‹ Le chasseur d'hommes (volume 3)Chapitre 5 sur 10 · CHAPITRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME

Que charité Lieu ordonnée commence par autrui.

L'homme tient rarement compte dans ses calculs d'avenir des petites misères, des accidents puérils, des déceptions qui doivent le faire trébucher dans son che-

min, tout cuirassé qu'il soit contre les malheurs.

Notre jeune peintre s'était attendu à combattre des brigands, à gravir des montagnes , à traverser des orages.

Il n'avait pas songé qu'il pourrait manquer de pain au milieu du voyage.

Il n'osait rentrer à son hôtel où il n'eût su comment payer son écot et il maudissait la fantaisie qui Pavait poussé à ce voyage impossible.

La sottise de maître Scholasticus le décourageait et le faisait presque douter de son talent.

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Indigné tout à l'heure en sa présence , il sentait maintenant des larmes amères brûler ses paupières comme des grains de sable ardents.

11 ne voyait aucun moyen de continuer sa route , à moins de s'occuper le long du chemin à détrousser les passants.

S'il avait seulement trouvé quelque enseigné d'auberge à enluminer ! mais cette chance lui fut refusée.

Pas une n'était assez déteinte par la pluie et le soleil pour lui fournir un prétexte de gagner son pain de la journée.

11 craignait cependant les railleries du

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retour et avait honte de revoir son père sans avoir réussi dans sa tentative.

Le visage morne et abattu, il se laissa tomber avec accablement sur un banc de pierre scellé au mur du couvent des Carmes , et se mit à rêver le plus tristement du monde. En ce moment la place du couvent était calme et silencieuse , mais elle ne tarda pas à se peupler d'une étrange population.

C'était toute une fourmillière de manchots, de culs -de-jattes, de paralytiques, de boiteux, et autres estropiés qui se groupaient autour de la porte d'entrée, comme un essaim de frelons.

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Un vieil aveugle, à cheveux argentés, à barbe biblique, monté sur un petit cheval fourbu, couronné, poussif, qui montrait encore d'infructueuses dispositions pour le tro!, vint s'arrêter devant le banc de pierre. 11 descendit péniblement de sa monture, attacha son licou à un crampon de fer et se glissa timidement derrière la bande.

François s'étonnait de voir la petite place envahie soudainement par cette cohue de haillons et de membres disloqués, d'où s'élevaient contre lui des apostrophes malveillantes accompagnées de regards jaloux et haineux. Mais la porte du couvent s'ouvrit et il s'expliqua l'nffluence

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de ces malheureux en voyant un moine apparaître suivi de trois frères servants qui portaient une énorme marmite remplie d'une soupe toute bouillante.

L'arôme des légumes chatouilla de ses effluves les plus pénétrantes l'organe olfactif du peintre affamé; il jeta un coup d'ceil d'envie sur la marmite d'où s'exhalaient ces succulents parfums et se levant machinalement il se rapprocha de la troupe mendiante.

Un murmure menaçant punit sa curiosité.

François sans se soucier de cette réprobation, voulut se faufiler au milieu

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d'eux et s'avancer vers le moine, mais quoique chacun de ces honnêtes gens reculât devant son allure déterminée, il fut assailli d'une nuée de reproches insultants qui finirent par attirer l'attention du moine distributeur.

— Que veut ce grand gaillard? s'écria un paralytique aux cheveux roux en ricanant. Il a bon pied, bon œil ; il porte une plume au chapeau et il vient goûter notre soupe. Qu'il mette sa plume en gage et il aura de quoi dîner !

— Chassons-le ! ajouta un cul-de-jatte, de quel droit se mêle-t-il de troubler notre repas. N'a-t-il point de honte de ne

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pas travailler, ce damoiseau? Le couvent se laissera-t-il gruger par ces beaux fainéants ? Et devons-nous le souffrir ?

— Prenez garde, mes frères, hasarda timidement le vieil aveugle, de porter un jugement téméraire sur ce pauvre jeune homme! s'il se décide à quêter une portion de soupe au milieu de nous, c'est qu'il est plongé dans la dernière détresse.

N'est-ce pas notre devoir de chrélien et de souffreteux de partager avec lui et de venir en aide et consolation a sa misère, quoiqu'il ne soit point des nôtres?

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François Pcrrier pâlissait de douleur et de honte en entendant ces discours.

Il ne voulait pas engager de lutte de parole ni d'action avec ces mendiants ; il ne voulait pas avoir l'air de reculer devant leurs menaces ; il attendait debout, muet, calme extérieurement, mais le cœur déchiré, et expiait en quelques instants tous les rêves d'orgueil qui avaient charmé sa jeunesse.

Son silence enhardit la meute dé-

guenillée.

— Qu'il s'adresse aux bonnes âmes!

répliqua le paralytique d'un ton hargneux.

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— Mais il n'a pas sans doute l'habitude de tendre la main aux passants charitables? dit l'aveugle.

— Ah oui! ce beau sire aurait honte de demander l'aumône comme nous autres misérables , s'écria le cul-de-jatte. Pourquoi donc, s'il est si lier, aurait-il les bénéfices du métier?

— La maison du bon Dieu ne doit-elle pas être ouverte pour tous ? demanda le bonhomme.

— Allons! chassons le protégé de l'aveugle, s'il ne s'en va pas de bonne grâce,

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poursuivit sourdement le cul-de-jattc tout en reculant devant le sourire dédaigneux et le regard irrité du Bourguignon.

Le moine qui avait observé cette scène avec intérêt jugea alors à propos d'intervenir :

— Paix, braillards que vous êtes î interrompit-ilsévèrement, et le silence s'étant aussitôt rétabli, il s'adressa d'une voix douce à François :

— Approchez, mon fils, dit-il, et soyez sincère.

Vous avez l'air d'un honnête garçon et •e serais surpris de vous voir engagé dans

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une mauvaise route. Vous ne voudriez pas voler la part d'un malheureux. Cette soupe est le bien des pauvres et des estropiés, — et non la ressource des paresseux et des vagabonds. Si vous avez droit à notre charité, elle ne vous sera pas refusée. Etes-vous affligé de quelque infirmité secrète, malgré votre robuste apparence ?

— Oui! qu'il montre comme nous sa plaie, son bras cassé, son œil arraché, sa jambe paralysée, ses reins brisés, ses poings brûlés, s'écria le choeur glapissant des gueux qui étalaient chacun à l'envi leur ulcère et leur difformité.

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— Parlez, mon fils, reprit le moine en leur commandant d'un geste le silence.

Etes-vous réellement hors d'état de travailler et de gagner honnêtement votre pain à la sueur de votre front, ainsi que Ta prescrit le Très-Haut ?

— Non, mon père, répondit fièrement et sans hésiter le jeune peintre. Dieu merci! ajouta-t-il en jetant un regard de pitié sur la foule qui grouillait autour de lui, j'ai conservé sains et vigoureux tous les membres que le Seigneur m'a don^ nés.

— Retirez-vous alors, mon fils, répon*

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dit le moine comme à regret, et laisseznous achever en paix notre œuvre de commisération.

Perrier, étonné de cette conclusion toute naturelle qu'il n'avait pas prévue, eut un instant envie de répliquer :

— Je suis en état de travailler, mon père, mais je manque de travail; je suis jeune, fort et courageux , il est vrai, mais je meurs de faim !

Le moine n'eût pas attribué aux veilles de la débauche , mais à la fatigue et à la faim, le cercle bleuâtre qui encadrait ses grands yeux, la teinte mate qui blêmissait

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ses joues, le frisson de désespoir qui crispait ses lèvres

L'orgueil retint le peintre. Il sentit qu'il aimerait mieux mourir que d'avouer son extrême détresse.

Ce fut l'aveugle qui devina la vérité et qui murmura tristement :

— Ce jeune homme a faim. 11 n'est pas infirme. Voilà tout.

Mais ces paroles furent étouffées par les

clameurs discordantes des mendiants qui

entouraient le moine. Us s'empressaient

de saisir à l'envi les e'cuelles de soupe , et

chacun se défiait de son voisin comme

d'un voleur, i 11

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Le vieil aveugle ne bougeait pas et attendait patiemment que les frères servants pensassent à lui.

Le moine s'en aperçut ; il ordonna aux distributeurs de servir au bonhomme une double portion et la lui porta lui-même avec une sorte de sollicitude respectueuse, car l'aveugle était un pèlerin de Rome , et il devait à son retour apporter au cotfvent une provision de chapelets et de scapulaires bénis par le Saint-Père.

François était allé retomber sur le banc de pierre et le front caché dans ses mains il maudissait sa destinée et doutait de la

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Providence , lorsqu'il sentit ses mains s'écarter sous un effort bienveillant. Il releva la tête avec impatience , mais son visage s'adoucit en voyant la face placide et souriante du vieil aveugle qui soutenait de ses doigls tremblants sa large écuelle pleine.

— Mon cher enfant, lui dit à voix basse le bonhomme, je ne puis porter tout seul ce lourd fardeau. Ayez pitié de moi et ne vous offensez pas si je vous prie de m'aider à vider mon énorme écuelle.

— Je n'ai besoin de rien, pauvre aveugle, reprit François un peu humilié en le repoussant avec douceur. Mangez, vous

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qui êtes vieux et débile; eette soupe rendra un peu de vigueur à vos membres allourdis.

— Jeune homme, dit le vieillard attristé, tu dédaignes l'offre du pauvre et tu as tort d'être fier dans la souffrance avec celui qui souffre comme toi. Ton corps jeune et vigoureux supportera moins que le mien le manque de nourriture. D'ailleurs je suis aveugle. Mon infirmité est mon gagne-pain. À chaque coin de rue, à chaque carrefour de route, des mains pieuses me jettent leur aumône, car on ne peut pas, à moi, me reprocher de ne pas travailler. Je chemine doucement, moi,

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sans fatigue sur mon vieux Normand, et toi lu voyages h pied. Prends celte écuelle, mon cher enfant, ou je la jette à terre, — et celte portion de soupe ne profitera à nul autre, pas même à mon fidèle compagnon.

Emu, attendri par cette instance si cordiale et si pressante, Perrier saisit l'écuelle des mains de l'aveugle et la porta avidement à ses lèvres, puis, lorsqu'il fut rassasié, il lui dit :

— Merci, digne pèlerin, je n'oublierai pas votre charité. Pourquoi donc, sans m'avoir vu, vous êtes-vous senti attiré vers moi et ne m'avez-vous pas confondu avec ces gueux qui m'outragent?

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— Oh! c'est que, malgré mes yeux éteints, je devine leurs faces hargneuses et hypocrites au son nazillard ou glapissant de leur voix, — et qu'à ton accent fier, doux et sonore, j'ai deviné une âme loyale et un visage ouvert. Adieu, mon enfant, espère en Dieu ; il ne m'a jamais abandonné dans mes douleurs et je le prierai pour toi.

Puis l'aveugle s'approcha de son vieux cheval qui hennit de plaisir, le caressa doucement de la main, essuya avec un linge la sueur qui perlait à ses flancs maigres et pelés, et lui fit vider le fond de fécuelle en l'écoutant manger avec une

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expression de sollicitude inquiète qui illuminait sa physionomie aussi vivement que la flamme de deux yeux ouverts.

— Ce vieux spectre de cheval mange comme un chrétien! murmura le paralytique en regardant d'un œil louche la pauvre bête.

— Que veux-tu, Gervais, répliqua le cul-de-jatte, les carmes donnent maintenant la pâture aux richards.

— Tu as raison, Gorju. Porter double ration à ce vieil aveugle qui se fait traîner par un cheval, c'est une injustice criante !

— S'il faut à celte heure partager

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avec les bètes et avec les bacheliers qui courent les champs, le métier est perdu!

— Ce cheval serait certainement plus utile à de pauvres estropiés comme nous, reprit Gervais avec un sourire fourbe et sinistre, qu'au bonhomme Tristan qui est encore vert pour son âge et qui a d'excellentes jambes.

— C'est une idée, compère. On pourrait engager le pèlerin à se défaire de sa bête, quoiqu'il paraisse y tenir plus que de raison. Il faudra s'occuper de ce marché-là.

Les deux mendiants échangèrent un

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coup d'œil d'intelligence sournoise. Cependant François, étourdi des clameurs confuses de tous les gueux, s'était hâté de quitter la place, plus leste et plus dispos qu'à son arrivée, grâce à la soupe de l'aveugle. Il sortit de la ville inhospitalière sans perdre de temps et sans trop se soucier de la direction qu'il suivait. Mais lorsqu'il eut marché une heure, il se sentit accablé de chaleur et de lassitude, et ne put résister à une soudaine envie de dormir. Il s'étendit tranquillement sur l'herbe, au pied d'un arbre qui déployait son parasol de feuillage sur le revers de la berge d'une petite rivière peu profonde.

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