‹ Le chartisme, 1830-1848Chapitre 4 sur 11 · ERNEST JONES · texte numérisé non relu

ERNEST JONES

son expulsion. Sans se laisser déconcerter,Thomas Cooper répond à son agresseur qu'il y a trois mois à peine qu'il est chartiste et que, par suite, il ne peut rien savoir des affaires dont il parle. Le digne disciple de Feargus réplique : " La rectitude et la valeur des opinions n'attendent pas le nombre des années ; vous, Cooper, vous n'avez jamais connu que les chemins détournés du Chartisme, tandis que moi, Ernest Jones, j'ai toujours marché sur la grande route ; je viens, du reste, de recevoir le baptême et l'investiture des vrais chartistes à Blackstone Edge où des milliers de bons démocrates viennent de m'applaudir et de m'acclamer. "

Au nom de la pureté des opinions et de la qualité des sentiments que posséderait sans partage une certaine minorité, un démocrate partisan du principe majoritaire devait, au parlement français, affirmer le droit divin de cette minorité, seule capable de faire entendre la voix véritable du peuple et d'imposer sa volonté vertueuse. Tel ce parlementaire de 19 12, Ernest Jones déclare que, quoique nouveau venu dans le parti, il est mieux qualifié pour parler au nom des vrais chartistes qu'un vétéran, chartiste hérétique et coupable de trahison à l'égard du grand leader, et il insiste auprès de l'assemblée pour obtenir l'expulsion de Cooper. Quelques conventionnels lèvent la main en

faveur de cette proposition ; beaucoup restent neutres, partagés, sans doute, entre leurs convictions intimes et la crainte de devenir suspects, d'être mis à l'index et de provoquer contre eux des représailles. Gammage nous dit que, bien que, parmi les conventionnels, plus d'un fût hostile jusqu'au fond de l'âme à Feargus et que l'un d'eux eût même affirmé, la veille, sa volonté de marcher avec Cooper, aucun n'eut le courage de voter contre la motion d'Ernest Jones. Nous assistons ici à une de ces manifestations de lâcheté collective dont sont coutumières les assemblées parlementaires.

Le vote une fois acquis, le président prononce l'expulsion du chartiste excommunié ; mais Cooper refuse de sortir de la salle ; quelques O'Connoristes parlent de l'expulser de force, mais ils demeurent interdits devant la calme audace de Cooper qui, impassible, montrant du doigt O'Connor, s'écrie : " Pourquoi donc ce grand poltron toujours tonnant qui m'a si souvent parlé de la force physique dans nos conversations particulières, ne veut-il pas lui même me mettre dehors ? " Pour avoir raison d'un adversaire aussi difficile, on dût employer un stratagème. A quatre heures, Clark propose que la Convention s'ajourne au lendemain.

Le jour suivant, à l'heure fixée, Cooper, se présentant à la porte de l'assemblée, y ren-

contre trois gaillards vigoureux qui en bloquent l'entrée : ceux-ci lui montrent un ordre écrit du président, interdisant à Cooper de pénétrer dans la salle des séances, tandis qu'au dehors Feargus harangue la foule et dénonce l'ancien général des brigades shakespeariennes.

Ce coup de force n'était pas pour contribuer à consolider l'unité morale du parti chartiste, déjà si compromise par les divisions entre les leaders. Ce n'était point le moyen de faire cesser les attaques qui visaient le dictateur et son Land Scheme. Feargus avait toujours en face de lui le maître d'Ecole du Chartisme. L'opposition implacable de cet indépendant devait singulièrement le gêner dans ses agissements, non seulement parce que les critiques si précises de Bronterre contre le Land Scheme contrariaient l'essor de la Land C°, mais aussi parce que leur antagonisme inspirait aux troupes chartistes quelque scepticisme sur la valeur de leurs chefs et un doute sur les vertus de celui en qui, pendant si longtemps, les travailleurs avaient mis une confiance absolue. La lutte entre les deux hommes avait recommencée en 1845 ^^ ^^ poursuit en 1846 et en 1847.

Dès les premiers mois de 1845, la campagne de la Northern Star contre Bronterre reprend de plus en plus ardente. Le i^" mars, paraît un article " Spottiswood and his paper money advo-

cate " et, le 29 mars, un autre article " The Infernal p ap er money scheme andits hired advocate'\ dans lesquels Bronterre est accusé d'être l'avocat payé d'une société d'inflationnistes. Mais, en 1 845, le maître d'école du Chartisme est mieux à même de se défendre que les années précédentes. Il possède un journal, il est devenu l'éditeur d'un nouveau National Reformer dont la deuxième série s'achève en avril 1846 et dont la troisième paraît du 3 octobre 1846 au 29 mai 1847. Grâce à cette feuille, ses critiques contre le Land Scheme ont une plus grande force de rayonnement. James O'Brien appelle le plan agraire " The Land Lottery " et il montre que cette loterie agraire est vouée à une faillite fatale : de combien d'hypothèses, en effet, dépend la réussite de l'entreprise ! Il faut notamment que chaque lot de terre double de valeur en 3 ans ; qu'on rencontre des capitalistes prêts à prêter sur hypothèque une somme égale à ce qu'auront coûté la terre et les bâtiments ; que tous les administrateurs de la société, trésoriers, directeurs, secrétaires, n'acceptent aucune rétribution pour leur travail et soient d'honnêtes gens !

Naturellement, Feargus ne laisse pas attaquer aussi vigoureusement son Land Scheme sans répondre par des contre-attaques ; il essaie, par exemple, de jeter la suspicion sur les amis que

Bronterre conserve encore au sein du parti chartiste, espérant par ce moyen compromettre par répercussion le maître d'école lui-même. C'est ainsi que le directeur de la Star affirme qu'en 1839, un certain Mozeley de Leeds a reçu de Lord John Russel £ 72 pour jouer le rôle d'agent provocateur et exciter le peuple à la violence. Or, justement à Leeds, Bronterre a un fidèle partisan qui s'appelle Mosley : on voit comme, malgré l'orthographe différente,^ la confusion est facile et désirée entre ces deux personnages, l'agent de John Russel, si tant est qu'il ait existé, et l'ami de Bronterre. Aussi, celui-ci réclame-t-il aussitôt à la Star des précisions ; il lui demande de déclarer que son ami Mosley in'est pas l'homme auquel elle a voulu faire allusion, ou, sinon, de fournir des preuves de la culpabilité. Ce qui montre bien la légèreté de l'accusation, probablement forgée de toutes pièces par la Star^ c'est que les accusateurs ne paraissent pas d'accord sur la date : devant le conseil municipal de Leeds, Hobson déclare que Mozeley a été un agent provocateur de grèves en 1842 : entre 1839 ^^ 1842 il faut choisir ; et, en 1842, Lord John Russel, n'étant plus ministre, ne pouvait pas avoir rétribué Mozeley sur les fonds secrets.

L'attaque contre l'ami de Bronterre provoque,

' Mosley se prononçait à Leeds comme Mozeley.

de la part de ses partisans, de légitimes représailles contre Feargus O'Connor et des révélations qui achèvent d'éclairer le rôle du leader lors de l'émeute de Newport. William Ashton de Barnsley, dégoûté de la conduite d'O'Connor à l'égard de Mosley, qu'il connaissait et dont il savait l'honnêteté, dévoile, dans une lettre à Mosley publiée par le National Reformer^ la conduite de Feargus O'Connor à l'égard de Frost dans l'affaire de Newport. Ashton affirme qu'ayant voulu prévenir Frost qu'il allait être trahi, il avait confié ce secret à l'éditeur Hill et l'avait prié de demander à Feargus d'arrêter le soulèvement projeté. William Hill donna à Ashton sa promesse. Cependant, l'émeute de Newport eut lieu : aussi, lorsqu'Ashton revint de France, il alla trouver Feargus O'Connor et lui demanda pourquoi il n'avait pas essayé de sauver Frost. Le démagogue jura ses grands dieux qu'il n'avait rien su avant l'événement ; mais, peu après, Hill déclara solennellement au même Ashton qu'au Bull and Mouth Inn de Leeds, quatre ou cinq jours après leur entrevue, il avait rapporté textuellement à Feargus leur conversation, et l'ancien ministre swedeborgien tint à répéter cette affirmation devant ce George White que Feargus O'Connor avait envoyé, à travers le Yorkshire, pour détourner les travailleurs chartistes de leur projet

de soulèvement. Il est vrai, et il faut l'ajouter, que Charles Jones avait été chargé de la même mission dans le pays de Galles ; mais Feargus, préférant faire agir les autres que de courir personnellement les risques, avait quitté à ce moment l'Angleterre pour l'Irlande, où il était resté jusqu'à ce que le calme fût complètement rétabli en Angleterre.

Quelque temps après l'émeute, une conférence chartiste s'était réunie à Londres pour discuter des moyens de secourir John Frost et de l'arracher des mains du gouvernement. Comme Feargus n'assistait pas aux séances, les délégués chartistes lui envoyent au Tavistock Hôtel une députation pour prendre conseil de lui. La réponse du leader est des plus encourageante : Feargus déclare que, si Frost et ses compagnons sont condamnés et si leur vie est en danger, il est prêt à se mettre à la tête du peuple et à provoquer la révolution pour les sauver, et il insiste sur la nécessité de préparer le peuple à cette éventualité. Après de telles assurances, la conférence ne craint plus de décider qu'un soulèvement aura lieu : la date est choisie et fixée au 12 janvier 1840. Feargus envoie même à Cleave un chèque de ;^ 25 afin d'aider la conférence dans toutes ses résolutions.

Les délégués se séparent et retournent dans

leurs circonscriptions pour organiser le soulèvement. Des émeutes éclatent à Sheffield et dans quelques autres villes ; mais les premières lueurs de la révolution suffisent sans doute à effrayer la prudence du grand politique, car la Northern Star dénonce le projet que Feargus O'Connor de lui-même a suggéré et que, la semaine suivante, il ne craint pas d'attaquer. Ici nous retrouvons encore la double habileté d'O'Connor qui prête facilement son appui aux sentiments de violence et aux projets révolutionnaires, tant que ceux-ci restent à l'état de projet, car il ne veut leur opposer que les ressources du hasard qui fait échouer bien des plans, sans même avoir besoin d'être aidé par une volonté complaisante. Feargus, sachant qu'un geste généreux est souvent rémunérateur, aimait à ouvrir largement sa bourse ; mais, par sa contribution pécuniaire, se libérait-il de tout engagement personnel }

William Ashton avait voulu montrer que Feargus O'Connor avait eu connaissance du soulèvement chartiste qui se préparait dans le pays de Galles et qu'il n'avait rien fait pour sauver Frost et ses malheureux compagnons d'une aventure qu'il aurait pu empêcher, s'il était intervenu personnellement. Sur ce point, le récit de Lovett nous a déjà fait connaître la mission donnée par Feargus à Charles Jones et à White. Ce récit

complète en même temps qu'il confirme celui de William Ashton. Deux autres témoignages, ceux de Bron terre et de Lowrey, permettent de considérer, comme certaine l'abstention volontaire de Feargus O'Connor à l'égard de Frost. Comme Lovett, comme William Ashton,Bronterre affirme que Feargus connaissait l'émeute projetée ; le maître d'école du Chartisme avait supplié Feargus d'user de son influence pour empêcher l'aventure et le démagogue lui avait promis solennellement de faire tout son possible pour arrêter les choses avant qu'elles ne devinssent irrémédiables. Le conventionnel Robert Lowrey, dans une conversation avec Gammage, dit à celui-ci son sentiment : c'est que Feargus était parfaitement au courant de ce qui allait avoir lieu et qu'il était alors le seul homme capable d'agir avec efficacité. Comment donc s'explique la conduite du démagogue ? La raison qu'en donne Gammage semble exacte, lorsqu'on connaît la psychologie du descendant des rois d'Irlande : John Frost, à l'automne de 1839, était peut-être l'homme qui, après O'Connor, avait le plus de popularité, et le grand démagogue, en laissant faire les Gallois, trouva un moyen facile de se débarasser d'un concurrent à la faveur populaire ; si, au moment du procès de Frost, Feargus se crut obligé d'offi-ir une compensation pécuniaire et de payer le prix de son abstention moyennant mille guinées.

il nourrit toujours à l'égard de l'honnête magistrat de Newport, qui avait conservé l'amour des chartistes, des sentiments de jalousie: il cherchait à lui nuire toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion dans l'esprit de ceux qui étaient venus au Chartisme après sa première évolution, comme Ernest Jones, auquel Feargus avait déclaré que Frost était un damné drôle, un vrai coquin. La passion de la popularité qui possède le délié démagogue est peut-être le sentiment qui inspire le plus souvent ses actes et lui souffle des ruses admirables pour ruiner ses rivaux : c'est à elle qu'il sacrifie successivement tous les leaders, grands ou médiocres, du Chartisme.

Bronterre avait été l'une des plus illustres victimes de ce désir de monopoliser la faveur populaire, de cette soif de dictature ; mais, bien que, depuis 1 842, le maître d'école du Chartisme, excommunié par la Star^ eût été exclu du parti que dominait O'Connor, il ne s'était pas, comme Lovett, résigné à se désintéresser d'un mouvement auquel il s'était si complètement donné. A partir de 1845, ^^ mena une campagne énergique et souvent heureuse contre son adversaire ; et, s'il ne pût prendre une complète revanche, il porta à Feargus O'Connor des coups si directs et si vigoureusement frappés qu'ils eurent une répercussion certaine

sur la renommée et sur l'influence du dictateur. Il est incontestable que l'action combinée de Thomas Cooper et de Bronterre O'Brien ne parvint pas à déraciner complètement la confiance que les masses chartistes, déjà si découragées et affaiblies, avaient en Feargus ; elle ébranla du moins dans le coeur de plus d'un ouvrier démocrate les sentiments qui le rattachaient encore au Chartisme.

Dans le premier mois de 1 847, la " loterie agraire " d'O'Connor est l'objet de toute une série d'articles publiés dans le National Reformer and Manx Weekly Review of Home and foreign affairs par Bronterre et dont les plus curieux sont ceux qui parurent dans les numéros des 5 janvier, 17 avril, i, 15 et 22 mai. L'article du 1 7 avril est une lettre adressée par Bronterre aux lecteurs de son journal et, en général, à tous les amis de la Réforme Nationale. C'est peut-être la plus forte critique qui ait été faite du démagogue irlandais. Le grand journaliste montre les contradictions flagrantes et rapproche les affirmations contraires de celui qu'il n'appelle plus guère autrement que, par ironie, ^^ T honnête Feargus'' :

" Chers amis, c'est un grand malheur pour le pays que nous n'ayons pas un parti régulièrement organisé et possédant à sa tête quelques hommes ayant de la fortune et du caractère, pour donner du poids à notre cause et accélérer la marche de nos principes L'homme qui n'est qu'un spéculateur mercantile

ne veut courir aucun risque qui ne lui rapporte rien Les

spéculateurs et les démagogues sont en train, en ce moment, de tendre leurs tentacules dans toutes les directions pour éprouver la force et la constance de notre cause. Même pour faire d'eux jusqu'au dernier des réformateurs nationaux, nous n'avons qu'à organiser un parti assez fort et assez nombreux pour leur offrir un nombre suffisant de livres, de shillings et de pences pour rétribuer leurs plaidoiries désintéressées. Bientôt Feargus tournera et deviendra un vrai réformateur monétaire dénonçant les hommes du numéraire et affirmant courageusement qu'il a toujours été le grand apôtre de la pure monnaie symbolique. Cette conversion dépendra de l'argent et de la popularité que la nouvelle doctrine pourra vraisemblablement rapporter et par suite, pour assurer la mission apostolique de Feargus, nous devons d'abord faire connaître et apprécier suffisamment nos doctrines monétaires afin de pouvoir faire aussi bien avec que sans les services du nouvel apôtre. "

Après avoir prédit la conversion de Feargus aux théories de la monnaie-signe, le jour où celles-ci auront créé en leur faveur un courant de sympathie populaire, Bronterre montre les contradictions de Feargus en ce qui concerne la réforme douanière :

" Sur la question du libre-échange et de ses rapports avec la détresse actuelle, les pirouettes de Feargus sont encore plus plaisantes que ses gambades monétaires. Il est en train de réprimander les libre-échangistes en leur montrant la complète faillite des mesures libre-échangistes de Robert Peel et, de nouveau, s'en rapportant à ses propres prédictions et nous disant que c'était mettre la charrue avant les bœufs que d'adopter de telles mesures sans les faire précéder par d'autres et de meilleures mesures pour réduire les impôts. Mais il oublie de rappeler à ses sages lecteurs que l'une de ses prédictions a été que la Réforme libre-échangiste

de Peel rendrait le pays grand au dehors et par suite grand au dedans, que c'était là une mesure toute puissante et le ministre, qui avait l'intelligence de la proposer, un ministre tout puissant; et il ajoutait qu'il doutait beaucoup qu'un premier parlement chartiste osât faire un pas aussi formidable que celui que Peel a<v ait fait sur le grand chemin de la Démocratie. Beaucoup pensaient alors qu'il fallait que Feargus fut un grand nigaud aussi bien qu'un impudent renégat pour faire ces prédictions. Mais, si l'on en croit la renommée, Feargus avait 2.000 solides raisons, sous forme d'autant de bons souverains de la Ligue en espèces sonnantes, pour justifier à ses yeux le changement qui transforma sa vision prophétique ; il ne voyait pas la nécessité alors de faire précéder le libre-échange de mesures destinées à égaliser ou à réduire nos charges publiques. Au contraire, il incitait à Barnsley, à Manchester et ailleurs, la populace d'ignorants fanatiques, conduite par des fripons corrompus, à conspirer avec ses nouveaux amis, les Ligueurs, pour transformer les meetings que j'organisais dans ces villes en fosses aux ours et pour emprêcher l'expression, en faveur de ces mêmes mesures, de l'opinion publique, que sans lui j'aurais éveillée à travers le Lancashire et le Yorkshire. "

Enfin Bronterre, dans sa lettre du 27 avril 1847, découvre les mobiles qui ont amené Feargus à devenir l'apôtre du Land Scheme :

" Feargus est en train de pousser de grands cris à propos de la terre et incite ses agents à le proclamer, ici et aux Etats-Unis, le grand apôtre de la Terre libre pour tout le peuple. Il n'y a jamais eu une fourberie plus impudente. Son entreprise de loterie agraire n'a pas plus de rapports avec les droits du peuple sur le sol qu'aucune des nombreuses sociétés de secours mutuels.. Au mieux, elle aboutit seulement à donner à bail la

terre à ceux qui peuvent l'acheter (un privilège que la loi ne leur a jamais refusé). Par le règlement de son association, i shilling par livre de tout l'argent souscrit pour acheter la terre se traduit, sous le nom d'Expense Fund, par des avantages personnels et

par des avantages pour ses subordonnés, les récompensant, sous forme d'argent et de patronage, de faire, pour le peuple, ce que le peuple pourrait faire pour lui-même partout sans encourir les sacrifices et les risques qu'il aura à courir sous les auspices de

Feargus et de la National Land C C'est une simple

invention destinée à lui permettre et à permettre à ses codirecteurs de vivre comme des gentlemen ou des demi-gentlemen aux frais du public et de grandir leur importance en patronant des imprimeurs, des papetiers, des secrétaires "

Bronterre met bien en relief le bénéfice matériel que Feargus retire du Land Scheme :

" A la plus basse évaluation, Feargus vend, grâce au Land Schème, 4000 exemplaires de la Northern Star en plus; et, si l'on compte I penny pour le papier, i penny pour le timbre et I penny pour le colporteur de journaux, il lui reste 2 pences par exemplaire pour lui-même, soit ;^8 6s Sd par mille sur 4000 exemplaires, sans compter le bénéfice indirect de la publicité. Le Land Schème lui rapporte donc par semaine au moins de £ 3° ^ £ 4-° grâce à la seule Star, sans parler des gains considérables qu'il peut réaliser personnellement et retirer de l'usage occasionnel de tant d'argent passant entre ses mains. "

Bronterre fait observer justement que Feargus ne donne aucun intérêt aux souscripteurs pour les sommes qui lui sont remises, aucune bonification n'apparaissant à leur crédit dans ses états de compte, et que l'habile spéculateur politique doit obtenir des commissions et des pots de vins dans les opérations foncières dont il est l'agent: n'emploie-t-il pas aussi courtiers et hommes de loi à des spéculations personnelles sur l'achat et

la vente des domaines, des actions de chemins de fer, des fonds publics, et autres valeurs ?

" Il serait amusant, ajoute Bronterre, si ce n'était dégoûtant et écœurant, de marquer les différentes phases par lesquelles a passé le socialisme agraire de Feargus pour se terminer en agiotage agraire. A une époque, la terre c'était " la ferme du peuple " que les rois, les prêtres et les lords lui avaient volée ; à une autre époque, il déclare O'Brien fou pour avoir dit la même chose! Aujourd'hui, nous sommes avertis par lui que toute terre doit être propriété publique ; demain ou après-demain, le seul moyen de la rendre propriété publique est pour les individus de l'acheter, comme si les individus achetaient la terre pour le

public et non pour eux-mêmes En un mot, il a été partisan

de n'importe quoi et de tout ce qui lui donne la perspective

d'un accroissement de richesse ou de popularité En ce qui

concerne la nationalisation du sol, il laisse ses créatures en développer les principes dans son journal et laisse croire qu'il est en sympathie avec les socialistes agraires, alors qu'il évite soigneusement de se compromettre lui-même sur cette question, afin de voir venir les événements et d'être prêt à confirmer ou à désavouer, comme il lui plaira, la doctrine qu'il permet à ses créatures de propager dans son journal et dans les meetings publics

Aucun homme ne s'est efforcé plus vigoureusement d'étouffer notre mouvement agraire, pendant des années, que ne l'a fait Feargus O'Connor. " La Charte, la Charte toute entière et rien que la Charte ", tel était le seul cri que cet homme nous permettait de pousser aussi longtemps que ce cri lui permit de vendre de 20,000 à 45,000 exemplaires de la Northern Star par semaine. Ce n'est que lorsque ce cri eut perdu son charme et lorsqu'il se fut aperçu que nous avions amené plusieurs milliers des meilleurs chartistes à voir clairement que la Charte était une chimère, si on ne s'en servait pas pour restaurer nos droits agraires et nos autres droits sociaux, que l'honnête Feargus est devenu un agitateur agraire. Et alors quelle agitation ! Une agitation pour procurer de la terre à peu près à un homme sur 30 ou 50 parmi

ceux qui peuvent et veulent s'unir pour en acheter ! mais point de terre du tout pour ceux qui ne peuvent pas en acheter et qui en ont le plus besoin, la grande majorité de la population. "

Les contradictions même les plus flagrantes d'un homme politique sont-elles pour le déconsidérer auprès du public qu'il a su séduire ? Le cas est rare ; il est même évident que parfois elles lui apportent un regain de célébrité, et, quelque piquante que soit la manière dont use à l'égard de son adversaire le maître d'école du Chartisme, la force combattive de son article n'est pas là.

Les critiques du National Reformer révèlent les mobiles financiers qui guidaient Feargus O'Connor dans sa nouvelle entreprise : certains embarras financiers avaient inspiré le lancement du Land Scheme ; la Northern Star avait dû quitter Leeds et elle s'était installée à Londres en novembre 1844. Thomas Cooper nous affirme que, si O'Connor prit cette décision, c'est que le journal ne marchait plus et qu'il espérait ramener les anciens jours de prospérité où la Star avait tiré à 60.000 exemplaires. Toutefois, cet accroissement n'était pas espéré de ce seul déplacement, mais aussi du Land Scheme dont le démagogue, depuis le commencement de 1843, avait fait la grande idée du chartisme.

En nous apprenant qu'à l'époque de son

transfert à Londres, la Star était presque ruinée, Thomas Cooper ajoute " comme le Chartisme luimême ". Et ceci prouve qu'entre 1844 et 1847, le déclin du chartisme est constaté par ceux qui avaient été les plus ardents à croire au succès prochain de la cause et dont les espérances avaient été les plus ferventes. La Northern Stai elle-même reconnaît ce déclin lorsqu'elle écrit le 8 novembre 1 845 : " Les chartistes, partageant la maladie nationale, sont devenus apathiques ; c'est pour les réveiller que nous écrivons", et, le 6 décembre, la Northern Star cite la Morning Chronicle qui demande ironiquement où en est le Chartisme ? En cet automne de 1845, il ^^^^ que le sommeil dont est atteint le Chartisme soit bien lourd pour que le journal officiel du mouvement admette qu'il est nécessaire de réveiller les chartistes.

Les circonstances climatériques et économiques vont, en créant une nouvelle crise, provoquer ce réveil ; la misère va de nouveau insuffler aux chartistes l'esprit de révolte. En même temps que les troupes endormies paraissent secouer leur torpeur pour clamer leurs souffrances et leurs revendications, Feargus O'Connor, qui, depuis quelques temps, a beaucoup perdu de son autorité, va retrouver la popularité qui entourait son nom ; sa vogue va s'accroître grâce aux espérances que suscitera la

mise en application du Land Scheme : aussi bien peut-on dire que, dans le cœur des travailleurs chartistes, c'est tout à la fois la misère et l'espérance qui réveillent l'ancien idéal et l'ancienne foi, renouvelés par le credo agraire.

L'essor économique et le déclin des espérances avaient amené un déclin du Chartisme. En présence de circonstances plus heureuses qui amélioraient la vie ouvrière, l'esprit révolutionnaire qui animait les travailleurs s'était transformé chez beaucoup en un état d'esprit réformiste ; la Northern Star avait même été délaissée par la plus grande partie de sa clientèle. Les troupes chartistes étaient lasses de l'éternel cri " la Charte ! ! ! " et, comme me le disait à Londres, en mai 1905, un ancien chartiste que j'interrogeais sur le déclin du mouvement, les ouvriers étaient las de se voir offrir " la Charte pour breakfast^ la Charte pour lunch, la Charte pour dinner. " Les espérances qu'avaient suscitées les leaders s'étaient changées en scepticisme : après six années d'efforts et d'attente, les travailleurs auxquels on avait affirmé la conquête prochaine de la Charte ne croyaient plus à la promesse dont leurs imaginations s'étaient bercées. Mais ce n'était pas seulement cette attente vaine qui avait glacé leur espérance : leur lassitude venait aussi de ce que l'âme populaire est avide

de changement et de divertissement, c'était ce besoin que Feargus avait compris en renouvelant l'idéal chartiste, en substituant au cri " la Charte " celui de " la Terre et la Charte" 1 Feargus avait eu la sensation très nette — et c'est par de telles intuitions qu'il est un grand politique — que le cri reconnu impuissant avait perdu son charme, qu'il ne suggérait plus aucun de ces rêves assez enivrants pour faire marcher les hommes, secouer leur paresse et leur torpeur et vaincre leur passivité craintive, grâce à la cristallisation qui se fait autour d'un idéal évocateur. Seulement, jusqu'en 1 846, le Land Scheme reste à l'état de projet, et, bien que les Trade Unions s'en préoccupent, le plan agraire ne triomphe pas encore du scepticisme que les travailleurs, déçus dans leur attente de la Charte, ont commencé à ressentir, et qui a grandi devant le spectacle des divisions entre leurs chefs, si déconcertantes et si décourageantes. Or, voici qu'après l'été de 1845 la misère et l'espérance vont renaître, mettant au cœur des chartistes le désir de l'action pour la conquête d'une vie meilleure. Les circonstances climatériques, favorables depuis 1842, vont redevenir contraires : de mauvaises récoltes et la crise qui les accompagne provoquent une révolte contre les conditions économiques, une nouvelle réaction de la classe ouvrière contre le

Factory System, au total, une résurrection du Chartisme.

Au mois de juin 1845, la récolte promettait d'être belle, on croyait même généralement qu'elle serait abondante. Mais, après un printemps froid et tardif, il se mit à pleuvoir au commencement de l'été, et bientôt ce ne fût pas seulement la récolte de blé et de céréales qui fut compromise, mais aussi la récolte de pommes de terre; celles-ci furent atteintes d'une maladie qui les faisait pourrir sur pied. Cependant, jusqu'au mois de septembre, grâce à des éclaircies de soleil, on espérait encore une récolte : au mois d'août le prix du blé s'était élevé à 57'', mais était redescendu, au milieu de septembre, à 54® et ce n'est qu'au début d'octobre que les incertitudes se transformèrent en la certitude d'une mauvaise récolte. En ce même mois d'octobre, la maladie de la pomme de terre est un fait irrémédiable et la Northern Star du 8 novembre annonce la disette des pommes de terres en Irlande et dans le sud de l'Angleterre : des millions d'individus sont exposés à mourir de faim. La famine des pommes de terre va provoquer d'intenses souffrances parmi les populations les plus pauvres.

Tandis que les protectionnistes sentent le danger et recommandent dans leurs journaux l'organisation des souscriptions publiques, les libre-échangistes profitent de ces circonstances favorables à leur campagne pour faire pousser par toute l'Angleterre le cri de '■^ouvrez le5port5'\ Lord Ashley déclare que " la destinée des Corn Laws est fixée ". Le 28 octobre, dans un meeting de la ligue, Cobden dit que les libre-échangistes doivent redoubler de zèle et que leurs efforts doivent être plus grands que jamais. Dès le 31 octobre, Robert Peel réunit un conseil de cabinet et, pendant le mois de novembre, le ministre conservateur lutte au sein du cabinet pour obtenir de ses collègues réfractaires leur adhésion à l'abolition des Corn Laws, qui lui paraît nécessaire. Robert Peel est, en effet, le type le plus remarquable du ministre conservateur, au sens le plus profond du mot, c'est-à-dire de l'homme d'état capable de s'inspirer des événements pour faire des réformes, mais sans se laisser dominer ni par les événements ni par l'opinion publique. Il a donné lui-même les formules qu'un grand parti conservateur pourrait adopter en ce qui concerne les réformes: " il était, disait-il, partisan de réformer toute institution qui réellement demandait à l'être, mais il était partisan aussi d'agir graduellement, sans passion et après délibération, afin que la

36o LE CHARTISME

réforme pût être durable." Et Armitage-Smith a dit justement de lui :

" Que ses convictions étaient profondes si elles étaient lentes à se former, qu'il était sincère, et que, lorsqu'il était convaincu, il avait le courage de ses opinions; mais qu'il avait besoin d'être convaincu, non seulement de la valeur abstraite d'une doctrine, mais aussi des possibilités d'application, étant donné les circonstances existantes, avant qu'il voulût donner son adhésion à un principe de politique pratique. "

La politique douanière de Robert Peel traduit exactement son tempérament et les principes qui dirigeaient sa conduite.

Le 4 décembre, le Times annonce que l'intention du gouvernement est de réunir, en janvier, le parlement pour lui demander l'abolition des Corn Laws. Des journaux ministériels démentent le fait avec indignation : le Standard du 5 décembre déclare que le Times a forgé de toutes pièces cette affreuse invention. Le 6, le Times affirme que l'abolition sera proposée dans une chambre par le duc de Wellington et dans l'autre par Robert Peel. Le 7 décembre, on fait courir le bruit que le duc de Wellington a cédé à contre cœur ; le 9, qu'il a retiré son consentement et, le 1 1, que le ministère est démissionnaire.

Lord John Russel reçoit la mission de former un cabinet, mais, le 20 décembre, il annonce à la Reine qu'il n'a pu y parvenir. Robert Peel

reconstitue son cabinet en éliminant les ministres réfractaires à la réforme et, le jour de la rentrée du Parlement, il déclare que " sur la question des Corn Laws son opinion a subi un changement complet ". Le 27 janvier 1846, il propose de fixer au i janvier 1849 l'abolition des Corn Laws et, dans l'intervalle de ces 3 années, d'adopter une échelle modérée et provisoire. La réforme est votée, le 13 mai, à la Chambre des Communes et, le 22, à la Chambre des Lords.

Jusqu'au i février 1849, ^^ droit sur le blé devait être de 10 s., lorsque le prix était inférieur à 48 s., et s'abaissait à 4 s. lorsque le prix atteignait ^"^i^ s. ; le même Bill portait l'abolition ou la réduction des droits sur 150 autres articles d'alimentation, matières premières et produits manufacturés.

Quelle influence cette réforme a-t-elle eue sur le Chartisme .'' On peut dire que les effets de la réforme sur le mouvement sont insensibles. Non seulement parce que la réforme ne devait être complète que le i février 1849 ^^ 4^'à cette date le Chartisme a disparu ; mais parce que, même si on la considère dans sa portée partielle, elle ne pouvait pas avoir de conséquences immédiates sur la condition du prolétariat industriel : les libre-échangistes avaient promis à la fois d'améliorer les ressources des travailleurs et le coût de la vie ouvrière. Or,

l'amélioration des salaires qui devait résulter de l'extension du commerce anglais ne pouvait pas plus se produire immédiatement que cette extension du commerce elle-même ; et, tandis qu'après 1842 une détente s'était produite, nul abaissement du coût de la vie n'a eu lieu, tout au moins dans les années qui suivent : les circonstances climatériques favorables de 1842 à 1845 avaient été contraires sitôt après. En 1846 et en 1847 ce sont encore, après celle de 1845, deux mauvaises récoltes ; les faits qui avaient provoqué l'abolition des Corn Laws avaient eu, en outre, une répercussion sur la situation économique générale : une crise nouvelle avait éclaté et semblait devoir apporter un démenti aux prédictions et aux promesses des libres-échangistes. Aussi, pendant les années 1846 et 1847, ^" ^i^^ d'une amélioration de la vie ouvrière, ce sont les chômages et la dépression des salaires qui sévissent sur le prolétariat industriel.

Pour comprendre la genèse de cette crise, faut-il remonter jusqu'à la crise financière de 1845, 9^^ Tooke nous décrit ainsi dans son histoire des prix ?

"Au commencement de 1844, on ne pouvait plus douter de la prospérité industrielle du pays et les résultats heureux qu'avaient donnés les chemins de fer déjà construits attirèrent sur eux l'attention générale Les prix de la plupart des

actions de chemins de fer montèrent sensiblement, puis on projeta la construction de beaucoup de lignes nouvelles au printemps et en été. En 1845, les spéculations sur les chemins de fer furent plus fortes encore et provoquèrent une crise financière. Mais ce fut surtout après que le Parlement eut accordé la concession aux chemins de fer projetés que la spéculation dégénéra en une véritable folie. Tant qu'augmenta le nombre des spéculateurs, le cours des actions monta, mais, à la fin d'octobre, se fit remarquer parmi les possesseurs d'actions une tendance à réaliser les profits qu'avait promis le cours élevé des actions. Cette tendance se changea peu à peu en panique. Le cours des actions commença à tomber rapidement et, dans les différentes villes du royaume, les Bourses que remplissaient peu avant des milliers de spéculateurs furent désertées. "

Dès le 16 août 1845, ^^ Northern Star signale " la panique sur le marché financier ", et, le 28 août, ce journal, parlant de la spéculation sur les chemins de fer, déclare qu'une réaction aura lieu ; le 18 octobre, elle dit que la manie d'agiotage actuelle a son parallèle dans la manie des tulipes de 1634.

La crise financière de 1 845 n'a pas plus de répercussion que celle du mois de mai 1835 : elle est, comme celle-là, limitée à la Bourse et elle n'atteint pas l'industrie ; mais, l'année suivante, et surtout en 1 847, la crise est générale et, dans la formation de cette crise, le facteur climatérique apparaît sous une troisième forme : à côté des mauvaises récoltes de céréales et de la maladie des pommes de terre, la récolte de coton est mauvaise aussi en Amérique et, en

janvier 1 847, le prix du coton brut à Manchester est de 67 °/o plus élevé qu'en janvier 1846. Aussi, la consommation du coton sur le marché anglais qui, en 1845, était de ^21 millions n'est plus, en 1846, que de 19 millions £ et, en 1847, ^^13 niillions. La situation des fabricants anglais est difficile, le prix de la matière brute ayant haussé et la demande en objets manufacturés ne pouvant pas s'accroître à cause du prix élevé des denrées alimentaires ; tandis que les mauvaises récoltes de céréales resserrent la demande de cotonnades, la mauvaise récolte de coton diminue considérablement la marge du bénéfice des fabricants qui, en 1847, ne peuvent augmenter ni le prix du fil de coton ni celui du tissu. Les industriels sont obligés de réduire la production : cette réduction nécessaire est créatrice de misère et de chômage, en même temps que la chute des profits entraine celle des salaires.

La spéculation sur les céréales amène le prix du quarter de blé, pendant le mois de mai 1847, de 66^ 10"* à 102^ 5*^. Les chiffres moyens des années 1846,1 847 et 1848 — savoir53, 3 en 1846, 59^ en 1 847 et 64, 6 en 1 848 — traduisent mal la répercussion qu'eurent sur le coût de la vie et sur le prix du pain les mauvaises récoltes qui se succédèrent de 1845 ^ 1847.

Voilà donc le pain cher malgré le libre-échange et, dans la Star de 1847, Feargus O'Connor ne

craint pas de réprimander les abolitionnistes, leur reprochant d'avoir mis la charrue avant les bœufs, en réalisant le libre-échange avant d'avoir pris les mesures qui en devaient être les conditions préalables.

En avril et en mai, les négociants anglais avaient acheté des quantités énormes de céréales, mais les spéculateurs avaient escompté une trop mauvaise récolte et s'étaient trompés dans leurs prévisions exagérées : ils avaient cru que la provision de céréales ne suffirait pas jusqu'à la récolte ; or, les hauts prix amènent naturellement une importation plus grande, et, comme la moisson est moins mauvaise qu'on ne l'a prévu, la chute des prix entraîne la débâcle de nombreux marchands de céréales, ce qui provoque une crise économique générale. Plusieurs établissements financiers, la Banque royale de Liverpool, la Société de crédit de Liverpool, la Banque du Nord et du Sud du pays de Galles, suspendent leurs paiements ; la Banque de Newcastle et celles du Northumberland et du Durham sont très ébranlées. Une contraction du crédit s'ensuit. Les banquiers londoniens ne sont plus à même d'accorder leurs crédits habituels à leurs clients qui s'adressent à la Banque d'Angleterre ; et celle-ci, dont le taux de l'escompte, en mai, était de 5 7o> l'élève à 6 °/„ le 23 septembre.

Le 23 octobre, le gouvernement anglais autorisa la Banque à ne pas tenir compte des dispotions de Tact Peel de 1844 et lui recommanda d'élever son taux d'escompte à 8 °l^. La note du gouvernement rétablit la confiance et la panique cessa ; cependant la Banque n'eut pas à user du droit que lui avait conféré le gouvernement d'augmenter la mise en circulation de ses billets au delà des limites fixées par la loi.

Les habituelles conséquences des crises se produisent : accroissement du chiffre des banqueroutes de 24 °/o sur le chiffre de 1846 et de 6^ °/o sur celui de 1845 î chute du cours des actions et notamment des actions de chemins de fer ; baisse des prix. De juillet 1847 ^ juillet 1848, cette baisse est, sur le coton brut, de 37 7o', sur le fer de 31 "/„, sur le cuivre de 10 °Iq. La crise n'a pas été provoquée, comme on le crut alors, par l'immobilisation du capital anglais dans la construction des chemins de fer: les commerçants et les industriels ont soutenu qu'ils ne manquaient pas de capitaux. Aucune hausse exagérée n'a précédé cette baisse. C'est qu'en effet nous ne sommes pas ici en présence d'une crise de surproduction, comme l'a très bien démontré Tugan-Baranowsky. La crise est due, non à une offre exagérée, mais à une contraction de la demande; toutefois, si la cause diffère, la crise a exercé ses effets habituels sur

les trois grandes industries de la houille, du coton et du fer: diminution de la production, arrêt des affaires, chômages, baisse des salaires. Et, si l'on consulte l'index de Sauerbeck, la dépression se prolonge jusqu'en 1849.

Ce sont les districts du Lancashire, du Yorkshire et du Staffordshire qui ressentent le plus fortement les répercussions de la crise. Les dures souffrances que subissait le prolétariat industriel réveillèrent les colères et les haines qui s'étaient apaisées depuis 1843. En même temps que la misère soufflait l'esprit de révolte, l'espérance renaissait au cœur des travailleurs chartistes.

En 1 846, la réalisation des espérances agraires, que, depuis 1843, Feargus O'Connor et ses associés ont fait briller, paraît proche : le 24 octobre, la Chartist Coopérative Land Company (appelée à partir de mars 1847 la National Land C**) est inaugurée ; le domaine d'Herringsgate est acheté et, l'année suivante, ceux de Lowbands et de Minster Lovel, dans rOxfordshire, ainsi que l'annonce à ses lecteurs la Star du 3 juillet, des 7 et 21 août 1847.

Une circulaire-prospectus du i avril 1847 nous apprend que la National Company est constituée par des actions de ^^ 1.6* payables à comptes hebdomadaires de 3*^ au minimum. Deux actions donnent à leur souscripteur droit à une maison, à 2 acres de terre et à une avance

de ;^ 1 5 ; le souscripteur de trois actions aura une maison, 3 acres de terre et une avance de £ 22.10' ; le souscripteur de quatre actions aura une maison, 4 acres et une avance de £ 30. Depuis le 19 mai 1845 (date de sa fondation), les progrès de la société ont été considérables : elle comprend, au i avril 1847, 3^0 succursales, 13.000 membres ayant 40.000 actions et qui ont souscrit plus de £ 22.000. Trois domaines avaient été achetés. A la même date une autre affiche imprimée porte : National Land C°, provisoirement enregistrée. L'objet de cette société est de permettre aux travailleurs d'obtenir, pour une somme minime, la possession d'une terre et d'un bâtiment dans de telles conditions que, par un travail honorable et indépendant, ils puissent s'assurer à eux mêmes et à leurs familles le confort et la respectabilité. Bénéfices assurés. Les bénéfices garantis par la société à ses membres sont les suivants : deux actions donnent droit à une maison confortable, 2 acres de bonne terre et ^ 1 5 d'avance ; trois actions: ^2 2. 10 et 3 acres; quatre actions 14 acres et £ 30 d'avance, "

Deux mois après, les progrès avaient été considérables puisque, dans son discours à la grande démonstration du 24 mai, Thomas Clark, l'un des directeurs, déclare qu'il y a 1 8.000 membres, c'est-à-dire 5.000 de plus que le i" avril,

et que £ 30.000 ont été souscrites. C'étaient là des progrès très rapides. L'argent affluait dans les caisses de la National Land C°, qui devait recevoir près de 3 millions de souscriptions, £ 1 12.000.

Devant le succès du projet dont il s'est fait le protagoniste, l'étoile d'O'Connor, qui, sous les attaques si précises de ses adversaires, s'est obscurcie pendant les années précédentes, resplendit d'un nouvel éclat. En son honneur, on nomme la propriété d'Herringsgate O'Connorville, et, le 24 mai 1847, l'inauguration d'O'Connorville est un nouveau triomphe pour le grand démagogue. La Northern Star àM 29 mai 1847 raconte cette belle journée: La Terre ! La Terre! La Terre ! Grande démonstration à O' Connoruille : " Le lundi de Pentecôte de cette année a offert aux yeux des réformateurs agraires des preuves indubitables de l'intérêt puissant, grandissant et presque universel que ressentent, non seulement les masses qui travaillent, mais encore beaucoup de ceux qui vivent par le travail des autres, pour l'œuvre grande et généreuse si bien commencée par la Convention chartiste de 1845 * ^^^ ^^^ ^^ les filles du travail mis en possession d'une maison et d'un foyer, mis en possession de leurs propres francs-alleus et devenus les cultivateurs de leur propre sol pour leur seul usage et leur bénéfice personnel. " Sur les routes conduisant

au ^^ Premier Domaine du Peuple 0' Connorville '' régnait la gaité ; les villageois avaient mis leurs plus beaux habits ; en tournant l'angle de Moor Park près de Rickmansworth, et en voyant le drapeau flotter sur l'école et " la Ferme du Peuple ", les visiteurs poussèrent trois vigoureuses acclamations prolongées en l'honneur des " Heureux Foyers du Travail honnête. "

Tous les villages et toutes les villes qui se trouvaient à plusieurs milles de là étaient représentés à cette fête et il y avait une foule pleine de gaité; dans toutes les directions on apercevait des groupes examiner avec soin "les élégantes maisons chartistes, les récoltes qui s'élèvent, les cochons des chartistes, " etc. A 2 h. 30, un meeting a lieu, présidé par Cooper de Manchester ; celui-ci déclare qu'il ne s'était pas attendu à voir tant de beautés jointes à tant d'utilité. Th. Clark, l'un des directeurs, dit qu'il se sent très fier des résultats du premier achat : il ajoute que 18.000 personnes sont devenues actionnaires de la Compagnie et que £, 30.000 ont été souscrites. Après lui, on entend des discours de Cochrane, de John Skelton et de Christopher Doyle. Feargus O'Connor, qui se lève au milieu des applaudissements vigoureux et prolongés, profite de l'enthousiasme pour attaquer Bronterre, et pour lui porter un nouveau coup : " Les cottages qui s'élèvent

sur le domaine proclament la marche de la

Démocratie Quelques coquins et quelques

fous ont prétendu que j'ai organisé le Land Scheme pour couler le Chartisme. Il y a un certain Jemmy O'Brien, je ne sais pas dans quelle catégorie le placer, ni s'il est un coquin ou un fou. Qu'il soit l'un ou l'autre, ce qui est sûr c'est que l'Angleterre ne semble pas assez large pour lui, car il compare deux, trois et quatre acres de terre à de simples pièces d'un manteau d'Arlequin. Je pense que si Jemmy avait trente acres, 10 pour faire de l'horticulture, 10 pour faire de l'agriculture et 10 pour une plantation d'orge, il n'en aurait pas encore assez, il mourrait de faim et réclamerait deux acres de plus pour faire pousser des choux. " Feargus exalte ensuite son œuvre et sa personne. Le soir, au dîner, le démagogue prend une seconde fois la parole et soulève les acclamations répétées de l'assistance : il déclare que son éloquence ne peut pas égaler l'impression créée par " le premier Domaine du Peuple ". Pour encourager les occupants à devenir de bons cultivateurs, il est résolu à offrir, de ses propres deniers, trois prix distincts, l'un de {^ 7, l'autre de ;^ 5 et le troisième de ^ 3. Il dit qu'O'Connorville est habitée par trente-cinq familles. Après avoir bu au succès de la National Land C°, à la santé et au bonheur du député Dun-

combe, les convives se lèvent en l'honneur de Feargus ; debout, chapeau bas, tous crient " Bonne santé et longue vie à Feargus O'Connor ", et, poussé trois fois, ce cri est encore répété une fois de plus.

En juillet, par semaine, les souscriptions s'élèvent à £ 3.500 et, peu après, à £, 5.000.

Le succès du plan agraire n'est pas seulement le signe tangible qui révèle le renouveau de popularité et d'influence d'O'Connor, mais il manifeste aussi la renaissance chartiste : les travailleurs sont séduits par l'idylle champêtre que la fantaisie inlassable de Feargus leur décrit, par les promesses engageantes d'un retour à la nature qui doit être, en même temps, une révolution économique.

Les espérances, qui soutiennent et exaltent les travailleurs chartistes, changeant d'objet semblent être devenues plus solides : elles ont gagné en certitude. Ces espérances n'ont plus pour objet la Charte du peuple, mais le Land Scheme : sans doute, la Charte aurait ouvert toutes grandes les portes du paradis social, mais il fallait l'obtenir de la mauvaise volonté d'un parlement bourgeois que ni pétitions ni émeutes n'avaient pu fléchir ni faire céder ; avec le Land Scheme, la réalisation de leur rêve dépendait de la seule bonne volonté des travailleurs et, en ce 24 mai 1847, ^^^^ ^^^^^ ^^j^ commencée

sur trois domaines, dont l'un en pleine exploitation.

La nouvelle illusion créée par O'Connor était bien supérieure à celle qui avait soutenu les chartistes pendant l'évolution du mouvement : la Charte avait été l'espérance de demain, la terre était celle d'aujourdhui.

Le grand démagogue avait bien compris qu'un idéal éloigné lasse les meilleures volontés, tandis qu'il suffit d'une réalisation partielle pour soutenir les plus molles pendant longtemps. Le mot de Loterie agraire inventé par Bronterre mettait en relief le sentiment spéculatif dont O'Connor avait su jouer pour séduire les masses. Celles-ci croyaient aux affirmations d'honneur et d'honnêteté dont Feargus ne craignait pas de se gratifier et n'écoutaient plus, si elles y avaient un instant prêté l'oreille, les critiques de Thomas Cooper et de Bronterre, " ce coquin ou ce fou"; elles se refusaient à écouter et voulaient même ignorer les soupçons que ceux qui avaient été les plus fidèles créatures de leur idole laissaient glisser sur lui.

Joshua Hobson, qui a donné sa démission d'éditeur de la Star et a été remplacé par G. J. Harney, met en cause l'honnêteté de son ancien patron. Des charges, qui semblent accablantes pour Feargus et singulièrement inquiétantes pour les souscripteurs du Land Scheme, sont

livrées à la publicité par le Manchester Examiner à partir du mois de décembre 1846 et pendant toute l'année 1847. Les lettres des 5, 19 et 16 décembre 1846, des 2, 9, 16 janvier, du 18 septembre, des 9 et 16 octobre 1847 sont signées : un qui a peiné à la charrue. Celles des 19, 26, et 30 octobre, des 10, 13, 20 et 27 novembre, des II, 18 et 24 décembre portent le nom même d'Hobson ; un article du 23 octobre est signé du surnom que par dérision Feargus donnait à son ennemi " le petit tisserand du Lancashire " ; enfin, d'autres articles des 14 et 18 septembre, des 16, 19, 23 et 30 octobre, des 6, 9, 20, 23 et 27 novembre ne sont pas signés et portent des titres comme ceux-ci : " Honnête Feargus^ par un travailleur ; Un faux patriote et un homme vrai ". Ces très nombreux articles du Manchester Examiner ne donnent qu'une idée très imparfaite de la vigoureuse campagne de presse menée en 1846 et 1847 contre le Land Scheme.

Dans leiVô« conformiste en août 1 846 et en août et septembre 1847, ^"^^^ le Nottingham Mercury de juillet à décembre 1847, dans le Nottingham Journal de mai à décembre, dans la JVeekly Dispatch d'octobre à décembre, dans le Lloyds' Weekly paraissent, presque toutes les semaines, des articles de Thomas Cooper, de Hill, de Hobson, de John Cleave, de John Watkins et

de nombreux critiques, anonymes ou non, du Land Scheme.

Les attaques les plus vives et les révélations les plus suggestives viennent de Joshua Hobson, qui semble posséder le secret des affaires de la Star et qui accuse son ancien patron d'avoir falsifié les comptes et de s'approprier les sommes, remises par les souscripteurs de la compagnie agraire, dans son propre intérêt et pour des desseins personnels. Il affirme que Feargus lui a souvent emprunté à lui-même de l'argent et qu'il en a emprunté aussi à Ardill, son secrétaire, pour soutenir le Star. Hobson déclare qu'O'Connor était pauvre avant la création de la Star et qu'ensuite, lorsque la Star fit des profits, il avait l'habitude de prendre l'argent pour ses besoins propres et de leur laisser le soin de payer les notes.

Feargus est sûr de la fidélité de ses adorateurs et il sait que la précision même des accusations de Hobson, si bien placé pour le connaître, ne parviendra pas davantage à dessiller les yeux de ceux qui soupçonnent immédiatement de perfidie et de mensonge les téméraires qui osent mettre en doute l'honneur de Feargus. N'est-il pas par excellence le démocrate intègre, l'homme qui ne craint pas de toujours parler, parce qu'il sait qu'elle est pour les masses un article de foi, de son honnêteté personnelle ?

Dans le magazine qu'il fonde en 1847, avec Ernest Jones, " The Labourer ", il déclare que la " Terre est destinée à être le grand levier politique et social qui tirera les classes ouvrières de leur état d'esclavage actuel ". Il parle de r intégrité du promoteur ^ condition nécessaire de la réussite du Land Scheme et dit : " Je crois et j'ai toujours cru que le succès du plan agraire dépend absolument de mon honnêteté, de ma capacité et de mon honneur. Ceux qui ont confiance en lui pensent ainsi parce qu'ils ont confiance en moi : le plan est mien, et, quelque étrange que cela paraisse, j'aflfirme avec confiance qu'aucun autre homme au monde n'est capable de le mettre à exécution dans tous ses détails. Ceux qui y croient le font parce qu'ils croient en moi. " Et c'est pure vérité : les travailleurs chartistes croient en O'Connor.

Le 24 août 1847, 1^ secrétaire du comité exécutif de la société de secours mutuels des ouvriers constructeurs de machines écrit à la Northern Star pour se plaindre, au nom du comité exécutif, que les fonds de la quatrième section de Manchester ont été remis à la Banque de Feargus O'Connor, sans que le comité ait consenti au dépôt de ces £ 620 à la National Land and Labour Bank. Alors que la société se compose de 7 à 8.000 membres et s'étend sur toute l'Angleterre et l'Irlande, ce sont trente

cinq individus, formant la majorité des personnes présentes à une réunion de la section, qui ont pris la décision de transférer les fonds de la Banque de sir Benjamin Heywood à la Banque agraire ; et cette détermination a été prise en violation des instructions du comité exécutif qui avait décidé de consulter tous les membres de la société sur l'opportunité de faire des dépôts à la Land and Labour Bank. Cette lettre est suivie d'un appel du comité exécutif aux ouvriers constructeurs de machines :

" Nous disons que, si M. O'Connor est un honnête homme, comme il fait profession de rêtre,et s'il est animé du désir d'agir avec justice vis à vis de tous, il publiera cette lettre (du secrétaire). S'il ne le fait pas, nous demandons quelle confiance on peut avoir en un homme qui craint de voir la vérité mise en lumière. "

Naturellement, la Northern Star ne répondit pas à cet appel et n'inséra pas davantage la lettre : c'est Hobson qui la fit connaître au public dans son article du i8 septembre au Manchester Examiner : " J'ai moi-même, dit-il en concluant, versé trop de sueur pour obtenir le salaire d'un travail mal payé, et je ne veux pas voir les salaires durement gagnés des travailleurs livrés à des hommes d'affaires véreux et à des aventuriers tapageurs. "

Pour se débarasser d'Hobson et se dispenser de répondre à ses attaques, Feargus emploie le

procédé qui lui a réussi déjà et qui va lui réussir encore : il organise, malgré le refus d'Hobson de se laisser juger par un tel tribunal, un meeting public au Hall of Science de Manchester. Le 26 octobre 1847, lorsqu'il paraît devant le tribunal du peuple, il n'a pas ouvert la bouche que déjà on l'acclame, et il va par ses paroles cultiver savamment cet enthousiasme :

" Gentlemen et frères chartistes de Manchester, je vais maintenant vous donner un exemple de la mise en application du principe que j'ai posé lorsque je suis entré dans la vie publique : l'obligation qui s'impose à tout homme politique de paraître devant un tribunal public pour répondre devant ce jury de tous

les actes de sa vie [Ecoutez, écoutez) Je sais, mes amis, que

vous vous êtes gênés beaucoup et que vous vous êtes imposés de grands sacrifices afin de pouvoir dérober quelque chose de votre maigre pitance pour économiser en vue de l'avenir de quoi devenir membres de la société agraire, installés sur le sol ; et, naturellement, vous devez vous intéresser à toute attaque dirigée contre le Land Scheme. Vous n'entendrez sortir de ma bouche aucune ribauderie ; vous n'entendrez, dans mes discours, rien de semblable à ce qui a paru dans l'Examiner Je me présente avec de simples chiffres et de simples faits ; mais, si vous voulez bien les entendre, je vous promets alors que je démolirai tous mes adversaires et, en empruntant le propre langage du Whistler, je ne rongerai pas seulement l'os, mais je ne laisserai pas une once de moelle dedans. {Vigoureux applaudissements.)....

Si j'oubliais un seul passage, une seule phrase, une seule ligne ou même un mot de ce qu'a dit de moi V Examiner, j'espère que vous voudrez bien ne pas craindre de me le rappeler. Je ne laisserai aucune accusation sans réponse, je ne laisserai debout aucune affirmation. Je ne crains aucun examen, ni aucune demande, ni la plus complète investigation. {Applaudissements)....

M. Roberts était le trésorier de la Land C, j'étais le trésorier adjoint et je devais tenir un compte des dépenses. M. Roberts avait en caisse ;C '75> nous ne nous attendions pas alors à ce que notre trésor deviendrait jamais un chou tel que celui-ci ou celui-là {dit M. O'Connor désignant du doigt au milieu des rires et des éclats de rire deux énormes choux des deux côtés de la salle). Nous n'avions jamais prévu un développement aussi gigantesque. Nous avions £ 175 en espèces, avant que la banque nous eut ouvert un compte et, de ce jour à aujourd'hui, toute somme jusqu'au dernier farthing a été déposée à la Banque ou consacrée à l'achat de bons du trésor. Ces gens-là ont cherché à insinuer que je rongeais les os des mères de famille et des petits enfants pour vivre dans la richesse, dans l'oisiveté et dans le luxe. Si j'étais un homme adonné à la volupté et aux plaisirs, cette accusation pourrait avoir quelque apparence de vérité ; mais ce que tout homme, toute femme et tout enfant ne savent pas c'est que je préférerais aller au lit sans souper plutôt que de me nourrir de leur jeune sang. {Applaudissements.) Mais je veux maintenant produire mon bilan. Le petit tisserand de Lancashire qu'est Joshua Hobson présente le sien et montre un déficit de i^ 5.000. Au fur et à mesure qu'il vient, l'argent est reçu par le secrétaire et ce sont les sommes que le secrétaire me remet après avoir déduit les dépenses de la semaine, ce sont les sommes que je reçois dont je suis responsable. Vous verrez toujours les sommes reçues mentionnées dans la Northern Star ; £, 5.000 voilà toutes les dépenses payées depuis le commencement jusqu'à la fin et ces sommes n'ont jamais passé par mes mains. Si vous examinez le bilan, vous verrez deux colonnes, l'une rendant compte de l'argent reçu par le secrétaire, et l'autre de l'argent que celui-ci me verse, déduction faite des dépenses. M. Clark que voici, un des directeurs, peut appuyer mon dire et vous affirmer que, depuis un an et demi, pas un seul farthing, de tout l'argent versé, n'est passé entre mes mains. {Ecoutez^ écoutez,.)

Peut-il donc y avoir une plus simple, une plus claire définition d'une comptabilité.'' {Applaudissements. Non, non.) Bien, mais voilà l'explication des 5.000 et quelques livres, le nid de souris dans

38o LE CHARTISME

l'oreille d'un chat que Joshua Hobson a découvert et ce que vous avez à dire à un tel drôle. Eh bien, Joshua Hobson, le petit tisserand, qui, bien que parlant dédaigneusement des directeurs, parce qu'ils sont de simples tisserands et de simples tailleurs, n'était lui-même qu'un petit tisserand à la main et mieux encore, un garçon de cabaret au Bowling Green de George Inn d'Huddersfield. (Rires.) Je ne rappelle pas ceci pour le rabaisser, s'il s'est élevé honorablement. Je l'élevai à la situation d'éditeur de la Northern Star et j'aurais plus de respect pour lui, s'il était un honnête homme, que pour le plus noble gentilhomme de la

terre. {Ecoutez, /coûtez.) Hobson a acheté en mon nom pour

£ 8500 de bons du Trésor. Ces bons du Trésor donnaient £j\. IIS. 3d. pour cent. Comme l'argent devenait rare, j'allai à une des premières maisons de banque et conclus avec elle un arrangement pour lui prêter l'argent à 5 "/g. Ainsi, je vendis les bons du trésor et obtins 5 •'/^ pour l'argent. Cet arrangement expirant le I 3 du mois dernier, je retirai les ;C 15.000 de la banque parce qu'on ne voulait pas me payer un intérêt plus élevé et je dis que je devais bénéficier de la hausse qui s'était produite dans la valeur de la monnaie. Je les retirai donc et j'achetai des bons du Trésor donnant 6 3/4 pour cent. {Ecoutez, applaudissements.) Et, si vous désirez connaître les dates de l'achat des bons du Trésor, je vous donnerai l'autorisation nécessaire pour savoir la date et tous les détails concernant cette affaire auprès de Thomas Allsop esquire, courtier du Royal Exchange, à Londres. {Applaudissements.) On nous dit qu'il y a une différence entre le premier bilan et le second ; mais les voici, je les ai apportés tous les deux, et je défie n'importe quel mortel de montrer une seule différence entre ces deux bilans, à l'exception de quelques articles à mon détriment. Le petit tisserand dit que M. O'Connor avait promis de ne jamais toucher à votre argent. Eh bien, mes amis, le commis de M. Roberts m'a dit qu'il ne convenait pas que la même personne fut à la fois le solicitor et le trésorier de la compagnie : les directeurs feraient mieux d'élire un trésorier, et ils m'élurent malgré moi. Et je vous dis maintenant qu'ils n'auraient pas pu élire un meilleur homme. {Rigoureux applaudissements.) Je soulevai des objections à l'achat des domaines en

mon nom, mais les directeurs dirent: Nous ne voulons pas participera l'achat d'un seul acre s'il n'est pas fait en votre nom — et quel nom est mieux fait pour opérer ces achats? {Cris de : aucun et applaudissements.) Je n'ai jamais fait de spéculation avec un seul farthing, et je n'ai jamais prêté ni emprunté la plus petite somme, mais, mes amis, je puis produire des chiffres pour tout. Mes amis, ces gaillards sont si ennuyés de voir le Land Scheme réussir si magnifiquement et si complètement hors de leurs atteintes, au delà de leur action et compréhension, qu'ils ne

peuvent plus se contenir. {Applaudissements.)

Le 6 septembre 1845, J^ quittai Londres pour le continent. Hobson se trouvait chez moi, lorsque j'allais partir ; M. Thomas Allsop, M. Charles Allsop et M. Roger O'Connor étaient présents lorsque je prononçai ces paroles : " Au revoir, Hobson, je vais étudier la question des petites fermes en Belgique et je compte sur vous pour donner des soins tout particuliers au journal pendant mon absence puisque Harney ne se porte pas bien ; mais je m'en vais content de penser que je laisse derrière moi un second moi-même. " " Ne craignez rien. Monsieur, répond cette vipère, je serai encore plus attentionné que si vous étiez là. " Ma folie fut d'avoir confiance en sa parole : je quittai l'Angleterre le 6 septembre, et, la semaine suivante, mon représentant, qui s'était engagé à prêter tant d'attention et d'assiduité pendant mon absence, quitta Londres pour son imprimerie d'Huddersfield ; et croiriez-vous que, de ce jour-là au 30 octobre, Joshua Hobson ne mit jamais les pieds dans mes bureaux et, pendant tout ce temps, il ne se montra pas dans un rayon de zoo milles durant

mon absence. {Cris de : Honte ! Honte ! le coquin !)

A présent, ne pensez-vous pas que j'avais parfaitement raison de me débarrasser d'un serviteur aussi fidèle que Joshua Hobson. {Cris de : Oui, certes.) Le fait était que son administration et l'administration de son ami avaient presque détruit la fortune de la Northern Star et Joshua pensait, comme tous les autres rats, qu'il se sauverait avant que la maison ne s'écroule. {Applaudissements et rires). Il est, comme les autres, dans la détresse

Joshua Hobson refuse de me rencontrer ici et dit que j'ai désigné le lieu de la rencontre. Mais peut-il y avoir un meilleur endroit

que celui où la calomnie a été répandue, et où les témoins sont sur les lieux {applaudissements), peut-il y avoir de meilleur endroit que celui-ci où mon sang a été répandu pour la défense de nos principes politiques {applaudissements ^re'ne'tiques) et où les bandits que la Ligue a essayé de stipendier aujourd'hui peuvent le plus facilement exécuter les ordres de leurs patrons ? car, faites attention à ceci, vous savez, sur l'assurance d'un des hommes les plus respectables de Manchester et aussi sur celle d'un garçon, qu'aux bureaux du Manchester Examiner, on a été en pourparlers avec des malandrins pour m'assassiner. {Cris de .• Oh ! les coquins .') "

Comme le Whistler 2iV2iÀt prétendu que c'était Hobson qui, à la Northern Star, avait payé la première semaine de salaires, Hobson avait corrigé cette assertion en disant que c'était à John Ardill et non à lui que Feargus O'Connor avait dû emprunter l'argent nécessaire ; aussi le démagogue se croit-il obligé, pour répondre à cette accusation, de donner dans son discours sa version des premiers commencements de la Star :

" Voyant qu'il nous fallait un organe, j'entrepris de publier ce journal en novembre 1837, mais à la condition que ceux à l'avancement desquels il devait profiter prendraient 800 actions de ;^ I qui recevraient l'intérêt considérable de 10 pour cent, les actionnaires pouvant être remboursés de leur capital sur préavis de trois mois. Les 800 actions ne furent pas souscrites; mais préparez maintenant vos oreilles à un puzzle commercial — ce journal si souvent mis en péril par la friponnerie de mes représentants a payé à presque toutes les actions l'intérêt stipulé de dix pour cent jusqu'au jour du remboursement et mon secrétaire est ici pour vous rendre compte de ce qu'il connaît beaucoup mieux que moi, le traitement de ces actionnaires. {Fijs applaudissements.) "

Feargus O'Connor prétend qu'au mois d'avril 1836 il vendit un domaine à Barrington, agent de Lord Monteagle, pour une somme de ^ 3600, puis qu'il vendit des bois d'une valeur de £ 2000 pour 1000 livres à la condition qu'ils ne seraient pas coupés pendant sa vie ; il reçut la même année £, 500 qui lui étaient dues et en outre £ 1000 pour des chevaux, du bétail et une récolte. Au total, en 1836, Feargus O'Connor aurait touché £ 6100; après avoir payé à un M. Large une hypothèque de £ 1000, il lui serait donc resté ;^ 5100 :

" Je serais heureux de savoir, dit-il, si j'ai dépensé ces ;C S-ioo du mois d'avril 1836 au mois de novembre 1837." {Fif s applaudissements.) Je serais heureux de savoir si aucun être humain serait assez fou pour fonder un journal, sans avoir de quoi payer la première semaine de salaires. {JRires et applaudissements.) Mais admetttons qu'il en ait été ainsi ! Alors que se serait-il donc passé ? Les pauvres ont donc été, par un coup de baguette magique, métamorphosés en capitalistes ? Car M. Rider vous dira, mieux que je ne le puis, la situation d'Ardill et d'Hobson, lorsqu'ils entrèrent à mon service — ni l'un ni l'autre ne possédaient un autre habit que celui qu'ils avaient sur le dos — tandis que, pendant qu'Hobson faisait marcher sa propre affaire à Huddersfield, il touchait un salaire de ;C 520 de la Star. [Oh ! oh ! honte /) Oui, il recevait £ 6 par semaine de moi et il tirait ;C 4 de profit par semaine du travail de ses apprentis, imposés à M. Me Gowan, par contrat, comme ouvriers, par cet ardent partisan de l'indépendance du travail. {Murmures.) Et voilà les hommes qui, ayant manqué de ruiner la Northern Star, sont devenus les champions du peuple. Eh bien, je vous le demande, est-ce que jamais un journal a résisté aux attaques qui ont été dirigées contre ce journal par ses administrateurs de confiance ?

Et je vous le demande encore, n'est-ce pas un phénomène commercial que celui-ci, en admettant la misère de son propriétaire, car remarquez que je ne l'ai jamais niée {applaudissements), n'estce pas un phénomène commercial que de résister aux attaques de ce fripon enragé et d'avoir versé £, 10 pour cent aux actions

et d'avoir remboursé le capital ? Hobson vint chez moi

sans avoir six pence en poche et, bien que ce fou gonflé de vanité ait voulu jeter le discrédit sur des tisserands et des tailleurs comme mes associés à la direction de l'entreprise, il n'était qu'un garçon de cabaret au boulingrin de George Inn à Huddersfield {éclats de rire) et pour vous montrer que, dans ma pensée, il n'y avait là aucun déshonneur pour un homme, je fis de lui le premier gérant et ensuite l'éditeur de la Northern Star.

John Ardill est venu vers moi en novembre 1838, sans une guinée en poche, et devait toucher un salaire de ;C 100 par an ; et, en septembre 1840, comme mes livres vous le montreront, je devais à John Ardill par ce livre de caisse, en septembre 1840, la petite somme, je devais à cet économiste reproducteur la petite somme de^^ 2.345.6' 6*^. {Cris de: Honte, honte.) Je n'accuse pas M. Ardill, je veux seulement prouver la valeur du système reproductif. Mais vous n'avez pas encore vu la moitié des beautés du système.

En 1839, j'étais une première fois poursuivi à York. Les livres de M. Ardill (les voici) montrent qu'il me devait alors £ 120. Me voilà poursuivi et condamné. La Convention siège et voici le mois sacré. Je fais une tournée à travers l'Ecosse et l'Angleterre afin de recueillir de l'argent pour la défense de Frost, puis viennent les procès de Monmouth, en avril ceux de Liverpool, où de nouveau je suis poursuivi; puis, en mai, je passe devant le Banc de la Reine et ensuite je suis envoyé au Yorkcastle et le résultat de ces treize mois de poursuite, de persécution et d'incarcération, c'est qu'à mon employé dont les gages s'élèvent k C 100 par an, je dois, pour ses services de moins de 3 années, £ 2.345. {Sensation formidable et cris de Honte.)

John Ardill, avant d'être resté avec moi cinq années, aux

gages de ;C 100 par an, avait bâti dix ou douze superbes cottages, avait acheté quelques maisons, avait pris une ferme au prix de £ 4 l'acre et l'avait aménagée en y mettant douze ou quatorze vaches des meilleures espèces, avait des étables remplies de cochons, un cheval, un mulet et les instruments aratoires les plus perfectionnés, avait meublé une maison (ce que je ne pouvais pas faire), était devenu actionnaire de nombreuses lignes de chemins de fer, avait construit une fabrique pour son frère qui était un ouvrier en grève lorsque Ardill vint chez moi, et qui, quatre années après était devenu l'employeur de 150 ouvriers. Ardill devint lui-même une manufacturier, acheta plusieurs machines coûteuses et construisit lui-même une fabrique. Il avait un compte important à la banque et avait placé en prêt une somme d'argent considérable, lorque, en avril 1845, i^ préféra la garantie du pauvre Hobson à celle d'O'Connor appauvri, il préféra le commis au propriétaire et à cette époque, m'ayant engagé dans une dette importante, il insista pour qu'Hobson s'obligeât conjointement pour £ 500 {suit une scène indescriptible, des cris

de ah ! ah ! ah ! et de honte ! s'e'lhvent)

Voici deux lettres de John Ardill, l'une datée du 7 décembre 1842 et l'autre du 14 décembre 1842, dans lesquelles il me dépeint le caractère d'Hobson comme employé — montrant qu'il me vole systématiquement £ 3 par semaine dans un service et qu'Hobson avait alors un capital assuré s'élevant à la somme de £ 1500. {Oh! Oh!) Eh bien, mes amis, voici les livres. J'admets qu'ils ont subi toutes les altérations, toutes les falsifications et qu'ils sont frauduleux dans toutes leurs colonnes ; mais ce qui est un fait particulièrement curieux, c'est que les fraudes et les falsifications sont toutes sans exception à mon détriment. {Cris de: Honte! Honte ! Honte!) Voici donc les livres, j'invite les reporters et les hommes d'affaires à les examiner le plus attentivement possible. {Les li'ures exposés sur la table furent examinés par des reporters et des hommes d'affaires qui déclarèrent qu'ils n' avaient jamais vu une Jalsijication aussi honteuse et scandaleuse.) Bien, reprend O'Connor, ces falsifications peuvent venir de moi; mais remarquez ce fait curieux, c'est qu'il n'y a pas un chiffre, pas une lettre de moi dans ces livres de novembre 1837 à

maintenant, Dieu merci. {Tou^ les chapeaux s'agitent et les applaudissements éclatent frénétiques.)

Et, maintenant, permettez-moi de vous le demander, quels seraient les sentiments des individus qui ont de l'argent en dépôt à la Banque Royale de Liverpool, à la Scholes' Bank de Manchester et aux autres banques, et dans ces entreprises de chemins de fer et de constructions qui sont aussi solides que des bulles de savon et aussi sûres que des jongleries ? que feraient-ils s'ils apprenaient avec joie que leur capital va leur être remboursé, à raison de vingt shillings pour une livre, avec dix pour cent d'intérêts? {Applaudissements.) Ah, mais la Star est votre journal {•vifs applaudissements) et la terre est votre salut et les coquins, qui vivent de votre travail et à vos dépens, ne peuvent avaler ni l'une ni l'autre [pjifs applaudissements),non ! mais les misérables qui s'abreuvent de votre sueur, rongent votre chair et boivent le sang de vos petits enfants, supposent que, moi aussi, je broierais leurs petits os, j'avalerais leur jeune sang, je m'enricherais de la misère des femmes et m'engraisserais du labeur du travailleur {cris de : non l jamais ! les chapeaux, les mouchoirs s'agitent), non ! je pourrais aller au lit sans souper, mais un tel repas me donnerait le cauchemar, qui plus est, une apoplexie. {Rigoureux applaudissements, que Dieu tout puissant te bénisse .')

Si vous avez entre les mains quatre acres, ces gens-là disent que vous devez mourir de faim ; mais combien je vois ici d'individus aux visages pâles qui seraient heureux d'être installés sur la terre. {Ecoutez ! Ecoutez, !) Et, mes amis, pour ce qui est de mourir de faim, combien de mes enfants avez-vous vus, venir de la campagne, créée par Dieu, à la ville, faite par le diable, qui avaient moins d'argent dans leurs poches que lorsqu'ils arrivèrent ? Mais je suis bien bon de dire " moins d'argent" alors qu'il y a certains d'entre eux qui ont eu des

sommes de ^ 50 et de £, 80 de boni pour leurs lots.

{Ecoutez ! Ecoutez !) Y a-t-il un homme parmi vous, dans cette salle, qui n'aimerait pas maintenant y retourner ? {Non.) Mais, s'il y a, parmi vous, un homme qui pense qu'il a été trompé

par moi, je suis venu ici pour répondre et, s'il y a quelqu'un ici qui croit que ces gaillards-là disent vrai en criant à la jonglerie et désirerait être remboursé de son argent, je suis ici prêt à le lui verser. Et je vous déclare que, si un homme, une femme ou un enfant, regrette d'être devenu membre de la Land Company, ou désirerait être remboursé de son argent

— par le même principe que le gouvernement a abrogé l'acte de 1844, — par le même principe, je suis prêt maintenant à relâcher la rigueur de la règle fondamentale du système, à m'en remettre à mes frères directeurs pour l'indemnité, et j'ai apporté avec moi assez d'argent pour rembourser tous les actionnaires se trouvant à Manchester. {Cris de : Non ! mais nous n'en 'voulons

pas.) Eh bien, alors, c'est bon, je vais tout gaspiller {Rires

et cris de .• Fais-le donc et comme il te plaira .')

" Aucune plume ni aucune langue, dit la Northern Star du 6 novembre, ne pourrait décrire, ni exprimer la réception que lui fit l'assemblée, lorsqu'il arriva sur la plate-forme. Ce n'était pas de l'enthousiasme, c'était de la folie, un délire indescriptible. "

Et n'était-ce pas justice } Feargus n'avait-il pas été vraiment admirable ? Il avait joué de son auditoire en connaisseur de l'âme populaire lorsqu'il s'était écrié qu'il avait apporté avec lui assez d'argent pour rembourser tout souscripteur de la National Land C° à Manchester et, par cette offre, provoqué naturellement des : " Non, non, nous nen voulons pas. — Bien, alors, reprend-il, je vais gaspiller cet argent.

— Fais comme il te plaira et sois le bienvenu. " L'art de la mise en scène et l'idolâtrie

populaire ne pouvaient aller plus loin. Le merveilleux artiste avait tiré de son talent et de ses ressources de séduction le maximum d'effet et de résultat ; et on peut dire qu'en ce 26 octobre il avait rencontré la journée de son plus grand triomphe.Le meeting l'acclamCjlui accorde par un vote sa confiance et,pour lui prouver celle-ci plus efficacement,une somme de £ i.ooo est immédiatement remise entre ses mains tandis qu'il est encore sur la plate-forme. Aussi bien,les attaques des journaux contre le plan agraire, les attaques du Manchester Exammer^dc la Dispatck, du Lloyds Newspaper^ du Nottingham Mercury et du Nottingham Journal ne font que grandir aux yeux des masses chartistes l'homme qui offre aux travailleurs la réalisation immédiate du rêve d'indépendance et de liberté dont il les avait si souvent entretenus. Le Land Scheme paraissait une réponse suffisante aux attaques de ceux qui l'accusaient de n'être qu'un prometteur. Il pouvait dire, et l'on pouvait croire, qu'il tenait ses promesses ; et les élections générales, qui lui avaient donné, en août, un siège à la Chambre des Communes, permettaient d'espérer que le grand prometteur allait pouvoir être un grand réalisateur. Au Parlement siégerait donc le leader chartiste qui mettrait son influence et son autorité au service de la nouvelle pétition, et, puisqu'il avait promis la terre et la Charte com-

binées, c'est la terre et la charte qu'il offrirait à ses fidèles, à ceux qui avaient eu toute raison de croire en lui.

Au mois d'août, en effet, Feargus venait d'avoir un grand succès électoral : il avait battu le ministre whig. Sir John Cam Hobhouse, à Nottingham, par 1257 voix contre 839. Cette élection paraissait le signe précurseur d'une faveur nouvelle pour l'homme et le principe qu'il défendait. A quelles ambitions et à quelles destinées les chartistes ne pouvaient-ils pas viser? Avec un tel chef, après un premier déclin qui, pendant les années 1843, 1^44 ^^ 1^45? avait correspondu à une période d'essor économique, une renaissance brusque et inattendue du Chartisme pointait en ces années 1846 et 1 847, à la faveur d'une crise semblable à celle qui avait sévi entre 1836 et 1842.

Cette renaissance devait-elle être le point de départ d'une nouvelle, d'une troisième évolution du Chartisme et d'un développement nouveau du mouvement révolutionnaire en Angleterre ? Ou, au contraire, n'était-elle seulement que le suprême éclat d'un incendie qui jetait ses dernières lueurs et dont les flammes masquaient, un moment attisées, le déclin définitif?

Page 1