LA FILLE DE L'AVEUGLE
COMMENT LE PRIEUR LYONNAIS PROUVA A FRANÇOIS PERRIER QUE NUL N'EST BON PEINTRE DANS SON PAYS
François Perrier était le fils d'un riche batteur d'or de Bourgogne. Tout enfant, il jouait et gambadait au milieu des beaux ouvrages d'orfèvrerie ciselés qui étincelaient dans la main de son père. Le bénitier d'argent suspendu au-dessus de son berceau était surmonté d'un ange aux ailes déployées dont les yeux d'émail lui souriaient; lehanap d'or dans lequel trempaient ses petites lèvres roses était curieusement orné de petits anges joufflus qui mordaient à pleine bouche dans des grappes de raisin suspendues aux ceps entrelacés; François
fi LE CHASSEUR D'HOMMES
sonnait ses premières fanfares dans un petit clairon d'argent, et versait sur ses mains noircies l'eau qui avait reposé dans une belle aiguière de même métal, aux flancs arrondis et dont les anses représentaient des sirènes au visage merveilleux et à la queue recourbée; enfin tout ce qui l'entourait, dans cet Heureux et bienaimé logis, éveillait en lui les idées et les rêves d'art. Ses premières curiosités, ses observations d'enfant, ses recherches inquiètes déjeune homme annoncèrent une rare intelligence. Il aima de bonne heure la peinture, quoique son père fît tous, ses efforts pour l'engager à ne pas déserter son noble métier d'orfèvre et à modeler des figurines solides, au lieu de tacher d'une vaine couleur le bois ou la toile. Mais François résistait au désir de son père, et s'entêtait dans sa vocation, en dépit des orages domestiques qui se renouvelaient de plus en plus; le hasard fit qu'à l'époque où il atteignait sa vingtième année, ses parents furent obligés d'aller à Lyon pour soutenir un procès ruineux.
Là son père, très-préoccupé, ne pouvait le surveiller comme à l'ordinaire, et le jeune homme redoubla d'ardeur pour la peinture. Il s'engagea à faire un tableau d'église pour la Chartreuse, et quitta sa famille sous prétexte d'aller visiter un de ses oncles qui habitait à quelques lieues de Lyon. Les moines, pour le soustraire à toute recherche, le logèrent dans une cellule du couvent. Le prieur allait chaque jour voir si le travail avançait, et il trouvait toujours le brave enfant à l'œuvre. Lorsque le tableau fut terminé, l'honnête prieur le regarda longtemps avec une attention minutieuse; puis, ne pouvant plus contenir sa joie, il lui remit une bourse gonflée d'écus d'or, et lui dit :
— Le salaire que je vous offre aujourd'hui au nom du couvent, mon cher François, est, à la vérité, minime et conforme à nos faibles ressources; mais je veux vous donner un bon conseil qui pourra, si vous le suivez, faire resplendir votre nom glorieux et vous rendre plus riche que tous nos gros marchands.
Le cœur du jeune homme palpita de joie.
— Quel est donc ce précieux conseil, mon père? Oh! je vous jure de le -suivre.
— J'ai observé dans votre tableau toutes les qualités qui charmeront les yeux des connaisseurs : pourtant il vous reste encore quelque chose à acquérir, et nul maître ne pourra vous enseigner ce quelque chose.
— Gomment donc faire? — s'écria Perrier avec une douloureuse surprise.
— Ne vous désespérez pas, mon fils, — continua le prieur, — mais allez à Rome,
— A Rome! — répéta François en passant sa main sur ses yeux comme si le zigzag flamboyant d'un éclair l'eût trop vivement ébloui, et comme si une pensée aussi confuse qu'une vision traversait et troublait soudainement son esprit.
— Là seulement tu comprendras et tu trouveras, — poursuivit le prieur. — J'y ai passé quelques années dans ma jeunesse, et il m'est resté des monuments, des tableaux, des statues et de l'aspect général de la vieillecapitale du monde, un souvenir ineffaçable.
Deux larmes perlaient aux cils blonds du jeune Bourguignon.
— Mon père, s'écria-t-il en baisant la main du vénérable religieux, — vous avez prononcé une parole qui m'ôte le repos . A Rome ! oui à Rome ! c'est là mon but, mon désir, mon rêve unique depuis bien longtemps, mais comment le réaliser? Mon père est riche et pourrait facilement payer les frais du voyage. D'ailleurs j'irai volontiers à pied, dussé-je gagner mon pain en route en peignant des enseignes d'hôtellerie; mais mon père est entiché de son métier d'orfèvre, il ne veut pas entendre parler de peinture, et il m'a défendu d'aller à Rome.
— Il faut lui obéir, mon* enfant, — dit doucement le prieur.
— Lui obéir, — répéta amèrement François accablé d'un sombre découragement; — c'est-à-dire rester
obscur, inconnu, tourmente d'un désir inassouvi, sentir mon esprit paralysé dans son élan, ma main impuissante à exécuter! 0 misère! Pourtant je sens s'agiter en moi une fiévreuse volonté qui me dit que mon père est cruel et insensé de s'opposer ainsi à mon bon» heur et de ruiner mon avenir.
— Il faut lui obéir, mon enfant.
— Pourquoi donc? — répliqua impétueusement le peintre. — Croyez-vous que, si je désertais son logis opulent pour une vie.de privations, Dieu me condamnerait? Croyez-vous que, si, parti contre son gré, je revenais un jour, riche et glorieux, frapper à la porte de mon père, elle ne se rouvrirait pas pour moi ? N'aije donc pas le droit de me débattre contre les liens honteux dont il veut me garrotter? de me révolter contre ce médiocre et vulgaire métier dans lequel il veut m'emprisonner? Direz-vous donc, vous, digne prieur, qui m'avez éclairé et encouragé, qui avez deviné le% trouble de mon âme, que j'ai tort de ne pas tendre le cou au joug comme un agneau timide et lâche? Non, vous n'oseriez pas, et, si je veux fuir, vous serez mon complice, n'est-ce pas, car vous condamnez mon père dans votre pensée?
— Il faut lui obéir, mon enfant! — répondit l'honnête prieur à l'exalté jeune homme, en lui prenant les mains avec une expression d'intérêt si compatissante que la colère fébrile de François se fondit tout a coup et s'épancha en larmes abondantes.
Ces simples paroles, dites avec tant de calme et de douceur, l'avaient réveillé de son égarement momentané et le touchaient bien plus que des raisonnements emphatiques et prolixes.
— J'obéirai, révérend prieur, — dit-il enfin d'une voix étouffée.
— Bien, mon fils, — répondit le bon moine. — » Dieu ne protège pas ceux que poursuit la malédiction paternelle, et qui sait s'il ne vous récompensera pas de votre honnête obéissance par quelque signe de sa miséricorde.
Espérez en lui et tout ira mieux que vous ne pensez. J'ai comme un pressentiment que vous verrez Rome un jour, et peut-être ce jour n'est-il pas éloigné. Tout réussit à celui qui sait vaincre sa passion. Adieu, mon cher enfant, et tenez votre parole.
— Ainsi ce tableau que je laisse dans votre couvent est une œuvre imparfaite et incomplète, révérend prieur? — demanda timidement le jeune Bourguignon.
Le vieux prieur sourit.
— Est-ce là ce qui t'inquiète, mon fils? Ce trouble est d'un bon augure et prouve que tu es un véritable artiste. Regarde donc attentivement ton tableau comme tu regarderais celui d'un étranger. Certes, le saint Bruno est admirablement réussi, et il ressemble à quelqu'un de notre connaissance que tu as singulièrement flatté; mais enfin cette pose de pénitent, cette résignation humble et sincère, cette joie de l'espérance dans la bonté divine, tu as pu en rencontrer les traits épars dans notre Chartreuse. Pour la Vierge, mon cher fils, la trouves-tu réellement rayonnante de la lumière divine? N'est-ce pas là une beauté terrestre qu'on habillerait volontiers de velours et de soie, sur les cheveux de laquelle on cherche une guirlande de roses ou de perles, et qui semble disposée à monter sur son balcon pour écouter les fredons des guitares que les donneurs de sérénades accordent dans la rue? Ah! n'as-tu donc pas vu la Vierge de Raphaël dans la galerie de Dresde? Comme son regard annonce la puissance suprême de la mère de Dieu ! comme ses yeux, merveilleux diamants enchâssés dans une ombre profonde, font sourdre dans la poitrine de celui qui la regarde une soif vague de l'éternité ! Il semble que de ses chastes lèvres entr'ouvertes s'exhale un souffle mélodieux qui embaume et guérit les plaies du cœur. Involontairement on se sent poussé à s'agenouiller devant elle. Oh ! celle-là est bien réellement la reine du ciel et non une jolie danseuse de sarabandes.
En parlant ainsi, le bon prieur, entraîné lui-même par l'enthousiasme, ne s'apercevait pas que François Perrier l'écoutait absorbé dans une extase inouïe.
— Oh ! — dit enfin le jeune homme, — j'ai bien envie de crever cette méchante toile. Je suis honteux d'avoir manqué de foi et de dévotion en créant cette Vierge qui n'a rien de divin; mes yeux se dessillent, et je vois que toutes les parties de mes personnages sont bien liées extérieurement comme proportions, mais qu'il leur manque cette harmonie intérieure qui seule peut leur donner une âme !
— Va, mon enfant, — répliqua le prieur, — et sois ferme dans ta résolution. Tu comprends déjà ce qui te manque pour devenir un peintre excellent, c'est un grand pas de fait; mais n'oublie pas surtout que le fils doit obéir à son père.
François Perrier s'abandonna aux plus douloureuses réflexions après avoir quitté la Chartreuse, et résolut de faire une dernière tentative auprès de son père avant de renoncer pour jamais au voyage à Rome. Mais lorsqu'il arriva à la nuit devant la porte de la maison où le digne batteur d'or était logé à Lyon, il se sentit assaillir d'une sourde inquiétude.
La rue était noire, déserte, boueuse. Le vent faisait claquer les enseignes d'étain et trembler les auvents. Pas une lueur ne filtrait à travers les fentes des portes, ou n'illuminait les fenêtres. Dans un coin gisait sur un tas de paille un chien moribond qui essayait de se soulever et qui n'avait plus la force d'aboyer. Le cœur serré, François fit résonner le heurtoir, d'abord à petits coups, puis à grands tours de bras quand le silence seul lui eût répondu. Le chien gémissait toujours. Enfin, une vieille voisine, éveillée par le tapage, mit le nez à la fenêtre et menaça du guet le faiseur de sabbat.
— Il n'y a que les voleurs qui veillent à cette heure-ci, — ajouta-t-elle, — et si vous venez pour piller cette maison, méchant garnement, vous vous userez les
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pouces aux murs, car meubles et gens, tout est parti.
— Allons, calmez-vous, ma bonne dame, — repartit François d'une voix altérée et le cœur comprimé par l'angoisse, — je ne suis ni un tire-laine ni un coupebourse, mais bien un honnête garçon, le fils de maître Perrier, le batteur d'or, qui logeait céans.
La vieille poussa un grand cri qui retentit dans la poitrine de François et fit tressaillir tous ses membres; ses jambes s'affaissèrent sous lui.
— Pauvre garçon, le fils de maître Perrier! est-il possible ! mais vous ne savez donc pas le malheur?
— Quel malheur? êtes-vous folle? Parlez donc vite j parlez ! — s'écria le jeune homme stupéfait.
Le petit chien parvint à pousser un gémissement plaintif, tandis que la vieille voisine criait à François :
— Attendez ! je vais vous chercher une lettre que maître Perrier a laissée pour vous.
— Mon Dieu ! — dit François en s'approchant du tas de paille., — mais c'est Garguille, le petit chien favori de ma mère,
— Oui, — reprit la voisine en sortant de son logis une lampe de fer à la main, — la pauvre bête est revenue mourir à la porte de sa maîtresse. Ces animaux-là, c'est si attaché aux gens! c est plus sensible que bien des chrétiens !
— Que voulez-vous dire, bonne femme ? — bégaya François, ému d'une incompréhensible frayeur et le visage blême comme la mort.
— Lisez, mon voisin, — dit la vieille en se reculant, un peu effrayée, après lui avoir tendu la lettre d£ son père, — car pour moi je n'aurais jamais le cœur de vous conter une si triste histoire. Pourtant je l'ai vue mourir, la pauvre chère âme !
7- Qui donc avez-vous vu mourir, sempiternelle bavarde?— s'écria François d'une voix tonnante et en s' avançant vers elle avec une sorte d'égarement.
— Lisez! lisez! — répéta la vieille en se reculant toujours. François saisit le papier et lut ces mots :
» Ingrat enfant, j'ai perdu mon procès, et ta mère en est morte de chagrin, morte sans te voir, morte en t' appelant et en priant Dieu pour l'absent. Les deux tiers de ma fortune, si laborieusement amassée, sont anéantis. Je compte sur toi pour m'aider à réparer cette perte terrible. R.ejoins-moi bientôt à Mâcon.
» Ton père qui te pardonne. »
La lettre s'échappa des mains tremblantes du malheureux fils, et il -tomba contre le mur, foudroyé par cet effroyable événement. Le chien gémit sourdement, et, reconnaissant le fils de sa maîtresse,, il se mit à lécher ses mains raides et glacées.
I) UN HOLOCAUSTE PRESQUE AUSSI DIFFICILE A ACCOMPLIR . QUE LE SACRIFICE d'àBRAHAM
Deux jours après, le pauvre François entrait à Maçon, et s'arrêtait en frissonnant devant la boutique de son père, qui, debout sur le seuil, les yeux rouges, les joues crer;ses, le teint blafard comme une lune mouillée par les nuages d'automne, l'avait regardé venir sans prononcer une parole.
Que pouvaient se dire ces deux hommes, éprouvés par une de ces douleurs corrosives pour lesquelles il n'est point d'autre baume que les larmes? Par un effort surhumain, ils se cachèrent l'un à l'autre leurs pleurs;
ils craignirent de profaner leur souffrance par de banales consolations, ils redoutèrent réciproquement d'entendre le son de leurs voix auxquelles ne pouvait plus répondre la voix aimée. Ils s'embrassèrent et gardèrent un morne silence, évitant même de se regarder. Telle .fut la première entrevue du père et du fils.
Le lendemain, dès l'aube, car il n'avait point dormi, François descendait de sa chambre d'un pas aussi lourd qu'un vieux menacé de paralysie, lorsqu'il rencontra son père sur l'escalier.
— Où vas-tu, mon garçon? — demanda le batteur d'or.
— A l'atelier, mon père, car je suis venu à Maçon pour vous aider à la besogne et vous prouver que je ne suis pas un fainéant, bon seulement à manger le bien que vous gagnez de vos mains.
— Tu es un bon fils, François, — reprit maître Perrier, — mais ta bonne volonté me suffit. Ne descends pas à l'atelier; c'est inutile, puisque je veux t'envoyer à Rome pour y oublier ton chagrin, si c'est possible.
— A Rome ! répéta le peintre en s'effaçant le long du miir pour laisser passer son père, car celui-ci montait sans s'arrêter au grenier blanchi à la chaux qui servait à la fois de chambre et d'atelier de peinture à son fils. — Que signifie cette cruelle plaisanterie?
— Viens ça, — dit le batteur d'or en entrant dans le grenier et en jetant un regard attristé, mais calme, sur les toiles appendues grossièrement aux murs à l'aide de clous^ sur les palettes, les vessies de couleurs ou les boîtes d'essences qui encombraient les bahuts de chêne noirci, puis sur un lourd chevalet qui supportait un grand tableau. Cette toile inachevée représentait Marthe et Madeleine lavant les pieds de notre Seigneur Jésus- Christ. Marthe seule était terminée et offrait une ressemblance merveilleuse et touchante avec dame Étiennette, la mère de François. Maître Perrier détourna vivement les yeux de cette chère image, et saisit le bras de son fils. — Je ne plaisante pas, garçon, -— lui dit-il,
— le prieur m'a éclairé à temps. Tu ne dois pas végéter au fond d'une boutique comme un misérable orfèvre. Tu peux devenir un peintre célèbre ainsi que le Flamand Rubens, mais il faut que tu voies l'Italie.
Un instant François éprouva une sorte de vertige et d'éblouissement, il ferma les yeux, et il crut planer comme un aigle dans un ciel d'azur infini. et découvrir toute la péninsule qui se déroulait avec des replis de serpent sous son vol insensé. Les temples païens, les basiliques chrétiennes, les villes mortes ou ensevelies dans les entrailles de la terre, surgissaient à ses yeux avec leurs cortèges de statues innombrables, avec leurs bas-reliefs et leurs fresques doués d'une vie surnaturelle, avec leurs galeries de tableaux signés des premiers maîtres.
Mais le frisson passa plus rapide que l'éclair sur la face de l'artiste, et il revint aussitôt à lui.
— À quoi pensez-vous, mon père? — s'écria-t-il amèrement. — Êtes vous donc déjà las de me voir dans votre maison? Avez-vous hâte de m'en chasser comme un maudit et de m'exiler au loin?
— François, — répondit le vieillard ému, — tu sais bien que désormais ma joie est en toi, et que ta dernière absence m'avait mis la mort dans l'âme I
— Eh bien ! alors, pourquoi parler de m'envoyer en Italie? — reprit le peintre d'une voix altérée.
— Parce que ton avenir est là-bas, parce qu'ici tu ne feras qu'une chétive besogne; parce que le digne prieur a vu plus clair que moi dans ton esprit, et que te garder à la maison c'est perdre ta gloire future.
— Le prieur a eu tort de vous mettre en tête ces billevesées, — interrompit François d'un air soucieux. — Il se trompe. Je puis devenir un bon ouvrier, et je ne ferai jamais qu'un méchant peintre de village. Mais d'ailleurs, — ajouta-t-il avec une sorte d'emportement et comme s'il voulait s'étourdir lui-même, — qui donc travaillerait pour vous si je vous quittais? Brisé par le chagrin, seul, abandonné, pouvez-vous à votre âge
recommencer votre fortune? Ne seriez-vous pas trompé par des mercenaires? Je suis jeune, robuste, adroit. C'est mon devoir d'aider votre vieillesse. Et que dirait ma mère dans le ciel, si elle me voyait vous délaisser, car elle a ses yeux ouverts sur moi, j'en suis sûr? Et avec qui donc causeriez-vous de la chère morte, les soirs d'hiver, sous le manteau de la cheminée, les soirs d'été, sous la tonnelle de vigne et de chèvrefeuille? Oh ! non, mon père, vous n'avez pas songé à tout cela. Souffrirai-je donc que vous rougissiez devant ces gros marchands, vos compères, parce que vous avez perdu un procès? Je veux que vous deveniez riche. Vous comptiez sur moi avant ce jour de malheur, tout en me gourmandant d'être mal appliqué au travail. Eh bien ! vous verrez que j'ai su profiter de vos leçons et que j'ai chassé comme une vaine fumée ces visions de gloire auxquelles se complaisait mon orgueil.
Le batteur d'or tremblait de joie en entendant ces généreuses paroles. "
— 0 mon cher enfant, — balbutia-t-il, — pourquoi t'humilier ainsi? Je sais ce que tu vaux et j'ai foi dans ce que m'a écrit le prieur. Pourquoi donc sacrifier ta force, ta jeunesse, toute ta vie à un vieillard faible et débile?
— Mais il ne s'agit point de sacrifice, — repartit brusquement François. — Vous m'avez aimé , vous m'avez élevé à travailler comme vous, vous avez espéré en moi. J'acquitte cette dette d'affection, de labeur et d'espérance, voilà tout. Et comment me séparerais-je sans regret et sans déchirement de cette maison où l'âme de ma mère me semble encore errer, visible à mes yeux seuls, où je crois la retrouver en voyant à la même place son rouet et sa quenouille,, ses aiguilles, son livre d'heures, où je puis baiser le chapelet qui a touché son cou et que ses mains ont serré jusqu'au dernier souffle? Oh! ma vie est renfermée dans ces vieux murs, car l'ange de mon bénitier d'enfant m'y
sourit toujours, et je crois qu'il n'est pas ici un meuble qui ne me connaisse et qui ne m'aime.
Maître Perrier pleurait d'attendrissement.
— Dis-tu vrai, François? Renonces-tu réellement sans regret et sans arrière-pensée à la peinture? — demanda-t-il enfin en fixant sur lui un regard pénétrant.
— J'y renonce, — répondit l'artiste avec fermeté.
— Tu ne crois plus à ton talent, n'est-ce pas? et le voyage à Rome ne te paraît plus qu'une chimérique et inutile folie !
— Oui, mon père,— dit encore François avec eifort. Le batteur d'or s'avança vers le grand tableau, et, le
contemplant avec une naïve admiration, il étouffa un soupir et murmura :
— C'est dommage, je ne suis pas un grand connaisseur, mais j'aurais juré que cette toile annonçait un talent de maître. — Le jeune homme ne sourcilla pas. — Mais garder toutes ces ébauches, — poursuivit le père, — ce serait s'exposer à la tentation de succomber au péché de peinture. Mieux vaut en faire bravement un holocauste. — François tressaillit, et le vieillard surprit cet imperceptible tressaillement; mais il feignit de ne pas s'en apercevoir. — Que dirais-tu, mon fils, si je brûlais ce tableau auquel tu as sans doute longtemps travaillé !
— Trois mois seulement, — répondit le jeune peintre d'un ton froid; — brûlez-le, et je n'en regretterai pas un coup de pinceau.
— Oh ! tu me trompes ou peut-être t'abuses-tu toimême. Ton cœur doit s'émouvoir pour cette œuvre de tonv inspiration. Ne sais-je pas quelle douleur ferait saigner, mon cœur si je voyais briser ces belles lampes, ces vases précieux, ces aiguières au col élancé, ces coupes, ces trépieds, ces manches de poignards, ces croix d'église si curieusement ouvragées qui sont l'ornement de ma boutique.
— Brûlez ce tableau, vous dis-je, — répliqua opiniâtrement François.
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— Ne mens pas à ton père ! ne me trompe pas ! Tu as envie d'aller à Rome, tu iras ! Qu'un seul mot franc et sincère sorte de ta bouche, ne t'entête pas à vouloir ton malheur!
— Brûlez donc ce tableau! — s'écria le peintre agité d'une impatience convulsive, comme s'il avait hâte d'en finir avec un supplice qu'il sentait au-dessus de ses forces.
— Tu le veux? — dit lentement le vieillard. Et prenant une chandelle de résine qui se mourait dans une torchère en cuivre accrochée au mur, il en aviva la flamme en la secouant; puis il l'approcha du tableau, dont les détails éclairés par cette lueur vive et soudaine parurent empreints d'un relief plus énergique et plus puissant. A cet aspect, des larmes jaillirent des yeux du jeune homme, et un sanglot étouffé lui échappa. — Tu t'es trahi, garçon, — dit joyeusement maître Perrier. — Ton cœur d'artiste a parlé; le nieras- tu encore?
Et il replaça le flambeau dans la torchère. François garda tout d'abord un douloureux silence ; mais bientôt, • honteux de n'avoir pas su réprimer son émotion, il se redressa fièrement, et, voulant s'abuser lui-même, se fermer toute arrière-pensée, rouvrir violemment sa plaie, il saisit la torche et la mit dans la main du batteur d'or, en disant avec un éclat de rire forcé.
— Vos doigts sont-ils trop débiles, mon père, pour tenir ce flambeau pendant deux minutes et mettre le feu à ce méchant barbouillage? — Maître Perrier, vaincu par cette résistance et en éprouvant au fond du cœur une secrète joie, car il allait conquérir son fils par cette rupture suprême du peintre avec son art, appliqua la chandelle de résine à la toile condamnée, sans regarder ni le tableau ni François. Ce dernier tenait les yeux obstinément baissés; ses dents serrées s'entre-choquaient et mordaient ses lèvres jusqu'au sang. Il se tordait les mains avec une rage sourde. Mais quand la toile couverte de couleur commença à pétiller sous la flamme, son visage se contracta affreusement, le vertige
traversa son cerveau, ses yeux injectés de sang se fixèrent sur maître Perrier avec une expression farouche. Par un mouvement involontaire et désespéré, il s'élança d'un bond vers le vieux batteur d'or, il lui arracha la torche des mains avec violence, et le repoussa rudement loin du tableau, en s'écriant, les lèvres tremblantes : — Ne touchez pas à cette toile, mon père ! ce serait une chose impie !
Puis, renversant la torche avec un geste d'horreur, car il l'avait presque levée sur le vieillard d'un air de menace, il l'éteignit sous son pied, et resta ensuite immobile, muet, comme égaré, frémissant de confusion et de honte devant son père irrité.
— Mauvais enfant, — dit enfin celui-ci lorsque la première impression de stupeur fut passée, — tu vois bien que tu avais trop présumé de ta force et de ta volonté.
François s'agenouilla :
— Pardonnez-moi un moment de folie, au nom de mon affection pour vous, au nom de Jésus dont l'image est retracée dans ce tableau ! Si j'ai saisi votre bras, mon père, c'est que j'ai voulu vous demander grâce pour le portrait de ma mère; il m'a semblé voir s'agiter ses lèvres immobiles et ses mains se joindre sur la toile inanimée pour nous supplier!
— C'est peut-être un avertissement du ciel, — reprit maître Pierre après un moment de réflexion.
— Non ! c'est un piège, c'est une embûche de Satan ! — dit François, — puisque cette hallucination infernale m'a entraîné à menacer mon père, m'a inspiré un mouvement de haine et de rage fébrile contre lui, m'a fait oublier ma résolution comme si j'étais un enfant capricieux et léger. Mon tableau sera brûlé ce soir, mais c'est moi qui le brûlerai, avec toutes les ébauches qui encombrent ma chambre. Je ne conserverai que cette figure dans laquelle j'ai reproduit avec amour les traits de ma mère. Descendons à l'atelier, mon père, car les ouvriers doivent être déjà à la besogne.
Maître Pierre et son fils quittèrent aussitôt la chambre
blanchie par la chaux, mais ils n'étaient pas depuis une demi-heure à l'atelier que les passants se groupaient dans la rue devant le logis du batteur d'or en poussant de grands cris d'alarme,
Une fumée noire et suffocante, étoilée de flammèches rouges et dardant ça et là des langues de feu onduleuses, enveloppait les combles de la maison et menaçait de l'engloutir tout entière.
Le feu avait pris dans la chambre de François. Quelques étincelles de résine enflammée avaient brûlé sur le plancher et voltigé au hasard; puis, trouvant un aliment dans les vessies de couleurs et les boîtes d'essence, elles avaient couru comme des serpents le long des boiseries, des murs et des solives. Les toiles d'ébauches s'étaient tordues en sifflant et avaient augmenté l'activité dévorante du feu. Les bahuts de chêne s'étaient fendus en éclats. La chambre était devenue un brasier.
Lorsque le batteur d'or et ses ouvriers s'apercevant
du danger se mirent à l'œuvre ptfur le combattre, il
n'était plus temps. Les efforts héroïques de François
4échouèrent à la peine. Tout ce que l'on put faire, ce
fut d'isoler le foyer de l'incendie desmaisons voisines.
Une foule empressée, mais désagréablement mêlée de filous et de batteurs d'estrade, s'était précipitée dans la maison de Perrier sous prétexte de lui venir en aide et démettre en sûreté les riches joyaux de son art. Malheureusement ces objets précieux furent conservés et cachés en lieu si secret que le pauvre orfèvre ne put jamais les retrouver.
Sa ruine complète fut ainsi consommée. Il se trouva • trop heureux que maître Abraham, son envieux voisin, lui offrît de le prendre à gages pour montrer à ses fils les secrets du beau métier auquel il devait un si grand renom dans toute la Bourgogne.
— Tu vois bien, François, — dit alors le pauvre père au jeune peintre, — que le prieur avait su deviner le doigt de Dieu dans ta destinée. Va donc à Rome f là seulement tu pourras travailler utilement de façon à
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me dégager de ce pénible servage auquel je me suis résigné chez mon ancien ennemi Abraham.
— Je ne résisterai plus à votre volonté, mon père, car elle me paraît sacrée.
— Eh bien ! s'il en est ainsi, dit le brave homme en glissant timidement dans la main de son fils une pièce d'or, — prends donc mon dernier écu, dont je n'ai que faire puisque maître Abraham s'est chargé de me nourrir. — Et voyant l'hésitation douloureuse empreinte sur la figure de François : — Avec cet argent, — ajouta-t-il, — tâche d'arriver à la forteresse de P**% dont ton oncle est gouverneur. C'est un vieillard maussade, bourru et quinteux. Il a maudit et renié sa sœur pour s'être mésalliée en m'épousant, mais peut-être aura-t-il pitié de ta jeunesse et sera-t-il flatté de ta bonne mine. Quoi qu'il fasse ou qu'il dise, tu es son neveu devant Dieu et devant les hommes. Peut-être consentira-t-il à t'équiper ! peut-être tiendra-t-il à honneur que le fils de sa sœur poursuive son voyage à Rome comme un gentil cavalier et non comme un misérable vagabond !
En finissant ces recommandations, le batteur d'or ne put retenir ses larmes, et la voix de maître Abraham qui l'appelait au travail put seule le séparer de son fils qu'il tenait étroitement embrassé.
FRANÇOIS S'INSTRUIT, EN VOYAGEANT, DANS UNE NOUVELLE MANIÈRE DE CHASSER
Le voyage à pied ne fut pas malsain pour notre jeune peintre. Il marchait bravement au cœur de l'air. Il s'enivrait à respirer la saine odeur des champs et des
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forêts. Là, il voyait à travers les rideaux d'alisiers et de trembles tourbillonner la fumée des énormes brasiers allumés par les charbonniers; ici, il s'égarait dans les sentiers de mousse où il n'entendait que les martellements cadencés du pivert, l'allègre chanson de la bergeronnette ou le susurrement plaintif de l'eau parmi les glaïeuls.
Plus loin, le tic-tac d'un moulin le ramenait dans la bonne voie, et il regardait bouillonner l'écluse où, par une nuit de brouillard, il eût couru grand risque de se noyer. Souvent il suivait le chemin de halage de la Saône, et il écoutait avec joie les cris perçants des mariniers entraînant, à grand renfort de chevaux, dans les eaux basses, de pesants bachots encombrés de futailles.
Il parvint ainsi aux environs de la ville forte de P***. — Jolie petite ville, Dieu soit loué! — s'écria François; — quel plaisante figure elle fait au milieu des zigzags de muraille, de bastions, de tourelles et de créneaux dont elle est festonnée! Ce haut clocher, • pointu comme un fer de lance, la rend semblable à un nid de cigognes au-dessus duquel se profile dans l'air le long bec de la mère. Heureuse ressemblance! car le toit où se colle le nid d'une cigogne abrite toujours, selon le vieux proverbe, un logis heureux et paisible.
Ce disant, il jeta à terre son gourdin noueux, qui eût mérité le nom de massue chez les Algonquins, et se coucha sans façon à coté de ce digne compagnon de voyage.
Le jour finissait; le soleil, dont l'ardeur avait mis à l'épreuve l'énergie du jeune piéton, ne lançait plus que des rayons obliques par-dessus les toits de la ville forte. Sur le canal glissaient silencieusement les barques des paysans qui, le matin, avaient apporté les fruits et les légumes au marché. L'accoutrement un peu singulier de François attirait l'attention de ces derniers et des passants, mais il paraissait peu s'en soucier. Ses veux
bleus s'égaraient insouciamment ça et là comme ceux d'un dogue au repos. D'ailleurs, si son justaucorps brun était râpé et blanchi aux coutures, il était gracieusement coupé et brodé aux parements. Si ses hautsde-chausses bouffants avaient été taillés dans une modeste pièce de coutis gris, un collet de chemise blanc comme neige et de toile fine était rabattu sur ses larges épaules; si ses bas bleus et ses souliers à lourdes semelles dénonçaient le campagnard, son chapeau de feutre clair et à larges bords retroussés, auquel flottait fièrement une plume d'aigle, accusait l'artiste, l'étudiant ou le chasseur.
A une large courroie, qui passait par-dessus son épaule droite et sur laquelle il avait peint toutes sortes de grotesques figures, ballottaient un flacon clisse et un sac de voyage renfermant son attirail de peintre. Enfin l'écharpe orange qui serrait son justaucorps soutenait un large couteau de chasse à manche de corne de cerf. Or, il était aisé à ceux qui remarquaient la taille souple et svelte du voyageur, ses épaules carrées, son cou nerveux ombragé de cheveux blonds et bouclés, de deviner qu'il était homme à se servir bravement de son gourdin et de son couteau de chasse contre tout ennemi.
Cependant François jeta son chapeau à côté de lui, vida en quelques rasades son flacon, mangea un morceau de pain blanc tiré de son sac, et se recoucha sur l'herbe avec la béatitude paresseuse de l'homme qui a atteint son but. Il se mit à rêver à la réception que lui réservait cet oncle terrible qu'il ne connaissait que par tradition, et, il faut l'avouer, la tradition n'était pas rassurante. Mais en ce monde François Perrier ne craignait que Dieu.
En ce moment ses regards erraient sur une colline qui s'élevait en face de lui, couverte de bouquets de bois. Tout à coup il vit déboucher d'un de ces taillis un homme de haute stature, d'un embonpoint. inquiétant, étranglé dans un surtout gris à basques raides, chaussé
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de bottes de cheval en cuir non corroyé, et coiffé d'une lourde toque de velours violet à laquelle pendillait un gland d'or.
Ce respectable personnage était précédé, entouré et suivi d'une meute de gros chiens aboyant, hurlant, sautant et se culbutant les uns les autres avec une ardeur féroce et presque convulsive.
Aussi, à peine les gens qui cheminaient sur la grande route l'eurent-ils aperçu qu'une étrange agitation se révéla parmi eux. Ceux qui se dirigeaient vers la ville pressèrent le pas au point d'avoir l'air de courir comme s'ils fuyaient un danger imminent. Les autres s'éparpillèrent comme un troupeau de daims surpris par un coup de fusil, et gagnèrent les chemins de traverse du pas d'un criminel qui se sauverait de la potence.
François se mit à rire de tout son cœur en regardant cette déroute, mais il ne tarda pas à en comprendre parfaitement la cause.
Le chasseur à la toque violette n'avait pas encore atteint la grande route que ses chiens éclatèrent en abois furieux comme s'ils traquaient un sanglier dans sa bauge, se dispersèrent et sautèrent sur les passants en bêtes bien dressées à assaillir des créatures humaines. L'un faisait rouler des enfants sur le sable avec ses pattes maladroites; l'autre enfonçait ses crocs dans les mollets d'un portefaix courbé sous un lourd fardeau et le renversait effrayé, saignant et se débattant comme une tortue dans sa carapace; un troisième s'élançait aux flancs du cheval d'un bourgeois, et le mordait à le faire se cabrer et courir au grand galop jusqu'au bord du canal, tandis que le cavalier, suspendu au pommeau de la selle, invoquait lamentablement Dieu et les saints.
Tout stupéfait de cette scène à la fois grotesque et cruelle, le fils du batteur d'or se frottait les yeux comme s'il se réveillait d'un songe bizarre et inexplicable. Use tourna vers le maître de ces chiens féroces pour voir s'il ne les rappeleraitpas; mais ce chasseur de nouvelle
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espèce riait à se tenir les côtes et paraissait éprouver une jouissance suprême, voisine de l'extase, à entendre les cris de détresse et à voir la fuite éperdue de tous ces pauvres gens.
François commença donc à croire que cet homme était un hobereau maniaque dont la famille avait oublié de réclamer l'interdiction, et qui venait d'improviser ce passe-temps brutal et puéril; mais quelle ne fut pas son indignation en le voyant montrer du doigt à ses chiens deux dames voilées et enveloppées de mantilles noires, qui côtoyaient le bord du canal, suivies à distance par un jeune page vêtu de deuil.
Les malheureuses femmes, qui tout d'abord avaient voulu fuir, s'étaient bientôt arrêtées tremblantes, essoufflées et se sentant défaillir; d'ailleurs en quelques bonds les chiens les avaient atteintes et formaient autour d'elles un cercle menaçant d'yeux irrités et de crocs avides.
La plus âgée jeta un regard effaré derrière elle ; mais le canal avec son eau calme comme un miroir où se reflétaient les trembles, lui barrait le passage. Alors elle cria aux bateliers qui ramaient vigoureusement afin de gagner l'autre bord :
— Pour l'amour de Dieu, bonnes gens, venez-nous en aide! passez-nous du côté opposé.
Mais, quelque déchirante que fût la voix de la pauvre dame, les bateliers semblaient sourds, et, s'ils n'étaient pas aveugles, leurs regards du moins évitaient soigneusement de se tourner vers l'a cruelle chasse, car ils ne virent ni les gestes désespérés de celle qui les implorait ni ses mains suppliantes tendues vers eux.
— Les lâches ! — murmura le jeune Bourguignon. — Ont-ils donc peur de ces maudites bêtes? comme s'ils ne pouvaient pas leur casser les reins à bons coups de rames ! Mais peut-être aussi la pauvre dame a-t-elle eu tort de les supplier pour l'amour de Dieu; cette promesse les fait nager comme des dorades? si elle leur
avait montré une bourse garnie de florins, sans doute ils y auraient vu plus clair.
Cependant la compagne de la dame, que sa taille svelte et élancée faisait reconnaître pour une jeune fille, s'était jetée au-devant de la suppliante, s'écrianl : « Ma mère! ma pauvre mère!» comme si elle eût espéré pouvoir la défendre ou lui servir de bouclier, et, par un geste de dévouement irréfléchi et involontaire, elle essaya d'écarter les chiens furieux en agitant devant eux les plis de son voile.
Mais les damnées bêtes, de plus en plus irritées, sautèrent sur le voile malencontreux, et le déchirèrent à belles dents ainsi que la mantille.
François resta ébloui en apercevant le visage de la jeune fille. Jamais plus radieuse vision n'avait glissé devant ses yeux. En effet, un peintre devait remercier Dieu d'avoir crée une fille d'Eve si charmante. Les cheveux noirs de cette enfant de seize ans, réunis en tresses brillantes au sommet de sa tête, couronnaient comme le plus reluisant diadème son front blanc aussi étroit que celui de la Vénus antique. Ses grands yeux, dilatés par l'effroi, ressemblaient à deux émeraudes vivantes et animaient singulièrement sa figure séraphique, au teint d'une blancheur transparente et rosée, aux lèvres mignonnes et vermeilles, aux paupières frangées de cils de velours. C'était la beauté humaine dans toute sa perfectionna grâce dans toute son innocence, la piété filiale dans tout son courage et tout son sacrifice.
Elle ne reculait pas, la pauvre enfant, et cependant tous ses membres frissonnaient et le réseau bleu de ses veines pâlissait sur sa peau satinée; mais, tant qu'elle croyait préserver sa mère, elle résistait à son épouvante, elle bravait ces bêtes furieuses, elle leur offrait son corps angélique ; hélas! elle ferma les yeux pour ne pas les voir plus longtemps, car son dévouement de chrétienne et de fille n'eût pu l'empêcher de tomber pâmée de faiblesse et de peur.
Tout ceci s'était passé avec la rapidité du vol d'une flè-
che. Le jeune page s'était bien élancé au secours de ses maîtresses et avait essayé de frapper les chiens avec son chapeau galonné ; mais ils le lui arrachèrent, le déchirèrent en morceaux, et chacun d'eux courut en rapporter un fragment au colosse à la toque violette, en gambadant d'une façon plus ou moins disgracieuse.
Les deux dames y gagnèrent un instant de répit.
La mère en profita aussitôt pour appeler de nouveau les bateliers. La jeune fille fit glisser précipitamment une bague de ses doigts mignons, détacha de son bras gauche deux bracelets d'or, et les fit briller aux yeux de ces sourds volontaires, en disant d'une voix douce et sonore qui vibra au cœur du jeune peintre comme le rhythme d'une chanson d'enfance longtemps oubliée :
— Approchez, braves gens ! voici votre salaire!
— Sauvez-nous I laissez-nous monter vos barques,
— criait la mère, — et vous serez noblement récompensés.
Mais François vit, à son grand étonnement, les mariniers hocher la tête négativement, et ceux-mêmes dont les barques dormaient au milieu du canal se rapprocher insensiblement du bord opposé, comme s'ils craignaient d'être pris à Fabordage par les chiens du chasseur.
Quand la dame la plus âgée se vit ainsi abandonnée, elle se tordit les mains en murmurant :
— Vierge Marie, protégez-nous!
— N'est-il donc aucun secours humain à espérer? — dit la jeune fille en promenant autour d'elle des regards troublés.
— Monseigneur, retenez vos chiens ! — s'écria alors la mère en tournant vers le chasseur sa figure décomposée. — Ne vous faites pas un jeu de nos larmes.
— Pourquoi prier cette statue de pierre? — reprit avec une sorte de mépris indigné la belle enfant.
— Ah ! la petite rebelle dédaigne de nous implorer,
— dit le géant d'une voix tonnante; — allons, hop!
hop! Roland? apporte le voile. J'aime à voiries prudes à découvert, ma belle précieuse.
La mère fut saisie à ces mots d'un tressaillement convulsif, et, si sa fille ne l'eût pas retenue clans ses bras elle fût certainement tombée à terre. Roland, grand chien noir d'une force colossale, s'élança en aboyant vers le groupe condamné si brutalement par son maître, et celui ci s'apprêtait à augmenter la somme de ses distractions de la soirée, lorsque sa joie fut troublée par un incident tout à fait inattendu.
François Perrier s'était tout à coup levé, trouvant cjue le jeu avait trop duré et qu'il était temps de faire tourner la chance.
Il ne savait pas quel était ce tyrranneau butor qui bravait ainsi les règles les plus élémentaires de l'humanité, mais, puisque nul n'osait l'arrêter ni le punir, le premier venu avait bien le droit de lui donner une leçon. Il enfonça son chapeau sur sa tête, saisit son gourdin et cria à la jeune fille :
— Acceptez-moi pour champion, mademoiselle, et je vous promets de faire bravement mon devoir.
Au même instant, l'aboyeur noir vint se heurter contre ses jambes en bondissant, mais il recula en voyant tournoyer et entendant siffler la lourde massue.
La pose calme et déterminée de l'étranger annonçait du reste à l'intelligent animal un rude adversaire.
— Hop ! hop ! le voile, le voile, Roland f — Répéta la voix enrouée du chasseur, plus surpris qu'irrité au premier abord de cette intervention. Le chien n'hésita plus et bondit de côté, afin d'éviter son ennemi et courir à sa proie ; mais aussitôt un coup de gourdin vaillamment asséné lui brisa les dents. Il tomba à terre tout étourdi; puis il s'enfuit en hurlant, la langue pendante et la gueule ensanglantée. — Ho I ho ! — cria alors le maître de la meute, véritablement courroucé; — sus au mendiant, sus au bohème, mes agneaux !
Et François eut à peine le temps de se réfugier contre le tronc d'un vieux vieux chêne avant d'être assailli par la troupe entière, qui, exaspérée de son agression, s'élança sur lui en poussant des hurlements de rage.
Le peintre semblait perdu, et la jeune fille, oubliant son propre danger, dit au petit page :
— Perhson, courez à l'aide de ce brave étranger ! Perhson, plus mort que vif, se garda bien de bouger.
Sa maîtresse se hasarda alors à faire quelques pas en avant vers le brutal chasseur, afin d'implorer sa pitié en faveur de ce champion qui se dévouait pour elle.
— N'allez point de ce côté, — lui cria alors François.
— Profitez plutôt de la distraction que je procure à ces chiens fanfarons pour regagner la ville...
— Et vous abandonner, courageux jeune homme !
— répondit-elle d'une voix émue.
— Vous ne pouvez me secourir, et je me tirerai fort bien seul de ce mauvais pas, — répliqua-t-il. — D'ailleurs pensez à votre mère, mademoiselle.
La jeune fille regarda la pauvre dame dont la figure était toujours blême, et qui semblait encore hors d'état de faire un pas pour se sauver.
Cependant François s'était adossé au tronc noueux et puissant du chêne, les pieds cloués au sable, la jambe gauche tendue en avant dans l'attitude d'un gladiateur gaulois.
Sa main gauche se collait au manche de son couteau de chasse, tandis que de la droite il brandissait son gourdin avec une dextérité inouïe contre ces bêtes enragées.
Son visage restait calme, serein, souriant même; celui du maître de la meute se gonflait au contraire et rougeoyait de colère.
Flexible comme la canne du plus adroit tambourmajor, sa pesante massue voltigeait et coupait1 l'air en sifflant, tantôt haute et tantôt basse, mais couvrant toujours le corps, et elle rompait à coups redoublés l'échiné ou la gueule des assaillants.
Leur maître colossal contempla plus ou moins patiemment pendant quelques minutes ce combat inégal et inattendu; mais quand un de ses mignons, blessé à la tête, culbuta en arrière et qu'un autre, la patte brisée, tourna honteusement la queue au champ clos, boitant et gémissant, alors il siffla de toute la force de ses poumons.
Le chiens, obéissant avec une visible satisfaction, dans l'attente d'une prompte vengeance, se réfugièrent derrière leur protecteur.
— Dieu soit loué ! vous êtes sauvé, bon jeune homme ! — ne put s'empêcher de s'écrier la belle fille.
— Pas encore! — répliqua le colosse en descendant à grands pas du coteau et se dirigeant vers le bâtonniste essoufflé.
— Pauvre garçon, ne l'attendez pas ! — dit d'une voix altérée la plus âgée des deux dames. — Ne lui laissez pas le temps de reconnaître votre visage! gagnez la frontière.
— Voici un joli conseil dont vous aurez à rendre1 compte, belle dame! — s'écria le chasseur; puis se tournant vers François, il ajouta: — Maudit gueux, astu perdu la tête pour oser toucher ainsi à mes fidèles gardes du corps?
Le peintre regarda d'abord son interlocuteur d'un air étonné, puis il haussa les épaules en accompagnant ce geste dédaigneux d'un sourire qui semblait répondre :
— Croyez-vous donc que je vous craigne plus que vos chiens et avez-vous envie d'être traité comme eux ?
Et il s'appuya nonchalamment sur son redoutable gourdin, comme un berger fatigué.