CHAP1TUE SEPTIÈME
vu.
Comment un jeune peintre peut remplacer avantageusement un vieux cheval.
Perrier dormait depuis quelque temps du sommeil d'un juste fatigué lorsqu'il fut réveillé en sursaut par des cris plaintifs. Il se frotta les yeux tout chargés de sable et assista à un pitoyable spectacle.
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Le vieil aveugle Tristan conduisait à pied, par la bride, son cheval efflanqué qui cheminait au petit pas pliant sous le poids de deux étranges cavaliers, dans lesquels Perrier reconnut le paralytique et le cul-de-jatte, à qui le bonhomme charitable avait offert sa monture jusqu'au prochain village. La route était déserte et brillante comme un ruban d'or. Le soleil paiîletait d'étincelles les flots endormis de la petite rivière. L'aveugle grommelait un cantique. Le paralytique jetait sur la campagne des regards inquiets et le cul-dejatte Gorju défaisait négligemment quelque bandage trop étroit. Tout à coup Gervais donnant une violente secousse au
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cheval, fit lâcher la bride à l'aveugle qui trébucha et faillit tomber la face contre terre. Puis guérissant par un miracle subit de la paralysie qui raidissait la moitié de ses membres, il enfourcha de ses longues jambes le pauvre Normand, tandis que le cul-de-jatte sautait à terre avec une agilité et une élasticité merveilleuses, et piqua des deux comme un mousquetaire.
Gorju s'était redressé de la façon la plus souple du monde et courait h la suite de son compagnon. Pour l'aveugle il restait abasourdi , se lamentant sans se rendre compte de l'incident et poussant les cris qui venaient de réveiller le jeune peintre.
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Cependant le vieux cheval se voyant séparé de son maître hennissait de douleur, soufflait, suait, renâclait, chancelait sur ses jambes énervées et essayait de rebrousser chemin. A cet appel plaintif et désespéré, le bonhomme Tristan comprit tout. Les deux infirmes étaient deux ribauds qui lui volaient son pauvre fidèle Normand. 11 voulut le rappeler. La voix sécha dans son gosier.
— Au revoir, compère Tristan! cria Gervais. Nous te débarrassons d'une fière charge, car ce bidet te coûte plus cher que deux enfants à nourrir!
— Normand! mon vieux Normand!
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bégaya l'aveugle d'une voix étouffée et haletante. Rendez-le moi ! il n'est d'aucun prix pour vous! il ne connaît que ma voix ! il n'obéit qu'à moi !
— Il connaîtra bientôt notre bâton ! il obéira bientôt aux poings du paralytique ! répliqua en riant Gervais.
— Et nous ne le gâterons pas en lui faisant manger de la soupe de chrétien, ajouta Gorju.
— 11 est vieux ! il a besoin d'être ménagé, dit l'aveugle qui retrouvait ses forces pour courir sur leur trace. Je vous pardonnerai si vous ne le maltraitez pas!
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— S'il crève nous vendrons sa peau et sa carcasse ! répondit gaîmcnt Gervais.
L'aveugle les suivait toujours II allait droit à la rivière , sans que les misérables songeassent à l'avertir du danger. Ils avaient trouvé un gué où l'eau ne leur montait qu'à mi-jambes. Le vieux cheval se cabrait et résistait en vain. Les mendiants ne lui épargnaient ni coups ni injures. Gervais rayait ses flancs creux de la pointe d'un couteau; Gorju qui le tirait parla bride lui assénait de formidables coups de poing sur les naseaux. Le bonhomme Tristan entendait le bruit de la lutte et ces coups lui tombaient sur le cœur :
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— Gardez-le plutôt, s'écria- 1— il, mais ne frappez pas mon vieux compagnon de misère !
Perrier s'était levé , et lui criait :
— Arrêtez ! arrêtez ! prenez garde !
vous allez tomber à l'eau.
Mais Tristan n'entendait rien ou plutôt il n'écoutait que le hennissement désespéré du pauvre cheval. Ses pieds glissèrent sur la berge humide et il disparut sous l'eau.
A ce moment la laide figure de Gorju sembla se transfigurer et se couvrir du masque terrible de la Vengeance satis-
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faite; sa haute taille voûtée se redressa et il laissa échapper un éclat de rire hideux comme celui que doit pousser le démon familier d'une âme tombée en péché mortel.
Perrier ressentit une surprise naïve en observant ce changement singulier qui effaçait l'attitude humble et servile du mendiant, qui donnait une signification altière et sinistre à tous ses gestes et qui semblait jeter un reflet de sang sur les taches de ses guenilles menaçantes; mais il ne put malheureusement entendre les étranges paroles que Gorju murmurait en s'éloignant après avoir vu l'eau tourbillonner et se refermer sur le pauvre aveugle :
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— Adieu, bonhomme Tristan! tu ne t'es pas défié de moi, car tu ne pouvais me reconnaître; mais moi j'ai des yeux qui n'ont pas vieilli et qui ne t'ont pas oublié. Il y a longtemps que je m'étais promis cette minute de bonheur. Oh ! la vengeance fait du bien ! Va au ciel , mon vieux maître; tu t'y souviendras de moi à loisir. Je ne voulais d'abord que le priver de ton cheval et te voir mourir dans la détresse et l'abandon. J'ai mieux réussi que je ne l'espérais. Tu t'es sauvé une fois de mes mains ; mais cette fois Dieu même voudrait faire un miracle en ta faveur qu'il ne te tirerait pas d'affaire.
Gorju se trompait, car François arriva
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à temps pour retrouver Tristan sous l'eau et l'empêcher de se noyer ; mais lorsqu'il l'eut remis debout sur ses jambes, il fut surpris de voir le bonhomme se refuser à remonter sur la berge et s'opiniâtrer à s'avancer dans l'eau, comme s'il obéissait machinalement à la voix gémissante de son cheval. Le peintre dut l'étreindre dans ses bras, en dépit de sa résistance, et le transporter à terre. Il ne parvint à le calmer un peu qu'en lui disant :
— Patience, bon Tristan, je vais rattrapper vos voleurs!
Mais les deux ribauds n'eurent pas plutôt compris la résolution de l'alerte jeune
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homme qu'ils abandonnèrent leur proie au milieu de la rivière et gagnèrent lestement l'autre bord. Et de là les deux mendiants accablèrent le Bourguignon d'insultes et de railleries.
— Viens çà, beau chien d'aveugle , criait Gorju, viens nous donner la chasse. Il ne suffit pas d'aboyer ; il faut mordre et nous avons la peau dure.
— Puisque tu es un si bon plongeur, ajoutait Gervais, ne perds pas ton temps à repêcher des aveugles ; viens nous prendre dans ton filet.
Mais François ne songeait plus à les
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poursuivre. Les lamentations de Tristan le touchaient plus que ces sarcasmes grossiers.
— Le lâche ! dit Gorju qui avait espéré pouvoir donner le change au jeune homme et l'entraîner loin de l'aveugle par une fuite astucieuse 9 et pendant ce temps livrer le vieillard infirme aux féroces manœuvres de Gervais.
— Le rodomont ! ajouta ce dernier. Il fait le capitan en gestes et en paroles, mais dès qu'il s'agit d'en venir aux coups, bonsoir ! Le brave tourne les talons.
— Allons, puisqu'il refuse le combat,
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gagnons la montagne, dit Gorju; mais nous nous retrouverons en terre chrétienne, et le ribaud fera amende honorable du tour qu'il m'a joué , je le jure par les boyaux du diable , ou je lui tordrai le cou de mes propres mains.
Et le misérable faisant une grimace de désappointement qui rendit plus effroyable encore son visage couturé de cicatrices, entraîna son compagnon en lui disant avec son sourire narquois et cruel :
— Le pigeon a eu bon nez de ne pas s'allumer la bile à nos insultes, car j'avais sous mes haillons ce long couteau pointu
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avec lequel je l'aurais lardé et embroché comme un poulet.
Cependant le vieux Normand, à bout de forces , luttait contre le courant pour retourner vers son maître qui criait toujours :
— Normand ! mon pauvre Normand î
Perrier le saisit par la bride et le ramena sur la berge.
Cette lutte avait épuisé les dernières forces du bidet efflanqué qui s'affaissa sur ses genoux tremblants avec une toux d'agonie en arrivant près de l'aveugle. Ce dernier poussa un cri de joie. Normand
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tourna vers son vieux maître un œil glauque et languissant. On eût dit que l'aveugle le regardait dans sa pensée. Le peintre admirait celte figure vénérable, ridée et creusée par les chagrins, hâlée par le vent et le soleil , mais à laquelle un nez aquilin , des sourcils blancs bien arqués , et une bouche finement dessinée donnaient une expression noble et sympathique.
La joie du pauvre homme fut courte.
Le souffle du cheval s'éteignait et Tristan ressentait ses angoisses comme si ses propres membres étaient agités du frisson mortel. 11 frémissait en écoutant les tressaillements convulsifs qui soulevaient les flancs amaigris de son compagnon , et de
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grosses larmes roulaient sur ses joues creuses.
Normand essayait de se relever et retombait lourdement, en étendant sa tête décharnée sur les genoux de l'aveugle qui restait consterné, hébété, abîmé dans son désespoir.
— Repose-toi, mon fidèle Normand!
murmurait-il d'une voix tremblante; lu es las, n'est-ce pas? à ton âge, te traiter si rudement ! mais réponds-moi, Normand ! ne connais-tu plus ma voix ?
Le cheval moribond n'avait plus la force de hennir. Toute sa vie s'était rallumée et
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réfugiée clans ses yeux altache's sur l'aveugle avec une expression douloureuse comme celle d'un regard humain ; mais son maître ne pouvait le voir.
— Bon pèlerin, dit François, vous vous consolerez de cette perte et vous trouverez un meilleur cheval plus jeune et plus robuste.
— Un meilleur cheval! répéta Tristan d'un ton de surprise amère, et il étendit la main sur le corps de l'animal comme un bouclier propre à le défendre.
— Oh! il n'est pas près de mourir.
Lève -toi, Normand. Nous ferons encore route ensemble !
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Le cheval se débattait dans les dernières convulsions. Son souffle ressemblait à un râle. L'aveugle eut peur :
— Êtes -vous donc un messager de mauvaise nouvelle, dit-il avec agitation au jeune peintre. Normand, voudrais-tu me laisser seul? Comment voyagerai-je sans toi? Tu e'tais mon guide! nos hôtes avaient pitié du cheval comme du maître et nous ne nous quittions pas à l'écurie où je dormais à côté de toi! Ses yeux voyaient pour moi, monsieur! Il m'évitait les dangers comme la fatigue, savez-vous! Tu m'as gâté, bon Normand ! Si tu meurs je n'ai plus qu'à m'en aller avec toi.
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En même temps il soulevait la tête du vieux cheval et l'embrassait. Les jambes de Normand se raidissaient. Tout son corps s'alloui dissait, inerte comme du plomb. L'aveugle promena ses mains tremblantes sur son poil hérissé et baigné d'une sueur froide, — et son chagrin éclata en sanglots.
Cette douleur navrante toucha le cœur de François Perrier.
— Ne vous abandonnez pas à un chagrin si profond, pauvre Tristan, dit-il avec douceur. Vous ne serez pas abandonné, car si vous perdez votre cheval,
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vous gagnerez un guide fidèle et un serviteur vaillant et robuste.
— Ne vous moquez pas de moi, monsieur ! Un jeune homme se lasserait bientôt d'accompagner un vieil aveugle! Je n'ai jamais lassé la patience de Normand; mais ne me dites pas qu'il va mourir ! Regardez-le et dites-moi qu'il vivra !
— Pourquoi vous tromperais -je! ne vous ai-je pas promis de remplacer votre cheval mort?
Tristan toucha les naseaux de la pauvre bête; ils étaient glacés par le froid de la mort et un Ilot d'écume rougeâtre
mouillait sa bouche entrouverte. Normand expirait. L'aveugle poussa un cri terrible.
— Qui m'aimera maintenant! murmura-t-il avec consternation.
— Je vous aimerai, mon père, répondit gravement François, vous qui avez pris ma défense et qui m'avez secouru sans me connaître.
Un triste sourire de doute erra sur le visage de Tristan.
— Comme nous nous parlions, Normand et moi, reprit-il. Ah! il me comprenait si bien ! sans lui j'aurais péri mille
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fois au fond d'une marc ou d'un ravin.
— Qui donc vous a retiré tout à l'heure de la rivière? dit François d'un ton de doux reproche.
— C'est à cette heure que je suis véritablement aveugle, car Normand ne me portera plus, continua le bonhomme.
— Rassurez-vous, mon père. Je serai doux et patient comme le pauvre Normand, mes yeux verront pour vous. Et quand il faudra vous faire franchir un gué périlleux ou gravir quelque rude sentier des montagnes, je vous porterai sur mon dos comme eût fait Normand.
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L'aveugle écoulait avec une surprise croissante les réponses du jeune Bourguignon, mais il lui répondit avec un accent de défiance et de soupçon :
— C'est impossible, mon enfant. Ton cœur est noble et généreux, mais tu n'as pas calculé tes forces. Que suis-je ! un vieux mendiant! Et tu aurais bientôt honte de mes haillons et de ma misère! tu renierais demain ton compagnon ! C'était bon pour Normand de souffrir avec moi la faim, le vent, la pluie et le soleil sans se plaindre jamais.
Le jeune artiste sourit.
— Je ne me plaindrai pas plus que
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Normand, reprit-il encore. D'ailleurs, j'ai accepté moi-même l'aumône du mendiant, j'ai partagé sa soupe, et quand vous l'ordonnerez, mon père, et bien ! je mendirai pour vous sans rougir, car votre infirmité commande la pitié et la charité.
L'aveugle leva ses mains au ciel :
— Merci, mon Dieu ! d'avoir inspiré celte sainte résolution à ce brave enfant. Mais non, mon fils, je ne veux pas enchaîner ta florissante jeunesse à ce sort humiliant et misérable. Tu n'es pas né pour être le guide et le valet d'un vieil aveugle?
— Je vous demande comme une grâce
de partager votre bonne et mauvaise fortune, dit le peintre d'une voix suppliante.
— Mais sais-tu que j'ai un long pèlerinage a accomplir, car je vais à Rome pour le nouveau jubilé que le Saint Père a fait annoncer dans toute la chrétienté.
— Moi aussi je veux aller à Rome, mais pour y étudier les fresques de Raphaël et le Jugement dernier de Michel- Ange. Refuserez-vous d'être l'instrument qui peut rendre mon avenir glorieux.
— Tu es donc un pèlerin de l'art sublime de la peinture? demanda vivement l'aveugle.
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— Je suis un humble apprenti du grand compagnonnage, répliqua François Perrier. Mais que vous importe, mon père.
— Que m'importe! mon fils; mais il y a vingt ans, moi aussi j'étais peintre, s'écria Tristan; mais depuis vingt ans une nuit épaisse me cache les merveilles de l'art et me sépare de ce inonde magique où s'éveillent sans cesse de nouvelles créations. Mais j'entends parler des tableaux et des statues des maîtres et je ne puis les voir. Je les touche et je ne puis les voir. Comprends-tu ce supplice ? Les couleurs se fondent et s'harmonisent dans mes rêves, ma main cherche des pinceaux, mon esprit crée de vastes compositions, et je suis condamné à
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l'impuissance d'admirer et d'exécuter. Oui, nous partirons ensemble, puisque tu es artiste. Je veux pouvoir jouir par tes yeux et par tes récits de l'ombre de ces sensations étranges qui ont enchanté ma jeunesse.
— Allons! décidément, dit François Perrier, Dieu m'éprouve, mais il ne condamne pas mon voyage à Rome, et avec un aide si puissant, je suis certain d'atteindre mon but. Qu'importe d'y arriver en compagnie d'un aveugle poui vu que j'y arrive !
Et il ajouta joyeusement: — je suis prêt à me remettre en route, mon père!
— Jeune homme, tu es plus impatient
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que le pauvre Normand, répliqua l'aveugle. Laisse- moi prier ici! Je ne puis oublier si vite le compagnon qui m'a fidèlement servi pendant de longues années de misère.
Et il s'agenouilla près du corps du vieux cheval mort qui, la têle tournée vers lui, semblait encore le suivre du regard.