‹ Le chasseur d'hommes (volume 2)Chapitre 11 sur 11 · CHAPITRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE VINGTIÈME

Lequel dos deux?

Damo GorlriKÎo monta en se hâtant lentement à la chambre de ses voyageuses, et les trouva en prières.

— Le mai'quis de Langallerie vous attend, mesdames, leur dit-elle îi voix

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basse ; mais n'ayez plus tant peur. Je crois qu'il nous vient du renfort.

En effet, un galop précipité de chevaux interrompait le silence de la forêt. L'hôtesse regarda à la fenêtre. Elle vit bientôt paraître au détour d'un sentier deux cavaliers enveloppés dans de larges manteaux. Derrière eux caracolait un petit homme maigre, vêtu de noir, ballotté sur sa mule comme un sac de blé et suivi de quatre archers armés de mousquets, d epées et de lances.

— Dame Gertrude, faut-il que je monte?

criait déjà le chasseur d'hommes.

— Nous descendons , répondit - elle joyeusement. Ah ! je reconnais notre di-

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gne bailli Gilbert Vilbrcquin! Ayez confiance, nous sommes sauvées ! ■^"i') ""

l.es cavalierà mirent pied à terre, é!oigiièreritîèsèhiërisli coups de fouets et aidèrent le bailli a se hisser dans la salle basse au moment où le gros gentilhomme se disposait à gravir l'escalier au haut duquel parurent les trois femmes. "' "^ '^^'

— Laissez-moi entrer seul dans l'antre du lion, dit le maigre magistrat à ses compagnons. Je veux parlementer avec lui et le prendre par la douceur. Mieux vaut miel que vinaigre.

il s'avança d'un air à la fois important et doucereux vers le marquis de Langallericj en disant :

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— Voilà donc co chasseur d'hommes ou plutôt ce chasseur de femmes, ce sacrilège, ce scélérat qui a jeté la consternation dans le pays et qui a hraconnc snr mes terres sans vergogne !

— A qui diable croyez-vous parler, sauterelle à deux pattes? répliqua le marquis daignant à peine se retourner. Si vous êtes un voyageur affamé, nettoyez les plats qui sont restés sur la table, mais ne m'importunez pas davantage.

— Oh! ohî le bon seigneur est prodigue du bien d'autrui, dit le doucereux bailli ; 'mais je ne suis pas un mendiant , noble batteur d'estrade. J'ai fait mes études îi trois universités renommées ,

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Padoue , Bologne et Paris. Je connais ù Ibnd la loi romaine , la loi lombarde , la loi visigothe et la loi franqne. Je puis vous apprendre en six langues les peines prescrites par les empereurs , les ducs » les rois et les parlements contre quiconque viole le respect dû au magistrat. Je suis îe bailli de ce bailliage, et comme tel...

— Que m'importe que vous soyez bailli, sénéchal ou «châtelain? Allez au diable ! Je n'ai rien à démêler avec vous !

— Ne vous enflammez pas le sang, digne chasseur. Ne me regardez pas comme un de ces magistrats iniques qui ont des yeux pour ne pas voir et des

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oreilles pour ne pas entendre. J'e'coute toujours imparliaîement l'àiccusateiir et l'accusé. Je cherche à concilier les haines, à pîinser leâ bîessureâ , à accommofder les querelles, il est vraiment heureux pour vous d'êtie tombé entre mes mains. Le marquis impatienté haussa les épaules et lui montrant la lenêtre vWirA f>î siua

— Ne nie rompez pas davantage les oreiilesj lui dit^il, sinon... iïi mjV

— Oh! oh! des menacée -au bailli de Saint-Laurent ! reprit Gilbert Vilebrequin. Cet homme est donc un diable incarné sur qui la douceur est comme :de l'huile jetée sur le feu. Il pétille, à chaque mot. Tout beau, mon ami ! voici une jolie fille

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qui aura peut-être le don de vous rendre plus traitable.

Christine restait debout sur les marches de l'escalier, pale et glacée, doutant encore d'être à l'abri des tentatives hardies et désespérées du chasseur qui, sans s'occuper du nouveau venu , la contemplait avec des yeux brillant d'un feu étrange.

— N'écoutez point celte chenille qui bave ses madrigaux à mes talons, la belle enfant! dit le terrible homme. Ce n'est pas un bailli si maigre qui m'empêchera de faire route avec vous !

La face du petit magistrat devint verdâlre etses yeuxsaillirentde leurs orbites,

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signes irrécusables «le son exaspération. L'insolence du marquis l'avait touché au vif et il résolut aussitôt d'oublier son système de modération pour peser sur cet orgueilleux de tout le poids de son autorité.

Pendant que M. de Langallerie montait l'escalier pour tendre la main à Christine, le bailli poussa un sifflement aigu et dit ensuite d'une voix ferme à la jeune fille qui hésitait :

— Descendez , mademoiselle , vous n'avez rien à craindre sous ma protection. Je défends à cet homme de toucher même à un de vos cheveux !

— Tu me défends! s'écria le chasseur

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tVhommcs en éclatant de rire; lu me défends'... Rentre donc sous terre, avorton, ou je t'écrase comme une limace.

Mais au même instant les deux compagnons du magistrat et les quatre archers, hommes vigoureux et alertes, se précipitaient dans la salle.

Le marquis poussa un cri de rage et baissa la tête comme fait le taureau assailli par les chiens qui sautent et s'accrochent à ses oreilles. Il lira son couteau de chasse et s'apprêta h faire une résistance furieuse. Mais pendant celle lutte la jeune fdle pouvait fuir. Puis il pensa qu'il y avait sans doute méprise dans celle avenluie et que son nom prononcé à

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voix haute devait le garantir de tout outrage et de toute aggression; tandis que , le sang une fois versé, il était impossible de, prévoir comment cela finiraitc 11 résolut de donner à l'affaire un tour plus pacifique et de n'employer la force qu'à la dernière extrémité.

Il croyait avoir bon marché du petit bailli et de ses archers, gens essentiellement corruptibles; et quant aux deux cavaliers drapés dans leurs manleaux, s'ils étaient gentilshommes, ils n'abandonneraient certes pas le marquis de Langallerie à la justice des manants.

11 lui semblait vaguement avoir entrevu comme dans un rêve leurs visages caute-

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leiix et sinistres, siirlout celui du plus grand (|ui était balafré <lo cicatrices et encadré de longs cheveux roux sous son chapeau à l>or>ls retroussi's.

Il se résigna donc à prendre patience et, rengainant son couteau dont l'éclair avait l'ait reculer les archers, il reprit d'une voix calme :

— J'ai eu tort en elfel de m'échauffer si facilement, respectable bailli, mais vous devez nie pardonner, car j'ai plus l'habitude de commander que d'obéir.

— De commander... de commander, grommela le maigre magistrat, à votre troupe de bandits , n'est-ce pas ? Il n'y a pas de quoi se vanter. Mais je vois avec

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pi aisir que ia vue de mes archers vous

rend plus accommodant Un bailli sans

archers est un Jupiter sans foudre. 11 n'est bon qu'à être bafoué.

Le marquis, surpris du ton railleur de son juge, se mordit les lèvres et poursuivit avec une certaine dignité :

— Je suis prêt à répondre à voire interrogatoire, monsieur. Je me nomme le marquis Gaspard de Langallerie; je suis gouverneur de la ville et de la forteresse de P***, et je ne relève nullement de votre juridiction.

11 croyait avoir frappé un grand coup en révélant son nom et s'apprêtait à recevoir les excuses que le bailli s'empres-

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serait de lui adresser chapeau bas; mais ce dernier se mit à rire en se frottant les mains:

— Ah ! ah! voilà le vieux conte qui revient sur l'eau, mais il est usé, vaillant capitaine, tout à fait usé ; cherchez quelque

tour plus neuf dans votre sac Et sans

doute, ajouta- t-il malignement, cette jeune fille est soumise, elle, à votre juridiction ?

Le chasseur pâlit et de grosses gouttes de sueur baignèrent son visage, mais il parvint à se contenir et ne répondit pas.

— Ma belle enfant, dit le petit bailli, rassurez-vous : ce galant seigneur va vous

livrer passnge ; vous êtes libre comme

1» • air.

Christine fit quelques pas vers le magistrat, mais le marquis ne se détourna pas pour la laisser passer, et elle s'arrêta.

— Ces dames ont besoin d'escorte pour traverser cette forêt, reprit- il, et je me suis promis de les accompagner.

— Elles... et leur coffret, murmura le maigre bailli. Vous êtes trop galant... trop galant en vérité... Mais nous perdons notre temps. Nous aussi nous sommes de vieux chasseurs et nous ne perdons pas la piste du gibier si facilement que vous l'espérez. Ce n'est donc pas vous que je

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vais inlerrogcr sur ce qui s'est passé celte nuit dans riiôicllerie de dame Gerlrude Vilebrequin, mon honorée belle-sœur; ce sont les témoins et ks viciimes du délit. Approchez, mademoiselle, et répondez sans crainte à toutes mes questions.

— Sommes-nous une troupe de comédiens, interrompit avec un sourire contraint le gros gentilhomme, et distribuezvous les rôles d'une tragédie, monsieur?

Le bailli n'eut pas l'air d'avoir entendu cette observation ironique, et, s'adressant h Christine d'une voix claire et perçante :

— Ce chasseur, qui se dit gentilhomme, est-il votre père, votre oncle, votre cou-

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sin, votre fiancé, votre mari ou votre parent à quelque degré que ce soit ?

-- Non, monsieur, répondit froidement la jeune fille.

— N'est-il pas vrai que ce prétendu marquis vous a insultée et poursuivie, qu'il a voulu vous traiter comme une aventurière, sans avoir égard aux prières de votre mère ici présente ?

— Oui, monsieur le bailli, dit-elle en rougissant et en retenant avec peine les larmes qui voilaient ses yeux au souvenir de cette humiliation.

— Et vous, dame Gertrude, comme maîtresse de l'hôtellerie, n'avez-vous pas es-

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sayé de vous opposer aux extravagances de cet homme ?

— Des pieds, des mains et de la langue, mon bon Gilbert, répliqua vivement l'hôtesse; mais le maudit a brisé ma fenêtre, escaladé mon logis, il m'a menacée, injuriée, frappée, il m'a traitée comme un chien- rebelle.

— Oh ! oh ! tout ceci se complique. Nous tirerons de cette aventure une grosse affaire... une intéressante affaire... sans nul doute. Picconnaissez-vous l'exactitude de tous ces petits détails, monsieur le gouverneur? demanda perfidement le maigre bailli.

i-e marquis n'hésita pas un instant.

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— Un gentilhomme ne sait pas mentir, monsieur. Bien ou mal, il ne doit rien cacher de ses actions, son sang et son épée en répondent. Oui, monsieur, entraîné par un de ces caprices inexplicahles qui troublent la raison comme les fumées de l'ivresse, j'ai indignement outragé cette pauvre enfant. J'ai eu tort, mais je suis prêt à en rendre raison à quiconque voudra venir ferrailler sur le pré avec moi,

— Tout beau, mon fier gentilhomme, dit doucementGilbert Vilebrequin. Allons, messieurs, il joue admirablement son rôle de capitan, convenez-en. Eh bien! illustre gouverneur, puisque vous êtes en train d'avouer vos péchés, pourquoi ne pas faire

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une confess'KMi géiu'rale? vous m'épargneriez la douleur de vous dire en face, à vous qui ne savez pas mentir, que vous avez menti tout à l'heure comme un vendeur d'orviélan.

— J'ai menti, moi! s'écria d'une voix terrible le chasseur d'hommes en foudroyant du regard le mirmidon qui lui lançait celte sanglante insulte au visage. Ah! que tu sois bailli, paysan ou soldat, je te ferai rentrer les paroles dans la gorge ! C'est bon pour les lâches, les espions et les courlisans de mentir; on ment pour obtenir son salut et se raccrocher à la vie ; on ment poui' mieux trahir ceux qu'on n'a pas le courage d'attaquer en face ;

on ment pour mieux flaller celui dont on veut tirer des grâces et des biens ; mais moi je n'ai jamais eu peur d'un ennemi, je n'ai jamais trahi un frère d'armes, je n'ai jamais rampé devant un prince. Et j'aurais menti au bailli de Saint-Laurent ! Vous êtes fou, mon pauvre homme, et vous avez besoin d'un médecin.

— La tirade est bien déclamée, dit l'imperturbable bailli, mais vous jouez de malheur, mon capitan, car le vrai marquis de Langallerie vient d'assister à votre plaidoirie ; car c'est à sa requête et à celle de son ami le comte Lorenzo Vitelli de Florence , que je suis venu vous

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arrôloi', Dieu sait au prix de quelle fatigue et de quels dangers!

Le chasseur éclata de rire.

— Un autre marquis de Langallerie ici ! ah ! par saint Hubert, je serai curieux de le connaître !

— Regarde-le donc , misérable coupeur de bourses ! dit brusquement un des gentilshommes qui étaient restés dans l'ombre.

Et, s'avançant vers le marquis Gaspard, il rejeîa son manteau en arrière, et celuici s'aperçut avec stupeur que son sosie portait en effet son plus splendide pourpoint taillé à la mode du temps du feu roi.

320 k'avfa'CLF..

Sa surprise fut si grande qu'il eut la maladresse de s'écrier :

— Yentre-saint-gris ! je ne saurais le nier, je reconnais bien le pourpoint du marquis, mais du diable si je reconnais le ribaud qui s'est logé dedans !

— Ainsi il reconnaît lè pourpoint, observa le bailli ; c'est déjà quelque chose. Maintenant, à votre tour, terrible matamore : comment nous prouverez-vous que vous êtes le vrai marquis de I.angallerie ?

Le chasseur haussa les épaules.

— Ce n'est pas là une preuve ! ajouta judicieusement niaîlre Gilbert.

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— Les preuves sont dans ma valise, répondit l'accusé.

Mais le gentilhomme au manteau s'approcha du bailli et répliqua vivement:

— Cette valise m^ippartient; elle m'a été volée par ce hardi capitaine des bandes de Bohémiens qui désolent la frontière comme une phiie de sauterelles.

C'est lui qui m'a volé aussi mon nom et mon titre , sans doute pour commettre impunément quelques nouveaux crimes !

Le marquis trouvait le coup si hardi et si bien joué, qu'il se sentait fort disposé à l'admirer, s'il n'en eût été la victime.

— Croirez-vous ce rusé compère sur parole ? demanda-t-il au bailli.

Il 21

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— Je ne crois qu'aux preuves, re'pon- (lit ce dernier. .t

— Eh bien î que l'eifronté coquin nous dise donc à l'instant combien j'emporte de pistoles dans sa valise !

— Cinq cejit cinquante, si tu n'en as pas détourné, répliqua le faux uaarquis.

— Vérifions , dit l'impassible maître Gilbert.

— C'est inutile! murmura le vrai marquis confondu, le compte est juste.

— Ainsi le faussaire porte vos babils et connaît le nombre de vos pistoles , monsieur le gouverneur ? observa le bailli d'un air sardonique. Passons à d'autres preuves. Lequel de vous peut me montrer

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des papiers alleslant qu'il est le vrai marquis Guspard de Langallerie ?

— Moi ! — moi ! dirent en même temps les deux honmies.

— Dans la valise ! ajouta le chasseur.

■ •'— Dans ma poche! ajouta le gontilhoniQie au manteau.

Et en même temps il présenta respectueusement au bailli un paquet de lettres et de parchemins que celui-ci parcourut en souriant.

Le marquis Gaspard restait abasourdi, terrifié, stupéfié. Il soupçonna son sosie de sorcellerie, car il ne pouvait s'expliquer ce mystère d'une façon naturelle.

Cependant il pensa que ce serait une

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chose honteuse el ridicule d'être dupe de celte jonglerie effrontée, et comme son regard en errant au hasard dans la salle rencontra celui des deux femmes témoins immobiles et muets de celte scène, il se raidit dans son désespoir et voulut risquer une tentative suprême:

— Ecoutez, honorable bailli, s'écria-til, ne me poussez pas à bout. Ne croyez pas à ces fausses apparences qui m'accusent. Ce sont des loiles d'airaignée que je déchirerai d'un souffle. J'atteste que je ne vous ai pas trompé. Je ne me laisserai pas enchaîner comme un galérien et traîner dans vos cachots de village. Vous demandez une preuve. Eh bien ! vous voyez cette

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feniine dont j'ai insulté la fille ? Vous croirez à sa parole. Ccst une pieuse créalurc, une bonne mère, un cœuv loyal et honnête. Elle ne mentirait pas pour me sauver d'un souj)çon injuste. Elle ne mentira pas non plus pour me nuire. J'accepte comme vraie sa réponse. Demandez-lui si elle ne m'a pas rencontré dans la ville même dont je suis gouverneur.

— Oui, monsieur le bailli, dit la mèro indignée, j'ai rencontré deux fois ce dtîmon à face humaine, gentilhomme ou vilain, je l'ignore. La première fois, aux portes de la forteresse de P*", il s'est lâchement amusé à effrayer deux femmes inconnues et sans protection. La seconde

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fois, il les a outragées sans pitié, et si vous n'étiez venu à notre aide, ma fille serait morte sans doute, afin d'échapper à cette chasse honteuse et cruelle. Oui, je reconnais ce routier sans cœur, et je vous supplie de nous sauver de lui.

— Et vous, mademoiselle, continua le magistrat, ajoutez-vous foi aux serments de cet homme et témoignerez-vous en sa faveur ?

— Je le méprise et il me fait peur, répondit-elle en tressaillant.

Le marquis resta d'abord écrasé par ces aveux qu'il n'avait que trop mérités ; mais il surprit tout à coup les regards soupçonneux que dame Gertrude lançait à son so-

l'aveuglh. S2t

sie, qui cherchait à les dviterj et il conçut l'espoir de tirer parti des doutes qui tourmentaient sans doute l'esprit de l'hôtesse.

— Ma commère, lui dit-il à voix basse, soyez généreuse et bonne chrétienne.

Rendez le bien pour le mal. Je suis sûr que vous ne me prenez pas, vous, par un faux marquis. Je suis riche; et si vous me tirez d'affaire, vous pourrez remplir votre étable de vaches et de moutons qui ne vous auront coûté que la peine de leur ouvrir la porte. Communiquez à maître Gilbert les soupçons qui vous trottent en tête, et vous verrez que je ne suis pas ingrat.

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L'hôlcsse hésita, car la tcnlation clait forte, et elle seule avait conservé assez de saîig-froid pour rapprocher dans son esprit la fuite (les doux mendiants de la soudaine intervention des deux gentilshommes inconnus. Mais le désir de se venger l'emporta sur la cupidité; elle regarda la pelle du foyer, elle regarda le fouet de chasse du marquis, elle regarda ses poignets meurtris et la fenêtre brisée, — puis, reculant loin de son hôte forcé, comme si elle eût redouté encore sa violence, elle répondit à voix haute :

— Je suis une honnête femme, brave enfonceur de fenêtres, et c'est en vain que vous essayerez de me tenter et de me

corrompre pour me Taire mcnlir à la jus* lice !

Le marquis devint cramoisi et reprit avec colère :

— Mais enfin, vous ne pouvez nier que votre hôtellerie n'ait abrité cette nuit deux mendiants qui ont disparu tout à coup !

Il se fit un grand silence. Les gentilshommes abaissèrent machinalement sur leurs fronts les rebords de leurs chapeaux. Le bailli et les archers écoutèrent avec cette attention profonde des chasseurs, dont les chiens viennent de faire lever un lièvre.

En ce moment décisif, le marquis Gaspard s'approcha brusijuement du gentil-

homme qui réclamait son nom et jeta son chapeau par terre.

Dame Gerlrude reconnut parfaitement le visage de Gervais le paralytique, qui se couvrit d'une mortelle pâleur.

— Doutez-vous encore ? s'écria M. de Langallerie avec un sourire de triomphe.

Il croyait maintenant sortir vainqueur de ce singulier débat.

Mais l'hôtesse, s'avançant alors vers lui, toucha du doigLson fouet de chasse et répliqua :

— De quels mendiants venez-Vous me parler, beau sire? En fait de mendiants et de vagabonds, je n'ai reçu que vous cette nuit.

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Les deux gentilshonnncs respirèrent; Gervais ramassa son chapeau et l'enfonça fièrement sur sa tête en narguant le marquis du regard. '''"

— D'ailleurs, ajouta dame Gertrude, ne m'aviez-vous pas interdit d'ouvrir la porte de l'hôtellerie sous peine d'être fouettée comme un de vos chiens ? ,Une telle menace à une femme! En vérité, vous ne vous contentiez pas de voler le nom de ce

digne seigneur, vous vouliez le désho-

:'.»;i«iio« norer !

Le marquis Gaspard resta attéré.

Un instant il conçut la pensée de résister à la troupe qui l'entourait, dût-il laisser ses os à la bataille, et il siffla ses

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chiens pour engager une lulle désespére'e, — car il ctail d'une bravoure égale à la férocité dont il s'était fait une habitude dans la vie des camps.

Tous les mémoires du temps l'attestent et citent à sa décharge j^lusieurs traits héroïques.

L'humiliation de la défaite lui était plus douloureuse que le vol et la méprise dont il eût ri lui-même dans toute autre circonstance.

Mais celte ressource extrême allait encore lui échapper, et il allait être frappé et vaincu dans la seule faiblesse de son cœur de fer.

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Ses chiens étaient accourus à son signal se grouper autour de lui.

Le prétendu comte Lorenzo Yitelli n'était autre que le cul-de-jatte Gorju, et ce rusé drôle avait étudié son homme tout en rongeant les os que le marquis lui avait prodigués.

11 se pencha h l'oreille du petit bailli dès qu'il vit le chasseur d hommes se mettre sur la défensive, et» maître Gilbert s'écria aussitôt de son ton le plus rogue :

— Ne faites pas inutilement trouer votre peau, mon capitaine. Le courage ne peut rien contre le nombre. Ah ! vous comptez sur vos chiens pour égaliser les chances?

Oo4 L AVEUGLE.

— Un chien vaut bien un archer, dit de'daigneusement le marquis.

— C'est ce que nous allons vou'. Archers, ajustez les chiens avec vos mousquets, et, au premier geste du brigand, abattez-les comme s'ils étaient enragés.

Une lois ses compagnons tués, il faut espérer qu'à sept nous viendrons bien à bout d'un seul homme, tel audacieux soit>il!

Les archers obéirent avec le plus vif empressement, et le marquis Gaspard pâlit en voyant si près d'une mort obscure et vaine ses braves chiens, — sps seuls amis, — les seuls que ses coups ne rebu-

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(aient pas, et que ses iiioindi-es caresses faisaient bondir de joie. 11 les aimait. Pour eux il eut peur, lui, cet homme insouciant du danger et de la mort. Pour eux il frissonna et il demanda grâce, car où retrouverait-il jamais des compagnons si dévoués? Et, sans eux, comment poursuivre son voyage? On ne dresse pas une meute chemin faisant.

— Arrêtez ! dil-il avec un geste impérieux.

Les archers abaissèrent leurs mousquets. Il lui sembla qu'un poids de cent livres cessait d'oppresser sa poitrine.

— Je me rends, monsieur le bailli, ajou-

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ta-l-il; qu'on me laisse seulement mon couteau de chasse. Je jure sur mon honneur de gentilhomme de ne pas m'en servir et de ne pas chercher à m'échapper !

— Il revient à sa gentilhommerie , dit maître Gilbert en hochant la tête. Oh ! le cerveau est un peu fêlé. Je croirai davantage à ta parole, mon ami, quand je te verrai solidement garrotlé.

— Garrotté ! jamais ! répliqua violemment le marquis.

— Voyez-vous! ça le reprend! Veillez sur lui ou il vous fera quelque tour de Jarnac !

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El, sur un signe du petit bailli, les mousquets s'abaissèrent de nouveau, tandis (juc les chiens se tenaient en arrêt, aiguisant leurs crocs pointus.

Le chasiseur d'hommes laissa retomber ses bras le long de son corps d'un air de'couragé :

— Faites donc, dit-il froidement; mais que vos hommes ne me touchent pas.

Dame Gertrude consentira bien à me lier elle-même les mains. Cela complétera sa vengeance. Mais je demande que mes chiens puissent me suivre, tenus en laisse par vos archers. Si vous ne m'accordez pas cette grâce, je me fais tuer sur

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55S l'àveuglê.

place et je ne mourrai peul-êlre pas seul.

Le petit bailli réiléchit combien la prise d'un si redoutable scéle'rat lui acquerrait de gloire, et il re'solut de montrer quelque condescendance pour ne pas l'exaspérer.

— Je ne refuse jamais de concilier les pénibles devoirs de ma charge avec mes devoirs de chrétien et mes sentiments de commisération pour les malheureux, répondit maître Gilbert Vilebrequin d'une voix solennelle.

Dame Gertrude s'empressa de garroter le marquis avec une satisfaction qu'elle ne chercha pas à dissimuler.

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Les deux voyageuses avaient assisté comme des statues au dénoûment de celte scène inattendue.

Lorsque le bailli , après avoir embrassé sa belle-sœur, eût donné le signal du départ, M. de Langallerie se tourna vers ces femmes pâles, muettes, impassibles, et leur dit :

— Adieu, belles dames, vous êtes vengées à souhait et le ciel vous devait cette aubaine; mais h cette heure nous sommes quittes et vous connaissez le vieil adnge : 11 n'y a que les montagnes qui ne se rencontrent pas.

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Les deux gentilshommes qui avaient provoqué cette péripétie déclarèrent au bailli qu'ils resteraient à riiôtellerie pour veiller sur les deux nobles voyageuses, car elles n'étaient pas encore en état de se remettre en route.

■— Ne t'avais-je pas promis, dit alors à voix basse le prétendu Lorenzo Vitelli à Gervais, que nous retrouverions la valise de ce fier-:i-bras ?

— Et ce qui vaut peut-être mieux, le coffret de nos belles protégées, ajouta le paralytique eu se frottant les mains, pourvu que dame Gcrtrude ne nous

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trahisse pas, car elle nous a reconnus !

— Oh ! je veillerai au grain, répliqua Gorju avec un sourire féroce.

FIN DÎT CHASSRt'U M HOMF.IF.S,

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