toutes facilités aux nouveaux arrivants et leur prêtaient de l'argent pour se nourrir jusqu'à ce qu'ils pussent en gagner eux-mêmes. Des milliers d'individus sont donc
venus des districts environnants dans les districts manufacturiers et l'Irlande a fourni son contingent de travailleurs en détresse pour assurer les besoins du marché du travail en Angleterre ; à la longue, l'offre constamment accrue a donné aux maîtres le pouvoir de réduire les salaires et a obligé la main-d'œuvre à rechercher les employeurs, au lieu que ceux-ci eussent à rechercher la main-d'œuvre comme cela avait été le cas précédemment, C'est donc cette offre surabondante de main-d'œuvre et les entraves de notre commerce qui ont amené la baisse des salaires. Une situation qui permettrait aux travailleurs de dicter à ceux qui les emploient les conditions de leur contrat de travail ne peut-être créée que par l'extension du commerce et la création d'une demande supplémentaire pour le travail.
C'est l'oiFre surabondante de la main d'œuvre et non l'extension des manufactures qui a permis aux employeurs de réduire les salaires; le remède est dans l'abolition des monopoles et la suppression des entraves au commerce.
L'abolition des Corn Laws, disent encore les chartistes, privera beaucoup d'ouvriers agricoles de leur emploi et obligera ceux-ci à émigrer dans les districts manufacturiers où ils provoqueront une baisse des salaires. Ceci est contredit pas Ramsden. L'axiome dont il faut partir, selon lui, est que le salaire des travailleurs dépend de la demande de travail. Or on peut admettre que, si les journaliers agricoles sont privés d'emplois et si le commerce ne fait pas de progrès, la venue des journaliers dans les districts manufacturiers causera une dépression des salaires. Mais l'impatience des manufactu-
riers de voir les Corn Laws abolies est l'indice certain que le commerce ne restera pas stationnaire et qu'il se produira un développement des manufactures : par suite il y aura besoin d'un plus grand nombre d'ouvriers. D'autre part, il est " absurde " de prétendre que les journaliers agricoles seront privés d'emploi par suite de l'abrogation des Corn Laws ; en effet, le blé étranger d'après Me CuUoch, sera vendu en Angleterre de 45 à 47 shillings le quarter, somme supérieure à celle que dans son témoignage devant la Chambre des Communes un fermier, prétend suffisante pour permettre aux agriculteurs de continuer leurs cultures en faisant un bénéfice et en conservant à leurs journaliers le même salaire : ajoutez qu'il faut tenir compte aussi de ce fait que l'accroissement de la demande des produits manufacturés, conséquence nécessaire de l'abrogation, permettra d'employer dans les manufactures agrandies un plus grand nombre de travailleurs : le peuple ayant moins à payer pour se nourrir pourra dépenser davantage chez les marchands des différentes industries ; d'où un stimulant pour la production et aussi pour la demande de toute espèce de travail :
" Par suite, dit Ramsden, combien fou, combien insensé, combien stupide de la part des ouvriers de s'opposer à l'abrogation ! Nous avons besoin d'une demande de travail. L'abrogation
des Corn Laws doit provoquer cette demande. Notre capital, notre industrie, nos capacités supérieures de nation manufacturière et commerçante, avec le libre-échange et un commerce sans entrave, doivent faire de nous la nation la plus avancée parmi les nations commerçantes du monde, doivent procurer à notre peuple travailleur prospérité et abondance et doivent nous mettre à la tête du commerce de l'univers ".
On fait cette autre objection : Il vaut mieux que le peuple soit employé sur des terres incultes plutôt que de voir l'Angleterre dépendre de l'étranger pour sa nourriture. Mais la population anglaise en voie d'accroissement peut-elle être employée sur la terre ? En 1 8 1 1 sur une population de 9.551.888 habitants l'Angleterre comprenait 895.998 familles d'agriculteurs ; en 183 i sur une population de 13.098.338, les familles d'agriculteurs ne s'étaient accrues que de 65.136, elles étaient 961.134 ; et pourtant pendant cette période il y avait un bon marché pour les produits agricoles. Or les familles d'agriculteurs n'ont pas augmenté proportionnellement aux autres classes de la population malgré des millions d'acres de terres incultes ; si pendant trente ans la population agricole de l'Angleterre est restée presque stationnaire, c'est que la terre anglaise ne peut pas rétribuer le capital et le travail qu'il faudait dépenser pour en faire sortir des produits de bonne vente :
" On dit à nos travailleurs affamés : sur 29 millions d'acres cultivés et 7.500.000 d'acres incultes, il y a moyen de vous
employer ", voilà la façon dont on dupe le peuple. Il est très joli pour les procornlaivs chartistes de parler de ces millions d'acres de terre et de nous dire combien heureux nous serions si nous étions installés sur un beau champ sur lequel nous ferions croître notre pain et où nous habiterions un petit cottage élégant, jouissant des douceurs et des bénédictions de l'indépendance ! Mais serait-il possible pour le peuple d'être employé sur la terre ? Comment pourrons nous obtenir la terre ? Et qui nous fournira les vivres et les vêtements jusqu'à ce que les récoltes soient mûres et prêtes à être vendues sur le marché ? Qui plus est, notre terre inculte ne pourra être mise en culture sans adopter une échelle de droits ou même sans prohiber entièrement le blé étranger ; or agir ainsi sera provoquer encore davantage la concurrence étrangère, chasser nos produits manufacturés des marchés du monde et graduellement appauvrir notre nation et la réduire à la mendicité. Car les étrangers entreprendront les manufactures et seront bientôt à même d'approvisionner les marchés dont nous avons la possession, s'ils ne peuvent pas cultiver avec bénéfice leurs riches terres. Et que signifie du reste cette question de l'indépendance à l'égard de l'étranger .'' Ne sommes-nous pas déjà dépendants de l'étranger ? D'où vient notre sucre, notre thé, notre café ? Et le blé et la farine que chaque année nous importons ? Et quel serait le moyen de faire marcher les manufactures de coton et de laine si nous ne nous fournissions pas de matières premières auprès des étrangers ? "
Les chartistes anti-abolitionnistes déclarent qu'il est aussi facile d'obtenir la Charte que l'abrogation des Corn Laws et que l'agitation libre échangiste est un piège pour détourner l'attention du peuple de la Charte. Or, selon Ramsden, il n'est pas vrai de dire qu'il soit aussi facile d'obtenir l'une ou l'autre mesure. Contre la Charte sont unies la richesse foncière
et la richesse manufacturière et cette union rend invincible la puissance de la richesse ; au contraire la richesse manufacturière à laquelle se joignent quelques-uns des plus riches propriétaires fonciers, est favorable à l'abrogation des Corn Laws :
" Divisez les intérêts des riches et un certain nombre d'entre eux viennent à notre aide ; ainsi vous obtenez deux fois la force que perd la richesse. Par suite il est manifesté que nous sommes beaucoup plus certains d'obtenir l'abrogation des Corn Laws que la Charte : l'exactitude de ce raisonnement est prouvé par les divisions qui existent à la Chambre des Communes, tandis que pour la motion d'Atwood en faveur de la Charte il n'y a eu que 46 voix, il y en a eu 178 pour la résolution libre-échangiste de M. Villiers. Abrogez les Corn Laws et vous hâterez la conquête de la Charte ; la somme énorme qui est prise dans votre poche par l'application des Corn Laws va dans la poche des ennemis des droits du peuple, dont elle accroît la puissance, leur permettant de maintenir leur domination présente. Mais retirez leur donc (en abolissant les Corn Laws) les moyens par lesquels ils nous oppriment injustement ; ainsi vous priverez les propriétaires fonciers d'une partie de leur pouvoir ; le peuple sera rendu plus fort en proportion de leur affaiblissement et sera plus capable de combattre et de lutter pour ses droits... "
Et Ramsden conclut en disant :
" Je suis un homme de la classe ouvrière et ma sympathie est avec mes compagnons de travail et de souffrance, je sais combien sont impuissants les luttes et les murmures d'un peuple divisé et
je désire aider à créer runion du peuple En offrant mon petit
poupon, mon premier né, à la connaissance d'un public qui peut me critiquer ou m'approuver, je suis pleinement conscient du danger auquel je me suis exposé... Il reste à voir comment cet
effort sera accueilli par mes compagnons de travail! Ils doivent être les juges de la façon dont j'ai défendu une cause que je crois fondée sur la vérité, la justice, l'humanité... "
Malgré cette déclaration et les expressions dont se sert l'auteur de la brochure pour caractériser la situation dont souffrent les classes laborieuses, il est fort douteux que le tract signé de Ramsden soit réellement dû à la plume d'un ouvrier et il doit être sorti de la même fabrique que celle qui pourvoyait aux besoins de la propagande libre-échangiste. Du reste, même s'il s'en trouvait parmi les ouvriers qui fussent convaincus de la vertu du libre-échangisme pour améliorer leur condition, ils étaient fort peu nombreux et incapables de vaincre le sentiment d'hostilité qui animait la majorité des travailleurs contre l'Anti Corn Laws League. Enfin, pour quelque habilement présentée que fut la thèse, des argumentations théoriques ne pouvaient pas convaincre les travailleurs chartistes.
Pour qu'une entente fut possible il fallait que les bourgeois libéraux se plaçassent à un tout autre point de vue et consentissent à des concessions sur le terrain politique des revendications démocratiques ; c'est ce que comprirent certains d'entre eux peu après les élections d'août 1841 ; mais il convient d'ajouter qu'ils n'eurent pas le mérite de la proposition d'alliance et qu'ils furent devancés par Lovett et
ses amis dont nous savons déjà les dispositions conciliatrices.
En octobre 1841, l'esprit de conciliation qui inspirait les adresses des chartistes de la force morale s'affirme par un acte positif; un certain nombre de chartistes forment à Londres la National Association qui comprend Lovett, Cleave, Watson, Vincent, Collins, Mitchell, Neesom, et dont le secrétaire est Hetherington. La nouvelle association publie immédiatement une adresse aux classes moyennes, destinée à dissiper " les préjugés créés par les violences chartistes ". Cette initiative est le point de départ d'un rapprochement qui va se produire entre les chartistes et les classes moyennes ; elle permet de dire que le premier pas a été fait par les chartistes de la force morale. Bientôt Joseph Sturge et ses amis allaient, de leur côté, répondre à cette proposition d'alliance et s'efforcer de la transformer en une entente durable.
Au commencement de décembre, Joseph Sturge réunissait des articles d'Edouard Miall dans le Nonconformist en une brochure dont le titre manifestait avec force le désir d'entente dont étaient animés certains libéraux bourgeois: " Réconciliation entre les classes moyennes et les classes laborieuses ". Ces quelques mots impliquaient tout un programme d'action.
L'homme qui voulait rendre populaire l'idée de
réconcilier les deux classes antagonistes avait compris que, pour gagner les travailleurs, il fallait faire des concessions au chartisme et adopter tout au moins dans une certaine mesure les principes directeurs de ce mouvement. La droiture et la personnalité de Sturge semblaient devoir l'emporter sur les préjugés, les souvenirs et les théories qui opposaient les deux classes l'une à l'autre et paraissaient devoir les rendre irréconciliables : si l'alliance pouvait être réalisée du côté des classes moyennes, elle ne pouvait l'être que par lui.
Les classes laborieuses avaient le sentiment que cet homme agissait par principe et non par intérêt ; ce désintéressement le rendait sympathique aux ouvriers qui n'avaient pas oublié son attitude lors des émeutes de juillet 1839 • ^^ conseil municipal de Birmingham, Joseph Sturge avait protesté contre la conduite de la police et des autorités locales ; il avait obtenu du conseil la nomination d'une commission d'enquête qui avait abouti à la résolution suivante :
" Il est prouvé qu'une attaque brutale et sanguinaire a été dirigée contre le peuple de Birmingham et que, si la police n'avait pas attaqué le peuple, aucun désordre ne se serait produit et on peut considérer l'émeute comme provoquée par la police métropolitaine ".
Joseph Sturge était né çn 1793 d'une famille
de quakers et, à 20 ans, il avait préféré laisser vendre le troupeau de sa ferme plutôt que de servir dans la milice. Il s'était ensuite adonné au commerce des céréales et s'était établi à Birmingham où sa simplicité et son intégrité lui avaient conquis le respect de tous.
Le sentiment chrétien qui guide toutes ses démarches conduit Sturge à se préoccuper de la misère des classes laborieuses. Emu de leurs souffrances et persuadé qu'il doit n'y pas rester indifférent, il veut émanciper " les esclaves blancs d'Angleterre". Le promoteur de la réconciliation pense aussi que les classes moyennes ont pris en 1832 l'engagement d'affranchir les classes ouvrières qui les ont aidées à conquérir le pouvoir ; il se sent lui-même engagé par l'obligation solidaire qu'a contractée la classe à laquelle il appartient. Souci de la parole donnée, pitié, sentiment religieux concourent à le persuader qu'il est du devoir d'un chrétien d'assurer la paix sociale : or cette réconciliation n'est possible que si l'on accorde aux travailleurs le droit de suffrage ; c'est dans ce dessein que Sturge essaie de rapprocher les classes antagonistes. Dès le 17 novembre 1841, dans une réunion tenue à Manchester par 120 délégués de l'Anti Corn Law League, Joseph Sturge manifeste sa sympathie pour les principes du chartisme, en invitant les délégués libre échangistes à discuter un
projet de réforme radicale fondé sur le suffrage universel.
Un meeting a lieu pour prendre en considération la proposition de Joseph Sturge. Presque tous les délégués libre-échangistes y assistent, mais Archibald Prentice voit dans ce fait moins la preuve de leurs sentiments favorables à l'extension du suffrage qu'une manifestation de sympathie pour le peuple et de respect pour la personne de Joseph Sturge. Celui-ci déclare son énergique conviction : une réforme radicale est absolument nécessaire et il n'y a pas d'autre moyen que le suffrage universel pour remédier aux maux de la législation de classe. La conversation qui s'ensuit fait apparaître le désir d'organiser un mouvement de réforme, mais qui serait nettement distinct de la campagne entreprise par la Ligue. Mr. Sturge et Mr. Sharman Crawfort, que désignent l'intégrité de leur caractère et la sincérité de leurs intentions et qui jouissent tous deux de l'entière confiance des réformateurs et des libre-échangistes, ont mission de préparer et de signer une déclaration qui sera adressée à quelques-uns des défenseurs les plus marquants du libre-échange.
En décembre, Sturge publie les articles d'Edouard Miall. Le tract " Réconciliation entre les classes moyennes et les classes laborieuses " présente au public, en même temps que les raisons
du rapprochement, les principes du nouveau mouvement, du New Move comme vont l'appeler par dérision Feargus et les rédacteurs de la Northern Star:
" Nous avons confiance dans le profond bon sens et dans l'honnêteté des deux classes ; nous ci-oyons que les divisions malheureuses qui existent en elles sont plus le résultat de la passion et du préjugé que celui d'un froid jugement. Nous sommes certains que leurs intérêts sont liés et nous avons bonne confiance qu'en s'efforçant avec calme à dissiper les malentendus, à concilier la bonne volonté mutuelle, à adoucir l'âpreté des sentiments, à écarter les craintes sans fondement, nous n'agirons pas en vain. Nous nous abstiendrons soigneusement d'employer tout langage calculé pour irriter une classe contre l'autre. Nos lecteurs sont prêts à attendre de nous une concession complète, sans réserve et joyeuse de la franchise électorale aux classes laborieuses. Celle-ci doit constituer le lien de l'union comme elle est aujourd'hui la pomme de discorde. Si jamais les deux classes sont heureusement amenées à se tendre la main avec cordialité, ce sera sur la question du suffrage... Nous avons pensé que la conduite des classes laborieuses a été trop rigoureusement critiquée. Si leur violence est inexcusable, nous devons à la justice de reconnaître que nous les avons laissées de côté bien avant qu'elles aient songé à nous abandonner... Nous leur avons demandé leur aide pour conquérir le Reform Bill et elles nous l'ont généreusement apportée. Grâce à elles nous avons conquis le grand objet que nous désirions, et après cette conquête nous les avons négligées. Nous leur avons donné la Poor Law, pour ne rien dire des Corn Laws ; nous avons découragé l'agitation, nous nous sommes attachés aux whigs. Les masses n'ont obtenu aucun soulagement du changement politique qu'elles nous ont aidé à réaliser. Leur situation, loin d'avoir été améliorée, a été empirée. Elles demandent à obtenir le privilège ou plutôt à jouir du droit que nous nous sommes assurés à nous-mêmes par leur concours, le droit d'être représenté au parlement national. Nous avons refusé
de les entendre... Elles ont simplement essayé de faire pour ellesmêmes ce qu'elles ont fait effectivement pour nous. Nous pensons que toutes ces circonstances, tous ces faits doivent être pris en considération, et lorsqu'ils auront fait sur nos esprits l'impression nécessaire, nous serons qualifiés pour nous poser cette question : qu'aurions-nous fait probablement nous-mêmes en pareille circonstance .' "
Il n'était pas possible d'imaginer une plus heureuse façon de présenter aux classes laborieuses le rameau d'olivier que cette confession d'une faute personnelle avouée par ceux qui, parlant au nom des classes moyennes, voulaient bien reconnaître les erreurs du passé afin de rendre la réconciliation possible dans l'avenir. N'était-ce pas aussi le meilleur moyen pour les conciliateurs de se donner le droit de faire entendre aux classes ouvrières quelques vérités et de leur demander quelques sacrifices ? " Qu'elles aient commis une terrible erreur, un grand crime en ayant recours à la force physique comme au moyen de réaliser leurs fins, cela est admis, mais est-ce que cette erreur ne doit être oubliée jamais, même lorsqu'elles mêmes en ont été convaincues et ont désavoué leur erreur ? " C'est là encore une grande habileté de la part du Nonconformist que de prendre acte du fait que les chartistes de la force morale ont désavoué et condamné la violence, de considérer que ceux-ci ont été les véritables porteparoles des classes laborieuses, et de ne pas
prendre en considération les discours de ceux qui prétendent être les seuls à représenter les travailleurs. De ces professionnels de la démagogie et de la surenchère les promoteurs du "Nouveau Mouvement" veulent détacher les classes ouvrières et veulent obtenir le "juste " sacrifice ; car, dans leur pensée, l'exclusion des hommes de violence est le seul moyen de faire accepter par les classes moyennes le principe du droit au suffrage universel.
Ce principe a été compromis par les allures révolutionnaires que les leaders ont donné ou laissé imprimer au mouvement chartiste ; pour dissiper les préjugés créés par Feargus et ses imitateurs, il faut que le suffrage universel puisse apparaître aux yeux des hommes d'ordre non comme une arme de lutte des classes, mais comme un instrument de paix sociale ; il n'y aurait plus alors d'obstacle à la reconnaissance de ce droit, car " le suffrage est un droit. "
" Nous comprenons que le gouvernement est fait pour l'homme et non pas l'homme pour le gouvernement, voilà la vérité d'évidence et son corollaire naturel est que le peuple est la source légitime du pouvoir. Nous prenons pour point de départ cette dernière maxime et nous pensons que, de cette maxime à la conclusion que le suffrage est le droit de tout homme, le chemin n'est ni long, ni détourné. Au commencement d'un sincère effort pour réaliser l'union des classes moyennes et laborieuses, il est très important d'éclaircir ce point à la satisfaction des deux partis. On a nié que le suffrage soit autre chose qu'un droit conféré aux sujets par la législation ; comme membre
de la société, l'homme ne posséderait pas d'autres droits que ceux que la société lui accorde ; il laisserait derrière lui ses droits naturels quand il quitte une position d'indépendance dans l'isolement. La franchise serait un droit de cette sorte... "
Le rédacteur du Nonconformist proteste contre cette thèse :
" Non, le gouvernement est la créature de l'homme qui l'a édifié exclusivement pour son bénéfice et l'a investi de pouvoirs délégués pour donner satisfaction à des fins essentielles à son bienêtre : " Je vous donne l'autorité pour que vous puissiez me rendre protection " voilà la vraie interprétation de la maxime que le peuple est la source légitime du pouvoir... Nous avons clairement le droit de demander que la chose pour laquelle nous armons l'Etat de puissance soit accomplie par l'Etat ; et nous nous réservons à nous-mêmes le droit de juger de la fidélité de l'Etat à sa parole. Nous nous le réservons, il nous appartient absolument en dehors de toute loi conventionnelle, car sans lui le régime du contrat est une pure contradiction... Ici nous rencontrons donc un droit dont l'homme jouit en société et qui a des racines plus profondes que la société elle-même, le droit de réclamer à l'Etat qu'il accomplisse les fins pour lesquelles il a été originellement constitué et de juger par soi-même s'il les a accomplies ou non. Et ce droit en implique un autre : il implique que les individus se réservent le pouvoir d'exprimer leur jugement et qu'une telle expression devient un élément constitutif de l'influence qui contrôle en fin de compte le gouvernement. Mais il n'y a qu'une seule méthode pour donnera notre jugement une autorité pratique, c'est de nous donner le droit d'être représentés équitablement dans les conseils de la Nation ".
Ainsi le droit de suffrage est un corollaire de Taxiome politique que le peuple est la seule source légitime du pouvoir. Or les classes
moyennes, qui jouissent du droit de choisir des représentants au Parlement, sont maîtresses de la représentation et de la Chambre des Communes ; c'est donc entre leurs mains que réside le pouvoir de donner la franchise à ceux qui ne l'ont pas encore :
" Rappelons à la classe moyenne que ce que nous refusons aux classes non- représentées ne nous appartient pas ; nous ne sommes pas dans la position d'hommes qui refusent une faveur qu'il peut être mal à propos d'accorder, mais dans celle d'hommes qui refusent un droit auquel il existe un juste titre. Les circonstances ont placé entre nos mains quelque chose qui appartient à nos compagnons d'existence. Lorsqu'ils nous demandent le suffrage, ils ne réclament rien de plus que ce qui leur appartient, quelque chose en faveur de quoi ils peuvent alléguer des prétentions aussi solides que nous-mêmes. Nous ne pouvons donner aucune raison pour jouir de la franchise qui n'ait pas la même force dans leur bouche et nous ne pouvons assigner à notre possession du droit d'élever la voix dans les affaires publiques, aucun fondement qui ne soit valable et au même degré pour eux aussi. Le droit d'être représentés est nécessaire à la protection de nos intérêts, il est aussi complètement nécessaire à la protection des leurs. "
Ainsi les classes laborieuses peuvent au même titre que les classes moyennes réclamer le droit de suffrage qui ne peut être refusé qu'à certaines catégories d'individus, les criminels, les mineurs, les pauvres qui reçoivent l'assistance des paroisses, les vagabonds ; mais il convient d'associer la franchise à six mois de résidence dans le district où l'électeur se sera fait inscrire.
loo LE CHARTISME
Le promoteur de la réconciliation entre les classes moyennes et les classes laborieuses examine, pour les écarter l'une après l'autre, les objections qui sont faites au " Suffrage complet " : l'ignorance des classes laborieuses, leur corruptibilité et leurs desseins révolutionnaires :
" A ces objections il est facile de répondre, car elles viennent de ce qu'on s'est trompé sur les effets probables de la réforme. L'extension au peuple du suffrage complet, loin d'exciter l'insubordination donnera une impulsion à l'intelligence et à la moralité du peuple et, en peu de temps, assurera un degré d'éducation, d'ordre, de religion, qu'aucun autre moyen ne pourra réaliser... Les effets moraux qui peuvent être attendus du suffrage complet auront plus de prix encore que ceux qui sont purement politiques. Les liens qui unissent la société seront plus étroits, les luttes de parti cesseront bientôt, la raison et le droit auront libre jeu, l'éducation sera ambitionnée, la moralité fera des progrès et la religion elle-même aura de plus grands succès en s'adressant aux myriades d'individus qui maintenant la suspectent de n'être qu'un instrument d'oppression ". Et l'on a tort d'attribuer aux classes laborieuses le dessein de bouleverser la société et de détruire la propriété, dès qu'elles seront maîtresses de la législation : " Les délires furieux de bruyants démagogues, les menaces de tel ou tel organe des principes démocratiques ne doivent être pris que pour ce qu'ils valent et pour rien de plus, et ne sont pas l'expression des sentiments généraux des classes ouvrières. En tant que classes, les travailleurs sont honnêtes, ils
abhorrent le vol, ils détestent la spoliation Si nous
fermons et barrons aux ouvriers toute issue pour échapper à la famine, nous n'avons aucun droit de nous indigner qu'ils parlent
de se frayer un chemin à travers la muraille Nous
pouvons prendre en considération le tempérament et les habitudes des classes laborieuses ; elles sont le vrai contraire du mercure, elles ne sont pas susceptibles de faciles excitations. Eloignées
L'EVOLUTION loi
de suivre tout démagogue qui cherche des fins égoïstes en jouant des passions de la multitude, elles se font surtout remarquer par leur imperturbabilité. Aujourd'hui, malgré leurs souffrances, elles montrent une patience tranquille qui force à l'admiration même leurs oppresseurs. Mais donnez-leur du travail, des salaires suffisants et le libre-échange, un des premiers résultats à attendre du " complet suffrage " leur donnera l'un et l'autre ; et l'agitation politique aura peu de charmes pour la grande majorité de la population laborieuse. "
Le bout de l'oreille libre-échangiste apparaît dans cette phrase qui révèle, à côté du souci de satisfaire à un devoir de justice, le souci des libre-échangistes de s'attirer l'appui des classes ouvrières : pour comprendre la formation du mouvement " pour le suffrage complet " il faut tenir compte de ces deux éléments ; l'objet très net du new move est d'adopter les principes fondamentaux du chartisme tout en se débarrassant des méthodes révolutionnaires, et des chefs compromettants.
La définition même du Nouveau Mouvement explique la double attitude des chartistes à son égard ; tandis que les avances des partisans du suffrage complet répondent aux désirs avoués ou secrets des uns, les autres prétendent que les classes laborieuses doivent avoir la même défiance à l'égard du New Move qu'à l'égard de l'Anti Corn Law League : ce sont, disent ces derniers, les mêmes hommes qui se cachent derrière ces deux étendards, des hommes qui n'ont aucune
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envie, aucune velléité de concéder aux ouvriers le droit de vote, mais qui pensent qu'il faut amener le peuple par de belles promesses à servir leurs desseins libre-échangistes ou autres. Dès le 29 Décembre, George Julian Harney parle à Sheffield contre le nouveau mouvement :
" Vous devez vous rappeler qu'il y a quelques jours un meeting de délégués opposés aux lois sur le blé a été tenu à Manchester. A ce meeting Joseph Sturge de Birmingham était présent. Une conversation au sujet de la législation de classe eut lieu, et l'opinion généralement exprimée fut que celle-ci était la cause des lois sur le blé et de tous les autres maux supportés par les classes ouvrières ; une observation à ce propos c'est que les chartistes hurlent cette vérité depuis quatre ans aux oreilles de ces absurdes abrogateurs. Soit " mieux vaut tard que jamais " ; et une nouvelle lumière ayant brillé sur les délégués, ils firent choix de Mrs Sturge et Sharman Crawford pour rédiger un document qui serait un trait d'union entre la classe moyenne et la classe ouvrière. Eh bien ! après trois ou quatre semaines de sérieuse étude, ce document a fait son apparition ; et quelle précieuse production est-ce ! Que déclare-t-il ? Eh bien ce que tout homme sait déjà : que la majorité du peuple n'est pas représentée. Mais, en masse, les ennemis des lois sur les céréales ne sont pas favorables au principe de la représentation universelle. J'ai quelque idée, comme disent les Yankees, que le document original a été passé au crible par plusieurs personnes, avant de voir la lumière sous le nom de M. Sturge. Vous savez à qui je fais allusion, aux Cobdens, aux Potters, aux Greigs et aux Marshalls, gaillards qui préféreraient le gouvernement du diable lui-même au triomphe de la démocratie. Je pense qu'il est de mon devoir de mettre le peuple en garde contre cette chaussetrape. Quel besoin y a-t-il de consacrer trois ou quatre semaines " d'étude sérieuse " à la rédaction de ce document ou d'un autre ? N'existe-t-il pas déjà un document qui a reçu l'appro-
bation de la majorité de la nation comme le prouveraient les signatures de notre pétition nationale, notre glorieuse charte ? Si les adversaires des lois sur les céréales se sont convertis au principe du suffrage universel, puisqu'ils sont la minorité, qu'ils se soumettent à la volonté universelle et adoptent ce document qui a reçu la sanction de la majorité. Je ne serais aucunement surpris que ce document ne soit suivi de quelque plan tendant à faire sortir le peuple de la National Charter Association. Les adversaires des lois sur les céréales ne manqueront pas d'essayer de se débarrasser de Feargus O'Connor et du comité exécutif, mais je pense qu'ils n'y réussiront pas. Que le peuple se rappelle la fable des loups et des moutons. Les loups conclurent un traité de paix avec les moutons, ceux-ci, écoutant les déclarations de ceux-là, consentirent follement à livrer leurs chiens et reçurent en échange les louveteaux comme otages de la foi jurée. Il ne se passa pas longtemps avant que les chiens ne fussent égorgés perfidement, et les moutons privés de leurs fidèles protecteurs, attaqués du dehors et trahis en dedans, devinrent la proie aisée de leurs ennemis. Tel serait le sort du peuple, s'il abandonnait ceux dont il a éprouvé le dévouement et la sincérité. Si les classes moyennes sont sincères, qu'elles adoptent notre charte et qu'elles se joignent à notre association. Je ne suis pas opposé à l'union des deux classes, au contraire je la désire ; mais elle doit être une union fondée sur la justice, ayant pour objet l'égalité des droits de tous. Ne livrez pas de la charte l'épaisseur d'un cheveu. Qu'elle reste entière et intacte, notre mot d'ordre et notre revendication. "
Harney fait adopter par le meeting cette résolution :
" Nous, les chartistes de Sheffield, après avoir attendu avec confiance la publication du document annoncé par M. Joseph Sturge de Birmingham, et dans lequel nous étions en droit d'espérer trouver l'exposé d'un plan intelligent et équitable d'union entre les classes moyennes et les classes ouvrières de ce pays pour l'obtention des droits universels ; nous déclarons ici,
I04 LE CHARTISME
après la publication du document de M. Sturge, nous déclarons que nous le désapprouvons complètement, le considérant comme une pure négation de la justice, des préceptes politiques appliqués jusqu'ici dans le royaume, et en aucune manière comme une reconnaissance nette et sans équivoque des droits de tout anglais majeur au suffrage. En outre, nous déclarons que quelque proposition d'alliance politique qui puisse nous être faite par la suite, en tant qu'ouvriers, par les classes moyennes, nous la rejetterons sans réserve et sans hésitation à moins qu'elle ne contienne une reconnaissance complète et sincère des principes exposés dans la Charte du peuple. "
Un des assistants, Holyoake, va même jusqu'à déclarer qu'il considère le document de M. Sturge comme une insulte aux classes ouvrières.
Le discours d'Harney, reproduit par la Northern Star du 8 janvier 1842, est la première expression importante de l'hostilité que toute une fraction des chartistes va manifester contre le New Movey il contient déjà en puissance toute la campagne qui va être menée contre l'initiative de Sturge pendant tout l'hiver et le printemps 1842. F car gus et \?l Northern Star ne mettront pas en avant d'autres arguments que ceux qu'Harney emploie dans son discours pour discréditer le suffrage complet : le peuple doit être en défiance à l'égard de ces prétendus partisans des principes démocratiques qui ne sont que des libre-échangistes masqués et déguisés un moment en démocrates, en défiance aussi à l'égard de ce document élaboré par Sturge et ses amis qui ne fait qu'affirmer " ce que tout le
monde sait déjà et ce qui se trouve plus clairement dans la Charte du peuple'". Harney, dans son discours de Sheffield, formule déjà la question en laquelle se résumeront les critiques et les attaques des chartistes de la force physique contre le New Move. Si les promoteurs du suffrage complet sont sincères, pourquoi n'acceptent-ils pas la charte, pourquoi ne s'inclinent-ils pas, partisans du suffrage universel, devant le vœu de la majorité ? Et, si leurs principes coïncident avec les revendications de la Charte du peuple^ pourquoi ne respectent-ils pas ce document, vénérable par la confiance que le peuple a mise en lui et par les sacrifices que les chartistes ont faits pour lui ? Il y a une raison secrète qui explique cette apparente contradiction, c'est le désir, chez les promoteurs du suffrage complet, de porter un coup mortel au chartisme en détournant le peuple de la National Charter Association et en se débarrassant de Feargus O'Connor et du comité exécutif. ,
Quinze jours après la publication du discours d'Harney, la Northern Star interprète dans le même sens que l'admirateur de Marat la tentative de Sturge pour rapprocher les classes moyennes et laborieuses et les unir dans un effort commun en vue d'une réforme du suffrage :
" Le désir des classes moyennes de s'attacher le peuple à nouveau explique la chausse-trape de l'abrogation des lois sur
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le blé ; de là également le mouvement plus récent et plus rusé du suffrage complet en faveur duquel l'aide et la protection de Mr. Sturge ont été obtenues, dans lequel le vague principe du suffrage universel est reconnu, mais avec la soigneuse exclusion de toutes les dispositions de détail nécessaires qui sont également importantes pour l'obtenir, le diriger et le maintenir. "
Et dans le même numéro du 22 janvier, le correspondant de Glasgow écrit :
" La farce des lois céréales dont les whigs ont si longtemps parlé est passée.... On dit que Mr. Sturge essaie de créer une association parmi les classes moyennes. Il déclare qu'il faut se débarrasser de quelques leaders chartistes. Je serais bien étonné si le peuple d'ici se groupe autour de Mr. Sturge ou de tout autre individu porteur d'une proposition d'un nouveau genre ; et, quant à se débaiTasser de certains leaders, nous en avons assez de cette doctrine. C'est comme s'ils privaient Samson de ses cheveux et s'ils lui crevaient les yeux. Privez le peuple des amis qui sont résolus à ne l'abandonner que dans la mort et le whig pourra se flatter que le peuple deviendra une proie facile entre ses mains. La fortune même de Mr. Sturge n'aveuglera pas le peuple dans cette région. Nous en avons assez des leaderships aristocratiques ; nous sommes décidés à nous conduire nous-mêmes." Cependant, ajoute l'auteur de l'article : " je crois que Mr. Sturge est un excellent homme. "
Il est assez piquant d'entendre déclarer par les O'Connoristes qu'ils ne veulent plus se laisser mener par des aristocrates, alors qu'ils se soumettent docilement aux directions quelque peu despotiques du noble descendant des rois d'Irlande. Au reste, l'attitude de la Northern Star est très logique : Feargus O'Connor se sent visé personnellement par les promoteurs de la récon-
ciliation et du suffrage complet ; il sent aussi que sa puissance peut être atteinte par le rapprochement des sturgéistes et des chartistes. Usant de sa tactique la meilleure, il prend l'offensive, il se défend en attaquant ou en faisant attaquer par ses rédacteurs, ses correspondants et ses fidèles, le Nouveau Mouvement avant même que celui-ci ait reçu un commencement d'organisation.
Les efforts de Sturge qui provoquent l'opposition nécessaire des chartistes de la force physique devaient aussi naturellement rencontrer la sympathie des chartistes de la force morale.Leurs précédentes déclarations engageaient presque Lovett et ses amis à accueillir avec joie toute tentative de rapprochement animée d'intentions réformatrices ; mais en dehors de ce groupe, le nouveau mouvement trouve d'autres concours : à Bath, par exemple, Henry Vincent et le jeune Philp, membre du comité exécutif de la National Charter Association, vont mettre leur influence et celle de leur journal le National Vindicator au service de l'alliance. Bronterre O'Brien luimême va bientôt s'intéresser au nouveau mouvement.
Le 14 février 1842, Sturge réunit à la Crown and Anchor les délégués de l'Anti Corn Law League favorables à l'extension du suffrage et quelques chartistes tels que William Lovett et
io8 LE CHARTISME
Henry Hetherington. Le révérend Spencer déclare que les hautes classes et les classes moyennes ne font pas assez confiance aux classes laborieuses :
" Je puis dire que personne ne pouvait être mieux reçu que je ne l'ai été moi-même au meeting ouvrier de Bath. J'ai grande confiance dans les travailleurs et la grande erreur de notre pays est cette défiance. Dans les hautes classes il existe un sentiment de suspicion inutile à leur égard. Le grand mal c'est la surproduction d'une espèce d'articles, la surproduction de lois ; et j'aimerais à voir un Parlement qui pendant une ou deux sessions ne ferait que supprimer des lois au lieu d'en faire. On craint que les travailleurs choisissent mal leurs candidats ; mais je considère que le Parlement est si mal choisi que je ne puis penser qu'il puisse en être choisi un plus mauvais. Lorsque le meilleur et le plus saint de tous les hommes, Jésus-Christ, fils d'un charpentier et ayant lui-même travaillé comme charpentier, est apparu, avec toutes les qualités qui méritent l'admiration et le respect, pourtant les riches l'ont méprisé ; les scribes et les pharisiens l'ont haï, Hérode et Ponce Pilate n'en ont fait aucun cas, mais le petit peuple l'a écouté avec joie. Si les riches avaient alors possédé le suffrage, croyez-vous qu'ils l'auraient choisi pour leur leader .' Auraient-ils choisi le meilleur être de la terre i Non, mais le petit peuple l'a écouté avec joie et l'aurait choisi avec joie. Il semble que c'est la volonté de Dieu que le petit peuple soit toujours prêt à entendre avec joie les grandes vérités de la religion et de la politique. "
Après le révérend Spencer, le révérend Young insiste sur la nécessité d'une union entre les classes laborieuses et les classes moyennes. Cette union est toute naturelle. Les travailleurs ont besoin du capitaliste et c'est l'énergie des tra-
vailleurs qui met en valeur le capital. Comment se fait-il donc alors qu'entre eux la division existe ? De chaque côté, des fautes ont été commises. Homme de la classe moyenne, il reconnaît sans hésiter que trop de membres de sa classe se sont exclusivement préoccupés de leurs propres intérêts. Mais, après avoir fait cet aveu, il faut reconnaître que les classes ouvrières ont elles aussi commis des erreurs. Et comme le révérend Young s'est demandé lequel des deux mouvements, abolitionniste ou réformiste, doit précéder l'autre, Archibald Prentice prend la parole pour dire que ces deux agitations doivent être distinctes et doivent se développer parallèlement.
Palliser, qui a débuté dans la vie comme travailleur et qui est maintenant un homme de la classe moyenne possédant une voix pour l'élection de huit membres du Parlement en des lieux différents, pense que les travailleurs ont fait preuve de sagesse en prenant la position qu'ils ont prise à l'égard de l'agitation libreéchangiste :
" Que peuvent-ils, en effet, attendre d'une Chambre des Communes constituée comme elle l'est aujourd'hui ? Depuis 1 8 1 5, les propriétaires fonciers qui composent le Parlement ont triplé leurs rentes. Quel est donc le remède à la législation de classe ? Mais tout simplement une extension du suffrage (applaudissements) avec le vote au scrutin secret (applaudissements répétés) et des districts électoraux égaux (nouveaux applaudissements).
iio LE CHARTISME
C'est ce que lui et ses amis de la paroisse de St. Luke ont demandé dans leur pétition en même temps qu'ils réclamaient l'abolition totale des Corn Laws ; les chartistes de ce district se sont joints à eux et il a toujours trouvé qu'ils étaient des hommes de jugement sain et de bon sens. Il fait appel aux classes moyennes et laborieuses et leur demande de suivre cet exemple et de s'unir pour obtenir le suffrage complet et pour mettre fin à la législation de classe (applaudissements). "
Le révérend Edouard Miall, l'éditeur du Nonconformist et l'auteur des articles publiés en brochure, est accueilli par des applaudissements. Il réclame l'extension du suffrage : le suffrage est pour tout homme un droit ; par suite il ne voit aucune raison pour différer l'agitation en faveur du suffrage et la remettre après l'abrogation des Corn Laws. Le grand argument dont il faut se servir auprès des classes moyennes pour les convertir à la cause de l'extension du suffrage est d'attirer leur attention sur les maux qu'engeiidrent les monopoles existants. Or, il est absolument impossible de remédier à ces maux ou de prévenir leur retour sans élargir la base de la représentation en étendant le suffrage à tout homme qui le mérite : " Continuez, ditil, votre campagne abolitionniste, mais vous ne réussirez jamais dans votre entreprise tant que vous n'y aurez pas joint un mouvement en faveur de l'extension du suffrage. Ni la classe moyenne, ni la classe ouvrière ne seront assez puissantes pour atteindre leur but, mais si elles
L'EVOLUTION m
s'unissent, elles briseront le joug sous lequel elles gémissent. "
Les discours de ces orateurs successifs mettent en lumière les nuances de l'opinion libre-échangiste ; mais le discours de Lovett va donner au meeting son plus grand intérêt. Lorsqu'il se lève pour haranguer l'assemblée, William Lovett est salué par de chaleureux applaudissements :
" J'avais eu, dit-il, l'intention de n'être qu'un écouteur et je n'avais aucunement l'idée d'exprimer mes sentiments au meeting. En ce qui concerne la Charte du peuple, s'il est possible de démontrer que ce document contient aucun principe ou aucune disposition de détail qui ne soit pas nécessaire à une juste législation je serai tout disposé à abandonner ce point. (Ecoutez, écoutez). Dans toutes les objections qu'on a présentées contre la Charte, je n'ai jamais entendu avancer une seule raison satisfaisante contre aucun des détails que comprend ce projet. Tout d'abord la charte ne dit rien du suffrage universel, elle ne contient pas un mot à ce sujet. Nous disons que tout homme de 2 1 ans doit avoir un vote, s'il n'est pas un criminel (Ecoutez, écoutez). Nous déclarons qu'il faut avoir trois mois de résidence ; et après avoir accordé ainsi le droit de suffrage, nous disons que ce droit doit être protégé dans son exercice et dans ce dessein, nous affirmons la nécessité du vote au scrutin secret. Nous disons ensuite que les électeurs doivent être libres de choisir quiconque leur plaît et par suite que tout cens d'éligibilité est aboli. Nous considérons que, si ces mesures ne sont pas accordées, toutes les autres dispositions ne seront que dérision ; ce serait comme si l'on donnait le droit de suffrage aux passereaux en leur permettant d'élire des faucons. (Ecoutez, écoutez). Comme conséquence du pouvoir qu'auront les électeurs de nommer quiconque leur plaira, nous pensons qu'ils doivent avoir le pouvoir de payer les députés pour leurs
services. Nous disons que le présent système électoral est injuste, et par suite nous déclarons qu'il est nécessaire d'avoir des districts électoraux égaux. Si tous ces principes ont été compris et incorporés dans la charte, c'est parce que nous avons souvent été raillé et accusés d'être des visionnaires, de ne pas avoir le sens pratique. C'est pour cette raison que la charte a précisé tous ces points. Les détails étaient importants et nécessaires. Le Bill de Réforme, lorsqu'il a été adopté par la Chambre des communes, a été entièrement gâté dans les détails. Je serais heureux de voir une union cordiale entre les classes populaires ; j'aimerais voir la classe moyenne et les classes laborieuses alliées ; mais on ne verra jamais et on ne sera jamais capable de réaliser un changement digne de remarque, que par ce moyen. Les classes laborieuses doivent vous demander : vous nous concédez le droit de suffrage comme un principe, pourquoi alors, nous faisant la concession du principe, vous déjugeriez-vous en fait .> (Ecoutez, écoutez). Il y a eu sans aucun doute beaucoup de violences et de folies parmi les hommes qui ont embrassé les principes du chartisme, mais ce n'est pas une raison pour abandonner une bonne et juste cause qu'il y ait eu parmi ses défenseurs des brebis galeuses. (Ecoutez, écoutez). Il est possible de trouver de mauvais chrétiens parmi les chrétiens, mais est-ce là une raison pour rejeter les principes du christianisme .> (Ecoutez, écoutez). Comme il vaudrait mieux pour la classe moyenne qu'elle rejetât la bigoterie qui règne dans son milieu, qu'elle essayât de convertir les travailleurs et qu'elle désapprouvât la violence et la folie qui peuvent se rencontrer parmi eux. (Ecoutez, écoutez). Un point qui est parfaitement clair c'est que vous devez prendre la charte comme un bloc. Discutez-la : montrez que ses principes sont erronés, discutez-la sincèrement et je n'aurai aucune hésitation à dire que, si vous l'adoptez honnêtement, vous verrez que la classe moyenne et les classes laborieuses seront alliées avant un an. En ce qui concerne les Corn Laws, je suis un partisan du libre-échange ; et le seul motif pour lequel je me suis tenu à l'écart des abolitionnistes, est ma conviction que jamais ceux-ci n'obtiendront de la Chambre des Communes telle qu'elle est constituée à l'heure actuelle l'abrogation de ces lois. (Ecoutez, écoutez). Les classes
laborieuses ont aussi supposé que l'agitation abolitionniste a été organisée pour faire diversion au chartisme. (Non, non). Il est certain qu'à l'époque où le meeting chartiste avait lieu à Londres, au Palace- Yard, juste au même moment un article parut dans le True Sun, faisant appel aux classes moyennes et leur demandant de commencer l'agitation abolitionniste. Les travailleurs furent amenés à croire que l'intention était de monter une contre agitation. Je ne veux pas dire que cette croyance était fondée, mais telle était bien l'opinion à laquelle ils furent conduits. Je n'ai pas la prétention de justifier toutes les démarches des chartistes; j'ai été opposé à l'intervention de ceux qui se mêlaient, pour les interrompre, aux meetings organisés pour s'occuper d'autres sujets que la charte. Mais il faut que M. Sturge et ses amis examinent la charte en bloc ; pour moi, je serai prêt à abandonner les points qu'on prouvera ne pas être essentiels et grâce à ce procédé, il y aura quelque chance de réaliser une cordiale union entre la classe moyenne et les classes laborieuses. (Applaudissements.) "
Edouard Miall répond immédiatement à Lovett que les partisans du suffrage complet ne nient pas la justice des principes de la Charte, mais jugent préférable d'adopter la ligne de conduite qu'ils ont proposée.
Le discours de Lovett, à la fois honnête et habile, était excellent. Le secrétaire de la W. M. A. avait su rappeler aux libre-échangistes les raisons de la défiance des classes laborieuses contre les classes moyennes,sans paraître prendre à son compte l'accusation dirigée contre l'Anti Corn Law League de n'être qu'une contre-organisation destinée à faire pièce au chartisme.
En même temps que très conciliante, l'atti-
tude de Lovett est très ferme et très nette. Il reconnaît les fautes des chartistes, il condamne les excès des hommes de violence ; il dit tout son désir d'entente ; il affirme que l'alliance entre les classes moyennes et les classes laborieuses est indispensable à la réussite des efforts des uns et des autres et qu'elle est possible, mais à une condition : la Charte du peuple ne doit pas être écartée sans discussion par les partisans du suffrage complet, elle doit être étudiée par eux. En l'examinant avec sincérité, ceux-ci donneront aux chartistes une preuve de leur bonne foi et de leur bonne volonté à l'égard des classes laborieuses, preuve nécessaire pour dissiper les préjugés des travailleurs, avertis par la réforme de 1832 et défiants à l'égard de l'agitation libreéchangiste. Lovett est prêt à se laisser convaincre que tel ou tel détail de la charte est inutile; mais jamais il n'abandonnera la Charte ellemême, sans examen préalable.
Le meeting s'achève : Sharman Crawford, membre du Parlement, se réjouit de penser qu'il y a quelque probabilité de voir se réaliser, ce qui est essentiel aux intérêts de la communauté toute entière, une union complète entre la classe des employeurs et celle des travailleurs. Il considère que l'agitation abolitionniste et l'agitation réformiste en faveur d'une extension du suffrage doivent aller de concert et s'aider
l'une l'autre. Sans cette union, on ne peut s'attendre ni à l'abrogation des Corn Laws ni à aucune bonne mesure législative d'aucune sorte. 11 ne voit aucune raison à la méfiance des classes laborieuses; car leur intérêt et l'intérêt des capitalistes sont identiques. Ces déclarations masquent peut-être un peu par leur vague optimisme la fermeté de l'attitude qu'avait eue Lovett, également décidé à réaliser l'alliance et à rester fidèle à la charte. N'est-ce pas une question de mots, dira-t-on, puisque les promoteurs du suffrage complet sont disposés à adopter, avec le droit de suffrage, la charte sinon de nom, au moins de fait ? Non, c'est là une question de sentiments : chevaleresque comme il l'était, Lovett ne pouvait accepter le sacrifice de la Charte du peuple pour laquelle tant de chartistes avaient souffert : accepter ce sacrifice de forme n'était-ce pas reconnaître devant l'opinion que le mouvement chartiste a échoué ?
Quelles que fussent les divergences intimes qui séparaient encore partisans du suffrage complet et chartistes de la force morale, le meeting de la Crown and Anchor nen avait pas moins pour conséquence d'affirmer publiquement le rapprochement désiré entre la classe moyenne et les classes laborieuses, et la coopération de Lovett à la tentative de Joseph Sturge. Aussi, pour arrêter les progrès déjà si rapides de la
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" réconciliation ", en effrayant les chartistes disposés à l'entente, Feargus O'Connor est amené à redoubler ses attaques contre les hommes du suffrage complet et les faux démocrates qui osent prêter leur concours à cette nouvelle machination des classes moyennes. Le numéro de la Northern Star du 1 9 février publie avec le compte rendu du meeting du 14, un article : " La dernière offre de V Enchère ".
" A Londres, à Manchester, à Salfort, à Stockport, à Bradford, à Nottingham, etc.. les whigs consternés, voyant leurs vieux ennemis fortifiés en toute sécurité dans les citadelles des factions, ont déjà sonné le tocsin de la charte : le porc entier, avec la soie, le grouin, etc.. a été avalé. Les plus honnêtes et les plus consciencieux partisans de l'abrogation des lois sur les céréales ont découvert que, s'ils obtenaient demain cette abrogation, elle serait inutile sans le suifrage universel. Ils affectent du moins d'avoir fait cette découverte. Que les classes ouvrières se tiennent sur leurs gardes: qui a été mordu une fois est prudent deux fois. Elles ont été dupées, grossièrement dupées, honteusement trahies et bassement vendues en ce qui concerne l'agitation pour le Bill de réforme. Qu'elles fassent attention maintenant de ne pas jouer le second acte de la même comédie. Nous avouons que nous avons une très faible confiance dans ces conversions, tardives et évidemment faites à contre cœur au principe de justice. Nous avons suivi leurs mouvements depuis longtemps et nous les suivons maintenant avec un grand intérêt. Nous conseillons au peuple de prendre garde. Ces gens là sont comme des porcs avec des queues savonnées ; il est très difficile de les tenir ou de les diriger. Qu'ils puissent travailler pour la charte est évident ; qu'ils la jettent par dessus bord, si possible, n'est pas moins évident. Il faut qu'ils soient surveillés et avec soin. Nous disons au peuple clairement qu'il doit s'en servir, mais s'en
méfier. Ce n'est pas aux petits garçons à faire les leçons, mais à les apprendre ; et cependant beaucoup de chartistes nouveaux nés sont très désireux de raccommoder déjà la charte, d'y faire des coupures et des brèches, et d'en polir et d'en huiler la surface de manière à ce qu'elle puisse glisser plus facilement entre leurs mains. Cela ne sera pas ; le peuple se souviendra que " l'Enchère " du suffrage universel est imparfaite à moins d'être accompagnée de certains détails qui la font parfaite. Le cri de Sturge " Suffrage complet ", le cri de la Ligue du suffrage pour pour tout homme de 21 ans, toute " enchère " laissant de côté un seul point de la charte doit être repoussée avec mépris. Il faut rejeter l'offre de concilier l'agitation pour la charte avec celle pour l'abrogation. S'ils peuvent réussir à persuader au peuple entier de se joindre à eux pour une agitation simultanée en faveur de l'abrogation des lois sur les céréales et en faveur de la Charte, en s'appliquant comme nous le leur avons vu faire à Salfort, à Bradford et dans d'autres endroits, à ne faire de la charte l'objet principal du meeting que lorsqu'ils y étaient forcés et à préconiser l'abrogation comme le point essentiel et important, au Parlement ils donneront pour instruction à leurs instruments d'étouffer la charte et de pousser l'abrogation. La majesté du peuple sera invoquée dans toute son ampleur et la voix unanime des millions de travailleurs, retentissant dans l'air, faisant résonner les vallées et l'écho des montagnes sera renvoyée jusqu'à St-Stéphens pour Y ABROGATION DES CORN LAWS et la charte. Que le peuple ne s'y trompe pas. L'abrogation des lois sur les céréales et la charte ne peuvent être obtenues à la fois. "
La dernière offre de l'Enchère ne vaut pas mieux que " le pain à bon marché ", elle vaut même moins parce qu'elle est plus hypocrite : ces rusés enchérisseurs ont pour intention de faire acclamer par les meetings populaires la charte et l'abrogation et de se servir ensuite de§
ii8 LE CHARTISME
applaudissements que leur auront gagnés leurs protestations de foi démocratique pour imposer au Parlement, au nom de la volonté populaire, la seule abrogation. C'est cet escamotage qu'il faut prévenir. Aussi, le 26 février, dans un article dont le titre rappelle un opuscule de Fourier, la Northern Star se plaît-elle à enregistrer la défaite à Sheffield des libre-échangistes et des faux radicaux et le triomphe des chartistes. Et, le 5 mars, la Northern Star montre " la sincérité des hommes de V Anti Corn Law League dans leur revendication des principes chartistes " :
" M. Kettle a déclaré qu'il ne veut rien avoir à faire avec le chartisme tant qu'il conservera une connexion quelconque avec Feargus O'Connor et la Northern Star ; et le Staffordshire Examiner, le journal de Kettle, dit : " Bien qu'en apparence ils tendent la main droite de la camaraderie politique et qu'ils inclinent le genou de l'obéissance politique devant les disciples et les agents payés du monopole, appuyant Feargus O'Connor, et devant les partisans des verseurs de sang Frost, Williams et Jones et devant les fauteurs de troubles fomentés par les torys aux meetings contre les Corn Laws, les réformateurs logiques et conséquents de ce bourg ne sont ni plus chartistes ni moins résolus abrogateurs des Corn Laws qu'ils l'ont jamais été. "
Après avoir critiqué les intentions des promoteurs du suffrage complet, la Star s'en prend aux chartistes qui se prêtent aux combinaisons de ces libre-échangistes déguisés : le 19 mars, elle annonce l'adhésion de Vincent, de Philp et des autres chartistes de Bath à la déclaration
de Sturge, et, sans mettre tout d'abord en doute leur sincérité, elle prétend que leur bonne foi a été surprise :
" Nous respectons ces hommes pour le talent et pour le zèle qu'ils ont manifesté jusqu'ici au service du peuple, mais nous ne pouvons pas en cette occasion les complimenter de l'excellence de leur jugement. Ils supposent que les hommes des classes moyennes sont sincères dans leur désir d'obtenir le suffrage universel et nous pensons qu'ils se trompent beaucoup. Quelles raisons donnent les sturgéistes pour se rallier maintenant au principe du suffrage } Disent-ils même qu'ils le font parce qu'ils pensent que c'est juste ? Ne disent-ils pas ouvertement qu'en agissant ainsi ils espèrent s'en faire un moyen d'abroger les Corn Laws et de chasser les torys ? Quelqu'un croit-il que si les whigs avaient été au pouvoir et si le gouvernement ne s'était pas opposé à l'abrogation des Corn Laws, nous aurions jamais eu cette déclaration de M. Sturge ou un seul des cris poussés au sujet du suffrage complet ? "
La Northern Star essaie donc d'ouvrir les yeux aux chartistes de Bath pour les détourner de servir le complot formé par les libre-échangistes et dévoilé par elle ; si ce premier avertissement très doux en la forme, mais très impératif, n'est pas entendu, elle usera de moyens plus vigoureux pour faire entendre raison à ces obstinés : mais Philip ne semble pas homme à obéir aux injonctions de la Star ; il publie dans le Vindicator un article dans lequel il fait le procès des O'Connoristes :
" Il y a des individus mêlés au chartisme, pour son plus grand préjudice et son plus grand détriment, des individus enflés
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de leur propre vanité qui, ayant imparfaitement appris l'alphabet de la politique, s'imaginent en parler le langage. De tels hommes ne sont que des crans d'arrêt dans la roue du progrès humain ; ils adorent des hommes, non des principes, et leurs discours sont pleins d'injures et de déclamations vides d'arguments. Ils cherchent à se faire une réputation ; et, n'ayant pas la capacité de gagner l'estime du peuple pour eux-mêmes, ils attaquent la réputation des autres afin de s'élever par leur chute. L'attitude que j'ai prise, je suis encore prêt à la défendre et je la conserverai en dépit des mensonges de Bartlett auxquels plusieurs additions ont été faites dans la Star du 19 courant ; nonobstant la dictature de l'éditeur de ce journal et la suppression des parties les plus importantes de la correspondance explicative, en même temps que l'usage déloyal de courts extraits de mon discours, je me déclare pour l'indépendance de pensée et d'action. Je ne sollicite pas la popularité ni la louange ; je travaille avec zèle pour promouvoir la cause du chartisme, mais Je ne serai pas détourné de ma route par tous les champignons qui se dressent sur mon chemin. Le chartisme, en vérité, nous a amenés à une situation peu enviable, si ceux qui sont les promoteurs zélés du mouvement n'osent pas penser par eux-mêmes et ne peuvent pas assurer la sincère reproduction de leurs actes dans le principal organe chartiste. Laissons ramper ceux à qui cela plaît. Je ne veux pas être un esclave. Si quelqu'un de mes frères chartistes désire de moi mes explications personnelles de ce que j'ai fait à T égard de la déclaration de Sturge, j'y consens très promptement et tris volontiers ,• mais je proteste contre le fait d'être jugé d'après les récits mensongers, tendancieux et ignorants d'un homme avec lequel je considérerai désormais comme déshonorant d'être en relations Je résisterai jusqu'au bout à la conduite tyrannique d'hommes quand même ils se couvriraient du masque chartiste. "
La Northern Star ne devait pas pardonner à Robert Kemp Philp tant d'audace ; elle déclare, le 26 mars, que tous les chartistes réclament sa
démission, que " peut-être la conception qu'il a des principes démocratiques le fait ranger ses électeurs parmi les " champignons ", mais que l'époque des élections du comité exécutif est proche et que M. Philp aura alors l'occasion d'apprendre jusqu'à quel point ses coquetteries avec les sturgéistes sont approuvées par le peuple ". Philp paiera son indépendance de son siège au comité exécutif, dont il sera exclu pour avoir manqué à ses devoirs en signant la déclaration de Sturge, pour avoir trahi l'association chartiste au profit de la classe moyenne. Afin de dégoûter les chartistes disposés à l'alliance de prêter leur concours à Sturge, Feargus va accuser tout leader favorable au New Move de livrer le chartisme aux libre-échangistes et à la classe moyenne.
Dans le numéro du 26 mars, Feargus essaie de ruiner l'alliance en voie de réalisation : à la première page il cherche à atteindre l'homme qui est, du côté des classes moyennes, comme Lovett l'est du côté de la classe ouvrière l'âme du rapprochement ; et, à la sixième page, il déclare qu'il fera abstraction de l'homme et qu'il considérera exclusivement la question du suffrage complet :
" Le nouveau mouvement de Sturge est appelé Suffrage complet. Je l'appelle mystification complète. Cette mystification complète est une tentative indirecte de Sturge pour l'abrogation
des Corn Laws. Eh bien, cherchons à découvrir si oui ou non Sturge peut prétendre au titre de philanthrope pour son plus nouveau mouvement. Est-ce que jamais Sturge s'est remué pour une extension du suffrage tant que le mélange trompeur des deux questions n*a pas été considéré comme indispensable au succès du " libre-échange ? " S'il ne l'a pas fait, alors l'affaire revient à une question d'intérêt personnel. Je vous montrerai d'abord qu'il n'y a pas un homme en Angleterre qui ait un intérêt aussi considérable au libre-échange des céréales que M. Sturge ; et ensuite que M. Sturge pense que la charte ne pourra jamais être conquise par la force morale. Tout d'abord, M. Sturge est le plus grand importateur de grains étrangers dans ce royaume. Presque tous les magasins de céréales dans Gloucester appartiennent à M. Joseph Sturge. M. Joseph Sturge a aussi de larges magasins de blé à Birmingham, Liverpool et Bristol. M. Joseph Sturge n'est pas un banquier, mais il inspire grande confiance à la classe commerçante de la société et il est le dépositaire de tout le capital d'épargne de celle-ci, capital pour lequel il paie 5 "/o et avec lequel il fait marcher son commerce. A présent, M. Joseph Sturge a parfaitement droit de faire tout ceci ; mais il doit s'attendre à ce que la Charte ruinera complètement son seul commerce, le commerce des grains étrangers d'autant que le promulgation de la Charte du peuple rendra le peuple de cet empire complètement et entièrement indépendant de tout l'univers en ce qui concerne les produits d'alimentation de toute espèce ! Est-ce qu'alors M. Sturge n'a pas un intérêt direct à s'opposer à la charte et un grand et direct intérêt à préserver le commerce étranger des céréales ? Et son mouvement ne doit-il pas être regardé comme un procédé indirect de faire abroger les Corn Laws et rien de plus. Il n'a jamais pris aucune part, la moindre part, à l'extension du suffrage a'vant aujourd'hui...
...Cependant nous rencontrons en lui le plus grand de tous les abolitionnistes, celui qui a pris la part la plus active à ce mouvement, et voilà que nous le voyons recommander le plus complet silence sur la question qui lui est personnelle et l'adoption la plus rapide de celles qui nous intéressent et auxquelles
auparavant il n'a jamais pris part. Je vous le demande, est-ce ou n'est-ce pas là une " complète mystification " ?
Travailleurs ! vous avez, Dieu merci, appris comment la vérité et la vertu sont estimées dans votre classe, et maintenant j'en viens à accuser M. Joseph Sturge d'insincérité lorsqu'il recommande une agitation pacifique en faveur de la charte. Eh bien, mes chers amis, tous ceux d'entre vous qui respectent leur propre classe et la moralité et la parole du pauvre, écoutez ceci : Il y a quelque temps, une députation de femmes chartistes de Birmingham alla trouver M. Joseph Sturge pour l'entretenir de certaines questions politiques. Parmi d'autres sujets, on discuta de la Charte et des moyens qu'avait le peuple de l'obtenir. Miss Grove, jeune fille de grand esprit, honorable et tout à fait accomplie, parlait au nom de la députation et elle est mon autorité pour ce que je vous rapporte. Après que M. Joseph Sturge eut entendu la députation, il dit : " Le peuple de ce pays ne pourra jamais réaliser le changement de'siré sauf par l'épée et lorsqu'il sera prêt à cette extrémité, mon bras est à son service. " Eh bien ai-je besoin d'ajouter un seul mot ? il me suffit de demander simplement aux travailleurs de méditer et de réfléchir sur les discours enflammés des abolitionnistes déconfits et de réfléchir sur la déclaration de Force Physique qu'a faite M. Joseph Sturge et ensuite de leur demander si ce commencement n'est pas le préliminaire des mesures ultérieures des complets mystificateurs en faveur de l'abrogation des Corn Laws, mais non pas comme ils en font profession en faveur de la Charte, mesures ultérieures où les chartistes auraient le poste de danger tandis que les abrogateurs occuperaient le poste du profit et le banc du Jury ? "
Le second article est une lettre adressée aux ouvriers par Feargus sur la question du suffrage complet, lettre qui avait paru dans VEnglish Chartist Circular et que reproduit la Star du 26 mars. Feargus commence par accabler Sturge d'éloges :
" M. Sturge de Birmingham, une excellente personne, un homme d'un siècle en avance sur sa classe par toutes les qualités
éminentes qui marquent le progrès de l'esprit humain En
fait, j'ai déclaré dès l'origine que j'estime et que j'apprécie M. Sturge plus que tout le parti auquel il appartient ; mais je ne l'estime pas autant que les principes et je ne me laisserai jamais détourner du chemin de la vérité par les lumières fantasques de son imagination. En un mot, je traiterai de la question et non pas de l'homme, sachant bien que tous les ' hommes ne sont pas des Sturges et que sa proposition rencontre des partisans qui ne sont pas influencés par la même noblesse d'âme, ou les mêmes bonnes intentions. Que signifie donc le suffrage complet ? Si cette expression n'est pas une fausse lueur destinée à nous égarer, ne doit-elle pas vouloir dire, d'abord la possession de la franchise et, deuxièmement, l'application la plus large et la plus complète, l'usage plein et entier de ce droit .'' Si ce n'est pas là le sens du mot, le suffrage complet n'est pas la Charte et doit être dénoncé. Si tel est bien le sens du mot, le suffrage complet ne signifie ni plus, ni moins que la charte et cette signification doit être affirmée par l'adoption de la charte. Une expression politique mal définie est supérieurement calculée pour égarer les gens. " Tel a été le cas pour le principe du Réform Bill " que taxation et représentation doivent être d'égale étendue ", principe pour lequel en 1832 les ouvriers ont lutté, principe qui contenait toute la charte et qui comprenait le
principe du suffrage complet " Souvenez-vous maintenant de
la façon et de la forme dont a usé le Parlement qui a élaboré les détails du Réform Bill pour tourner la mesure au profit des desseins de classe " " Ayez toujours présent à l'esprit, mes amis,
que nous sommes V armée charthte contre la législation de classe
Le suffrage de la charte ne volerait personne, et il assurerait la protection et l'enrichissement de tous tandis que le suffrage complet ne ferait que vous imposer le supplice de Tantale en vous donnant la possession d'une chose dont vous ne pourriez vous servir et que prosterner entièrement le travail devant le capital et la spéculation. Le suffrage de la charte, d'abord ferait plus que tripler la production, maintenant enchaînée.
étranglée et limitée, tout en amenant une plus équitable distribution de la production accrue. Le suffrage complet n'augmenterait pas la production et amènerait la monopolisation de tout ce qui serait produit. L'abrogation des Corn Laws sans la charte ferait de l'Angleterre un grand enfer.... Les deux grandes choses à réaliser par la charte sont : d'abord la suppression de ces restrictions qui enchaînent les mines, les pêcheries et la terre ; et secondement une plus équitable répartition du produit national qui augmenterait en conséquence ; et pensez qu'après tout vous devez être grands chez vous avant que de pouvoir l'être au dehors. Les économistes politiques vous mettraient dans la dépendance de l'étranger pour vos trois repas journaliers et en cas de disette lui donneraient le pouvoir de vous affamer et tout cela pour permettre de faire fortune à ces grippe-sous au cœur de pierre, aux plus cruels propriétaires d'esclaves qui aient jamais existé, tandis que la Charte vous rendra indépendants du monde entier. "
Feargus O'Connor a beau jeu pour critiquer la position qu'à l'égard du suffrage ont prise Sturge et ses amis ; sa souplesse et sa fertilité d'esprit lui rendent l'attaque facile contre le nouveau mouvement que compromet aux yeux des masses chartistes et le trop récent passé libreéchangiste de ses promoteurs, tous membres plus ou moins actifs de l'Anti Corn Law League, et l'attitude incertaine, il faut le reconnaitre, des plus sincères sturgéistes à l'égard de la charte du peuple. Il ne faut pas croire que la sympathie de Lovett pour le projet d'alliance fortifie la situation de ses auteurs ; en effet, si l'autorité de l'ancien secrétaire de la Convention sur les chartistes modérés ou les révolutionnaires
repentis est grande, Feargus sent qu'il lui sera facile de se servir des démarches si loyales cependant de Lovett pour ruiner complètement auprès des masses ouvrières son éternel adversaire, celui qu'il rencontre toujours sur son chemin dans sa marche vers la dictature populaire, cette dictature qui est la plus absolue parce qu'elle reste cachée à ceux qui sans la reconnaître sont heureux de la subir, car elle répond au besoin insatisfait de ces souverains esclaves, avides d'avoir un maître.
Lovett, s'il est le plus redoutable des leaders qui gênent l'ambition de Feargus n'est pas le seul : par sa réputation et par son passé incontestés, par son titre de maître d'école du chartisme, Bronterre est aussi un dangereux concurrent. Jusqu'en 1841, aucun heurt n'a opposé les deux orateurs irlandais ; du reste l'antagonisme eut été impossible puisque les thèses professées par l'un et l'autre sont semblables et que les deux leaders se sont trouvés d'accord dans les circonstances critiques, par exemple lorsqu'il a fallu empêcher l'aventure de la grève générale. L'intégrité de Bronterre est reconnue et il possède, en outre, ce que n'a pas Lovett, le brevet nécessaire pour être un vrai démocrate : la pureté de ses opinions démocratiques est égale à la pureté de ses intentions politiques ; les grandes ombres de Robespierre
et de Babœuf couvrent leur apologiste et le protègent ; son intransigeance et ses tendances révolutionnaires n'ont encore permis ni à la Northern Star, ni à Feargus, de trouver un point vulnérable où l'atteindre ; il a du reste longtemps collaboré à la Star et, même après, il est resté d'accord avec ce journal sur les questions de tactique.
Il est certain cependant que Feargus O'Connor n'attend qu'une divergence pour se débarrasser de ce rival en cherchant à le discréditer. Déjà à propos des élections, la politique conseillée aux chartistes par Bronterre n'était pas conforme à celle préconisée par Feargus. C'était là un motif bien insuffisant, mais, dès le 19 juin 1841, la Northern Stat commence contre Bronterre une campagne de calomnies. Le mouvement du suffrage complet devait offrir à Feargus l'occasion tant attendue, lui fournir un meilleur prétexte de mettre en doute la sincérité révolutionnaire de Bronterre et sa fidélité au socialisme ouvrier et au principe de la lutte de classe. La présence de Bronterre à la conférence de Birmingham, organisée par Sturge, va permettre à Feargus d'entreprendre Bronterre et, désormais, une fois attaché à sa proie, il ne la lâchera plus.
De ce projet longuement mûri, qui aurait pu se douter en voyant les affiches placardées sur les murs de Birmingham, annonçant que Feargus
O'Connor et James Bronterre O'Brien devaient côte à côte le 5 avril, venir haranguer le peuple de cette ville ? Et, en effet, le jour même de la deuxième conférence sturgéiste, afin d'affirmer leur fidélité inébranlable à la Charte du peuple, les chartistes avaient décidé une grande démonstration ; n'était-ce pas là encore une singulière habileté d'O'Connor que cette réunion destinée à contrôler la confiérence du suffrage complet ou plutôt à opposer aux protagonistes du suffrage complet les fidèles de la Charte ?
A une heure de l'après-midi, les chartistes sont rassemblés à la gare pour rendre hommage à Feargus O'Connor dont la venue est attendue avec impatience : lorsque le train arrive, le grand démagogue est accueilli par des acclamations enthousiastes. La Northern Star du 9 avril raconte cette scène. Feargus est entouré de Leach, le président du comité exécutif, de Bairstow, du conventionnel Richards et du conférencier Mason. La superbe bannière de la National Charter Association flotte au vent. Après avoir fait le panégyrique du Leader, le président Mead lui donne la parole ; les applaudissements éclatent, les mouchoirs sont agités : " Jamais les qualités de circonspection, de prudence et de détermination n'ont été plus réclamées que dans les circonstances présentes..." Faisant allusion à la conférence des délégués sturgéistes, Feargus dit
qu'il est décidé à défendre fermement la charte toute entière ; certains ont affirmé que ces hommes désiraient se débarrasser du pilote :
" Mais je rends grâce à Dieu de ce que le peuple est maintenant assez éclairé pour ne pas permettre qu'aucun homme l'égaré et le détourne du droit chemin ; car, si le pilote essayait de conduire le vaisseau vers des écueils ou des bancs de sable, l'équipage s'en apercevrait vite et le jetterait par dessus bord. "
Belle image et combien douce aux auditeurs agréablement charmés de penser, ainsi que l'affirmait l'idole, que le peuple des démocrates ne peut jamais être trompé par les chefs qu'il a choisis, parce qu'il possède en lui-même des lumières infaillibles.
Après Feargus O'Connor, le Conventionnel Richards adjure les chartistes de rester fermement attachés à la Charte, et une réunion de délégués a lieu dans le local de l'association, à Aston Street, tandis que dans la rue des groupes de chartistes attendent en discutant les résultats probables de la conférence du suffrage complet et en affirmant leur décision de rester fidèles à la Charte. Leach préside. Les délégués chartistes nommés pour assister à la conférence sturgéiste, expriment leurs opinions et exposent les instructions qu'ils ont reçues de leurs constituants. Dudley de Bilston dit qu'il a reçu pour mandat de ne pas faire la plus minime concession. Feargus déclare qu'il a posé, la nuit précé-
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dente, la question à Leicester et que tous, hommes, femmes et enfants ont levé la main en faveur de la Charte, tandis que pas une seule main ne s'est levée en faveur du suffrage complet. Bairstow dit qu'il a été élu par le peuple de Leicester, déterminé à dresser ses batteries contre le suffrage complet et à défendre la Charte en bloc: à Leicester, la cause chartiste a de looo à 1200 protagonistes. Richards, élu par les Potteries, a reçu pour mandat de n'avoir, ni de près, ni de loin, aucun rapport avec les partisans du suffrage complet. Et tous les autres délégués répètent les affirmations de Feargus, de Bairstow et de Richards. Mais il faut remarquer que, parmi les délégués assistant à la réunion chartiste, il n'y a, en dehors de ces trois hommes et de Leach, le président de la National Charter Association, aucun nom marquant ; ni Bronterre O'Brien, ni aucun des chartistes modérés ne sont présents. On peut donc considérer cette conférence comme organisée par Feargus et la National Charter Association, qu'il a pris sous sa protection, pour manifester contre le " suffrage Complet ". La résolution adoptée à l'unanimité devait couronner ces intentions : " Nous, les représentants du peuple, nommés par les différentes régions de ce pays et assemblés à Birmingham, nous nous engageons à poursuivre notre agita-
tion en faveur de la charte dans toute son intégrité sans modification, sans changement ni mutilation d'aucune sorte, et considérer tout homme préconisant une mesure de justice moins complète que la Charte tout entière comme un ennemi des classes laborieuses et comme exclu désormais de notre mouvement national. "
On peut comprendre quelle arme redoutable pouvait être, entre les mains de Feargus, une telle résolution, encore qu'elle n'ait été votée, de l'aveu même de la Star^ que par les trente délégués présents. On ne savait pas dans quelles conditions ces hommes avaient été nommés et s'ils représentaient bien l'opinion chartiste; mais, même s'il était possible d'aflSrmer le contraire, la résolution n'en était pas moins redoutable, qu'elle fut un sincère reflet ou une illusion savamment machinée. En réalité, la majorité des chartistes devait ignorer complètement si elle était ou non favorable au nouveau mouvement ; elle devait attendre qu'on lui révélât sa véritable pensée : quel moyen puissant d'opérer cette révélation que de présenter au peuple une résolution adoptée par ses propres représentants et d'éclairer ainsi fortement sa religion avant qu'il ait eu le temps de se déterminer sous d'autres influences !
La résolution, qui déclarait ennemi des travailleurs tout partisan du suffrage complet, devait servir Feargus à se débarrasser de ses
concurrents, elle était surtout dirigée contre Bronterre et contre Lovett et, en s'appuyant sur les sympathies déclarées de ces deux hommes pour l'idée d'alliance, elle permettait de les accuser de vouloir " livrer la classe ouvrière à la classe moyenne, fondre la National Charter Association en une association sturgéiste, et domestiquer ainsi le chartisme " : l'alliance en effet, eut été fatale à la suprématie de Feargus. La conférence du suffrage complet semblait avoir beaucoup fait pour rapprocher les plus éminents chartistes des sturgéistes. Bronterre O'Brien qui y assistait avait déclaré qu'il était hautement satisfait de ce qui s'était passé à la conférence : "lorsqu'il y était venu, il s'attendait à rencontrer des hommes prêts à admettre les principes chartistes en gros, et à en faire un hachis frit dans le détail, mais qu'il avait eu la preuve que ses craintes étaient sans fondement. Jamais il ne s'était trouvé dans une société — composée même exclusivement d'ouvriers — où il ait senti l'esprit démocratique plus complètement développé ". William Lovett avait présenté la résolution suivante :
" La conférence, ayant adopté les justes principes de représentation qui sont nécessaires pour donner à toutes les classes de la société une égale participation à la puissance politique, puisque la charte du peuple contient les dispositions de détail qui paraissent nécessaires pour la mise en application de ces principes et a été adoptée par des millions de nos frères comme la
personnification même de leurs droits politiques, cette assemblée, afin de réaliser une cordiale union entre la classe moyenne et la classe ouvrière, décide, dans une future conférence à laquelle tout le peuple pourra être intégralement représenté, de prendre en considération ce document parmi d'autres projets de réforme politique et d'en faire l'objet d'une calme discussion, et, si celui-ci est approuvé, d'user de tous les moyens justes et pacifiques pour créer un mouvement d'opinion publique en sa faveur. "
Quel accueil les sturgéistes avaient-ils fait a la proposition de Lovett ? Miall et Adams disent qu'en dehors de la Charte du peuple, d'autres projets doivent être mentionnés dans la résolution. Le révérend Spencer pense que la conférence n'agit pas sagement en abordant ce sujet :
" Si j'avais désiré devenir un chartiste, j'aurais pu le faire à Bath. J'ai montré mon respect pour les chartistes ; et, si tous les chartistes avaient eu la même attitude que ceux présents à la conférence, beaucoup d'hommes de la classe moyenne seraient déjà devenus chartistes. Quelques personnes se déclarent décidées à obtenir la charte et rien que la charte. La même chose a été dite à propos du Réform Bill. Nous nous sommes réunis non pour prendre en considération la charte, mais le projet de suffrage complet, tel qu'il a été suggéré par M. Sturge. Si la résolution était adoptée, on dirait que nous avons esquivé le sujet. "
Spencer propose un amendement : le soin des détails sera laissé au comité de Birmingham. Vines seconde l'amendement, en disant qu'adopter le nom de " chartistes ", serait gêner leurs opérations. Bronterre O'Brien déclare qu'il
n'a aucune objection à voir apporter un changement à la résolution dans le sens indiqué par Miall. Lovett modifie sa motion pour répondre aux désirs exprimés par Miall et Adams. Dewhurst se dispose à défendre la charte et à argumenter en faveur du maintien du nom de chartiste lorsqu'il est rappelé à l'ordre par Lovett et se rassied. Bronterre dit qu'il ne suffit pas de tracer le plan d'un édifice, qu'il faut encore procéder à sa construction :
" Je suis d'accord avec Lovett et j'approuve sa résolution amendée, encore que je n'aurais pu approuver la motion originelle. Je suis anxieux de fondre le mouvement chartiste dans un mouvement national (Ecoutez, Ecoutez). Je ne suis pas satisfait de la position qu'occupe le parti chartiste à l'heure présente, et je ne suis pas satisfait davantage de la position prise actuellement par la conférence. Je suis absolument satisfait de ce que la conférence a fait, mais il reste encore une chose à désirer, c'est qu'elle prenne un caractère national. Quels sont les moyens évidents d'y arriver } On devrait nommer une assemblée de délégués choisis par toute la démocratie de ce pays favorable à cette procédure. Par suite, je suis anxieux de voir réunir une autre conférence dans laquelle tous les partis seraient également représentés ".
Après de longues conversations et discussions, on finit pas adopter à l'unanimité, sur la motion de William Lovett, une résolution en vue de former une nouvelle association nationale, appelée " The National Complète Suffrage Union " et ayant pour objet la défense des mêmes principes que la National Charter Asso-
dation. La conférence décida aussi de nommer des missionnaires et des conférenciers, d'imprimer des tracts et des brochures, de fonder un journal national hebdomadaire et de réunir des fonds par l'émission de cartes d'associé dont le prix varierait entre six pences et 5 livres. En présence de ces décisions, on comprend la colère de la Northern Star et celle aussi de Feargus, visés l'une et l'autre par la conférence et menacés dans leur influence par la création d'un journal et d'une association concurrents.
Aussi, en rendant compte de la conférence, la Northern Star du 1 6 avril représente celle-ci comme composée de rusés coquins réunis pour rechercher les meilleurs moyens de détruire le chartisme :
" Le but avoué de ces hommes est l'union de toutes les énergies du peuple et plus spécialement l'alliance de la classe moyenne et de la classe ouvrière ; ils poursuivent ce but par un moyen qui ne peut avoir d'autre effet que de rompre, dans la mesure où ce projet réussira, l'union que les classes ouvrières ont déjà établie (la National Charter Association). La coexistence de deux associations nationales ayant le même objet et reconnaissant les mêmes principes est également inutile, absurde, impossible ; elles diminueraient mutuellement leurs forces; l'une d'elle ne peut pas devenir nationale sans annihiler l'autre. Pour conclure, on nous demandera probablement notre opinion au sujet de la ligne de conduite que le peuple doit suivre à l'avenir à l'égard de cette nouvelle association nationale pour le suffrage complet ? Le peuple n'a rien à faire avec ces gens-là ; il n'a qu'à les abandonner à leur insignifiante petitesse et rire d'eux. Le peuple ne doit pas leur faire d'opposition ; car ils disent qu'ils s'efforcent de faire
avancer nos principes. Qu'ils aillent donc leur propre chemin ; et, s'ils sont déterminés à marcher seuls, s'ils sont déterminés à se frayer un sentier à côté de la grande route du peuple, au nom du ciel, laissez les marcher jusqu'à ce que leurs chevilles leur fassent mal et qu'ils commencent à sentir leur isolement. "
La tactique est heureuse : autour de la nouvelle association projetée, il faut créer l'isolement comme on fait le silence autour de certains livres, qu'on veut étouffer. Les vrais démocrates doivent laisser la nouvelle association dans l'isolement et prouver par là que les hommes du suffrage complet font fausse route, parce qu'ils n'ont pas su prendre la " Grande route du Peuple ".
Mais il ne suffit pas au dessein de la Northern Siar de mettre en interdit la nouvelle association:
" Les hommes de la conférence ont prouvé et démontré l'une de ces deux choses : ou bien qu'ils sont parfaitement insincères et que leur objet n'est pas celui qu'ils avouent, ou bien que leur esprit est privé des communs principes de la raison dans une mesure plus grande que le plus extrême effort de notre charité ne nous permet de le supposer. Le seul fait d'avoir rejeté, sans examen ni enquête, les dispositions détaillées de la charte et l'organisation de l'association nationale déjà existante créée en vue de conquérir leurs propres principes, prouvent que leur désir est de créer, non l'union, mais la division parmi le peuple ; et maintenant nous demandons simplement au peuple si en présence de cette preuve palpable de tromperie et d'insincérité, à son nez, il se laissera embabouiner par une prétendue adhésion à ses principes, jusqu'à se prêter à une alliance avec des individus dont le simple dessein est de recommencer sur une plus large échelle les jongleries passées de leurs confrères les libéraux ? Nous
n'avons aucune crainte à ce sujet. Le peuple a trop de bon sens pour se laisser duper. "
Comment le peuple qui lisait la Northern Star aurait-il pu résister à un appel aussi flatteur à sa " raison " et comment n'aurait-il pas trouvé, selon l'expression même de son journal, qu'il était " aussi clair que la lumière du jour que telle était l'attitude précise que le peuple doit prendre, et la seule attitude qu'il peut prendre à l'égard du New Move " ?
Les sturgéistes ont un moyen très simple de montrer leur énergie patriotique et leur amour non moins patriotique de 1' " Union ", c'est d'entrer dans les rangs de la National Charter Association où ils se trouveront à la place qui leur convient :
" Messieurs les hommes de la classe moyenne et de la complète, de l'équitable et de la libre représentation, excuseznous, s'il vous plaît : nous ne voulons pas avoir plus longtemps les yeux bandés ; si votre objet est d'établir les principes que vous avez épousés, nous vous accueillerons de tout cœur comme des frères et des compagnons de lutte, nous vous féliciterons de vos progrès moraux et intellectuels et nous vous offrirons joyeusement le bénéfice de notre expérience et de notre science plus sûre des principes du droit pour compléter votre instruction et vous enseigner la façon d'assurer leur développement et leurs progrès. Mais vous ne devez pas vous attendre à ce que nous, qui, vous le reconnaissez, vous avons appris vos principes, nous nous soumettions à votre direction et à votre intelligence. "
Et la Northern Star termine son article par ces recommandations aux chartistes :
" Ne jamais quitter un meeting sans avoir fait voter une résolution affirmant la fidélité du peuple à ses vieux leaders, aussi longtemps qu'ils ne le trahiront pas, à ses amis éprouvés qui ont bravé la bataille et la tempête, et à sa propre organisation nationale. "
Désormais c'est à Bronterre que va s'attaquer la Northern Star. Déjà, dans l'article du i6 avril, le maître d'école du chartisme est pris à partie : " Notre conception du principe démocratique semble différer étrangement de celle de M. O'Brien " et le journal s'efforce, par une insinuation, de suggérer à ses lecteurs que la sincérité de Bronterre n'est peut-être guère plus recommandable que celle des promoteurs du suffrage complet :
" Nous sommes forcés, malgré notre déférence pour le jugement de M. O'Brien, de maintenir le jugement que nous avions précédemment porté sur tout le mouvement et de considérer les circonstances qui, nous n'en doutons pas, ont servi à justifier aux yeux de M. O'Brien sa satisfaction comme autant de preuves complémentaires du fait que toute cette affaire est une machination de l'ennemi et que tous les détails portent la marque de la duplicité. "
Enfin la Northern Star souligne le fait que Bronterre s'est opposé à la résolution des délégués de Bradford — les seuls vrais chartistes de la conférence — demandant " un vote de remerciements aux classes laborieuses pour leur courage indomptable, leur persévérance sincère et leur patience chrétienne ".
En assistant à la conférence du suffrage complet et en donnant son approbation à ce qui y avait été fait, Bronterre s'est livré, sans s'en douter, à la merci d'ennemis impitoyables qui n'attendaient que ce geste pour entreprendre contre lui une campagne systématique. Contre Bronterre et contre les partisans de l'Alliance, Feargus va employer le jeu commode des condamnations par les meetings en même temps qu'il va donner pour mot d'ordre à ses séides de profiter de toutes les occasions pour dénoncer et flétrir nommément ou anonymement " ceux qui veulent livrer la classe ouvrière à la classe moyenne ".
Le 23 avril, la Northern Star signale le meeting de Sheffield qui a protesté contre l'attitude de Bronterre et de Vincent et adopté la résolution suivante :
" Ayant étudié avec calme le procès-verbal de la conférence de Sturge, nous sommes d'avis que cette assemblée, en refusant d'adopter le nom de la Charte, tout en affirmant la vérité et la justice de ses principes ; en proposant la formation d'une nouvelle organisation, alors qu'il existait déjà une organisation s'étendant sur tout le pays et éminemment qualifiée pour accomplir la conquête des principes affirmés par la conférence — et étant donné d'autres preuves que l'objet que poursuivent la majorité des membres de la conférence est la destruction de la National Charter Association et le renvoi d'hommes qui ont énergiquement soutenu notre cause et qui se sont rendus chers au cœur du peuple par leur incorruptibilité, leur dévouement aux principes de la démocratie, — pour ces raisons, nous déclarons
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que nous n'avons aucune confiance dans le plan d'agitation proposé par la conférence et dans les hommes qui se sont placés à la tête du mouvement du suffrage complet et que nous n'appuierons ni n'encouragerons ni elle ni eux, considérant qu'un homme qui fait profession d'adopter nos principes et qui refuse de se joindre à la National Charter Association n'est pas loyal, nous nous engageons à maintenir énergiquement notre propre organisation et nous conseillons aux classes laborieuses de ne compter que sur elles-mêmes pour leur affranchissement et de ne jamais abandonner de fait ou de principe le grand palladium de l'égalité des droits et des lois : la Charte du peuple. "
Harney, West et Feargus sont présents à ce meeting ; la résolution n'est que l'expression peu spontanée d'une indignation savamment préparée par ces habiles machinistes de mises en scène populaires. West s'attaque violemment à Bronterre. Il déclare que la faction malthusienne cherche à diviser le peuple : La classe moyenne s'est mis à flatter maintenant M. O'Brien, mais il y a peu d'années M. O'Brien était considéré par les classes moyennes comme le plus détestable de tous les leaders incendiaires du chartisme; cependant elles se vantent maintenant qu*'il est passé dans leurs rangs. Mais nous pouvons bien nous passer d'O'Brien ; nous nous moquons de la perte d'un leader : si tous les leaders nous abandonnaient demain, nous pourrions agir sans eux. Le peuple n'a pas besoin de leaders ; il peut être son propre leader. " (Des applaudissements accueillent ces paroles).
Partout Feargus a des disciples qui poursuivent le théoricien du chartisme d'une haine qu'ils ont puisée dans ses inspirations : de tous les zélateurs du grand démagogue le plus passionné est Thomas Cooper, le général des Brigades Shakespeariennes de Leicester. Cet autodidacte a raconté sa vie ; il a dit comment, ouvrier cordonnier gagnant 10 shillings par semaine, il se levait le matin à trois heures pour apprendre le latin, le grec, le français, l'hébreu, les mathématiques, l'algèbre et la géométrie ; comment aussi la misère de son enfance et les âpres luttes de sa jeunesse lui avaient enseigné la violence ; comment à 23 ans il avait abandonné son métier manuel pour des métiers intellectuels, successivement maître d'école à Gainsborough et à Lincoln, reporter du Stamford Mercury, éditeur du Kentish Mercury, Gravesend Journal and Greenwich Gazette; comment, en 1 840, collaborateur du Leicestershire Mercury, il fut converti au chartisme par une conférence de John Mason et par la pitié que lui inspiraient les pauvres chaussetiers à 4^6^^ par semaine; comment il prit la résolution de devenir " le champion du Pauvre " et comment le politique irlandais, qui avait tout pour le séduire, fut dès l'origine son modèle et son idole :
" La grande majorité des chartistes à Leicester, aussi bien que
dans beaucoup d'autres villes, le regardaient comme le seul leader réellement désintéressé et incorruptible. J'adoptai cette croyance parce que c'était la croyance du peuple, et je fis opposition à James Bronterre O'Brien et à Henry Vincent et à tous ceux qui faisaient opposition à O'Connor ou se refusaient à agir avec lui. Le bon sens me disait qu'aucune cause ne peut triompher sans union. Et, comme je ne connaissais aucune raison de douter de l'honnêteté politique et du désintéressement que toujours O'Connor proclamait être ses vertus, je m'attachai à O'Connor et je me serais jeté à l'eau ou au feu pour lui. Il avait beaucoup de motifs pour vous attirer lorsque je le rencontrai pour la première fois. Sa figure belle et virile, sa voix de baryton si puissante lui donnaient de grands avantages comme leader populaire. Sa conversation était riche en traits d'humour irlandais et souvent témoignait d'une connaissance très fine des caractères. Le fait d'avoir appartenu à la Chambre des Communes et d'être un homme des hautes classes lui assurait aussi de l'influence. Je ne pense pas qu'une demi-douzaine de chartistes attachassent la moindre importance à la lignée royale à laquelle se glorifiait d'appartenir le descendant de Roderic O'Connor, le Roi de Connaught et le dernier des rois d'Irlande ; mais les relations de sa famille avec les " Irlandais Unis " et les patriotes infortunés du dernier siècle faisaient de lui un représentant naturel de la cause de la Liberté politique.
Il faut retenir comme vraiment précieux ce portrait de Feargus O'Connor par un des hommes qui l'ont le plus ardemment admiré et le plus follement suivi, cette analyse si juste des raisons qui expliquent la séduction et la véritable souveraineté morale qu'il a exercées sur les masses et sur les individus. Thomas Cooper a vu que la plus grande force peut-être de Feargus était l'intelligence et le maniement des hommes.
" sa très fine connaissance des caractères. " Il n'est qu'un point sur lequel ses sentiments démocratiques l'ont abusé, c'est sur le prestige que subissaient malgré eux les chartistes et les ouvriers en présence de l'aristocratique descendant de Roderic O'Connor.
Dévoué corps et âme à Feargus, Thomas Cooper a été entre les mains du grand démagogue un instrument destructeur de tout premier ordre : c'est lui qui a le plus utilement servi son dessein de se débarasser de Bronterre. A Leicester, il organise la population ouvrière en brigades shakespeariennes de chartistes et signe les adresses du groupe du nom de général. Par milliers les ouvriers suivent leur chef à travers les rues et, lorsque Cooper est absent, l'un d'eux, revêtu d'un costume militaire, commande la parade. Parmi les chartistes de Leicester, il se trouve des dissidents qui ont osé inviter Henry- Vincent et Bronterre O'Brien. Bronterre vient faire une conférence dans l'un des plus larges halls de la ville; mais Thomas Cooper a enseigné à ses chartistes que Bronterre est l'agent de Joseph Sturge, un riche marchand de grains qui trame de noirs complots contre Feargus O'Connor. Aussi les brigades shakespeariennes forcentelles la porte de la salle oia doit avoir lieu la conférence et l'occupent en vrais chartistes de la force physique. Leur général est sur la plate-
forme : sur un signe, les pauvres soldats disciplinés hurlent l'hymne en l'honneur du Lion de la Liberté pour apprendre au Maître d'Ecole du Chartisme qu'il doit respecter leur idole ; puis, sur le visage de leur chef composant leur attitude, car il est convenu que celui-ci doit leur dicter tous leurs gestes, ils écoutent la conférence, dans un silence désapprobateur. Le lendemain, à une seconde conférence, Thomas Cooper sort de son silence pour poser à Bronterre des questions qui doivent embarrasser " le traître ": M. O'Brien est-il membre de la National Charter Association ? Très loyalement Bronterre répond qu'il a préféré garder son indépendance. Sur cette impertinente réponse, Cooper fait voter par ses hommes un blâme contre Bronterre. Celui-ci essaie en vain de parler pour se défendre, sa voix se perd dans les clameurs indignées de l'assistance.
Bronterre, assailli, sent qu'il est menacé d'un grand danger, de perdre l'estime et la confiance qu'il a acquises auprès des chartistes et des classes laborieuses : il se décide à répondre aux insinuations de la Star du i6 avril, et, le 23, ce journal publie les lettres, qu'il a adressées à son éditeur :
" Vous avez donné dans votre dernier numéro une idée de ma conduite si odieusement et si bassement, fausse que je me sens obligé, par respect pour le parti chartiste, de signaler l'imposture
dont celui-ci a été par vous rendu victime à mes dépens. C'est pourquoi, je vous demande de publier cette lettre non moins pour des raisons d'intérêt général que pour des raisons personnelles. Je le demande non comme une faveur (car je ne veux vous
demander aucune faveur), mais comme un droit L'attitude
que vous m'attribuez à la conférence de Birmingham est juste l'opposée de celle que j'ai eue — et vous le sa'vez. fort bien. Si O'Connor s'était trouvé dans la même situation et avait agi de même, combien différent aurait été votre commentaire ! Votre article de tête, bien plutôt fait pour égarer vos lecteurs que pour les conduire, est du commencement à la fin (en ce qui me concerne) une perversion de faits grossière et préméditée ; il est savamment rédigé dans le dessein de me dénoncer et de me perdre dans l'estime du public chartiste. Mais vous ne réussirez pas, je vous défie, je défie O'Connor lui-même, avec toute sa popularité et son influence, de persuader au public chartiste que ma conduite à la conférence a été ce que votre article si travaillé voudrait amener à faire croire (par ses procédés de déformation, ses omissions et ses tromperies calculées). Je suis prêt à défendre cette conduite contre vous et contre toute autre personne et, dans ce but, je vous lance ici ce défi : Rencontrons-nous devant le public soit dans votre propre ville de Leeds soit à Birmingham, Manchester ou Londres. Que la réunion soit publique, ouverte et loyale, convoquée avec le délai nécessaire, vous fixerez vous même l'époque et le lieu ; ou, si vous n'avez pas le temps, je rencontrerai O'Connor ou n'importe qui à votre choix. Maintenant, songez-y, vous n'étouff^erez pas ce défi comme vous l'avez fait de ma réponse au défi des socialistes. Avec tout le pouvoir et la popularité d'O'Connor et de la Star, je n'ai pas peur de rencontrer dans une juste cause l'un d'entre vous et vous tous réunis. Je n'argumenterai pas avec vous en vue d'un triomphe ou d'une dictature populaire. Je dédaigne les triomphes, j'abhorre la dictature. Je ne vous rencontrerai que pour me faire rendre justice et pour éclairer la religion du public. Je ne me plains pas seulement de votre article de tête ; je me plains aussi des lettres d'O'Connor et du compte-rendu que vous avez inséré dans la Star de certaines résolutions et de certains agissements de
la conférence, tout cela dans le dessein de me placer dans une fausse position devant le public chartiste. Vous n'aviez pas le droit d'agir ainsi, vous n'avez aucun droit de vous servir de la Northern Star que vous appelez " la voix du peuple " pour ruiner d'honnêtes serviteurs du peuple dans l'opinion en dénaturant méchamment leurs actes. Dans mes fonctions de délégué ou de député à la conférence, j'étais le mandataire des chartistcs de Wotton under Edge dans le Gloucestershire. La fausse idée que vous avez donnée de ma conduite est propre à me nuire dans leur estime ; et non pas seulement dans leur estime, mais dans l'estime du public chartiste en général. C'est là un tort, un tort grave que vous n'avez pas le droit de me faire. Je vous demande rectification et je crois que je ne demande que justice lorsque je réclame :
i» Que vous acceptiez publiquement ou que vous décliniez publiquement mon défi ; et que, si vous l'acceptez, vous fixiez la date et le lieu dans la Star de la semaine prochaine ;
2° Que la question à juger entre nous sera celle de savoir si vous avez ou n'avez pas odieusement dénaturé ma conduite dans la Star de la semaine dernière, et cela dans le dessein de me rendre l'objet du mépris des chartistes. Ce à quoi vous pouvez ajouter, si vous voulez : si l'habitude qu'a votre Editorial de condamner les gens ou d'inciter les autres à condamner les gens sans les entendre et sur des rapports ex parte n'est pas destiné à détruire notre cause en chassant de nos rangs, en l'abreuvant de dégoût et en le désespérant, tout homme intelligent et de caractère qui pourrait porter ombrage à O'Connor, à vous-même ou aux admirateurs de la Star ;
3° Que vous publierez dans la Star de la semaine prochaine un compte-rendu complet et impartial de la discussion, le reporter étant une personne étrangère à l'une ou l'autre partie ;
4° Que vous insérerez avec cette lettre, comme un antidote au poison que vous avez répandu, l'adresse suivante aux chartistes, adresse que j'ai faite aussi brève que possible afin que vous n'ayez aucune excuse pour en refuser la publication sous le prétexte de la longueur incommode ou de l'encombrement des colonnes de votre journal.
Voici cette adresse :
" Frères chartistes, je vous prie de ne pas croire un mot de ce que la Star de la semaine dernière a raconté sur moi et d'attendre pour vous faire une conviction sur le rôle que j'ai joué à la conférence que M. Hill ou un homme le représentant ait accepté ou décliné mon défi. Je ne veux pas être jugé d'après les comptes-rendus de la Star, du Non Conformist ou d'aucun autre journal dans le royaume : tous sont intéressés à dénaturer ma conduite et à me diminuer. Je suis ni un Sturgéiste, ni un O'Connoriste, ni un Lovettiste, ni d'aucun parti en iste. Je suis tel que vous m'avez toujours connu et pas d'erreur. Je fais crédit à M. Sturge, à M. O'Connor et aux autres hommes publics dans la mesure du bien qu'ils font. Mais je ne veux pas épingler ma foi à la manche d'aucun homme, ni appartenir à aucun parti, à aucun parti autre que celui du peuple. Mes actes et mes sentiments sur la conférence étaient diamétralement opposés à ceux que la Star aurait voulu vous laisser imaginer. "
La courageuse lettre de Bronterre met hardiment le doigt sur l'une des plus mortelles infirmités du chartisme. Les procédés de dénonciation et d'excommunication que la Star avait mis en honneur pour débarasser Feargus de ses concurrents, procédés dont usaient dans leur petit cercle les imitateurs du grand démagogue, devaient finir par décourager les plus intelligents des leaders chartistes et les hommes dont le caractère indépendant refuse de se plier aux exercices de souplesse nécessaires pour ne pas s'exposer aux foudres de la Star ; par là le chartisme devait perdre ses énergies les plus heureuses et ses forces de direction les plus
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sûres pour devenir peu à peu la chose d'une petite bande de politiciens destinés à se dévorer entre eux.
Bronterre avait souffert de cette pratique d'exclusion et de dénonciation si commune aux partis politiques et aux mouvements populaires. Il constatait le mal, mais probablement il ne savait pas en voir la cause. Sa lettre et sa proposition à la Star étaient aussi malhabiles que possible et le premier acte du journal avait été d'y répondre en faisant suivre les deux lettres de Bronterre d'une colonne et demie d'injures et de calomnies. Elles dépassaient même en naïveté la mesure dont sont capables les hommes les plus intelligents lorsque leur réputation est en jeu et que leur personnalité se trouve visée au point sensible par des adversaires plus rusés et plus versés dans l'art de manier à leur profit et de prédisposer à leurs desseins l'opinion publique.
De tels hommes on peut dire que, plus forte est leur personnalité et mieux trempé leur caractère, plus grande alors est leur faiblesse : ils s'aveuglent sur la solidité de leur situation personnelle et sur la confiance qu'ils peuvent avoir dans la justice populaire. C'est ce qui arrivait à Bronterre : théoriquement l'attitude d'indépendance absolue qu'avait prise le Maître d'Ecole du Chartisme, en déclarant n'appartenir à aucun parti, était fort belle, mais singulièrement chimé-
rique parce qu'elle supposait l'existence de ce parti du peuple tant de fois invoqué en vain par les démocrates, d'un parti où le peuple serait souverain juge des conflits, arbitre entre ses serviteurs. Dans la vie et surtout dans la vie politique il n'est pas vrai de dire " que l'homme le plus fort est celui qui vit seul " ; c'est au contraire, tenter l'impossible que de vouloir ne s'appuyer que sur sa propre intégrité et sur l'impartialité de l'opinion publique : celle-ci n'est-elle pas impuissante à se déterminer par des mobiles de fait ou de raison et ne doit-elle pas nécessairement subir la force des arguments, c'est-à-dire leur force entendue dans le sens non de leur solidité, mais de leur puissance ? Un homme dont la mauvaise foi est servie par l'influence rayonnante et menaçante d'un journal, d'un groupe, d'un parti, n'est-il pas infiniment plus sûr d'avoir raison qu'un homme dont la bonne foi ne s'appuie que sur ses services passés, sa conduite loyale, et un espoir trop optimiste dans le jugement public ? L'erreur de Bronterre était grande s'il imaginait pouvoir triompher de Feargus et de la Star par un simple appel à l'opinion chartiste et bientôt il devait s'apercevoir combien faible il était dans son isolement volontaire. Il aurait dû comprendre qu'il avait besoin d'un appui et qu'il lui fallait fortifier ses bonnes raisons par le nombre de ses partisans, de ses associés ou de ses clients;
I50 LE CHARTISME
en se séparant aussi nettement qu'il le faisait de Lovett et de Sturge, il laissait échapper son unique moyen de salut qui eut été de faire cause commune et d'avoir partie liée avec les deux promoteurs de l'alliance en les aidant à organiser un parti assez puissant pour combattre utilement Feargus et ses suiveurs.
Lovett et ses amis ont un sens plus réaliste des moyens qui s'offrent pour lutter contre la suprématie de Feargus et l'influence de son journal ; ils comprennent qu'on ne peut se défendre qu'en attaquant et qu'en disposant d'un organe capable de répondre aux campagnes de la Star. Lovett reprend l'idée qu'avait eue Francis Place de former un grand parti avec les éléments les plus avancés des classes moyennes et l'élite des classes ouvrières ; Lovett, soutenu par Vincent, CoUins, Hetherington, songe justement à se rapprocher des radicaux les plus démocrates tels par exemple que Joseph Hume, le membre de la Chambre des Communes : l'intention des nouveaux alliés est de " se débarrasser de Feargus et de son parti ". C'est ce qu'écrit de Londres à l'éditeur de la Siar^ le 27 avril, George Harrison :
" Leur unique et seul objet, autant qu'un homme sain d'esprit peut en juger, est de détruire la popularité de M. O'Connor et la vente de la Northern Star et de remplacer ce journal par une feuille de leur parti ; et. Monsieur, puis-je mieux con-
firmer l'exactitude de mes vues qu'en vous citant un passage d'une lettre de Montrose, reçue par M. O'Connor et qui m'a été montrée ; voici cet extrait : " Il y a eu hier huit jours après l'élection de Joseph Hume, moi, en qualité de membre de la députation, je me présentai chez lui pour prendre les feuilles de notre pétition avec 1954 signatures qui, je l'espère, ont été reçues par la Convention. Il nous reçut avec affabilité et nous
promit de soutenir les six points (delà Charte) Il commença
tout d'un coup : " Nous désirons lancer un journal pour remplacer la Star ; nous débarrasser de Feargus O'Connor et de tous ces violents, de ces têtes chaudes qui le suivent. Lovett, Vincent, Hetherington, CoUins et un grand nombre d'autres font tous leurs efforts pour mener à bonne fin cet objet si nécessaire. " Maintenant, Monsieur, ai-je besoin d'en dire davantage, si chaque ouvrier réfléchit que le dit Joseph Hume a été du commencement à la fin le pivot du New Move. Rapprochez ce fait de l'ordre que Daniel O'Connell a donné à ses suiveurs de s'enrôler dans le parti du New Move. Si ces agissements ne constituent pas une cruelle persécution contre un homme dans le dessein de le ruiner et ensuite de détruire le parti avec lequel il a collaboré dès l'origine, je ne sais pas comment les dénommer .' Et maintenant. Monsieur, la grande question est de savoir si nous, les travailleurs, devons abandonner tous nos amis pour le vain plaisir de récompenser nos anciens imposteurs ? Une lettre signée par S. Wade a été adressée à la Convention m'accusant d'être un menteur et un espion, mais je lance l'accusation au visage du dit S. Wade et de son " New Move " et je puis les assurer que j'ai reçu tous les jours des lettres de mes constituants pour me féliciter de ma noble et loyale conduite, exposant ainsi l'hypocrisie et la perfidie de ces gens et espérant qu'ils voudront encore apprendre l'art d'une honnêteté virile aux classes laborieuses. "
A lire cette lettre de George Harrison, membre de la Convention et représentant des comtés du Centre, on a l'impression que l'accusation de
Wade pourrait être vraie, on ne peut cependant affirmer que George Harrison était un espion ou un agent provocateur, mais on peut dire qu'il était de connivence avec Feargus O'Connor : cette lettre lui avait sans doute été dictée par Feargus qui, sentant le danger, voulait avoir une occasion de prendre l'offensive et d'atteindre l'entente ébauchée avant qu'elle fut réalisée. Aussi dans le numéro du 30 avril, qui publie la lettre de George Harrison, le grand politique adresse à ses " honnêtes et violents zélateurs ", une épitre qui lui permet de discréditer aux yeux des chartistes et des lecteurs de la Star l'alliance qui le menace : d'une question personnelle il sait faire une question qui intéresse le parti des " espérances sociales " tout entier.
" Mes chers amis, mes seuls amis, la faction malthusienne des afFameurs de gueux a tenté plusieurs fois, depuis 6 ans, de me détruire tout d'abord et ensuite de vous détruire avec tout votre espoir de justice. Mais je les ai rencontrés sur le seuil et je les ai vaincus, sous tous les déguisements qu'ils ont pris. Et maintenant qu'ils ont accru leurs forces par leur union avec les fragments clairsemés de la Whiggery, quelque vieille femme ivre s'écrie : O honte, pourquoi dénoncer ces patriotes tout nouvellement sortis de leur coquille } Pourquoi ne pas dormir tranquille et les laisser accroître leurs forces pour vous détruire .-' Soyez sûrs
qu'ils sont honnêtes, bien intentionnés et sincères Ne
vous ais-je pas dit que c'était là des troupes levées par Joseph Hume et ses associés > Maintenant laissez-moi confirmer cette assertion en vous communiquant un extrait d'une lettre que je viens justement de recevoir de Montrose. "
Feargus reproduit le même passage que dans sa lettre avait déjà cité Harrison ; et il poursuit en attaquant " les intellectuels du chartisme ", appellation qui fait songer à celle que certains théoriciens syndicalistes emploient dans une situation semblable contre les intellectuels du socialisme :
" Mes violents sectateurs, je vous le demande, oui ou non ce passage permet-il d'accuser les intellectuels du chartisme de trahison et de conspiration ? Et ces paroles sont d'Hume, cet économiste, libre-échangiste, Malthusien et affameur de gueux!
Voilà les gaillards qui ont été les auteurs de toute votre misère et qui sont moralement, oui, et légalement responsables de tout acte de désespoir auquel les pillages de la faction réduiront un peuple mourant de faim et outragé ! Ils détruiront la Star ! Les pauvres diables ! il leur faudra d'abord m'enlever ma dernière chemise. Ils se débarasseront de Feargus ! Les malheureux ! Je les battrai tous à cœur que veux-tu ! Je me ris de leur force de pygmés, et de leurs menaces de femmes. Leur agitation ressemble à la guerre des eaux soulevées contre le sommet et la façade de l'omnipotence démocratique, non contre Feargus O'Connor. "
Feargus appelle la Northern Star le roc des principes contre lequel les contrebandiers impuissants viennent échouer misérablement :
" Ils ne désirent pas un miroir national, mais ils désirent une glace dans laquelle ils puissent voir reflétée l'image de singes de leur propre travestissement, de patriotes de leur imagination, de jouets dorés par l'or du riche. Ils veulent traire Sturge et l'envoyer ensuite au vert ! Ils ne pouvaient pas tomber sur une meilleure vache à lait pour leur dessein, puisqu'ils prétendent avoir le
même objet en vue, savoir offrir du pain à bon marché au peuple qui n'a pas d'argent pour en acheter. Mais soyez sûrs que de quelque côté ils tirent aide et assistance, ils trouveront toujours en moi et dans mes sectateurs violents un parti d'hommes décidés à ne jamais abandonner leurs principes à l'ennemi ou à ne changer leur nom qu'avec la vie. Ceci est sans doute " dénonciation ". O bons amis, doux sectateurs, dormez en paix et laissez nos sauveurs, les intellectuels, nous guérir en nous tuant. "
Grâce à son admirable talent de sirène politique, Feargus O'Connor allait-il entraîner la majorité des chartistes ? Celle-ci allait-elle se laisser séduire par des accents si bien faits pour rendre odieux aux simples et aux fanatiques le New Move et ses promoteurs, Sturge, Lovett, Bronterre O'Brien ? Parmi les manifestations de cette époque s'en trouve-t-il une qui puisse nous renseigner sur l'état d'âme des milieux chartistes ? Justement, du 12 avril au 5 mai, s'est réunie à Londres la seconde Convention qui, comme la première, avait pour mission de présenter une seconde pétition : la motion Duncombe en faveur de cette pétition ne devait obtenir que 50 voix et cette seconde Convention n'a d'intérêt que parce qu'elle reflète exactement les divisions existant au sein du chartisme, parce qu'elle est aussi un nouvel acte de la lutte entre Feargus O'Connor et Bronterre O'Brien.
Roberts, Philp critiquent la politique O'Connoriste et Bronterre profite de l'occasion qui le met face à face avec Feargus pour lui demander
raison de son attitude et des calomnies de la Star.
Dans la séance du 3 mai, Bronterre dit: " Ne laissez aucun journal oser dénoncer un homme tant que celui-ci, dans un meeting public, n'a pas été mis face à face avec son accusateur. Tout homme, dans cette convention, est également exposé à voir sa réputation attaquée et détruite si vous n'adoptez pas une telle décision ". Aussitôt Feargus O'Connor se rallie à la thèse de Bronterre et appuie sa motion. Il déclare qu'en secondant cette résolution, il veut faire quelques remarques générales sur le cas de M. O'Brien :
" Il a été beaucoup parlé de cinq délégués de Bradford (qui avaient assisté à la conférence de Sturge). J'en appelle à la parole de M. Leach et de tous ceux qui étaient à Birmingham: jusqu'au vendredi, nous ignorions que M. O'Brien était délégué à la Conférence, nous croyons que, comme Steele, il y assistait seulement en visiteur. La conférence s'étant réunie un mardi, la lettre, dont M. O'Brien se plaint, fut écrite le mercredi et, puisqu'on ignorait jusqu'au vendredi que M. O'Brien était délégué, l'éloge accordé aux délégués de Bradford n'était nullement une façon de rabaisser les mérites de M. O'Brien. Les délégués à notre meeting, en faisant le calcul des voix de ceux qui devaient probablement voter sur certaines questions, n'avaient pas compris M. O'Brien ou Steele, croyant que tous deux n'étaient que des visiteurs. M. O'Brien a essayé de mettre sur le dos de la Star le fardeau de la calomnie, bien qu'il reconnut que le récit d'après lequel furent faites les remarques fut tiré du Statennan. "
Bronterre déclare que l'abandon du nom de
chartistes ne fut pas discuté Sur quoi Fear-
gus reprend :
" M. O'Brien a tenté de montrer que la Star a dénaturé son action à la conférence. Il n'est pas contestable qu'on ne peut pas appeler faux rapport le fait de copier des articles de journaux donnant un compte-rendu spécial de ces réunions. Je suis d'accord avec M. O'Brien que beaucoup de mal a été fait par la cabale et la calomnie privée, plus que jamais par la dénonciation publique : celles-ci se produisent envers tout le monde ; elles peuvent être contredites. Il n'y a pas d'homme qui ait été dénoncé en secret plus que moi et je ne puis pas éviter de dire que dans presque toutes les villes que j'ai visitées et où O'Brien m'a précédé, on m'a demandé ce que je pensais d'O'Brien. Comme j'exprimais, ainsi que je l'ai fait invariablement, un jugement favorable, j'ai été informé que, dans toutes ses conversations particulières, O'Brien a l'habitude de m'attaquer et de me dénoncer. M. Moir et M. Bartlett peuvent témoigner qu'à Glasgow et à Southampton, j'ai défendu M. O'Brien et j'ai fait son éloge et j'ai affirmé qu'aucun homme dans le mouvement chartiste n'avait fait plus pour la cause. "
Bronterre répond qu'il espère que Feargus O'Connor voudra bien cesser de faire son éloge, qu'il lui demande seulement de ne pas l'injurier, et de lui donner l'occasion de rétablir publiquement dans son journal certains faits. Peu lui importe la dénonciation si le même organe lui est ouvert pour répondre ; mais il se plaint que des faits aient été inventés contre lui et qu'il lui ait été refusé de répondre. Alors le grand politique:
" Je le regrette sincèrement, si j'ai en quelque manière mal interprété la conduite de M. O'Brien ou dénaturé ses vues ; je
n'ai eu en aucune façon l'intention de le faire ; mais encore la faute en est-elle à M. O'Brien. Il savait une semaine à l'avance que sa conduite serait l'objet de critiques. S'il était si susceptible (et un homme politique a le droit de l'être), il aurait dû immédiatement déclarer que le compte-rendu de sa conduite à la conférence était incorrect. Personnellement j'ai souvent pris la plume dans le silence de la nuit pour corriger de semblables inexactitudes. Aucun homme, quelle que soit sa haute situation dans le mouvement, ne doit se considérer comme au-dessus de la nécessité de contredire les faux rapports. S'il néglige de le faire le poids en retombe sur ses épaules. Je regretterais profondément qu'aucun homme soit jamais chassé de nos rangs. M. O'Brien est le dernier des hommes auquel je voudrais essayer de nuire. J'ai un profond respect pour lui, en tant qu'homme public et, nonobstant que M. O'Brien n'aime pas l'amour, j'ai une grande affection pour lui en tant qu'homme et je m'engage à ceci : toutes les fois que M. O'Brien désirera ou trouvera bon d'écrire quelque chose pour la Star, si son article a quelque rapport avec la cause ou traite un sujet de politique, il sera toujours inséré. Si M. O'Brien a l'intention d'écrire une lettre à la Star, je n'y ferai point de réponse à moins qu'elle ne contienne des mensonges. J'espère que tout sentiment de rancune cessera. Si quelque temps a été perdu à régler ce léger différend, qu'une complète union en soit la compensation. Je serrerai la main à M. O'Brien, enterrons le passé dans l'oubli et ensuite nous pourrons continuer, combattant côté à côté, d'autant mieux pour l'avenir. Je suis tout prêt à offrir à M. O'Brien la main droite de la bonne camaraderie. "
Feargus tend aussitôt sa main à Bronterre qui l'accepte au milieu des applaudissements. Bronterre déclare qu'il est prêt à accepter cette amitié pour des considérations d'ordre politique. Si O'Connor veut insérer sa communication dans la Star, il se déclare satisfait ; mais il doit
l'informer que dans le passé il n'a pas joui de la liberté qu'il aurait pu souhaiter dans les colonnes
de la Star :
" Tout ce que je désire de vous, c'est qu'on me rende la lettre " de polisson " que votre Editeur n'avait pas voulu insérer afin que je puisse la montrer à mes amis pour les convaincre que ce n'était pas une polissonnerie. Certes, cette lettre contenait quelques expressions de colère, mais quelle autre lettre ces gens pouvaient-ils attendre de moi ? Je ne m'inquiète pas du style grossier de Hill ; mais ce que je crains ce sont ces hommes tout miel. La dernière lettre de M. O'Connor est très habile, écrite avec beaucoup de tact et bien calculée pour me faire beaucoup de tort. Elle ferait croire aux gens que, tandis que je suis dans des termes de personnelle amitié avec Vincent et d'autres, je les maltraite derrière leur dos. (Rires). C'est une lettre terriblement douce (Rires), comme les griffes du tigre, douces comme du velours, mais le danger est néanmoins le même. Tout ce que j'espère, c'est que la Star m'épargnera une telle bonté dans l'avenir. Je suis forcé d'admettre que, soit par hasard, soit pour toute autre cause, aucun homme n'a fait davantage pour le mouvement que M. O'Connor; mais, si je puis regarder cet homme avec quelque admiration, je ne puis le faire avec amour, tout au contraire. Au reste, je ne veux pas mettre mes sentiments personnels en balance avec l'intérêt général ; mais je dois encore insister auprès de vous sur la nécessité de ma résolution. Pendant ces quelques années, 40.000 personnes ont quitté nos rangs pour aller en Amérique, les trois quarts des membres de la précédente Convention ont été obligés de quitter leur pays principalement aussi par suite des dénonciations, et cela aussi principalement à cause de votre propre journal favori ; et, à moins que ce journal leur permit de répondre, ils étaient complètement étranglés sans rémission, car aucun autre journal n'insérait le compte-rendu de leurs actes ; ou, si quelque feuille le faisait, elle n'avait pas les mêmes lecteurs. Je m'efforcerai d'oublier le passé et dans l'avenir peut-être mon admiration pour O'Connor en tant qu'homme public
se fondra en cette affection pour l'homme privé que M. O'Connor m'a si généreusement accordé. J'espère que M. O'Connor veillera à ce que la Northern Star insère un récit intégral que je considérerais comme une justification suffisante.
On peut se demander si l'espoir qu'exprime Bronterre de voir un jour son admiration pour l'homme public se transformer en amour pour l'homme privé est une ironie ou bien une déclaration intentionnellement ajoutée au discours de Bronterre par la Star. Cette seconde hypothèse paraît la meilleure si on compare le compte-rendu de la Star du 14 Mai aux quelques lignes par lesquelles Gammage résume cette discussion : selon cet auteur, Bronterre aurait répondu aux protestations d'amour de Feargus en disant qu'il ne pouvait pas " lui rendre la pareille, car il n'avait d'amour que pour les personnes de l'autre sexe ". La résolution adoptée contre les dénonciations publiques et les calomnies privées ne pouvait être considérée comme une victoire de Bronterre sur Feargus ni comme un blâme dirigé contre celui-ci puisque, présentée par le Maître l'Ecole du Chartisme, elle avait été immédiatement secondée par celui là même qu'elle visait.
Avec quel art, avec quelle connaissance des assemblées O'Connor avait escamoté la protestation de Bronterre ! L'habile prestidigitateur avait su se donner le beau rôle en faisant un
i6o LE CHARTISME
beau geste, en tendant le premier la main à son adversaire et en lui demandant que tout fut oublié ; mais l'oubli accepté par Bronterre ne pouvait profiter qu'à Feargus. Au contraire, encore que profondément sincère et nette, l'attitude de Bronterre n'était pas assez tranchante pour impressionner en sa faveur le public chartiste : cette main que lui tendait O'Connor, il l'avait prise en disant qu'il admirait l'homme public et qu'il était prêt à sacrifier ses sentiments privés à l'intérêt du mouvement chartiste... Mais, cette distinction pouvait-elle être comprise et ne devait-elle pas laisser supposer chez Bronterre une arrière pensée destinée à être interprêtée fatalement contre lui au lieu d'être considérée comme un bel acte de sincérité ? 11 eut mieux valu mille fois pour la sûreté de Bronterre que celui-ci choisit entre ces deux partis : ou bien, usant d'hypocrisie, accepter la comédie que lui proposait Feargus et surenchérir sur ses protestations d'amitiés, ou bien, ce qui était hasardeux sans doute, mais infiniment moins périlleux que le parti auquel il s'était arrêté, refuser la main que lui tendait Feargus en déclarant que les qualités d'agitateur mises au service de la cause par le grand démagogue ne compensaient pas le tort que faisaient au chartisme les procédés de dénonciation pratiqués par la Star et par son inspirateur.
L'EVOLUTION i6i
Après avoir montré dans son discours le danger de ces agissements, après avoir osé dire que les excommuniés de la Star étaient étranglés sans rémission, après si fortement signalé les conséquences du monopole que possédait la Star^ pourquoi Bronterre n'a-t-il pas osé aller plus loin ? Est-ce naïve espérance que la résolution adoptée par la Convention amènerait la réforme de la Star ou bien est-ce timidité ? Peut-être tout simplement Bronterre a-t-il été surpris par le geste de Feargus dont il ne sondait pas la puissance de dissimulation : tandis que Feargus avait calculé son effet et préparé son coup, Bronterre n'a pu qu'improviser une attitude. Peut-être aussi a-t-il été paralysé par le sentiment que, même au sein de la Convention et à plus forte raison dans les autres milieux chartistes, contre une feuille qui avait un tirage encore considérable il était impuissant à se faire rendre justice, n'ayant pas de journal à sa disposition : c'est pourquoi, le 25 juin, il prend la direction et devient l'éditeur d'un journal qui paraît depuis le 13 mars, The British Statesman. Mais que pourra ce périodique contre le journal favori des chartistes et des classes ouvrières et que pourra la voix du Maître d'Ecole du Chartisme, dans un meeting, contre les clameurs et les sifflets dont la couvriront les zélateurs passionnés du grand démagogue ?
i62 LE CHARTISME
Bronterre ne peut trouver de salut s'il reste isolé. Or justement la crainte qu'il a de se compromettre aux yeux des chartistes, les critiques qu'ont soulevées ses paroles à la conférence de Birmingham et les insinuations dont ses manifestations de sympathie en faveur de l'alliance ont été l'occasion l'amènent à faire un retour sur lui-même et à s'isoler davantage en accentuant ses déclarations de sauvage indépendance. Bronterre se sent comme enchaîné par son passé, par des formules telles que cellesci : " Vos intérêts sont éternellement opposés à ceux des classes moyennes ". Pour avoir autrefois énergiquement condamné la politique de l'alliance, pour avoir dit dans le Défenseur du Pauvre que les hommes de la classe moyenne étaient les pires ennemis de l'ouvrier, il en vint à se croire forcé de jouer éternellement le même rôle et de répéter ses anciennes déclarations, même si celles-ci ont été vidées de leur sens. Il pense échapper au reproche d'être un faux démocrate et désarmer ses ennemis en rompant toute attache avec Sturge et en reliant son attitude présente aux affirmations tranchantes de l'homme qu'il avait été. Pour ne pas paraître trahir son parti et son passé, pour ne pas en être soupçonné, il préfère se trahir lui-même, trahir les tendances auxquelles l'évolution naturelle de son esprit l'a conduit, tant il craint
de paraître illogique avec lui-même, tant a de prise sur les âmes les mieux trempées la frayeur d'être accusé de trahir la démocratie.
Le sentiment qui provoqua chez Bronterre un revirement qui serait autrement inexplicable peut être saisi facilement dans la protestation indignée que lui inspire l'appellation de " flatteur des classes moyennes ". Lors de sa discussion avec Feargus, dans la séance du 3 mai, le maître d'Ecole du Chartisme avait dit :
" Je ne suis pas opposé au plan de M. Sturge tant que les sturgéistes ne nous font pas d'opposition, je suis partisan de la tolérance parfaite à l'égard de tout le monde ; je prétends que nous n'avons pas à intervenir contre leur organisation tant qu'ils n'interviennent pas contre nous ; ils ont le même droit que nous de former une association. Ils peuvent gagner à l'étendard du chartisme une partie de la classe moyenne sur laquelle nous ne pouvons pas avoir d'influence. Ce sont ces choses que je leur ai dites au meeting du Townhall à Birmingham; les whigs ont fait de moi un tel diable que des milliers de personnes viendraient écouter Sturge lesquelles ne voudraient jamais venir m'entendre ou entendre d'autres orateurs de notre parti. J'ai déclaré alors qu'étant donné cette circonstance aucun homme n'est aussi désigné pour conduire leur mouvement que M. Sturge. Le sens de ces paroles a été faussé, comme si j'avais dit qu'aucun homme n'était aussi désigné pour être à la tête de notre mouvement; et pour cette phrase j'ai été surnommé un adulateur de la classe moyenne. O Brien, un adulateur de la classe moyenne ! Mais cette accusation tombe sur moi comme un coup de tonnerre — comme une trombe de pluie ; car pendant lo années je l'ai dénoncée comme classe ; et maintenant, parce que j'ai exprimé mon admiration pour la conduite de quelques hommes, je suis appelé un adulateur de la classe moyenne. "
i64 LE CHARTISME
Le i6 mai, au meeting de Birmingham, Bronterre se montre encore et pourrait-on dire de plus en plus préoccupé de se laver de l'accusation dont on a voulu le salir : " En ce qui concerne les histoires qui ont été avancées sur mon attitude à la conférence du suffrage complet, il y a eu une grande méprise et, loin d'avoir aucun rapport avec M. Joseph Sturge, je ne lui ai jamais dit un seul mot sauf en public. " Et Bronterre explique ce qu'il a voulu dire en affirmant qu'il pensait que les sturgéistes rendraient un grand service à la cause chartiste, " cela à condition qu'ils nous laissent tranquilles : " " Naturellement on savait ce que cela signifiait, c'était que les Chartistes devaient s'en tenir à leur propre organisation et, en aucune manière, dissoudre leur propre association pour se joindre à une autre. " Cette explication de son attitude et de ses paroles que donne après coup Bronterre n'est peut-être pas aussi fidèle qu'il veut bien le dire aux sentiments qui l'ont animés à la conférence sturgéiste ; mais elle lui a été probablement inspirée par la crainte qu'il a de paraître " un adulateur de la classe moyenne. "
Quelles que soient peut-être ses secrètes sympathies pour l'alliance avec les sturgéistes, il renouvelle dans le British Statesman la même attitude prudente. Dans une lettre parue le
2 juillet dans ce journal (dont il est l'éditeur depuis le 25 juin), Bronterre se justifie d'avoir été à la conférence de Birmingham :" La conférence du suffrage complet a, sans adopter notre nom, donné une impulsion prodigieuse à notre cause. Je doute beaucoup que les sturgéistes aient pu faire autant pour nous s'ils avaient commencé
par prendre eux mêmes le nom de chartistes
Cependant ces hommes influents ont été exposés au mépris populaire parce qu'ils n'ont pas choisi d'être baptisés à notre façon. Et ce traitement
leur a été infligé par des leaders chartistes
de profession. Est-ce le moyen d'opérer des conversions à notre credo " .''Le 16 juillet, l'article du British Statesman est encore approbateur ; mais, le 23, Bronterre critique l'affiche publiée récemment par le comité de l'Union pour le Suffrage Complet d'Edimbourg ; le 6 août, il critique l'association en faveur du suffrage complet pour avoir inutilement envoyé une adresse à la conférence de l'Anti Corn Law League ; cependant cet article conserve un ton sympathique et l'on sent que Bronterre aimerait à apporter un concours plus direct à l'alliance entre les classes ouvrières, le chartisme et les sturgéistes, s'il n'était pas dominé par la hantise de ce surnom " l'adulateur des classes moyennes " si bien inventé pour enchaîner son action. Qui plus est le 6 août, la Northern Star publie
i66 LE CHARTISME
sous ce titre " Les réels sentiments de M. J. B. O'Brien sur la question de la prétendue union avec les classes moyennes " un extrait d'une lettre envoyée en secret par Bronterre à un ami écossais :
" Quant au projet d'union entre les classes moyennes et la classe ouvrière, c'est un rêve dans la lune ou plutôt le rejeton d'une ancienne entente entre certains yi«jf "cAartistes" et leurs amis secrets, les manieurs de profits ; c'est à cette respectable classe que les faux frères appartiennent eux-mêmes ou aspirent à appartenir. En ce qui concerne les honnêtes travailleurs, l'alliance sera une union d'éperviers et de passereaux ou de loups et d'agneaux ; les conditions sous entendues de cette union seront que les éperviers et les loups épargneront quelques passereaux et quelques agneaux, dans l'idée que ceux-ci les assisteront et les aideront à trouver un accès plus facile vers tous les autres passereaux et agneaux et à s'en rendre plus complètement maîtres ; c'est-à-dire de tous les membres de leurs classes respectives, sauf et excepté les quelques conspirateurs favorisés.. .Les seuls conspirateurs qui échapperont sont les quelques uns qui ont profité de la circonstance pour sortir de leur classe et s'être confortablement incorporés dans les classes " respectables " des chats et des loups. Telle est, mon cher XXX, l'histoire de toutes les prétendues unions entre la classe moyenne et la classe ouvrière et j'ai peu de respect pour l'intelligence de tout homme qui attend d'autres résultats de l'union actuelle. Il y eut de telles unions conclues entre la classe moyenne et la classe ouvrière, pendant la première révolution française, mais toutes donnèrent le même résultat, soit : la complète destruction des honnêtes leaders du peuple, l'édification de la fortune de quelques traîtres, l'asservissement complet des travailleurs qui furent assez bons pour avoir confiance en eux et l'accession des meurtriers de la classe moyenne de la société française à un pouvoir féroce et exempt de responsabilité. Le résultat sera le même ici si " l'union " continue. Les faux leaders
des chartistes s'en serviront pour détruire les leaders honnêtes. Le peuple sera plus que jamais voué à l'oppression — il s'en suivra du désappointement et du dégoût — ensuite de l'apathie et du désespoir et alors arrivera l'acte final, un accroissement de pouvoir pour l'oppresseur, un accroissemeut de misère (si c'est chose possible) pour l'opprimé. Une union entre la classe moyenne et la classe ouvrière, en vérité ! quelle impudente fourberie ! Comment les milliers d'honnêtes chartistes qui ont été persécutés et chassés de leur maison et de leur foyer, ou qui errent maintenant à travers les rues en haillons et sans un morceau de pain à se mettre sous la dent, comment pourraientils s'unir avec les conspirateurs qui ont fermé leurs usines ou les ont condamnés au chômage simplement parce qu'ils ont revendiqué leurs droits ? C'est dire des sornettes et des absurdités que de parler d'une union avec ces coquins jusqu'au jour où le suffrage universel sera adopté, jusqu'au jour où les deux classes se trouveront sur un pied d'égalité. "
Et l'extrait se termine par ces mots : " s'ils étaient d'honnêtes gens, ils l'auraient montré depuis longtemps ".
Cette lettre a-t-elle jamais été écrite par Bronterre et a-t-il autorisé son correspondant à en publier des extraits dans la Star^ ce qui serait une véritable abdication du maître d'Ecole du Chartisme en face des O'Connoristes ? Encore que cette lettre contienne les expressions dont s'était servi Bronterre pour caractériser les rapports entre les classes moyennes et la classe ouvrière, il est permis de douter de son authenticité et de supposer qu'elle est l'œuvre de la rédaction de la Star qui a su y glisser quelques tournures de phrases à la manière du célèbre journaliste.
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Dans le British Statesman du 3 septembre, Bronterre dénonce les procédés d'O'Connor et affirme que celui-ci invente lorsque cela lui convient : " Feargus a publié dans la Star une prétendue conversation entre lui et moi à Birmingham qui n'a pas plus eu lieu qu'elle n'a eu lieu entre moi et l'homme dans la lune. Chaque phrase de cette conversation, fabriquée de toutes pièces, était calculée pour me déshonorer et me damner dans l'estime du parti chartiste, en me faisant jouer un rôle trompeur à la fois à l'égard de la conférence sturgéiste et des chartistes ".
Les concessions que Bronterre avait faites en conservant vis-à-vis du suffrage complet une attitude réservée au lieu de s'abandonner à son premier désir de contribuer au rapprochement, ne lui avaient donc même pas servi à se garantir contre les insinuations de Feargus et la mésestime que celles-ci lui avaient valu dans les milieux chartistes ; et Bronterre avait même été deux fois dupe de son ingénieux et malicieux adversaire. Car, tandis qu'il hésitait à se rallier franchement au mouvement du suffrage complet, Feargus opérait une savante évolution qui lui permettait de soutenir Sturge et l'alliance, après avoir dénoncé l'un et condamné l'autre.
Les divisions et l'impuissance de la seconde Convention n'empêchent pas Feargus O'Connor de féliciter, dans la Northern Star du 7 mai,
cette assemblée de sa composition : " combien différente, dit-il, de la Convention de la classe moyenne, des Atwoodistes des Cobbettistes et des Londonistes ! " Et, en effet, les Londonistes, car par là Feargus entend Lovett et ses amis de la W. M. A., ne sont pas là ; sur les 25 membres de cette seconde Convention sept seulement appartiennent à la première : ce sont Feargus O'Connor, Bronterre O'Brien, Me Douall, Lawrence Pitkeithly, Robert Lowrey, Abraham Duncan et James Moir, c'est-à-dire en majorité des hommes de la classe moyenne. A côté d'eux se trouvent les membres du comité exécutif de la National Charter Association : James Leach, J. Campbell et Bairstow ainsi que Philp auquel sa courageuse opposition à O'Connor valut d'être chassé du comité exécutif.
Cependant, s'étant aperçue que l'alliance était sympathique aux classes ouvrières et qu'elle avait fait des progrès parmi les chartistes, Feargus O'Connor jugea contraire aux intérêts de sa politique de persister dans l'intransigeante hostilité qu'il avait affectée à l'égard de l'entente entre les classes moyennes et la classe ouvrière. Quels que soient les mobiles secrets auxquels obéit son inspirateur, la Northern Star va changer d'attitude et permettre à Feargus de soutenir Sturge. Ce revirement sera très habilement préparé et justifié préalablement par une théorie
lyo LE CHARTISME
qu'O'Connor va développer dans une série de lettres publiées, à partir du i8 juin, par la Star. L'art d'O'Connor est toujours d'opposer à une théorie qu'il prétend fausse une théorie vraie, à une théorie contraire à la cause du peuple une théorie conforme aux vrais intérêts de celui-ci. Le rapprochement entre les classes moyennes et les classes laborieuses tel que le préconisent ses concurrents, Lovett, Bronterre O'Brien, est une duperie et n'est destiné qu'à faire le jeu des Lords du Coton, des profiteurs du Factory System, c'est-à-dire des pires ennemis de la classe ouvrière : car il n'est pas vrai de dire qu'il y a communauté d'intérêts entre les classes laborieuses et les classes moyennes. Seulement il y a classes moyennes et classes moyennes : il y a middle classman et middling classman^ comme il y a démocrate et démocrate, petit bourgeois et bourgeois. Les hommes des classes moyennes ne forment pas, comme la classe ouvrière, une classe à intérêts communs, ils forment deux classes antagonistes, dont l'une a des intérêts contraires, mais dont l'autre a des intérêts conformes à ceux des classes laborieuses. Au-dessous de l'aristocratie de la Manufacture et de la Boutique, des gros industriels et des gros commerçants qui vivent de l'ouvrier et ont tout profit à l'asservir davantage, il y a le petit commerce, les petits
boutiquiers qui ont intérêt à l'accroissement des revenus ouvriers. C'est une thèse à peu près semblable que soutiennent aujourd'hui les radicaux socialistes.
Feargus s'adresse à " la partie laborieuse des classes moyennes " et il veut lui montrer que ses intérêts sont en harmonie avec ceux des ouvriers :
" Le parti qui dévalise le peuple est en train de vous dévaliser à votre tour. Vous savez que ceux qui spéculent heureusement sur le machinisme, les banquiers qui leur fournissent de la monnaie artificielle et les marchands qui spéculent sur le produit, vous ont dupés en vous faisant croire qu'ils constituaient une partie et un fragment de votre classe. Vos intérêts et les leurs sont opposés comme les pôles ; et cependant vous vous êtes joints à quelques vingtaines de politiciens spéculateurs au cri vain, insensé, illusoire de " Pain à bon marché " ! vous vous êtes joints à eux, au lieu de vous joindre au peuple en train de réclamer sa juste part des bénéfices sur lesquels vous auriez prélevé aussi votre juste part de profit ". Si l'on prend le cas d'un employeur de mille ouvriers qui réduit les salaires de 20 à 10 shillings par semaine, cette réduction n'aurait-elle pas pour effet de réduire de £^. 26.000 par an la vente des boutiquiers " parce que toute l'économie va dans les poches du banquier, du gros marchand, du gros prêteur sur gages et du spéculateur. Les profits faits par les gros marchands et les banquiers et les profits faits par les travailleurs vont dans deux canaux très différents : les bénéfices de ceux-ci coulent à travers vos tirelires et sont le sang même du cœur qui remplit vos veines tandis que les profits de ceux-là sont gaspillés en fonds ou en achat de terres, maisons, actions de chemins de fer et autres spéculations ".
Le 22 juin, la Star publie une seconde lettre de Feargus à " la partie laborieuse des classes
moyennes " et, le 2 juillet, un article intitulé : le dénouement prochain^ V écrasement de la Shopocratie. Le 9 juillet, nouvelle lettre to the midling classes : les petits commerçants forment une classe distincte dont la prospérité dépend du pouvoir de consommation des travailleurs.
•' Je vous ai averti, il y a sept ans, que les progrès apportés aux machines seraient si grands, soutenus par l'appui capricieux et fragile de la monnaie fictive, que les grands et heureux spéculateurs arriveraient à monopoliser entre leurs mains tout le commerce du pays ; et j'appelle spéculateurs heureux ces individus auxquels ceux qui possèdent de petits capitaux ou un crédit étroit et limité ne peuvent tenir tête. La pauvreté actuelle de toute la classe des petits commerçants prouve qu'ils n'ont aucun intérêt commun avec ceux qui vivent sous un régime qui, bien qu'il nuise partiellement à quelques uns de ses propres membres, est néanmoins assez fort, même confiné dans quelques mains, pour ruiner toute la classe de ceux qui ne peuvent s'enrichir, prospérer ou même exister que sur la consommation. C'est mon avis qu'il y a maintenant plus de commerce entre les mains de quelques spéculateurs heureux qu'il n'y en a jamais eu, même quand le nombre des commerçants était beaucoup plus considérable ; d'un autre côté, les boutiquiers qui vivent sur la consommation peuvent se vanter de ne pas être des compétiteurs heureux. Supposez un patron qui emploie un millier de travailleurs réduits à un salaire de famine ; toute réduction dans leurs salaires n'entraînera-t-elle pas une réduction correspondante dans les bénéfices des boutiquiers ? Les manufacturiers et les grands patrons qui consacrent des capitaux à l'emploi du travail appartiennent actuellement à l'aristocratie de la richesse. Les ouvriers n'existent pour eux que comme producteurs ! Pour vous ils n'existent que comme consommateurs. Je vous répète que ceux qui produisent par un travail artificiel et ruinent par conséquent le travail manuel et qui s'adressent à un marché
étranger pour y trouver le débouché de leurs produits ont un intérêt à réduire les salaires tandis que tout boutiquier a un intérêt direct à ce que l'ouvrier reçoive la juste rénumération de son travail. "
On range à tort sous l'appellation des classes moyennes deux classes qui sont en réalité distinctes et dont une seule s'oppose à la classe ouvrière : c'est l'aristocratie de la richesse, l'aristocratie des grands patrons qui, considérant en l'ouvrier le producteur de main-d'œuvre, cherchent à le payer le moins cher possible et lui refusent la juste rénumération de son travail ; cette aristocratie s'oppose à la démocratie constitutée par les deux classes laborieuses, la classe laborieuse des travailleurs manuels et la classe laborieuse des petits commerçants qui considèrent au contraire en l'ouvrier le consommateur et ont intérêt à la hausse des salaires.
La Northern Star du 16 juillet 1842 publie un article " Le Mouvement des classes moyennes et la vraie manière de s en servir " :
" Nous ne voyons rien dans le caractère et la conduite actuels des membres des classes moyennes qui ne les désigne clairement comme les mêmes politiciens et les mêmes " sociûariens " égoïstes, avides, rusés, lâches et malhonnêtes qu'ils ont toujours été. Nous voyons une grande différence entre accepter l'aide de la classe moyenne ou supporter qu'elle se serve de nous. Nous savons que pas un iota de la mesure intégrale qui est l'objet de nos justes revendications ne peut être supprimé sans compromettre les principes et que, si quelque honorable alliance pouvait se faire
entre nous et les classes moyennes, c'est par leur venue à nous et non pas notre venue à elles. Nous n'admettons pas l'idée d'un genre de conciliation qui nous amènerait à céder un seul point de nos principes ou à retrancher un mot de nos réclamations pour le droit. De là nos avertissements continuels au peuple contre le 'Ballot, le Household suffrage, l'agitation libre-échangiste et toutes les autres duperies des hommes de la classe moyenne, qu'ils soient whigs ou torys. Nous avons chanté toujours la même chanson, nous avons dit au peuple : " Restez où vous êtes, ne bougez pas d'un pouce, et, lorsqu'ils verront qu'ils ne peuvent pas nous attirer, il viendront à nous ". Dès que nous avons appris que les partisans du suffrage complet avaient accepté tout nos principes, mais avaient néanmoins refusé de faire cause commune avec nous, nous avons immédiatement exprimé l'opinion que nous répétons maintenant : que les membres de la conférence ont donné la preuve de leur propre déloyauté et que le peuple ne doit en aucun cas s'unir à eux. Comme dans notre article du 1 6 avril, nous répétons : " Le peuple ne doit pas se mettre en opposition avec les partisans du suffrage complet. Ils prétendent soutenir et servir nos principes, et, quand ils s'assemblent dans ce but, comme il semble que c'était le cas à Bristol (où un meeting a été troublé et où les chartistes ont fait de l'opposition), il faut leur permettre de le faire paisiblement et comme il leur plaît. Le devoir des chartistes à l'égard des partisans du suffrage complet est très clair : ils doivent, tout en évitant soigneusement de se joindre à eux et de prêter en aucun cas une aide active à leur groupe, éviter aussi soigneusment de leur faire la moindre opposition ou de leur causer le moindre ennui. Suivez tous les meetings et, tant qu'ils affirment sans compromission nos principes, n'y prenez pas part, laissez leur faire leur propre besogne, sans les aider, mais sans les molester. Mais, s'ils tentent une seule compromission, s'ils éludent ou étouffent quelqu'une de nos grandes revendications, ou s'ils essaient de les faire servir au " libre-échange " ou à l'abrogation des lois sur les céréales ou de la loi des pauvres, ou à quelque autre question isolée, ou bien, si les whigs ou les torys entrent en compagne contre les partisans du suffrage complet, alors que les chartistes fassent leur
devoir, que toute autre considération disparaisse devant l'unique considération de l'affirmation et du maintien des glorieux principes du Chartisme. C'est le seul moyen de faire servir le mouvement chartiste des classes moyennes aux intérêts de la cause. Que les chartistes agissent ainsi, et, si les classes moyennes sont sincères dans leur mouvement, elle constateront bientôt leur propre faiblesse et la nécessité absolue de mettre de côté leur dédain et d'aller au peuple pour acquérir la force de réaliser leur plan. Si elles ne sont pas sincères, elles seront vite clouées au pilori de leur propre honte et contraintes de révéler leur vrai caractère et de seconder malgré elles les efforts des hommes loyaux. Dans tous les cas, le peuple tirera du mouvement des classes moyennes le meilleur parti possible en se conformant simplement à la meilleure manière de s'en servir ".
Visiblement, en paraissant maintenir son ancienne position et en rappelant un article du 16 avril, la Northern Star du 16 juillet a maintenant une attitude moins hostile à l'alliance puisqu'elle admet que le peuple peut " accepter l'aide de la classe moyenne tout en empêchant que celle-ci ne se serve de lui ". L'évolution du journal est parallèle à celle d'O'Connor. Les lettres de Feargus O'Connor " à la partie laborieuse des classes moyennes " semblent avoir porté leurs fruits. Des manifestations se produisent en faveur d'un rapprochement entre le petit commerce et les chartistes. La première a lieu à Burnley où dans un important meeting la Charte est unaniment adoptée. Feargus prononce à cette réunion un grand discours :
" Je confirme mon assertion si souvent répétée que non seulement les classes ouvrières n'ont pas de répugnance pour une alliance avec les middling classes sur un principe, mais qu'elles en
ont profondément le désir Quel pouvoir peut 'maintenant
nous effrayer ? Quels ennemis peuvent nous vaincre ? Un instant seulement considérons les tristes ravages que le monopole des patrons avaricieux a causé à votre classe dans les Potteries ; huit mille hommes en grève résistent en corps aux menées des tyrans ; on vous dérobe ainsi votre profit sur le montant entier des salaires qu'ils devraient recevoir. N'est-il pas temps alors de jeter un regard sur les ruines que le machinisme et la législation de classe causent autour de nous ? Gentlemen, nous pouvons considérer que la charte est maintenant sur la grande route de sa réalisation. Il vous sera bien doux alors de penser que Burnley a été la première ville de l'Angleterre où l'alliance qui l'a scellée a été contractée. "
La réunion comprend les épiciers, les brossiers, les restaurateurs et les cabaretiers, les drapiers, les pharmaciens, les cordonniers, les marchands de thé, les papetiers, les tanneurs, les horlogers, les tailleurs, les selliers, les étameurs et les libraires. Une première résolution, présentée par un épicier et secondée par un tailleur, est adoptée :
" L'assemblée est d'avis que la législation de classe est la cause première de la misère actuelle et que l'on ne peut apporter de soulagement durable aux maux du petit commerce tant que le travail ne sera pas loyalement représenté à la Chambre des Communes ; nous nous engageons par conséquent à aider nos compagnons et camarades non représentés à apporter un changement organique à notre système représentatif. "
La réunion des boutiquiers de Burnley adopte également cette seconde résolution présentée
par un cabaretier et secondée par un prêteur sur gage :
" Un mémoire sera rédigé en conformité avec la précédente résolution et présenté à Sa Majesté pour la supplier de renvoyer de son conseil ses ministres actuels et d'appeler à ces fonctions des hommes qui s'engagent à faire de la Charte du peuple un article de leur programme. "
Feargus O'Connor achève son évolution en soutenant contre le tory Walter, propriétaire du Times, le candidat de l'alliance, Joseph Sturge ; à ses côtés, dans cette lutte électorale de Nottingham, vont se trouver ses plus violents disciples West, Thomas Cooper, Jones, Clark et aussi Me Douall, membre du comité exécutif de la National Charter Association. La Northern Star ne sait de quelles expressions assez élogieuses entourer le nom du promoteur de ce " New Move " tant ridiculisé quelques mois auparavant.
Dès le Dimanche 31 juillet, les conférenciers chartistes, le Commodore Mead et West commencent la campagne en faveur de Joseph Sturge : " un homme plein de l'esprit de Dieu " dont " la sagesse, la prudence, la piété contrastent avec les législateurs d'aujourd'hui ", dit la Star du 6 août. Mead déclare qu'il connait " ce gentlemen depuis douze ans comme un chrétien doux, pieux, modeste, mais activement pratiquant ; comme philanthrope et comme
honnête homme, animé d'un esprit libéral, il n'a que peu d'égaux et aucun supérieur. " A la suite du discours de Mead, les sentiments populaires se manifestent par l'unanimité avec laquelle toutes les mains se lèvent au nom de Sturge. On chante un hymne chartiste et on distribue les brochures, circulaires et recueils de chants chartistes. On peut dire que la candidature de l'homme du suffrage complet est aussi une candidature chartiste ; des assistants s'inscrivent comme membres de la National Charter Association.
Le lundi matin, i*"^ août, Feargus O'Connor et Me Douall arrivent de Londres par le train de quatre heures et à une heure et demie assistent à un meeting : pendant le discours West, on voit s'approcher Sturge et ses amis qui sont accueillis par de vigoureux applaudissements. Puis O'Connor prend la parole : " le grand chef de l'armée démocratique d'Angleterre, d'Irlande, d'Ecosse et du pays de Galles lance le gant à l'ennemi, jette le défi aux agneaux bleus et s'engage à assurer la paix et le respect de la propriété dans la ville, insiste auprès du peuple sur la nécessité d'avoir une conduite ferme, sobre et vigilante et s'asseoit au milieu des acclamations prolongées et répétées de l'assistance. " Après lui parle Me Douall, représentant du comité exécutif de la National Charter
Association. Puis Mead présente Sturge à l'auditoire avec force compliments, déclarant qu'il a l'honneur d'être son compatriote et qu'il est fier maintenant de l'appeler " son frère démocrate. " C'est au milieu des vivats que Sturge développe son programme et fait sa profession de foi :
" On s'est moqué de moi en m'appelant le quaker chartiste comme si les sentiments de nos amis et les sentiments des char-
tistes étaient opposés ; Je crois que les six points de la
Charte du peuple sont fondés sur les lois éternelles de la Nature et de la Justice et sont en stricte conformité avec la loi du Christ. "
Feargus O'Connor demande alors la levée de mains en faveur de Sturge, puis, " avec sa comique drôlerie ", prie ceux qui sont pour Walter de montrer leurs langues. Mais, dit la Star, il n'est pas une langue qui remuât, pas même un chien assez bas pour remuer la queue en faveur du pauvre John : " O the Times! " Le soir à 7 heures, nouveau meeting de quarante mille personnes, si l'on en croit la Star. Me Douall prononce " un long et éloquent discours absolument admirable ". Feargus O'Connor parle aussi très longtemps ; puis jusqu'à onze heures et demie, à travers les principales rues de Nottingham, une longue procession se promène, précédée par des chanteurs et des chanteuses
i8o LE CHARTISME
et conduite par Feargus, Me Douall, Sweet, Langmire et Morrison.
A la bataille électorale contre le propriétaire du TimeSy les chefs chartistes devaient prendre une part ardente. Thomas Cooper fait de ces journées un récit dont les détails permettent de reconstituer les gestes révélateurs de nos acteurs chartistes et le mouvement même d'une élection populaire :
*' Je fus présent à l'élection de Nottingham où les chartistes renversèrent soudainement leur politique et votèrent contre Walter en faveur du noble philanthrope Joseph Sturge. Feargus qui, de York Castle, avait prétendu qu'il fallait voter de préférence pour les torys vint à Nottingham et par ses discours encouragea les chartistes à soutenir Joseph Sturge. Dans la pensée d'apporter leur aide d'une façon ou d'une autre, Me Douall, Clark et d'autres chartistes vinrent aussi. Les torys s'assurèrent la présence du redoutable Joseph Rayner Stephens. "
Ainsi réapparaît le révérend Stephens, ce conservateur social égaré un moment parmi les chartistes, mais auquel ceux-ci ne pardonnent pas sa désertion.
La nuit avant l'élection les torys amènent un chariot sur la place du marché et Stephens y monte pour haranguer la foule. Les libéraux avaient installé un autre chariot en face du premier à une distance de vingt yards à peu près. Joseph Sturge, Henry Vincent, Arthur O'Neill et d'autres amis de Sturge sont déjà sur
JO. RAYNER STEPHENS
L'EVOLUTION i8i
leur chariot lorsque Feargus O'Connor et les autres leaders arrivent :
" Nous grimpâmes sur le chariot, dit Cooper, mais bientôt nous nous aperçûmes qu'il n'y aurait point de discours. La foule avait assailli Stephens des épithètes les plus méprisantes, déchirant son portrait qui avait été publié par la Northern Star et lui en jetant à la tête les morceaux déchirés. Stephens néanmoins, les lunettes sur le nez et les bras croisés, se tient silencieux, défiant majestueusement la foule. Les agneaux torys commencent à perdre patience parce que la foule ne veut pas entendre Stephens ; on voit leurs chefs, des bouchers principalement, vêtus de toile bleue, se former en troupe et bientôt attaquer la foule chartiste à coups de poings. La bataille est féroce et les agneaux torys forcent leur chemin vers notre chariot. M. Sturge, Vincent et ses autres amis quittent le chariot et c'était prudent. Notre rôle n'était pas de battre en retraite. Feargus attend que les agneaux torys se soient avancés plus près ; alors, jetant son chapeau sur le chariot, il s'écrie : maintenant, mes amis, en avant, il se jette parmi la foule et, avec lui. Me Douall et Tom Clark ; et bravement ils combattent et font face aux bouchers torys. Ce n'était pas une bagatelle que de recevoir un coup des poings d'O'Connor, car il les jetait comme on lance les boules au jeu de quilles ainsi qu'il le disait lui-même. Un moment les agneaux torys firent le vide autour de lui, écartant tous ceux qui l'entouraient, et le renversèrent ; et mon cœur trembla, car je pensai qu'ils allaient le tuer. Mais en quelques instants sa tête rouge émergea de nouveau des flots humains déchaînés et il se fraya un chemin en combattant comme avant. Je ne quittai pas le chariot, non plus qu'un autre leader chartiste qui avait été dans la Marine, le Vieux Commodore ou Commodore Mead : " Cooper, me dit-il, je pense que nous ferions mieux de ne pas quitter le chariot. — Non, répondis-je, vous resterez près de moi, Commodore, je jouerai le rôle de l'Amiral et nous garderons le vaisseau. Ainsi nous restâmes, à regarder la bataille. Soudain, je vis Stephens décroiser les bras et oter ses besicles pour voir qui
i82 LE CHARTISME
s'approchait de lui : c'était Me Douall qui depuis longtemps avait contre lui une violente rancune personnelle. Stephens ne resta pas une minute de plus, mais tourna le dos, enjamba le chariot de l'autre côté, se fit un passage hors de la foule et gagna une boutique amie. O'Connor et les siens finirent par mettre en fuite les torys : accueillis par trois vigoureuses salves d'applaudissements, ils sautèrent sur le chariot et, après que Feargus et Me Douall eurent harangué la foule, celle-ci se dispersa. "
Le jour de l'élection, Feargus O'Connor et Henry Vincent haranguèrent le peuple: "Jamais en aucune occasion je n'ai entendu Feargus déployer, dit Thomas Cooper, une plus grande connaissance de la science politique, si j'ose ainsi m'exprimer, et le discours de Vincent fut charmant et fleuri ". Joseph Sturge parla aussi et, lorsqu'il se retourna vers le vieux tory Walter, assis près de lui, " on aurait pu entendre une épingle tomber ". Le philanthrope de Birmingham supplia son adversaire de se rappeler que la mort était proche et qu'il aurait bientôt à rendre compte de sa vie devant le trône du Juge Eternel. Cooper affirme qu'il vit alors, pendant que Walter écoutait les paroles de Sturge, " sa mâchoire inférieure s'aflfaisser et sur sa face passer comme un éclair l'expression d'une conscience épouvantée ". " Je ne m'étonnai pas du silence de la foule et je vis l'horreur peinte sur tous les visages. "
Le comité de Sturge avait bonne confiance et espérait que son candidat l'emporterait. Feargus
O'Connor, accompagné de Me Douall, Clark et Cooper était allé à la permanence du Comité et Thomas Beggs et quelques autres avaient déclaré qu'ils étaient sûrs de l'élection de Sturge. Il fut convenu cependant entre Feargus et ses compagnons qu'il serait bon de veiller pendant la nuit afin d'empêcher les agents des torys de se glisser par ruse, de ci de là, pour essayer de corrompre les électeurs. O'Connor déclara qu'il ne voulait pas dormir :
" Nous allons faire la parade à travers la ville, dit-il à Cooper, et vous conduirez le chant. Ainsi au matin, nous serons prêts à nous emparer des bureaux de vote afin que les premiers votes puissent être pour M. Sturge : cela est toujours le moyen le plus sûr pour gagner une élection. " Et " nous fîmes, dit Cooper, la parade à travers la ville en chantant : Le lion de la liberté est sorti de sa caverne (un chant qui m'a été attribué, mais dont je n'ai jamais écrit une ligne : c'est l'oeuvre d'une chartiste galloise) et aussi :
" Nous ne rentrerons pas à la maison jusqu'au matin, jusqu'à ce que Walter ait fui bien loin.
Nous ne rentrerons pas à la maison jusqu'au matin, jusqu'à ce que Sturge ait gagné la journée. "
Et Cooper ajoute philosophiquement :
" Si folles sont les démarches des hommes en temps d'élection ! J'ai vu les hommes les plus graves et les plus sobres faire les choses les plus extravagantes et les pires sottises à ces momentslà ; et par suite, je ne puis m'étonner de les avoir faites aussi moi-même. "
A deux heures du matin, les Chartistes vont réveiller Joseph Sturge et le font sortir du lit.
i84 LE CHARTISME
Ce bon candidat se tient en chemise à la fenêtre de sa chambre tandis que ses partisans poussent trois acclamations en faveur de son succès et trois grognements contre Walter ; puis on lui souhaite le bonjour. A trois heures, Feargus dit à Cooper : " Comment vous sentez-vous, Cooper, joliment bien ? " Son admirateur lui ayant répondu qu'il allait assez bien, " alors, reprend Feargus, je m'en vais faire un somme, car je me sens tout endormi ; mais veillez à ce que nos hommes ne se dispersent pas, je serai de retour auprès vous avant que les bureaux de vote soient ouverts. "
La Northern Star raconte qu'à 3 h. 1/2 du matin la garde chartiste s'élance à la poursuite des escarmoucheurs bleus qui ont enlevé un électeur, un gentleman d'un certain âge, à l'œil gai, à la démarche incertaine, aux pas mal assurés. En moins de deux minutes, la prise est entre les mains des chartistes et est reconduite en sûreté à sa propre maison ; sa femme tout alarmée jette la clé par la fenêtre, les chartistes ouvrent la porte et restent jusqu'à ce qu'elle soit bien fermée à l'intérieur, après quoi, ayant reçu, les remerciements de l'électeur délivré et de sa femme, ils placent une garde de six vigoureux compagnons à l'entrée en leur donnant les ordres les plus stricts afin qu'aucune intrusion ne soit possible de la part de l'ennemi. Et peu après les
chartistes sont appelés dans un autre lieu où " un électeur qui avait été assiégé pendant toute la nuit par l'ennemi fut vite rendu à la liberté grâce au bâton chartiste et reçut pour le protéger une garde imposante ". Dans leurs pérégrinations, les chartistes rencontraient des magistrats torys, des capitaines torys, des agents torys, des assomeurs et des joueurs de gourdins torys, sortant de leurs guets pour voler dans toutes les directions jusqu'à ce qu'avec le petit jour parussent les bouchers, poissonniers et boulangers bleus.
Cependant Feargus ne revient pas et Cooper se voit peu à peu abandonné et réduit à conduire une poignée de pauvres chaussetiers amaigris, décharnés, à moitié morts de faim, de misérables ouvriers de Sutton in Ashfield, pour la plupart. Avec ces quelques fidèles, il se trouve près des bureaux de vote à 5 heures, mais vers six heures les électeurs du candidat tory commencent à affluer sous la farouche protection des bouchers armés de vigoureux gourdins : en face de ces agneaux, que pouvait faire Cooper avec sa petite troupe de pauvres diables ! " Allons nous commencer la bataille et devons nous les jeter dehors ? demande vaillamment à Cooper un des pauvres chaussetiers. Nous sommes prêts à le faire si vous dites un mot. — Non, répond Cooper, ils auraient bientôt fait de
défoncer quelques-unes de vos pauvres figures ou de vous briser quelques membres. Vous n'avez pas la force de tenir tête à ces individus. Vous ferez mieux de rentrer chez vous et de vous coucher et j'irai au Comité de Sturge. " Au Comité, Cooper dit à Thomas Beggs, le secrétaire de l'association en faveur du suffrage complet, que les torys auraient les premiers votes. " Peu importe, déclare encore un des membres du comité, nous sommes sûrs de V élection. — Mais, réplique Cooper, si Walter reste en tête du vote jusqu'à midi, les irrésolus iront voter pour lui au lieu de voter pour M. Sturge". Sur ce Cooper, " trouvant qu'il était inutile de leur parler raison ", les laissa pour aller à la recherche de Feargus : " Mais je trouvai, ajoute-t-il, qu'il était retourné à Londres, et je ne pus davantage mettre la main sur aucun autre de nos hommes. L'affaire tourna comme je l'avais dit, Walter se tint en tête du vote jusqu'à midi et alors les irrésolus se dépéchèrent de voter pour lui. Joseph Sturge succomba alors qu'il eût pu l'emporter si nos amis avaient occupé les bureaux de vote dès le matin. Walter l'emportait avec une majorité de 84 voix, 1885 contre 1 801. Quarante quatre cabaretiers avaient voté pour lui par dépit contre la propagande anti-alcoolique de Sturge et sous la menace que les magistrats whigs leur avaient
faite de leur retirer leurs licences. Et l'on peut même se demander si, par une disparition opportune et intentionnelle, Feargus n'avait pas contribué à l'élection de Walter, si son absence singulière et inexplicable au moment critique n'avait pas été un moyen, le seul dont il disposait, de collaborer au succès de celui dont il avait été l'année précédente l'allié et qu'il aurait laissé élire volontairement.
Quoi qu'il en soit, Sturge n'était pas élu, mais l'alliance était contractée, et elle semblait l'être très fortement, cimentée par la participation vigoureuse des leaders chartistes les plus notoires à la lutte électorale. Par sa présence et par son action ostensible en faveur de Sturge contre le candidat tory qu'aux élections du mois d'août 1841 il avait conseillé à ses sectateurs de soutenir, Feargus O'Connor consacre l'union entre les chartistes et le candidat du suffrage complet, c'est-à-dire aussi entre les classes ouvrières et les classes moyennes. Aussi, dans son compte-rendu de l'élection, la Northern Star du 1 3 août célèbre en termes dithyrambiques l'alliance, déclarant que " le plus grand triomphe moral qui ait jamais été remporté en Angleterre est cette défaite numérique: 1801 hommes braves et sincères ont voté pour Sturge et pour la Charte. "
Le même jour, la Northern Star publie une lettre de Feargus O'Connor aux " Middling
i88 LE CHARTISME
classes " dans laquelle il explique son attitude à l'élection des Nottingham et où il dit :
" Cette union avec la classe des travailleurs que vous avez si longtemps fait profession de désirer est maintenant en votre pouvoir, après les circonstances et le résultat de l'élection de Nottingham. La question qui se pose à vous est de décider, comme collège électoral, si vous voulez vous joindre tout de suite à la seule force capable de parachever vos libertés et votre bienêtre ou si vous voulez encore rester attachés à un parti bas et sans pudeur qui fera de vous des dupes et des faillis pour servir ses propres desseins égoïstes... Vous qui êtes des maîtres possédant un capital raisonnable, des boutiquiers et des spéculateurs laborieux, vous recherchez un bon commerce intérieur, avec une vente active et un léger profit ! Le travail demande un salaire journalier normal pour un travail journalier normal. Vos ennemis sont les mêmes. Ils ne sont puissants qu'à la Chambre des Communes. Ne permettez pas aux Léviathans du Commerce de vous désunir alors qu'ils vivent de votre désunion. Que l'industrie honnête serre la main au travail honnête et la puissance inconstitutionnelle d'une faction sera chassée par votre souffle puissant comme les brins de paille par le vent. En avant donc, mes Braves, Burnley vous a donné noblement l'exemple et Nottingham l'a bravement suivi. Que votre cri soit " home, sweet home, industrie honnête et travail honnête unis contre le monde en armes ! "
L'idéal des initiateurs du Chartisme, le rêve, formé par Lovett et ses amis sous l'inspiration de Francis Place, de constituer un grand parti démocratique s'appuyant sur les classes laborieuses et les éléments les plus avancés des classes moyennes semblait prêt à se réaliser ; car le plus grand obstacle que ce projet avait rencontré était l'opposition de Feargus O'Connor
et voilà que celle-ci s'était transformée en un concours actif apporté à l'alliance par le tout puissant démagogue.
Le 5 août les ouvriers d'Ashton abandonnent leurs ateliers et la grève se répand très rapidement dans les districts environnants ; elle s'accompagne de ses manifestations habituelles : les grévistes forment des processions et vont d'une usine à l'autre, gourdin au poing, pour arrêter le travail, usant parfois de violence comme à Stockport où, devant le refus de Bradshow de leur ouvrir les portes de sa fabrique, ils enfoncent les carreaux, forcent les grilles et bâtonnent le patron récalcitrant ; ils vont brisant les machines et tirant les bouchons des réservoirs, d'où le nom de " Plug Plot ", donné en Lancashire aux grèves de ce mois d'août 1842. Dans les Potteries, à Stockport, à Blackburn, à Preston, il y a des émeutes. A Preston les ouvriers accueillent par une pluie de pierres les constables et les soldats que les autorités ont fait sortir pour protéger la liberté du travail ; les femmes fournissent de projectiles les grévistes qui deviennent bientôt menaçants. Le maire, après avoir lu le Riot act, donne l'ordre de tirer : alors ce sont des tués et des
iço LE CHARTISME
blessés. Parmi les mineurs des Potteries, par ses discours révolutionnaires, Thomas Cooper provoque des désordres. Arrivé à Hanley le 13, il parle à Fenton, à Longton, à Hanley et ses harangues déchaînent les instincts des mineurs : à Longton, la cave du révérend Vale est vidée et, de sa maison incendiée, les flammes gagnent les maisons voisines. La grève atteint son maximum le 16 août ; le 20, elle est en décroissance, et le 27, la Northern Star dit que d'après ses reporters un grand nombre d'ouvriers sont déjà rentrés.
Le 7 août, deux jours après le commencement de la grève, le meeting de Mottram Moor avait adopté la résolution suivante : " tout travail doit cesser jusqu'à ce que la Charte soit devenue la loi du pays ". Dans le courant de la semaine, la même résolution est adoptée dans presque toutes les grandes villes du Lancashire : " des milliers et des milliers de mains, (dit Thomas Cooper), s'étaient levées en sa faveur". A Manchester, à Stockport, à Staleybridge, à Ashton, à Oldham, à Rochdale, à Bacup, à Burnley, à Blackburn, à Preston, à Henley oii, le 1 5 août, 10.000 auditeurs acclament la motion du conventionnel John Richards l'ancien représentant du Stajffbrdshire au Parlement du peuple. Et, tandis que la grève se généralise en Lancashire, en Yorkshire et en StafFordshire, se tient à Man-
chester une conférence de délégués " des différentes professions, élus par leurs métiers respectifs ". Le jeudi 1 1 août, au Carpenter's hall, cette conférence conforme son attitude à celle des meetings populaires et vote les résolutions suivantes publiées dans la Star du 13 :
" Nous ne voulons sanctionner aucune démarche illégale ou immorale. Nous repoussons et conjurons la conduite passée et présente des employeurs qui vont réduisant les salaires et privant les travailleurs des moyens de subsistance et ainsi détruisent le commerce intérieur ; mais, en même temps, nous ne pouvons pas sanctionner la conduite de ces individus qui vont ça et là détruisant la propriété en se livrant à la violence. L'opinion de cette assemblée est que, tant que la législation de classe ne sera pas entièrement abolie et tant que les principes de l'union des travailleurs ne seront pas instaurés, le travailleur ne se trouvera pas en position de jouir du fruit de son travail. L'opinion de ce meeting est que, si la Charte devient la loi du pays, elle contient les éléments de la justice et de la prospérité, et nous nous engageons à ne jamais abandonner nos revendications jusqu'à ce que ce document devienne un acte législatif. Cette assemblée nommera un comité chargé d'entrer en communication avec les autres métiers pour essayer, s'il est possible, d'assurer une union plus générale avant de mettre en pratique aucune mesure pour redresser nos griefs. Un comité sera aussi nommé afin de rédiger une adresse à tous les travailleurs pour leur montrer les maux qui accompagnent la réduction des salaires. Les résolutions adoptées à ce meeting seront publiées, placardées et affichées dans différentes parties de la ville et des environs. Les délégués réunis ici s'engagent à ne pas retourner au travail jusqu'à ce que la décision de l'ensemble des métiers de Manchester soit connne. "
Le lendemain, le vendredi 12, à midi, deux cents délégués de Manchester, du Lancashire,
et du Yorkshire sont présents " enthousiastes et unanimes dans leurs sentiments. " Les tisserands considèrent que de nombreux meetings sont d'avis de cesser le travail jusqu'à ce que les salaires soient fixés au taux de 1840, faute de quoi ils marcheront pour la Charte du Peuple. Les tailleurs et les cordonniers pour hommes expriment la même opinion ; ces trois métiers subordonnent Içurs intentions chartistes à la question des salaires. Les cordonniers pour femmes n'arrivent à aucune conclusion. Mais les ouvriers des teintureries affirment que, si leurs salaires sont supérieurs à ceux qu'ils touchaient en 1839, ^^^ "'^" réclament pas moins la protection que leur assurera la Charte. Les briquetiers, les menuisiers, les charpentiers et d'autres métiers encore reconnaissent qu'ils tiennent ferme, non pas pour les salaires mais pour la Charte, et l'assemblée adopte les résolutions suivantes :
" Nous, les délégués représentant les différents métiers de Manchester et des environs, et les délégués des différentes parties du Lancashire et de la Yorkshire, nous déclarons solennellement que la conviction solennelle de notre conscience est que tous les maux qui affligent la société et qui ont porté atteinte aux intérêts et abattu les énergies du grand corps des classes productrices naissent uniquement de la législation de classe, et que le seul remède à l'alarmante détresse de l'heure présente et à la misère, qui, s'étend au loin, est l'adoption immédiate et intégrale et la promulgation de la Charte du peuple. Cette assemblée recom-
mande au peuple de tous les métiers et de toutes professions de continuer la grève jusqu'à ce que la Charte soit devenue la Loi du pays ".
Le meeting accentue donc encore son attitude le 12 et le samedi 13, en adoptant de nouvelles résolutions dans le même sens, résolutions reproduites par la Northern Star du 20 août " Justice^ Paix, Loi, Ordre " ;
" Nous délégués des différentes professions de ces importants districts, ayant tous été légalement et loyalement élus par nos différents métiers respectifs, nous nous sommes de nouveau assemblés aujourd'hui en Conférence solennelle, après avoir reçu de nos constituants le pouvoir nécessaire pour garder et défendre les intérêts du peuple que nous représentons. Nous vous supplions ardemment de ne pas vous laisser égarer par nos ennemis, mais de rester fermes dans votre intention de maintenir vos justes droits tels qu'ils sont exposés dans les résolutions rédigées par l'assemblée des Délégués au Carpenter's hall le ii et le 12. Nous vous demandons de procéder rapidement à l'élection de vos mandataires à la grande Conférence de Délégués qui doit avoir lieu Lundi. Nous nous engageons très solennellement à persévérer dans nos efforts jusqu'à ce que nous ayons complètement émancipé nos frères des classes ouvrières et des classes moyennes de l'esclavage du Monopole et de la Législation de classe par la promulgation de la Charte du peuple. Les métiers d'Angleterre ont fait passer le Réform Bill, ils feront passer la Charte ".
Il est à noter que, dans cette déclaration, les délégués des métiers parlent d'émanciper leurs frères des classes laborieuses et des classes moyennes (Middling Classes) ; on peut donc croire que la récente propagande de Feargus et
des leaders Chartistes en faveur d'une alliance avait pénétré jusque dans les métiers et que l'idée avait été acceptée par les masses ouvrières. Le 15, dans une nouvelle réunion, chaque délégué expose l'opinion de ses constituants et les instructions qu'il en a reçues. Des opinions différentes sont exprimées par les représentants de milliers de travailleurs quant à l'objet précis et essentiel de la grève :
" Un certain nombre et c'était la majorité, dit le compte rendu de la Star du zo, avaient reçu des instructions pour rejeter tous les motifs secondaires et peu importants de revendication et pour déclarer que leur résolution était de maintenir la grève dans le seul dessein d'obtenir la Charte, objet pour lequel ils étaient décidés à la faire durer jusqu'à la dernière extrémité. D'autres, venus principalement de Staleybridge et d'autres localités dans lesquelles la grève avait commencé, avaient reçu pour instructions de déclarer que leurs constituants la considérait seulement comme une grève de métiers, une question de salaires et de défense des droits professionnels ; tandis qu'un nombre considérable de localités, sans exprimer aucune opinion personnelle, affirmaient par la voix de leurs délégués leur empressement à soutenir leurs frères dans toute lutte qui serait jugée opportune et à se conformer par conséquent à la décision de ce meeting. "
Etaient présents 85 délégués, représentant les différents métiers de Manchester et la plupart des villes et villages situés à vingt milles de là. Lagrande question agitée parmi eux semble avoir été si la lutte serait une simple lutte économique ou une lutte politique. Sur les 85 délégués, 58 se prononcent pour la grève générale politique,
7 pour la grève économique, 19 se déclarent prêts à se conformer à la décision du meeting ; enfin le représentant des maçons de Manchester dit que ses constituants étaient tous individuellement pour la Charte, mais qu'il n'avait pas reçu de mandat du groupe pour voter en ce sens. Le mardi 16, 141 délégués sont assemblés à dix heures du matin au Hall of Science. Le délégué des ouvriers relieurs propose la résolution suivante :
" D'après les rapports faits devant les délégués, il est évident qu'une grande majorité de travailleurs dans ces grands districts industriels désire que la Charte du peuple devienne la loi du pays ; conformément à cette opinion il est nécessaire, au point où en sont les événements, qu'une décision définitive intervienne au sujet de la future ligne de conduite que les classes ouvrières auront à adopter immédiatement, et sur la question de savoir si le travail doit être suspendu plus longtemps ou s'il doit être repris. "
Cette résolution est adoptée à une forte majorité.
Une seconde résolution est présentée par Josuah Malary :
" Que les délégués du peuple actuellement assemblés recommandent à leurs constituants d'adopter tous les moyens légaux de faire passer la Charte du peuple ; qu'ils envoient des délégués dans toutes les parties du Royaume pour essayer d'obtenir la Coopération de la classe moyenne (middle) et de la classe laborieuse pour ce même objet et qu'ils cessent tout travail jusqu'à ce que la Charte devienne la loi du pays. "
Cette résolution est mise en discussion. Le délégué de Glossop dit qu'à tous les meetings qu'il a suivis, — et il a assisté à beaucoup, — le peuple à voté " pour un bon salaire journalier en rénumération d'un bon travail journalier et surtout pour la Charte qui garantirait à l'avenir un tel salaire". Le délégué croit que, si les classes ouvrières arrivent en général à la même conclusion, les boutiquiers leur prêteront leur appui. Le délégué d'Hyde se déclare pour la Charte qui procurera de bons salaires et les garantira. 11 a voyagé à travers tout le royaume et l'expérience lui a appris que l'opinion qui prévaut parmi les ouvriers est favorable en général à la Charte, si une occasion se présente de l'obtenir ; or il n'y en a jamais eu une meilleure que celle d'aujourd'hui, par conséquent le meeting des délégués, le Comité exécutif et les classes moyennes doivent s'unir et la saisir. On lit alors la résolution des manufacturiers réunis à King Street le jour précédent, le 15 août, et qui avaient décidés que les usines de Salford et de Manchester ne seraient pas ouvertes avant que les ouvriers aient signifié leur désir d'y retourner travailler.
Le secrétaire déclare que la Conférence Chartiste vient justement de lancer un appel au peuple pour l'inviter à faire grève. Un délégué d'Oldham, représentant de mille à quinze cents
ouvriers, dit que ses constituants se sont déclarés avec enthousiasme en faveur de la charte. Un nommé Fielding, des environs de Lees, représentant les dévideurs, dit qu'il a mis à l'épreuve le groupe qui l'a élu et qu'il l'a trouvé très favorable à la grève économique. Deux délégués de la même région disent que les ouvriers sont en masse pour la Charte parce qu'ils sont sûrs que, s'ils reprennent le travail sur l'invitation des manufacturiers, ceux-ci réduiront les salaires avant une semaine, dès qu'ils auront repris le travail. Le délégué des tailleurs de futaine est favorable à la Charte. Le délégué des cordonniers de Lees dit qu'il doit informer l'assemblée que les ouvriers de son village sont décidément en faveur de la réforme des salaires et pour la Charte qui doit les garantir. Le lien entre la Charte et la protection du salaire se manifeste donc dans la plupart des discours et les délégués expriment ici la raison profonde de la popularité conquise par le Chartisme dans les milieux ouvriers.
Le délégué de Mossley insiste fortement en faveur de la grève économique. Le délégué des ouvriers de Patricroft dit qu'il reçoit 27 shillings par semaine et que ses camarades ouvriers n'ont pas quitté le travail pour une augmentation de salaire : il est absurde de parler de salaires alors qu'il est aussi facile d'obtenir la Charte qu'une
augmentation de salaire. Le délégué de Rochdale déclare que les meetings de cette localité ont été très nombreux et se sont montrés déterminés à n'exiger rien de moins que la Charte. Un autre délégué dit qu'il représente huit mille personnes qui lui ont donné pour instructions de voter pour la grève et de déclarer qu'ils resteraient en grève jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la Charte.
Le meeting est interrompu par la nouvelle que le commissaire de police est à la porte de la salle et que la force armée est prête à disperser la réunion. Le président discute avec le commissaire et affirme que le meeting est parfaitement légal ; le commissaire et les autorités quittent la salle. Le président met aux voix la résolution qui est adoptée par 120 voix.
Le mercredi 17, lit-on dans la Northern Stat du 20, "tout est calme, on n'entend aucun bruit de machine, les fabriques sont silencieuses et les ouvriers se promènent tranquillement à travers les rues. Officiers, soldats et magistrats sont activement occupés. La ville a repris son aspect normal. "
Les Chartistes vont-ils profiter de l'état d'esprit qui s'est manifesté dans les meetings et les réunions des délégués au Carpenter's hall de Manchester .'' Ont-ils été les machinateurs de ce mouvement de grève générale }
Le 1 5, Feargus O'Connor avait quitté Londres pour assister à une réunion commémorative en l'honneur d'Henry Hunt et, le 1 6, il retrouvait à Manchester Thomas Cooper et d'autres leaders Chartistes, Mac Douall, Leach, Bairstow qui, avec Campbell, formaient le conseil exécutif de la National Charter Association : " Ceux-ci me dirent, raconte Th. Cooper, que Feargus était à Manchester et qu'ils espéraient qu'il se trouverait au meeting de l'après-midi qui devait se réunir dans une public house. Feargus y vint, mais pour dire qu'il n'était pas prudent de tenir la Conférence en ce lieu ; il fallait trouver un endroit plus sûr pour le soir et il valait mieux que nous nous séparions. Tous nous pensâmes qu'il semblait avoir peur. Dans les rues il y avait des signes non douteux d'épouvante de la part des autorités. Des régiments de cavalerie parcouraient les lieux les plus fréquentés et des pièces d'artillerie tirées par des chevaux les accompagnaient. Le soir nous tînmes une réunion dans la Chapelle du Révérend Schofield. Feargus O'Connor, les membres du comité exécutif et un nombre considérable de délégués étaient présents : il fut convenu qu'on ouvrirait la conférence le lendemain matin à 9 heures. "
Le mercredi 1 7 Août, il y a près de soixante délégués présents à la conférence ; James Arthur de Carlisle est élu président. Chaque délégué
décrit la situation de son district et il est évident, selon Cooper, que " tous désiraient ardemment empêcher le peuple de reprendre le travail et qu'ils croyaient que le moment était venu de tenter avec succès de paralyser le gouvernement." Mac Douall se lève et au nom de l'Exécutif propose que la conférence recommande l'adoption générale de la résolution déjà acclamée à de nombreux meetings du Lancashire. Après quelques autres orateurs qui avaient tous parlé en faveur de la grève générale, Thomas Cooper déclare :
" Je voterai la résolution parce qu'elle signifie combattre et que la grève mènera au combat ; l'extension de la grève sera suivie d'une révolte générale que les autorités essaieront de réprimer ; mais nous devons leur résister, il n'y a plus rien maintenant à attendre que de la force physique. Nous devons conduire le peuple au combat ; les travailleurs, s'ils sont unis, seront irrésistibles. "
Quelques applaudissements, mais aussi des murmures se font entendre. Mooney de Colne, Christopher Doyle et un ou deux autres délégués approuvent avec chaleur les paroles de Thomas Cooper et déclarent qu'ils sont pour la grève parce qu'ils sont pour le combat, et voici Feargus O'Connor qui va sans doute appuyer les thèses de celui qui ne jure que par lui :
" Je ne crois pas qu'il y ait à la conférence un homme plus brave que M. Cooper, et je ne doute pas qu'il soit prêt à faire ce qu'il conseille aux autres. Mais nous ne sommes pas ici pour
parler combats... Nous nous sommes réunis pour délibérer sur les moyens à employer pour que la Charte devienne la loi de ce pays. On propose de généraliser la grève. Tenons-nous en à la résolution précédente. "
En réalité Feargus est très hésitant et n'ose pas se prononcer nettement, mais il a dans l'assemblée un de ses serviteurs, le Révérend William Hill, tout désigné pour exprimer la secrète pensée du maître et qui, sans compromettre celui-ci, va la mettre à l'épreuve du vote :
" J'admire, dit Hill à Cooper, la claire intelligence qui vous a amené à proclamer si résolument que la grève voulait dire le combat. Mais je m'étonne qu'avec une compréhension si claire de la réalité, vous songiez à combattre. Combattre ! le peuple n'a rien pour combattre et serait fauché par l'artillerie s'il essayait de combattre. La grève est l'œuvre de l'Anti Corn Law League et nous ne serions que ses instruments si nous aidions à la prolongation ou à l'extension de la grève ; les seuls résultats seraient un plus grand désastre et de plus profondes souffrances. "
William Hill dénonce la grève comme une grande folie et une grave erreur et demande à la Conférence de la désapprouver entièrement. Richard Otley de Sheffield parle dans le même sens :
" Je suis étonné, dit-il, d'entendre mon ami Cooper parler de combattre. Comment peut-on s'attendre à voir combattre de pauvres tisserands affamés .? Et qu'ont-ils donc pour combattre ? Avez- vous calculé que, si nous tentions de former des bataillons pour le combat, les travailleurs auraient besoin de vivres et de vêtements, ils auraient besoin d'armes, de poudres et de balles ;
ils auraient probablement à bivouaquer dans les champs, et, de toute façon, pouvez-vous espérer tous ces efforts de pauvres tisserands ? Cela achèverait de les tuer rapidement. "
L'accusation portée par Hill contre l'Anti Corn Law League et le texte même de son amendement prouvaient qu'il avait été le porte parole de Feargus. L'amendement proposé par l'ancien ministre Swedenborgien était ainsi rédigé :
" Les témoignages apportés devant cette conférence par les différents membres qui la composent ne l'autorisent pas à recommander maintenant au peuple aucune grève générale ou Holiday National ou à mêler le nom et le mouvement Chartistes avec la grève actuelle pour le relèvement des salaires, existant dans certains districts et provoquée, comme le croit cette conférence, par l'Anti Corn Law League ; car elle ne voit aucun moyen pour faire de cette grève un effort heureux pour obtenir la Charte du Peuple ; mais en même temps, la conférence sent une profonde sympathie pour nos frères opprimés, actuellement en grève, admire l'esprit d'énergie et le patriotisme avec lequel les métiers de Manchester et d'autres lieux se sont déclarés en faveur de la Charte et exprime son ardent espoir que les énergies de ces Associations et des autres associations populaires ne cesseront pas de se déployer avec une ardeur et une détermination croissantes jusqu'à ce que la promulgation de ce document soit
George Julian Harney apporte à cet amendement un concours inattendu, qui devait scandaliser de la part de cet " Ami du peuple " toujours prêt aux mesures extrêmes. En parlant de cette intervention, Thomas Cooper s'écrie : " lui,
Julian, le célèbre évocateur de l'âme de Marat, de Danton, de Robespierre, aux temps anciens de la première Convention ! Julian, le protagoniste infatiguable et éternel de la force physique!" " Quoi voilà Julian converti au blufF de la force morale 1 " s'écrient les partisans de la grève. Malgré cet appui inespéré, l'amendement l'éditeur Hill ne devait réunir que six voix, tandis qu'une très forte majorité allait voter la résolution originaire :
" Bien que les Chartistes n'aient pas provoqué l'arrêt actuel du travail, les délégués venus à cette conférence des différentes parties de l'Angleterre expriment leurs profondes sympathies à leurs constituants, les ouvriers actuellement en grève. Nous approuvons énergiquement l'extension et la continuation de la lutte actuelle jusqu'à ce que la Charte du peuple ait reçu force de loi et nous avons décidé de publier une adresse à cet effet ; en outre nous nous engageons, à notre retour dans nos localités respectives, à donner la direction convenable aux efforts du peuple. "
Feargus O'Connor avait parlé un des derniers : il avait attendu que la plupart des délégués eussent manifesté leur opinion, afin de pouvoir voter avec la majorité " ce qu'il préméditait depuis le commencement, dit Thomas Cooper ; mais il avait l'intention de ne rien faire pour soutenir la grève, quoiqu'il votât en sa faveur ". Averti par l'hostilité qu'avait soulevée contre lui G. J. Harney, le chef de l'armée démocratique avait fait le geste nécessaire pour
éviter de heurter des sentiments invincibles et contre lesquels il lui paraissait vain de lutter. Et en effet, malgré son vote, les vrais sentiments de Feargus s'étaient exprimés par la bouche de Hill et l'éditeur de la Star n'avait été que le porte-parole de son patron ; seulement Feargus ne prit la parole qu'après s'être assuré qu'il était inutile de voter selon ses propres sentiments puisque la majorité leur était contraire. Mac Douall, qui, selon le mot de Thomas Cooper, était un " tout autre individu ", rédige une adresse dans laquelle il fait appel au Dieu des armées et préconise la grève générale ; cette adresse, imprimée avant que les délégués se soient séparés, est lue à la conférence par Mac Douall prêt dans sa sincérité et dans son ardeur à courir tous les risques et à supporter toutes les responsabilités. Feargus, connaissant l'homme, fait facilement accepter à Mac Douall l'idée que ce document doit être publié, non pas au nom de la Conférence, mais à celui du Comité exécutif dont les membres signent l'affiche. Voici cette adresse :
" Vous n'avez pas frappé, vous avez été frappés. Que le coup retombe sur les tyrans qui se sont dressés avec tant de cruauté contre les intérêts du travail. Frères, il n'est plus temps d'hésiter. Le blé a un teint doré, tandis que vos visages sont pâles ; mais espérez en un changement et en des temps meilleurs. Nous sommes fiers d'avoir reçu un pouvoir exécutif et d'avoir concentré sur nos têtes la confiance de tous, Ce n'est pas un
" holiday " volontaire, c'est la grève forcée du travail mal rétribué contre la domination du tout puissant capital. Mais puisque les tyrans vous ont contraint à cette alternative, acceptezla et, de la menace des oppresseurs, faites jaillir la liberté. La bataille que nous livrons est celle du travail contre le capital et de la pauvreté contre la propriété, du droit contre la Force, de la Justice contre l'Injustice, de la Science contre la Bigotterie et l'Intolérance. C'est un holiday proclamé non par la nature, mais contre nature et puissent les méchants tomber dans l'abîme qu'ils ont creusé ! Que l'union et la paix soient le mot de passe des Chartistes. Nous vous déconseillons de faire la guerre aux autorités reconnues, parce que nous croyons que la force morale d'un peuple uni peut être assez puissante, quand elle est bien dirigée, pour triompher de toute la force physique que la tyrannie peut appeler à son aide. Comme le peuple semble avoir fait de la " Grève de la Ligue " une lutte pour les principes et la Charte, nous supplions tout homme aimant la justice et ayant un shilling à sa disposition d'en faire l'avance. "
La Conférence Nationale qui avait siégé, du mardi 16 à 2 heures jusqu'au mercredi à 7 heures du soir, avait été tout naturellement amenée à appuyer le mouvement gréviste et la jonction qui s'était opérée spontanément entre la grève, née des réductions excessives des salaires, et la Charte du peuple, destinée à assurer et à garantir aux classes laborieuses la juste rénumération de leur travail. 11 semblait du reste qu'il eût été impossible à la Conférence Nationale d'agir autrement : malgré qu'il eut une vision très exacte du prochain échec de la grève, Feargus l'avait bien senti et avait voté avec la grande majorité contre ceux qui, voyant aussi clair,
2o6 LE CHARTISME
avaient voulu éclairer des gens aveuglés ou volontairement aveugles. La conférence avait obéi à une des nécessités qui annulent la liberté des assemblées politiques. C'est ce qu'explique nettement l'article de la Northern Star du 20 août : " La Conférence a été détournée par les temps troublés de la considération des sujets particuliers pour lesquels elle avait été convoquée ; l'intérêt que présentait le mouvement gréviste et qui absorbait tout avait forcé l'attention des membres de la conférence et s'était imposée à eux comme le premier objet à considérer. On savait que les séances de cette assemblée devaient commencer le lundi et la croyance générale était qu'elle prendrait en main l'affaire ; la décision à laquelle elle pouvait aboutir sur la tactique à ordonner et sur la ligne de conduite à suivre était attendue par des milliers de personnes avec une anxiété intense et absolument indescriptible ? "
Feargus avait fait signer l'adresse de la Conférence Nationale par le comité exécutif de la National Charter Association ; le résultat ne se fit pas attendre : à peine la conférence est-elle dissoute et l'adresse de l'Exécutif publiée que le président du comité, Leach, resté chez lui à Manchester, est arrêté par la police. Campbell était retourné à Londres, Bairstow à Leicester et Mac Douall dans le Yorkshire. Mais bientôt
Bairstow et Campbell sont arrêtés aussi, ainsi que Thomas Cooper, pour sa participation à la conférence de Manchester. Malgré qu'ils eussent été à la conférence la minorité opposante, Hill et G. J. Harney devaient avoir le même sort. Mac Douall parvint à échapper à la police et à s'enfuir dans les montagnes d'où il passa en France pour y rester deux ans en exil. La Northern Star du 27 août publie une lettre aux membres de la National Charter Association dans laquelle le jeune leader explique l'attitude de l'Exécutif :
" La grève était une grève pour le relèvement des salaires, pour l'abolition des Corn Laws. Si nous nous étions tenus à l'écart sans rien faire, nous aurions servi les intérêts de la Ligue; si nous avions fait opposition à la grève, nous aurions servi ceux des Landlords. Nous n'avons pris ni l'un ni l'autre parti... Voilà la seule raison de la conduite que nous avons suivie, mes collègues et moi. Qui peut nous accuser ? Qui nous aurait accusé si le mouvement avait forcé le gouvernement à l'abrogation des Corn Laws ? Seulement alors on aurait dit " pourquoi n'avoir pas eu la Charte aussi bien ? "... Mais la révolution n'est pas mûre comme elle l'était en France. La classe moyenne nous fait encore opposition et les métiers ne sont pas encore tous avec nous. L'un ou l'autre ou les deux sont nécessaires au succès d'une Révolution, c'est pourquoi j'ai approuvé et appuyé la résolution de la Conférence et des métiers en faveur de la paix, de la loi et de l'ordre, non parce que je croyais que l'injustice méritait la paix et le brigandage l'obéissance au gouvernement et la famine l'ordre parmi le peuple ; non parce que je craignais l'armée de maraudeurs, mais simplement parce que je tremblais pour un peuple sans défense, sans armes et sans discipline, qui est trop pauvre pour acheter la justice, trop faible pour la
2o8 LE CHARTISME
réclamer et même trop soumis pour se servir des moyens de protection donnés légalement à tout homme pour la défense de son foyer et de sa liberté. Personne ne se plaint d'une cessation de travail jusqu'à ce que la Charte devienne la Loi ; on sait qu'une telle résolution a un sens purement symbolique ou autrement est une déclaration de guerre. Dans ce second sens, c'est l'annonce de la bataille et ce serait alors pierre contre balle, bâton contre baïonnette. Etant donné les observations que j'ai faites partout, je ne puis recommander cette démarche ni aucune autre qui doit probablement échouer, et je ne voudrais pas donner aux masses d'hommes désarmés le conseil de se ranger en bataille en face de l'armée... La grève est un événement qui commence par un éclair et se termine en fumée. De la fumée une autre sortira apportant une lumière glorieuse et propre à susciter rapidement l'espérance qui nous surprendra par des miracles éblouissants. "
La grève générale politique a échoué, c'est ce qu'ont constaté déjà, dès le 20 août, les délégués des métiers réunis à Manchester :
" Nous avons soigneusement recueilli les dépositions et délibéré avec calme sur les témoignages et les renseignements apportés par les délégués assemblés et sur l'état de l'opinion publique exprimée par leurs constituants respectifs ; et nous constatons que les ouvriers et les artisans, après avoir pendant des années lutté en vain pour maintenir les salaires à un taux qui leur permette de se procurer au moins les premières nécessités de la vie, sont d'avis que leur continuel échec n'est imputable qu'à la privation des droits politiques. L'expérience ayant prouvé la justesse de cette opinion, nous avons porté notre attention sur les meilleurs moyens de remédier au mal ; après avoir étudié mûrement le sujet sous tous ses aspects, nous sommes persuadés et nous sommes arrivés à la conclusion que la seule manière d'assurer la juste rénumération du travail et de garantir convenablement le labeur des classes ouvrières de ce pays et de les retirer elles-même de l'abîme de dégradation où elles
sont à présent plongées, est de donner force de loi au document connu sous le nom de Charte du Peuple. Nous avons conseillé une interruption nationale du travail jusqu'à cette époque, nous avons constaté que la mise en pratique de cette résolution est impraticable pour le moment ; mais nous nous séparons avec la ferme résolution que, dès que notre organisation et nos ressources seront suffisantes pour permettre de suspendre nationalement le travail jusqu'à ce que la Charte devienne la loi du pays, nous le ferons légalement et constitutionnellement et nous ne doutons pas que nos efforts ne soient couronnés par la victoire. "
Cette adresse du 20 Août paraît avec la lettre de Me Douall dans la Northern Star du 27. L'éditeur Hill triomphe d'avoir vu si juste et d'avoir été si bon prophète : Le mouvement de grève par tout le Lancashire :
" En se reportant à nos rapports, on verra que beaucoup d'ouvriers sont déjà rentrés, tandis que la plupart de ceux qui restent en grève, le font seulement dans les mêmes conditions où la grève a commencé : pour la question des salaires. La grève a échoué. Dans la mesure où l'on a essayé de lui donner un caractère politique et d'en faire un moyen d'imposer la Charte, elle a échoué entièrement et d'une façon notoire. Il a toujours été certain que les choses tourneraient ainsi... Elle a montré aux métiers et aux Trades sociéties où est leur seul recours pour la protection de leur travail. La discussion des principes Chartistes par leurs délégués en conférence à Manchester, les nobles résolutions prises par eux, la discussion préalable dans chaque métier séparément pour permettre à ses délégués de recevoir des instructions et, après, la discussion par les différents métiers ont fait de presque toutes les Trades sociéties de ce district un corps compact de politiciens intellectuels capables de bien raisonner, convaincus que le travail sera toujours à la disposition et au pouvoir du capital tant qu'ils ne seront pas en mesure de le protéger par le pouvoir législatif. Mais la grève a fait
2IO LE CHARTISME
davantage ; elle a fait plus pour amener et cimenter une union entre les honnêtes gens des classes moyennes et le peuple que tous les événements qui l'ont précédée. Le grand épouvantail des classes moyennes a été la violence chartiste. Leur crainte a été que, sous la domination des classes ouvrières, la propriété ne soit pas en sûreté. Pendant les dix jours qui viennent de s'écouler, dans tous les districts où la grève a pris un caractère chartiste, avec tout le pouvoir dans leurs mains de répandre l'anarchie, la discorde et le désordre et de détruire la propriété, dans tous ces districts, malgré toutes les tentations et toutes les provocations possibles aux excès, aucun excès n'a été commis et la propriété a été respectée. "
L'origine des grèves qui, du 5 au 25 août, paralysèrent le travail en Lancashire, en Yorkshire et en Stafi-ordshire, semble d'autant plus difficile à démêler que les différents partis en ont rejeté les uns sur les autres la responsabilité, prétendant qu'elles étaient l'œuvre de leurs principaux antagonistes : " Lord Brougham et d'autres accusent la ligue d'être la cause des troubles. M. Walter accuse la loi des pauvres d'être la cause des troubles. La ligue et M.Cobden accusent les propriétaires fonciers d'être la cause des troubles. Lord Francis Egerton accuse l'Anti Corn Law League d'être la cause des troubles et d'autres disent que ce sont les Conservateurs du Lancashire. Voilà une chose extraordinaire... Seul le procureur général accuse les Chartistes. Le gentleman qui a préparé le dossier de ce procès me rappelle un bon vieux chasseur à courre qui avait besoin pour chevau-
cher, d'une selle bien large d'encolure, bien évasée de siège et bien confortable pour ses fesses. Le cheval mourut, mais la selle était si bonne que le chasseur alla au marché avec la selle pour trouver un autre cheval auquel elle pourrait aller. Ainsi en a-t-il été du gentleman qui a organisé ce procès. 11 est venu dans les districts manufacturiers avec sa selle pour chercher à qui elle pourrait bien aller ! 11 l'a essayée sur la Ligue, mais, trouvant que les Chartistes avaient les plus larges épaules et que c'était à eux qu'elle allait le mieux, il a placé sa selle sur leur dos et la leur a sanglé solidement. "
Feargus développe avec humour le complot tel qu'a voulu l'établir le procureur général :
" Il avoue que j'étais contre la grève. Vous n'avez alors à vous occuper de moi que pour la période qui s'écoule entre le i 3 et le 17 août. En tant que je suis en cause, l'attorney général a restreint son enquête à cette période. Maintenant je n'ai pas besoin de vous dire comment on peut échafauder une accusation de complot. J'ai le devoir, Messieurs, d'enlever tout l'appareil magique dont l'art des hommes de loi a entouré cette accusation . Vous avez entendu parler, Messieurs, d'affreux procédés, de mystérieux agissements, de la manière dont j'ai fait le voyage, si bien que j'ai cru assister à une représentation dramatique dont j'étais un des personnages. Il ne manquait que les accessoires, les décors, les masques, les poignards, les lueurs bleues des feux de Bengale, les flambeaux et les baïonnettes, les sabres et les pistolets dont allaient s'armer les conspirateurs dans les émeutes qui devaient renverser le gouvernement. Messieurs, je suis parti de Londres la nuit, par le chemin de fer, avec trois cents autres voyageurs ; de même Sir James Graham quand il vint ici l'autre
soir. Ensuite je suis allé en cab tout seul, vu que personne n'allait du même côté, chez M. Schofield. J'y suis allé à cinq heures 1/2 du matin, pour la simple raison que c'était l'heure à laquelle le train arriva à Manchester. J'avais quitté mon domicile dans ma voiture particulière pour la gare Victoria à Euston Square et là j'ai attendu le départ du train. Je pris place, Messieurs,dans le coupé, en compagnie d'un officier des gardes — bien entendu nous conspirions ; et puis nous fîmes route dans les ténèbres et le silence de la nuit, par de noirs tunnels, mes oreilles assourdies par le bruit des roues et l'écho de la voix des conspirateurs (Rires). Enfin je suis arrivé au théâtre du Complot qui devait pour la première fois éclore. J'y arrivai de très bonne heure et je m'endormis jusqu'à trois heures après-midi. Ainsi on cessa de me voir et de m'entendre jusqu'à trois heures dans ce jour ensoleillé d'août. Alors, pour que tout le monde puisse me voir et m'acclamer, je me cache dans un cab. Mais on me reconnaît à la vue de ce fiacre qui répand une odeur de souffre et suggère une idée de conspiration ; le feu jaillit des pavés sous ses roues et l'on ne sent que Péterloo ! Monument de Hunt ! Grève pour l'augmentation des salaires ! réunions orageuses et émeutes ! en avant la musique ! Enlevons la Charte par le tumulte et la violence."
A première vue, quoiqu'en dise Feargus O'Connor, dans son plaidoyer aux assises de Lancaster le 8 mars 1843, ^ c'est le procureur général qui semble avoir raison ; le parallélisme entre les démarches des grévistes et celles des Chartistes, entre les résolutions adoptées par les délégués des métiers et l'adresse, signée le 17 par le Comité exécutif de la National Charter Association, suggèrent tout naturellement l'idée d'un lien entre le mouvement de grève et le
' Les épreuves des débats de ce procès m'ont été aimablement prêtées par M. Graham Wallas.
mouvement Chartiste ; et l'on n'est pas loin de penser que ce sont les Chartistes qui ont provoqué et généralisé la cessation du travail dans les districts manufacturiers, réalisant en 1842 le projet qu'en juillet 1839 ^^ Convention avait formé de faire de la grève générale un moyen d'arracher la Charte au Parlement.
Cette impression devient plus forte si l'on songe que, la grève ayant éclaté le 5, dès le meeting du 7 à Mottram Moor, les grévistes acclament une résolution traduisant la volonté des ouvriers de ne reprendre le travail que lorsque la Charte serait devenue loi. Et, c'est sur ces rapprochements et sur ces coïncidences que reposait la réquisition du procureur général contre les cinquante-neuf Chartistes poursuivis pour " Conspiration " à la suite des grèves du mois d'août. Mais ces impressions sont erronées et ces rapprochements trompeurs. Si les Chartistes ont été tenté de profiter du mouvement gréviste pour servir leurs desseins politiques, ils ne l'ont pas provoqué ; ils se sont laissé entrainer, les uns par leur tempérament combatif comme Thomas Cooper, les autres par leur irréductible penchant à l'enthousiasme optimiste comme Me Douall, d'autre enfin comme Feargus, malgré eux, par simple souci de ne pas heurter de front les sentiments de la majorité et avec la ferme intention de manoeuvrer pour faire échouer
le projet de jonction entre le mouvement gréviste et le mouvement chartiste, et même pour faire échouer la grève, puisque c'était sans doute, après le 17, le seul moyen d'éviter le danger d'attacher les destinées du Chartisme à un mouvement qui avait déployé toutes ses ardeurs et qui commençait déjà à décroître. Certains Chartistes, comme Georges Julian Harney et William Hill, ont essayé de résister à la résolution compromettante qui fut proposée à la Conférence Chartiste le 17 août. Sur ce point il faut ajouter foi entière aux protestations des Chartistes ; non seulement à celles de George Julian Harney déclarant en mars 1843 aux assises de Lancaster " que jamais les Chartistes n'ont été à l'origine de la grève ", mais il faut ajouter foi entière aussi, et pour une fois, aux paroles de Feargus qui exprime l'exacte vérité lorsqu'aux mêmes assises de Lancaster il affirme que les Chartistes ont voulu utiliser, mais n'ont pas organisé le mouvement gréviste :
" La grève s'étant produite, n'avions-nous pas le droit de dire, maintenant que la grève existe, essayons de la tourner vers l'accomplissement d'un objet particulier ? Comme nous n'avions pas commencé la grève, n'était-ce pas notre droit de dire, maintenant servons-nous de la grève pour l'obtention de la Charte du Peuple ? Si c'est illégal, cela nous l'avons fait, mais nous nions que les Chartistes aient jamais provoqué la grève. "
L'aveu doit être accepté en bloc : les grèves
d'août 1 842 ont eu pour origine les réductions successives de salaires depuis 1 840 et la crainte de nouvelles réductions :
" Les ouvriers, dit Dundas, l'avocat de Robert Brooke au procès de 1843, étaient dans différentes parties du pays très peu satisfaits de leur sort ; dans d'autres ils craignaient à tort ou à raison, je n'ai pas à en juger, de voir leur salaire encore plus réduit ; ils se sont alors réunis pour envisager cette question (qui a plus d'une fois dans le cours de ce procès attiré votre attention) de savoir si, pour un travail journalier normal, ils ne pourraient pas obtenir un salaire journalier normal. Je dis que la loi leur donne absolument le droit de faire ceci. Et vous trouverez qu'aux diverses réunions tenues en divers lieux à Ashton, à Staleybridge, à Bacup et ailleurs, les ouvriers (soit qu'ils se fussent mis en grève spontanément ou qu'ils y fussent forcés par d'autres) ont toujours tenu ces réunions pour traiter la question des salaires, bien que souvent les Chartistes y fussent présents. Et la question a été souvent posée de savoir si c'était une réunion professionnelle ou Chartiste. Mais peut-on douter que l'objet originaire de ces réunions fut d'obtenir une meilleure rémunération du travail ? Peut-on douter que les personnes assemblées eussent le droit de chercher si elles pouvaient être mieux payées pour leur travail et si ce résultat pouvait venir de l'adoption de la Charte ".
Si l'on objecte à cette thèse la présence des Chartistes et des membres du Comité exécutif les 1 6 et 17 août au plein cœur de la grève, à Manchester, et l'étrange attraction qu'avait exercée la grève sur la Conférence Chartiste, il est facile de répondre que cette réunion de la mi-août était depuis longtemps projetée et que les délégués, qui devaient y assister, avaient été
2i6 LE CHARTISME
nommés deux mois avant les premières manifestations de la grève ; plusieurs semaines avant que celle-ci n'éclatât, les Chartistes avaient l'intention de se réunir à Manchester vers le i6 août pour différentes raisons : d'abord pour régler certaines questions intéressant la politique du parti, ensuite pour célébrer le jour où le monument de Hunt devait être dévoilé. Cette réunion était donc sans aucune connexion avec le mouvement gréviste et, aux assises de Lancaster, Dundas lit un placard montrant, sans aucune espèce de doute, que les délégués Chartistes ne vinrent pas à Manchester dans l'intention de tirer parti de la grève, mais dans celle de célébrer l'anniversaire de Hunt ; cette affiche publiée le i** août, cinq jours avant cessation de travail dans les fabriques d'Ashton, était rédigée en ces termes :
" Hommes de Manchester, de Salfort et des environs, soyez à votre poste. En conformité avec les ordres du Comité dans les placards précédents, nous donnons, pour qu'on les observe, des instructions relatives à la procession qui doit avoir lieu le 1 6 août jour de l'érection du monument de Henry Hunt. "
Mais, si les Chartistes ne vinrent pas à Manchester dans le dessein d'organiser la grève générale politique, il n'est pas étonnant, qu'une fois au centre même du mouvement gréviste, ils aient subi l'attraction d'une idée fixe et que la suggestion du " mois sacré " ait été assez
forte pour écarter de leur esprit toute autre préocupation et toute autre pensée.
Tandis qu'en 1839 la Convention avait voulu créer la grève générale de toutes pièces et cru un instant pouvoir commander aux événements, ici c'étaient les circonstances qui avaient ressuscité le mois sacré et semblé offrir aux Chartistes les éléments même de réalisation qui avaient manqué à la Convention. Bref, les leaders avaient simplement subi la contagion du milieu et suivi l'impulsion des masses ouvrières. Feargus O'Connor n'avait même cédé à l'irrésistible élan de ses troupes qu'à contre cœur et en se réservant d'y opposer toutes les ressources de sa fertile habileté.
En cette occasion l'attitude du démagogue a été aussi nette que le lui permettaient ses habitudes démagogiques. Il a même été, dit-il dans son plaidoyer du 8 mars 1843, accusé d'être un espion tory payé par le gouvernement pour maintenir la paix et d'avoir reçu de l'argent du Chorlton Club pour parcourir le Yorkshire, le Lancashire et le Nottinghamshire et conseiller au peuple de se tenir tranquille. Avant la grève il s'est employé à l'empêcher d'éclater. Raillé par le Times qui l'accuse de lâcheté, ayant reçu des lettres d'hommes de la classe moyenne l'informant de l'état du district et de l'incendie de plusieurs usines, et des lettres d'ouvriers lui
disant que des espions se trouvaient parmi eux, Feargus O'Connor alla passer une semaine dans le Lancashire :
" Je puis, dit- il, en appeler au témoignage des manufacturiers qui déclareront qu'ils laissaient leurs ouvriers quitter le travail pour entendre mes discours. Je puis faire appel aux manufacturiers de Blackburn, de Burnlcy, de Clitherœ, de Colne et de Lancaster pour témoigner que mes efforts persévérants pendant toute la semaine ont été d'apaiser les sentiments de colère qui dominaient dans ce district. Pour quelles raisons étais-jc venu ? Parce que M. Acland m'avait dit qu'il y aurait une révolution et que les usines seraient arrêtées dans trois semaines. "
Pendant la grève Feargus a eu un rôle aussi pacificateur que possible : dans la Northern Star^ il publie le 13 Août un article insistant sur la nécessité d'observer la paix, la loi, l'ordre, et, dans celle du 20 Août, une lettre dans laquelle, tout en recommandant aux ouvriers (et il lui était impossible après la journée du 17 d'agir autrement) de faire tourner la grève au profit de la Charte, il les supplie d'être pacifiques et de "montrer ce que la fi^rce morale est capable d'accomplir ". Et cette attitude de Feargus, en août 1842, rappelle et répète celle qu'il a eue en juillet 1839 : en présence de l'action directe de la classe ouvrière provoquée ou prête à éclater, Feargus devient le plus modéré des leaders et prodigue au peuple les conseils de sagesse.
Les Chartistes sont en droit de se défen-
dre d'avoir été à l'origine des grèves : ont-ils d'aussi bonnes raisons pour voir la main des libre-échangistes dans toute cette affaire et pour affirmer que les grèves sont l'œuvre de la Ligue ? Dans son autobiographie, écrite bien après ces événements, Thomas Cooper, le leader Chartiste le plus vigoureusement engagé dans la lutte et qui avait consacré tous ses efforts à faire de la grève un instrument de révolution politique et sociale, dit que celle-ci " commença par des réductions de salaires oppérées par les manufacturiers de la Ligue qui ne cachèrent pas leur dessein de pousser le peuple au désespoir afin de paralyser le gouvernement ". Que la Ligue ait été la machinatrice de la grève, telle est aussi la thèse de Feargus O'Connor et de la Northern Star. Le grand journal Chartiste la justifie par une argumentation qui paraît très plausible. Sans doute les grévistes ne se prêtèrent pas aux projets de l'Anti Corn Law League : celle-ci voulait, non seulement effrayer le gouvernement, mais aussi taire réclamer par les grévistes l'abrogation des Corn Laws afin de pouvoir ensuite prétendre que les libre-échangistes parlaient au nom des classes laborieuses et que les Corn Laws étaient le seul obstacle à la paix sociale et à la prospérité économique. Les tentatives pour faire adopter par les meetings des résolutions en faveur de l'abrogation et l'opposition des ouvriers à ces
sollicitations prouvent que la Ligue a cherché à mettre à exécution ses desseins.
Dès le 13 Août, la Northern Star découvre le jeu des libre-échangistes :
" Les ouvriers, dit-elle, ont cessé le travail pour résister aux réductions qu'on essaie d'opérer de nouveau sur leurs salaires qui sont déjà des salaires de famine ; mais ces réductions sont le résultat d'une conspiration des grands employeurs pour pousser le peuple à la folie ; ils comptent profiter de l'état de terreur et d'alarme qu'engendrera cette frénésie pour arracher au ministre l'acceptation de leur plan chéri, l'abrogation des lois sur les céréales. La tentative fait par les patrons confédérés pour prouver qu'une misère générale existe n'a pas été sans intention. Regardez bien les hommes qui proposent les réductions. Qui sont-ils et que sont-ils ? Membres de la Ligue contre les Corn Laws, avocats de l'extension du commerce ! Chaque jour qui succède à l'autre apporte une nouvelle preuve de l'infamie inhérente aux misérables classes moyennes, de leur hostilité aux intérêts des masses, de leur haine de la justice et par conséquent de l'absurdité des doctrines préconisées par l'ex New Move et la Ligue expirante qui fait profession de désirer un rapprochement des classes moyennes et des classes laborieuses. "
La Northern Star profite des agissements des patrons ligueurs pour compromettre aux yeux des Chartistes le mouvement du suffrage complet et pour reprendre la thèse de l'irréductible antagonisme entre les classes ouvrières et les classes moyennes ; et, le 20 août, elle précise encore ses accusations :
" Nous répétons que les membres de la Ligue ont causé tout CCS troubles. Ils sont au fond de tout. Il y eut dernièrement à
Londres une conférence des délégués de l'Anti Corn Law League. Pendant cette conférence M. O'Connor entra en rapports avec M. Acland, l'agent stipendié de la Ligue, qui lui dit : " Je vous dirai confidentiellement que l'objet du meeting actuel de la Ligue à Londres est d'examiner l'opportunité d'un arrêt du travail dans toutes les usines à jour fixé, et cela se fera. "
Le 29 juillet à cette conférence, M. Finch, de Liverpool, déclare :
" La Ligue et les associations contre les monopoles sont assez fortes avec l'aide des charbonnages pour forcer l'aristocratie en moins d'un mois à abolir les Corn Laws et à accorder la Charte au peuple. Que les mineurs des houillières sur tous les points du royaume cessent le travail pendant un mois et la chose sera faite. "
Le 2 Août M. Alderman Chappell : il apparaît que la seule mesure à laquelle les manufacturiers peuvent recourir maintenant est de fermer leurs manufactures.
La Northern Star rapporte ensuite cette phrase du Sunday Times du dimanche précédent :
" Nos lecteurs savent probablement que le projet d'arrêter les usines le même jour a pris naissance dans ce journal et que nous avons persisté à considérer ce moyen comme le seul qui puisse amener l'abrogation de la loi sur les céréales. L'Anti Corn Law League étudia la proposition à plusieurs reprises et des allusions y furent faites de temps à autres par différents orateurs ; mais elle fut universellement rejetée comme une mesure qui paraîtrait excessivement dure aux ouvriers eux-mêmes ? " " Ils rejetèrent le projet, ajoute la Northern Star, mais non pas le moyen indirect de la réduction des salaires ; or toutes les réductions de salaires qui ont été tentées depuis deux mois dans les manufactures l'ont été par des patrons, partisans de l'abrogation. Montrez-nous un
tory ou un patron conservateur qui ait tenté une semblable réduction. Nous croyons que ce serait impossible. Reportez-vous également à la lettre de notre correspondant de Preston, rappelez-vous que ce sont deux délégués d'Ashton (la ville où la première grève a commencé), envoyés aux camarades de Preston pour les décider à se joindre à eux, qui déclarent publiquement que les classes moyennes leur ont fourni les moyens d'aller à Preston. Considérez ces faits et demandez ensuite comment il se trouve que les classes moyennes soient éprises maintenant des grèves au point de payer des délégués pour aller en fomenter sur tous les points du pays. Le fait est que la grève commença à Ashton et que la raison ostensible de cette grève fut la tentative de réduction des salaires faite par M. Bailey, le partisan de l'abrogation. Il y a un autre fait à noter, c'est qu'aussitôt que la grève a commencé, six personnes ont été envoyées dans les autres villes du Lancashire et les dépenses ont été payées avec de l'argent fourni par des manufacturiers et des boutiquiers appartenant à cette ville."
Le 27, SOUS la signature de Hill, la Northern Star répète son accusation : " chaque courrier nous apporte une nouvelle confirmation du fait que l'Anti Corn Law League est au fond de tous les agissements qui se rapportent à la grève. Ses émissaires sont à l'ouvrage, ses agents trouvent de l'argent pour envoyer des délégués de tous les côtés afin d'induire les travailleurs à se joindre aux hommes d'Ashton et de Manchester et à quitter les ateliers ".
A cette thèse fortement appuyée sur des faits non démentis, l'Anti Corn Law League répond assez faiblement par la plume de son historien que ce ne sont là que légendes forgées par la
presse tory. Il est vrai qu'au meeting libreéchangiste du 25 août, à Manchester, Cobden déclare bien au nom du Comité de l'Anti Corn Law League et jure sur son honneur d'homme et sur sa réputation d'homme politique et de citoyen qu'il n'y a pas " l'ombre d'une ombre " de vérité dans l'accusation dirigée contre la Ligue ; que ce grief n'a été fabriquée que "dans l'espoir désespéré qu'il déconsidérerait moralement la Ligue ". Ce démenti paraît insuffisant en présence des arguments apportés par la Northern Star et qui ne sont réfutés ni par Richard Cobden ni par Archibald Prentice. Aussi, quoiqu'on puisse penser qu'il avait intérêt à charger la Ligue pour dégager sa responsabilité et celle des Chartistes dans les grèves, Feargus O'Connor semble résumer exactement les faits dans la lettre publiée par la Northern Star du 20 août, lorsqu'il dit que les grèves sont l'œuvre des patrons libreéchangistes qui les ont provoquées non par un lock-out direct, mais par des réductions de salaires. Sans doute les Chartistes ont songé à une utilisation du mouvement gréviste, mais, à quelques exceptions près, les leaders Chartistes ont eu un rôle pacificateur et ont cherché à empêcher le peuple de commettre des excès et des attentats à la propriété. Telle a été incontestablement l'attitude de Feargus O'Connor, sincère cette fois en parlant de force morale par
suite de la répugnance et de la peur que lui inspira la grève :
" Je vous ai déjà depuis longtemps mis en garde contre les tentatives de l'Anti Corn Law League pour porter la puissance des machines jusqu'au point où la guerre en résulterait. Ils l'ont fait. La Ligue craignait le démenti qu'une bonne récolte et les effets du tarif de Robert Peel auraient donné à leur panacée du libre-échange. Les membres de la Ligue étaient désireux de désappointer tout espoir d'amélioration qui ne s'appuirait pas sur leurs propres mensonges et ne serait pas mis en œuvre par leurs propres amis. Rappelez-vous qu'Acland m'informa à Halifax de la conspiration ; que Janton et les Diables de la Conférence contre les Corn Laws conseillèrent le soulèvement et l'émeute et que le Sun et tous les organes révolutionnaires trompetèrent ce conseil peu naturel avec une joie déplacée. Si j'ai à vos yeux quelque valeur et si mon nom n'a pas perdu son prestige habituel, je vous dis : saisissez l'occasion que la faction (libreéchangiste) vous offre de conquérir votre Charte. Et, quoique je sois resté seul en 1839 à m'opposer à la grève générale, fusse je encore seul aujourd'hui, je dirai : " Hommes de chair et de sang, ne vous inclinez jamais devant le sceptre infâme des propriétaires de machines ; je n'aurais pas conseillé, je n'aurais pas encouragé la grève actuelle si elle vous avait été suggérée comme un moyen de faire avancer la Charte et si le peuple en avait été l'auteur. Mais, comme nous avons été attaqués dans nos pacifiques positions, vous n'avez pas d'autre alternative que de vous incliner ou de résister à la volonté des tyrans. Voulezvous agir ainsi d'après mes inspirations et croire que votre attitude pacifique et votre virile résolution réaliseront ce que votre force physique ne réussirait pas à accomplir } Ne répandez pas le sang, ne détruisez pas des vies humaines, n'attentez pas à la propriété. Au nom du Ciel, montrons ce que la force morale est capable d'accomplir. "
Que les grèves d'août 1 842 aient répondues
aux secrets désirs des patrons ligueurs prêts à profiter de la misère et de la colère de leurs ouvriers comme d'un argument en faveur de l'abrogation et comme d'une arme contre le gouvernement de Robert Peel ; et même que les entrepreneurs libre-échangistes aient accentué et exagéré la baisse des salaires pour provoquer ces grèves, c'est probable et c'est même à peu près démontré ; mais ce qui est tout à fait certain, c'est que ces grèves ont eu pour cause immédiate les conditions du travail et non la Charte et qu'elles sont le produit de la révolte instinctive des travailleurs contre la dépression des salaires qui s'était faite de plus en plus profonde, surtout depuis 1840.
Les leaders chartistes n'ont pas été à l'origine des grèves, certains même ont eu peur et ont essayé de jouer un rôle pacificateur et, lorsque, entraînés par leurs troupes, ils essayèrent de leur donner satisfaction en publiant des adresses et en tentant une systématisation tardive des tendances politiques qui s'étaient mêlées aux manifestations des grèves, celles-ci, qui avaient atteint leur apogée avant la Conférence chartiste du 17 aoûtjétaient déjà dans leur déclin.
Rien n'éclaire mieux le caractère originaire de ces grèves que le plaidoyer de Richard Pilling devant le jury de Lancaster,en mars 1843. Richard Pilling, qui a été appelé le père du
mouvement gréviste, met en lumière le fait que le mouvement du mois d'août 1 843 a été une révolte contre la misère, une réaction contre la continuité des chômages et surtout contre les réductions de salaires qui ont suivi la crise de 1837. Son témoignage, à nos yeux, a une telle importance et une telle signification que nous reproduirons ici presqu'entièrement ce plaidoyer en en respectant le désordre et l'abandon. Sans doute pourrions-nous nous contenter d'en résumer toutes les affirmations essentielles; mais combien, par là, enlèverions-nous de force aux raisons par lesquelles Pilling illumine les causes profondes des grèves du mois d'août et combien de beauté aux discours sans ornements de ce pauvre tisserand. Surtout combien perdrionsnous, si la figure pure et puissante de ce Richard Pilling ne surgissait dans la simplicité tragique de ses paroles ! Quelle sécheresse qu'un commentaire quand le document tout palpitant encore de vie vous découvre quelque chose de plus encore qu'un aspect nouveau et complémentaire de la psychologie chartiste et quelle prétention sacrilège de la part de qui croirait remplacer par une analyse les paroles vibrantes d'émotion contenue, la volonté de ne s'abandonner à aucune exagération, toutes nuances précieuses et qu'une traduction textuelle peut seule ne pas trahir.
La physionomie de Richard Pilling manquerait vraiment à notre série de portraits chartistes parmi lesquels elle a sa place originale. A côté même de Richard Marsden et de Robert Lowery, elle ne fait pas double emploi : les deux conventionnels sont des expressions moins fidèles et moins vraies de la misère ouvrière parce que les circonstances les ont amené àjouer un rôle politique qui a altéré leur type primitif ; ils sont devenus des leaders chartistes et ils ont fini par être, pourrait-on dire, plus chartistes qu'ouvriers. Au contraire Richard Pilling, " ce vétéran de l'humaine misère ", n'est pas un leader et il est plus qu'un figurant ; il représente, mieux qu'aucun autre, l'ouvrier chartiste parce qu'il reste, dans sa simplicité malgré ses opinions politiques, plus ouvrier que chartiste :
" Messieurs les jurés, il a été dit par l'un des témoins que j'étais le père de ce grand mouvement, que j'étais le père de ce mouvement de révolte. S'il en est ainsi, punisséz-moi et laissez les autres s'en aller libres. Mais je le dis, ce n'est pas moi qui suis le père de ce mouvement, mais la Chambre. Nos adresses lui ont été présentées et elle n'a pas fait justice à nos griefs. Et là seulement est la cause. Le premier témoin est un homme du nom de Wilcox : il dit être allé à un meeting où il vit un placard en tête duquel se trouvait cette inscription : Voici le jour des comptes qui approche... Or c'est une habitude, dans les districts manufacturiers, de mettre quelque chose qui frappe, en tête d'un placard, afin d'attirer les regards des ouvriers. Les ouvriers se lèvent tôt, se couchent tard et n'ont pas de temps à perdre. Certains d'entre eux ont à faire des milles à pied pour
leurs repas et on leur prend 3 pences, s'ils ne sont pas de retour à l'heure. C'est pour les faire lire que les placards portent en tête des formules d'attraction.
Messieurs, j'ai à peu près 43 ans. La nuit dernière, on m'a demandé si je n'en avais pas soixante; mais, si j'avais été aussi bien traité que d'autres, au lieu de paraître 60 ans, j'en paraîtrais environ trente-six. Je me suis destiné au métier de tisserand à la main vers l'âge de dix ans — en 18 10. La première semaine que j'ai travaillé, je gagnais 16 shillings par semaine au métier à la main. J'ai continué mon métier jusqu'en 1840 Alors j'étais le père d'une famille composée d'une femme et de trois enfants. En 1 840, je n'ai pu gagner en réalité la dernière semaine que j'ai travaillé et j'ai travaillé dur, je n'ai pu gagner que 6' 6** ; mais j'étais obligé d'aller à la fabrique que je haïssais jusqu'au fond de mon cœur et d'y travailler pour 6" 6'' par semaine ou de devenir un pauvre assisté. Mais bien que, haïssant le Factory System, néanmoins plutôt que devenir un pauvre vivant des secours de la paroisse, je me soumettais. Je ne fus pas longtemps à la fabrique sans m'apercevoir des mauvais effets de ce système maudit, car c'est un système qui plus que tout autre conduira le pays à la ruine s'il n'est pas modifié. J'ai lu quelques discours de feu M. Sadler, et j'ai lu de nombreuses lettres de ce noble roi du Yorkshire Richard Oastler ; j'ai lu nombre de ses lettres et je suis devenu un partisan du Ten Hours'Bill. J'ai continué à soutenir la nécessité du Ten Hours'Bill jusqu'à l'heure actuelle et, aussi longtemps que j'aurai un jour à vivre, je défendrai le Ten Hours'Bill. Après sept ans de travail à la fabrique, une réduction commença à se glisser dans les salaires ; j'habitais Stockport. Il y avait toujours certains maîtres qui désiraient donner des salaires moindres que les autres. Voyant que ce serait un mal et sachant que ce serait nuisible aux maîtres, aux propriétaires de cottages ouvriers et aux cabaretiers, sachant que tout dépend des gages du travailleur, je devins un opposant à la réduction des salaires jusqu'au fond de mon âme, et, tant que je vivrai, je continuerai à maintenir le taux des salaires de toutes mes forces. Parce que j'avais pris cette attitude à Stockport et parce que j'avais pu empêcher de nombreuses réductions, les maîtres
s'unirent comme un seul homme contre moi, et ni moi ni mes enfants ne pûmes trouver une journée de travail. En 1840 il y avait une grande grève à Stockport à laquelle je pris une part importante. Nous restâmes eh grève huit semaines. Nous étions debout chaque matin de cinq à six heures. Plus de six mille tisserands à la machine prirent part à la grève. Nous avions nos processions. Nous allions à Ashton, à Hyde et à Dukinfield en processions. Nous eûmes aussi nos processions à Manchester et dans toute la région et on nous laissa tranquilles. Personne ne se mêla de nos affaires, personne ne nous insulta. A cette époque, on ne nous dit jamais que nous faisions quelque chose de mal. Considérant que l'Acte du Parlement qui fut adopté lors de l'abrogation des lois contre les coalitions en 1829 me donnait le droit d'agir ainsi, je pensais qu'en qualité d'anglais et d'ouvrier, j'avais de par cet Acte le droit de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour maintenir le taux des salaires. En 1840 les maîtres des manufactures, au nombre d'une quarantaine, eurent une réunion et ils conspirèrent ensemble — car, s'il y a conspiration d'un côté, il y a conspiration de l'autre — et ils nous notifièrent une réduction de i** à la pièce. Quelques-uns pensent que un penny est une petite réduction ; mais cela monte à 5 semaines de gages par an : cela fait 2* 6^ par semaine. Ainsi par cette réduction ils volaient à chaque ouvrier cinq semaines de salaires.
Je savais que le résultat en serait nuisible aux maîtres des manufactures eux-mêmes. Ma prophétie s'est accomplie. La moitié d'entre eux a fait faillite et l'autre moitié est insolvable. Lorsqu'ils nous donnèrent avis de cette réduction, ils dirent : " Blackburn, Preston et tous les districts manufacturiers paient moins que nous, et nous ferons tous faillite si nous ne baissons pas nos prix au niveau de ceux de Blackburn. " Quel a été le résultat.? Hyde, Ashton, Staleybridge, Bolton, Wigan, Warrington, Preston, Blackburn firent une réduction. L'autre année, toutes les villes des districts manufacturiers firent une nouvelle réduction. Non contents de cette réduction, à peu près douze mois après, ils nous prirent un autre penny à la pièce, en outre enlevant 2 shillings aux fileurs à métier continu qui n'avaient seulement que 9 shillings par semaine et i' 6*^ aux cardeurs qui
n'ont que 8 sh. par semaine et ainsi de suite. Lorsqu'ils enlevèrent l'autre penny à la pièce, je fis faire grève à tous mes camarades et nous fîmes de nouveau le tour des districts manufacturiers et parvînmes à remettre les choses au niveau.
Les manufacturiers de Stockport se réunirent de nouveau et dirent : " Nous ne pouvons lutter contre la concurrence de Blackburn et de Preston et nous devons réduire encore les salaires ". Et voilà le chemin par où à la fin, de réduction en réduction, ils nous amèneront à devenir tous des indigents à la charge de l'assistance publique. Messieurs, j'allai à Ashton. Mes deux fils et moi travaillons alors à la fabrique pour i" 1/2'' la pièce ; soit, à raison de 30 pièces par semaine, £ 1 11*3''. Lorsque Stockport eut réduit, mon patron nous réduisit d'i** à la pièce, puis de ijz'^. Je ne le blâme pas, il ne faisait que suivre les autres. Si un employeur opère une réduction, les autres doivent réduire aussi. Ils ont tous à se faire concurrence sur le même marché et, si l'un à un certain prix a i'' de profit et l'autre seulement 1/4'', celui qui n'a qu'un 1/4**, fera faillite. J'étais dans une triste situation, ayant une femme et sept enfants à nourrir, et seulement trois de nous gagnant leur vie, comme je vous l'ai dit. Mes gages à cette époque (il y a deux ans et demi) étaient 31*'* 3"^. Le patron réduisit donc d'i*^ par pièce. J'avais à payer i' é** de chauffage ; 3*^ pour mon loyer ; 6^ pour le savon et 2' pour l'habillement, ce qui me laissait tout compte fait à peu près 20 shillings pour la nourriture ; ce penny réduisit mon salaire de 2' 6''. Peu après il réduit de ijz^ à la pièce, ce qui fait une réduction d'i' 3* par semaine. Quinze mois après, le patron enlève encore i**, puis 1/4'' et, à la fabrique où nous travaillons, nous fîmes grève contre cette réduction d'1/4^. Trois hommes qui avaient fait grève furent renvoyés à la reprise du travail. Je n'ai aucune honte à déclarer que je fis tout ce que je pus avec d'autres pour empêcher la réduction. Nous le fîmes et il n'y eut jamais aucun bien fait aux ouvriers, aux maîtres ou aux propriétaires des cottages dont quelqu'un n'ait eu à souffrir et, si je suis déclaré coupable d'avoir fait de mon mieux pour défendre les intérêts de ceux que j'aime, je me réjouirai néanmoins en considérant que mes efforts ont empêché une réduction qui eût
été nuisible à tant d'individus. La Paix, la Loi et l'Ordre étaient notre devise et nous agissions d'après cette devise. A Ashton under Lyne, il n'y eut pas un penny de dommage fait à la propriété, bien que nous fûmes six semaines en grève.
Monsieur le Juge et Messieurs les Jurés, c'était alors pour moi une dure chose que de me nourrir moi-même et ma famille. Mon fils aîné qui avait 1 6 ans était tombé malade de consomption à Pâques et il avait dû abandonner le travail. Nous étions alors réduit à toucher 9 3/4* à la pièce, ce qui avait abaissé nos salaires à 16 sh par semaine. C'était tout ce que j'avais pour vivre, avec une famille de neuf personnes ; et 3' par semaine à donner pour le loyer, et un fils malade étendu sans secours devant moi. De retour à la maison j'ai vu ce fils {ici 'Pilling est incapable de continuer pendant un moment'). J'ai vu ce fils étendu sur son lit et sur son oreiller, se mourant et n'ayant rien à manger que des pommes de terre et du sel. Maintenant, Messieurs les Jurés, mettez-vous vous même dans cette situation et demandez-vous ce que vous pourriez éprouver en voyant votre fils malade — un fils qui avait travaillé douze heures par jour pendant six ans dans une fabrique, un brave garçon et un travailleur, — je vous le demande, Messieurs, quels seraient vos sentiments, si vous voyez votre fils sur son lit et sur son oreiller presque mourant, sans aide médicale et sans même aucune des premières nécessités de la vie. En vérité, je me rappelle quelqu'un allant à la maison d'un gentleman d'Ashton demander une bouteille de vin pour lui et recevant cette réponse : " Oh ! c'est un chartiste, il n'y en a pas pour lui. " Oh un tel procédé de la part des riches ne convaincra jamais les chartistes qu'ils ont tort. Messieurs les Jurés, mon fils mourut avant le commencement de la grève et tels étaient les sentiments des gens d'Ashton à l'égard de ma famille qu'ils réunirent 4 livres pour son enterrement. Messieurs les Jurés, c'est dans ces circonstances qu'il m'arriva d'aller à Stockport, excité, je l'admets, par la perte de mon fils et en même temps par une réduction de 25 "/(,, car, je veux bien le reconnaître et vous le confesser, Messieurs les Jurés, plutôt que de vivre pour souffrir une autre réduction de 25 "/j,, j'aurais mis fin à ma propre existence. Telle était mon intention.'
L'origine première de la grève est donc bien dans les réductions de salaire : dès le 2 octobre 1 841, le McDoualPs Chartist Journal and Trades Advocate déclare que la moyenne journalière dont disposent par tête 507 familles d'Hyde, dans le Cheshire, varie, entre 3d 3/4 et id 3/4. Pendant l'hiver de 1842, les plaintes sont générales : ce sont de nombreuses maisons en faillite, des usines fermées, des chômages douloureux, une grande misère. A Manchester, 116 usines s'arrêtent, 2,000 familles sont réduites à une indigence telle qu'elles ont dû mettre en gage leurs lits, 12.000 familles reçoivent les secours de l'assistance et des milliers vivent de charités. A Bolton, sur 50 usines, 30 ont cessé le travail et 6.995 personnes ont des salaires moyens de treize pences par semaine. A Rochdale, à Wigan, à Coventry, à Paisley, à Glascow même misère et mêmes souffrances. Le blé vaut 6^ shillings le quarter et le droit sur le blé étranger est de 24s 8d par quarter. La Chartist Circular du 26 février 1842 évalue la réduction des salaires depuis 1 83 1 à 20 °/o pour les tisserands de coton et la Northern Staràw 14 mai parle " de la misère effroyable des tisserands à la main de Carlisle " et des grands meetings de protestation qui ont suivi une nouvelle réduction de leurs salaires ; elle dit que partout dans toutes les industries on se trouve en présence de baisses de salaires
et de chômages. Le 27 août, le même journal donne, pour les différentes catégories d'ouvriers de la ville de Stockport, la réduction moyenne du salaire hebdomadaire depuis 1840 : les fileurs au waterframe ont perdu 12 shillings par semaine et les fileurs à la mule jenny 7 shillings ; les ouvriers apprèteurs (pour métiers mécaniques) 10 shillings ; les fileurs à métier continu 2 sh. 2 d. ; les ourdisseurs 10 sh. ; les terrassiers ou ouvriers travaillant hors de la fabrique 6 sh. ; les cardeurs, dévideurs de laine cardée et aiguiseurs 4 sh. 6 d. ; les ouvriers briquetiers 6 sh. ; les surveillants des métiers mécaniques 9 sh. ; les cardeurs 5 sh. ; les ramasseurs de chiffons et d'os 3 sh. 6 d.; les dévideurs 3 sh.; les ourdisseurs d'ensouple 3 sh. Des baisses successives ont accompagné et suivi la crise de 1837a 1839, et, depuis 1840 surtout, la dépression économique a engendré des souffrances que décrit ce brave ouvrier tisserand de façon si émouvante. Avec quelle simplicité pathétique aussi Richard Pilling va faire le récit de cette grève qu'il a vécue et dont il a tracé, sans prétentions scientifiques, l'histoire vraie :
" Venons-en maintenant au fait du procès. Je vais vous dire l'origine de la grève. Bien que trois hommes aient été renvoyés pour avoir pris une part active dans la grève, mon maître ne me renvoya pas en raison de la maladie de mon fils ; et je crois que ce ne fut pas mon maître qui renvoya ces hommes, mais quel-
qu'un de ses favoris, de ses régisseurs. Le crieur public fut envoyé aux alentours afin de créer de la sympathie pour ces hommes. L'un d'eux avait une femme et quatre enfants et rien pour subsister ; un autre avait une femme et deux enfants et rien pour vivre; et le troisième était un célibataire. Vers ce temps, à un ou deux jours près, M. Rayner d'Ashton avait donné avis qu'il ferait une réduction de 25 "/„. Les travailleurs d'Ashton et des environs furent si indignés que, non seulement ceux qui étaient chartistes, mais tous de toutes opinions s'assemblèrent ; une pièce qui contiendrait mille individus fut remplie à en suffoquer et il n'y eut qu'une seule voix dans le meeting pour déclarer qu'il ne servait à rien d'essayer de lever une souscription pour les autres, mais qu'il fallait faire grève. Et voilà justement comment la grève commença ; elle éclata en une minute d'un bout de la salle à l'autre ; Whigs, Torys, Chartistes, Radicaux honteux et tous autres. Alors on pensa qu'il fallait nommer un comité pour publier le placard en tête duquel se trouvent ces mots " Le jour des comptes approche " ; mais si l'attorney général avait lu la fin aussi bien que le commencement de ce placard, il aurait vu qu'il n'y avait pas un seul mot politique. Regardez la fin ; produisez-le et vous verrez qu'il n'y a rien qui touche à la politique dans ce placard. L'entête : " Voici que le jour des comptes approche " a été mis là comme attraction ; et, si ma mémoire ne me trompe pas, je crois en vérité que Wilcox est justement l'homme qui a suggéré cette inscription, et non moi, comme il l'a dit. Mais il est plus rusé que moi. Il a été trouver Sir James Graham ou lui a écrit une lettre et maintenant il est au banc des témoins contre moi. Ce placard déclarait que, si une autre réduction était proposée, nous cesserions le travail jusqu'à ce que nous ayons un salaire équitable pour une journée normale de travail, mais il n'était pas fait allusion à la Charte. Cette adjonction a été ajoutée par le témoin. Une autre résolution était que la réduction des salaires était nuisible à toutes les classes de la société. Cela fut fait à un meeting où il y avait 15.000 personnes présentes, et la population totale est seulement de 25.000. Presque tout Ashton était là : boutiquiers, cabaretiers, fileurs, hommes de loi (non, pas les hommes de loi qui vivent sur les
salaires des autres et n'avaient rien à faire là). Tous étaient à ce meeting. Presque tous les ouvriers étaient là. Tous levèrent la main en faveur de ces résolutions. Les discours montrèrent principalement les effets malheureux du machinisme lorsqu'ils ne sont accompagnés d'aucune protection du travail. Messieurs les Jurés, si je devais vous dire ce que je sais personnellement de certains maîtres vous seriez étonnés. Un patron à Stockport, qui il y a dix ans avait cinquante hommes employés à ^ i 5* par semaine a maintenant la même quantité de travail faite par dix hommes à ;^ i par semaine. Je connais un autre cas où le travail est entièrement fait par des métiers mécaniques, je connais un endroit où 40 apprêteurs étaient employés et où maintenant tout le travail se fait par la machine. Bien! nous fîmes grève pour empêcher une réduction et quand Rayner vit l'esprit du meeting, il retira sa réduction. Une réunion eut lieu alors à Staleybridge et tous retirèrent leur réduction excepté Bayley. Maintenant, s'il est un homme qui devrait être ici au banc des accusés, c'est bien cet homme. S'il avait retiré la réduction, il n'y aurait pas eu de grève ; les ouvriers auraient joyeusement fêté, comme un glorieux succès, le retrait de la réduction. Une réunion fut aussi tenue à Hyde et les ouvriers d'Hyde déclarèrent que, si les maîtres essayaient de faire une autre réduction, ils se mettraient en grève. Il en fut de même à Droylsden. Telle est l'histoire de la grève. Je tiens à déclarer au jury et aux personnes assemblées ici que, sans cette dernière lutte, des milliers d'hommes seraient morts de faim, car le cri des manufacturiers était " Nous réduirons leurs salaires ; les travailleurs se font concurrence et nous pouvons faire ce qu'il nous plaît et agir selon notre bon plaisir." Voilà de quels sentiments ils étaient animés. Mais je ne suis pas un de ces hommes qui, comme les Irlandais, vivent de mauvaises pommes de terre et je ne voudrais pas être, comme un serf russe dégradé, vendu avec la terre. Je demande à voir le peuple d'ici bien élevé, et, si un homme a les moyens dans sa poche, il fera instruire ses enfants ; et, lorsqu'un jour le peuple sera bien instruit, alors la Charte deviendra la loi du pays. Monsieur le Juge, Messieurs les Jurés, j'ai vu, dans la fabrique où j'ai travaillé, des femmes et des mères travaillant du matin au soir.
avec un seul repas et un enfant qu'on leur apportait pour l'allaiter deux fois par jour. J'ai vu des pères de famille venant le matin et travaillant jusqu'à la nuit et n'ayant qu'un repas ou deux au grand maximum. Tel était l'état dans lequel nous étions à l'époque de la grève. Par suite des chômages, des bas salaires, avec peu de nourriture, oppressions sur oppressions, détresse sur détresse, le peuple à la fin était épuisé tout à la fois en force, en ressources et en patience. Et les ouvriers étaient pour ainsi dire joyeux que le temps fut venu d'opposer quelque résistance aux manufacturiers.
Quel a été le résultat .? Après ces réunions publiques, des placards furent rédigés par les Comités et, je ^ais vous en lire un qui vous montrera que nous avons tout fait ouvertement et honnêtement, tout ce que nous considérions comme strictement légal :
"La 'Voix du peuple est la njoix de Dieu. "
" Aux maîtres et aux commerçants d'Ashton under Lyne et des environs :
" Nous, les ouvriers d'Ashton, assemblés en meeting, considérons comme un devoir de vous dire publiquement que, par suite des bas salaires et de beaucoup d'autres choses, telles sont nos souffrances que nous ne pouvons les supporter plus longtemps sans résistance. Par suite nous désirons que vous nous donniez les mêmes prix qu'en 1 840. Si vous ne pouvez pas nous les donner, il est temps que vous tous ensemble teniez une délibération générale afin de trouver les raisons pour lesquelles le travailleur ne peut pas être suffisamment rénuméré de son travail, car une maxime divine dit que tout travailleur mérite un salaire. Nous sollicitons la coopération de toutes les classes de la société pour empêcher la ruine totale de notre commerce et la ruine de l'Empire Britannique... "
Après quelques autres remarques, le placard continue : " Le gouvernement de notre pays semble résolu à ne rien faire pour empêcher la ruine générale qui est proche ; il affecte de croire que la détresse du peuple et les embarras des classes moyennes ne sont pas aussi grands qu'on les lui a représentés. Que les boutiquiers lisent l'exposé suivant. " Le placard continue en déclarant que les
intérêts des boutiquiers et ceux des classes ouvrières sont les mêmes et montre que, par suite de la réduction des salaires, L. 140.400 ont été prises dans les poches des ouvriers et dans les caisses des boutiquiers pendant onze mois.
Tel est, Messieurs, le terrible placard dont la poursuite a montré l'entête, mais non la fin. Ce placard fut envoyé par paquets au procureur général et maintenant celui-ci ne peut pas en produire un seul exemplaire. Mais, si la Charte avait été au haut du placard, vous en verriez des centaines :
" Que nous réussissions ou non, nous aurons la satisfaction de savoir que nous n'avons rien réclamé que de raisonnable et de juste,
" Nous demandons un prix uniforme pour tous les districts et c'est l'intérêt des maîtres que nous l'obtenions afin que l'un ne puisse pas vendre au dessous du prix de l'autre sur le marché. On parle beaucoup de surproduction ; on dit que le marché est engorgé ; afin d'y porter remède, faites nous travailler seulement dix heures par jour et nous sommes sûrs que cela diminuera la somme des marchandises sur le marché. La consommation intérieure sera aussi considérablement augmentée par l'accroissement des gages des travailleurs.
Signé " Les ou-vriers de Ashton under Lyne John JVilliamson imprimeur. "
Le document dont se sert Richard Pilling pour sa défense prouve que les causes de la grève sont bien d'ordre économique, et les remèdes proposés par le placard manifestent une façon curieuse de comprendre la question de la surproduction : l'accroissement des salaires augmenterait la consommation intérieure des classes laborieuses et la réduction des heures de travail diminuerait l'encombrement des marchandises sur le marché. C'est là sans doute la solution
classique adoptée par le socialisme et par le syndicalisme ; il est intéressant d'en voir apparaître une expression aussi précise dans ce placard de
" Messieurs les Jurés, après avoir envoyé le placard, les délégués s'assemblèrent et envoyèrent des députations auprès des maîtres pour demander leur coopération à la réduction des heures de travail à dix heures par jour ; nous leur demandions d'adopter des règles telles qu'aucune maison n'aurait eu d'avantages qui lui permissent de vendre au dessous des autres. Nous disions : " Etablissez des principes d'honneur ; que tous les maîtres fassent travailler dix heures par jour et mettent un terme à toutes les réductions de salaires et à toutes les grèves. " Quelques uns dirent qu'ils étaient prêts à agir ainsi, mais d'autres firent opposition...
Le 20 Août, nous eûmes une réunion de délégués de tous les métiers des districts manufacturiers afin d'établir une liste de prix à soumettre aux maîtres. Cela suffit à prouver que l'esprit public était fermement résolu à obtenir une hausse de salaire. Nous mîmes une insertion dans le Manchester Guardian. Nous tentâmes une démarche auprès du secrétaire des industriels de Manchester afin de savoir s'ils consentiraient à réduire les heures de travail à dix heures et à donner les salaires de 1840. J'étais de la députation qui vint trouver Sir Thomas Potter pour lui demander de servir d'intermédiaire entre nous et les maîtres et d'obtenir pour nous les salaires de 1840. Il nous dit que, n'étant pas un manufacturier lui-même, il serait suspecté s'il intervenait et préféra que nous nous adressions à M. Brotherton. Nous allâmes chez celui-ci, mais il n'était pas à la maison. Lorsque l'insertion du Manchester Guardian parut, demandant aux maîtres une entrevue avec nous, nous arrivâmes à cette conclusion qu'il fallait publier notre résolution et une liste de prix.
Messieurs les Jurés, je ne vous ai pas dépeint, autant que je le pourrais, le système de la fabrique. Beaucoup d'entre vous le connaissent. Je sais un cas à Stockport où un maître, le maire
de Stockport, M. Orrell, emploie 600 personnes et ne permet pas à un seul homme de travailler dans son usine. J'ai vu des maris apportant leurs enfants à la fabrique pour les faire allaiter par leurs mères et apportant à leurs femmes leur déjeuner. J'ai vu cela à la fabrique de Bradshaw, où des femmes sont employées au lieu d'hommes. J'ai fait partie de la députation adressée à M. Orrell et aussi à M. Bradshaw leur demandant de permettre aux hommes de travailler dans leurs usines, mais ils ont refusé. Une femme demanda instamment que son mari fût autorisé à venir travailler à son côté, mais cela lui fut refusé.
Tels sont quelques cas dont j'ai eu l'expérience, mais il y en a des milliers d'autres. Par suite de l'emploi des femmes dans ces conditions, les surveillants, les contremaîtres et autres instruments du maître prennent avec celles-ci les libertés les plus scandaleuses. Si je vous donnais le détail des traits que j'ai vus moi-même de la part d'hommes de cette sorte, vous seriez étonnés que des pères et des maris eussent encore quelques sentiments pour les ouvrières des fabriques, mais vous ne seriez pas étonnés qu'on s'efforçât de réformer le système.
Voilà ce que j'ai fait ; tel est mon crime. Je vais maintenant conclure en lisant le dernier placard et la résolution à laquelle nous arrivâmes :
'* Aux travailleurs et au public en général, nous, les délégués représentant l'industrie du coton, réunis à Manchester le i" septembre 1842, saisissons la première occasion de mettre nos opinions sous vos yeux en ce qui concerne la conduite des maîtres que nous avons priés de se réunir à l'effet de régler le différend existant. Ils ont décliné notre invitation et nous considérons une telle conduite comme absolument injustifiable. Nous y voyons le dessein de conduire le peuple à la famine et au crime, et les boutiquiers à la banqueroute et à la ruine. Travailleurs, nous faisons donc appel à vous afin que vous adhériez à la résolution suivante prise par nos représentants comme le moyen de porter remède à notre misère actuelle. "
Ensuite vient la résolution dans laquelle les ouvriers déclarent leur intention de ne pas reprendre le travail jusqu'à ce qu'ils aient obtenu le prix de 1840.
Messieurs, s'il y a la moindre illégalité dans tout ce que j'avoue, je suis coupable. Il n'y a pas de preuve que j'aie participé à l'arrêt du travail dans aucune fabrique, mais il est avéré seulement que je parlais dans les meetings publics, comme je l'ai fait précédemment et fréquemment à Stockport et ailleurs. Je crois fermement que nous avons le droit d'envoyer des délégués afin de recueillir des souscriptions pour subvenir aux besoins de ceux qui ne travaillent pas. Comme je n'avais jamais été poursuivi pour aucune de ces choses auparavant, je pensais avoir le droit de continuer à faire ces choses ; mais la loi de conspiration paraît étendre ses filets de telle façon que personne ne peut dire qui y échappe. La manière dont l'accusation a ramassé les faits montre qu'elle était dans un mauvais cas. J'ai dit une fois à un homme de loi : " Vous, homme de loi, vous arrivez à tirer beaucoup de choses de rien " et il répondit : " Afin de faire une bonne chose de rien, je tâche de réunir un grand nombre de faits et ensuite je suis sûr d'en tirer quelque chose. " Aussi ont-ils réuni un grand nombre d'accusations contre nous afin, à tout hasard, de s'assurer d'une condamnation. J'espère que, comme Anglais, vous vous mettrez à notre place et, agissant consciencieusement, vous ferez votre devoir comme les Anglais l'ont toujours fait.
Supposez, Messieurs les Jurés, que vous soyez obligés de vivre de la misérable pittance qui nous est donnée comme salaire, et que vous ayez à nourrir une femme et six enfants sans ressources, dont cinq ayant moins de 1 3 ans, quels seraient vos sentiments ? Même si vous m'enfermiez dans un cachot, je ne me soumettrais pas. J'ai une femme énergique, une femme bonne, une femme qui m'est chère, une femme que j'aime et je chéris et j'ai fait tout ce que j'ai pu pour arrêter la réduction des salaires afin d'empêcher cette femme et ses enfants d'être obligés d'aller au workhouse car je hais le secours de la paroisse. Ce sont les salaires que je veux. Je demande à être indépendant de tout homme, et c'est là le principe de tout honnête anglais et j'espère que c'est le principe de tout homme dans cette cour d'assises.
Supposez, Messieurs, que vous ayez une femme et six enfants sans ressources, dépendants pour vivre de votre travail, et suppo-
sez que, réduction de salaire après réduction, il ne vous reste plus qu'à peine la portion prouvée suffisante pour vous assurer les premières nécessités de la vie, et que le samedi soir votre triste épouse n'ait rien pour sa famille ; qu'elle voie ses chers enfants mourant presque faute du nécessaire, et que vous ayez un fils, comme j'en avais un, sur son lit de mort, sans assistance médicale, et rien pour le soutenir, quels seraient vos sentiments ? J'ai été vingt ans tisserand à la main et dix ans dans une fabrique, et je dis sans hésitations que pendant tout ce temps j'ai travaillé douze heures par jour, à l'exception de douze mois pendant lesquels les maîtres de Stockport n'ont pas voulu m'employer ; et plus longtemps, plus durement j'ai travaillé, plus pauvre et plus pauvre je suis devenu chaque année, tant et si bien qu'à la fin je suis presque épuisé. Si les maîtres avaient fait une autre réduction de 25 "jo, j'aurais mis fin à mon existence plutôt que de travailler douze heures par jour dans une fabrique de coton pour manger des pommes de terre et du sel.
Messieurs les Jurés, je remets maintenant mon sort entre vos mains. Quelle qu'ait été pour d'autres la cause de la grève, elle a été pour moi une question de salaire. Et je dis que, si M. O'Connor en a fait une question de chartisme, il a fait des merveilles pour l'étendre à travers l'Angleterre, l'Irlande et l'Ecosse. Mais, pour moi, cette grève a toujours été une question de salaire et de Ten hours' bill. J'ai combattu longtemps pour maintenir les salaires et j'agirai ainsi jusqu'à la fin de mes jours ; et, même enfermé dans les murs d'un cachot, sachant que comme individu, j'ai fait mon devoir, sachant que j'ai été un des principaux bâtons mis dans les rayons de la roue qui ont empêché la dernière réduction de salaire, sachant que grâce à cette grève des milliers et des dizaines de milliers d'hommes ont mangé le pain qu'ils n'auraient pas mangé si la grève n'avait pas eu lieu, je suis satisfait, quelque soit le résultat. Sur ces observations, je vais vous laisser remplir votre devoir. Je ne doute pas que vous ne me laissiez, par votre verdict, retourner à ma femme, à mes enfants et à mon travail. Mon maître m'a dit que, si je revenais, il ne me fera pas d'objection tant que je serai un bon ouvrier. Sur ces remarques, j'abandonne mon sort entre vos mains, espé-
rant avec confiance que vous ne formerez pas votre conviction sur les faux rapports des témoins relativement à la grève, mais sur l'honnêteté et la sincérité de celui qui est devant vous. Et maintenant, Messieurs les Jurés, vous avez l'affaire entre vos mains ; les maîtres ont conspiré pour me tuer et je me suis associé à d'autres pour sauver ma vie. "
Ce plaidoyer emporta l'acquittement.
Une bonne récolte fit la misère moins dure dans les districts industriels; mais la grève eut des conséquences politiques considérables, car elle avait réveillé le vieil antagonisme entre lès classes moyennes et les classes laborieuses,et par là elle devait servir les desseins de Feargus O'Connor.
Cependant rien ne faisait prévoir la rupture qui allait se produire : un grand nombre de sociétés locales Complète Suffrage Associations s'étaient formées ; les promoteurs du rapprochement continuaient leur propagande et leurs démarches en vue de la seconde conférence de Birmingham qui était destinée à sceller l'alliance entre les représentants des classes moyennes et ceux des classes laborieuses. Et même, sur l'initiative de Lovett, une mesure préventive avait été prise pour empêcher les influences hostiles de s'exercer de façon prépondérante sur l'élection des délégués.
Sans doute Feargus O'Connor semblait acquis à l'idée d'union ; ses articles de la Star et surtout l'appui qu'il avait donné à Sturge dans l'élection de Nottingham paraissaient des gages
certains de sa bonne volonté. Mais Lovett connaissait depuis trop longtemps son infatigable adversaire pour se fier absolument à ces manifestations extérieures qui étaient susceptibles d'interprétations diverses pour un esprit averti comme le sien. De plus il lui était revenu que Feargus O'Connor s'était vanté de réussir à assurer la " complète représentation " des classes laborieuses à la prochaine conférence " dût-il dépenser la moitié de sa fortune. " Lovett avait compris qu'en réalité le démagogue voulait, s'il était possible, " mettre la Conférence dans sa poche en y introduisant ses disciples. " Désirant une conférence " sincère " et véritablement choisie parmi les hommes des deux classes, il se demanda comment il pourrait empêcher Feargus de piper les cartes dans la partie qui allait se jouer : " En causant de cette affaire avec des amis, je suggérai l'idée qu'il vaudrait peut-être mieux que la moitié des représentants fussent choisis parmi les électeurs et l'autre moitié parmi les non électeurs, et que, si les uns ou les autres intervenaient dans leurs réunions respectives, l'élection fut nulle. Ce plan étant approuvé, je rédigeai une adresse que j'emportai à Birmingham pour la soumettre au conseil de la " National Complète Suffi-age Union ".
C'est au mois de septembre justement que se réunissait ce conseil pour organiser la seconde
conférence ; celui-ci adopta après discussion le projet de Lovett et publia une adresse " aux réformateurs politiques de toutes les nuances d'opinion :
" L'objet essentiel est de réaliser l'union entre la classe moyenne et la classe ouvrière pour obtenir la juste et égale représentation du peuple tout entier. La conférence de Birmingham doit avoir lieu le 27 décembre, elle doit se composer par moitié de représentants choisis par les électeurs, et par moitié de représentants choisis par les non électeurs. " Naturellement cette méthode ne fut pas approuvée par les O'Connoristes qui profitèrent de toutes les occasions pour dénoncer cette décision comme " antidémocratique et injuste ". La Northern Star du 17 septembre, en publiant l'adresse du conseil de la N.C.S.U., reprend sa campagne de l'hiver précédant contre les promoteurs de l'alliance et les partisans du suffrage complet. Pour montrer que ceux-ci ne cherchent qu'à jeter la division parmi les chartistes et à supprimer le mouvement, elle cite ce morceau du Morning Chronicle : " Nous avons vu avec un vif plaisir les événements tendre à élargir la distance entre les deux tendances des chartistes, et à diminuer le nombre des partisans de la violence et la faction d'O'Connor et augmenter la force de ceux qui tiennent pour Sturge et Lovett. "Et la Northern
Slar rappelle et répète son opinion d'avril 1842:
" Cette Conférence a été projetée sans aucune considération ni aucun souci des intérêts du peuple et dans le simple objet d'en faire un simple instrument entre les mains d'une faction ".
Lovett raconte qu'au lieu de défendre leur résolution et ce " mode équitable et juste de choisir une assemblée délibérante, où la raison et l'argumentation devaient l'emporter sur le pouvoir du nombre, les hommes du suffrage complet cédèrent follement sur ce point important au premier meeting auquel ils assistèrent après la publication de l'adresse. "
Ici encore, comme à la Convention de 1839, comme en 1838, par leur inconsistance qui les amène à céder sans coup férir, les modérés se rendent responsables de l'évolution qui va se faire à leurs dépens. Ils n'ont même plus l'excuse de n'avoir point aperçu le danger ; Lovett, dont le sens politique acquiert chaque jour plus de finesse et de perspicacité, les a avertis et leur a indiqué la décision à prendre ; ils ont su l'adopter ; puis, sans pouvoir effacer les critiques d'adversaires qu'aucune concession ne saurait désarmer, ils donnent à ceux-ci une preuve insigne de leur manque de constance. Leur faiblesse laisse toute liberté à un politique dont les décisions ont autant de promptitude que les vues ont de netteté : " Le résultat, dit Lovett,
fut que Feargus O'Connor commença immédiatement ses préparatifs pour s'assurer une majorité à la conférence, recommandant comme candidats les hommes de son parti dans toutes les villes où il pensait que leur élection pouvait être assurée. " Et la campagne, recommencée par la Star, se poursuivit.
Le I octobre, la Star conseillait au peuple cje n'envoyer aucun délégué à cette conférence qui " n'est qu'une mystification ". Le 22, Hill écrivait : " Prenez garde aux sturgéistes : le parti de Sturge et le parti du Libre-échange sont un seul et même parti .'' " Mais, le 29 octobre, la ville de Birmingham élit ses délégués pour la conférence : Feargus O'Connor est nommé et, avec lui trois autres chartistes de la National Charter Association et deux " Christian " Chartistes. La Northern Star ne parle plus alors d'abstention puisque les chances des O'Connoristes commencent à se manifester très grandes aux élections. L'exemple deLeicester montre les succès obtenus par les partisans d'O'Connor :
" Leicester, dit Thomas Cooper, devait envoyer à la conférence quatre délégués : le parti du suffrage complet voulait que deux délégués fussent choisis par un meeting composé exclusivement de personnes jouissant du droit de vote et il voulait aussi que les électeurs non représentés élussent les deux autres délégués. Mais cette méthode n'était en harmonie ni avec les vues des chartistes ni avec celles des ouvriers. Alors les gens " respectables " se retirèrent et disparurent ; s'ils étaient restés, on aurait
élu, avec Cooper et Duffy, le révérend Mursell et William Baines, tandis qu'on nomma Cooper, DufFy et deux autres chartistes, parce que les gens " respectables " n'avaient pas voulu agir avec nous. Aussi nos délégués chartistes formaient-ils le parti le plus nombreux à la conférence de Birmingham. "
Le 3 décembre, la Northern Star peut écrire avec raison : " La conférence prochaine, alarme du parti de Sturge. " Sachant bien que ses lecteurs ne retiendront que l'éloge et considéreront la critique comme une pure calomnie, elle reproduit un portrait que le Non Conformist du 23 novembre avait tracé de Feargus à la suite de son élection comme délégué de Birmingham à la conférence :
" Rendons lui justice : il a mis au service de la cause une indomptable énergie, une grande adresse, une activité infatigable et, dans un jour néfaste, la doctrine de la force physique. Il a organisé ce qu'il avait trouvé informe et incohérent. Il a créé un instrument qui était également puissant pour le bien et pour le mal, et il l'a employé pour le mal. Par d'amères accusations, par la surexcitation des plus mauvaises passions de la nature humaine, par le dogmatisme le plus intolérable et une insolence qu'aucun esprit ayant la moindre étincelle de virilité ne pouvait supporter, il chassa des rangs du peuple tous les leaders de la classe moyenne, incapable de s'arrêter, semblait-il, jusqu'à ce que l'arène lui restât à lui seul. Il rendit la rupture entre les deux classes irréparable. "
Le jugement, que le Non Conformist porte sur Feargus, est d'une impartialité qui entraîne le journaliste, pour rendre justice à Feargus, à être injuste envers William Lovett et ses amis dont il oublie le rôle prépondérant dans
la formation du mouvement chartiste : car il est inexact de dire que Feargus a organisé ce qu'il avait trouvé informe et incohérent. En réalité, le mouvement chartiste était déjà né, il était déjà organisé lorsque Feargus est venu " mettre au service de la cause une indomptable énergie, une grande adresse, une activité infatigable ". Et l'éloge le plus exact qu'on puisse faire de lui c'est de dire qu'au mouvement naissant il a apporté le concours d'un agitateur admirable. Mais le rédacteur du Non Conformist marque bien tous les griefs que contre un tel homme avaient les chefs du suffrage complet et les promoteurs de l'alliance : c'était en effet Feargus qui avait rendu la rupture " irréparable " entre la classe moyenne et le peuple. C'est lui peut-être qui va encore rendre le rapprochement impossible, c'est donc de lui qu'avant tout il faut parvenir à se débarrasser. L'exclusion de cette personnalité fatale à l'entente apparaissait aux sturgéistes comme la condition préalable et nécessaire de toute alliance un peu durable et il semble bien que, pensant ainsi, ils avaient raison ; mais comment atteindre cette fin si désirée } Le procédé que les sturgéistes inventèrent ne prouve pas de leur part une grande finesse, mais témoigne en revanche d'une méconnaissance très certaine de l'âme des chartistes les plus sympathiques à l'alliance et les plus éloignés de
Feargus O'Connor. Déjà, en renonçant au mode d'élection préconisé par Lovett, ils avaient commis une imprudence ; ils essayèrent de la réparer par une maladresse qu'expliquent surtout les préjugés entretenus contre la Charte par la plupart des hommes de la classe moyenne et même par les plus favorables aux principes démocratiques :
" Trouvant, dit Lovett, qu'ils seraient probablement surpassés en nombre par les O'Connoristes et ayant d'ailleurs un préjugé contre la Charte, ils adoptèrent un plan par lequel ils pensaient se débarrasser de Feargus et de son parti, sans nuire à l'union. Ils demandèrent à deux avocats de Londres de préparer un projet de loi, fondé sur les principes qu'ils avaient adoptés et qu'ils appelèrent le Nowveati Bill des Droits, en ayant l'intention de donner à ce projet la priorité de discussion à la prochaine conférence. Cette conduite ne fut pas seulement imprudente, mais injuste, car bien que Neesom et moi nous fissions partie du conseil de la National Complète Suffrage Union, nous ne fûmes jamais mis au courant de ces agissements jusqu'au jour où me fut montré le Bill imprimé ".
Cette conduite était vraiment inexcusable à l'égard d'un homme, dont la grande valeur et la parfaite sincérité ne pouvaient être mises en doute et dont les actes avaient montré qu'il condamnait la politique de Feargus et qu'il était entièrement acquis au rapprochement. Quelle allait-être son attitude ? Jamais peut-être Lovett ne fit preuve d'une sagesse plus admirable que dans cette circonstance ; pas un instant il ne
songea à sa propre personne, lui qui aurait pu se sentir blessé d'un tel procédé. Il ne pensa qu'à tenter le sauvetage d'une union compromise par les excès des uns et par les fautes lourdes des autres :
" J'exprimai à M. Sturge, dit-il, que je regrettais cette manière d'agir, car je pensais que mettre ce nouveau Bill en opposition avec la Charte, c'était détruire l'union entre les deux classes parce que moi-même et d'autres qui nous étions joints à eux ne pouvions voter pour le Bill des droits en opposition avec la Charte et que je croyais que les classes laborieuses n'abandonneraient pas le document en faveur duquel elles avaient si longtemps combattu pour ce nouveau Bill que le Conseil avait préparé. Ceux de nos amis qui avaient été délégués de Londres se réunirent pour décider ce qu'il vaudrait mieux faire. En voyant le programme de la Conférence, préparé par le Conseil qui demandait la priorité de discussion pour le bill, nous comprimes immédiatement que quelque disciple d'O'Connor proposerait un amendement en faveur de la Charte, amendement que, fidèles à nos principes, nous serions forcés de voter. Il me fut recommandé de faire tout ce que je pourrais pour amener les hommes du suffrage complet à retirer leur proposition (priorité en faveur du nouveau Bill) ou, si je n'y parvenais pas, de proposer un amendement en faveur de la Charte. Par cette attitude, une rupture, qui autrement était sûre de se produire, pourrait peut-être être évitée. "
Lovett va suivre cette tactique décidée à l'avance et faire tous ses efforts pour empêcher la rupture.
La seconde conférence de Birmingham, qui comprenait 374 membres, se réunit le mardi 27 décembre. Joseph Sturge est élu président par
acclamation ; car, dit Thomas Cooper, " pas un seul délégué ouvrier à la conférence ne désirait un autre président " ; et l'admirateur passionné de Feargus ajoute cette appréciation qui vaut d'être méditée :
" Si M. Sturge lui-même ou M. Edward Miall, ou le révérend Thomas Spencer ou le révérend Patrick Brewster de Paisley ou M. Lawrence Hcyworth de Liverpool ou un autre leader du parti du suffrage complet s'était levé dans cette assemblée et avait prononcé des paroles de réelle bonté et de cordiale conciliation, je suis persuadé que, pas même O'Connor lui-même, même s'il l'avait désiré, n'eut pu empêcher cette large assemblée de délégués ouvriers de pousser des cris de joie ; mais il n'y eut aucune tentative pour amener l'union, aucun effort de conciliation, aucune offre généreuse de la main droite de l'amitié. Nous nous aperçûmes vite qu'il avait été décidé de tenir les pauvres chartistes à distance. Nous n'avions pas à nous mettre entre le vent et leur Noblesse. "
Préjugés et mauvais vouloir de part et d'autre, voilà, en effet, un des mobiles les plus certains du conflit qui va éclater entre les deux éléments composant la conférence et prévenus l'un contre l'autre.
Thomas Beggs de Nottingham propose que le Bill présenté par le Conseil de la National Complète Suffrage Union soit pris comme base de la discussion. Mais qu'était donc ce Bill des Droits } se demandèrent aussitôt les délégués ouvriers de la conférence dont Thomas Cooper nous exprime les sentiments de stupéfaction :
" Un document qui avait été rédigé par un avocat sur la demande du parti du suflFrage complet, dans lequel les six points de la Charte étaient compris et quelques propositions faites pour diviser le pays en circonscriptions électorales égales. Mais les chartistes ne savaient rien de tout cela. Et il était absurde et mal à propos de nous demander un vote pour ce dont nous ne connaissions rien. Des exemplaires du nouveau Bill se trouvaient sur les tables. Mais qui pouvait songer à lire et à digérer cette lourde masse de nombreuses pages d'impression en l'espace de quelques heures ou pendant des discours provoquant l'excitation, et ensuite à donner son jugement ? Des murmures de mécontentement et même d'indignation commençaient à éclater lorsque William Lovett se leva et, dominant l'assemblée de toute sa haute taille, avec un hautain regard de défi jeté aux leaders du suffrage complet, il mena, à notre extrême étonnement, l'attaque contre eux. "
William Lovett explique, dans son autobiographie, que tout au contraire il avait pris la parole, non pour mener l'attaque contre les sturgéistes, mais pour empêcher quelque farouche O'Connoriste de le faire d'une façon agressive et, dit-il, pour persuader " mes amis du suffrage complet de la nécessité de retirer cette résolution s'ils voulaient que l'union put être maintenue. J'essayai aussi de leur rappeler que j'avais été amené (à la précédente conférence du 5 avril) à modifier ma résolution relative à la Charte par la promesse (qui m'avait été faite) que les dispositions de la Charte seraient discutées à celle-ci et je les informai que, s'ils n'étaient pas disposés à le faire, je considérerais comme mon devoir de proposer que la Charte du peuple fut
prise comme base de la discussion ". Dans son autobiographie, Lovett ne nous donne que ce simple et modeste résumé de son discours que les récits de la Northern Star du 3 1 décembre et de Thomas Cooper nous permettent de reconstituer ; mais il est probable que l'un et l'autre exagèrent quelque peu la raideur et la sévérité des paroles de Lovett à l'égard des sturgéistes que lui-même affirme avoir voulu persuader et non réprimander :
" Convaincu que l'objet naturel de l'association pour le suffrage complet est d'effectuer si possible une union cordiale entre la classe moyenne et la classe ouvrière et non pas seulement de se concilier une classe et de négliger l'autre, je me suis joint à cette association. J'ai fait de mon mieux pour favoriser l'entente dans la pensée que le grand objet que nous avons eu en vue serait ainsi atteint ; mais en même temps j'ai déclaré que ma définition du suffrage complet était fondée sur la Charte. J'ai assisté à la précédente conférence de Birmingham et j'ai exprimé devant l'assemblée la nécessité de travailler pour la pleine mesure de justice, si nous voulions avoir la grande masse du peuple avec nous. Après que la conférence eut affirmé les six points, j'ai fait sentir à ses membres la nécessité de faire encore un pas en avant. J'espère que vous ne me mettrez pas dans la nécessité de présenter un amendement en opposition avec la motion originelle. Votre insistance aurait pour effet de diviser la conférence en deux partis, alors que j'avais espéré que nous ignorerions tout des partis pendant notre discussion. J'espère que M. Beggs permettra que la Charte passe avant le Bill adopté par l'Union pour le suffrage complet. Je maintiens que la Charte a un droit de priorité. D'abord elle a donné l'impulsion à l'agitation actuelle qui dure depuis cinq ans ; et, pour assurer son application, un grand nombre de nos camarades ont souffert l'emprisonne-
ment et la transportation. La Charte a été rédigée dans un langage si simple et si net que tous ceux qui sont en état de la lire sont en état de l'apprécier. Au contraire, le Bill de l'Union pour le suffrage complet a été rédigé avec toutes les formes de la loi. Les promoteurs de la Charte ont de la répugnance pour cet obscur galimatias. Quoi ! Après avoir fait appel au bon sens du peuple pendant cinq ans, nous laisser égarer maintenant par des actes du Parlement, quand pendant cinq ans nous avons eu confiance dans le bon sens du peuple anglais. Je suis un de ceux qui ont été en désaccord radical avec la majorité des chartistes quant à la manière de faire de la Charte une loi, j'ai blâmé la conduite de beaucoup d'entre eux. Je pense qu'ils ont fait beaucoup de mal à la cause et ont considérablement retardé son succès. Je crois aussi que c'est à ces hommes qu'il faut imputer le tort considérable qui a été fait à la Charte dans l'esprit de la classe moyenne ; mais après tout c'est un préjugé : devons-nous faire céder les principes devant un préjugé ?"
Et, se tournant vers les sturgéistes, Lovett aurait ajouté :
" Vous avez manqué à la parole que vous m'avez donnée ; lorsque moi et mes amis, nous vous avons rencontrés dans cette ville il y a quelques mois, on nous a fait entendre qu'aucune mesure contraire à nos vues ne serait prise sans que nous en soyions informés, et maintenant cette résolution si contraire à la justice, à la probité, à l'équité est proposée : si vous voulez retirer votre motion, je retirerai la mienne et alors nous essayerons d'arriver à un accord équitable. Si vous refusez de retirer votre résolution, je maintiendrai la mienne comme amendement. "
L'attitude de celui qui manifestait en cet instant les qualités d'un grand leader, attitude à la fois très conciliante, très ferme et très nette, aurait dû donner à réfléchir aux partisans du
suffrage complet. 11 est même permis de supposer que ceux-ci se seraient laissés toucher par Lovett et auraient accepté sa proposition si loyale, sans la présence et sans l'intervention d'O'Connor qui, selon son procédé habituel, se fit immédiatement l'apologiste de son adversaire et, par là, le compromit peut-être aux yeux des sturgéistes. " La conduite de Lovett, raconte Thomas Cooper, gagna le cœur de tous ceux qui étaient des chartistes O'Connoristes et ostensiblement celui d'O'Connor lui-même, car celui-ci continua par un éloge " fortement épicé " de Lovett ; mais il fut évident que Lovett n'accepta pas sa flatterie. 11 était de façon irréconciliable opposé à Feargus O'Connor qu'il considérait comme un simple trafiquant d'agitation politique et il était trop orgueilleux pour supporter l'idée d'être sous la direction politique d'un leader ".
Feargus avait profité de l'éloge qu'il avait fait de Lovett pour aigrir la discussion et précipiter le conflit en adressant aux classes moyennes quelques critiques qui, même justes, n'étaient pas faites sans doute pour faciliter l'entente :
" Quand les classes moyennes voulurent faire adopter le Bill de 1832, elles trouvèrent commode et nécessaire de demander la coopération des classes ouvrières. Puis, quand elles eurent atteint leur but, elles rejetèrent l'échelle dont elles s'étaient servies pour monter et laissèrent la grande masse du peuple tomber à terre. Les classes ouvrières ne sont plus désormais l'instrument d'un parti. "
On peut dire qu'en cette circonstance encore ce fut O'Connor qui décida des destinées du chartisme. La conférence avait suspendu sa séance pour donner aux sturgéistes le loisir de prendre en considération la proposition de Lovett : après avoir montré trop de faiblesse, les promoteurs du suffrage complet montrèrent trop d'intransigeance. Ils avaient sans doute l'espoir de rompre avec Feargus et ses plus ardents partisans sans toutefois rompre avec les chartistes modérés : c'était mal connaître l'âme de William Lovett et les nécessités qui s'imposaient à lui de ne pas laisser sacrifier sans discussion la Charte, source de tant de souffrances et symbole de tant d'efforts.
Leur décision prise de ne rien céder, les sturgéistes se montrèrent presque aussi intolérants que les disciples de Feargus, et le débat, dit Cooper, commença à " devenir très orageux " ... le Révérend Brewster se distingua par la virulence de son discours et Lawrence Heyworth par son ton blessant ; il cria aux chartistes : " nous voulons bien accepter vos principes, mais nous ne voulons pas de vos leaders " et, comme les clameurs qui s'élevaient contre lui se faisaient violentes, il devint encore plus agressif : " Je le répète de nouveau, clamat-il, nous ne voulons pas de vous, tyrans ! " Le président intervint et lui demanda de ne
pas poursuivre sur ce ton, et Cooper pense que George White et Beesley et quelques autres qu'on entendait jurer avec violence " auraient été disposés à essayer d'une autre manière d'argumenter plus concluante que les simples discours. " Ainsi les plus passionnés étaient prêts à en venir aux mains. Néanmoins, tout le monde écouta en silence le Révérend Spencer, "car, ajoute Cooper, il nous harangua très respectueusement encore qu'il ne parvint pas à nous convaincre. Nous avions aussi de notre côté un clergyman, qui offrait en tous points un contraste avec le Révérend Spencer, mais bien connu depuis de longues années parmi les radicaux de Londres, le fameux Wade, le gros curé Wade, comme il était toujours appelé : " Qu'est-ce que ce Bill of Rights, demande Wade, ce quelque chose de mystérieux qu'on veut nous faire avaler ? Cette chose engendrée dans l'obscurité et mise au jour dans une cave à charbon ? Ce Monstrum horrendum^ informe^ ingens^ eut lumen ademptum^ ce chat en poche, qu'est-ce donc .'' dis-je. Nous n'en connaissons rien. Et, j'admire l'effronterie et, je vous le dis tout simplement, j'admire l'impudence d'un parti capable de réunir une conférence comme celle-ci et de se moquer de nous avec une telle proposition, " et Wade déclare en manière de conclusion : " Je suis un chartiste ; je suis
l'homme du cochon entier ; et peu m'importe qui le sait. "
Cependant Thomas Cooper causait avec James Williams de Sunderland qui lui exprime le désir de tenter quelque chose, même si la tentative était vouée à l'insuccès, pour amener la conférence à une solution équitable. Thomas Cooper lui dit qu'il était trop tard, mais que peut-être ils feraient bien de présenter une résolution, même si personne ne devait la voter avec eux : " ce serait là tout au moins une protestation en faveur de l'équité. " Tous deux rédigent donc une motion proposant que la Charte du peuple et le Bill des droits soient mis sur la table et qu'ils servent de base à la pétition à adresser au Parlement :
" Je ne pense pas que nous ayons eu plus d'une demi-douzaine de partisans. Il était trop tard. Il n'était pas vraisemblable que les chartistes cédassent et consentissent à abandonner leur Charte, pour laquelle un si grand nombre d'entre eux avaient souffert l'emprisonnement et pour laquelle tous avaient souffert la persécution et le mépris, pour accepter uneproposition défendue par certains de ses partisans d'une façon si offensante et si irrationnelle dans sa soudaineté. "
C'est ce qu'avait admirablement compris Lovett : il sentait qu'il n'était pas possible au rédacteur de la Charte de se résigner à ce que tant d'efforts eussent été dépensés, tant de
souffrances subies en vain. Aussi avait-il proposé cet amendement à la motion de Th. Beggs :
" Le document, appelé Charte du peuple, renferme les dispositions essentielles d'une représentation juste et égale, exprimées dans un langage clair et net qui peut être compris et apprécié par la grande masse du peuple, pour le gouvernement, la direction duquel toutes les lois devraient être rédigées : il possède, au jugement de meeting, un droit de priorité sur tout autre document. "
Avant le vote, Lovett tente iin suprême effort de conciliation ; il déclare à la conférence que dans son anxieux désir d'union il offre aux leaders de la Complète Suffrage Union :
1° Que les deux propositions de priorité soient retirées, celle en faveur du nouveau Bill des Droits et la sienne en faveur de la Charte ; 2° que les deux documents soient mis sur la table ; 3" que les dispositions des deux documents soient lues et discutées alternativement ; 4° qu'ayant pris dans chacun tout ce qui était bon, on rédige un Bill et que ce Bill soit présenté au pays avec ce simple titre : " Bill pour assurer la juste représentation du peuple. " Lovett ne pouvait avoir une attitude plus conciliatrice ni aller plus loin dans les concessions ; mais les hommes du suffrage complet n'acceptent pas cette proposition " raisonnable " et réclament le vote qui donne, pour la motion
26o LE CHARTISME
originelle de Beggs, 94 voix et, pour l'amendement, 193.
Alors, raconte Cooper :
"Après quelque hésitation, Joseph Sturge se leva et nous dit que lui et ses amis avaient pris la décision de nous quitter, qu'ils se retiraient pour tenir entre eux une réunion. Pendant un moment, tout fut tumulte. Un quaker indépendant de l'Ile de Wight protesta et déclara qu'il ne se retirait pas. Le Révérend SoUy de Yeovil refusa également de se retirer. Et Arthur O'Neill, quoiqu'il ne fut pas un O'Connoriste, resta avec nous en sincère partisan du pauvre qu'il a toujours été. Au contraire, Henry Vincent se retira avec le parti du suffrage complet Quel aspect misérable avait la figure du bon Joseph Sturge lorsqu'il nous dit ces derniers mots et abandonna le fauteuil présidentiel ! " Cooper, me déclara O'Connor, cet homme n'est pas heureux. Il ne désire pas nous quitter. " Feargus proposa comme président Patrick O'Higgins, un vieil associé (car il fut question à un moment donné de son mariage avec la sœur d'O'Connor), et Lovett comme secrétaire ; et nous nous préparâmes à continuer la conférence ; mais nous nous sentions fatigués, encore qu'il y eut quelque conversation. Je demandai sans détour à Lovett si nous pouvions nous attendre à le voir se joindre à nous de bon cœur dans notre effort pour obtenir la Charte ; mais il nous dit sans hésiter qu'il pensait rester fidèle à ses propres projets et qu'il ne pouvait se joindre à nous que si nous les acceptions. Aucun homme du parti d'O'Connor ne se sentait disposé à le faire et ainsi ma tentative pour nous concilier Lovett échoua. Celui-ci, Parry et ses autres amis nous laissèrent avant que la conférence fut formellement terminée et nous nous retirâmes dans une plus petite pièce où je proposai un plan d'organisation en vue de fortifier nos membres ; mais le comité exécutif commença à se quereller avec O'Connor, et bientôt ce ne fut plus que querelle et confusion... Lorsque mon plan d'organisation eut été publié, l'éditeur Hill proposa le sien. Il s'ensuivit des lettres dans la Northern Star et on fit beaucoup de bruit autour du mot " orga-
nisation " pendant un temps ; mais jamais une organisation réelle et effective ne se constitua.
Rien ne montre mieux que ce récit de Thomas Cooper les résultats auxquels aboutit la seconde évolution du Chartisme : rupture entre les chartistes et les hommes du suffrage complet, c'est-à-dire abandon du rapprochement entre les classes moyennes et les classes ouvrières ; rupture entre Lovett et ses amis et les partisans d'O'Connor ; antagonisme entre le comité exécutif de la National Charter Association que si longtemps Feargus avait pris sous sa protection et le même Feargus qui avait sans doute commencé à trouver que les membres du comité exécutif n'étaient peut-être pas des instruments assez dociles ; rancunes particulières entre les différents leaders. On peut dire en définitive, selon le mot de Thomas Cooper, que la conférence de Birmingham s'achève en " querelles et confusion ".
Le seul résultat effectif de cette seconde évolution était l'affirmation incontestée d'une véritable dictature, celle de Feargus O'Connor. C'était lui qui sortait en vrai triomphateur de la conférence de Birmingham. N'avait-il pas prédit l'échec de l'alliance proposée par les hommes du suffrage complet " ces bluffeurs, ces complets mystificateurs ".? N'avait-il pas été la cause la plus certaine de cet échec,
qu'il avait su admirablement préparer à l'avance, il faut lui rendre cet hommage, tandis que les promoteurs de l'entente n'avaient rien su faire pour prévenir les agissements de l'adversaire et s'assurer contre les risques que faisait courir à leur dessein une politique à la fois si souple et si constante dans ses variations ? Seul Lovett avait prévu et tenté de prévenir l'action d'un aussi formidable antagoniste ; parlant de la conférence de Birmingham, il dit que, si les hommes du suffrage complet se retirèrent après le vote qui les avait mis en minorité, ce fut surtout parce qu'ils ne voulaient rien avoir de commun ni rien faire avec Feargus : "je puis affirmer ici ma conviction : la scission ne fut pas autant provoquée par le vote qui leur fut contraire que par leur ferme résolution de n'avoir aucune association avec Feargus O'Connor ; mais, à mon avis, ils n'adoptèrent pas la méthode loyale pour y arriver ". Lovett veut sans doute dire que, si les hommes du suffrage complet avaient en même temps accepté de discuter la Charte et affirmé qu'ils ne voulaient pas de Feargus, ils auraient trouvé dans Lovett et dans ses amis un ferme appui et auraient pu constituer avec les chartistes modérés un parti démocratique fondé sur l'union des classes moyennes et des classes laborieuses. Après les preuves que Lovett avait données de sa loyauté
et de ses sentiments, les sturgéistes ne pouvaient expliquer son attitude que par sa fidélité à la Charte du peuple, non par le désir de lier partie avec son ancien adversaire. Le procédé qu'ils avaient employé pour éliminer O'Connor s'était tourné contre leurs intentions et n'avait eu pour effet que de fortifier la situation de celui qu'ils voulaient affaiblir.
Les habiletés de Feargus et les fautes de ses adversaires avaient accru sa puissance : sa dictature était fortement assurée maintenant que les circonstances, adroitement utilisées par lui, l'avaient débarrassé de ses deux plus grands rivaux, Bronterre O'Brien et William Lovett. Après la seconde conférence de Birmingham ni l'un ni l'autre ne peuvent plus être considérés comme des meneurs du mouvement. On peut dire que, en décembre 1842, tous deux, l'un volontairement et l'autre malgré lui, sortent de la scène chartiste.
Sans doute Bronterre O'Brien tentera de prendre part à quelques manifestations chartistes et notamment il sera présent aux premières séances de la Convention au mois d'avril 1848 ; il continuera sa lutte contre Feargus O'Connor, mais avec quelles armes inégales ! Le British Statesman échappe à Bronterre qui, le 17 décembre 1842, pour raisons financières est obligé d'abandonner la direction de ce journal ; en septembre 1843, ^^
n'est point parmi les délégués du peuple à la troisième Convention qui siège à Birmingham ; les critiques si précises et si justifiées que, pendant les années suivantes, Bronterre fait du plan agraire lancé par Feargus ne parviennent qu'un moment à entamer l'influence du démagogue qui trouve le moyen de renouveler sa célébrité grâce à la popularité du " Land Scheme ". Bronterre luttera plus heureusement avec le second National Reformer contre les calomnies de la Northern Star qui, dès le 10 septembre 1842, l'appelle "la vipère affamée " : car ce journal va continuer sa campagne impitoyable en se servant de cette appellation infamante pour flétrir publiquement et tenter de déconsidérer complètement dans l'opinion des masses celui-là même que Feargus avait nommé le maître d'école du Chartisme.
Plus sage et plus perspicace que Bronterre, William Lovett s'est retiré de lui-même, afin de n'être pas mis à l'écart d'un mouvement dont la direction est complètement accaparée par un seul homme et quelques comparses ; il n'a pas voulu mener au sein du Chartisme un inutile combat ; et, préférant consacrer son énergie à de moins vains efforts, il a laissé le champ libre à celui que la faible voix de Bronterre dénomme le " Dictateur ". En septembre 1843, sollicité par deux membres de la National Charter Association, Donaldson et Mason, il refuse l'ofîre
qui lui est faite de devenir le secrétaire de la nouvelle National Charter Association ; et dans une lettre il explique son attitude :
" Quels que puissent être les mérités du plan (Le Land Scheme) que vous vous êtes réunis pour discuter, je ne puis oublier la connexion qui existe entre ce plan et Feargus O'Connor, connexion qui me permet tout de suite de former mon opinion sur la possibilité de réaliser quelque bien par ce moyen et qui détermine tout de suite aussi mon attitude. Je regarde Feargus O'Connor comme le mauvais génie de notre mouvement en faveur de la Charte, un homme qui, par sa conduite personnelle jointe à son influence malfaisante sur la Northern Star, a été le virus de la démocratie depuis la première fois qu'il a ouvert la bouche, comme son avocat a déclaré. (Avant lui), il régnait (dans notre agitation) une réciprocité de sentiments généreux, un esprit de tolérant examen, une ardente aspiration vers tout ce qui peut améliorer et élever l'humanité, et tous ces sentiments avaient éveillé les espérances de tous les hommes de bien et imposaient le respect même à nos ennemis. Cet homme est venu parmi nous pour flétrir ces sentiments, pour ternir ces espérances Il commença sa carrière en ridiculisant notre bluff
de la force morale, comme il aimait à nommer nos efforts pour créer et développer une opinion publique éclairée et morale en faveur des principes chartistes. Par ses grandes protestations, par ses artifices et ses supercheries, il obtint l'aide des classes laborieuses pour établir un journal destiné à propager leurs principes, mais il en fit bientôt un instrument pour détruire tout ce qui était intellectuel et moral dans notre mouvement. Partout où il y avait quelque chose de bon à saper, des principes à déraciner, et d'honnêtes gens à ruiner par la calomnie, il accourait comme l'esprit du mal pour satisfaire sa méchanceté, et la Star, simple reflet de la nature de son maître, ne songeait qu'à le dépasser dans ses attaques contre tout ce qui était bon dans la démocratie ou à rendre le pouvoir au torysme une fois de plus. Par ses appels constants à l'égoïsme, à la vanité et aux simples pen-
chants animaux de l'homme, il réussit à éveiller un esprit de haine, d'intolérance et de brutalité inconnu auparavant parmi les réformateurs et qui, s'il avait été aussi puissant qu'il était vindicatif, aurait détruit tout vestige et toute espérance de
liberté Les hommes, qui, aux temps de persécution
et au moment du danger, avaient donné des preuves de leur courage, furent parmi les premières victimes choisies par cet apôtre tapageur de la force physique et par ses satellites braillards ; aucuns moyens, quelque méprisables qu'ils fussent, aucuns mensonges, quelque misérables qu'ils fussent, ne furent négligés pour ruiner tous ceux qui osaient penser ou qui refusaient de s'incliner devant le veau d'or qui s'était édifié lui-même comme le seul object digne de l'adoration chartiste. Les crédules furent par suite nourris, de semaine en semaine, de romans inventés de toutes pièces et calomnieux contre le caractère et la réputation de certaines personnalités ; les envieux furent satisfaits de cette œuvre de persécution et les irréfléchis furent séduits par l'homme qui, si l'on en croit ses protestations, a perdu son rang, sa situation et sa fortune au service de la cause ; et c'est pourquoi ils ont joint facilement leurs voix au cri de guerre de la
Northern Star Si inconsistants et si aveugles ont été ces gens
qui faisaient profession d'être des démocrates que, joignant leurs efforts à ceux d'O'Connor pour détruire tout autre espèce, tout autre ombre d'agitation que le Chartisme tel qu'il était défini par la " Star ", ils ont été égarés et dupés par des centaines de billevesées qu'il a inventées dans le dessein d'amener de nouveaux
lecteurs à son journal La conduite et le caractère de cet
homme ont abattu toutes les espérances de succès qu'on peut avoir dans tout projet dont il peut se mêler de près ou de loin et je crains que mes frères chartistes ne puissent jamais sauver leur cause du mépris que cet homme et ses satellites ont jeté sur
elle, tant qu'ils n'abandonneront pas ses conseils pernicieux
Pour moi, je ne veux rien avoir à faire avec un homme tel qu'O'Connor, non seulement parce que je crois qu'il a fait un tort irréparable à notre cause, mais parce que je le sais politiquement et moralement malhonnête. Je crois qu'il continuera à nuire à toute cause dont il pourra s'occuper. "
Des crédules, des envieux, des inconsidérés et des aveugles : tels sont bien les hommes qui subissent la fascination du dictateur ; mais qu'importent les hommes et les excellentes raisons mises en avant par Lovett pour s'abstenir de toute coopération avec Feargus O'Connor ; elles ne valent pas contre cette raison suprême, la faveur incontestée dont celui-ci jouit dans les milieux chartistes et l'influence indiscutée qu'il possède sur les classes ouvrières : comme le dit Thomas Cooper, " Feargus passe aux yeux des travailleurs pour l'incorruptible avocat de la liberté ; l'honnêteté de tout leader local qui ne veut pas se ranger sous la bannière de Feargus " le leader en chef'' est suspectée. "
Une chanson chartiste attribuée au même Cooper et qui est l'œuvre d'une chartiste Galloise, he lion de la Liberté^ résume la vénération dont cette idole populaire est l'objet de la part de ses fidèles et le véritable culte que lui vouent les masses :
Le lion de la liberté est sorti de sa caverne ; Nous nous rallierons autour de lui, toujours, toujours : Nous le couronnerons de lauriers, pour qu'il soit notre champion : O'Connor, le patriote : pour la douce liberté ! L'orgueil du peuple, il est noble et brave. ,
La terreur des tyrans, l'ami de l'esclave : L'Astre brillant de l'indépendance, le plus noble de tous les hommes :
Nous nous rallierons autour de lui, toujours, toujours.
Qui a combattu pour les patriotes, debout jour et nuit,
Pour les empêcher de devenir la proie des tyrans ?
C'est l'homme sans peur, O'Connor, si vigilant :
Nous nous rallierons autour de lui, toujours, toujours.
Bien que les orgueilleux et audacieux tyrans aient emprisonné
son corps.
Ils ne purent jamais dompter son âme généreuse :
Nous saluerons notre lion enfermé, maintenant libéré de sa
caverne :
Nous nous rallierons autour de lui, toujours, toujours.
^Tis the t'tme's plague, nvhen madmen lead the blind.
KiNG Lear.