CHAPITRE PREMIER
Comment le prieur lyonnais prouva à François Perrier que nul n'est bon peintre dans son pays.
— Bah ! s'écria le peintre , le voyage à Rome est un vieux préjugé dont l'école moderne nous délivrera. Ce licou usé n'est bon qu'à paralyser l'inspiration. La nature est-elle moins riante à Saint-Cloud
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qu'à Tibur ? Un phoque échoué sur un glaçon bleuâtre, au pied d'un roc de Norwège, m'intéresse autant que l'Hercule Farnèse. Qu'ai-je besoin d'aller voir le disque rouge du soleil s'évanouir dans la frange de pourpre où l'horizon du ciel et de la nier Tyrrhénienne s'embrassent, comme on voit la muscade disparaître sous le gobelet du saltimbanque? En fumant mon cigare , accoudé au parapet du
Pont-Neuf, j'ai vu cent couchers du soleil que tout juré bourgeois eût insultés de
l'épi thète d'invraisemblables. A-t-on assez
ri du cheval rose que Delacroix a prêté
h l'empereur Trajan? Eh bien, hier soir,
j'ai vu un camion traîné par une jument
normande, couleur gelée de groseille, ornée d'une queue d'une entière blancheur et d'une étoile noire au front. Je parie que Delacroix lui-même n'eût pas osé signer cette jument impossible, mais parfaitement authentique.
— Et vous, Paul , demandai-je au philosophe Ferney qui écoutait le peintre Tobias dans l'attitude d'un sphynx bîasé sur les paradoxes, — regardez- vous aussi le pèlerinage de Rome comme une tradition surannée, qui a fait son temps?
— Moi, je suis de l'avis de l'historiographe du Chat Murr, répondit avec une sage lenteur Paul Ferney.
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— En effet, dit Eugène, je me souviens que dans son conte de Y Église des Jésuites, le vieux maître Etienne Birkner dit aux parents du paysagiste Berthold : — Laissez partir votre fils pour l'Italie. Dès à présent, c'est un habile artiste. Il ne manque point ici d'occasions pour étudier d'après les plus admirables originaux dans tous les genres; mais néanmoins il ne peut rester ici. La vie indépendante de l'artiste doit s'ouvrir pour lui dans la joyeuse patrie des arts. Là seulement ses études deviendront vivantes et révéleront sa propre pensée. En se bornant à copier, il ne fait plus de progrès; maintenant il fauta la plante qui pousse plus de soleil pour croî-
l'aviïugu:. i)
lie et pour porter ileurs ou fruits. Vu tic iils a réellement une âme d'artiste. Soyez donc sans inquiétude sur tout le reste.
— Bravo ! interrompit le peintre avec un sourire ironique. Notre ami parle comme une traduction de M. de la Bédollière. Mais ne savez -vous pas que Théodore Hoffmann était un songe-creux, un maniaque, un fou ou un possédé du diable ? Où a-t-il rêvé qu'on allait à Rome pour chercher une inspiration originale ? L'artiste qui va à Rome n'aspire qu'à imiter et à copier, voilà ce qui est vrai. Regardez les compositions froides, sèches, languissantes et mort-nées des premiers prix de Rome ' et vous serez con-
i 0 l'aveugla.
vaincus que la joyeuse patrie des arts ne peut engendrer que des copistes, et quels copistes encore !
— Que des copistes! murmura d'un air chagrin Eugène, mais la vocation, celte conscience de l'artiste a toujours entraîné irrésistiblement vers Rome les grands maîtres de tous les pays, lorsque le prix de Rome n'était pas encore inventé et que ce pèlerinage n'était accompli qu'à l'aide des plus durs sacrifices. Les peintres les plus originaux dont puisse s'enorgueillir la France ont défié des dangers formidables, subi les plus humiliantes misères et vaincu leurs passions tumultueuses pour faire le voyage à Rome.
l'aveugle. i i
Je sais a ce sujet une histoire propre à mieux convaincre Tobias que tous nos raisonnements.
— Conte donc ton histoire, très docte auteur de vaudevilles, dit le peintre avec umeur, et pourvu que j'y trouve un bon t de tableau pour le prochain salon, e pardonnerai ton hérésie.
Eugène Fillot haussa les épaules, éteignit son cigare et commença son récit :
François Perrier était le fils d'un riche batteur d'or de Bourgogne. Tout enfant, il jouait et gambadait au milieu des beaux ouvrages d'orfèvrerie ciselés qui étincelaient dans la maison de son père.
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Le bénitier d'argent suspendu au dessus de son berceau était surmonté d'un ange aux ailes déployées, dont les yeux d'émail lui souriaient. Le hanap d'or, dans lequel trempaient ses petites lèvres roses, était curieusement orné de petits anges joufflus qui mordaient à pleine bouche dans des grappes de raisius suspendues aux ceps entrelacés. François sonnait ses premières fanfares dans un petit clairon d'argent, et versait sur ses mains noircies l'eau qui avait reposé dans une belle aiguière de même métal, aux lianes arrondis et dont les anses représentaient des syrènes au visage merveilleux et à la queue recourbée.
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Enfin, tout ce qui l'entourait dans cet heureux et bien-aimé logis, éveillait en lui des idées et des rêves d'art. Ses premières curiosités, ses observations d'enfant, ses recherches inquiètes de jeune homme annoncèrent une rare intelligence. Il aima de bonne heure la peinture, quoique son père fit tous ses efforts pour rengager à ne pas déserter son nohïe métier d'orfèvre et à modeler des figurines solides, au lieu de tacher d'une vaine couleur le bois ou la toile. Mais François résistait au désir de son père, et s'entêtait dans sa vocation en dépit des orages domestiques qui se renouvelaient de plus en plus; le hasard fit qu'à l'époque où \i
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atteignait sa vingtième année, ses parents furent obligés d'aller à Lyon pour soutenir un procès ruineux.
Là, son père très préoccupé ne pouvait le surveiller comme à l'ordinaire, et le jeune homme redoubla d'ardeur pour la peinture. Il s'engagea à faire un tableau d'église pour la Chartreuse, et quitta sa famille sous prétexte d'aller visiter un de ses oncles qui habitait à quelques lieues de Lyon. Les moines, pour le soustraire à toute recherche, le logèrent dans une cellule du couvent. Le prieur allait chaque jour voir si le travail avançait, et il trouvait toujours le brave enfant à l'œuvre. Lorsque le tableau fut terminé, l'hon-
nêtc prieur le regarda longtemps avec une attention minutieuse ; puis, ne pouvant plus contenir sa joie, il lui remit une bourse gonflée cTécus d'or, et lui dit:
— Le salaire que je vous offre aujourd'hui au nom du couvent, mon cher François, est, à la vérité, minime et conforme à nos faibles ressourcs ; mais je veux vous donner un bon conseil qui pourra, si vous le suivez, faire resplendir votre nom glorieux et vous rendre plus riche que tous nos gros marchands.
Le cœur du jeune homme palpita de joie.
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— Quoi est donc ce précieux conseil, mon père? Oh! je vous jure de le suivre.
— J'ai observé dans votre tableau toutes les qualités qui charmeront les yenx des connaisseurs : pourtant il vous reste encore quelque chose à acquérir, et nul maître ne pourra vous enseigner ce quel • que chose.
— Comment donc faire? s'écria Perrier avec une douloureuse surprise.
— Ne vous désespérez pas, mon fils, continua le prieur, mais allez à Rome.
— A Rome ! répéta François en pas-
l'aveugle. M
sant sa main sur ses yeux comme si le zig-zag flamboyant d'un éclair l'eût trop vivement ébloui, et comme si une pensée aussi confuse qu'une vision traversait et troublait soudainement son esprit.
— Là seulement tu comprendras et tu trouveras, poursuivit le prieur. J'y ai passé quelques années dans ma jeunesse,— et il m'est resté des monuments, des tableaux, des statues et de Taspect général de la vieille capitale du monde un souvenir ineffaçable.
Deux larmes perlaient aux cils blonds du jeune Bourguignon; — Mon père!
s'écria-l-il en baisant la main du vénérai 2
fê l/AT£UGLE.
ble religieux, vous avez prononcé une parole qui m'ôte le repos. A Rome! oui, à Rome! C'est là mon but, mon désir, mon rêve unique depuis bien longtemps. Mais comment le réaliser ? Mon père est riche et pourrait facilement payer les frais du voyage. D'ailleurs , j'irais volontiers à pied, dussé-je gagner mon pain en route en peignant des enseignes d'hôtellerie; mais mon père est entiché de son métier d'orfèvre, il ne veut pas entendre parler de peinture et il m'a défendu d'aller à Rome.
— Il faut lui obéir, mon enfant, dit doucement le prieur.
— Lui obéir, répéta amèrement Fran-
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çois accablé d'un sombre découragement; c'est-à-dire rester obscur, inconnu, tourmenté d'un désir inassouvi, sentir mon esprit paralysé dans son élan, ma main impuissante à exécuter! Oh! misère.
Pourtant je sens s'agiter en moi une fiévreuse volonté qui me dit que mon père est cruel et insensé de s'opposer ainsi à mon bonheur, et de ruiner mon avenir.
— Il faut lui obéir, mon enfant.
— Pourquoi donc ? répliqua impétueusement le peintre. Croyez-vous que si je désertais son logis opulent pour une vie de privations, Dieu me condamnerait?
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Croyez-vous que si, parti contre son gré, je revenais un jour, riche et glorieux, frapper à la porte de mon père , elle ne se rouvrirait pas pour moi ? N'ai-je donc pas le droit de me débattre contre les liens honteux dont il veut me garrotter ? de me révolter contre ce médiocre et vulgaire métier dans lequel il veut m'emprisonner? Direz-vous donc, vous, digne prieur, qui m'avez éclairé et encouragé, qui avez deviné le trouble de mon âme, que j'ai tort de ne pas tendre le cou au joug comme un agneau timide et lâche? Non, vous n'oseriez pas, et si je veux fuir, vous serez mon complice, n'est-ce pas, car vous condamnez mon père dans votre pensée?
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— Il faut lui obéir, mon enfant ! répondit l'honnête prieur à l'exalté jeune homme, en lui prenant les mains avec une expression d'intérêt si compatissante que la colère fébrile de François se fondit tout à coup et s'épancha en lamies abondantes.
Ces simples paroles, dites avec tant de calme et de douceur, l'avaient réveillé de son égarement momentané et le touchaient bien plus que des raisonnements emphatiques et prolixes.
— J'obéirai, révérend prieur, dit-il enli 11 d'une voix étouffée.
— Bien, mon fils, reprit le bon moine.
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Dieu ne protège pas ceux que poursuit la malédiction paternelle , et qui sait s'il ne vous récompensera pas de votre honnête obéissance par quelque signe de sa miséricorde. Espérez en lui et tout ira mieux que vous ne pensez. J'ai comme un pressentiment que vous verrez Rome un jour, et peut-être ce jour n'est-il pas éloigné. Tout réussit à celui qui sait vaincre sa passion. Adieu, mon cher enfant, et tenez votre parole.
— Ainsi , ce tableau que je laisse dans votre couvent est une œuvre imparfaite et incomplète, révérend prieur? demanda timidement le jeune Bourguignon.
Le vieux prieur sourit : - Est-ce là ce
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qui t'inquiète, mon fils? ce trouble est d'un bon augure et prouve que tu es un véritable artiste. Regarde donc attentivement ton tableau comme tu regarderais celui d'un étranger. Certes, le saint Bruno est admirablement réussi et il ressemble à quelqu'un de notre connaissance que tu.
as singulièrement flatté; mais enfin cette pose de pénitent, cette résignation humble et sincère, cette joie de l'espérance dans la bonté divine, tu as pu en rencontrer les traits épars dans notre Chartreuse. Pour la Vieme , mon cher fils , la (rouves-tu réellement rayonnante de la lumière divine? N'est-ce pas là une beauté terrestre qu'on habillerait volontiers de velours et
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de soie, sur îes cheveux de laquelle on cherche une guirlande de roses ou de perles , et qui semble disposée à monter sur son balcon pour écouler les fredons des guitares que les 'donneurs de sérénades accordent dans la rue? Ah! n'as-tu donc pas vu la Vierge de Raphaël dans la galerie de Dresde ! Comme son regard annonce la puissance suprême de la mère de Dieu ! Comme ses yeux , merveilleux diamants enchâssés dans une ombre profonde, font sourdre dans la poitrine de celui qui la regarde une soif \ague de l'éternité ! Il semble que de ses chastes lèvres entrouvertes s'exhale un souffle mélodieux qui embaume et guérit les
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plaies du cœur. Involontairement on se sent poussé à s'agenouiller devant elle. Oh! celle-là est bien réellement la reine du ciel et non une jolie danseuse de sarabandes.
En parlant ainsi, le bon prieur, entraîné lui-môme par l'enthousiasme, ne s'apercevait pas que François Perrier l'écoutait absorbé dans une extase inouïe.
— Oh ! dit enfin le jeune homme , j'ai bien envie de crever cette méchante toile. Je suis honteux d'avoir manqué de foi et de dévotion en créant cette Vierge qui n'a rien de divin ; mes yeux se dessillent et je vois que toutes les parties de mes per-
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sonnages sont bien liées exte'ri eu rement comme proportions, mais qu'il leur manque celte harmonie intérieure qui seule peut leur donner une âme !
— Va, mon enfant, répliqua le prieur, et sois ferme dans ta résolution. Tu comprends déjà ce qui te manque pour devenir un peintre excellent. C'est un grand pas de fait; mais n'oublie pas surtout que le fils doit obéir à son père.
François Perrier s'abandonna aux plus douloureuses réflexions après avoir quitté la Chartreuse et résolut de faire une dernière tentative auprès de son père avant de renoncer pourjjamais au voyage à Rome.
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Mais lorsqu'il arriva à la nuit devant la porte de la maison où le digne batteur d'or était logé à Lyon , il se sentit assaillir d'une sourde inquiétude.
La rue était noire, déserte, boueuse. Le vent faisait claquer les enseignes d'étain et trembler les auvents. Pas une lueur ne filtrait a travers les fentes des portes, ou n'illuminait les fenêtres. Dans un coin gisait sur un tas de paille un chien moribond qui essayait de se soulever et qui n'avait plus la force d'aboyer. Le cœur serré, François fit résonnerie heurtoir, d'abord à petits coups , puis à grands tours de bras quand le silence seul lui eût répondu. Le chien gémissait toujours. Enfin une vieille
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voisine, éveillée par le tapage, mit le nez à la fenêtre et menaça du guet le faiseur de sabbat.
— 11 n'y a que les voleurs qui veillent à cette heure-ci, ajouta-t-clle. Et si vous venez pour piller cette maison, méchant garnement, vous vous userez les pouces aux murs, car meubles et gens, tout est parti.
— Allons, calmez-vous, mabonne dame, repartit François d'une voix altérée et le cœur comprimé par l'angoisse, je ne suis ni un tire-laine ni un coupe-bourses, mais bien un honnête garçon , le fils de maître Perrier, le batteur d'or, qui logeait céans.
La vieille poussa un grand cri qui retentit dans la poitrine de François et fit tressaillir tous ses membres; ses jambes s'affaissèrent sous lui.
— Pauvre garçon, le fils de maître Perrier! est-il possible! mais vous ne savez donc pas le malheur ?
— Quel malheur? êtes-vous folle, parlez donc vite! parlez! s'écria le jeune homme stupéfait.
Le petit chien parvint h pousser un gémissement plaintif, tandis que la vieille voisine criait à François : — Attendez ! je vais vous chercher une lettre que maître Perrier a laissée pour vous.
$» l'aveugle.
— Mon Dieu ! dit François en s'approchant du tas de paille, mais c'est Garguille, le petit chien favori de ma mère.
— Oui, reprit la voisine en sortant de son logis une lampe de fer à la main , la pauvre bête est revenue mourir à la porte de sa maîtresse. Ces animaux-là, c'est si attaché aux gens! c'est plus sensible que bien des chrétiens!
— Que voulez-vous dire, bonne femme?
bégaya François ému d'une incompréhensible frayeur et le visage blême comme la mort.
■ — Lisez, mon voisin, dit la vieille en se reculant un peu effrayée après lui avoir
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tendu la lettre de son père, — car pour moi je n'aurais jamais le cœur de vous conter une si triste histoire. Pourtant je l'ai vu mourir , la pauvre chère âme !
— Qui donc avez-vous vu mourir, sempiternelle bavarde? s'écria François d'une voix tonnante et en s'avançant vers elle avec une sorte d'égarement.
— Lisez! lisez! répéta la vieille en se reculant toujours. François saisit le papier et lut ces mots :
« Ingrat enfant, j'ai perdu mon procès et ta mère en est morte de chagrin, morte sans te voir , morte en t'appelant et en priant Dieu pour l'absent. Les deux tiers
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de ma fortune si laborieusement amassée, sont anéantis. Je compte sur toi pour m'aider à réparer cette perte terrible. Rejoins-moi bientôt à Mâcon.
» Ton père qui te pardonne. >
La lettre s'échappa des mains tremblantes du malheureux fils, et il tomba contre le mur, foudroyé par cet effroyable événement. Le chien gémit sourdement, et reconnaissant le fils de sa maîtresse , il se mil à lécher ses mains raides et glacées.
CHAPITttE DEUXIÈME.
D'un holocauste presp'aussi difficile rt accomplir que le sacrifice d'Abraham.
Deux jours après, le pauvre François entrait à Mâcon, et s'arrêtait en frissonnantdevantlaboutiquede son père, qui, debout sur le seuil, les yeux rouges, les joues creuses, le teint blafard comme une lune
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mouillée parles nuages d'automne, l'avait regardé venir sans prononcer une parole. Que pouvaient se dire ces deux hommes, éprouvés par une de ces douleurs corrosives pour lesquelles il n'est point d'autre baume que les larmes? Par un effort surhumain, ils se cachèrent l'un à l'autre leurs pleurs, ils craignirent de profaner leur souffrance par de banales consolations, ils redoutèrent réciproquement d'entendre le son de leurs voix auxquelles ne pouvait plus répondre la voix aimée. Ils s'embrassèrent et gardèrent un morne silence, évitant même de se regarder. Telle fut la première entrevue du père et du fds. ;
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Le lendemain dès l'aube, — car il n'avait point dormi, — François descendait de sa chambre d'un pas aussi lourd qu'un vieux menacé de paralysie, lorsqu'il rencontra son père sur l'escalier.
— Où vas-tu, mon garçon? demanda le batteur d'or.
— A l'atelier, mon père, car je suis venu à Mâcon pour vous aider à la besogne et vous prouver que je ne suis pas un fainéant, bon seulement à manger le bien que vous gagnez de vos mains.
— Tu es un brave ûls, François, reprit maître Perrier, mais ta bonne volonté me suffit. Ne descends pas à l'atelier ; c'est
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inutile, puisque je veux t'envoyer à Rome pour y oublier ton chagrin, si c'est possible.
— À Rome ! répéta le peintre en s'effaçant le long du mur pour laisser passer son père, car celui-ci montait sans s'arrêter au grenier blanchi à la chaux qui servait à la fois de chambre et d'atelier de peinture à son fils. Que signifie celte cruelle plaisanterie ?
— Viens ça, dit le batteur d'or en entrant dans le grenier, et en jetant un regard attristé, mais calme, sur les toiles appendues grossièrement aux murs à l'aide de clous, sur les palettes, les vessies
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de couleurs ou les boîtes d'essences qui encombraient les bahuts de chêne noirci, puis sur un lourd chevalet qui supportait un grand tableau.
Cette toile inachevée représentait Marthe et Madeleine lavant les pieds de Notre Seigneur Jésus-Christ. Marthe seule était terminée et offrait une ressemblance merveilleuse et touchante avec dame Etiennelte, la mère de François.
Maître Perrier détourna vivement les yeux de cette chère image et saisit le bras de son fils.
— Je ne plaisante pas, garçon, lui ditil, le prieur m'a éclairé h temps. Tu ne
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dois pas végéter au fond d'une boutique comme un misérable orfèvre. Tu peux devenir un peintre célèbre ainsi que le flamand Rubens, mais il faut que tu voies l'Italie.
Un instant François éprouva une sorte de vertige et d'éblouissement, il ferma les yeux, et il crut planer comme un aigle dans un ciel d'azur infini et découvrir toute la péninsule qui se déroulait avec des replis de serpent sous son vol insensé. Les temples païens, les basiliques chrétiennes; les villes mortes ou ensevelies dans les entrailles de la terre surgissaient à ses yeux avec leurs cortèges de statues innombrables , avec leurs bas-
reliefs et leurs fresques doués d'une vie surnaturelle, avec leurs galeries de tableaux signés des premiers maîtres.
Mais le frisson passa plus rapide que l'éclair sur la face de l'artiste et il revint aussitôt à lui.
— A quoi pensez-vous, mon père ? s'écria-t-il amèrement. Etes-vous donc déjà las de me voir dans votre maison ? Avezvous hâte de m'en chasser comme un maudit et de m'exiler au loin ?
— François ! répondit le vieillard ému, tu sais bien que désormais ma joie est en toi et que ta dernière absence m'avait mis la mort dans lame!
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— Eh bien ! alors, pourquoi parler de m'envoyer en Italie! reprit le peintre d'une voix altérée.
— Parce que ton avenir est là-bas , parce qu'ici tu ne feras qu'une chétive besogne; parce que le digne prieur a vu plus clair que moi dans ton esprit, et que te garder à la maison, c'est perdre ta gloire future.
— Le prieur a eu tort de vous mettre en tête ces billevesées, interrompit François, d'un air soucieux. 11 se trompe. Je puis devenir un bon ouvrier et je ne ferai jamais qu'un méchant peintre de village. Mais d'ailleurs, ajouta-t-il avec une
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sorte d'emportement et comme s'il voulait s'étourdir lui-même, — qui donc travaillerait pour vous, si je vous quittais? Brisé par le chagrin, seul, abandonné, pouvez-vous à votre âge recommencer votre fortune? Ne seriez-vous pas trompé par des mercenaires ? Je suis jeune, robuste, adroit. C'est mon devoir d'aider votre vieillesse. Et que dirait ma mère dans le ciel, si elle me voyait vous délaisser, car elle a ses yeux ouverts sur moi, j'en suis sûr? Et avec qui donc causeriez-vous de la chère morte, les soirs d'hiver sous le manteau de la cheminée , les soirs d'été sous la tonnelle de vigne et de chèvrefeuille? Oh! non, mon père,
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vous n'avez pas songé à tout cela. Souifrirai-je donc que vous rougissiez devant ces gros marchands, vos compères, parce que vous avez perdu un procès. Je veux que vous deveniez riche. Vous comptiez sur moi avant ce jour de malheur , tout en me gourmand ant d'être mal appliqué au travail. Eh bien! vous verrez que j'ai su profiter de vos leçons et que j'ai chassé comme une vaine fumée ces visions de gloire auxquelles se complaisait mon orgueil.
Le batteur d'or tremblait de joie en entendant ces généreuses paroles. — Oh!
mon cher enfant, balbutia-l-il, pourquoi t'humilier ainsi ? Je sais ce que tu vaux
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et j'iii foi dans ce que m'a écrit le prieur. Pourquoi donc sacrifier la force, la jeunesse, toute ta vie à un vieillard faible et débile? m
— Mais il ne s'agit point de sacrifice, repartit brusquement François. Vous m'avez aimé, vous m'avez élevé à travailler comme vous, vous avez espéré en moi.
J'acquitte cetle dette d'affection, de labeur et d'espérance, voilà tout. Et comment me séparerai-je sans regret et sans déchirement de cette maison où l'âme de ma mère me semble encore errer, visible à mes yeux seuls, où je crois la retrouver en voyant à la même place son rouet et sa quenouille, ses aiguilles, son livre,
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d'heures, où je puis baiser le chapelet qui a touché son cou et que ses mains ont serré jusqu'au dernier souffle? Oh!
ma vie est renfermée dans* ces vieux murs, car l'ange de mon bénitier d'enfant m'y sourit toujours et je crois qu'il n'est pas ici un meuble qui ne me connaisse et qui ne m'aime.
Maître Perrier pleurait d'attendrissement.
— Dis-tu vrai, François? renonces >tu réellement sans regret et sans arrièrepensée à la peinture? demanda-t-il enfin en fixant sur lui un regard pénétrant.
— J'y renonce ! répondit l'artiste avec fermeté.
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— Tu ne crois plus à ton talent, n'estce pas? et le voyage à Rome ne te paraît plus qu'une chimérique et inutile folie ?
— Oui, mon père, dit encore François avec effort.
Le batteur d'or s'avança vers le grand tableau et le contemplant avec une naïve admiration, il étouffa un soupir et murmura :
— C'est dommage , je ne suis pas un grand connaisseur, mais j'aurais juré que cette toile annonçait un talent de maître.
Le jeune homme ne sourcilla pas.
— Mais garder toutes ces ébauches,
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poursuivit le père, ce serait s'exposera la tentation de succomber au péché de peinture. Mieux vaut en faire bravement un holocauste.
François tressaillit, et le vieillard surprit cet imperceptible tressaillement; mais il feignit de ne pas s'en apercevoir.
— Que dirais-tu, mon fds, si je brûlais ce tableau auquel tu as sans doute longtemps travaillé?...
— Trois mois seulement, répondit le jeune peintre d'un ton froid; brûlez-le et je n'en regretterai pas un coup de pinceau.
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— Oh! lu me trompes ou peul-èlio t abuses-tu toi-même. Ton cœur doit s'émouvoir pour cette œuvre de ton inspiration. Ne sais-je pas quelle douleur ferait saigner mon cœur si je voyais briser ces belles lampes, ces vases précieux, ces aiguières au col élancé, ces coupes, ces trépieds, ces manches de poignards, ces croix d'église si curieusement ouvragées qui sont l'ornement de ma boutique?
— Brûlez ce tableau, vous dis-je, répliqua opiniâtrement François.
--- Ne mens pas à ton père! ne me trompe
pas ! tu as envie d'aller à Rome? tu iras !
qu'un seul mol franc et sincère sorte de la i 4
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bouche ! ne t'entête pas à vouloir ton malheur !
— Brûlez donc ce tableau ! s'écria le peintre agité d'une impatience couvulsive, comme s'il avait hâte d'en finir avec un supplice qu'il sentait au-dessus de ses forces.
— Tu le veux? ditlentementle vieillard.
Et prenant une chandelle de résine qui
se mourait dans une torchère en cuivre accrochée au mur, il en aviva la flamme en la secouant; puis il l'approcha du tableau dont les détails éclairés par cette lueur vive et soudaine parurent empreints d'un relief plus énergique et plus puissant.
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A cet aspect des larmes jaillirent des yeux du jeune homme et un sanglot étouffé lui échappa.
— Tu t'es trahi, garçon, dit joyeusement maître Perrier. Ton cœur d'artiste a parlé. Le nieras-tu encore?
Et il replaça le flambeau dans la torchère. François garda tout d'abord un douloureux silence; mais bientôt honteux de n'avoir pas su réprimer son émotion, il se redressa fièrement et voulant s'abuser lui-même, se fermer toute arrière-pensée, rouvrir violemment sa plaie, il saisit la torche et la mit dans la main du batteur d'or, en disant avec un éclat de rire forcé :
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- Vos doigts sont-ils trop débiles, mon père, pour tenir ce flambeau pendant deux minutes et mettre le feu à ce méchant barbouillage?
Maître Perrier vaincu par cette résistance et en éprouvant au fond du cœur une secrète joie, car il allait conquérir son fils par cette rupture suprême du peintre avec son art, appliqua la chandelle de résine à la toile condamnée, sans regarder ni le tableau ni François.
Ce dernier tenait les yeux obstinément baissés; ses dents serrées s'entrechoquaient et mordaient ses lèvres jusqu'au sang. Il se tordait les mains avec une rage sourde.
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Mais quand la toile couverte de couleur commença à pétiller sous la flamme, son visage se contracta affreusement, ie vertige traversa son cerveau, ses yeux injectés de sang se fixèrent sur maître Perrier avec une expression farouche.
Par un mouvement involontaire et désespéré, il s'élança d'un bond vers le vieux batteur d'or, il lui arracha la torche des mains avec violence et le repoussa rudement loin du tableau en s'écriant, les lèvres tremblantes : — Ne touchez pas à cette toile, mon père! ce serait une chose impie !
Puis, renversant la torche avec un geste d'horreur, car il l'avait presque le-
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vée sur le vieillard d'un air de menace, il réteignit sous son pied, et resta ensuite immobile, muet, comme égaré, frémissant de confusion et de honte devant son père irrité.
— Mauvais enfant, dit enfin celui-ci lorsque là première impression de stupeur fut passée, tu vois bien que tu avais trop présumé de ta force et de ta volonté.
François s'agenouilla: — pardonnez-moi un moment de folie, au nom de mon affection pour vous, au nom de Jésus dont l'image est retracée dans ce tableau! si j'ai saisi votre bras, mon père, c'est que j'ai voulu vous demander grâce pour le portrait de ma mère ! il m'a semblé voir
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s'agiter ses lèvres immobiles et ses mains se joindre sur la toile inanimée pour nous supplier!
— C'est peut-être un avertissement du ciel ! reprit maître IYti 1er après un moment de réflexion.
— Non! c'est un piège et une embûche de Satan! dit François, puisque cette hallucination infernale m'a entraîné à menacer mon père, m'a inspiré un mouvement de haine et de rage fébrile contre lui , m'a fait oublier ma résolution comme si j'étais un enfant capricieux et léger; mon tableau sera brûlé ëé soir, mais c'est moi qui le brûlerai avec toutes les ébauches qui encombrent ma cham-
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bie. Je ne conserverai que cette figure clans laquellej'ai reproduit avec amour les traits de ma mère. Descendons à l'atelier, mon père, car les ouvriers doivent être déjà à la besogne.
Maître Perrier et son fils quittèrent aussitôt la chambre blanchie à la chaux, mais ils n'étaient pas depuis une demi-heure à l'atelier, que les passants se groupaient dans la rue devant le logis du batteur d'or en poussant de grands cris d'alarme.
Une fumée noire et suffocante, étoilée de flammèches rouges et dardant ça et là des langues de feu onduleuses enveloppait les combles de la maison et menaçait de l'engloutir tout entière.
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Le feu avait pris clans la chambre de François. Quelques étincelles de résine enflammée avaient brûlé sur le plancher et voltigé au hasard ; puis trouvant un aliment dans les vessies de couleur et les boîtes d'essence, elles avaient couru comme des serpents le long des boiseries, des murs et des solives. Les toiles d'ébauches s'étaient tordues en sifflant et avaient augmenté l'activité dévorante du feu. Les bahuts de chêne s'étaient fendus en éclats. La chambre était devenue un brasier.
Lorsque le batteur d'or et ses ouvriers s'apercevant du danger se mirent à l'œuvre pour le combattre, il n'était plus temps. Les efforts héroïques de François
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échouèrent à la peine. Tout ce que Ton put faire, ce fut d'isoler le foyer de l'incendie des maisons voisines.
Une foule empressée, mais désagréablement mêlée de filous et de batteurs d'estrades, s'était précipitée dans la maison de Perrier sous prétexte de lui venir en aide et de mettre en sûreté les riches joyaux de son art. Malheureusement ces objets précieux furent conservés et cachés en lieu si secret que le pauvre orfèvre ne put jamais les retrouver.
Sa ruine complète fut ainsi consommée. Il se trouva trop heureux que maître Abraham, son envieux voisin, lui offrit de le prendre à gages pour montrer à
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ses Ois les secrets du beau métier auquel il devait un si grand renom dans toute la Bourgogne.
— Tu vois bien, François, dit alors le pauvre père au jeune peintre, que le prieur avait su deviner le doigt de Dieu dans ta destinée. Va donc à Rome ! là, seulement, tu pourras travailler utilement, de façon à me dégager de ce pénible servage auquel je me suis résigné chez mon ancien ennemi Abraham.
— Je ne résisterai plus à votre volonté, mon père, car elle me paraît sacrée.
— Eh bien, s'il en est ainsi, dit le brave homme en glissant timidement dans la main de son fils une pièce d'or ,
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— prends donc mon dernier écu dont je n'ai que faire puisque maître Abraham s'est chargé de me nourrir.
Et voyant l'hésitation douloureuse empreinte sur la figure de François :
— Avec cet argent, ajouta-t-il, tâche d'arriver à la forteresse de P***, dont ton oncle est gouverneur. C'est un vieillard maussade, bourru et quinteux. Il a maudit et renié sa sœur pour s'être mésailliée en m'épousant, mais peut-être aura-t-il pitié de ta jeunesse et sera-t-il flatté de la bonne mine. Quoiqu'il fasse ou qu'il dise, tu es son neveu devant Dieu et devant les hommes. Peut-être consentira- 1il à t'équiper! peut-être liendra-t-il à
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honneur que le fils de sa sœur poursuive son voyage à Home comme un gentil cavalier et non comme un misérable va-
gabond.
En finissant ces recommandations le batteur d'or ne put retenir ses larmes et la voix de maître Abraham qui l'appelait au travail put seule le séparer de son fils qu'il tenait étroitement embrassé.