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CHAPITRE II

Les Illusions Envolées

Respectacles Nuées, montrez-vous à cet homme. Soit que vous reposiez sur les sommets sacre's de l'Olympe neigeux, soit que, mêlées aux nymphes, à travers les jardins d'Océan votre père,vous dérouliez vos chœurs, soit qu'aux bouches du Nil plongeant vos urnes d'or, vous puisiez F eau du fleuve, soit que vous reposiez près du lac Mœotis ou sur le blanc Mimas, entendez nos prières, bénissez ces oj^andes et nos rites sacrés.

Aristophane. *

William Lovett est la figure qui domine le Chartisme, comme Bronterre O'Brien, en dépit de la volonté contraire des hommes et des événements, demeure le théoricien d'un mouvement qui, tout en lui empruntant ses doctrines, a toujours échappé à sa direction personnelle.

En décembre 1842, le rédacteur de la Charte

* Les Nuées, traduction Louis Bodin et P. Mazon.

s'était séparé des autres chartistes et semblait avoir abandonné définitivement l'œuvre dont il avait été l'un des premiers artisans. Dans sa lettre à Donalson et à Mason, en septembre 1843, il avait refusé le secrétariat de la nouvelle association qui s'organisait sous le patronage d'O'Connor, et il avait prédit aux chartistes la faillite de tout ce qu'ils entreprendraient sous la conduite d'un tel chef.

Les années suivantes, Lovett s'était tenu à l'écart du mouvement chartiste, s'il n'était pas resté inactif. En 1 844, il participe à la formation de l'association " The Démocratie Friends of ail nations^ composée de réfugiés français,allemands, polonais et de démocrates anglais et destinée à entretenir et à cultiver les sentiments de fraternité entre les peuples ; il écrit la première adresse de cette société pacifiste aux amis de l'humanité et de la justice. En 1846, il devient membre du conseil de la ligue antiesclavagiste, mais toute son activité paraît absorbée par ses fonctions d'éditeur de VHowitfs Journal.

Cependant, en 1848, en l'année "des révolutions et des commotions, des despotes effrayés et du peuple plein d'exaltation et d'espérance ", Lovett reprend le projet de rapprocher les classes laborieuses et les classes moyennes et d'organiser un grand parti démocratique : la Peoples League a pour objet" la conquête d'une juste et égale

représentation du peuple tout entier, selon les principes de la Charte du peuple modifiée et amendée dans ses dispositions de détail, s'il est nécessaire ; la réduction des dépenses publiques dans chaque département de l'état ; l'abolition de tous les droits de douane ; la substitution aux impôts indirects d'un impôt direct sur la propriété. "

C'est un dernier effort que Lovett tente en faveur de la Charte et cet effort échoue : quoiqu'en sympathie d'idées avec le promoteur de la Feoples League^ Hume et Cobden déclarent que Feargus O'Connor a rendu le nom de chartiste odieux aux classes moyennes, tandis qu'Ernest Jones et ses partisans viennent interrompre et troubler le premier meeting de la nouvelle association. Lovett ne peut grouper que quelques centaines de membres autour du programme de la Peoples League qui doit se dissoudre l'année suivante : après cet échec, il se consacre entièrement à l'éducation.

La retraite définitive de William Lovett, après 1848, est un symptôme grave : pour que le rédacteur de la Charte du peuple, le secrétaire de la première Convention, l'homme de grand caractère prêt à tous les sacrifices personnels eut abandonné, déjà en 1843, les destinées du mouvement aux directions de celui qu'il appelait " le mauvais génie du Chartisme ", il fallait qu'il eut

perdu confiance en une cause à laquelle il avait offert ses plus belles années. Lorsqu'en 1848, Lovett tente la dernière chance de la Peoples League^ il n'a plus le même enthousiasme et il n'est plus soutenu par les grandes énergies qui, de 1837 à 1842, l'ont aidé à vaincre le découragement de déceptions répétées : l'espérance chartiste est morte dans son coeur.

Mais, peut-on dire,qu'importent l'éloignement et le désabusement des leaders qui ont été les grands premiers rôles de cette histoire } Qu'importe que Lovett déserte l'action politique, dégoûté de voir travestir en une impure démagogie la démocratie idéale dont il portait l'image en son âme? Qu'importe que Bronterre O'Brien reste impuissant à grouper en une association nationale, au-dessus des factions et des divisions créées par les " marchands d'agitation politique ", les sincères amis de la vraie démocratie } Qu'importe même l'honnêteté de Feargus ; et, si l'âme du prolétariat a conservé toutes ses illusions et la fraîcheur de ses espérances, qu'importe qu'elle se soit laissée duper par des promesses fallacieuses et qu'un habile créateur de mirages ait su capter son impressionnable mobilité pour en faire une force d'entreprises personnelles }

Le peuple est le personnage principal de la tragédie chartiste et sa puissance d'action collée-

tive disciplinée, même détournée et asservie au profit d'individus sans scrupules, mérite d'arrêter l'attention ; car elle manifeste la croissance de cette classe nouvelle qu'a révélée le Chartisme : les démagogues peuvent-ils escamoter ou seulement atténuer l'élan de cette classe qui grandit, de cette force qui s'accroit ? Par la communauté des efforts, des désirs et des souffrances, le Chartisme a lié plus étroitement les travailleurs et a permis au prolétariat de faire l'expérience de sa puissance destructive. Si, comme certains le croient, les leaders, honnêtes ou non, ne sont que les instruments bien fragiles des forces économiques dont la volonté implacable commande aux transformations politiques et sociales, il est peut-être indifférent que, selon l'expression de Lovett, quelques conseillers insensés aient excité au sein du Chartisme les démons de la haine, du préjugé et de la discorde : ces mauvais bergers retarderont-ils de beaucoup les " progrès " inévitables, dont un des premiers sera la conquête de la démocratie politique ?

La réaction contre la Révolution Industrielle ne va-t- elle donc pas engendrer nécessairement une révolution politique en cette année 1 848, où tout semble favorable à la renaissance du Chartisme commencée les deux années précédentes ? Les circonstances économiques ont ramené la misère et, avec elle, la révolte contre le capita-

lisme, le Factory System, le règne des lords du coton et de la boutique. Le succès du Land Scheme doit rassurer les inquiétudes et raffermir la confiance ébranlée en les promesses du magnifique Feargus. Cependant, sur le continent, la révolution de février installe, en France, la République et, en Allemagne, en Autriche, en Italie, les souverains effrayés se laissent arracher des constitutions plus ou moins libérales. L'exemple de Paris, de Berlin, de Vienne, de Rome et de Naples ne va-t-il pas être contagieux ? triompher des sentiments de lassitude et de découragement qui commençaient à se manifester et à énerver les énergies combattives du prolétariat ^

L'attitude de celui qui a été le leader le plus probe et le plus conscient du mouvement exprime-t-elle l'état d'esprit secret des travailleurs et dessine-t-elle en une figure symbolique les sentiments des masses chartistes ? Ou, au contraire, la fatalité des circonstances économiques sera-t-elle la plus forte .'' La coexistence d'une misère pitoyable et d'événements propres à suggérer aux cœurs belliqueux des démocrates une ardeur guerrière, va-t-elle pouvoir agir assez fortement sur la psychologie des foules pour remplacer ou faire renaître une foi fléchissante et des espérances presque éteintes t

La renaissance du Chartisme, qui s'était dessinée dès le début de 1847, s'accentue avec la campagne de réunions publiques qui marque la fin de 1847 et les premiers mois de 1848 ; les manifestations chartistes semblent alors comparables à celles de l'été et de l'automne de 1838 et l'on peut croire que la régression de 1 843 à 1845 îi'était pas un véritable déclin, mais seulement une période de sommeil, un temps d'arrêt et de recueillement.

Le 29 novembre, la société des Fraternal Démocrats, dont le comité directeur comprend, à côté de Joseph Moll et de Cari Schapper, Ernest Jones, George-Julian Harney et Thomas Clark, organise au German Society's Hall une grande réunion publique pour célébrer l'anniversaire de l'insurrection polonaise de 1830. Un auditoire nombreux, composé d'Anglais, d'Irlandais, de Français, d'Allemands, de Belges et de Polonais, se presse dans la salle. Ernest Jones prend la parole pour soutenir une première résolution affirmant que le démembrement de la Pologne est un crime abominable, digne de l'éternelle exécration de la race humaine. Dans son discours, le descendant de Charlemagne dit que toutes les nations de l'Europe sont proches de

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transformations intérieures, et, après une allusion à l'Irlande, il demande à ses auditeurs de se préparer pour la lutte, au dedans et au dehors. Des applaudissements enthousiastes accueillent ces paroles et un français, Michelot, appuie la résolution qui est adoptée à l'unanimité.

Cari Schapper se lève ensuite, au milieu des acclamations, pour appuyer la seconde résolution :

" Citoyens, lorsque des hommes luttent pour la vérité et la liberté, pour une grande cause, bien qu'ils puissent tout d'abord ne pas réussir, ils doivent définitivement l'emporter ; de tels hommes sont dignes de tous les honneurs et c'est pourquoi je rends honneur aux braves polonais, {applaudissements prolongés) honneur à ceux qui sont morts devant Varsovie, honneur à ceux qui sont morts par la main de l'exécuteur public, honneur à ceux qui périrent dans les mines de Sibérie, à ceux qui tombèrent à Cracovie et à tous les martyrs de la liberté. " {Grands applaudissements.)

Cari Schapper ajoute qu'il a une bonne nouvelle à annoncer à ses amis démocrates : une société internationaliste de Bruxelles a envoyé, pour la représenter au meeting, le " docteur Marx ", et Cari Schapper donne à l'assemblée lecture de la lettre du 26 novembre par laquelle " la société démocratique de Bruxelles, constituée en vue de hâter les progrès de l'union et de la fraternité de toutes les nations ", délègue aux " Fraternal Democrats " de Londres, le vice-président du comité, le

docteur Karl Marx, afin d'établir des relations de correspondance et de sympathie entre les deux associations. Cette déclaration, dit le compte-rendu de la Northern Star, est reçue avec enthousiasme. Enfin, Cari Schapper propose une résolution condamnant fiarmellement l'esprit aristocratique qui a si fatalement influencé la lutte de 1830 : ce n'est que sur les grands principes "de démocratie politique et de justice sociale que peuvent être fondés la véritable liberté et le bonheur public ". En fait, démocratie politique et justice sociale sont liées et l'expression de démocrate comprend et implique le socialisme dans l'esprit des ^^fraternal démocrats'' de Londres ou des membres de la société démocratique de Bruxelles, comme dans celui des chartistes.

T. Lucas seconde la résolution de Schapper et dit tout le plaisir de son cœur à rencontrer un si grand nombre de ses frères démocrates : " il est certain que lorsque les démocrates anglais (les chartistes) auront conquis leur liberté, ils seront à même de dire à la vieille araignée de Paris et à tous les autres tyrans : jusqu'ici vous irez, mais pas plus loin. "

Le docteur Marx, qui parle en allemand, est accueilli par une démonstration de sympathie et prononce, dit la Star du 4 décembre, " un discours énergique dont voici la substance " :

" J'ai été envoyé par les démocrates de Bruxelles pour parler en leur nom aux démocrates de Londres et, par eux, aux démocrates d'Angleterre. Je dois leur demander d'organiser un congrès des nations — un congrès des travailleurs — afin d'établir la liberté partout dans l'univers {bruyants applaudissements). Les classes moyennes et les libre-échangistes ont tenu un congrès ; mais leur fraternité n'est qu'unilatérale : et, le jour où ils s'apercevraient que de tels congrès doivent vraisemblablement profiter aux travailleurs, alors leur fraternité cesserait et leurs congrès seraient dissous. {Ecoutez, /coûtez). Les démocrates de Belgique ont le sentiment que les chartistes d'Angleterre sont les vrais démocrates et que, par la conquête des six points de leur Charte, ils ouvriront la route de la liberté à tout l'univers : accomplissez donc ce grand objet, vous, travailleurs anglais, et vous serez salués comme les sauveurs de toute la race humaine. {Formidables applaudissements)."

Karl Marx venait à Londres pour organiser "le congrès démocratique " des différentes nations de l'Europe où allait être discuté le Manifeste communiste. Une phrase de son discours révèle l'influence que le Chartisme a eue sur la formation de sa pensée et sur la rédaction du manifeste : " les chartistes sont les vrais démocrates ", et, au chapitre IV du Manifeste^ Engels et Marx donneront le parti chartiste comme l'exemple le plus notoire d'un " parti ouvrier déjà constitué ".

Aussi bien est-ce le chartiste George-Julian Harney qui propose la résolution suivante :

" Ce meeting est heureux d'apprendre l'existence d'une société de fraternal démocrats à Bruxelles et, répondant à l'alliance offerte par cette société, reçoit son délégué le D' Marx

avec les sentiments de la plus haute considération ; et ce meeting salue avec allégresse la proposition de tenir un congrès de toutes les nations, s'engageant à envoyer des délégués au congrès lorsqu'il sera convoqué par les sociétés des Fraternal Démocrats de Londres et de Bruxelles. "

Harney harangue longuement le meeting : il parle de l'insurrection polonaise de 1830, des progrès du Chartisme, de l'importance de la société des fraternels démocrates et de la grande utilité du congrès démocratique de toutes les nations suggéré par Marx : il envisage la perspective d'un mouvement énergique en Angleterre pour conquérir la Charte.

Charles Keen présente alors une quatrième résolution :

" Reconnaissant la fraternité de tous les hommes, nous considérons comme notre devoir de lutter pour le triomphe des principes démocratiques et, croyant que l'établissement de la Charte du peuple permettra au peuple de la Grande Bretagne d'apporter son aide à la cause polonaise d'une façon plus effective que les protestations sur le papier employées jusqu'ici par le gouvernement anglais, nous saluons avec joie la perspective d'un effort énergique de la part du peuple anglais pour obtenir la reconnaissance législative et la promulgation parlementaire de ses droits et franchises si longtemps refusés. "

Le citoyen Engels (de Paris), qui collabore à la Northern Star^ soutient la résolution :

" Concitoyens, cette commémoration de la Révolution polonaise n'a pas seulement d'intérêt pour la Pologne, mais pour tout l'univers ; car elle contribue à la diffusion des principes de la

Démocratie de tous côtés. {Ecoutez, écoutez.) Moi, comme allemand, j'ai grand intérêt au succès de la Pologne, car ce succès précipiterait le triomphe de la liberté en Allemagne, et la liberté, l'Allemagne a décidé de l'obtenir tôt ou tard. {Fifs applaudissements.) Et je crois fermement qu'aucune nation ne peut devenir libre sans que cette conquête profite à toutes les autres. J'ai vécu quelque temps en Angleterre et je suis fier de me vanter d'être un chartiste, de nom et de cœur et d'âme, {f^ijs applaudissements.) Où se trouvent maintenant vos principaux oppresseurs ? Ce n'est pas l'aristocratie, mais ce sont ces pincemailles et ces amasseurs de richesses, les hommes des classes moyennes. {Vifs applaudissements.) C'est pourquoi le devoir des classes laborieuses de toutes les nations est de s'unir et d'établir la liberté pour tous." {Transports d" applaudissements.)

En se déclarant " un chartiste ", Engels marque, comme son collaborateur, l'impression que, pendant son séjour à Manchester en 1843 et 1844, le spectacle des luttes chartistes a faite sur son esprit.

Tedesco,de Bruxelles,dira à son retour les sentiments excellents et enthousiastes dont sont animés les prolétaires de ce pays et leur détermination de continuer la lutte jusqu'à ce qu'ils aient obtenu leur Charte: sûr il était que cette mesure législative aurait pour conséquence un juste salaire journalier pour un travail journalier normal et donnerait une telle impulsion à la cause du progrès que tout le continent suivrait et que la liberté universelle serait établie.

G. J. Harney dit qu'il a été particulièrement satisfait des remarques de son ami Engels:

" Je suis heureux de voir que les sentiments de sympathie fraternelle pour les Polonais sont vigoureux parmi les Allemands; je suis sûr que, si un jour les Allemands conquièrent leur liberté, ils se hâteront d'accomplir un grand acte de réparation nationale en défaisant l'œuvre que les despotes autrichiens et prussiens ont aidé Catherine à accomplir, la destruction de la Pologne. Je sais que, si les Français étaient libres et s'ils avaient renversé ce honteux et déshonorant despotisme, leur première pensée serait la libération de la Pologne. {Applaudissements.) La prochaine fois que la France marchera dans la direction de Moscou, ce ne sera pas avec un Empereur pour chef. C'était une maxime de Napoléon qu'une bévue politique est pire qu'un crime politique; mais Napoléon s'est rendu coupable des deux, d'un crime et d'une bévue de la pire espèce, lorsque, atteignant Varsovie dans sa marche vers la Russie, il s'est refusé à proclamer la restauration de la Pologne. S'il avait proclamé la république polonaise dans la mesure entière de ses anciennes limites, il aurait redonné la vie à l'âme d'une nation, et vingt millions d'hommes auraient formé son armée de réserve, une armée animée d'un esprit invincible d'enthousiasme et de dévotion à leur libérateur. Mais non, celui qui châtiait les rois était le tyran du peuple; bien que l'ennemi mortel du droit divin, il n'était pas moins l'ennemi de la souveraineté populaire. Son égoïsme reçut la récompense qu'il méritait. Il avait refusé de rappeler à la vie la Pologne et, quand il eut besoin du bras vivant de cette nation, pour le sauver des coups du Moscovite, ce bras n'était pas là. Mais la République qui vient réparera le crime politique de l'Empereur : le jour est proche où la France sera en république et où le peuple anglais aura sa Charte." {Grands applaudissements.)

Trois vivats sont poussés en l'honneur du martyr Mieroslavvski, trois vivats en l'honneur du journal La Réforme et des démocrates français, trois vivats en l'honneur de la Northern Star et de la German Universal Gazette^ et trois

terribles groans contre le Journal des Débats^ le Times et VAustrian Observer. La Marseillaise, ajoute la Star^ est chantée d'une " façon admirable et en un style magnifique par J. Moll. "

Il est intéressant de noter que, dans le même numéro du 4 décembre, dans un article " Pologne, la fraternité des Nations ", le journal officiel du Chartisme, commentant le meeting du 29 novembre, signale les délégués de la société démocratique de Bruxelles, ambassadeurs chargés de la mission sainte d'organiser F alliance des nations:

" La délégation ne représentait pas des hommes de second

ordre le délégué de la Société Belge, le D"" Mark (sic),

est célèbre par ses écrits sur l'économie politique et la philosophie

sociale Français, Allemands et Belges se sont unis pour

déclarer que les vrais réformateurs du continent ont les yeux fixés sur les chartistes anglais, les considèrent comme les pionniers du progrès et attendent l'adoption de la Charte comme le grand moyen de commencer l'émancipation, non seulement des Anglais, mais de la grande famille des nations. Ce " grand fait " sera un grand encouragement pour les classes laborieuses de ces îles et les amènera à combattre pour l'obtention de leurs di-oits politiques dont la conquête fera de l'Angleterre l'ancre et l'espoir de l'Univers. "

Les meetings se multiplient pendant les premiers mois de 1 848, et, dans ses numéros des 5 et 26 février, du 1 1, du 1 8 et du 25 mars, dans celui du I avril, la Northern Star en rend compte. En janvier, les plus importants sont la réunion du Public Hall à Halifax, du 24 janvier, la con-

férence du 26 janvier au Royal Hill, Greenwich. Le 2 février, Feargus O'Connor, Me Grath, * Ernest Jones et Harney, au National Hall d'High Holborn, parlent à un auditoire enthousiaste. Le 21, un grand meeting a lieu à Leeds.

Les journées du 22, du 23 et du 24, à Paris, et la proclamation de la république provoquent en Angleterre une recrudescence de l'agitation. Quelles perspectives de succès la chute facile du " despote " Louis-Philippe ne devait-elle pas ouvrir aux démocrates anglais ! elle offrait aux orateurs populaires des thèmes renouvelés, elle rendait leur propagande singulièrement plus aisée en prédisposant les masses ouvrières à écouter leurs prédictions : rien n'est plus puissant que la contagion de l'espérance. Les missionnaires chartistes, Me Douall en Ecosse, Samuel Kydd en Yorkshire et West, dans le district de Newcastle-upon-Tyne, devaient d'autant plus facilement user du mirage, créé par les événements de France, qu'ils le subissaient.

A Londres, le comité exécutif de la National Charter Association et la Société des Fraternal Démocrats avaient décidé d'envoyer une adresse au peuple de Paris : le 2 mars, le meeting de Lambeth nomme une députation composée de Ernest Jones, Harney et du président du Comité, Me Grath, et destinée à présenter au

4o6 LE CHARTISME

gouvernement provisoire et au peuple français le manifeste de la démocratie anglaise.

Les manifestations chartistes du mois de mars n'ont pas à être décrites en détail parce qu'elles se développent selon le rythme habituel des grands meetings et qu'elles se répètent les uns les autres. Il suffit de signaler les plus importantes. Le 6 mars, c'est le meeting de Trafalgar Square convoqué pour demander l'abolition de l'income tax ou l'immédiate démission du ministère. Le jour du meeting, une foule nombreuse se presse dans le Square. Mais l'organisateur, Charles Cochrane, est absent : il a envoyé à sa place des hommes porteurs d'affiches prévenant les personnes assemblées que la police a déclaré le meeting illégal et leur demande de rentrer tranquillement chez elles. Le peuple, venu pour entendre des discours, reçoit cette nouvelle avec indignation; aussi élit-il immédiatement pour président du meeting W. G. M. Reynolds, un journaliste chargé de la politique étrangère à la Dispatch, qui a prédit la chute de Louis-Philippe et s'affirme républicain. Les orateurs parlent de la Révolution française et de la Charte plus que de l'income tax et la réunion se sépare après avoir acclamé le peuple de Paris et la Charte du peuple.

Comme vers, trois heures, les auditeurs se

dispersaient, la police, dit la Northern Star du 1 1 mars, attaqua le peuple, sans être provoquée : la lutte fut brutale et plusieurs personnes furent blessées. Vers neuf heures, comme le peuple s'exaspérait, deux cents individus, armés de bâtons, descendirent Pall Mail, demandant du pain aux boulangers, de la bière aux cabaretiers, brisant les carreaux des boutiques et les réverbères, et continuèrent leurs exploits à travers St. James's Park et James street. Toutefois, ce n'était là qu'un feu de paille ; à minuit tout était redevenu tranquille.

En province, l'agitation semblait devenir menaçante : le jour du meeting de Trafalgar Square, la misère fait éclater, à Glascow, une émeute plus grave que celle de Londres. Les ouvriers sans travail avaient espéré et attendu une distribution de vivres, qui n'eut pas lieu. Ils avaient tranquillement écouté les discours ; mais, n'ayant pas reçu des autorités une réponse satisfaisante, ils sont pris de colère, ils marchent en procession à travers les rues, criant " du pain ou la révolution ", pénétrant dans les boutiques des marchands de comestibles et des armuriers, s'emparant des vivres, des fusils et des pistolets, attaquant même des voitures de produits alimentaires. Naturellement, les voleurs et les larrons de toute espèce viennent grossir la foule des sans-travail; des coups de feu se font entendre

et, comme la police est impuissante, à cinq heures, on est obligé de faire appel à l'armée et de lire le Riot Act. Le soir, les boutiques fermées, les affaires suspendues, l'affluence de la foule exaspérée créent une telle épouvante que les autorités demandent à Edimbourg des renforts.

A Manchester aussi, on avait dû faire appel à l'armée. Le peuple s'était réuni devant l'Union Workhouse de Tile street, demandant la mise en liberté des pensionnaires, et la police avait eu beaucoup de peine à disperser les manifestants. Dans la soirée, la foule avait attaqué le poste de police d'Oldham road, éteint les lampes, enlevé les étaux de Smithfield Market pour s'en faire des armes et attaquer la police.

Partout, d'ailleurs, en province, les nouvelles de France soulèvent l'enthousiasme et réveillent l'excitation révolutionnaire : les meetings publics entretiennent cette ardeur combattive et les sentiments de révolte suscités par la misère. A Hanley, à Newcastle, à Dumfries, à Bath, à Nottingham, la République Française est acclamée. Le 12 mars, à Peep Green, le drapeau tricolore est déployé ; les meetings de Birmingham, de Bradford, Ipswich, Bath, South Shields, Stockport, Sheffield votent des résolutions en faveur de la Charte ; le 17, à Manchester, une réunion organisée auFree-trade hall

adopte une adresse au peuple français et le 19, à Oldham Edge, un meeting présidé par Richard Pilling entend Feargus O'Connor qui fait, si on l'en croit la Star du 25, acclamer la Charte par 250.000 personnes.

Le 8 mars, à Stepney Green, le 1 3, à Kennington Common et au South London Hall, le 1 4 et le 2 1 , à John-street Institution, la troupe des leaders, anciens et nouveaux, du Chartisme, Reynolds, Ernest Jones, Me Grath, Th. Clark font acclamer la République Française, la Charte du peuple et la Northern Star. Le 27 mars, à John-street, W. J. Vernon déclare qu'il faut laisser seulement une heure à la Chambre des Communes pour se décider : l'assemblée montre par ses applaudissements qu'elle approuve de tels discours tandis qu'elle fait le plus mauvais accueil aux orateurs qui lui prêchent la force morale et tentent de lui donner des conseils plus modérés. Ernest Jones proteste contre ces conseils de temporisation et il déclare, que, si les paroles des orateurs partisans de la force morale sont vraies, c'est qu'alors toute l'Angleterre est un vaste mensonge, c'est que les hommes de Northampton lui ont menti lorsqu'il lui ont dit, la veille, qu'il étaient prêts, c'est qu'on a menti à Oldham Edge, c'est qu'on ment cette nuit dans cette salle, car on affirme être prêt :

4IO LE CHARTISME

" Je crois que le peuple est prêt à prononcer le tout puissant fiât, à sonner le glas inévitable de l'Esclavage. Je serais un homme coupable si je parlais ainsi sans une conviction solidement bien fondée, car je serais en partie responsable du mal qui en résulterait. La veuve et l'orphelin auraient le droit de me maudire ; mais, devant le ciel, je crois que nous sommes arrivés au seuil ; un seul pas de plus et nos droits sont à nous. Je crois consciencieusement que le peuple est prêt à revendiquer la Charte ; alors je dis — prenez la.... Nous respecterons la loi si les faiseurs de lois nous respectent ; sinon, la France est en République ! "

Ces paroles semblaient l'expression même des sentiments chartistes.

Les circonstances étaient si favorables que le comité exécutif avait convoqué une Convention pour le 4 avril. Les nouvelles du continent et celles de la province paraissaient confirmer l'impression que l'heure était propice et que les temps de la démocratie étaient proches.

Le 20 février, le grand duc de Bade -avait dû accorder un constitution à ses sujets, et, au commencement de mars, la Hesse Darmstadt, la Hesse électorale, le Wurtemberg, le Duché de Nassau avaient fait le même pas. A Franckfort, se réunissait un Parlement élu au suffrage universel. Cet exemple avait été suivi à Munich, oili le vieux roi avait abdiqué en faveur de son fils. Le 2 1 mars, à Berlin, Frédéric Guillaume II, dans une proclamation au peuple prussien et à la nation allemande, venait de se déclarer prêt à accepter

une constitution écrite et une assemblée nationale unique élue au suffrage universel. A Vienne, à la suite du soulèvement populaire, l'Empereur se trouvait aux prises avec la Bohème réclamant son autonomie et la Hongrie qui avait pris les armes. Milan s'était insurgé contre l'Autriche. La révolution italienne avait commencé en Sicile et le roi de Naples avait accordé une constitution le 29 janvier. A Rome, le 14 mars, le pape avait promulgué une constitution pour le gouvernement temporel des états de l'Eglise. A Parme, le duc donnait un statut fondamental. L'Angleterre n'allait-elle pas, comme l'Italie ou l'Allemagne, imiter la révolution victorieuse en France ?

On pouvait le croire : à Nottingham, à Newark, à Plymouth, à Tiverton, à Merthyr, à Padiham, à Bradford, à Northampton, à Wigan, à Southampton, à Dumfries, à Dudley, à Mansfield, à Heywood, à Bacup, à Dundee, à Exeter, à Leicester, à Loughorough, à Coventry, à Macclesfield, à Staleybridge, à Stroud, à Gloucester, à Aberdeen, à Blackburn, partout des meetings en plein air ou des réunions publiques ont lieu à l'occasion de l'élection des députés chartistes et de la signature de la pétition : la semaine qui précède l'ouverture du Parlement ouvrier ressemble à celle qui avait précédé la Convention de 1839. Le 2 avril, dans la forêt de

Nottingham, Me Douall harangue 20.000 chartistes.

Devant ces manifestations, devant cette unanimité, en province et à Londres, on pouvait se demander s'il ne se préparait pas un grand mouvement révolutionnaire et si le gouvernement anglais n'allait pas subir un assaut irrésistable.

Les discours des conventionnels vont nous apprendre que la misère est grande et que l'extrême pauvreté réduit des milliers des travailleurs au désespoir: il y a plus de 200.000 chômeurs sans pain dans les districts du Nord et des Middlands, et les ressourses dont disposent pour vivre les familles ouvrières sont évaluées par certains à moins de 4 shillings par semaine, par d'autres même à i penny par jour. Samuel Kydd, qui vient de parcourir le Yorkshire, dira que des centaines de mille hommes meurent de faim dans les districts manufacturiers.

Les conférenciers et les délégués ont reçu de leur contact avec les milieux ouvriers l'impression d'un aussi vaste mouvement de révolte et d'un enthousiasme aussi profond que ceux qui caractérisèrent les premières années du Chartisme. La misère a mis la colère dans les cœurs ; les événements du continent permettent toutes les espérances et l'heure paraît venue de la grande révolution.

Le mardi 4 avril, la Convention se réunit, à 10 heures, dans une large salle de John-Street, Tottenham Court Road : sur les quarante huit députés, on ne retrouve à la quatrième Convention que Feargus O'Connor, Bronterre O'Brien, George-Julian Harney, Richard Marsden qui aient siégé en 1839 au Parlement du Peuple ; et, en dehors de ceux-ci, seuls James Leach, le premier président de la National Charter Association, Ernest Jones, Samuel Kydd, John West, W. G. M. Reynolds ont quelque notoriété.

Sur la proposition de Thomas Clark, Me Grath, l'actuel président de l'Association, est nommé président de l'assemblée et Doyle secrétaire : ce sont donc deux membres de l'Exécutif qui constituent le bureau de l'assemblée.

A peine la séance est-elle ouverte que CufFay, député de Londres, désire savoir si Reynolds est bien un chartiste. Reynolds lui répond que, sans doute, il n'est devenu chartiste que depuis quelques jours, mais qu'il a toujours défendu les doctrines chartistes depuis l'âge de 18 ans : il a même été plus loin et il s'est déclaré républicain. On l'applaudit. A ce moment, Feargus O'Connor entre dans la salle où il est accueilli par des acclamations.

Ce premier incident clos, les droits et les responsabilités de l'Exécutif sont discutés à propos de l'élection de Feargus O'Connor comme député de Leeds. Wheeler, un des comparses choisis par le démagogue pour figurer à côté de lui au comité exécutif, croit être agréable à Feargus en disant qu'à ce titre celuici a le droit de vote. Le grand politique, préférant ne pas avoir à prendre parti si quelque question délicate divise l'Assemblée, déclare qu'il abandonnera son droit de vote. Bronterre réplique aussitôt que, puisque O'Connor a été élu député, il ne doit pas lui être permis d'échapper à sa juste part de responsabilité. Mais Feargus trouve une objection à ce que les membres du comité soient autorisés à voter : " Si vous aviez un parlement chartiste, vous ne voudriez pas permettre aux Ministres de voter. (Ecoutez.) Mais je ne désire pas éviter la plus petite parcelle de responsabilité. " Une longue discussion s'ensuit et une motion de West est adoptée par 1 8 voix : les membres du comité siégeront ex officio et ils seront autorisés à parler et à voter.

Sur la motion de Clark, il est entendu que la Convention siégera, tous les matins, de 9 h. à I h. et, l'après-midi, de 2 h. 1/2 à 5 h.; tout député qui présentera une motion aura droit, pour la présenter, à dix minutes et, pour répon-

dre, à 5 minutes ; les autres orateurs seront limités à cinq minutes et ne pourront parler qu'une seule fois.

Cet effort pour limiter l'éloquence des conventionnels est curieux et avait sans doute été dicté par les expériences antérieures.

Ces préliminaires terminés, les conventionnels viennent, l'un après l'autre, rendre compte de la situation politique et sociale des districts qu'ils représentent.

Le député d'Exeter, Wilkinson, prend tout d'abord la parole :

" L'esprit chartiste règne plutôt dans les districts environnants qu'à Exeter même, ville très arriérée au point de vue démocratique. Autour d'Exeter, la population est très clairsemée, les gens du peuple sont plutôt semblables à des agneaux qu'à des loups ; ils sont d'un caractère très pacifique et ont une grande confiance dans la force morale du Chartisme ; ils sont par tempérament opposés à la force physique. Ayant lutté, pendant les années d'adversité, contre la force physique, n'abandonnons pas, à la onzième heure, la majesté et la dignité de cette puissance morale que la Charte exerce maintenant sur l'esprit et les sentiments du peuple. "

Geo Francis, député d'Ipswich, déclare qu'il n'a pas grand chose à dire parce qu'il n'y a pas très longtemps que s'est formée à Ipswich une association chartiste, à laquelle appartiennent quelques âmes énergiques, des hommes qui sont prêts et résolus à vivre et à mourir pour la Charte.

Si les paroles des deux premiers députés étaient peu faites pour alimenter les espoirs révolutionnaires, ceux qui allaient parler après eux et qui représentaient des districts du Lancashire et du Yorkshire devaient faire entendre un tout autre langage et exprimer la certitude que la longue patience du peuple avait fait place à une impatience amère des réalisations prochaines.

C'est d'abord le député de Bolton, Matthew Stevenson :

" Les classes laborieuses du Lancashire sont perdues à jamais si un bon coup de balai n'amène pas un changement radical dans les institutions du pays. {Ecoutez.) Il ne sert à rien de prêcher la patience à des masses qui meurent de faim. {Ecoutez ! écoutez /) Je désire transmettre au gouvernement, par l'intermédiaire de la presse, l'assurance que les travailleurs du Lancashire ne se soumettront pas tranquillement à mourir par milliers dans un pays qui regorge de richesses. {Ecoutez ! écoutez ! écouter /) Les scènes dont chaque jour, chez moi, je suis le témoin, sont vraiment épouvantables. Ces créatures nues, émaciées, décharnées, semblables à des spectres, qui se pressent autour de ma maison pour demander la charité, sont faites pour attendrir un cœur de pierre. Il est grandement temps que le gouvernement intervienne et fasse quelques pas pour porter remède à cette situation sociale, au lieu d'écouter les arguments subtils de Johnny Bright. {Ecoutez, écoutez. Rires.) Si le gouvernement ne le fait pas, aucun homme ne peut répondre de la paix du pays. "

Ernest Jones, député d'Halifax :

" Mes électeurs pensent qu'il serait désirable, s'il est possible,

de mener le mouvement d'après les principes de la force morale, mais ils m'ont donné pour instructions de ne pas m'en tenir à un acte d'humilité inutile, et de revendiquer leurs droits.Jusqu'au dernier, ils sont prêts à combattre {applaudissements) s'il est nécessaire ; ils sont prête à descendre des collines du Yorkshire pour venir en aide à leurs frères patriotes de Londres. {Ecoutez, écoutez..) Ils désirent appliquer les méthodes de la force morale si elles sont compatibles avec le bon sens. Ils pensent que la Convention doit faire appel à la Chambre des Communes ; et, si celle-ci traite nos revendications avec dédain ou si elle s'en débarrasse par des demi-mesures, il faudra pétitionner la Reine et lui demander de renvoyer ses ministres. Au cas où Sa Majesté refuserait d'obéir à cet ordre (j'emploie ce mot ordre intentionnellement, car la Reine n'est que la servante du Peuple), alors ils seraient prêts à donner pour instructions à la Convention de se transformer en assemblée permanente ; la lutte commencera entre les deux parlements et la question se posera de savoir auquel doit appartenir l'autorité dominante. " {Applaudissements^

James Hitchins, député de Wigan :

" Aucune ville n'a été plus opprimée et aucune population n'a plus souffert des privations que le peuple de Wigan ; aucune population n'a enduré un si mauvais état de choses plus pacifiquement. Presque toutes les usines sont arrêtées, enfin la rivière a pénétré dans les mines de charbon et a suspendu le travail. D'ailleurs, le peuple de Wigan considère qu'il a souffert assez longtemps et il aimerait mieux se mettre à l'ouvrage et recourir à la force physique immédiatement plutôt que de rester dans la situation déplorable dans laquelle il se trouve actuellement. {Ecoutez, écoutez.) Les travailleurs m'ont dit qu'ils tenteraient encore une pétition, mais que, si elle était rejetée, ils se mettraient à l'œuvre, qu'ils auraient recours à l'action directe, quelles qu'en puissent être les conséquences. Je sais que les travailleurs de Wigan ont l'intention de soutenir courageusement la Convention jusqu'à ce que la Charte soit devenue la loi du pays :

les travailleurs sont décidés à obtenir la Charte soit par la force morale soit par la force physique. "

George Buckby, de Leicester :

" Le peuple pense qu'il" a assez fait de pétitions et que, s'il n'obtient rien par celle-ci, il n'en tentera plus d'autre. Les travailleurs de Leicester m'ont déclaré qu'ils obtiendront la Charte par la force morale, s'ils le peuvent, et que sinon ils étaient décidés à la conquérir par d'autres moyens. " {Applaudissements.)

George-Julian Harney :

" Les hommes de Nottingham ont dit que la pétition actuelle serait la dernière adressée à la Chambre telle qu'elle est constituée. "

LiNNEY, l'un des représentants de Birmingham :

" Dans le district qui entoure Birmingham, les travailleurs déclarent qu'ils en ont assez des meetings. Je suis autorisé par le peuple de Bilston, de Wolverhampton, de Dudley, de dire que, quelle que soit l'attitude recommandée par la Convention, ils sont prêts à l'adopter. {Applaudissements.) Dans ma pensée, je suis résolu à obtenir la Charte avant de quitter Londres. " {Ecoutez,, écoute%.)

FussELL, qui représente aussi Birmingham, dit que les classes moyennes se sont déclarées pour la Charte, et plusieurs autres députés répéteront le même propos : à Manchester, comme à Birmingham, les boutiquiers paraissent gagnés au Chartisme.

Samuel Kydd, député d'Oldham :

" Il existe un sentiment général de mécontentement : si prolongée et si continue a été la misère que les travailleurs pensent que mieux vaut la mort que de souffrir sans cesse de la faim. "

DoNovAN, député de Manchester, fait une description lamentable des souffrances des classes laborieuses à Manchester :

" Dix mille ouvriers sont maintenant sans travail ; ils désirent la Charte là tout risque ; mais ils souhaiteraient arriver à ce résultat sans verser une goutte de sang. {Ecoutez, /coûtez.) Les boutiquiers eux aussi sentent la nécessité d'un changement ; leur chiffre d'affaires a diminué de plus de moitié tandis que leurs loyers et leurs frais restaient les mêmes. "

Edmund Jones, l'un des députés de Liverpool :

" Liverpool, où se trouvent les plus riches marchands du monde qui considèrent les autres classes avec indifférence ou dédain, a été prospère, mais maintenant c'est tout à fait le contraire : il y a 10,000 chômeurs involontaires rien que parmi les porteurs et les commissionnaires du fleuve, encombrant les rues. Voilà vingt semaines qu'ils sont sans ouvrage. Liverpool se voit entre la banqueroute et la révolution. "

H. Smith, l'autre député de Liverpool :

" Je n'ai qu'à faire écho aux sentiments exprimés par mon collègue Jones et je crois que, si aucune autre ville ne commence, ce sera Liverpool. Un meeting immense a eu lieu et le sentiment général était que, si la pétition n'obtenait pas satisfaction, les chartistes devaient conquérir la Charte à la pointe des bayonnettes. Il y a, à Liverpool, une grande partie des métiers que la misère a rendu démocrates. "

James Cumming :

" Edimbourg n'est pas dans une aussi mauvaise situation, comparativement. Le chartisme des démocrates d'Edimbourg n'est pas dû à la misère, mais ce sont des chartistes de principe et qui sont prêts à défendre ces principes sur le bûcher, dans les prisons et sur le champ de bataille. {Applaudissements.) Si la France a une république, l'Angleterre doit avoir sa Charte. "

LuND déclare que les chartistes de Lancaster sont prêts à s'associer aux plus extrêmes mesures, s'il existe la moindre chance de succès.

Frank Mirfield :

" Mes électeurs de Barnsley m'ont, dans un grand meeting, donné mandat de dire que, si le gouvernement lâchait l'armée sur l'Irlande, quelque autre chose serait lâchée ici. {Applaudissements.) Ils espèrent que, si la pétition est rejetée, la Convention ne se séparera pas, mais prendra en main les rênes du gouvernement du pays. {Immense et formidable acclamation de la galerie.) Ils espèrent qu'elle divisera la terre en petites fermes et donnera à chaque homme le moyen de gagner sa vie à la sueur de son front. "

Ainsi, à côté de la Charte, le Land Scheme et le programme agraire du Chartisme réapparaissent dans les manifestations que provoque la renaissance du mouvement.

Le lendemain, mercredi 5 avril, la Convention se réunit à 9 heures du matin. Ashton, le député de Northampton :

" Les travailleurs de Northampton ont été dans une mauvaise situation, si bien qu'ils en sont arrivés à cette conclusion que, seule.

la Charte du peuple permettra de restaurer un état de choses convenable en amenant des transformations sociales bonnes et bienfaisantes. Ces travailleurs sont des ouvriers en bottines et en chaussures et ils dépendent du commerce extérieur. Ils sont décidés à obtenir la Charte à tout risque. Le peuple pense que celui qui ne veut pas combattre pour elle est indigne. " {Ecoutez, /coûtez, applaudissements.)

Tattersall :

" La condition du peuple à Bury est effrayante La

Charte est le sujet qui absorbe toute l'attention et je puis affirmer, sans crainte d'être contredit, que jamais auparavant les sentiments n'ont été aussi ardents ni aussi enthousiastes qu'ils le sont actuellement. "

John West, député de Stockport :

" Les travailleurs vivent ou plutôt meurent de faim avec la moitié des salaires habituels. Ils veulent la protection de la vie et de la propriété, mais à la condition que ce soit la vie et la propriété de tous qui soit protégée, et, si cette protection ne pouvait être obtenue, ils ne voient plus rien en face d'eux que la guerre. Le peuple de Stockport a décidé que la pétition actuelle sera la dernière. Je suis, comme M. Tattersall, opposé à la précipitation, mais je le suis également à la lâcheté. "

Bevington, l'un des deux délégués de Staffordshire Potteries :

" La pauvreté et la misère qui sévissent en sont arrivés à un point alarmant et je n'ai jamais été témoin d'un tel état de gêne et d'inquiétude. Les travailleurs sont déterminés à conquérir leurs droits à tout risque. "

Reynolds :

*' Les meilleurs sentiments se manifestent dans la ville de Derby et dans le district... Je pense que la pétition doit être la

dernière et je suis d'accord avec le député qui hier a dit que le refus d'accéder à la pétition serait une déclaration de guerre contre le travail. Je suis aussi d'accord avec le sentiment de Lafayette : " Pour qu'une nation devienne libre, il suffit qu'elle le veuille. " Quelques gouttes de sang ne sont rien dans la balance, et, si les moyens de force morale ne réussissent pas, le peuple est prêt à tout. Tels sont les sentiments des travailleurs de Derby et j'ai bonne confi^jnce que ceux-ci seront bientôt en possession de leurs droits et libertés. " {f^ifs applaudissements.)

Geo Stevens :

" Les électeurs de York et de East Riding désirent l'envoi d'une députation à Lord John Russell pour lui représenter la condition des travailleurs. Dans ce district, de nombreux métiers sont en grève. Le peuple de HuU désire que la Convention siège jusqu'à l'obtention de la Charte. "

Le député de Glasgow, Adams, a apporté loo.ooo signatures à la Convention et 30.000 en plus lui ont été encore envoyées :

" Les classes moyennes ont commencé à fraterniser ; en fait les seules personnes qui ont refusé leur aide et leurs souscriptions sont celles qui s'engraissent des vice» et de la dissipation du peuple, l'engeance des cabaretiers. {Ecoutez, /coûtez.) Les Chartistes ont une large salle de réunion à Glascov? dans la rue principale, Trongate, et sur la façade est inscrit en lettres de larges dimensions : Démocratie hall, et, presque chaque soir, des meetings ont lieu. La misère se développe sur une vaste échelle et le mécontentement marche de pair avec elle. "

LiGHTOWLER, le député de Bradford :

" J'ai l'honneur de représenter quelque chose comme 1 00,000 individus et j'aurai au moins 70.000 signatures. L'opinion de mes électeurs est que, dans les circonstances présentes, l'existence est un fardeau ; ils ont résolus à obtenir leurs droits à tout

hasard. Le peuple meurt de faim et le temps est venu où un changement doit se produire. C'est là l'opinion de la grande majorité des habitants de ma circonscription. "

Feargus O'Connor prend alors la parole :

" Je suis prêt à supporter toutes les railleries et tous les sarcasmes à la Chambre en exécutant mon devoir lors de la présentation de la pétition. Je considère cette Convention comme une représentation équitable et fidèle du peuple. {Applaudissements.) Il y a longtemps que je suis mêlé au mouvement. Il existe peut-être quelques personnes qui peuvent y avoir été mêlées quelques années de plus que moi, mais aucune d'une façon plus incessante que je ne l'ai été pendant les quinze dernières années. C'est pourquoi la cause est profondément gravée dans mon cœur. A la première Convention, au prix de £, 30.000, vous avez obtenu seulement 1250.000 signatures ;à la seconde, au prix de moins de ;C200, vos forces s'accrurent jusqu'à atteindre 2 millions de signatures ; à la dernière occasion, nous eûmes 3 millions 1/2 de signatures au simple prix de £ 80. Et, bien que le colporteur Ecossais ait dit qu'il avait détruit le mouvement, la force du Chartisme s'accroît et doit s'accroître. {Nombreux applaudissements.) J'ai toutes les raisons de croire qu'en cette occasion j'aurai 5.400.000 signatures ; et encore les boutiquiers viennentils seulement de suivre le courant. Les événements de France ont donné indiscutablement une impulsion au mouvement. Sur le continent, les trônes s'écroulent et tombent en poussière : peut-on croire que l'Angleterre restera dans l'esclavage en face de telles circonstances } {Fifs applaudissements.) La presse est en train de faire ou d'essayer de faire ce que Pitt fit jadis avec de l'or : détruire la bonne influence de la Révolution Française. Oui, mais que des événements se produisent ici, lorsque le changement aura lieu, les souffrances de vos amis vous ont préparé à un système politique et social tel qu'il pourra et sera adopté immédiatement par le peuple de ce pays. {Fifs applaudissements.) Je ne donnerais pas une figue pour la Charte si elle n'amenait pas avec elle une transformation sociale. C'est un changement

de cette sorte que j'ai préparé, de telle façon que tous les chômeurs involontaires puissent être employés et qu'ils puissent être mis immédiatement à l'ouvrage sur les champs du travail libre, {f^ifs applaudissements.) En fait, tout le problème est une question de travail : dès mes premiers pas dans la politique, j'ai

toujours envisagé les choses ainsi Lundi nous irons à la

Chambre. Je ne suis pas prêt à détruire par la précipitation le mouvement dont j'ai été le principal créateur ; et je ne suis pas disposé non plus à laisser une seule minute le peuple dans les chaînes de l'esclavage dès que la liberté pourra être obtenue. {Fi/s applaudissements.) Aucun homme n'a pris plus grand intérêt que moi à la question de la Charte : j'appartiens à une famille persécutée et traquée dont j'ai juré de venger les injures ; j'ai combattu et versé mon sang à Birmingham, à Manchester et à Nottingham et par conséquent il n'est pas vraisemblable que je devienne un lâche maintenant. {Ecoutez, écoutez ) J'ai reçu mes lettres de créance en 1835, et j'en suis fier, et c'est pourquoi je ne voudrais pas abdiquer, et, même si le peuple ne voulait plus de moi pour son leader, je resterais dans le rang et j'irais à la bataille. {Applaudissements.) La presse a tenu l'aristocratie et les classes riches dans l'ignorance de la situation réelle du pays. Je deviens maintenant un quasi ministre et sans aucun doute on me demandera quels sont nos intentions pour lundi. Sur la foi de la Convention, je répondrai que pas un carreau de verre, pas un penny de propriété ne sera endommagé {'vifs applaudissements) ; que la paix et le bon ordre seront respectés pendant que nos revendications seront en discussion. {Applaudissements répétés.) Un alderman m'a dit à la Chambre que je serais tué lundi ; je lui ai répondu que, si j'étais tué, ma mort serait le signal d'un massacre général dans tout le pays. Je serai à la tête de la procession et au premier rang, et alors lils peuvent tirer. {Formidables acclamations^ Au cas où la pétition serait rejetée, je recommande des meetings simultanés dans les différentes parties du pays, une adresse à la reine pour demander le renvoi de ses ministres et l'entrée dans son conseil des hommes qui feront de la Charte une question de cabinet. {Applaudissements^ Si cela est inefficace, je ne reculerai jamais, mais je préférerais mourir que de

ne pas conquérir la Charte. Je pense que nous avons maintenant le pouvoir d'obtenir la Charte. Je suis obligé de vous quitter pour aller à la Chambre où je dois donner mon appui à Sharman Crawford pour un Bill relatif à l'Irlande. "

Comme en juillet 1839 et en août 1842, Feargus adopte et suggère une attitude prudente, tout en donnant par des mots sonores satisfaction aux instincts de violence et au besoin de verbalisme révolutionnaire.

Après le départ d'O'Connor, Shaw, député de Leeds dit qu'il a reçu pour instructions de ne pas revenir avant que la Charte soit devenue la loi du pays.

Le député de Carlisle, John Lowry :

" Le peuple est dans une situation lamentable : à Carlisle, on n'est pas en faveur de la force physique, mais à Wigton, à Dalston et dans d'autres villes, on pense tout différemment et on estime que la Charte ne pourra être conquise sans la force physique. Les boutiquiers ont signé la pétition et en plus grand nombre que les précédentes fois : ils sont généralement partisans du suffrage complet. "

Robert Wild, le député d'Ashton-under- Lyne a apporté 70.000 signatures :

" Mes électeurs m'ont donné pour instructions de demander audience aux membres du gouvernement et de leur dire que, s'ils ne sont pas prêts à trouver le moyen d'employer les sans-travail,

ils doivent donner leur démission J'ai le plaisir et le

devoir de vous informer qu'un seul homme de la classe moyenne a refusé sa signature. {Fifs applaudissements.) Les chartistes de mon district sont las de pétitionner et résolus : si Londres fait son devoir, le Lancashire ne restera pas en arrière. {Ecoutez,,

écoutez.) Enfin les travailleurs de la partie du Lancashire et du Cheshire que je représente sont déterminés à poursuivre leurs efforts jusqu'à ce qu'ils aient remporté la victoire. "

L'après-midi, à la reprise de la séance, Reynolds annonce que le gouvernement a envoyé deux reporters pour suivre les discussions de la Convention. La nouvelle est accueillie par des applaudissements. Richard Marsden dit qu'il a apporté 65.000 signatures :

" Il y a dix ans, j'étais à Londres : alors la situation était mauvaise déjà, mais aujourd'hui, elle est dix fois pire. {Ecoutez, écoutez.) Et à moins qu'on fasse quelque chose, je crois sincèrement qu'il sera impossible de maintenir le North Lancashire tranquille. "

Le vétéran des luttes chartistes fait, dit le compte-rendu de la Northern Star :

" Une peinture déchirante des souffrances endurées par le peuple du North Lancashire ; une femme se mourait et, dix minutes avant d'expirer, elle disait à son mari: " Est-il juste que je périsse comme je péris, tuée par la faim? Et son mari: " tu sais que je n'y puis rien, j'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir." Dix minutes après elle mourut. Ce n'est pas là un cas isolé, aucunement. Maintenant, malgré tout, les travailleurs sont prêts à attendre le temps nécessaire à la réalisation. Mais il faut qu'un changement soit obtenu. " (Formidables applaudissements.)

DixoN, député de Norwich, déclare que ses électeurs ne sont pas dans une situation beaucoup meilleure que ceux dont a parlé R. Marsden et il peut dire que celui-ci n'a pas exagéré la peinture de leurs souffrances.

M'Carthy, représentant âCIrish Démocratie Confédération, dit que les Confédérés sont décidés à combattre pour leurs libertés, si c'est nécessaire, ajoutant que, si un seul coup de fusil est tiré en Irlande, quarante mille Irlandais sont prêts à venger leurs frères.

A travers les exagérations oratoires une impression se dégage de tous ces discours. C'est qu'en 1848, comme pendant les années 1837, 1838, 1839,1a misère règne dans les districts industriels d'Angleterre, la misère conseillère de révolte, prête à suggérer aux instincts de violence des actes immédiats. Les conventionnels nous apportent des témoignages significatifs de cette misère, qui se manifeste et par le chômage de 200.000 travailleurs dans les districts du Nord et des Middlands, et par les salaires de famine auxquels sont réduites les familles ouvrières. Des familles, dit West, subsistent avec moins de 4 shillings par semaine et, selon Lightowler, des milliers de familles vivent de moins de i s. 4 d. par tête ; les hommes de Paisley, dit Cochrane, sont obligés de vivre d'un penny par jour. A ces obscurs représentants des districts ouvriers le prolétariat prête sa puissance et, par eux, il exprime la souffrance dont de longues années de misère ont fait naître de redoutables colères. Les conventionnels semblent d'accord pour affirmer que les travailleurs

chartistes réclament de la Convention une lutte énergique en faveur de leurs revendications et qu'ils sont prêt à appuyer, s'il est nécessaire, leurs représentants par une action décisive et directe.

Seul parmi les conventionnels, Bronterre O'Brien ose déclarer qu'il ne croît pas que les chartistes soient prêts. Voici les paroles que, selon la Northern Star, le maître d'école du Chartisme aurait prononcées en cette séance du 5 avril :

" J'ai assisté à des meetings à Londres et je les ai trouvés pleins d'ardeur, et, lorsqu'ils ne l'étaient pas, je me suis efforcé généralement de leur communiquer cette ardeur. J'ai assisté à un meeting au National Hall où cette question a été posée: "Au cas où le gouvernement anglais prendrait les armes contre le gouvernement provisoire, combatteriez-vous pour le gouvernement anglais ou pour le gouvernement provisoire de la France ? " La réponse unanime a été : pour le gouvernement provisoire de France. {Formidables applaudissements.) Naturellement, comme un sujet loyal, je regrette de tels sentiments. (Rires.) Je ne pense pas que le peuple de Londres soit généralement avec nous et je ne pense pas que nous soyons prêts actuellement pour les mesures ultérieures ; je n'irais pas contre la Loi tant que je penserais que la Loi nous ferait justice; mais, dès que je trouverais que la Loi ne nous fait pas justice, et que le peuple serait plus fort que la Loi, aussitôt je mettrais ma main sur La Loi." {f^ifs applaudissements.)

La séance du mercredi 5 avril s'achève par trois propositions de Thomas Clark, de Bronterre et de Samuel Kydd. Thomas Clark expose

les mesures ultérieures que le comité exécutif recommande à l'assemblée.

Bronterre O'Brien présente la motion suivante :

" Que la Convention remplisse son devoir en présentant la pétition et, comme elle ne représente qu'une petite fraction du peuple, qu'une assemblée représentant le peuple tout entier soit convoquée pour prendre les mesures ultérieures propres à assurer l'obtension de la Charte. "

Samuel Kydd pense que, si vraiment Lord John Russell connaissait la situation du peuple, il ne pourrait pas agir comme il le fait. Aussi propose-t-il l'adoption de cette résolution :

" Qu'une adresse exposant la condition du peuple soit rédigée et soumise au gouvernement.

West appuie cette proposition :

" Le gouvernement et les classes moyennes croient que nous désirons la franchise pour avoir le pouvoir, au lieu que nous la désirons comme un moyen de protection pour notre travail. "

Le jeudi 6 avril, des centaines d'individus, dit la Star, se pressent aux portes de la Convention et les galeries sont combles comme les jours précédents. La discussion reprend sur la proposition de Samuel Kydd, les uns, comme Fussell, Ashton, estiment qu'il est excellent de montrer quelle est la situation réelle des travailleurs, d'autres, que la détresse qui existe est suffisamment connue.

Ernest Jones se lève pour défendre la motion de Kydd :

" M. CufFay, délégué de Londres, a dit que les classes laborieuses connaissaient la misère dont elles souffraient — accordé. Les classes moyennes la connaissent aussi, c'est exact. Mais elles doivent être averties que la Convention en est aussi informée et qu'elle a l'intention d'en faire une de ses principales considérations. [Applaudissements.) La grande force de la Convention, c'est que nous ne sommes pas seulement des innovateurs politiques, mais aussi des réformateurs sociaux, {^ifs applaudissements.) Par suite, il est nécessaire que l'un de nos premiers actes le prouve à l'univers. [Ecoutez, écoutez.) Un délégué a dit qu'il sera encore temps après lundi. Non, car cette même adresse peut influencer un grand nombre de ceux qui craindraient de se joindre à nous lundi. "

Ernest Jones ajoute : cette adresse permettra de découvrir aux habitants de la métropole des souffrances dont ils ignorent l'existence. Thomas Clark, Glennister, Hitchins appuient la proposition du député d'Oldham. Sur ces entrefaites, Feargus O'Connor fait son entrée et est accueilli par les applaudissements de l'assistance.

La motion de Kydd ayant été adoptée à l'unanimité, l'assemblée commence la discussion du programme de l'Exécutif que lit Thomas Clark. En cas de rejet de la pétition, le comité propose d'adresser une requête à la reine pour lui demander de dissoudre le parlement et d'appeler dans son conseil des ministres décidés

à faire de la Charte une question de cabinet. Une assemblée nationale, chargée de présenter la requête et de prendre toutes les mesures nécessaires à la conquête de la Charte se réunira à Londres le i mai. Le 21 avril, jour du vendredi saint, des meetings simultanés adopteront cette requête à la reine et nommeront des députés à cette assemblée nationale.

Pourquoi encore remettre à une nouvelle assemblée le soin des mesures ultérieures, demande G. W. M. Reynolds .?

" J'ai éprouvé quelque étonnement lorsque j*ai entendu lire le programme ; car beaucoup de députés ont exprimé leur détermination d'obtenir la Charte avant la séparation de la Convention ; et, en entendant hier le superbe discours de M. O'Connor, je m'étais dit à moi-même : " Dieu soit loué, nous n'aurons plus de temporisation." Or, nous avons encore la politique de temporisation du programme. Mais, en appeler à la Reine, c'est tout comme si vous en appeliez au Lord Chancelier au Banc de la Reine, puis au même Lord en conseil privé ; on s'est adressé à la Reine pour les tisserands de Spitalfields qui mouraient de faim et elle a répondu qu'elle n'avait pas d'argent. Quoi .■■ pas d'argent, avec ;C3 60,000 par an ? Je suis las de tous ces retards, et je répète que le rejet de la pétition sera une déclaration de guerre. Aussi je vous propose la motion suivante : " Au cas où la pétition serait rejetée, la Convention se déclarera permanente et proclamera la Charte la loi du pays. "

CufFay seconde l'amendement en disant " qu'il considérerait le rejet de la pétition comme une déclaration de guerre, qu'en conséquence il serait prêt à aller la guerre et que l'Exécutif devrait

être prêt à conduire les chartistes à la liberté ou à la mort. "

Se rappelant sa résistance heureuse en juillet 1839 à la grève générale, Bronterre O'Brien prend la parole pour empêcher la Convention de s'abandonner aux conseils de Reynolds et de Cuffay ; mais, cette fois, il n'a plus dans le parti chartiste l'autorité qu'il possédait dix ans auparavant ; il sait qu'il va s'attirer l'impopularité et il le dit :

" Au risque d'attirer sur moi l'impopularité, j'oserai faire opposition au programme du Comité et à l'amendement de Reynolds. Je suis opposé à toutes autres pétitions ou requêtes ; mais je pense qu'avant de déclarer une assemblée permanente, il faut que nous ayons la sanction de la grande masse du peuple au lieu d'avoir seulement celle d'une petite fraction ; ainsi, par exemple, je suis élu par deux mille électeurs sur les 2 millions de personnes formant la population de la métropole. Et on doit savoir qu'il y a beaucoup de chartistes et de nombreux individus favorables aux principes qui ne sont pas représentés ici, n'ayant aucune confiance soit en moi-même, soit en M. O'Connor. C'est pourquoi je voudrais présenter un amendement afin que la présente Convention se borne à la présentation de la pétition et qu'une assemblée nationale soit nommée à sa place ; alors advienne que pourra, l'assemblée se déclarera permanente ; et en avant, quoiqu'il arrive, bonheur ou malheur. "

Bronterre poursuit sa chimère: il espère que, dans une assemblée où le peuple tout entier serait représenté, les fidèles serviteurs de la démocratie seraient en majorité et que l'action des démagogues serait annulée. Mais grande

paraît son audace de s'être permis d'affirmer que la Convention ne représentait pas le peuple, et plus grande encore sa prétention d'avoir eu l'inconvenance de se comparer à Feargus O'Connor et de dire qu'il y avait des démocrates ayant confiance en lui et n'ayant pas confiance en O'Connor. Si Bronterre O'Brien s'imagine qu'il a encore quelqu'influence personnelle, il faut lui enlever cette illusion et lui donner une leçon qui l'empêche désormais de se figurer qu'il est autre chose dans le parti chartiste qu'un suspect.

Ernest Jones prend la parole pour corriger vertement Bronterre sans même le nommer :

" Je suis étonné qu'un des délégués de Londres ait dit que nous représentions un petit nombre d'électeurs : notre collège électoral comprend les cinq millions 1/2 d'individus qui ont signé la pétition nationale. {Fifs applaudissements.) Je suis également surpris que le délégué ait introduit dans la discussion des questions de parti, des noms d'hommes de parti. L'heure est arrivée des actes et non des hommes. Je ne suis ni O'Connoriste ni Sturgéiste ; je ne reconnais aucun " istes " ; je ne connais que deux classes, l'oppresseur et l'opprimé. {^Applaudissements prolongés de la salle et des galeries.) Le délégué de Londres a dit que le récent mouvement le jour de St- Patrick a échoué parce que les leaders n'ont pas opéré de fusion, mais moi je dis qu'il a échoué parce que le peuple a trop attendu des leaders au lieu de construire en ne s'appuyant que sur lui-même. [Fifs applaudissements.) Si la Convention ne recule pas devant son devoir, nous aurons une journée de St-Patrick en Angleterre, car toute la vermine sera chassée. {Applaudissements.) "

L'attaque est double : elle vise sans doute immédiatement Bronterre O'Brien qui doit maintenant se rendre compte de son impuissance au sein de la Convention et de l'inutilité d'élever une voix qui n'a plus aucun crédit. Il n'a plus qu'à se retirer et c'est ce qu'il fera bientôt. Mais l'attaque vise aussi Feargus O'Connor dont les Ernest Jones et les G. J. Harney jalousent la popularité, attentifs à toutes les circonstances qui permettent d'atteindre l'idole populaire et prêts à saisir l'occasion qui leur assurera une revanche sur celui dont ils souffrent de n'être que les lieutenants.

En cette séance, du reste, la position de Feargus paraît moins forte qu'elle ne l'a jamais été. Après l'intervention de Reynolds accusant le comité exécutif de temporiser et celle de Cuffay secondant l'amendement de Reynolds, le grand démagogue peut craindre de paraître manquer d'audace, car le comité n'a été que le porteparole d'O'Connor. Aussi, sentant le danger de l'impression que peuvent faire sur l'assemblée les réserves de Reynolds, il se croit obligé de venir en aide à ses collègues de l'exécutif quelque peu désemparés par la surenchère qui vient de se produire :

" M. CufFay est un bon chartiste ; mais j'affirme énergiquement que, moi ou l'Exécutif, nous ne voulons par aucuns moyens entraver le mouvement. J'en viens maintenant à la plus impor-

tante de toutes les questions. Et ici, laissez-moi répéter que, quelle que soit la décision qu'adopte la Convention, je suis prêt à m'y conformer. {Fifs applaudissements.) C'est un non sens que de venir me dire que l'Exécutif recule devant les risques. Nous sommes en communication avec toutes les parties du pays et nous comprenons l'état d'esprit du pays. Je n'ai jamais manqué d'aller au devant du danger, et, je le déclare aujourd'hui en présence du reporter du gouvernement, je préférerais mourir en martyr plutôt que de vivre en esclave. {Formidables applaudissements.) Mais je dis : appelez-en au peuple avant que de déclarer l'assemblée permanente, organisez les métiers et les autres chartistes, réunissez-vous prochainement et alors peu importe que vous adressiez ou non une requête à la Reine. Oui, et à cette occasion je demanderai aux Irlandais d'envoyer des délégués à l'assemblée. {Fifs applaudissements.) Je n'aime pas l'idée de transformer des parlements annuels en parlements septennaux et je vous supplie de ne pas nuire à votre juste cause par une trop grande précipitation. Ayez une assemblée nationale où tous soient représentés et je serai prêt à exécuter ses ordres." {Applaudissements prolongés des galeries et de l'assemblée.)

Feargus O'Connor dit que le comité exécutif consent à abandonner la requête à la reine.

Tattersall, député de Bury :

" La question (posée par M. Reynolds) est la plus importante des questions qui nous soient soumises : c'est simplement la question de savoir si nous sommes pour la guerre et, si oui, si nous avons les moyens de la faire. Contrairement à ce qu'a dit M. O'Brien, je prétends que nous sommes les virtuels représentants du peuple et je crains que, si la Convention qu'il réclame, se réunissait, son temps serait gaspillé en chamailleries. {Ecoute», écoutez.) Je recommande les meetings simultanés. Si la question était laissée à la décision des gars du Lancashire, ceuxci diraient : Nous sommes prêts à combattre. {Fifs applaudisse-

ments.) Je proposerai cette motion : " Que des meetings simultanés se réunissent le 1 2 avril et décident quelles seront les futures démarches de la Convention. "

Ernest Jones reprend la proposition du comité exécutif, et, après avoir attaqué Bronterre O'Brien, dépose cet amendement :

" Au cas où la pétition serait rejetée, les meetings simultanés du peuple adopteront un mémorial pour demander à la Reine la dissolution du Parlement et le renvoi de ses ministres. Ces meetings simultanés éliront des délégués à une nouvelle Convention ayant pour instructions de siéger de façon permanente tant que la Charte ne sera pas la loi du pays. La présente Convention siégera jusqu'à la réunion de l'assemblée nationale. "

" Je pense qu'il est nécessaire d'adresser un mémorial à la Reine, non parce que j'escompte son consentement, mais parce que l'histoire ne doit jamais avoir à dire que les chartistes ont pris dans le sang ce qu'ils auraient pu obtenir pacifiquement. {Fifs applaudissements.) Ce mémorial nous donnera le temps de nous mieux organiser, il prouvera notre modération et la troisième étape prouvera que nous sommes braves. {Applaudissements répétés.') Tandis que nous agirons dans la capitale, les provinces procéderont aux élections. {Applaudissements prolongés!)

Thomas Clark seconde l'amendement qui est soutenu par de nombreux orateurs. Wheeler déclare qu'il ne faut pas abandonner le poste de l'honneur à l'heure du danger. {Vigoureux applaudissements^ Buckby dit qu'il a reçu pour instructions de ne pas quitter Londres tant que la Charte ne sera pas devenue la loi du Pays :

*' Mes électeurs sont si pauvres qu'ils ne reçoivent pas en moyenne cinq shillings par semaine. J'ai été accompagné au

chemin de fer par 20,000 personnes, et, tandis qu'à la station chapeaux et mouchoirs étaient agités, les derniers mots qui sont parvenus à mes oreilles ont été " Ne reviens pas sans la Charte. {Formidables applaudissements.) "

L'après midi le débat est repris sur le programme.

WlLKINSON :

" Quand j'entends certaines personnes parler de fusils, de piques et de sabres, avec un tel calme, mon sang se glace dans mes veines. (Rires.) N'est ce donc rien pour le père que de lever la main contre son fils et pour les fils d'en faire autant vis-à-vis de leur père ? "

G. J. Harney :

" Je redoute également la témérité et la faiblesse. Je suis partisan de l'amendement d'Ernest Jones, car, en adressant un mémorial à la Reine, nous mettrons nos ennemis encore plus dans leur tort. Si l'on refuse de nous admettre devant la Reine, le peuple ne manquera pas d'opposer la froide façade de Buckinghampalace aux portes ouvertes de l'Hôtel de Ville où les députations ouvrières sont reçues à n'importe quelle heure de la journée par le gouvernement vraiment national de la France. Je suis d'accord avec ceux qui désirent une plus complète représentation des classes productrices ; mais je me soucie peu des autres classes. Que la nouvelle assemblée reçoive pour instructions de se déclarer permanente. La Convention restera à Londres et profitera de toute circonstance favorable pour obtenir la Charte dans le moindre délai possible, {f^ifs applaudissements.) "

Walter, député de Worcester :

" J'ai été envoyé à Londres pour obtenir la Charte du peuple et je serai fidèle à cette mission même au sacrifice de ma vie, si c'est nécessaire, {njs applaudissements.) "

CoCHRANE :

" Les hommes de Paisley sont obligés de vivre d'i penny par jour {Honte) et vraiment je ne puis m'empêcher de penser par pitié qu'il vaudrait mieux que quelques individus meurent par l'épée plutôt que de voir mourir de faim des millions de travailleurs. {Fi/s applaudissements ) "

Après avoir conféré avec Ernest Jones et G. J. Harney, Thomas Clarck déclare que le comité exécutif accepte l'amendement d'Ernest Jones et soumet à l'assemblée le programme amendé. On voit ainsi grandir l'autorité d'Ernest Jones et de G. J. Harney, qui profitent de l'absence obligatoire de Feargus O'Connor, appelé à la Chambre, pour se créer une influence indépendante de lui sur les conventionnels et sur les chartistes.

Ernest Jones se lève pour appuyer le programme amendé :

" Je suis fier, dit-il, de l'unanimité de la Convention. Les reporters du gouvernement auront de mauvaises nouvelles pour leurs maîtres ; ils leur diront que les personnalités politiques sont mortes, que la maladie de glorification personnelle est guérie, que chacun, dans la Convention, est désireux d'être au dernier rang le jour du triomphe, mais anxieux de se trouver au premier à l'heure du danger. "

Bronterre retire son amendement en faveur de celui d'Ernest Jones qui est adopté par l'unanimité des conventionnels présents. Sur ce vote, députés et spectateurs se lèvent et applau-

dissent simultanément. La hall où siège la Convention, dit la Northern Star, est comble et ressemble à une salle de réunion publique les jours de meetings.

Cependant le gouvernement a déclaré qu'il considérait comme illégale la manifestation qu'on se proposait d'organiser pour le lundi, et la police avait donné avis aux chartistes que dix personnes seulement seraient autorisées à conduire la pétition au Parlement. Aussi, le vendredi matin 7 avril, Wheeler propose que la Convention publie une proclamation affirmant qu'elle est décidée à organiser la manifestation projetée en dépit de la folle déclaration du gouvernement et de l'avis de la police.

West dit que les avertissements de la police ne sont pas la loi :

" Je prétends que le peuple a un droit à la vie. Le peuple est désireux de travailler pour vivre, mais il ne veut pas travailler pour mourir de faim. "

Stevenson soutient la motion :

" Nous avons été élus pour remplir un devoir et même si tous les membres de la Convention périssent lundi, ce ne sera pas le premier sacrifice fait à la Législation de classe. "

West :

" La police a déclaré que dix personnes seulement pourront porter la pétition, mais notre pétition sera portée par des chevaux. {Rires.) "

WiLKiNSON se dit déterminé à agir avec ses collègues et, pour prouver son courage, il demande à être mis au premier rang de la procession.

Mais voici qu'O'Connor fait son entrée et prend aussitôt la parole pour prononcer un discours : on a quelque étonnement à voir qu'il éprouve le besoin de se défendre. A-t-il le sentiment que sa puissance, tant enviée de ses meilleurs amis, est menacée par ceux-là même qui paraissent ses plus violents lieutenants ^ Pressent-il comme un fléchissement pénible de la faveur populaire dont il est entouré, et les applaudissements qui l'accueillent ne retentissent-ils plus à ses oreilles, si exercées aux acclamations populaires, que comme la répétition machinale d'un enthousiasme automatique ?

" J'ai été accusé de transformer l'agitation en une affaire pécuniaire. Désormais, à partir d'aujourd'hui, je mets à votre disposition tous les profits provenant de la Northern Star, ce qui maintenant ne fait pas une somme médiocre par semaine. {Formidables applaudissemtnts.) "

Et Feargus parle du Land Scheme :

" Est-ce trop dire que d'affirmer que la terre apportera au peuple une subsistance trois fois plus large que celle qui est obtenue par le tisserand qui ne peut gagner plus de 5' 6"* par semaine. {Applaudissements.) Ce matin, avant de venir à la Convention,

j'ai signé de mon propre nom une lettre annonçant ma détermination d'être présent à la manifestation de lundi ; advienne que pourra, je n'abandonnerai pas le peuple. {Applaudissements.)"

Cette lettre est un gage moral plus significatif que le gage pécuniaire que le démagogue croit devoir offrir.

Samuel Kydd :

" Les chartistes sont gens de pacifiques dispositions ; mais, lorsque, comme je le sais, des centaines de mille hommes vigoureux meurent de faim dans les districts manufacturiers, je ne m'étonnerais pas qu'un état de grande surexcitation existât ou que quelque langage énergique pût être employé. {Ecoutez, /coûtez,.) En ce qui concerne l'idée d'apporter des armes lundi, j'ai assisté à deux grands meetings dans lesquels, lorsqu'il fut question d'apporter des armes, j'ai entendu des gens affamés dire: " Nous maintiendrons la paix. {Fi fi applaudissements.)

Ernest Jones déclare qu'il est fier d'être membre de la Convention ; à tous les meetings auxquels il a assisté, il n'a entendu que ces paroles: "que la paix et l'ordre soient respectés." La proclamation n'est qu'un procédé pour les effrayer.

Thomas Clark dit que lui et ses collègues de l'Exécutif demandent l'honneur d'être au premier rang: il a apporté le Chronicle du matin, et lit un paragraphe où il est parlé de poignarder des leaders ; et il espère que le peuple enveloppera du manteau de sa protection M. O'Connor qui le représente si fidèlement au Parlement (vifs applaudissements), et que les chartistes seront prêts à respecter ses exortations afin que la paix, l'ordre et la modération caractérisent toutes leurs démarches.

LiGTHOWLER dit quc ses électeurs soufFrent de la faim : des milliers de familles vivent de moins de i^ 4*^ par tête et c'est pourquoi il est sûr qu'un changement doit se produire, sinon ces pauvres gens mourront de faim.

WiLD : " A la place de sa proclamation, le gouvernement aurait mieux fait de déclarer qu'il préparait des mesures afin de remplir les estomacs et de donner au peuple la liberté. "

DixoN : " Hier c'était le jour des paroles et aujourd'hui celui des actes. "

Me Grath :

" Je suis d'accord avec M. CufFay ; nous sommes arrivés à un point qui rend toute retraite impossible. Nous devons organiser et nous organiserons la procession lundi. Si nous avions eu besoin d'un argument contre la législation de classe, la proclamation de ce matin nous l'aurait fourni. Je n'ai jamais conseillé

d'apporter des armes à la procession : Mais si le peuple

est attaqué, lâchons les chiens de la guerre, le blâme n'en retombera pas sur nous. "

Reynolds demande qu'une députation soit envoyée à Sir George Grey afin d'informer le gouvernement que les conventionnels n'ont nullement et n'ont jamais eu l'intention d'organiser lundi une manifestation armée. Thomas Clark seconde la motion, et, après l'intervention de George-Julian Harney, celle-ci est adoptée par la Convention qui délègue Reynolds, Thomas Clark et Wilkinson auprès du ministre.

West propose d'envoyer des députations

auprès des différents membres du gouvernement, pour leur exposer la terrible condition du peuple. Si ceux-ci connaissaient l'horrible situation dans laquelle se trouvent les travailleurs dans les industries du coton, du fer, de la soie et des autres branches, il pense qu'ils n'agiraient pas comme il agissent maintenant ; des familles entières vivent de moins de 4 shillings par semaine et il n'y a pas moins de 200.000 ouvriers sans travail dans les comtés du Nord et des Middlands :

" Je vous le demande, quoi d'étonnant que, dans une telle situation, le mécontentement et la désaffection prédominent ? Je désire que des députations soient envoyées pour dire à Lord John Russell que l'existence et la propriété du peuple doivent être protégées tout aussi bien que la vie et la propriété des riches. Tant qu'un tel état de choses existera, toutes les balles et toutes les bayonnettes du monde ne pourront supprimer le mécontentement et la désaffection. "

L'après-midi du même jour, Walter lit la proclamation de la Convention en réponse à la police :

" La Convention nationale aux habitants de Londres : Nous, membres de la Convention Nationale siégeant à la Scientific Institution, John Street, Fitzray Square, et composée des députés de toutes les parties de l'Angleterre, après avoir vu la proclamation déclarant que la procession qui doit avoir lieu le lo avril est contraire au Statut du règne arbitraire de Charles II, nous pensons que cette proclamation est une violation du droit de pétition et de réunion et, par suite, affirmons notre ferme résolution d'organiser ce meeting et cette procession et faisons appel

aux habitants de Londres pour qu'ils nous assistent par leur présence dans la revendication de nos droits mutuels. Nous avons lu aussi avec indignation l'affirmation du 'Times et des autres journaux, prétendant que nous organisons une manifestation de force physique avec l'intention de commencer la guerre contre la vie et contre la propriété. Nous rejetons avec mépris cette imputation. Nous affirmons que notre procession aura lieu sans armes et sera une démonstration de force morale, que nous respectons la vie et la propriété, mais que nous sommes également décidés à faire respecter notre vie et notre propriété, et qu'au cas où nous serions injustement attaqués, nous ferions appel à vous, habitants de Londres, et au pays, en vous demandant de nous envelopper du manteau de votre protection. "

Tous les députés signent la proclamation adoptée par acclamation.

Le président Me Grath annonce le retour de silence, la députation du Home Office et, au milieu du Reynolds relate les résultats de l'entrevue :

" La députation, arrivée au Home Office, a été informée que Sir George Grcy était occupé par un conseil de cabinet, mais que le sous-secrétaire d'Etat, Sir Denis Le Marchant, était en conférence avec le Procureur Général. Après avoir présenté leurs cartes, Reynolds, Wilkinson et Thomas Clark ont été introduits auprès du sous-secrétaire d'Etat ; ils ont trouvé près de lui le procureur général et M. Hall, le premier magistrat de Bow-street. Les membres de la députation ayant dit qu'ils se présentaient au nom de la Convention Nationale, Sir Le Marchant, a répondu qu'il ne reconnaissait pas cette assemblée. La délégation a affirmé que la Convention répudie l'idée qu'on lui prête d'organiser un meeting ou une procession armés. Elle a déclaré expressément qu'aucune assemblée ne pouvait repousser les troubles et les atteintes à la propriété plus que le faisait la Convention Nationale ; mais elle a assuré Sir Le Marchant que la procession

aurait lieu et que les Conventionnels adopteraient les mesures qui leur paraîtraient les mieux appropriées pour maintenir et faire respecter la paix et l'ordre. Sir Le Marchant a répondu qu'il pensait que, quoique put dire la députation, elle ne pouvait en rien changer la détermination du gouvernement. La députation avait dit que la proclamation de la police était faite pour provoquer des troubles et que les chartistes considéraient qu'ils avaient le droit de pétitionner et de conduire leur pétition à la Chambre des Communes. Le procureur général avait observé que la pétition pouvait être présentée par quelques personnes. A quoi la députation avait répliqué que la Constitution anglaise donnait au peuple le droit de pétitionner et le droit de porter ses pétitions au Parlement. Pendant toute la conversation, Sir Le Marchant s'était montré très froid et hautain. Tout à coup il désigne du regard les deux personnes qui étaient auprès de lui : Voici le procureur général et M. Hall le premier magistrat de Bow-Street 5 et Reynolds lui réplique qu'il le savait bien, les connaissant de vue. Le sous-secrétaire d'Etat, désirant clore l'entretien, dit aux membres de la députation que, en l'absence de Sir George Grey, ce qu'ils avaient de mieux à faire était d'écrire une lettre au Ministre pour lui communiquer l'objet de leur visite. C'est ce que Reynolds, Wilkinson et Clark avaient fait immédiatement. "

G. J. Harney demande que le rapport de la députation soit imprimé, placardé dans Londres, répandu dans le pays, et que la convention adresse des remerciements aux membres de la députation. Wild propose d'envoyer à la Chambre des Communes deux délégués pour demander à O'Connor de s'informer si le ministre a reçu la lettre et s'il a quelque observation à y faire. Ces deux propositions sont adoptées.

Le vendredi, la Chambre des Communes

avait adopté en première lecture le Crown and Government Security Bill, qui punissait tout langage séditieux de la transportation à vie ; aussi le samedi matin 8 avril la Convention s'occupe-telle des mesures ministérielles "pour la protection de la Couronne et du Gouvernement. "

Feargus O'Connor prononce un long discours ; il dit que la seconde lecture du Bill doit avoir lieu lundi et que, sans aucun doute, le bill deviendra loi dans le courant de la semaine.

Reynolds demande au démagogue irlandais s'il croit qu'il y ait quelque chance que la Charte soit partiellement adoptée pendant la session. Feargus déclare qu'il est impossible de répondre à cette question ; car, parmi les députés, il y en a qui sont partisans du suffrage universel, d'autres du vote au scrutin secret, d'autres enfin, qui forment un groupe important, sont favorables aux parlements triennaux.

La séance du matin est consacrée à la discussion d'une proposition de Clark : on décide d'envoyer des députations auprès des membres du parlement libéraux et radicaux pour leur demander de faire le lundi une vigoureuse opposition au Crown and Government Security Bill.

L'après-midi, à la reprise de la séance, West annonce qu'il n'a pu remplir sa mission : il a été au ministère de l'intérieur, mais il lui a été impossible de voir Lord John Russell.

Différents délégués rendent compte de leurs entrevues avec certains députés libéraux et radicaux de la Chambre: seuls Sharman Crawford et le Dr Bowring ont affirmé d'une façon nette qu'ils voteraient contre le bill de Sir George Grey et qu'ils soutiendraient la Charte.

G. J. Harney demande que chaque délégué se mette en communication avec ses électeurs, il faut que ceux-ci nomment des représentants pour remplacer leurs députés actuels s'ils étaient absents malgré eux mardi matin : c'est prévoir l'arrestation des conventionnels.

Ernest Jones seconde la motion, West l'appuie :

" C'est notre devoir de montrer au gouvernement que, même s'il mettait la main sur tous les membres actuels de la Convention, il y aurait un nombre égal d'hommes prêts à prendre notre place : oui et même d'autres, s'il est nécessaire. Je ne puis, pour l'amour de l'humanité, croire aux bruits qui sont répandus : des individus aux gages du gouvernement se mêleraient lundi à la procession, afin de provoquer une émeute qui offrirait une occasion de nous faucher. Je le répète, je ne puis croire à de telles assertions ; mais je pense que la procession aura lieu tranquillement et pacifiquement. "

Adams oppose un amendement à la motion Harney : " La Convention n'a pas le droit de prévoir une attaque ni l'arrestation de ses membres lundi prochain." Cochrane seconde la motion en disant que, si le gouvernement attaquait et massacrait le peuple, un tel mouvement

de sympathie se manifesterait que les ministres ne pourraient rester une heure en fonctions.

WiLD : On a parlé d'une cour de justice, mais, à son avis, la seule cour de justice dont usera le gouvernement sera Kennington — Common — les soldats, la police et les constables spéciaux.

Leach :

'' Je ne puis avoir la crainte que nous serons chassés par le canon, lundi, surtout après la déclaration de Lord Russell, qui a dit, la nuit dernière, que la pétition serait traitée avec respect. "

Samuel Kydd :

" Le gouvernement n'a-t-il pas publié une proclamation supprimant le droit de réunion ? N*a-t-il pas donné l'ordre à l'armée de pratiquer la fusillade dans les rues et n'est-il pas cause de tous les sentiments de force physique qui existent ? "

Ernest Jones soutient aussi la motion d'Harney :

" Comment peut-on dire que la proposition est anti-démocratique ? Le gouvernement est prêt maintenant à nous écraser; et, s'il existait des divisions entre nous, on parlerait de notre faiblesse ; par suite je demande que la Convention adopte à l'unanimité la motion d'Harney afin que les reporters du gouvernement ne puissent pas dire qu'il y a des divisions parmi nous. "

Le président Me Grath pense qu'on peut prévoir une intervention du gouvernement : le gouvernement peut mettre lundi la main sur certains membres de la Convention : pourquoi en

effet tous ces préparatifs militaires ? pourquoi tous ces constables spéciaux auxquels on fait prêter serment ?

L'amendement de Clark, qui remet aux meetings simultanés le soin d'élire les successeurs des députés en fonctions, l'emporte sur la motion de Harney par 28 voix contre 14.

Churchill remet au président l'adresse d'une société de démocrates français exprimant leurs sympathies à la Convention.

L'assemblée s'ajourne au lundi matin huit heures. Le samedi toutes les dispositions sont prises pour la procession : les chartistes des districts et de Londres doivent se réunir à huit heures du matin à Stepney-Green ; à neuf heures, ceux de la Cité et de Finsbury à Clerkenwell-Green ; les démocrates des districts ouest à Russell-square et ceux des districts sud, à Peckham-fields ; ceux de Woolwich et de Greenwich, à Blackheath ; ceux de Chelsea, de Pimlico, à Belgrave- square. Tous ces groupes doivent se rejoindre,vers onze heures,àKennington common d'où la procession partira pour conduire la pétition, par Eléphant and Castle, le pont de Blackfriars, Holborn, Oxford-street et Regent-street, jusqu'au Parlement.

Le dimanche 9 avril, un meeting a lieu au South Chartist hall, Lambeth. Bronterre O'Brien prend la parole :

" Messieurs, on m'a dit que je ne devais pas venir ici ce soir et on m'a prié instamment de rester chez moi, mais j'ai dédaigné ces avis et j'ai refusé d'agir selon ce conseil, car j'étais absolument décidé à rester celui que j'ai toujours été, à ne jamais abandonner le peuple, à ne manquer jamais d'agir conformément aux principes que j'ai professés publiquement et auxquels je me considère comme Hé par un engagement d'honneur. Je suis venu ici ce soir avec un dessein important afin de résigner le mandat qui m'a été confié. {Ici l'orateur est salué par une tempête de ^^ groans " qui l'empêchent pendant un long moment de poursui'vre son discours.) Je dois ce soir résigner la mission que je ne suis pas en état de mener à bien. Je n'ai jamais trompé le peuple. Je n'ai jamais fait de professions de foi qui ne fussent sincères. Je ne me suis jamais donné des devoirs que je n'eusse la volonté ou la possibilité d'accomplir; et je ne veux pas aujourd'hui décevoir et tromper le peuple en conservant une mission à laquelle je ne puis donner complètement mon adhésion ni mon appui. J'ai été nommé délégué à la Convention Nationale qui siège actuellement, mais je n'ai pas siégé pendant les trois derniers jours ni assisté aux délibérations de cette assemblée. Voyant que la Convention se composait d'hommes qui, pour la plupart, viennent de districts où le peuple est dans une situation épouvantable — où beaucoup de gens à l'heure actuelle meurent de faim, — ayant entendu dire à l'un des délégués que les individus qui l'ont envoyé pour les représenter étaient pour la plupart réduits à la misérable pitance d'un penny par jour ; ayant entendu que, dans d'autres endroits, des hommes ayant une nombreuse famille ne peuvent gagner que 4 ou 5 shillings par semaine, j'en suis arrivé à cette conclusion que, en des heures troublées comme celles que nous traversons, une Convention, élue dans de telles circonstances, est appelée à aller trop vite — à être entraînée au-delà de la ligne de conduite prudente qui convient et par suite à entrer en conflit avec le gouvernement. {De nombreuses interruptions se font entendre et des murmures cowvrent la <voix de Bronterre, mais bientôt le maître d'école du Chartisme reprend .•) De nombreux délégués ont dit qu'ils avaient été envoyés à la Convention pour faire leurs

plus grands efforts afin d'obtenir la Charte pour laquelle les classes laborieuses de ce pays ont depuis longtemps lutté, et qu'ils ne reviendraient pas devant leurs électeurs sans avoir réussi à conquérir la Charte. Personne n'a le droit de me pousser sans armes contre un gouvernement qui est efficacement armé et absolument décidé à réprimer toutes les manifestations que les Chartistes pourront tenter. Une des raisons qui m'ont déterminé à venir ici ce soir, c'est la proclamation signée et publiée par la Convention et qu'on dit unanimement adoptée par tous les délégués ; mais je n'étais pas présent et par suite je ne l'ai pas signée. La raison qui m'a fait m'abstenir de venir aux séances de la Convention est qu'on avait jugé bon que toutes les résolutions de la Convention fussent adoptées à l'unanimité et, comme je ne pouvais être d'accord avec mes collègues sur aucune de leurs propositions, je ne voulais pas être l'homme qui jetât la pomme de discorde parmi eux. Je crois que les délégués de la Convention sont inspirés par les sentiments les plus pures, les plus généreux, les plus nobles. Dieu merci, telle est ma croyance. Mais leurs convictions sont différentes des miennes et cette opposition a existé dès le premier jour. Voilà la raison pourquoi je ne puis agir avec eux. "

Ces paroles soulèvent un tumulte général et le meeting se refuse de la façon la plus énergique et la plus formelle à entendre plus longtemps les explications de Bronterre. Comment ! C'est à un moment critique, c'est à l'heure du danger que le maître d'école du Chartisme abandonne la cause qui va risquer le triomphe ou la défaite ! Tels sont sans doute les sentiments qui soulèvent la colère de l'assistance contre celui qui paraît un déserteur : quelle faiblesse de caractère ou même quelle lâcheté !

Cette désertion n'est elle pas plutôt le signe

que, comme Lovett, Bronterre a la conscience ou seulement le pressentiment que, contrairement aux apparences et malgré les affirmations verbales, l'âme du mouvement s'en est allée ? N'est-ce pas un singulier courage que d'oser cependant avouer franchement sa conviction personnelle à des hommes enivrés par les promesses démagogiques? car James O'Brien devait souffrir de toujours se séparer ainsi de son parti en s'isolant et de se rendre par ses attitudes l'action politique impossible. Quelle que soit l'estime en laquelle on puisse tenir la moralité de Bronterre, n'eût il pas mieux valu pour cet amoureux de la vie publique consentir à être un habile prestidigitateur de la réalité, plutôt que de rester la dupe de son ignorance des hommes et de sa croyance en la valeur souveraine des idées et des principes ? Bronterre aimait l'action : en renonçant à son poste en de telles circonstances, il se suicidait comme leader possible et comme homme politique. Son discours fournit une preuve de plus de son impuissance à être un politique heureux, un politique capable de mener les masses et de conduire un mouvement social autrement que par des théories mises à la disposition des politiciens aptes à se servir des formules d'autrui pour favoriser leurs fins personnelles.

Malgré ses qualités intellectuelles, préemi-

nentes lorsqu'on le compare aux autres leaders, Bronterre reste le type de l'homme public qui ne réussit pas et qui ne doit pas réussir : il est facile d'apercevoir les raisons de son insuccès définitif auprès des masses, insuccès qui peut étonner lorsqu'on sait le succès de ses idées qui formaie/it le fonds commun des articles et des discours chartistes. Avant tout Bronterre est un idéologue désamparé dans l'action devant les événements dont il prévoit le cours rectiligne alors que celui-ci est plein de surprenants méandres et devant les hommes dont il imagine indûment la nature toute simple, toute unie et toute géométrique. Bronterre était constamment surpris par les faits qui n'allaient pas au gré de ses déductions préalables. Voulant conformer son existence à ses théories et mettre de l'harmonie dans sa conduite, il se donnait le loisir de réfléchir alors qu'il fallait agir, et c'est pourquoi il se trouvait déconcerté par les actes de ce Feargus O'Connor qui n'était point paralysé par des scrupules idéologiques et qui agissait d'instinct. Le maître d'école du Chartisme est gêné par ses principes dont il n'a pas la désinvolture de se débarrasser, sans en avoir l'air, quand il est opportun.

Et cependant il changeait quoiqu'avec une secrète pudeur de se l'avouer à lui-même : ses contradictions apparaissaient aux yeux du peuple

454 J-E GHARTISME

d'autant plus qu'il s'en souciait davantage, lui si passionné de logique qu'il y voulait soumettre même sa vie politique. Il donnait au public l'idée qu'il avait varié tandis que les variations d'O'Connor, faites avec grâce et facilité, paraissaient toutes naturelles ou plutôt n'apparaissaient pas : car les démagogues de la grande manière, qui était celle du descendant du roi Roderic, semblent demander des directions au peuple comme s'ils s'adressaient à la source de leur inspiration, alors qu'ils ne songent qu'à utiliser cette force pour la poursuite de leurs desseins. Bronterre enfin était un homme ayant la prétention d'être sincère toujours et de dire la vérité au peuple : " Je n'ai jamais trompé le peuple ; je n'ai jamais fait de professions de foi qui ne fussent sincères..." Quelle naïveté grande ! Bronterre croit pouvoir dire la vérité au peuple, il ne l'a jamais trompé : et voilà justement pourquoi il a fait si souvent, si complètement fausse route. Il a manqué au maître d'école du Chartisme (et la saveur de ce surnom n'apparaît-ellc pas maintenant toute entière et telle que le voulait l'humour de Feargus ?) il a manqué à Bronterre, avec l'intelligence des foules, la souplesse nécessaire aux vrais politiciens, à ceux qui s'inspirent exclusivement des circonstances et n'ont pas de soin plus pressant que de suivre, pour les exploiter, les mouve-

ments de l'âme populaire. Le maître d'école du Chartisme voulait cette chimère : tout pour le peuple, mais avec lui et par lui, alors que l'expérience des hommes semble imposer aux grands politiques, qui joignent au souci de leur gloire celui de faire quelque bien, cette maxime lourde de sens : Tout pour le peuple, mais au besoin sans lui et, s'il le faut, contre lui ?

En 1839, un mouvement révolutionnaire avait failli éclater. Le général Sir Charles Napier raconte que dans le Nord l'insurrection ne fut empêchée que grâce à l'armée ; mais jamais les chartistes ne se doutèrent de la facilité d'un coup de main et jamais le gouvernement ne parût se rendre un compte exact du danger.

Lord John Russell s'était préoccupé d'arrêter le mouvement menaçant, dont il ne semblait pas mesurer toute la force et l'intensité : les précautions qu'il avait prises étaient insuffisantes. Sans doute il avait offert le commandement des contingents militaires du Nord au Général Sir Charles Napier qui avait combattu vaillamment en Espagne et qui devait conquérir le Scinde. Mais Sir Napier avait, comme il l'écrit dans son journal en mars 1839, " très peu de soldats et beaucoup d'ennemis " : il ne disposait que de

4.700 hommes, si l'on additionne les 900 hommes dont se composaient les troupes de Carlisle, Newcastle, Tynemouth et Sunderland; les 2800 soldats des troupes de Manchester,- Stockport, Bolton, Blackburn, Burnley, Todmorden, Rochdale, Wigan, Haydock, Liverpool et Chester et les 1000 des garnisons de Hull, Leeds, York, Sheffield, Derby, Nottingham et Halifax. Dans son journal, en avril 1839, le commandant des forces du Nord se plaint que ses troupes soient éparpillées en 2 6 détachements sur toute une moitié de l'Angleterre et certaines à 200 milles du lieu où il se trouve : voyant le danger de cette dispersion, il insiste continuellement auprès du ministre sur l'impuissance de ces petits détachements ; il est en désaccord avec le gouvernement. Le général veut masser ses hommes sur trois points : Newcastle upon Tyne, Leeds et Hull. En mai, il conseille de rassembler la cavalerie, l'artillerie et l'infanterie à Nottingham; il considère comme insuffisantes les forces de police et demande que celles-ci soient accrues. Il réclame et obtient le consentement de Lord John Russell pour faire appel à la yeomanry. En juin, il déplore l'insuffisance de ses 8 canons et, en décembre, il blâme encore dans son journal la dispersion de ses troupes et " l'absurdité du gouvernement " qui mécontente les soldats alors que parmi les carabiniers il y a de nombreux chartistes.

Grâce à la fermeté et à l'intelligence du général Napier, plein de pitié pour le peuple, mais décidé à maintenir l'ordre, les leaders ne se sont pas doutés de la faiblesse de la résistance qui pouvait être opposée à un soulèvement des travailleurs chartistes du Nord-Ouest, ils ont eu l'impression qu'ils avaient en face d'eux des forces prêtes à se dresser contre tout essai d'insurrection, et c'est peut-être bien cette impression, plus encore que le défaut d'organisation, qui a paralysé toute tentative sérieuse de soulèvement.

Les mêmes fautes ne devaient pas être commises par le ministère de Lord John Russell en avril 1848. Le gouvernement avait pris des précautions énergiques, pensant qu'il convient de prévenir afin de ne pas être obligé de sévir. Comme la manifestation du 10 devait avoir lieu à Londres, c'était à Londres qu'avait été organisée la résistance : le commandement était confié au duc de Wellington.

En outre des troupes régulières qui gardent habituellement la capitale, le gouvernement fait venir à Londres les Horse Guards Blue de Windsor, le 12® lanciers de Hounslow, les Grenadier Guards de Cluchester, les Coldstream Guards de Windsor, le 63* régiment d'infanterie de Chatham ; le 62* d'infanterie de Winchester et le 17' de Dover. Layeomanry et l'état-major

de la milice des comtés environnants sont sous les armes, prêts à marcher au moindre signal. Sous les armes aussi se trouvent les troupes de la marine royale à Woolwich, à Sheerness, Chatham, Birkenhead, Spithead, et les ouvriers de l'arsenal. On a donné l'ordre à la police de la Tamise de surveiller de près les marins de la flotte marchande afin d'empêcher que quelques uns d'entre eux ne viennent à fraterniser avec les chartistes. Des batteries de canon ont été amenées de Woolwich, le samedi, et postées aux endroits les plus importants et, le lundi, deux autres batteries allaient arriver aussi à Londres. Les artilleurs devaient, en cas de besoin, aider l'infanterie.

Dans les ports tous les bateaux à vapeur avaient reçu l'ordre de se tenir prêts à porter les troupes partout où elles seraient nécessaires. Les différents docks, St Katherine, London, Eastearn et West India, avaient été fermés, et, depuis plusieurs jours, tous les ouvriers avaient prêté le serment des constables spéciaux.

Toutes les prisons étaient gardées par les troupes. Les églises avaient été transformées en casernes. La circulation des omnibus et des cabs avait été interrompue. Les voitures de la reine avaient quitté le Palais et avaient été conduites à Bushey.

Les monuments publics sont mis en état de

défense : au-dessus des portes de Somerset house, on place de " formidables chevaux de frise tournants ". La banque d'Angleterre est fortifiée. Pour la protéger, on y installé 8.000 constables spéciaux armés de fusils, de couteaux et de pistolets, des troupes d'artillerie et six cents gentilhommes de la garde civique : des meurtrières pour les fusils, des embrasures pour les canons sont pratiquées dans le fronteau tout le long du parapet ; des munitions et des vivres permettraient de supporter un siège. A l'East India House, au Guildhall, à la Monnaie et à la Douane, de semblabes précautions sont prises. Au Général Post Office, deux mille fusils servent à armer les employés et les fonctionnaires de l'établissement auxquels on a fait prêter le serment des constables spéciaux. L'amirauté a reçu le samedi, pour les employés des ministères transformés aussi en constables spéciaux, 500 fusils et bayonnettes, 500 coutelas et 2.000 charges de cartouches.

Le Duc de Wellington a massé ses forces militaires sur certains points comme la Tour et la Banque d'Angleterre ; il a eu l'habileté de les tenir cachées et de les masquer aux yeux de la foule. C'est sur le déploiement des forces de police et sur l'imposante démonstration des constables spéciaux qu'il compte pour décourager les velléités d'émeute. Si celle-ci

46o LE CHARTISME

éclate et que la police soit impuissante, comme les troupes sont prêtes à marcher au moindre signal, l'arrivée des forces que le général a sous la main doit faire sur la populace en folie une impression d'autant plus accablante que, si les préparatifs militaires sont connus, l'on ignore exactement les postes des troupes et leur nombre. Les détachements de police à cheval ont été armés de sabres et de pistolets ; mais on a surtout soigneusement organisé les constables spéciaux. Dans la seule paroisse de S* Georges', Hanover Square, 3000 constables spéciaux se sont réunis le samedi, " dans l'intention de prendre des dispositions pour la préservation de la paix publique " ; ils ont pour chef Lord Strafford, sous les ordres duquel le général Doyle, le comte de Delawarr et l'amiral Bowles commandent les 3 divisions : celles-ci comprennent des subdivisions et des sections. Lord Strafford harangue ses troupes, il leur dit " l'importance des circonstances qui les ont réunis et l'orgueil qu'il ressent d'avoir été choisi pour commander des forces aussi imposantes de loyaux citoyens appelés à quitter leurs foyers pour protéger la vie et la propriété contre les attaques des perturbateurs de la paix publique" : ces paroles sont accueillies par les applaudissements de ces soldats improvisés qui acclament la Reine, la Constitution et leur Colonel.

La Northern Star du 15 avril dit que 70.000 personnes ont prêté le serment, et parmi ces constables spéciaux se trouve le prince Louis-Napoléon. Le journal chartiste évalue à 9.000 hommes les forces militaires, sans compter les troupes d'artillerie et les gentilshommes de la garde civique. Le Times, probablement mieux renseigné, déclare le 10 avril que 150.000 constables spéciaux ont prêté serment et que 200.000 hommes sont à la disposition des pouvoirs publics " pour la protection de la paix publique et le maintien de l'ordre. "

Ces précautions peuvent faire sourire et paraître exagérées ; et l'on pourra dire qu'elles manifestent l'affolement du gouvernement anglais : c'est tout au contraire sa prudence qu'elles révèlent. Un mouvement révolutionnaire n'est dangereux que par la faiblesse de l'autorité. Sait-on peut-être ce qui se serait produit si les 30.000 démocrates chartistes de Londres, qui allaient manifester pacifiquement, s'étaient trouvés en face d'un gouvernement faible ou désemparé, en présence d'une force publique " insuffisante, dispersée, chancelante " pour employer les expressions même par lesquels Taine caractérise l'anarchie des pouvoirs publics dans la France de 1789 ! 11 faut tenir compte de la contagion collective qui peut se produire dans un sens soit positif soit négatif. Rien n'est plus

rapide ni plus destructeur que le flot révolutionnaire lorsqu'une digue puissante n'en a pas brisé le premier élan.

Les chartistes de l'est de Londres devaient se réunir à Stepney Green à 8 heures du matin; mais c'est seulement un peu avant 9 heures que s'assemblent des groupes de démocrates qu'accompagnent un certain nombre de femmes portant le drapeau tricolore: la procession se forme et défile à travers Whitechapel road, Commercial Street, Spitalfields, Sun Street jusqu'à Finsbury Square. Recueillant à mesure qu'elle avance de nouveaux manifestants, elle se grossit à Finsbury Square des Chartistes de Clerkenwell Green et de Russell Square et gagne London Bridge oia aucune résistance n'est opposée aux manifestants qui ne devaient apercevoir, de Stepney Green à Kennington Common, ni un soldat ni un policeman : seulement à Bishopsgate Street il y avait une petite troupe de constables spéciaux gardant un imposant édifice. De ce côté du fleuve, les commerçants semblaient avoir bonne confiance et comptaient que l'ordre serait respecté, car, à deux ou trois exceptions près dans Grace-church Street, toutes les boutiques étaient restées ouvertes sur le parcours de la procession de Finsbury Square à London Bridge.

Russell Square était le centre de ralliement où les chartistes du Nord Ouest devaient se

rencontrer. A 9 heures voici les briquetiers, les tailleurs et les autres ouvriers démocrates de ces districts, décorés de l'églantine rouge. A 9 heures 1/2 les Irlandais confédérés, fiers des médailles de tempérance que plus d'un porte sur sa poitrine, sont accueillis par des acclamations ; et bientôt la procession se met en marche toute hérissée de bannières : bannières de soie verte avec une frange orange et surmontées de la harpe d'Erin avec cette inscription : " V Irlande aux Irlandais^' ; bannières de soie bleue, des cordonniers, avec les mots " Liberté^ Egalité, Fraternité'" ; bannière de soie rouge, blanche et verte avec cette inscription : " Qu est-ce que la vie sans la liberté'" \ bannière cramoisie; bannière blanche avec cette inscription : " Tout homme est né libre. Dieu a donné aux hommes des droits égaux et des libertés égales ".

Le chemin suivi par la procession des chartistes du Nord-Ouest était Southampton road, Bloomsbury Square, Southampton Street, Holborn, Farringdon street, Blackfriars bridge, Blackfriars road. Eléphant and Castle, où les chartistes du Nord-Ouest devaient retrouver les chartistes de l'Est, venus par London bridge.

Les portes d'Hyde Park étaient fermées, et l'arc de triomphe gardé par un poste de grenadiers. De Hyde Park Corner à Trafalgar Square, pas un seul policeman, mais des constables

spéciaux dont les allées et venues indiquaient le caractère des précautions prises. Pour la première fois, à Trafalgar Square, la police apparaissait : ses forces étaient concentrées de cette place au Palace Yard. Tout le long du Strand se trouvaient aussi d'importantes brigades de police et des patrouilles à cheval. Les policemen n'étaient pas immobiles et forçaient sans cesse la foule à circuler ; il n'y avait pas, il ne pouvait y avoir d'attroupement : m.algré le nombre considérable des curieux les rues restaient dégagées. Les ponts étaient rigoureusement gardés par des détachements de police et par des troupes de constables spéciaux. A Westminster, il y avait plus de 600 hommes avec un régiment de cavalerie et six pièces d'artillerie : les abords de la Chambre étaient bien défendus. Le pont était placardé d'affiches portant ces mots : " il ne sera permis à aucune procession d'accompagner la pétition à la Chambre. "

A Kennington, il y avait 6.000 policemen et 8.000 constables spéciaux : Horns Tavern, Kennington Church, Surrey Gardens, et les jardins de Philantropic Institution étaient occupés par des soldats. Mais, sur le lieu même du meeting, aucune de ces forces n'apparaissaient. Le correspondant de la Slar raconte qu'aux fenêtres des maisons ayant vue sur la place étaient installées des femmes élégam-

ment vêtues, curieuses et peut-être même anxieuses du spectacle qui devait s'offrir à leurs yeux.

A onze heures, les différentes sections de la procession commencent à arriver : " La première que nous vîmes apparaître, dit le correspondant de la Northern Star^ est celle de Tower Hamlets un " cortège " magnifique comprenant quelques 30.000 personnes, et telles étaient leur attitude, leur conduite pacifique et leur fermeté qu'un inspecteur de la police leur en fit compliment. Puis vint la grande section de l'Ouest, qui était partie de Russell Square, une magnifique procession au milieu de laquelle marchait la corporation des cordonniers, les chartistes du West End à eux seuls dépassant le nombre de 800 personnes. " Ainsi d'après le correspondant de la Star^ les manifestants étaient plus de 30.000 ; mais le Times dit qu'à Eléphant and Castle, presqu'à Kennington Common, la foule formant la procession ne paraissait pas dépasser le chiffre de 10,000, chiffre qui paraît confirmé par l'évaluation de la Post.

Les conventionnels avaient quitté leur salle de réunion quelques minutes avant 10 heures pour aller chercher la pétition aux bureaux de la National Land Association et la conduire à Kennington Common. Prêt à recevoir celle-ci, un char " traîné par quatre chevaux et décoré à

profusion de drapeaux rouge, vert, blanc ", précède celui dans lequel prennent place les principaux membres de la Convention et les reporters de la presse. Sur ce second char on pouvait lire des inscriptions comme celle-ci : " La Liberté mérite qu'on vive et quon meurt pour elle'\ et comme celle-ci : "L« voix du peuple est la voix de Dieu. " La voix du peuple est la voix de Dieu ! Sur le devant de la voiture sont assis Feargus O'Connor, Me Grath, Doyle, Wheeler, Ernest Jones et George-Julian Harney. Voilà donc les chefs auxquels le peuple a confié ses destinées, voilà les leaders qu'il a choisis et qui le représentent : Feargus et ses comparses du comité exécutif, Ernest Jones et George-Julian Harney, ses deux suiveurs les plus heureux, qui ont gagné leur réputation en se faisant les disciples et en imitant les attitudes du grand démagogue et qui n'attendent que l'occasion de se substituer à lui en le renversant de son piédestal. Peut-être ont-ils laissé échapper cette circonstance favorable le matin même, à la séance de la Convention où Feargus O'Connor a prononcé un grand discours et fait tous ses efforts pour obtenir des plus violents délégués qu'ils n'entravassent pas son dessein. Feargus voulait obtenir du peuple assemblé àKennington Common qu'il renonçât à son désir d'accompagner la Pétition à la Chambre ; il voulait en

effet empêcher les chartistes d'entrer en collision avec les autorités et il savait que le gouvernement était absolument déterminé à interdire à la foule chartiste les abords du Parlement.

Ces intentions de Feargus ne peuvent nous étonner, car elles sont conformes à sa tactique habituelle en pareilles circonstances, à sa conduite en juillet 1839 ^^ ^" ^^^^ 1842. Peut-être le chef de l'armée démocratique craignait-il aussi pour sa vie ? Dans son discours, à la séance de la Convention, il avait affirmé que " tout était prêt pour tirer de certaines fenêtres sur les leaders du mouvement ", ajoutant qu'il tenait le fait d'Alderman Humphrey, à la Chambre, et que, parmi d'autres avertissements du même genre, il avait reçu ceux de la police. Nous croyons plutôt que Feargus avait voulu effrayer les plus ardents conventionnels et obtenir ainsi leur adhésion à ses intentions pacificatrices. Mais n'avait-il pas montré quelque maladresse, en révélant trop ouvertement ces mêmes intentions, en laissant glisser dans son discours des phrases comme celles-ci : " Vous ne pouvez pas vous attendre à obtenir la Charte aujourd'hui, " et en concluant ainsi : " J'espère que vous êtes fermement résolus à agir avec modération et à ne pas mettre en péril notre cause ; car, si vous perdez son avocat à la Chambre des Communes, vous ne trouverez

pas facilement un autre homme capable de me remplacer. " Ces paroles et l'insistance avec laquelle Feargus presse ses collègues de soumettre la manifestation chartiste aux volontés du gouvernement n'étaient-elles pas imprudentes dans une assemblée où le leader possédait deux amis prêts à se tourner contre lui à la moindre défaillance de son sens politique ou au moindre revirement de l'opinion populaire ?

Un succès facile paraissait offert par Feargus lui-même aux deux hommes qui le guettaient et qui avaient beau jeu pour lui reprocher cette démission du peuple devant le gouvernement. Mais il est probable que, sans s'illusionner sur l'attachement de ses deux amis, le subtil politique connaissait assez George-Julian Harney et Ernest Jones pour savoir qu'ils n'oseraient pas courir le risque de cette aventure pleine de périls, mais aussi peut-être fertile en profits. Et, s'il avait fait ce calcul, il avait deviné juste : car ils n'osèrent pas se dresser en face du Leader pour l'accuser de trahir les intérêts de la cause chartiste et de sacrifier à la peur la dignité du peuple et, malgré l'envie qui les possédait, ils ne tentèrent pas en ce matin si propice de lui arracher son pouvoir tant convoité.

Par John street, Goodge street, Tottenhamcourt-road, High street, Broad street, les conventionnels s'avancent à travers Holborn : aux

bureaux de la National Land Association, ils placent la pétition nationale sur le premier char; puis ils repartent par Holborn, Farringdon Street et New Bridge street jusqu'au pont de Blackfriars. Près de l'embarcadère des bateaux à vapeur, deux ou trois cents gentilshommes de la garde civique et un nombre égal de policemen gardent le pont, mais laissent la procession des députés chartistes continuer sa route à travers Blackfriars road, London road et Kennington road : de ce côté du fleuve, les boutiques sont presque toutes fermées. A Eléphant and Castle, la jonction se fait entre les sections de la procession, les chartistes de l'Est étant venus par London bridge et ceux du Nord-Ouest par Blackfriarsbridge : " Au moment de son arrivée à Kennington Common, dit le reporter de la Post, la procession ne comptait pas moins de 13 à 14,000 personnes. Lorsque le char pénétra sur la place, un spectacle imposant s'ofirit aux yeux de ceux qui y étaient assis : 80 à 1 50,000 personnes, selon les évaluations, allant et venant dans toutes les directions, les couleurs des différentes Trades' Unions flottant dans la brise, et le soleil ajoutant au coup d'^œil son éclat. "

Il est midi lorsque la procession fait son entrée sur le Common : les chars sont immédiatement entourés par une foule enthousiaste et vocifé-

rante qui se presse de plus en plus dense autour des conventionnels. Toutes les rues environnantes sont combles et le reporter de la Star estime l'affluence à 250,000 personnes, évaluation singulièrement exagérée, si l'on en croit le Times du 1 1 avril, car ce journal prétend qu'il n'y a pas eu à Kennington Common plus de 20,000 personnes, et parmi celles-ci la moitié se composait de curieux : il n'y aurait eu au maximum que 10,000 démocrates chartistes dont 7.000 avaient traversé les ponts et 3.000 venaient des districts du Sud de Londres. Les évaluations du Times sont confirmées par J. C. Smith qui a affirmé à la Chambre des Communes qu'à aucun moment de la journée il n'y a eu plus de 15,000 manifestants, alors que les leaders avaient assuré que la démonstration devait soulever 200.000 hommes.

Autour de la place les divers métiers et sociétés se sont rangés en ordre militaire avec leurs drapeaux et leurs bannières. Feargus et ses collègues répondent à cet accueil en agitant leurs chapeaux et ils pourraient facilement s'abandonner à la griserie que doit ressentir leur amour propre en apercevant ces masses délirantes qui les applaudissent et emplissent l'air de cris d'allégresse. En cet instant la voix du peuple, qui acclame Feargus et la pétition, paraît formidable. Mais au même moment quelqu'un

s'approche du char où se trouve le comité et transmet à Feargus un message d'un des commissaires de police, Mayne, qui désire avoir un entretien immédiat avec le Leader. Aussitôt Feargus descend de son siège et, se faisant accompagner par Me Grath, le président de l'exécutif, se rend à Horns Tavern, qui est depuis le matin occupée par les autorités, les officiers et la police. Le bruit qu'O'Connor vient d'être arrêté se répand aussitôt à travers la ville.

En fait le commissaire de police se contente de prévenir la démagogue que les autorités ne s'opposent pas au meeting de Kennington Common, mais qu'elles n'autorisent pas la procession à passer les ponts pour venir jusqu'au Parlement, que le gouvernement tient prêts les moyens d'empêcher cette manifestation et qu'il est déterminé à en faire usage s'il y est obligé : si les chartistes persévèrent dans leur dessein, Feargus O'Connor doit prendre sur lui la responsabilité des conséquences, quelles qu'elles puissent être. Le chef de l'armée démocratique consent sans hésiter à tout ce qu'on lui demande, et il revient avec Me Grath au lieu du meeting qui va pouvoir commencer.

Doyle est nommé président du meeting :

" Citoyens de Londres, le spectacle qui s'offre à mes yeux est l'un des plus admirables de tous ceux auxquels j'ai eu le plaisir d'assister. Un tel spectacle doit faire battre de joie et d'allégresse

le cœur de tout vrai démocrate, car il prouve que le peuple de cette grande métropole est en faveur des droits universels de l'humanité, {^f^i/s applaudissements.) C'est un spectacle dont cette grande métropole n'a jamais été' témoin auparavant. Amis, vous m'avez choisi pour président cette après-midi. Je puis dire simplement comme un chartiste que je vous remercie de la confiance que vous avez mise en notre direction. J'ai plus d'une raison de vous être reconnaissant, mais je le suis plus spécialement de ce que les classes laborieuses commencent à s'apercevoir qu'elles peuvent faire leur propre besogne elles-mêmes. {Applaudissements.) Amis, je n'ai pas besoin de vous demander d'être pacifiques dans votre attitude aujourd'hui. Je n'ai pas besoin de vous demander de vous conduire avec la plus grande correction; souvenez-vous en effet que de votre sage attitude d'aujourd'hui, de votre conduite pacifique, mais ferme, dépend le succès d'une des plus belles causes qui aient jamais provoqué un mouvement d'agitation. {Applaudissements.) M. O'Connor et les autres gentlemen qui composent cette magnifique avant-garde sont venus ici dans le dessein de remplir leur devoir envers le peuple qui les a élus. Les hommes de cette avant-garde représentent le peuple du Royaume-Uni : cette avant-garde qui se trouve sous vos yeux porte une pétition signée par près de six millions d'individus et qui prouve que nous représentons au moins les classes laborieuses. Les délégués du peuple feront leur devoir, mais ils attendent que vous fassiez le vôtre, {f^ifs applaudissements et cris de : " Nous le ferons ".) M. O'Connor va vous haranguer ; il vous exprimera, non seulement sa propre opinion et son conseil, mais l'opinion et les conseils des gentlemen qui composent la Convention Nationale et, ne voulant pas retenir plus longtemps votre attention, je vous présente votre fidèle ami, votre champit^n, le champion des droits de l'humanité, M. Feargus O'Connor. {f^ifs applaudissements.)

Feargus O'Connor prend alors la parole ; les manifestants qui entourent le char l'accueillent par des applaudissements auxquels font écho

les acclamations de la foule de ceux qui se pressent sur le Common.

" Mes enfants, on vous a dit et répété que je ne me trouverais pas parmi vous aujourd'hui. Eh bien ! me voici. {Immenses acclamaiions.) Je suis resté assis pendant le trajet sur le siège de devant et, bien qu'on ait menacé ma vie si je venais là où je suis, mes mains ne tremblent pas. {Applaudissements.) Vous savez tous que pendant un quart de siècle j'ai été mêlé à l'agitation démocratique, en Irlande depuis l'âge de 22 ans, en Angleterre depuis celui de 33, et, comme vous le savez aussi, je n'ai jamais reculé ni refusé de prendre ma part de toutes les responsabilités. {Fifs applaudissements.) Lorsqu'on m'a demandé à la Chambre des Communes vendredi si oui ou non j'assisterais au meeting d'aujourd'hui, j'ai répondu que, comme j'ai toujours recherché la popularité en demandant la part du lion, je ne me déroberais pas maintenant, prêt à réclamer aussi dans le danger la part du lion. {Grands applaudissements.) J'ai toujours combattu vos droits au dedans et au dehors du Parlement, et, pour m'effrayer, j'ai reçu au moins cent lettres me recommandant de ne pas venir ici aujourd'hui, car, si je venais, ma propre vie serait offerte en sacrifice. Ma réponse a été celle-ci : Je préférerais être blessé au cœur plutôt que d'abandonner mon poste à la tête de mes enfants. {Cris de : Bravo.) Oui, vous êtes mes enfants, ces chevaux, ce sont vos chevaux et non pas les miens ; ce char est vôtre, fait avec votre bois. Je ne suis que votre père et votre bailli, mais votre père honnête et votre bailli désintéressé. {Applaudissements.) Et, si par votre imprudence vous ne lui nuisez pas, jamais votre cause n'aura été plus florissante qu'aujourd'hui. Jamais il n'a existé un homme aussi pourchassé que je l'ai été à la Chambre des Communes et, ayant droit, comme je l'ai, à votre confiance, je veux vous supplier au nom de ce Dieu bon et grand qui nous a accordé aujourd'hui un soleil resplendissant, laissez-moi vous conseiller, laissez-moi vous adjurer, que dis-je, je suis même prêt à me jeter à genoux pour vous adresser cette supplication : Ne détruisez pas mainte-

nant la cause pour laquelle j'ai tant combattu toute ma vie. (Cris de .• Ecouter, écoutez.) Ce char (Feargus désigne celui où se trowve la pétition) porte les signatures de 5.700.000 de vos compatriotes dont les voix s'élèvent en harmonie avec les vôtres. Ces hommes, moi-même et l'univers entier, nous attendons de vous en cette occasion une conduite sage et pacifique digne des citoyens que vous êtes. {Applaudissements.)

De la place que j'occupe à la Chambre des Communes, j'ai assuré les ministres qu'ils ne devaient pas s'efFrayer de mes conseils et qu'ils ne devaient craindre aucun acte de folie de votre part. Et c'est sur la foi de cette affirmation que, bien qu'ils vous en aient menacé, ils n'ont pas interdit le meeting de Kennington Common. {Applaudissements.) Voici une grande et belle étape accomplie et, comme je vous l'ai toujours dit, le Chartisme, abattu sous les coups de la tyrannie, se relève pour marcher de l'avant avec de nouvelles forces. {Nombreux applaudissements.) Et, maintenant que j'ai mis en application ce principe social conduisant à la régénération de l'homme et donnant à celui, qui ne veut pas travailler sur le marché artificiel du travail, le moyen de se procurer un champ lui appartenant, où il puisse lutter pour lui-même et non pour les autres et oii il ne rencontre personne qui s'interpose entre lui et les fruits de son travail 5 maintenant que j'ai mis en application ce principe régénérateur, est-ce que le Chartisme ne vaut pas encore davantage la peine que nous combattions pour lui ? {Cris de : Oui, oui, et applaudissements.) Alors, voyez les réalisations que je vous réserve, considérez les conséquences qui doivent inévitablement résulter d'une manifestation comme celle-ci, et laissez-moi, fort du sentiment que j'ai préservé l'ordre, laissez-moi aller ce soir à la Chambre faire opposition au bill de Sir George Grey, à ce bill au sujet duquel j'ai déclaré que, s'il n'y avait qu'un homme pour mettre le gouvernement en accusation, je serais celui-là. {f^ifs applaudissements.) Vous, mes amis, vous montrerez à ces gens-là que nous sommes des chartistes, non des pickpockets, et que nous ne voulons pas mettre notre cause en péril par un seul acte de folie ou par un seul méfait. {Applaudissements.) Nous avons tout au moins tenu notre meeting. {Applaudissements.) Le gouverne-

ment a pris possession de tous les ponts. Vous savez que j'ai été toute ma vie un homme courageux, ferme et résolu ; mais comment pourrais-je reposer dans mon lit cette nuit si ma conscience était hantée par l'idée qu'il y a des veuves éveillées, portant le deuil, songeant à leurs maris massacrés !

Quels seraient mes sentiments si, par un de mes actes, j'avais risqué la vie de milliers d'individus et, par suite, paralysé l'essor de notre cause. {Ecoutez, /coûtez.) Quels seraient, je vous le demande, vos sentiments si vous aviez conscience que vous êtes complices de ma mort .? Quel seraient notre trouble et notre tristesse, combien grande serait notre peine ? Tels sont les sentiments qui nous animent tous ! et, puisque la Convention a reçu avis que la police ne laisserait pas la procession traverser les ponts, le Comité exécutif a décidé de ne pas vous mettre en collision avec une force armée. Il ne sera pas permis à ces chars de passer sur le pont de Westminster ; il ne sera pas permis à ces drapeaux d'être déployés. C'est pourquoi le Comité exécutif prendra la pétition pour la porter en députation au Parlement. J'irai à la Chambre adresser au gouvernement des remontrances contre cette interdiction. Je présenterai votre pétition et je ferai entendre votre voix à travers toute l'étendue du pays. {Applaudissements.) Etant donné ces circonstances, je vous demande de me soutenir. {Oui, nous le 'voulons.) Voulez-vous obéir à mes avis et suivre mon conseil i {Oui, oui.) Je resterai parmi vous comme un otage, car, que Dieu me vienne en aide, je ne déserterai votre cause que lorsque la vie m'abandonnera. {Applaudissements l'igoureux et prolonge's.) Vous devez ne pas oublier la grande responsabilité que vous imposez à un étranger dans votre pays. {Une 'voix ,• vous êtes un des nôtres.)

Vous ne devez pas oublier le fardeau qui retombe sur mes épaules. A votre service, j'ai passé six nuits sans sommeil : en cet instant, ma poitrine est pareille à un charbon en feu, et je puis produire un certificat de docteur, affirmant qu'il vaudrait mieux que je sois au lit en ce moment. Mais je savais où était ma place et je suis ici ; et, maintenant, que ceux qui veulent accepter mon conseil et agir comme des hommes sages et sensés, mais décidés à obtenir leurs libertés et à voir la Charte devenir la loi du

pays, que ceux-là lèvent la main. {A cet appel, de tous les cète's autour de l'orateur, les mains se lèvent par milliers.) La pétition, soyezen sûrs, sera portée à la Chambre, encore que sans la procession ; car, si nous résistions à l'ordre du gouvernement, nous lui donnerions seulement un motif pour nous attaquer ; et, que Dieu me vienne en aide, je mourrai sur le plancher de la Chambre ou je conquerrai vos droits pour vous les offrir. {Figoureux applaudissements.) Je lutterai pour vos libertés et pour les privilèges naturels du peuple; mais je ferai respecter la paix. Grande comme Test ma famille — vous êtes tous mes enfants — je ne veux pas m'apercevoir qu'il manque un seul homme au festin humain. {Applaudissements.) Je vous aime mieux que ma propre existence et je vous ai donné preuves sur preuves de cet amour. Je vous donne mes jours et mes nuits ; la semaine dernière, la menace de la pauvreté a pesé sur notre cause et j'ai offert à la Convention tous les profits de la Northern Star pour mener à bien le mouvement. {Applaudissements.) Voulez-vous donc aventurer la vie d'un homme et ainsi ruiner vos espérances } Ne préférez-vous pas par votre conduite me donner de fortes armes pour résister au plan du gouvernement ? Voulez-vous donc, quand j'ai pour vous en réserve tant de bonté, être infidèles à vous-mêmes .? Vous voyez {ditO'Connor en désignant le char) comment les travailleurs nourrissent leurs chevaux. {Ecoutez, écoutez.) Les capitalistes devraient nourrir leurs ouvriers — ils sont eux-mêmes assez gras, et ils se nourrissent du sang qui est dans le corps des petits enfants. {Applaudissements.) J'avais ce matin quelques craintes, je craignais que vous ne puissiez être égarés, mais maintenant vos voix me rassurent ; cette douleur qui m'oppressait s'en est allée de ma poitrine. De nouveau, je respire librement, parce que j'ai confiance dans votre bon sens et dans votre sagesse et dans votre résolution de mener ce combat à une prochaine issue. {Applaudissements.) Bon Dieu, mes amis, combien grande sera ma puissance, lorsqu'à la Chambre je me lèverai pour demander : " Où sont donc les vols dans les magasins } {Applaudissements et rires. Quels dangers ont couru la vie et la propriété .? " Je dirai qu'il n'y a jamais eu une manifestation aussi pacifique dans aucun pays et dans des circonstances semblables. {Fifs applaudissements.) De

toutes les provinces, j'ai reçu des lettres innombrables me priant de ne pas laisser risquer le salut du mouvement par quelque acte de folie dans la Métropole. Si vous désirez me tuer, ma vie est entre vos mains ; mais aux autres je ne veux pas livrer ma vie sans une lutte. {Applaudissements 'vigoureux.) Alors il y a une chose que je désire que vous vous rappelliez : je ne pense pas que vous puissiez guère vous passer de moi à l'heure actuelle. {Applaudissements et rires.) Je veux marcher de l'avant avec vous fermement et pacifiquement, mais résolument. Je présenterai cette nuit votre pétition ; vendredi elle sera l'objet d'une discussion et personne ne pourra empêcher notre succès si le peuple ne détruit pas lui-même sa force par des actes d'intempérance et de folie. {Applaudissements.) Vous pouvez facilement imaginer que moi qui ai tant souffert pour vous, que moi qui, si dans ma vieillesse je suis réduit à la mendicité, serai content d'aller de porte en porte parmi mes enfants, installés sur leurs propres champs, je ne me déroberai pas maintenant et je continuerai à vous rendre de nouveaux services. Toutes mes journées, la moitié de mes nuits vous sont sacrifiées et mon cœur se réjouit, mon sang bouillonne et mes veines se gonflent en présence de l'admirable réponse que vous me faites dans votre obéissance et votre confiance. {Applaudissements prolongés.) Que ceux d'entre vous qui pensent que la Convention a agi sagement en empêchant l'effusion du sang lèvent la ma.\n.{Enthousiasme général.) Je suis heureux de voir cette manifestation. Je suis heureux que vous ne soyez pas comme ces soldats qui, s'exerçant au maniement des armes, ont besoin d'un fantassin pour simuler les mouvements et marquer les temps, que vous soyez si bien disciplinés. Ecoutez votre leader, écoutez votre père : si vous voyez quelque individu pénétrant dans une boutique, assommez-le immédiatement. (Cm de .-Nous le ferons.) Ne permettez pas qu'il soit dit qu'un acte répréhensible ait été

l'acte d'un chartiste. {Ecoutez, écoutez.) Vous ne marcherez

pas en procession. Vous vous en irez pacifiquement chez vous et, pour montrer que j'ai souci de la vie de tous ici, comme il ne sera pas permis à ces chevaux de passer les ponts, je veux leur donner aussi un jour de gala et les laisser dormir cette nuit à Greenwich. {Applaudissements et rires.) Je ne veux pas oublier l'Irlande dans

les considérations d'aujourd'hui. Je me préoccupe de l'Irlande et de la cause irlandaise comme de l'Angleterre et de la cause anglaise, et je prétends qu'après la démonstration d'aujourd'hui et la pétition qui va être présentée, il sera impossible de refuser aux Irlandais leurs justes droits, justement revendiqués, {l^tfs applaudissements.) Maintenant, de nouveau, je puis respirer librement. La police, j'en ai maintenant l'assurance, ne pourra pas vous faire subir un échec. Pour conclure, je vous le dis, ne déshonorez pas la Charte, et, bien que je sois étendu sur la roue, je veux, si c'est nécessaire, sourire jusqu'à ce que la terreur soit décontenancée. En avant, marchons en conquérants jusqu'au jour de la victoire, jusqu'au jour glorieux où la Charte sera devenue la loi du pays. "

Si l'on en croit la Northern Star du 1 5 avril, " M. O'Connor achève son discours au milieu d'applaudissements enthousiastes. L'honorable gentleman, ajoute le journal, semblait souffrir d'un mal terrible et était évidemment épuisé par l'effort qu'il avait fait pour parler." Feargus était-il réellement malade ou s'est-il livré à une comédie qui n'est pas sans exemples dans la vie des hommes politiques } ajoutant peut-être cet artifice à ses moyens habituels, il a cru pouvoir atteindre plus facilement l'effet qu'il voulait obtenir dans le rôle de pacificateur qu'il s'était donné.

Après le discours d'O'Connor, la scène est jouée : un seul événement eût pu troubler l'ordre du spectacle, l'intervention de quelqu'une de ces personnalités secondaires qui se pressaient derrière O'Connor, impatientes de lui arracher

son titre et sa puissance. Etait-il trop tard pour que cette intervention put se produire utilement? C'est probable : le matin, à la Convention, les George-Julian Harney, les Ernest Jones, les Reynolds avaient laissé passer l'heure.

Peut-être leur neutralité à la séance du matin avait-elle été voulue et attendaient-ils, pour se décider à agir, un insuccès d'O'Connor qu'ils escomptaient auprès des masses chartistes déçues dans leur espoir d'une journée de gloire et de combat .'' C'était là du reste un faux calcul : et parce que l'habileté était de ne pas laisser parler O'Connor comme s'il avait derrière lui l'unanimité des conventionnels, et parce qu'il fallait lui enlever son prestige avant qu'il eût ouvert la bouche et puisé dans son contact avec le peuple cette force magique qui lui donnait la maîtrise de ses auditoires. Laisser parler un concurrent éloquent, c'est la plus grande faute qu'on puisse commettre ; mais Ernest Jones et George-Julian Harney devaient se consoler d'avoir manqué leur coup en cette journée du lo avril : encore qu'ayant eu l'effet immédiat qu'en désirait Feargus, son discours laissait à ses rivaux la possibilité de l'étrangler demain.

Aussi Ernest Jones se garde-t-il bien de contredire le grand démagogue lorsqu'après lui il prend la parole :

48o LE CHARTISME

" Président et amis respectés, de ce char s'élèvent les voix de plus de six millions d'individus ; oui, il y aura plus de 6 millions de signatures à votre pétition lorsque M. Feargus O'Connor arrivera à la Chambre des Communes. {Applaudissements.) L'honneur de l'Angleterre est entre vos mains aujourd'hui et vous ne devez pas souiller cet honneur et nuire à la cause par un acte fou de collision ou par une effusion de sang. {Ecoutez, écoutez.) Rappelez-vous que je suis ce qu'on appelle un chartiste de force physique et que je n'ai pas reculé à venir ici aujourd'hui. Mais, mes amis, à des hommes pacifiques comme nous sommes, il est vain de tenter une collision. D'ailleurs nous avons gagné un point. Nous avons tenu notre meeting. Cette victoire est suffisante pour satisfaire notre honneur et nous ne nuirons pas à notre succès par quelque acte de folie inconsidéré. J'espère que vous écouterez le conseil de M. O'Connor et que vous vous disperserez tranquillement: non pas pour abandonner l'agitation {applaudissements), mais tout au contraire pour attendre le résultat de la présentation de la pétition et le débat qui aura lieu à ce sujet vendredi. "

Après qu'Ernest Jones eût ainsi adapté ses paroles aux circonstances en composant son langage sur celui du maître de l'heure, tout en espérant un lendemain plus favorable, Feargus reprend :

" Je vais maintenant, comme votre ambassadeur, au Home Office dire à Sir George Grey que vous êtes décidés à ne pas entrer en collision avec la force armée, aujourd'hui. Que ceux qui sont de cet avis lèvent la main. {Toutes les mains se lèvent.) Mais, mes amis, il doit y avoir aussi une pétition contre le bill sanguinaire présenté à la Chambre des Communes par Sir George Grey, et quelques-uns des gentlemen qui m'entourent vont vous parler de ce bill. {Une voix .• Plus de pe'titions.) Vous pétitionnerez contre ce bill pour me permettre en présentant cette pétition d'employer contre le Bill le langage le plus énergique.

{Applaudissements.) Et, tandis que vous êtes en train de faire votre propre besogne, n'oubliez pas pauvre Paddy. {Fifs applaudissements.) Ma famille a assez souffert pour cette cause. Mon père a été accusé cinq ou six fois de haute trahison et est resté en prison sept années de sa vie. Mon oncle est arrivé à sa cinquantième année de bannissement et est sur le point d'être nommé le premier président de la République française. Mon frère est premier ministre et commandant en chef d'une république de l'Amérique du Sud et je pense que je n'ai pas déshonoré mon nom. {Applaudissements.) Depuis quinze ans, je n'ai jamais consacré un seul jour à mes affaires personnelles, mais tout mon temps a été pour vous. [Applaudissements.) Vous m'avez plus que payé des sacrifices que j'ai faits pour vous et par le ciel, mes enfants, je vous aime, s'il est possible, plus encore que je ne l'ai jamais fait. "

Le discours s'achève au milieu des acclamations. Feargus O'Connor descend du char et, après avoir traversé la foule, sort de Kennington Common.

Thomas Clark, Me Grath, Wild, Edmund Jones, Reynolds, G.-J. Harney, West haranguent les masses chartistes dans les différentes parties de Kennington Common. A deux heures moins un quart les délégués se séparent; trois cabs sont amenés pour prendre la pétition nationale qu'accompagnent les membres de l'Exécutif : aucune tentative n'est faite par la foule pour les suivre, et la journée qui promettait d'être historique s'achève sans autres conflits que quelques horions. La Northern Star du 15 parle de la " traîtreuse " conduite de la police au pont de

Blackfriars. En fait, le détachement à cheval fut employé à déblayer la rue de Blackfriars jusqu'à Stamford Street et à empêcher pendant une heure la traversée du pont : " Le peuple ne comprit pas pourquoi on l'empêchait de passer le pont et de fréquentes collisions eurent lieu entre la foule et la police. Les constables se

servirent de leurs gourdins et par degrés,

la foule étant repoussée dans Holland Street et Stamford Street, le pont et une partie considérable de Blackfriars road furent libres. De semblables faits se produisirent à Westminster Bridge et aux autres ponts, la police agissant avec sa brutalité accoutumée. "

L'énergie d'un gouvernement ayant su prévoir des éventualités qui ne se sont pas produites peut-être parce qu'il a su prévoir, n'est pas la seule cause qui explique le caractère inoffensif de la manifestation Chartiste : elle n'est même ici qu'une cause secondaire. Faut-il donc penser que Feargus O'Connor a escamoté la démonstration du lo avril e ta empêché ainsi que cette journée ressemblât à d'autres génératrices de révolutions, de constitutions et de républiques ? Faut-il dire que c'est à l'intervention du leader, intervention déterminée par la peur des aventures et des responsabilités, qu'est dû l'échec du mouvement de révolte qui soulevait les masses

populaires et les emportait, semblables à une flotte dévastatrice que seule une manœuvre du pilote a détournée vers la pleine mer au lieu de la faire pénétrer triomphante dans le port ? Sans doute Feargus a agi cette fois encore en pacificateur comme il l'avait fait déjà en 1839 et en 1842 ; mais il ne faut pas accorder en cette circonstance à sa personnalité une influence qu'elle commençait à perdre : quels qu'aient pu être ses mobiles secrets, il a obéi, consciemment ou non, aux suggestions de la politique la plus réaliste, conformé son action aux possibilités du moment. En dépit des apparences, le Chartisme a cessé d'être et la journée du 10 avril n'est que le fait révélateur de son déclin définitif. La fanfare des mots prononcés aux meetings des mois précédents et aux séances de la Convention ne doit pas tromper sur les sentiments qui animent les troupes chartistes et sur l'élan possible avec lequel celles-ci sont disposées désormais à se laisser entraîner aux appels claironnants de leurs chefs. Les leaders certes ne manquent pas. Qu'importe en efî'et que les plus honnêtes aient été éliminés, s'il reste encore, pour diriger le mouvement, ces créateurs de mirage infiniment plus aptes à la conduite des foules que les austères diseurs de vérités ? Mais justement les leaders divisés sont prêts à se dévorer entre eux. Bien que n'ayant pas osé élever la voix le

10 avril, George-Julian Harney et Ernest Jones, décidés à le trahir plus ou moins ouvertement, vont profiter de l'attitude de Feargus en cette journée pour l'accuser de trahison. Celui qui a été le prestigieux machinateur du Chartisme depuis trois fois trois années verra bientôt son étoile pâlir et sera réduit à lutter misérablement pour retenir un pouvoir qui lui échappe en même temps que la raison. Tout au moins, si les grands premiers rôles s'effacent et laissent libres les monotones et vaines évolutions des comparses, le personnage principal, le travailleur en révolte, ne porte-t-il pas un masque assez douloureux et formidable et ne clame-t-il pas ses colères d'une voix assez puissante pour emplir toute la scène et donner au spectateur l'efFroi d'un drame nouveau et inconnu prêt à se jouer sans autres acteurs que le chœur, loquace témoin de la fatalité des événements }

De l'âme du prolétariat, les illusions se sont envolées, non pas certes pour toujours ; mais un temps d'oubli et de détente est nécessaire pour permettre aux déceptions de s'atténuer et de disparaître, pour que la foi renaisse en ces coeurs enclins aux illusions toujours changeantes et toujours renaissantes du socialisme éternel.

Convient-il de prêter une morale à cette histoire chartiste et de dire que c'est pour avoir repoussé ses deux plus fidèles et intelligents

leaders, pour les avoir sacrifiés aux chasseurs de popularité que les chartistes ont été punis par un échec lamentable ? Il est normal que le peuple préfère toujours les marchands d'illusions politiques et sociales aux simples honnêtes gens qui entendent être des serviteurs loyaux de ses intérêts plutôt que des amuseurs de ses souffrances. Les marchands d'illusions ont un jeu d'artifices aussi savant, un instinct aussi fertile en inventions que celui des coquettes ; si, malgré les eflforts d'hommes plus dignes de confiance, ces déliés courtisans d'un souverain sans royaume réussissent à capter et quelquefois à fixer l'âme mouvante des foules, c'est qu'ils possèdent à un degré plus positif le sens de la psychologie : des masses, ils savent l'envie inlassable, la naïveté facile à se laisser bercer de promesses et d'espérances, la vanité insatiable des éloges les plus énormes, en même temps que le besoin d'entendre évoquer la justice et les premiers rayons d'une société qu'illumine la Vérité. Ils connaissent le peuple tel qu'il est, les intègres tenants de la démocratie l'imaginent tel qu'ils le voudraient voir et les breuvages que ceux-ci offrent à sa soif de jouissances idéales et matérielles ont un goût trop âpre auprès des délices dont ceux-là l'abreuvent.

Le plus souvent, pour agir avec plus de sûreté et plus de confiance en soi, ayant besoin

de colorer à leurs propres yeux leurs démarches des nuances les plus agréables ou même se laissant prendre à la vertu enivrante de leurs discours, les démagogues veulent voir en leur rôle de prestidigitateurs sociaux l'accomplissement d'une espèce de fonction nécessaire en un temps où recule la foi chrétienne parmi les masses. Ces prétendus médecins de l'âme populaire imaginent que le rêve social peut être un succédané de l'espérance religieuse. Des politiques à courte vue se sont attaqués à celle-ci pour déraciner, sans le remplacer, le mysticisme, comme si ce sentiment n'était pas un état naturel de la sensibilité : impuissants à guérir ceux dont ils ont laissé ainsi l'âme vide, toute disposée à recevoir et à accueillir avec enthousiasme la joie de l'espérance socialiste. Mais que valent ces nouvelles espérances pour les " vétérans de l'humaine misère " ? Et n'est-ce pas toujours, depuis les démocraties grecques, la comédie d'Aristophane qui recommence .''

Le Chartisme disparu, reste-t-il quelque chose de la Charte ou du Plan agraire et le metteur en scène du Land Scheme va-t-il recueillir les fruits de cette gloire savamment machinée, de l'art avec lequel il a su conquérir et garder si longtemps la faveur populaire, cette si instable propriété ? C'est en vain que Bronterre et Lovett se sont éloignés du mouvement qu'ils ont créé ;

que l'un, toujours fidèle à son programme de nationalisation du sol et de socialisme d'échange, traîne une vie misérable de conférencier socialiste mal payé, et que l'autre se consacre à l'éducation populaire et à la publication de livres scolaires pour les enfants. Le 13 avril, la pétition, présentée à la Chambre par Feargus, est accueillie par les rires des parlementaires qui s'aperçoivent qu'au lieu des 6 millions de signatures annoncées, elle n'en contient que 1.975,496 et déconsidérées par le grossier trompe-l'œil des signatures additionnelles de Victoria Rex, du Duc de Wellington, de Sir Robert Peel, du Colonel Sibthorpe, du Joufflu, de Nez camus, de Nez plat, de Nez de singe, de Sans-Fromage, et de Premier avril. Le 6 juin, le Parlement nomme, pour examiner les affaires de la National Land Company, une commission qui constate que l'entreprise ne possède aucune comptabilité régulière et est en état de faillite. Deux ans après, Feargus O'Connor envoie les huissiers aux colons du domaine de Snigg's End dans le Gloucestershire et en 1852, au retour d'un voyage aux Etats-Unis, il est .enfermé à l'asile du D"^ Tuke : le 30 août 1855, l'homme qui a tenu entre ses mains les destinées du Chartisme meurt fou.

Faut-il dire avec William Lovett que Feargus a été le mauvais génie du mouvement et l'un

de " ces conseillers insensés qui, par de furieux appels aux passions de la multitude, excitèrent les démons de la haine, du préjugé et de la discorde'' ? Faut-il aussi déplorer avec Bronterre que cet homme ait déchaîné " la populace d'ignorants fanatiques, menés par des fripons corrompus, " pour étouffer la voix de la raison que les leaders intègres voulaient faire entendre aux démocrates anglais ? L'expérience chartiste, conforme à celle de sociétés antiques, ne montre-t-elle pas que la démocratie en acte n'est pas le règne du peuple, mais seulement la mise de la force populaire au service de minorités qui parent leurs appétits et leurs haines du masque de la volonté générale, ou des démagogues qui empruntent le verbe puissant de la foule pour assurer leur dictature ? L'histoire de la veuve et de son jeune ami, que Feargus raconte dans son discours de Northampton, est l'image saisissante autant qu'humoristique de la façon dont les intérêts de Démos sont sauvegardés par ceux qui s'affichent les amis du peuple dans une démocratie.

Londres, mai 1905. Dijon, juillet 19 12.

LA NAISSANCE (i 830-1 836)

Chapitre I. Dcmocratie et Socialisme, t. i. p. 3 Chapitre II. La Réaction de la classe ouvrière

contre la Révolution Industrielle. . . 149

L'ÉVOLUTION (i 837-1 842)

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