CHAPITRE TREIZIÈME
XiH
Où le Yolcur est soukouiic d'être un auiaut.
Cependant Conrad me regardait avec consternation :
— Me soumettrez -vous vraiment à celle humiliante épreuve, seigneur baron? dit-il enfin d'une voix navrante.
72 l'aveugle.
Yoiis défiez- vous do moi? me confondezvous avec ce Rebouteur?...
Ulrique rinterrompit e(, me lançant un coup d'œil suppliant, elle dit :
— Soupçonnez- vous donc Conrad, le fils de Madeleine?
— Je ne le soupçonne pas, répliquai-je froidement, mais il faut faire justice égale à tous.
Le majordome arriva, suivi de deux valets qui portaient le ballot de Jean-le- Roux et la valise de Conrad. La perquisition fut faite avec un soin scrupuleux.
Mon frère de lait déclara que lui-même avait mis en ordre, enveloppé et fermé son bai,age, et le Rebouteur s'empressa
(le suivre cet exemple. Le ballot de ce dernier ne contenait rien de suspect. Le valet chargé de fouiller la valise de Conrad trouva et déroula brutalement une tresse de cheveux argentés.
L'écuyer pâlit et cria:
— Wilhem, ne touche pas aux cheveux de ma mère, c'est sacré !
A peine avait-il prononcé ces mots, que de la tresse sacrée s'échappait et roulait sur la dalle une bague que je reconnus pour le joyau si ardemment regretté.
La stupeur fut générale.
Je regardai vivement Ulrique et Conrad.
74 L*AVl.UGLE.
L*une paraissait défaillir sous le coup d'un e'ionnement douloureux et incrédule, l'autre se redressait sous Tétreinte d'une surprise révoltée contre l'évidence même; il ne s'affaissait pas comme le coupable dont le crime est découvert.
— Eh bien, madame ? dis-je à Ulrique.
— 11 y a magie, il y a fourbe et trahison, il y a erreur et méprise, car c'est impossible, répondit-elle.
— Impossible parce que c'est lui, murmura le Rebouteur d'une voix railleuse qui souffla une rage froide et implacable dans mon cœur, et chassa l'image éplorée de ma vieille nourrice comme un fantôme importun.
L*AVElGLE. 7S
— Vous avez prononcé vous-même votre sentence, Conrad, repris-je. Vous reconnaissez la bague de voire dame et maîtresse, n'est-ce pas ?
Il inclina la tête en signe d'affirmation.
— Vous avez déclaré hautement que cV'lait là un vol impie et indigne de toute pitié, n'est-ce pas?
Il inclina encore la léte avec une expression de suprême dédain.
— Et vous vous avouez coupable de ce vol, n'est-ce pas, Conrad? ajoutai-je.
Wais alors il releva superbement la têle.
— Non, non! non! s'écria-l-iî avec «ne
76 l'avhigle.
sorte d'emportement triste et désespe'ré; en se dégageant des mains du majordome qui voulait le retenireten s'avançant vers moi, non, vous ne le croyez pas, mon maître ! Personne no le croit parmi tous ces gentilshommes qui m'ont vu dompter des chevaux furieux dans leurs châteaux etévejntrerdessangliers dans leurs chasses, sans jamais accepîer d'autre récompense qu'une bonne parole. Personne ne le croit parmi tous ces serviteurs que j'ai aidés de mes bras dans leurs travaux, de mes conseils, dans leurs querelles, de mes consolations dans leurs peines, de mes veilles dans leurs maladies. Personne ne le croit parmi ces vassaux qui m'ont toujours vu
LAViiUC.Lr.. 77
accourir le premier quand le feu gagnait leurs granges et leurs meules, et à qui je n'ai jamais refusé de prêter ma voix et mes prières auprès de vous. Je n'ai jamais tenu h l'argent. Ma mère vient de mourir. Il y a là quelque horrible méprise. Vous l'avez deviné, n'est-ce pas, madame? Oh ! les femmes voient la vérité dans leur cœur. Ce bijou a été méchamment caché dans mon bagage.
-— N'avez-vous pas affirmé que seul vous aviez rempli et fermé votre valise, Conrad ? interrompis-je avec rinfiexibilité d*un vieux juge.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! reprit mon frère de lait en pressant son front de ses
78 l'aviîuglr.
mains, comment celle bague se trouvé-telle enlacée aux cheveux de ma mère, je l'ignore ; mais, sur la part de paradis de celle pauvre chère âme, je le jure, ô mon frère Tristan, je suis innocent et vous n*en douiez pas. Ne me réduisez pas au désespoir. Ne me chassez pas du château. Ne réveillez pas dans sa fosse la vieille nourrice qui vous aimait plus que son enfanl, pour qu'elle pleure toutes les nuits à votre chevet, car elle n'aurait pas la force de vous maudire. Soyez rigoureux pour le coupable, mais donnez-moi le tempstle prouver que je suis innocent, au nom du Dieu vivant, au nom de votre mère que vous n'embrasserez qu'au ciel, au nom
L'AVKUGLli. TO
de votre pclile fille qui sourit déjà à son ami Conrad, quand je la porte dans mes bras!
Je l'avoue, cet appel déchirant à ma piiié commençait à m'émouvoir, lorsque malheureusement Conrad ajouta avec un goste d'indignation.
— Voler notre bonne dame Ulriqueî mais ceux qui m'accusent de celte ignoble action ne savent donc pas que je me filais tuer pour lui épargner une contrariété, une larme, un regret, et que le moindre de ses caprices est pour moi aussi sacré que la volonté divine!
C'en était tiop. Le malheureux se perdait par celle justification maladroite. Ce-
80 l'aveuglé.
pendant je ne pus oublier tout à fait que nous avions été bercés sur le même sein.
— Ecoute, lui dis-je, lu es le fils de Madeleine, et je te condamne, en mémoire d'elle, à porter ta punition en toi-même. Tu ne seras pas meurtri par les fouets de tes anciens compagnons. S'ils veulent même te recevoir encore parmi eux, puisque tu invoquais tout à l'heure leur affection, j'y consens ; sinon tu pai tiras. \oilà les juges que je te donne! Puisje faire davantage? demandai-je courtoisement à ma jeune femme.
La contagion du doute et du malheur est mortelle comme la peste. L'homme est ne féroce et servile à 1 a fois sans doute.
l'avkuglr. si
car il se courbe à terre pour servir de piédestal au crime prospère; mais il se venge en accablant sans mise'ricorde, en humiliant de sa haine et de son mépris toute cause vaincue, qu'elle soit honorable ou criminelle. Certes, Conrad avait toujours été bon et généreux pour ses compagnons ; mais sa beauté, sa force, son courage, avaient éveillé une secrète envie au fond des cœurs, et il put s'apercevoir que serviteurs ou vassaux jouissaient de son abaissement.
Pourtant il ne s'abandonna pas luimême — lâcheté assez commune chez les plus violentes natures — et il s'approcha hardiment, la tête haute, d'un
82 l'aveugle.
groupe (le vieillards qui s'était formé autour du majordome :
— Laissez -moi travailler avec vous, mes maîtres, leur dit-il d'une voix suppliante; je ferai les plus viles corvées. Je vous obéirai. Mais que je puisse du moins rester au château, sous l'œ'l de notre seigneur, en attendant que je lui prouve mon innocence. Ma patrie est ici. Pensez combien vous souffririez si on. vous arrachait à vos [amilles, pour vous jeter seuls sur une terre inconnue, semblables à ces troncs d'arbres mutilés qui se consument dans le foyer loin de la verte foret d'où la cognée du bûcheron lésa déracinés.
Les vieillards hochèrent doucement
leurs lêtes grises cl $c consultèrent du regard; puis le niajordome répondit:
— Non, Conrad, nous ne poiiyons t'accorder cette grâce. Nous sommes tous gens honnêtes et paisibles qui avons confiance les uns aux antres. Nous avons, ceux-ci à garder du loup et du bohémien les troupeaux du maître, ceux-là aux bahuts, aux crédences, aux tentures, aux panoplies du maître. Va donc, toi, dans la montagne rejoindre ceux qui pillent et maraudent, car ta place n'est pas au milieu de ceux qui veillent et qui gardent.
Le jeune homme baissa tristement les yeux ci, s'approchanl des palefreniers :
— Ne pourrais-je, dit-il d'une voix
^^ l'aveugle.
plus sourde et plus humble, dormir sur la paille des écuries et soigner les chevaux quand vous serez trop las de votre besogne ?
— Les chevaux pourraient disparaître comme la bague, dit rudement un de ces hommes, et comme tu es bon e'cuyer, Conrad, ils ne seraient peut-être pas si faciles à retrouver !
Et comme il s'approchait à pas lents des s.ervantes, la plus jolie, qu'on nommait Martha, qui dansait autrefois avec lui sous les tilleuls, lui dit : — Allez, allez, beau Conrad, vous ne nous tenterez pas. Nous aimons mieux chanter joyeusement avec
LAVEUr.LI'. 85
un anneau de paille au doigt que de luil- 1er avec un anneau d'or vole!
Ainsi lesfcmmes elles-mêmes — cesimages vivantes de la pitié— étaient inexorables et repoussaient ce malheureux avec des railleries outrageantes, si bien qu'il recula au fond de la salle, cherchant la porte des mains, car ses yeux étaient voilés de larmes, et s'écriant comme un désespéré :
— Mais loi, ma mère Madeleine, tu ne repousseras pas ton fils, toi ; tu le laisseras pleurer et prier sur ta fosse; ah ! Dieu soit loué de t'a voir fait mourir avant cette heure maudite î
Plus on est est rigide pour le mal, plus
8f> l'avkuole.
on croit se mettre soi-même nii dessus du soupçon. Le portier du clifilenu, rjui était frère de Maddeine, chassa lui-même ignominieusement son neveti au lieu de lui donner asile.
— L'homme qui a volé son maître, lui dit-il, peut le trahir, et pendant mon sommeil je ne voudrais pas laisser mes cle's à ta merci. La main de Dieu est sur toi, indigne enfant, et c'est à lui de faire éclater cette innocence que tu proclames si haut. Qu^iit ^ ïiïoi, je ne dois pas pécher contre mon seigneur par faiblesse et imprudence.
C'est ainsi que mon frère de lait fut renié et rejeté par tous ses anciens.
l'aveit.liv. 87
Mais, h fjartir de cette scène terrible, mon bonheur fut empoisonné; Ulriqiie, qui n'avait plus cherché à me détourner d'accomplir ma justice rigoureuse, paraissait avoir peur de moi; une méfiance invisible séparait ces cœurs si unis qui auparavant lisaient si bien l'un dans l'autre.
Elle avait été frappée dans celte sérénité oi'gueilleuse et parfaite qui était l'essence nécessaire de sa tendresse, et je devinai au ûel dont s'imprégnait mon amour qu'elle devait me haïr par instants, car j'avais offonsé et irrité sa chaste fierté. J'avais taché son innocence d'un soupçon visible.
88 L'vvnuGLR.
Je méprisais ]a jalousie comme une infirmité morale, et je sentais celte gangrène envahir et consumer peu à peu l'affeclion profonde qui m'attachait à Ulrique comme uil charme de sorcellerie.
J'étais avide d'arrachor à Jean-le-Rebouteur ces paroles rares et équivoques qui s'infiltraient dans mon esprit ainsi que ces gouttes d'eau qui tombent lentement sur la pierre la plus dure et la creusent à la longue.
J'attendais avec une patience douloureuse et convulsive les preuves de ce crime horrible pour lequel je ne rêvais pas de vengeance suffisante. Si je la reconnaissais coupable, celte Ulrique tant
lVveuglh. 89
aimëe, celle malheureuse moilié de moimême, celle aux pieds de laquelle j'étais heureux autrefois même sans désirs, j'étais résolu à rompre tous les liens qui m'attachaient à elle, quoique ces liens fussent les fibres même de mon cœur, et à luidir e : — Va t'en, fausse créature, ;i la merci du sort et du courroux de Dieu ! Oh ! qu'il faut aimer pour être jaloux ainsi, François ! car ce n'était pas là cette vaine et égoïste jalousie, fille de l'orgueil et de l'avarice du cœur. Non ; des larmes brûlantes irritaient mes paupières, tandis que je me demandais avec rage : — Pourquoi ne m'aime-t-elle plus? Est-ce parce que je perds ma vie indolente à l'aimer
90 l'avelgle.
au lieu de courir les camps et les musées, et d'illustrer par les armes ou le pinceau le nom que je lui ai donné?
Je souffrais de la voir pâle, mueile, sans larmes, sans résistance, rester abîmée dans une douleur inerte, résignée et presque craintive. 0 malédiction du mariage ! Nous nous croyons les maîtres de ces ravissantes créatures, mais leurs passions échappent à notre tyrannie.
Cependant le Rebouteur était devenu le maître du logis, mon conseiller, mon favori ; il humiliait de sa présence victorieuse et de son autorité nouvelle la femme qu'il avait offensée. Hélas ! il me servait d'espion. Il n'attendait pas que je
L'AVtUQLK. 01
l'interrogeasse; il coîiiprenait mon silence inquiet. Souvent il me disait: — J'ai rencontré Conrad, il rôJe et braconne dans vos bois; ou bien : Notre châtelaine aime à aller prier à l'ermitage de la madone des Tilleuls. Défiez-vous, seigneur, ils peuvent se rencontrer !
Alors je m'abaissais à un puéril et honteux espionnage pour surveiller cette pauvre femme, qui finit par vivre en recluse.
Je touchais cependant à la catastrophe qui devait engloutir le rêve doré de ma jeunesse. Un soir — Oh ! je me rappellerai toujours ce moment effroyable! — — j'étais triste comme la mort ; je sentais la solitude peser autour de moi, car
02 l'aviuglf.
j'élais abandonné comme l'homme sans famille. Au loin, les montagnes blanchissaient sous la neige ; les bruits du château s'étaient peu à peu assoupis; le voleur et le braconnier veillaient seuls ; et moi, plus tourmenté qu'un criminel sur sa paille, je ne pouvais dormir. Je pensais à Ulrique et je ne savais comment m'arracher son image du cœur. « Si je me trompais, disais-je en moi-même, si j'étais la dupe niaise et crédule de ce Rebouteur à face de Judas ? » J'essayai de boire pour m'étourdir, et au fond du verre il me semblait voir des yeux bleus comme le ciel me sourire. Je me levai avec fureur et brisai le voire sous mes
l'avf.ugliî. or»
pieds ; puis je m écriai hors de moi :
— C'est trop soufïiir, n'est-ce pas, mon Dieu ? Ce doute est un ciliée qui me déchire le cœur sans relâche. Je veux savoir d'Ulrique si elle me hait. Qu'elle me trompe seulement avec sa douce voix , je la croirai. Oui, j'aimerais à être trompé par elle, plutôt que d'être convaincu de sa honte. 0 h\che et fou que je suis !
En ce moment je vis entrer Jean-le- Roux d'un pas furtif et presque tremblant. Il me regarda comme s'il eût entendu les éclats de ma voix ou deviné ma pensée, et murmura à mon oreille :
— Venez, mon seigneur Tristan, venez
94 i.'avuuglk.
chercher le secret de voire femme.
L'heure est venue. Celte nuit vous le connaîtrez.
Je frissonnai comme saisi d'un accès de fièvre et j'éprouvai une envie impérieuse de ne pas obéir a cette voix étrange. Je compris la défaillance du poltron que l'on pousse à la bataille, tout étourdi du fracas des armes et des clairons, et qui regarde s'il ne peut se cacher derrière une haie, s'aplatir contre terre ou s'enfoncer dans la vase.
Cependant, sans répondre un seul mot an Rebouteur , j'attachai mon épée et mon poignard à ma ceinture, -et je mar-
l'avf.ugle. 05
cliai assez coiM'ngciiseincnt jusqu'à la porte (le la chambre d'Ulrique, car cet homme me regardait et je ne voulais pas qu'il (lût rire de son maître.
CHAPIIKE QUATORZIÈME.
XÏV
Commcul Tiislan dcviiil avenâie.
Oh! ce fut une nuit funeste que celle où mon amour s'ensevelit dans la honte comme clans un sépulcre! Que j'étais tremblant lorsque j'entrai clans b, chambre cVUlrique ! Je ne ressemblais pas à un
400 l'aveuglk.
juge, mais à un misérable qui va confesser son crime devant tous ! J avais peur de la trouver coupable, comme si c'était moi qu'attendait le châtiment. Et en effet, n'élait-ce pas le vrai supplice, n'étaitce pas une torture au-dessus de la mort que la perte de cet amour confiant et radieux qui faisait toute ma joie en ce monde ? Jusqu'alors j'étais resté penché sur l'abîme, les yeux fermés, et cramponné à je ne sais quel vague espoir que je sentais maintenant s'évanouir devant l'odieuse réalité. Ma vie allait donc devenir vide et sans but. Le sang bruissait à mes oreilles et mon gosier se resserrait comme celui du noyé qui avale les der-
l'aveugll'. 101
iiières gorgées d'eau amère. Enfin mon cœur défaillait de lâcheté, et je priais Dieu avec une ferveur insensée de me cacher la vérité, de préserver Ulrique du scandale et de la confusion, de lui perni'^ttre de me tromper. 0 faiblesse inouïe d'une âme pénétrée de tendresse, — faiblesse égale h celle des mères ! — Je me repentais de ne pas avoir repoussé les avis de Jean-le-Rebouteur, et de ne pas avoir pardonné à ma bien-aimée.
J'entrai, néanmoins, tout en me disant que c'était une étrange folie à l'homme de vouloir connaître son malheur. Je m'étonnai de ne trouver auprès. d'Ulrique aucune de ses femmes. Une lampe de
i02 l'aveugle.
nuit éclairait de sa vacillante lueur la chambre où dormait aussi dans son berceau de satin bleu notre petite fille. J'avais pour de mon pas lourd qui résonnait h mes oreilles comme celui d'un voleur ou d'un meurtrier et qui me semblait s'amortir dans une mare de sang quand je voulais le rendre léger.
Mes regards allaient de l'enfant à la mère ^ l'enfant souriait dans son sommeil et elle tendait son petit bras blanc hors du berceau comme si elle eût voulu défendre sa mère. Uirique gardait sur son visage endormi la pâleur du marbre.
Je la contemplai longtemps.
Qu'elle était belle ainsi, François, d'une
l'avkugle. 105
beauté surhumaine et presque effrayante!
Ses cheveux longs et soyeux l'enveloppaient avec l'inimobililé d'un suaire ; ses paupières aux cils de velours, ses lèvres décolorées si délicates et si fines, l'épaule ronde et blanche que le pli du drap laissait saillir, toute cette beauté jeune, chaste et froide était sans doute prédestinée à la tombe ; le temps ne devait pas la rider et la flétrir de son aile grise. Cependant je la regardais toujours avec adoratiouj en 'pensant que le frôlement de ses cheveux aurait le pouvoir magique de réveiller un mort, et un spasme de jalousie féroce m'agita h la seule idée qu'il y avait place dans le cœur de cette femme
104 l'aveugle.
pour un autre homme, qu'à un autre ces lèvres pâles pourraient avouer un mystérieux amour, que ces mains divines aux ongles roses se réchaufferaient peut-être dans une étreinte adultère. Il était impossible de voir un visage plus innocent et plus pur , mais n'allais-je pas être convaincu que celte sérénité n'était qu'une comédie menteuse î
Jean-le-Roux était resté immobile sur le seuil.
Je commençais h me rassurer. Je saisis la main froide d'Ulrique, mignonne et petite comme celle d'un enfant, et je la baisai.
Ulrique poussa un cri étouffé et rou-
L'AVIiUGLt;. 105
vrit des yeux éblouis, eiïarés, troubles, dont le premier regard se jeta sur le berceau de sa fille ; ce regard de mère, ctincelanl comme celui de la lionne à qui le chasseur arrache ses petits, me calma. Quand elle m'aperçut, elle ne surprit qu'un sourire sur mon visage.
Une sorte d'inquiétude la saisit.
— Vous ici, Tristan! qu'est-il donc arrivé? quel malheur !
— Vous croyez donc qu'un malheur seul peut m'amener près de vous? répondis-je avec effort. Non, Ulrique, c'est une bonne pensée qui m'est venue pendant mon insomnie.
Elle paiaissait se demander si je ne
106 L'AViîUGLE.
raillais i)as; mais je continuai avec la même expression calme et triste :
— Ulriqne, vous éies Î30îiRe et miséricordieuse. Vous m'aviez imploré en faveur de Conrad!
— Hélas ! je l'avais promis à Madeleine mourante, répliqua-t-elle en baissant les yeux, afin que cette parole eût l'air d'une excuse et non d'un reproche.
Je repris :
— J'ai dû vous paraître dur et inflexible, Ulrique ; mais plus Conrad nous tenait de près au cœur, plus c'était un impérieux devoir de lui infliger une leçon salutaire. Cependant une prière tombée de vos lèvres ne pouvait rester
vaine. Je suis l'instrument de votre clémence, et je ne voudrais pas que dans votre pensée mon image fiit associée à lin tableau de justice cruelle et implacable.
Elle se souleva et joignit ses mains comme en priant Dieu, tandis que de douces larmes remplissaient ses yeux :
— Oh ! le ciel en est témoin, je n'ai jamais douté un instant de voire bonté, mon cher seigneur; je ne vous ai pas accusé un instant au plus profond de ma pensée. Jamais! jamais! Oh! je retrouve mon Tristan tel que je l'aime !
Non, vois-tu, François, il n'est pas un peintre de Venise, de Florence, de Rome
168 l'aveugle.
ou d'Allemagne, fût-ce le Sanzio, qui eût su représenter la Candeur sous des traits plus célestes, sous une forme plus charmante. Je fus vaincu ; la jalousie s'éteignit dans mon cœur comme un tison rouge plongé dans la neige ; je redevins crédule. Je revis tout un avenir de bonheur se dérouler devant moi, mon enfant jouant à mes pieds, couché sur le ventre de Pollux, ma main frémissant dans la main d'Ulrique, et Conrad rôdant comme un dogue fidèle au fond de ce tableau de famille'pour nous préserver de tout danger. Oh ! qu'il faut peu de chose pour être heureux, et comme ce peu de chose est toujours impossible à trouver!
LAVKUGLK. iOO
Tout à coup j'entendis un léger froissement bruire dans le silence; je me rétournai avec une apparente insouc'ance et je vis la main du Rcbouteur tendue vers la fenêtre masquée par un lourd rideau de lampas, dont les plis ondulaient sous un souffle de vent ou sous une imprudente étreinte.
Une sueur froide mouilla la racine de mes cheveux ; je fis un pas vers la fenêtre; la main d'Ulrique me retenait avec une force douce, mais irrésistible. Ce n'était plus une statue, une morte, un ange endormi; c'était une femme trop belle et trop aimée. Elle vivait; une lueur sereine comme celle des étoiles, diamantait ses
110 L*AVlLUGLIi.
yeux bleus si tendres; ses cheveux dénoués caressaient ses épaules frémissantes ; une teinte rosée épanouissait son visage radieux, et ses lèvres enlr'ouvertes comme le calice d'une petite fleur rouge semblaient appeler un baiser.
— Oui, vous êtes mon Tristan, dit-elle avec un suave sourire ; mon Tristan, comme je disais autrefois, celui dont l'indifférence me refroidit le cœur et me tue. Savez- vous, Tristan, que depuis huit jours vous n'avez «pas etnbrassé votre fille ?
j'essayai de sourire, François, j'eus ce courage au moment où la raison vacillait dans mon cerveau, où le saug martelait mon cœur, où mes yeux voyaient rouge ;
l/AVKUGr.l. 111
je souris , j(3 mo tlotaciiai de IVHrcinte (ri'lriqiie, cl j'allai baiser an front ^ dans son berceau, l'ijinocente créalurc qui ne se rcYeîiia pas.
— El toij ma bien-aimée, dis-je alors d'une voix douce, m'accorderas-tu le pardon de mes sottes bouderies ? Puis-je embrasser la mère après l'enfant en signe de réconciliation?
— Étais-tu donc irrité contre moi ? répondit-elle d'un ton plaintif; qu'avais-je fait? Je souffrais, voilà tout. Je souffrais de mon isolement et de ta froideur dédaigneuse; mais j'ignore pourquoi tu t'éloignais de moi.
Le rideau trembla de nouveau. Je ne
Ii2 l'avédglé.
pus me contenir plus longtemps, c'était assez de dissimulation et de contrainte ; je rougissais pour elle et pour moi de cette honteuse comédie.
— Fille d'Eve, m'écriai-je d'une voix tonnante en la regardant fixement, tu ne mens point, n'est-ce pas? Tu n'aimes que ton mari et tu attends son baiser de réconciliation. Qu'il en soit fait ainsi, mais tu ne seras pas surprise si je veux l'embrasser sans témoins.
Et le cœur brisé, éperdu d'indignation et de colère, à moitié fou de douleur, je m'élançai vers la fenêtre dont je tirai brusquement le rideau. Derrière ce rideau un jeune homme était caché; c'était bien
l'aveugle. 415
Conrad, le banni, le voleur, mon frère de lait. Jean-le-Roux ne m'avait pas trompé.
Ulrique poussa un cri qui me remua les entrailles; quant à moi, je ne dis pas un mot. Le monde avait disparu tout entier. L'homme qui se noie cherche une planche ou le bout d'une corde à laquelle s'accrocher; moi, j'avais soif dd sang, soif bestiale et instinctive. Je n'étais plus un homme, mais une bête féroce abandonnée à ses appétits cruels et aveugles.
Chose étrange ! Conrad était calme en
face de cette démence sanguinaire qui
faisait bégayer l'injure sur mes lèvres; ses
yeux clairs me regardaient sans trouble;
il ne tombait pas agenouillé devant moi? U 8
ili l'aVEUGLF.
il ne tremblait pns; il ne demandait pas grâce et, sans nie résister, il avait cet air somnis et indulgent du chien vigoureux qui se laisse maltraiter par un enfant ca-pricieux. En vain mes mains frôles et nerveuses secouaient ce robuste garçon^ elles ne le faisaient pas plier et il semblait prendre ma fureur en pitié. Ce calme m'exaspéra.
— Misérable ! lui criai-je, mais humilie-toi donc, mais demande donc grâce, mais essaie donc de mordre la main qui va le châtier !
— Demander grâce! et pourquoi? ditil avec une insultante naïveté.
— Ah ! ton effronterie mérite une peine
l'aveugf.f. il5
honteuse; sois donc cliâlié comme un valet rebelle.
Et je le soiuHelai au visage, ce eolosse qui eût pu m'écraseï' comme une mouche * entre SCS deux larges mains.'^'^'^''^
11 devint blême et ses bras m'enlaçunt aussitôt me soulevèrent; mais il me laissa doucement retomber : *'^
— Mon frère de lait, mon maître! murmura-t-il ; qu*allais-je faire ?
— Pourquoi es-tu ici, ribaud ? Pourquoi cs-lu ici? répétai-je dans mon transport furieux ; ah î tu oses porter la main sur moi, au lieu d'avouer ton crime et de te coucher à mes pieds comme un chien !
— Quel crime ? demanda-t-il encore
i { 6 l'aviîugll'.
avec la même expression naïve. J'e'clatai de rire : — Quel crime? Ah ! tu veux savoir quel est ton crime ! En effet, ma colère est étrange. Je t'accuse au hasard ; je te condamne sur un vague soupçon sans doute. Tu vas me prouver que j'ai tort. Eh bien, j'attends. Mais parle donc, misérable parle donc ! Je t'ai dit que j'attendais. Pourquoi me regardes-tu avec ces yeux stupides? Suis-je un fou ? Est-ce le délire ou la rage qui me brûle le sang? N'es-tu pas Conrad, le fds de Madeleine, le voleur que j'ai chassé de mon château ? Dis-moi donc que je mens, dis-moi donc que je ne viens pas de te surprendre là, collé à cette fenêtre, trahi par l'ondulation de ce ri-
l'aveugle. \\1
dcaii ; et n'est-ce pas la fenêtre et le rideau de la chambre de ma femme? Ai-jo fait un rêve? réponds! Pourquoi es-tu entré dans la chambre d'Ulrique, de la noble dame qui te protégeait? Pour veiller sur son sommeil, n'est-ce pas? car elle dormait ou elle feignait de dormir. Le
nieras-tu, voyons! Est-ce faux cela aussi, faux comme le vol de la bague?
— Pourquoi le nierais-je? répliqua-til avec une tranquillité que devaient rendre incompréhensible l'incohérence de mes paroles, les tressaillements de mes membres et les larmes involontaires qui ruisselaient sur mon visage.
Je me retournai vers Ulrique: — II
118 l'avkugle.
avoue ! il avoue, il avoue, madame. Eh Lien! juslifiez-vous, si vous le pouvez, si vous l'osez, si vous ne craignez pas la colère (le Dieu qui vous entend — car votre complice vous abandonne !...
— Mon complice? s'écria Ulrique frissonnant comme une feuille sèche et tordue parle vent; mais je ne vous comprends pas, Tri3tan; mais j'ignorais que ce malheureux fût cache ici. Oh ! malheur à
vous, Conrad ! Avez-vous donc voulu me perdre ? Oh ! me punir ainsi d'avoir pris votre défense !
L'épaisse intelligence de mon frère de lait parut alors se détendre ; il commençait à se rendre compte de notre situa-
LAV1.UGLE, ilO
tlon réciproque : il tourna vers ma femme un regard attendri qui lui promettait un dévoùmcnt exalté jusqu'au martyre de soi-même; il ne pensait plus qu'à elle. Préoccupé seulement du danger qui la menaçait, il voulut la sauver au prix de sa vie.
— A quoi bon mentir ? dis-je à Ulrique avec un froid mépris. Dernièrement la bague ! aujourd'hui la clé ! demain un poignard pour se débarasser d'un mari importun : n'est-ce pas ainsi que les femmes adultères vont à leur but?
Conrad se jeta à mes pieds ;
— Mon frère et seigneur, s'écria-t-il, faites de moi ce que vous voudrez, punis-
120 l'aviugle.
sez-moi comme un voleur, comme im traître, comme un assassin — mais, sur l'âme (le ma vieille mère, je vous le jure, notre bonne dame Ulrique ignorait ma présence...
Je repris un peu de sang-froid.
-— Pourquoi donc êles-vous venu ici pendant la nuit, et si madame est innocente, quel a été votre complice?
— C'est Jean-le-î\eliouteur, répondit Conrad.
— Tu mens! répliqua le sorcier aux clicvenx roux, toujours inmiobile sur le seuil.
Conrad haussa les épaules.
— Jean m'a engagé à venir au chà-
l'avilugli:. 121
leau, continua-t-il, il m'a promis votre pardon, il m'a dit que l'intercession de ma chère maîtresse serait tou te p uissante; enfin c'est lui qui m'a introduit dans cette chambre en me disant d'attendre le réveil de la châtelaine.
— Tu mens! répéta le Rebouteur.
Ulrique épouvantée de l'expression d'in-
crédulilé railleuse et menaçante que conservait mon visage, n'osait plus hasarder un mot de prière ou de justification au milieu de ce terrible débat. Elle sentait qu'il lui était impossible de convaincre son juge et elle ressemblait au patient qui attend le coup de grâce.
— Cette comédie a assez duré! m'é-
\2^ L*AV5UGLE.
criai-je enfin d'une voix folle. Je ne veux plus être dupe. Mes oreilles sont sourdes à toutes ces explications astucieuses. J'ai honie d'avoir aimé la femme qui s'est avilie si bas. Je la me'prise trop pour user contre elle de la moindre violence. Pour moi elle n'existe plus. Mais cette femme est indigne d'être mère. Jean, emporte son enfant !
— Mon enfant ! cria Ulrique.
Mais alors celte créature terrassée et paralysée par le scandale de sa faute se redressa plus souple qu'un tigre et courut au berceau, plus prompte que le sorcier, avec une sublime impudeur. Elle saisit sa petite fille, la serra à l'éiouffer
L*AVIiUGLH. 125
sur son cœur, cl, les yeux ciiacelaals, dii à cet homme :
— Viens la prendre !
LeRebouteur, qui avait reculé tout d'abord, sourit de son effroi puc'ril et s'avança vers la pauvre mère demi-nue. Elle eut peur à son tour, elle jeta des regards éperdus autour d'elle/puis elle saisit tout à coup la saie bleue de Conrad et lui cria d'une voix étouffée en berçant toujours l'enfant sur son sein :
— Au secours! au secours! ne laissez pas prendre l'enfant!
La petite fdle réveillée si brusquement sanglotait et nouait ses bras autour du cou de sa mère. Des tisons ardents me
124 l'avkugle.
brûlaient le cœur. J'avais presque envie de pardonner en ce moment. ,
— Madame, dis-je avec effort , votre fdle ne doit pas vivre sous l'exemple d'une mère déshonorée. V^ous l'aimez, n'est-ce pas? Eh bien, pour elle-même abandonnez-la.
— Jamais ! jamais ! répondit-elle. Je ne suis pas coupable et je ne veux pas perdre mon enfant. Qui l'aimera comme moi ? qui la veillera, qui la gardera, et qui la défendra comme moi ? Une fdle appartient à sa mère !
— Obéis, dis-je impérieusement à Jean-le-Roux. *
Conrad voulut arrêter ce dernier, mais
l'avi-ugle. 125
je le frappai du pommeau de mon epée et je le repoussai.,
— Prenez garde! s'écria-t-il. Pour moi je souffrirai tout, les coups et les insultes; mais pour le salut de notre bonne dame j'oublierai que vous êtes mon seigneur et mon frère...
— Tu me menaces, je crois?
— Non ! reprit-il humblement, mais je veux vous épargner le repentir d'un crime inutile.
Et il m'étreignit dans ses bras vigou-
reux :
— Lâche-moi, traître! lui criai-je en froissant son front du pommeau de mon épée. Le sang rougit la peau meurtrie et
126 l'aveugle.
déchirée. Conrad sourit: — Oh! j'ai déjà là une cicatrice qui date du jour où je vous empêchai de rouler au fond d'un ravin.
Je le frappai à h main droite pour me dégager de cet étau vivant.
Il sourit encore : — C'est cette main qui fut brûlée lorsque je vous retirai du brasier des charbonniers; vous le croyiez éteint et vous vous amusiez à y sauter bravement. Vous aviez dix ans. Vous en souvenez-vous, mon frère ?
— Tenez bon , mon seigneur ! Occupez cet homme! me cria le Rebouleur.
— A moi ! à moi, Conrad ! ma force s'é-
l'aveugle. 127
puise ; il va ni'arracher mon enfant ! murmura Uliiquc d'un voix éteinte.
Le fils (le Madeieine me quiita pour courir à elle; mais, enragé par la lutte, ivre de colère et de fièvre, je le poursuivis l'épée à la main ; il se retourna pour me repousser et s'enferra. Je le vis tomber comme un chêne déraciné et je restai stupéfié, foudroyé, devant ce cadavre.
Cependant Jean-le-Roux avait enlevé l'enfant qui se débattait convulsivement, mais lorsqu'il vit que j'avais tué son en* hemi, il rendit la petite fille à Ulrique qui restait accroupie à terre, répétant comme une folle :
— Mon enfant ! ma pauvre petite ! elle
va prendre froid Oh! les assassins! les assassins !
Je ne bougeais pas. Je croyais continuer un rêve affreux. Ce corps sanglant qui gisait à mes pieds devait être un fantôme. Avais-je tué Conrad? Ulrique étaitelle coupable? Songe ou réalité, tout se brouillait dans mon cerveau où bouillonnait le délire. Je ne me soutenais que par une force factice et je ressentais une grande faiblesse dans tout mon corps. Je me laissai donc entraîner comme un enfant par le Rebouteur qui me répétait sans trêve : Fuyons, seigneur Tristan , fuyons, il ne faut pas rester plus longtemps au château. La justice pourrait se
l'avkiglp. 120
mêler do celte allaire et votre nom ne sortirait que souillé de ses grilfes crochues. Avec le temps tout s'oublie. Venez!
Chose singulière! un cheval tout harnaché m'attendait dans la cour. Quelques lumières brillaient déjà aux fenêtres. On s'éveillait aux cris de l'enfant et d'Ulrique. Jean-le-Roux me jota mon manteau sur les épaules et, après m'avoir aidé à me mettre en selle, il m'ouvrit une poterne secrète qui donnait sur la campagne, en disant :
— Dois-je vous accompager, mon cher seigneur, ou ne serait-il pas plus prudent que je restasse au château pour obser-
Il 9
150 l'ave IIGLK.
ver ce qui se passera et vous le faire savoir?
Sa voix me tira de cette lourde stupeur qui suit les actions violentes, et le croirais-tu, François, j'éprouvai tout à coup pour cet homme qui m'avait si fidèlement servi une répulsion invincible. Il mefaisait [horreur. Je croyais le voir pour la première fois avec son sourire de démon, son visage d'oiseau de proie et ses mains avides de se laver dans le sang. Je ne répondis pas.
Alarmé de mon silence, car dans l'ombre il ne pouvait distinguer sur mes traits l'expression de mon dégoût , il ajouta :
l'aveuglk. fSI
— Fuyez sans larder davanlagc, seigneur Tristan, avant que nul ne se doute du ujalheur qui vient de frapper votre maison.
Certes, je subissais riiallucination de mes nerfs surexcités ou d'un de ces pressentiments etrang.es qui illuminent l'àme aux heures de crise, car je lui répondis avec une rage froide :
— Fuir en laissant derrière moi l'unique témoin de ma honte et de ma vengeance ! Fuir et te laisser vivant, pour qu'après mon départ tu révèles à tout venant le secret de mon déshonneur ! Non pas, Jean le îloux !
— Que comptez -vous faire? me de-
152 L*AVEUGLIÎ
manda-t-il alors en reculant terrifié, malgré son audace.
- îl faut que l'un de nous tue l'autre, m'écriai -je.
Et, sans descendre de cheval, je saisis l'un des pistolets qui se trouvaient dans mes fontes, et je jetai l'autre au Rebouteur, en ajoutant :
— Aussi bien, je suis las de la vie!
Presque au même instant , soit trahison, soit châtiment du ciel , avant que mon pistolet fut armé , une détonation éclata et mon cheval épouvanté partit au galop, m'emportant a travers la campagne étincelante de neige.
Le misérable avait tiré sur moi à bout
L'AVtUGLi;. 155
poiiaiil. Je n'avais pas été atteint par la balle ; mais la flamme m'avait brûlé les yeux.
J étais aveugle.
J'ai, depuis, traîné ma vie commeune longue et pesante chaîne d'expiation, de désespoir, de misère; mais, eussé-je gardé ma fortune et mon nom , je n'aurais pas moins souffert, car j'avais perdu tout ce qui m'attachait à la vie. '
Le vieil aveugle s'arrêta, accablé par le navrant souvenir de ses malheurs.
Après quelques moments de silence , François Terrier lui demanda d'une voix émue :
154 l'avecgle.
— Et ne vous ètes-vous jamais informe (lu sort de votre fille, bon Tristan ?
— Certes, répondit le pauvre homme , mais quand, au bout de ma première année d'épreuves, sortant, maigre, décharné et couvert de haillons d'un hospice de la ville impériale de Trêves, j'allai rôder sur les terres de mon patrimoine, je sus que le château avait été vendu et abandonné par la baronne Ulrique ; mais nul ne put ra'apprendre ce qu'elle était devenue. Je n'élevai du reste aucune réclamation ; je ne cherchai pas à me faire reconnaître par mes anciens vassaux ; je voulais subir jusqu'au bout la condara-
LAViaGLIÎ. 155
nation que j'avais prononcée contre moimême.
— Pauvre Tristan ! murmura le jeune Bourguignon, c'est en effet une lamentable histoire que la vôtre.
— Et depuis lors, je n'ai trouvé qu'un ami, ajouta l'aveugle, qu'un compagnon, qu'un guide, mon bon cheval, mon fidèle Normand et maintenant rien.... plus
rien....
— Comment, rien? Et moi donc, répliqua François Perrier en essuyant une larme furtive au coin de l'œil. Nul n'est parfait, mais je vous aimerai à ma manière. Chacun la sienne. Et je vous feraj un serment que le bon Normand ne vous
156 l'aveugli:.
a jamais fait : si jamais voire excellent ReboiUeur me tombe sous la main, foi de Bourguignon et de bàtoniste, je lui caresserai si bien les reins qu'il sera le plus babile sorcier du monde s'il peut les raccommoder.