‹ Le chasseur d'hommes (volume 3)Chapitre 9 sur 10 · CHAPITRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE NEUVIÈME

Comment la belle llripe quitta son mari pour lui prouver qu'elle l'aimait.

Je passai le reste du jour sans repos et la nuit sans .sommeil; le lendemain je voulus me mettre à la recherche de celte éblouissante jeune fille qui m'avait paru le modèle inimitable de la perfection.

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Je ne tardai pas à obtenir les détails les plus minutieux sur sa naissance et sa triste situation. Elle se nommait UJrique de Thornstein et elle était orpheline. Une vieille tante, du coté paternel, lui avait donné asile, mais la pauvre enfant achetait chèrement cette hospitalité chagrine au prix d'humiliations sans nombre. La tante, dévole, minutieuse, avare et entichée de sa noblesse à l'excès, la tenait à la chaîne de tous ses caprices et de ses bizarreries d'humeur comme une esclave.

La beauté même de la jeune fille attisait sourdement la jalousie de sa vieille parente qui lui répétait sans cesse que c'était un piège de Satan. Jamais Ulrique ne

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jouissait d'une heure de liberté, si ce n'est à l'église où elle pouvait, du moins, vivre un instant avec elle-même en priant Dieu. Son éloge était du reste dans toutes les bouches. Elle pratiquait les maximes d'humilité, de patience et de charité qui n'étaient, pour la tante, que des prétextes de leçons à donner aux autres. Elle subissait sa vie froide et uniforme, comme la religieuse subit la règle de son couvent. La vie pour elle se bornait à cet horizon étroit et elle ne songeait pas à désirer pour sa beauté splendide plus de lumière, d'espace et de soleil.

J'éprouvai une sensation de joie inexprimable en apprenant qu'elle était pan-

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vre, — et pour la première fois je songeai à remercier le ciel de m'avoir donné en partage cette richesse que tant d'hommes regardent comme la source du bonheur.

La vieille dame fréquentait assidûment l'église; or, pour voir ma jolie quêteuse, j'allais chaque jour, à la grande édification de mon tuteur, entendre et la messe et les vêpres.

Agenouillé près d'elle je passais de longues heures à la contempler en silence; chose bizarre ! elle ne levait pas les yeux de dessus son missel, son voile couvrait chastement ses traits, elle priait avec une

ferveur et un recueillement exemplaires; sa pensée semblait s'élancer tout entière vers le ciel; elle restait immobile comme une statue et pourtant elle me voyait comme si ses yeux fussent restés attachés sur mon visage, car une rougeur charmante animait ses joues. Mystère inexplicable! C'est ainsi que l'amour s'insinua dans ce cœur loyal et pur qui peut-être ne se fût pas laissé surprendre par un aveu hardi et passionné.

Lorsqif après l'office Ulriqne se disposait à suivre sa tante revêche, je m'approchais du bénitier afin de lui offrir l'eau bénite, imitant, sans m'en douter, l'usage un peu profane des amoureux d'Italie et

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d'Espagne. Mon cœur battait en la voyant s'avancer et je devais ressembler à un criminel surpris en flagrant délit. Mais comment t'ex primer le bonheur que j'éprouvais rien qu'à effleurer ses jolis doigts tremblants comme les miens, rien qu'à la voir me sourire avec cette distraction hypocrite que l'amour enseigne aux plus naïves créatures. Que notre silence était éloquent et que nos yeux baissés à terre étaient radieux d'une félicité idéale!

Mais en femme prudente et ennemie.de tout scandale, la tante d'Ulrique ne tarda pas à s'alarmer de ces vagues sourires qui ne pouvaient, dans son esprit, s'adresser aux saints martyrs peints sur les mu ; d

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l'église, de ces frôlements de main dont l'eau bénite était le prétexte, de ces prières ferventes accomplies à deux. Un jour elle m'attendit vaillamment sous le porche du temple et me supplia d'un air renfrogné, au nom du repos de sa nièce, de vouloir bien aller remplir mes devoirs religieux dans une autre paroisse.

Ulrique se tenait à côté d'elle, tressaillant de confusion et de honte, et cherchant, mais en vain, à l'entraîner sur la place. J'eus pitié de la pauvre enfant et je répondis en souriant :

— Je vous obéirais volontiers, madame, si je ne craignais de causer quel-

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que chagrin à mon oncle Saint-Maxence»

chanoine de cette église.

À cette révélation la dévote s'épanouit: — Comment, dit-elle en essayant de donner une gracieuse expression à sa maussade figure, — vous êtes le jeune baron Tristan de *** ?

— Oui, madame, et mon oncle pourra vous rassurer complètement sur la pureté de mes intentions. Votre logis serait peut-être resté fermé au pauvre peintre. Puis-je espérer qu'il sera ouvert au riche et puissant baron ?

Ulrique paraissait souffrir de cette conversation. J'avais hâte de la terminer.

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— Monseigneur, reprit la vieille avec majesté, l'alliance de ma nièce ne vous déshonorera pas; elle est de bonne noblesse, et je ne lui aurais pas permis de se mésallier comme a l'ait son malheureux père.

— Oh! madame! interrompit Ulrique,

dont les yeux se remplirent de larmes,

respectez la mémoire de ma mère; elle

a tant souffert; elle m'a tant aimée; ne

jetez pas la pierre à celte sainte femme.

— C'était la ûile d\m batelier après tout, ma mie, répliqua avec aigreur la vieille dame sans être émue du chagrin de sa nièce le moins du monde.

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Je lui aurais certes volontiers tordu le cou en ce moment.

Pour ne pas attirer la curiosité des oisifs, nous nous élions mis en inarche et je donnais le bras à l'excellente tante.

— Madame, dit doucement Ulrique, votre frère Rodolphe avait donné son nom à la fille du batelier.

— Parce qu'elle était belle et digne de servir de modèle aux peintres. Grand mérite en vérité ! mais Rodolphe n'avait pas demandé l'aveu de sa famille pour commettre cette folie, il s'est marié clandestinement, et s'il ne s'était pas sauvé à temps en Suède,..

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— Sauvé, madame, interrompit la jeune fille, c'est-à-dire qu'il est allé offrir son épée au roi de Suède et qu'il a honorablement servi le pays qui lui donnait asile.

— Oui; il a eu un bras emporté et n'a pas obtenu de pension, repartit sèchement la tante.

— Et alors ma mère l'a fait vivre de son travail, ajouta L'irique avec vivacité; jusqu'à sa mort, le comte Rodolphe ne s'est pas douté de la misère qui nous accablait.

— La fdle d'un batelier a l'habitude du travail, et celte nécessité ne devait

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avoir rien de nouveau pour votre mère, ma nièce.

— Et pourtant, madame, la pauvre femme n'a jamais maudit la famille de son mari qu'une seule fois; ce fut îe jour où elle me vit tomber toute enfant du bac de Zarnheim dans le fleuve.

~r Dans le Rhin, m'écriai-je troublé d'une indéfinissable émotion, à Zarnheim ! Oh! ce n'était donc pas un rêve! Et vous avez été sauvée...

— Par un chien qui disparut aussitôt, rérondit la jeune fille en me regardant avec surprise. Que de fois ma mère m'a

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raconté eeWe minute d'angoisse qui avait blanchi ses cheveux. Et que j'aurais aimé à caresser ce pauvre chien à qui je dois la vie!

— Ce chien est encore vivant, Ulrique, m'écriai-je. Voulez-vous le revoir ?

Elle tressaillit : — Comment savez vous... murmura-t-elle tout émue.

— Si vous voulez voir le bon Pollux lécher vos mains, repris-je en souriant, il faut que vous consentiez à accepter mon nom et à devenir la maîtresse du château de mes pères, car ce chien m'appartient.

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Ulrique me tendit sa main par un mouvement plein de tendresse et me dit: — J'étais bien sûre que nous n'étions pas étrangers l'un pour l'autre, car le jour de la quête, lorsque je levai les yeux sur vous, je vous reconnus, vous que je n'avais jamais vu.

— Et moi, Ulrique, je me demandais pourquoi je distinguais le bruit léger de vos pas parmi le bruit de la foule, le son de votre voix parmi ceux de vos compagnes, pourquoi je devinais votre place à l'église, dans l'ombre, comme si elle eût été éclairée par un rayon de soleil — et pourquoi, du fond du sanctuaire, je vous

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entendais venir avant que vous eussiez franchi le porche de l'église.

Le regard par lequel Ulrique me répondit était un aveu. Je la quittai agité d'une véritable fièvre d'amour.

Dès lors je vis chaque jour la belle orpheline, et trois mois après, je l'épousai avec l'agrément de mon tuteur le chanoine de Saint-Maxence.

Ce dernier avait persuadé à la vieille tante que celte union était le meilleur moyen de me convertir et de transformer le peintre un peu mondain en un artiste mystique et pieux.

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Après mon mariage, je me lassai bientôt de la vie agitée et inféconde de la ville. Il me semblait que ma belle et chère Ul rique m'appartenait moins tant qu'elle restait exposée aux regards ardents de mes amis et de tous les godelureaux de Francfort.

Je voulais cacher mon trésor dans la solitude et le garder pour moi seul. Je craignais les rivaux; j'éprouvais une vague et inquiète jalousie de tous ces amusements frivoles qui pouvaient distraire l'esprit et peut-être le cœur de ma femme. Il m'était impossible en effet de surveiller le pauvre étudiant qui venait chanter sous sa fenêtre en demandant le denier

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d'usage, le joueur de cornemuse qui faisait grimper sou singe ou balcon, la mendiante qui marmottait sa patenôlre en tendant la main, le galant g nlilhommo qui lui enseignait une sarabande nouvelle.

Mon humeur s'aigrissait. Plus je trouvais llrique belle, douce et inalléraluVnient patiente, plus je m'entêtais dans une sorte de féroce et stupide jalousie. Si elle m'aimait davantage, elle ne supporterait pas si facilement mes injustes défiances, pensais-je. J'avais le bonheur dans ma main, et comme l'enfant capricieux qui brise son jouet, je me plaisais à l'anéantir.

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Je sentais instinctivementma fauteet une honte secrète me poussait à l'aggraver encore. Je me créais mille fantômes : je me plaisais à douter de l'amour de celte noble créature et au fond j'y croyais aveuglément. Le païen ne ressent pas pour son idole, le nègre pour son fétiche, une adoration plus profonde que mon amour pour Ulrique. Celui qui m'eût dit : — elle ne t'aime pas! n'eût pas alors éveillé en mon âme le démon caché du doute; il m'eût fait pitié.

Oh ! que le cœur de l'homme — et je parle des meilleurs, François — est vraiment immonde! que de scorpions venimeux s'agitent dans celle vase où éclosenl

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parfois des ileurs éclatantes comme le rubis et le diamant! Ne comprenai-jc pas, misérable, que si Ulrique paraissait subir avec le calme de l'indifférence mes ombrages insolents, c'est qu'elle s'humiliait dans sa naïve et sincère modestie devant le riche et puissant seigneur qui l'avait épousée.

Plus elle s'efforçait d'ôler tout prétexte à mes inquiétudes et à mes soupçons, plus j'étais sourdement irrité contre elle. Je ressentais une honte singulière de livrer ainsi à sa commisération ou à son mépris les faiblesses puériles de mon âme. Je me révollais contre celte force patiente et ten-

dre qui était si supérieure à ma débile nature d'artiste. Je me débattais et je mordais cruellement le joug pour me prouver à moi-même que j'étais fort.

J'en arrivai à parader devant Ulrique comme un fanfaron et un sot, — et pourtant je souffrais de jouer à ses yeux ce rôle qui devait lui paraître ridicule, car en moi il y avait deux hommes, le jaloux dont l'amour avait détraqué la cervelle et l'amant sincère qui se jetait aux pieds d'Ulrique en sanglotant quand il voyait la trace d'une larme au coin de sa paupière. 11 me fallait une leçon pour m'arrêter dans ce chemin qui menait à la folie. Ce fut mon

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bon ange qui se chargea de me la «tonner.

Un soir, en rendant au logis, l'esprit brouilléde mauvaises pensées, je ne trouvai ma femme ni dans sa chambre, ni dans la salle commune. Je ne demandai pas aux servantes où elle était, car rien n'avait changé de place dans l'appartement; sa quenouille semblait l'attendre. Sur sa chaise s'ouvraient ses ciseaux. Son missel enluminé, à fermoir d'or, était resté sur sa table. Je la cherchais machinalement comme l'enfant cherche sa mère absente, — et je croyais entendre à toute minute le frôlement de sa robe dans l'escalier.

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Nul pressentiment fâcheux ne troublait ma sécurité. Je savais qu'Ulrique n'aurait jamais osé sortir de la maison sans moi à pareille heure. Cependant je finis par m'impatienler de la mine inquiète des servantes et j'appelai d'une voix brève : — Conrad! où étes-vous?

Conrad était un de mes vassaux, bon et robuste garçon de mon âge, fils unique de ma nourrice Madeleine et que j'avais attaché en qualité do page, d'écuyer ou d'espion involontaire au service de ma femme. Sa gaîté un peu bruyante, sa naïveté crédule, son obéissance affectueuse lui avaient concilié l'amitié d'L'lrique qui souriait par-

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fois de se voir suivie à l'église par cépage tle six pieds de haut, aux yeux bleus et candides, aux cheveux blonds flottants et aux joues rouges comme des coquelicots.

J'appelai donc Conrad à diverses reprises et d'un tonde plus en plus impérieux; mais le page ne réponditpas, — et une des servantes finit par m'avouer timidement qu'il était parti depuis deux heures avec sa maîtresse.

Ulrique, parue sans me prévenir, à celte heure! Je crus que j'allais devenir fou. Les diables de l'enfer m'auraient plongé et secoué dans leurs chaudières bouillantes que je n'eusse pas souffert de plus cuisan-

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les angoisses. J'errais comme un désespéré clans tous les recoins du logis; je cherchais Ulrique, j'invoquais son nom ainsi qu'on invoque Dieu dans un grand danger; je sanglotais et me tordais les hras. Je voulais seller mon cheval et partir, — mais pour quelle contrée inconnue? Pouvais-je courir les chemins au hasard — et d'ailleurs n'allait-elle pas revenir ? Etait-il réellement possible qu'elle m'eût quitté, abandonné, renié, sans merci, sans regret, sans un mot d'adieu. Que lui avais-je fait? je l'aimais. C'était là tout mon crime. Et si elle était coupable, eût-elle choisi le fils de Madeleine pour complice! Ma tète s'y perdait. Je passai la nuit dans une crise fu-

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rieuse, pire qu'une agonie. Je regardais les chambres vides, je touchais tous ies objets qui l'avaient entourée, je baisais les colliers, les bracelets, les anneaux qui me semblaient conserver le., parfum de son contact. Je passais ses bagues à mes doigts et je croyais sentir sa main étreindre doucement la mienne.

Au point du jour, mon délire tomba et fit place à une peur farouche du monde et du bruit. Je pensai aux railleries, aux consolations, aux étonnements, à la curiosité des indifférents, et mon cœur se glaça à l'idée de ce nouveau supplice. J'aspirai de nouveau h la retraite, à ma chère solitude

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où j'aurais dû installer et enfermer mon bonheur au lieu de le gaspiller dans l'agitation de celte ville maudite. Je résolus de partir pour mon château au bord du Rhin; là seulement je pourrais pleurer sans être étouffé par mes larmes.

Dès que j'eus la force de montera cheval, je quittai Francfort sans dire adieu à aucun des peintres mes compagnons et de mes nouveaux amis. Pendant toute la route je voyais distinctement flotter devant moi le fantôme d'UIrique et, chose étrange, mon cœur se dilatait. Plus je me rapprochais du manoir paternel et plus je croyais me rapprocher de ma bien-aimée.

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En dépit de moi-même, nia tristesse devcnait moins amère. Déjà je m'accusais de mobilité cl d'inconstance; je me demandais si mon amour se changeait en mépris ou s'évanouissait en fumée. Enfin j'arrivai le soir devant le vieux château. Quelle fut ma surprise! Les fenêtres étincelaient comme des étoiles sur la sombre façade. Je pressai le galop de mon cheval, et j'arrivai devant la grande porte où m'attendaient des vassaux armés de torches.

Je reconnus la bonne figure de la vieille Madeleine. Dans la cour, Pollux se traîna au devant de moi et aboya d'une voix cassée. Conrad s'avança respectueusement pour me tenir l'étrier, et lorsque je levai

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les yeux, je vis sur le perron Ulrique resplendissante de beauté, le regard brillant, le visage rayonnant d'un sourire divin et les bras tendus vers moi. Etait-ce un rêve! je chancelai comme un ivrogne et faillis tomber à terre en descendant de cheval, mais Conrad me prit dans ses bras musculeux et m'emporta au haut du perron en criant : — J'avais bien dit que le maître saurait retrouver notre chemin, madame !

J'embrassai Ulrique et lui demandai pourquoi elle m'avait fait subir une si cruelle épreuve: — Tristan, me réponditélle, c^st ici seulement que tu sauras m'ai-

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mer sans angoisse el sans douleur; c'est ici que lu croiras à mon amour et qu'il ne se changera pas en martyre pour ton cœur malheureusement aussi faible et aussi inquiet qu'il est tendre et dévoué. Tu n'aurais pas osé me demander de m'ensevelir dans cette solitude. C'est moi qui ai voulu l'y emprisonner et t'y garder, car moi aussi je suis jalouse.

Je ne répliquai rien, car je sentais la délicatesse exquise de cette leçon salutaire. Ulrique avait cherché elle-même un refuge contre ma jalousie et contre les distractions du monde dans le château tranquille gardé par les tombes de mes ancêtres.

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Dans ce nid solitaire, dans cette saine atmosphère, mon cœur ne larda pas à se calmer et à s'épurer. En voyant ma femme prendre au sérieux son rôle de châtelaine, diriger avec une grâce et une fermeté parfaites les travaux des serviteurs , veiller au bien-être de mes vassaux, deveuir Fange vigilant de mes domaines dont j'avais jusqu'alors négligé la surveillance, — je commençai à croire au bonheur, c'est à dire à cette sécurité profonde de l'âme qui résulte de l'accomplissement religieux de tous les devoirs de la vie.

Bientôt je devins père d'une charmante petite fille dont le visage semblait moulé

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sur rolui de ma chère Ulrique. Ce doux lien resserra encore les nœuds étroits <le cette sympathie instinctive <jui nous avait réunis. Nos lèvres se rencontraient sur le front tiède de l'enfant; quand elle dormait sur nos bras entrelacés qui lui formaient un berceau, nos mains se serraient dans une étreinte furlive et nos regards souriaient ensemble à son sommeil. Nous nous aimions dans notre petite fille, et nous l'aimions parce qu'elle était le symbole visible de notre amour.

Je vécus dix-huit mois heureux de celte félicité sereine et sans nuages qui fut tout à coup troublée par un événement singulier.

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