‹ Le chasseur d'hommes (volume 3)Chapitre 10 sur 10 · CHAPITRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIXIÈME

Pourquoi le baron Tristan prit à son service uu homme qui n'était pas sorcier.

Depuis quelque temps la colère du ciel avait frappé nos montagnes et nos plaines. Une sécheresse extraordinaire avait brûlé les épis et crevassé la terre aride.

Tout brin d'herbe verte séchait et jaunissait. Une mortalité effrayante vidait les étables. Les bestiaux mouraient par troupeaux comme s'ils avaient bu des poisons invisibles. Des ouragans de grêle voilaient par instant le soleil incandescent et hachaient ce que la chaleur avait épargné. Un désordre inexplicable troublait les éléments. Le peuple s'agitait dans une inquiétude menaçante, les moines parlaient de la fin du inonde comme d'une catastrophe prochaine et véritable, et la famine allongeait déjà plus d'un visage amaigri.

Notre évêque venait d'ordonner une

LAVKUCLIÎ. 201

neuvaine pour implorer la cessation de eclle sécheresse désastreuse, et j'avais voulu inaugurer cette neuvaine d'une Jaçon solennelle tu me rendant à 1 église du village, éparpillé au pied du château, avec ma iémnie et tous mes serviteurs.

La vieille Madeleine tenait dans ses bras ma petite Christine.

La cérémonie venait de commencer, lorsqu'elle fut interrompue par de grands cris qui s'élevaient de l'extérieur et nous vîmes tout à coup un homme de haute taille, maigre, aux cheveux et à la barbe rouges, entrer ou plutôt bondir dans le sanctuaire comme un cerf traqué pari les

&0| l'aveugle.

chasseurs, se traîner en chancelant au milieu d'une haie de fidèles épouvantés, et venir tomber éperdu à nos pieds, en criant : — Asile ! asile! asile !

Au même instant une mente de paysans accourut sur ses talons en remplissant l'église d'un tonnerre de malédictions et de clameurs furieuses. Les uns levaient en l'air leurs bâtons, d'autres leurs faulx de moissonneurs; les plus rapprochés frôlaient ses cheveux de la pointe de leurs couteaux luisants.

I lrique, effrayée et surprise, étendit sa main sur la tète du misérable, comme

l'avkuglf. 2î)"i

un bouclier, et celle sauve garde le préserva d'un coup mortel. Les yeux ardents des paysans fixés sur cet boni nie semblaient aspirer sa vie ; il osait à peine remuer sur la dalle, il se courbait, il se rapetissait, il eût voulu creuser la pierre avec ses ongles pour s'ouvrir un chemin, et enfin il resta immobile comme le cloporte qui sent le pied levé sur lui pour l'écraser.

Du regard j'interrogeai les vassaux. De tous les groupes jaillit le même cri : — C'est un sorcier! c'est un jeteur de sorts !

Le malheureux se mit à trembler de

294 l'aveugle.

tout son corps et une sueur abondante ruissella sur son visage. II osa me regarder pour savoir si j'allais l'abandonner ou si j'avais la volonté et la puissance de le sauver. Puis, avec cet instinct de la conservation, qui délie les esprits les plus grossiers, il rampa jusqu'aux pieds d'Ulrique et saisissant le bas de sa robe d'une main tremblante, la baisa avec l'humilité d'un chien qui lèche la main de son maître.

Mais mal lui en prit , car aussitôt Conrad qui poussait jusqu'à l'adoration son respect pour la châtelaine, qui la veillait comme un chien fidèle, repoussa violemment ie fugitif du pommeau de son épée

l'avkiv.i.i-:. 295

et lui cria : — Kibaud, oses-tu bien toucher à notre dame et maîtresse? tu mériterais d'être fouetté par nos valets de chenil.

As-tu quelquefois vu, mou fils, un serpent aplati sous l'herbe, que cherche et que pique le bâton d'un berger? Tas-tu vu se dérouler et se redresser sur sa queue en dardant sur son adversaire une tête aux yeux sanglants, armée d'une langue venimeuse? Eh bien, le serpent n'est pas plus agile et plus terrible que ne le parut notre sorcier en bondissant sous l'outrage. Je crus qu'il allait mordre la croix de lYpée de Conrad ou la lui arracher pour se venger. Un éclair de haine jaillit

290 l.AVFUGLE.

de ses yeux verdàtres connue ceux d'un chat. Puis loule cette tempête s'affaissa dans une défaillance nouvelle et il s'agenouilla devant moi en demandant humblement: — - Justice, mon bon seigneur, justice!

~ Justice! C'est ce que nous demandons tous, répliqua le page d'un air insultant.

— Arrière, Conrad, dis-je à ce dernier d'une voix sévère. Et me tournant vers les paysans: — Quel crime a donc commis cet homme? ajoutai-je.

— Il a jeté du poison dans les fontaines, crièrent une douzaine de voix.

Le suppliant laissa errer un sourire dé-

LAVK((ilJ. 205

daigncux sur ses lèvres pâles. Une clameur terrible s'éleva dans les groupes.

— A mort l'empoisonneur! à mort le sorcier! à mort! Et les paysans l'entouraient de si près que leurs souilles lui brillaient le visage, et comme une brise ardente soulevaient ses cheveux roux.

— Peux-tu le défendre contre celte accusation ? demandai -je au misérable que je voyais greloler, accroupi contre mes genoux, comme s'il eût été transporté soudainement dans les steppes neigeuses de la Sibérie.

— Seigneur, mon doux et clément seigneur, bégaya-t-il, qu'on m'apporte de l'eau de toutes les fontaines du pays

&Q8 l'aveugle.

et j'adjure le Dieu vivant que j'en boirai avec joie, car je meurs de soif et de chaleur.

Les paysans restèrent abasourdis à cette proposition aussi surprenante pour eux que logique pour moi. Je profitai de leur étonnement pour ordonner au fils de Madeleine d'aller remplir une gourde d'eau fraîche à la fontaine du village.

La gourde passa de main en main avec une rapidité incroyable comme s'il se fut agi d'un seau destiné à combattre l'incendie, — et revint bientôt pleine h déborder.

Conrad, sur un signe de moi, s'avança vers le prétendu sorcier et porta la gourde

l'avkugle. 200

à ses lèvres non snns une visible répugnance. 11 s'attendait sans doute à voir des (lamines jaillir de la bouche de l'impie et le consumer, mais il éprouva le plus complet désappointement.

Le fugitif vida la gourde avec avidité ; puis son visage reprit une expression calme et narquoise qui, dans la circonstance, pouvait passer pour une bravade muette. — Si cette eau est empoisonnée, ne pus-je m'empecher de dire en souriant, car je ne partageais pas les brutales superstitions de cette plèbe, — elle donne au moins au chrétien qui en a bu le temps de recommander son âme à Dieu.

500 l'avkuglk.

Les vassaux n'osèrent rien répliquer à leur maître ; mais sans doute ma réflexion leur parut entachée de sacrilège et Conrad s'empressa de dire :

— En supposant que ce ribaud ne soit pas un empoisonneur, et qui oserait en jurer ! je le délie de me prouver qu'il n'est pas sorcier.

— La preuve est pourtant facile, reparût hardiment le malheureux. Faitesmoi seulement passage jusqu'à l'autel et vous verrez !

Je jetai un regard impérieux aux paysans; leurs rangs s'ouvrirent et ils formèrent deux haies entre lesquelles le sorcier se traîna sur ses genoux jusqu'aux

l'aviIucm?. r»0!

marches de l'estrade. Là il se releva, montaà l'autel et et reignantdans ses grands bras maigres le haut crucifix d'argent, don de mes ancêtres, il s'écria : — Venez ici, mes frères, venez donc, fidèles serviteurs, m'arracher à ce divin sauveur! Si je suis un sorcier, si le démon rugit en moi, je n'invoquerais pas la protection de notre seigneur Jésus -Christ, car cette croix tomberait sur moi et m'écraserait pour me punir de mon sacrilège !

Puis il imprima ses lèvres sur les pieds cloués du Christ et ajouta : — Est-ce un impie qui oserait baiser ces plaies cèles-

502 l'aveugle.

les? Non, car elles sécheraient sa langue comme un fer rouge.

Je n'étais pas très édifié, à vrai dire, de cette scène, qui me semblait bien jouée, mais assez peu naturelle, car le visage du faux sorcier ne portait pas l'empreinte d'une conviction religieuse très sincère. Quant aux paysans, la plupart furent ébranlés par la solennité de cette invocation religieuse. Cependant queiques-uns qui avaient fait la guerre et couru le jnonde paraissaient moins disposés à lâcher leur proie.

— Quel est ton nom, ton pays, ton métier? demandai-je alors au fugitif pour brusquer le dénoûment en sa faveur.

l'aveugle. r»0"

— Je suis un enfant de la grand'villc, messire baron, s'écria le drôle , j'ai nom Jeanle-Rebouteur; je suis le plus habile guérisseur de bestiaux du monde et le plus adroit redresseur de bras et de jambes cassés; je fais marcher les culs-dejatle, voir les aveugles et entendre les sourds, tout cela avec la permission de messeigneurs les évêques et la bénédiction de notre saint Père le Pape.

La joviale impudence du ribaud me parut plaisante et me convainquit mieux que tous les serments de son innocence. Son crime était sans doute de n'avoir pu empêcher la mort d'une vache atteinte de l'épidémie régnante et d'avoir attiré

504 l'ave UGLK.

les soupçons, comme étranger, en traversant ce pays'désolé par tant de maux,

Je voyais que ma chère Ulrique était péniblement affectée de cet incident singulier , et me tournant vers l'autel : —

— Que nul ne touche à cet homme, dis-je sévèrement, et j'ajoutai en m'adressant à lui : — Tu peux maintenant partir sans crainte et monter au château, où tu trouveras le pain et le sel.

Mais le pauvre diable ne bougea pas; il jeta des regards louches autour de lui; quelques paysans avaient déjà disparu de l'église et il était présumable qu'une fois éloigné de notre présence, le faux sorcier aurait encore à compter avec les cou-

L'Aviiur.LH. 7>n;;

teaux, les faulx et les poings de nos grossiers vassaux.

Conrad le regardait avec un sourire méprisant, comme s'il l'accusait de lâcheté dans le fond de son âme.

— Marche devant le rehouteur, dis-je au fds de Madeleine, et montre-lui le chemin.

Le page tressaillit : — Quitter ma mattresse pour garder ce misérable, grommela-t-il entre ses dents.

Le suppliant se pencha vers moi : —

Vous me confiez à ce garçon de mauvaise

volonté, seigneur, dit-il à voix basse;

mais pourra-l-il à lui seul et voudra-t-ii ï 20

r>0(> I.'AVIÎCf.LK.

me défendre ? 11 suiïii d'un coup de faulx ou de pierre pour m'abaltre, songez-y !

Je haussai les épaules.

— Peut être Conrad serait-il en effet impuissant à vous sauver, répond is-je; mais un enfant sera sans doute un protecteur plus sûr et plus loyal.

En même temps je pris ma petite fille des bras de Madeleine et je la tendis au rebouteur qui s'arma avec un transport de joie de ce gage précieux de salut.

Ulrique poussa un cri désespéré quand elle vit l'enfant se débattre en pleurant dans les mains de cet homme, et me demanda d'une voix altérée : — Es-tu fou,

l/AVKUGf.K. 307

Trislan? Risquer la vie de ta fille pour sauver cet insolent ribaud !

— Ce ribaud est mon hôte à cette heure, madame. Gardez l'enfant, hardi compagnon; ce sera pour vous un plus solide bouclier que le crucifix même.

Ulrique se tut, mais son regard effaré ne quittait pas sa petite fille dont les joues roses avait blêmi, comme la fleur surprise par une gelée d'avril, et je sentis tressaillir sa main brûlante dans la mienne. Les paysans avaient assisté à cette scène avec une sorte de consternation farouche et stupide, mais ils étaient restés silencieux.

Le terrible sorcier descendit alors les marches de l'autel la tête haute, traversa

l'église el disparut, suivi de Conrad, au ipiiieu des sourdes menaces de la foule sans que nul osât traduire sa colère en violences, par respect pour cet enfant dont la mère était l'auge gardien des pauvres gens.

Dieu exauça les vœux et les prières de la neuvaine. Des pluies abondantes mouillèrent nos plaines et rafraîchirent l'atmosphère. Les paysans attribuèrent ce résultat à ce qu'ils appelaient la conversion du sorcier.

çfe pris ce dernier à mon semée, parce que son intelligence et son dédain des superstitions vulgaires m'avaient plu ; et puis Conrad était devenu si complètement ie

serviteur intime et familier de nia fenimc, que je crus avoir besoin d'un homme allai lu' par un détournent absolu à mou service. J'aimais Jean le rebouleur parce que je l'avais sauvé et que sa reconnaissance m'était due.

A partir de ce jour notre bonheur se voila d'une ombre bien légère, qui s'épaissit de plus en plus. Ulrique ne put cacher une aversion instinctive pour mon protégé, aversion que j'attribuai à la malveillance de Conrad. A tout propos des rixes violentes divisaient les deux favoris et troublaient jusqu'au scandale la tranquillité et l'ordre intérieur du château. Je donnais presque toujours tort au bouil-

5(0 l'aveugle.

lant fils de Madeleine, mais il mêlait difficile de refuser sa grâce aux prières d'ULrique. Ces luttes puériles aigrissaient peu à peu les heures de loisir où nous avions la douce habitude, ma bien-aimée et moi, de nous réjouir de la félicité que Dieu nous avait faite...

Cependant un jour vint où je crus devoir ne pas jouer le bonheur et le repos de ma vie en faveur d'un inconnu qui ne méritait peut-être pas toute la confiance que je lui prodiguais.

Je t'ai dit combien Ulrique était bonne et douce envers les plus humbles. Elle servait Dieu en secourant les affligés et les souffrants beaucoup mieux que la

l'avuugle. 511

nonne priant 80ns le ciliée dans une cellule. Orunjour d'hiver, comme la bise du nord

mollissait et que je craignais la fonte prochaine des neiges, je voulus chasser les loups qui faisaient grand ravage dans le pays. Je partis avec Conrad, qui connaissait à merveille les sentiers et les traces, mais qui m'accompagnait à regret parce que sa vieille mère était gravement malade et je laissai Jean-le-Roux au château pour éviter toute rixe.

Ma chasse ne fut pas heureuse; les loups mirent la meute sur les dents; nous les voyions courir par bandes devant nous, disparaître, quand nous approchions, dans des terriers invisibles et peu après hurler

r>12 l'avkuglk.

lamentablement -à la croupe de nos chevaux. Conrad tressaillait et se signait en entendant ces abois sinistres, et il disait à voix basse : — C'est signe de mort! maître, retournons au château ! — Je haussais les épaules, je le traitais de poltron, et je m'entêtais à poursuivre les hôtes maudites. Je remarquai bientôt un vieux loup qui semblait me narguer; dès qu'il avait obtenu une avance médiocre, il s'asseyait sur sa queue, me regardait avec ses yeux jaunes tachetés de sang et me montrait dos dents qui riaient de ma chasse impuissante. Quand je croyais l'atteindre, il franchissait d'un bond énorme quelque ravin et se mettait à l'abri. Je m'échauffai

LÀVEUf.LÏ, 7)|T)

si bien à sa poursuite que je laissai peu à peu derrière moi mes compagnons et mes: chiens.

Cependant le dégel avait soudainement changé l'aspect du paysage autour de moi. Les arbres brillants de neige laissaient dégoutter des larmes de leur branchages maigres, nus et noirs. Les plaines blanches se fondaient en étangs ; les neiges ruisselaient avec la fougue des torrents du haut des collines. Enfui mon cheval s'abattit dans une clairière perfide comme une mare de vase, et aussitôt je vis un cercle de loups affamés onduler autour de ce cadavre palpitant que je leur abandonnai, en essayant de me retirer de

51 1 l'aveugle.

la vase, le couteau de chasse d'une main et le pistolet de l'autre. Les loups, acharnés à leur proie, m'oublièrent volontiers, et j'espérais être bientôt hors de danger, lorsque j'entendis derrière moi un sourd clapotement. Je me retournai et je vis briller les yeux sinistres du rusé compère qui m'avait attiré dans ce guet-apens. Je me crus perdu. Je tirai précipitamment un coup de pistolet et je lui cassai une patte ; mais il continua d'avancer en grinçant des dents. Je voulus me jeter sur lui et enfoncer mon couteau de chasse dans sa gorge, mais je glissai et restai enseveli dans la boue. Je recommandai alors mon âme à Dieu et regrettai de mourir sans

embrasser Ulrique. Je sentis le souffle chaud et infect du vieux loup qui,. me flairait au visage, et au même instant il me sembla voir passer une ombre devant mes yeux hagards.

C'était Conrad qui me rejoignait au galop. Du pommeau de son épée, il fendit la tête à mon adversaire victorieux, sauta à bas de son cheval, m'enleva dans ses bras comme un enfant, m'assit sur sa selle et cinglantd'un coup de fouet la croupe delà bête frissonnante, il me cria: — Que Dieu vous garde, maître! et priez -le pour moi.

Je fus bientôt hors de vue, sans avoir, pour ainsi dire, conscience de ce qui venait de se passer, mais poursuivi toujours

510 l'aveugle.

par les hurlements affreux des loups, qui se disputaient peut -être une nouvelle proie. La nuit tombait, nuit sans étoiles et sans lune, noire comme le charbon, chargée de vents humides et de brouillards opaques. Pendant plusieurs heures, j'errai à la volonté de mon cheval, que l'instinct préservait des ravins et des marais. Enfin je vis trembloter an loin, dans cette ombre épaisse, une lueur rougeâtre» Je respirai plus librement. Etait-ce la liutie d'un charbonnier de la forêt, la maison d'un garde ou la retraite nocturne de quelque braconnier, c'est ce qu'il me fallait savoir avant de me risquer à demander l'hospitalité h cette hôtellerie du

hasard. Le cheval de Conrad avait senti sa vigueur renaître et il se dirigeait vers le point lumineux avec une rapidité singulière; mais je l'arrêtai court, je l'attachai par la bride à un arbre, et je m'avançai doucement vers ce gîte inespéré, pour ne pas éveiller les abois des chiens. La terre détrempée par le dégel amortissait le bruit de mes pas.

Page 1