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Le chasseur d'hommes

— Bah! — s'écria le peintre, — le voyage à Rome est un vieux préjugé dont l'école moderne nous délivrera. Ce licol usé n'est bon qu'à paralyser l'inspiration. La nature est-elle moins riante à Saint-Gloud qu'à Tibur? Un phoque échoué sur un glaçon bleuâtre, au pied d'un roc de Norwége, m'intéresse autant que l'Hercule Farnèse. Qu'ai-je besoin d'aller voir le disque rouge du , soleil s'évanouir dans la frange de pourpre où l'horizon du ciel et de la mer Tyrrhénienne s'embrassent, comme on voit la muscade disparaître sous le gobelet du saltimbanque? En fumant mon cigare, accoudé au parapet du Pont-Neuf, j'ai vu cent couchers du soleil que tout juré bourgeois eût insultés de Pépithète d'invraisemblables. A-t-on assez ri du cheval rose que Delacroix a prêté à l'empereur Trajan? Eh bien ! hier soir, j'ai va un camion traîné par une jument normande, couleur gelée de groseille, ornée d'une queue d'une entière blancheur et d'une étoile noire au front. Je parie que Delacroix lui-même n'eût pas osé signer cette jument impossible, mais parfaitement authentique.

— Et vous, Philippe, - — demandai-je au philosophe Jourde, qui écoutait le peintre Tobias dans l'attitude d'un sphinx blasé sur les paradoxes, — regardez-vous aussi le pèlerinage de Piome comme une tradition surannée, qui a fait son temps?

— Moi, je suis de l'avis de l'historiographe du Chat Murrv — répondit avec une sage lenteur Philippe Jourde.

— En effet, — dit Albéric, — je me souviens que, dans son conte de Y Église des Jésuites, le vieux maître Etienne Birkner dit aux parents du paysagiste Berthold : (( Laissez partir votre fils pour l'Italie. Dès à présent, » c'est un habile artiste; il ne manque point ici d'occa- » sions pour étudier d'après les plus admirables origi- » naux dans tous les genres; mais néanmoins il ne peut » rester ici. La vie indépendante de l'artiste doit s'ou- » vrir pour lui dans la joyeuse patrie des arts. Là seux> lement ses études deviendront vivantes et révéleront » sa propre pensée. En se bornant à copier, il ne fait » plus de progrès; maintenant il faut à la plante qui » pousse plus de soleil pour croître et pour porter fleurs » ou fruits. Votre fils a réellement une âme d'artiste. » Soyez donc sans inquiétude sur tout le reste. »

— Bravo! — interrompit le peintre avec un sourire ironique. — Notre ami parle comme une traduction de M. de la Bédollière. Mais ne savez-vous pas que Théodore Hoffmann était un songe creux, un maniaque, un fou ou un possédé du diable? Où a-t-il rêvé qu'on allait à Rome pour chercher une inspiration originale? L'artiste qui va à Rome n'aspire qu'à imiter et à copier, voilà ce qui est vrai. Regardez les compositions froides, sèches, languissantes et mort-nées des premiers prix de Rome, et vous serez convaincus que la joyeuse patrie des arts ne peut engendrer que des copistes, et quels copistes encore!

— Que des copistes I — murmura d'un air chagrin Albéric, — mais la vocation, cette conscience de l'artiste, a toujours entraîné irrésistiblement vers* Rome les grands maîtres de tous les pays, lorsque le prix de Rome n'était pas encore inventé et que ce pèlerinage n'était accompli qu'à l'aide des plus durs sacrifices. Les peintres les plus originaux dont puisse s'enorgueillir la France ont défié des dangers formidables, subi les plus

humiliantes misères, et vaincu leurs passions tumultueuses pour faire le voyage à Rome. Je sais à ce sujet une histoire propre à mieux convaincre Tobias que tous nos raisonnements.

— Conte donc ton histoire, très- docte auteur de vaudevilles, — dit le peintre avec humeur, — et pourvu que j'y trouve un bon sujet de tableau pour le prochain salon, je te pardonnerai ton hérésie.

Albéric Second haussa les épaules, éteignit son cigare et commença son récit.

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