LE DOIGT DE DIEU
Je touche à la conclusion parfaitement historique de mon récit* Le jeune roi voulut interroger lui-même le coupable dans son cabinet, toutes portes closes. L'abbé des Pauvres comparut devant lui avec une incroyable assurance :
— C'est donc toi, — lui dit Louis XIII, — qui as eu la lâcheté...
— Le mot est dur, sire.
— Tais-toi, bandit! quand on attente à la vie d'une femme...
— Cette femme intéresse donc vivement Votre Majesté, sire ?
Le roi rougit* et murmura :
— L'effronté coquin! — Il reprit : — Quel motif t'a poussé à ce crime ? Tu n'as sans doute été qu'un agent. . .
— Maladroit, — interrompit Gorju avec un soupir.
— Qui t'a donné l'ordre?...
r- Si je l'avoue, garantissez-vous ma sûreté, sire?
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— Tu fais des conditions au roi, ribaud ?
— Je suis aux gages de M. le maréchal d'Ancre, et, si j'accusais mon maître...
— - Tu payerais pour lui ; tu serais pendu.
— Je m'en doutais. Le poisson est trop gros pour votre filet, sire. Votre colère n'ose remonter jusqu'à lui. Mais prenez garde, s'il me réclame...
— Je lui rendrai ton cadavre. Il y aura eu erreur. Comme tu auras été interrogé, jugé et condamné par le roi, Concini ne demandera pas d'autres explications.
Gorju pâlit et perdit un peu de son effronterie :
— Votre Majesté réfléchira, — dit-il d'un ton doucereux, — qu'un serviteur n'est pas coupable pQur avoir exécuté l'ordre de son maître. Elle me pardonnera.
— Non. La justice avant tout, — dit Louis XIII. Gorju le regarda fixement :
— Eh bien ! si vous ambitionnez le surnom de roi juste, pourquoi donc, sire, laissez-vous in^punis les meurtriers de votre père?
Le roi et M. de Luynes tressaillirent. Le roi se leva de son fauteuil, le visage en feu :
— Misérable! comment oses-tu prononcer des paroles si hardies? Ravaillac n'a-t-il pas été exécuté en place publique?
Gorju sourit :
— Oh ! parce' qu'il l'a bien voulu, le pauvre homme. Bras d'acier, mais tête faible. Les occasions de s'échapper du Châtelet ne lui ont pas manqué. Il a refusé d'en profiter. Ce n'était pas un assassin, mais un martyr, un maniaque de dévotion. Il n'était pas plus le vrai coupable que je ne le suis aujourd'hui ; mais les vrais ne se laissent jamais prendre, eux.
Le roi se tut. Il n'osait continuer ce monstrueux interrogatoire, effrayé des révélations sortant, comme des tonnerres, de cette bouche vile et infâme. Mais M. de Luynes se sentant sur la trace d'un secret qui pouvait achever la grandeur de sa fortune, et n'étant pas re-
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tenu , comme le roi , par des pudeurs secrètes de famille, M. de Luynes dit avec calme à Gorju :
— Tu répètes comme un perroquet les propos des halles, les soupçons ramassés dans les ruisseaux et qui ne peuvent s'étendre plus haut.
Gorju haussa les épaules :
— Je ne parle pas des assassins du roi Henri comme un chansonnier de carrefour, monsieur de Luynes. — Et s'élançant vers le roi : — Je les connais, sire.
Louis XIII tressaillit.
— Oses-tu mentir si effrontément devant moi et te jouer à ce point de mon indulgence ? La question me fera justice de tes hâbleries.
— Je ne mens pas, sire.
— Nomme donc ces grands coupables, — dit le roi en frissonnant.
— Jamais, sire,..
— Ah! misérable, tu me trompais donc î
— Jamais, — reprit Gorju avec sang-froid, — à moins que vous ne me donniez votre parole royale de m'accorder la vie sauve.
Louis XIII, ému, agité, saisi d'une horreur profonde, se promena dans le cabinet d'un pas chancelant. Puis, se tournant vers M. de Luynes :
— Albert, laisse-moi seul avec cet homme, — dit-il d'une voix hésitante.
— Seul avec ce patibulaire bandit, sire?
— Crois-tu donc que j'aie peur, Albert? — Et, d'un geste, il lui ordonna d'obéir. — Oh! nul autre que moi ne doit entendre ce qu'il va me dire, et si mon meilleur ami assistait à cet entretien, sa vie serait en dan-* ger, Albert.
M. de Luynes se retira.
Je vais garder la porte du cabinet avec Marsillac et Tronçon, sire. Dès que vous élèverez la voix, j'entrerai.
A peine fut-il sorti, Louis XIII retomba accablé dans son fauteuil et murmura d'un ton sombre :
— Quels sont les vrais coupables;*
LE CHASSEUR D'HOMMES -i-81
— La Galigaï et son mari. Ils ont souillé le feu, ils ont inspiré l'idée du crime, ils ont cherché l'homme qui devait l'exécuter.
— L'homme ? Dis le démon ! — reprit lé roi. — Ah î ma haine était donc juste. Je respire comme si tu avais soulevé une montagne qui écrasait ma poitrine. Mais étaient-ils seuls?
— Non, sire.
— Nomme donc leurs complices. Tu as juré de ne me rien cacher, et ta vie dépend de ta franchise.
— M. le duc d'Épernon a fourni l'homme, moi je n'ai fourni que le couteau.
— Ah! — s'écria le roi avec un regard radieux, en joignant ses mains comme pour une prière, — voilà donc tous nos ennemis. Soyez loué, mon Dieu ! et pardonnez-moi mes soupçons impies qui montaient si haut... — Il fixa ses yeux ternes sur Gorju : " — Ainsi, tu m'as avoué toute la vérité? Tu jures sur ta vie éternelle...
Gorju recula :
— Je n'oserais jurer, sire.
— Te re^te t-il encore quelques noms plus obscurs à me dénoncer?
Gorju trembla de tous ses membres.
— Un plus illustre, plus auguste et plus redouté que tous les autres, Majesté.
Louis Xlïï se leva :
— Tais-toi, misérable! Prends garde au nom qui va sortir de tes lèvres. Cependant il est étrange que tous ces valets et cet ami du roi aitentosé à eux seuls... Quel est donc ce dernier complice? Parle, je le veux !
— C'est votre mère, sire, — dit Gorju en reculant.
— Tu mens, infâme ! — dit le roi qui s'avança vers lui ave", un geste menaçant.
— Sir je l'atteste au nom de Dieu !
— Les preuves! les preuves! — répéta Louis d'une voix rauque. — Malheur à toi si tu n'as pas de preuves!
— Souvenez-vous de votre parole royale, sire.
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— Les preuves ! les preuves!
— Je les ai en mains, mais si je les livre...
— Les preuves, bandit! Prends-tu donc le roi de France pour un parjure? Les preuves ! car seul je dois les connaître et je veux les anéantir.
— J'ai servi le duc d'Épernon et j'ai servi le maréchal d'Ancre, — répliqua l'abbé des Pauvres avec un sourire sinistre, — et je me suis payé mes gages avectrois morceaux de papier que j'ai cousus dans la doublure de mon pourpoint.
— Donne !
Gorju déchira la doublure et en retira une lettre :
— Voici le billet adressé par Goncino Goncini à M. le duc d'Épernon.
Le roi lut à voix basse, laissant échapper des lambeaux de phrases qui le frappaient : « Nous remuons dans son cœur l'ambition, la jalousie, la vengeance... L'idée de sang mûrit... En Guyenne, vous trouverez un de ces soudards de goupillon qui prient saint Jacques Clément... un ligueur qui ait envie d'être canonisé... )>
— Horrible! — dit Louis XIII après avoir achevé. -— Voici la réponse de M. d'Épernon , — continua
Gorju.
Le roi lut : ((J'ai trouvé l'homme. Moine par la tête, il a des visions, il a le bras d'un boucher. Sans feu ni lieu, il cherche une place au ciel. Pour lui le roi est un huguenot, et la Ligue a dit : Il est bon de tuer les rois huguenots. »
— - Et ce d'Épernon m'a baisé la main! — murmura Louis XIII avec un geste de dégoût. — Mais ces lettres infâmes n'accusent pas ma mère. Il s'agit de vaguessuggestions. Les Florentins l'ont irritée contre sou mari, mais elle n'a pas su, elle n'a pas voulu, elle n'a pas ordonné le crime. Tu vois bien que c'était un mensonge.
— Vous m'avez promis la vie sauve, sire. Eh bien ! lisez ce dernier billet; il n'y a que deux lignes sans
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signature, mais terribles, et vous 'reconnaîtrez l'écriture.
Le roi le saisit d'une main tremblante et lut : « Duc d'Épernon, comptez sur celle qui sera bientôt toute-puissante pour la fortune de ses amis. »
Louis chancela sur ses jambes, et Gorju s'avança pour le soutenir :
— Ne me touche pas, maudit, toi qui as- fourni le couteau à l'homme, — dit-il avec des yeux égarés. — Va-t'en! va-t'en !
— Suis-je réellement libre, sire? — s'écria Gorju avec un mouvement de joie.
Le roi s'appuya au dossier du fauteuil et appela d'une voix vibrante :
— Albert ! — M. de Luynes parut à la porte du cabinet. — Faites conduire cet homme au logis de votre frère Cadenet, — poursuivit le roi, — et qu'il y soit gardé à vue. Je lui ai promis fa vie sauve; mais, s'il tente de s'échapper, qu'on le tue comme un chien.
L'ordinaire s'inclina, et Gorju fut aussitôt emmené par Marsillac et Tronçon , chargés de lui servir de gardes du corps. Chemin faisant, il fit sur sa situation quelques réflexions judicieuses qui aboutirent à le convaincre qu'une prompte fuite pouvait seule le soustraire à un emprisonnement perpétuel au fond de quelque bastille d'État. Il résolut de profiter du premier embarras de foule ou de voitures qui se présenterait pour se délivrer de son incommode et honorable escorte.
L'occasion sembla s'offrir d elle-même sur la place de Saint-Germain-l'Auxerrois, encombrée par les fidèles qui sortaient de l'église. Les pages et les laquais, les chevaux des gentilshommes, les litières des dames, les chaises à porteurs des vieillards, les cris des vendeurs d'images, les psalmodies des mendiants aveugles qui assiégeaient la porte de l'église, to"ute cette cohue bigarrée et bruyante favorisait une tentative de ce genre. Tandis que Marsillac retournait ta tête pour
suivre de l'œil une jeune femme encapuchonnée dans sa mante, et que Tronçon menaçait un apprenti à l'air niais qui venait de le coudoyer, Gorju se glissa comme une couleuvre sous le ventre d'un cheval magnifiquement harnaché, se perdit au milieu de la foule et se dirigea vers l'église. Les cris de ses deux gardiens augmentèrent le tapage et la confusion. On cria : Au voleur! au tire-laine! Et le gueux gagnait du terrain.
Malheureusement pour lui, à peine atteignait-il le porche, qu'il s'arrêta un instant à regarder deux dames qui faisaient pieusement l'aumône à un vieil aveugle courbé sur son bâton et psalmodiant les litanies d'usage. L'aspect de ce groupe sembla étourdir l'abbé des Pauvres, comme une vision extraordinaire surgissant par miracle pour lui barrer le chemin de la délivrance. Ses crimes prenaient une forme vivante pour faire obstacle à son salut, mais il entendit résonner à ses oreilles la voix de Marsillac et de Tronçon qui fendaient la cohue. Rappelé à l'instinct du danger/ il poussa brutalement l'aveugle pour s'ouvrir un passage.
Tristan, car vous avez déjà reconnu notre pèlerin de Rome, se raccrocha en trébuchant au manteau du fugitif, qui, furieux d'être retenu, voulut lui arracher son bâton, malgré les murmures des spectateurs de cette scène. L'aveugle résista, se débattit, et, en essayant de se défendre, il frappa l'agresseur à la tempe du bout ferré de son arme de mendiant. Gorju tomba, et son sang rejaillit sur les dames de Thornstein.
— Notre besogne est faite, — dit froidement Marsillac à son compagnon; — mais ce drôle pourrait se livrer à quelqu'intempérance de langue ; ne quittons pas la place.
— Malheureux ! — s'écria Christine à l'aveugle d'une voix profondément altérée, — vous avez tué cet homme.
Tristan laissa tomber son bâton et joignit les mains avec une expression d'angoisse.
— Y a-t-il donc un Dieu là-haut? —-murmura Gorju
en fixant un regard vitreux sur le 'groupe qui l'entourait. — Est-ce le hasard ou la'Providence qui a dirigé le bâton de cet aveugle? Pourquoi ceux dont j'ai troublé la vie viennent-ils se réjouir de nia mort? Oh ! ne te lamente pas, Tristan, tu t'es vengé; le ciel est juste!
— Qie parle-t-il de vengeance? — dit l'aveugle étonné. — Je n'ai pas d'ennemis et ne veux me venger de personne.
Gorju essaya de redresser sa tête ensanglantée :
— As-tu oublié Jean le R ux, le rebouteur, le sorcier, le valet infidèle qui aimait ta femme, bon Tristan? — demanda t-il d'une voix sifflante. — L'aveugle et la baronne Ulrique poussèrent un cri terrible. Gorju ferma les yeux. — Je meurs, Tristan, irxiigne de pardon et de miséricorde. Jean -le Roux a fait du noble et heureux baron un mari jaloux, un aveugle, un mendiant. L'abbé des Pauvres a outragé de son amour pervers la fille de l'aveugle, la fille de la chaste femme qu'il avait calomniée... Maintenant je vois la mort me toucher les lèvres, et, derrière elle, je vois marcher mes crimes qui portent témoignage contre moi. Ombre du marquis Gaspard, grâce! Ombre de Henri, pitié! j'ai vendu le couteau, mais je n'ai pas frappé. Ma bouche se dessèche comme si les tisons de l'enfer la brûlaient déjà. J'ai soif, Tristan, de l'eau F J'ai horreur de mes blasphèmes et je voudrais prier... mais je ne sais plus. Priez pour moi, vous tous que j'ai offensés!
Le râle de l'agonie entrecoupait ses paroles et finit par les rendre confuses, indistinctes, semblables à des sanglots, tandis que Christine, éperdue, baisait le visage flétri du vieillard et le baignait de ses larmes en murmurant pour la première fois ce doux nom :
— Mon père!...
Tronçon et Marsillac se hâtèrent de transporter le moribond dans la sacristie, et ne permirent qu'à Tristan et aux dames de Thornstein d'y pénétrer avec eux.
L'aveugle ne pouvait croire à son bonheur. Son passé de misères s'effaçait comme un nuage, et sa jeunesse
radieuse lui semblait ressusciter sous les doux baisers de ces deux anges dont -la voix, tendre comme une caresse, enivrait son cœur de joie, d'amour et de doux orgueil. Raconter les transports, les souvenirs, les regrets, les espoirs qui furent échangés entre Tristan, Ulrique et Christine, à la suite de la confession de Gorju, serait une tâche au dessus de mes forces.
Une heure après ces événements, le roi, malgré les instances de M. de Luynes, fit demander à sa mère une audience dont les résultats furent tout différents de ceux qu'il espérait.
Marie de Médicis était encore couchée lorsque son fils entra dans sa chambre, suivi du baron de Vitry, son capitaine des gardes, qui se tint respectueusement à la porte.
— Quelle affaire importante vous rend si matinal , sire? — demanda la reine mère en étouffant un bâillement ; — vous ne ménagez pas assez votre santé, et vous trangressez bien facilement les lois de l'étiquette.
Louis la regarda d'un air tendre et soumis : -
— Vous êtes belle, ma mère, et vous êtes bonne; pourquoi vous éloignez-vous de moi? pourquoi me reléguer dans un coin du palais, où je suis exilé de vos caresses et de votre affection? La Galigaï envahit votre cœur tout entier; elle vous détourne de moi.
Marie de Médicis parut irritée de ces reproches comme d'un outrage :
— Êtes-vous jaloux de cette pauvre amie, qui m'est si dévouée, mon fils? Vous devriez l'aimer pour les services qu'elle nous rend, et pour les tracas de politique dont elle vous allège le fardeau. Mais vous écoutez vos plats flagorneurs, qui, dans leur sotte importance, croient aussi facile de diriger TÉtat que le vol d'un faucon.
— Que les Goncini prennent tout, ma mère, argent, places, gouvernements, mais qu'ils ne vous empêchent pas de m'aimer. Je suis faible et malade, vous le savez,
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madame., et je me souviens de mon père, qui jouait si complaisamment avec moi, oubliant )es ambassadeurs et les dépêches. Il était bon pour sa famille comme pour son peuple, le grand Henri.
— Il m'a fait bien souffrir! — murmura Marie de Médicis en évitant le regard de son fils.
— Mon père était un héros, un foudre de guerre, un grand politique, un joyeux compagnon , n'est-ce pas, madame?
— C'était un triste mari, monsieur mon fils, — ditelle d'une voix glacée.
— Mais n'étiez-vous pas fière d'être la femme de ce petit prince qui avait conquis un si grand royaume?
— Je suis Italienne, et je me consumais dans les jalousies d'un veuvage anticipé. Henri était un dieu pour les autres, c'était un démon pour moi,
— Ainsi, vous lui préfériez ces cupides parvenus, qui gâtaient vos vertus et vous irritaient contre mon père ? Le trône a déchu sous eux, madame.
— J'aime ceux qui m'ont aimée et servie; leur grandeur est mon œuvre. C'est la noblesse factieuse qui a déchu sous eux, mon fiis.
— Vous ne les abandonnerez donc pas?
— Jamais !
— Vous les défendez contre la noblesse, le parlement, le peuple, la France entière?
— Contre vous-même, qui êtes le roi, mon fils. Je tomberai avec eux plutôt que de les renvoyer. Dites cela à ce petit de Luynes, que Concini a placé près de vous, et qui vous apprend à la fois à dresser des pies-grièches et à haïr Concini.
— Il le saura, ma mère, dit doucement Louis XIII. Marie de Médicis sentit la colère s'amasser dans son
cœur :
— N'oubliez pas, sire, que je vous demande le renvoi de cet ingrat, celui de monsieur de Vitry, de Montpouillan, de Marsillac, de tous ces insectes parasites qui rampent sous le pied de Concini et le piquent au talon.
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Avouez que vous leur servez de porte-voix, sire. — Louis XIII ne répondit que par un sourire forcé. — Vous n'hésiterez donc pas à 'me sacrifier vos fauconniers, si vous m'aimez, mon cher fils! — ajouta la reine avec une expression de tendresse.
Louis Xill lui baisa la main :
— Vous verrez bientôt si je vous aime, madame, et si je recule devant les plus rudes obstacles quand il s'agit de votre gloire et de ceux qui ont osé y toucher. Il y a longtemps que vous ne m'avez embrassé, ma mère.
La reine triomphait; elle se laissa embrasser et profita de l'expansion singulière de son fils pour ajouter :
— Voyez comme ce pauvre Côncini est bon 1 il vous a rendu mademoiselle deThornstein.
Louis XIII resta impassible :
— C'était votre lectrice, madame; mais si vous l'exigez, elle quittera la cour.
— Pourquoi donc? C'est une jolie fille; elle pourra vous distraire de vos humeurs noires quand je serai empêchée par les affaires graves de l'État.
L'esprit rigide du roi fut révolté de cette ironie légère. Cependant il ne se permit aucune réflexion, et, après avoir pris tendrement congé de la reine ûière, il se retira, suivi du baron de Vitry.
Dans l'antichambre, le capitaine des gardes sentit une main s'appesantir sur son épaule. Il se retourna et vit le maréchal d'Ancre, qui le salua avec un de ces cauteleux sourires italiens, présage de tempête.
— Monsieur le baron, — dit gracieusement Concini, je suis de retour au Louvre et tout prêt à vous donner satisfaction.
Vitry se troubla :
— Le roi m'a défendu de me battre avec vous, monsieur le maréchal.
Le Florentin haussa les épaules.
— Avez-vous beaucoup prié Sa Majesté pour obtenir une si rare faveur, monsieur de Vitry?
LE CHASSEUR DHOMMES 489
Le baron devint pourpre et porta la main à la garde de son épée.
— Allons donc! un peu de vergogne, per Dio! capitaine des gardes, vous devez l'exemple. Vous me traitez d'étranger; montrez à vos amis ce que vaut l'épée d'un vrai Français.
— Je ne puis me battre,— répliqua sourdement Vitry, — c'est une lâcheté de me provoquer.
Les courtisans se groupaient autour d'eux et s'étonnaient de l'étrange humilité de ce grand pourfendeur, renommé pour son brutal courage.
Goncini lui-même avait peine à cacher sa surprise :
— Le prétexte est ingénieux, monsieur le baron. Vous insultez les gens, et vous refusez de croiser le fer avec eux. Si pourtant je châtiais votre insolence de nouveau, pousseriez-vous la soumission...?
— Me croyez-vous un lâche? — s'écria Vitry.
— Vous me forcez, monsieur, à perdre la bonne opinion que j'avais de vous.
— Insultez-moi donc, mais j'obéirai au roi.
Concini ressentit une vague terreur en voyant le capitaine des gardes s'entêter dans cette déférence incompréhensible et honteuse aux ordres d'un prince adolescent, sans prestige, sans pouvoir, sans volonté.
Les courtisans s'empressaient autour des deux adversaires. Quelques-uns s'offensèrent de la patience du baron :
— Il faut te battre, Vitry, — dit l'un.
— Veux-tu te déshonorer ? — dit un autre.
— Perdre ton emploi ?
— Te faire chasser du Louvre?
— Nous forcer à détourner la tête quand tu voudras nous donner l'accolade?
Et mille autres observations.
— Vous entendez vos amis, — ajouta le maréchal d'Ancre. Et comme le baron gardait un morne silence, il lui arracha son épée et la brisa sur son genou en disant : — Voilà ce que je fais de l'épée d'un poltron qui
ne sait pas s'en servir ! — r On connaissait l'humeur terrible de Vitry; sans doute il allait souffleter le Florentin. Yitry baissa la tête. < — Décidément vous êtes malade, monsieur, dit le maréchal, — mais d'une maladie bien difficile à guérir. Et on confie la garde du roi de France à un tel homme! Oht il ne me plaît pas qu'un Vitry soit plus longtemps maître du Louvre.
Lorsque Vitry leva les yeux, tous les courtisans s'étaient écartés de lui comme d'un lépreux. Une pâleur verte couvrait son visage. Brantes, Gadenet, Tronçon et Marsillac le regardaient eux mêmes avec stupéfaction :
— Pourquoi n'avoir pas profité de cette heureuse occasion pour nous débarrasser du Oonchine, — dit Tronçon avec un geste de matamore.
— Le roi l'a défendu, messieurs,— répliqua Vitry en souriant; — or, j'obéirai toujours et en tout au roi. N'est-ce pas lui qui donne les bâtons de maréchaux?
Puis, sans rien ajouter à ces paroles mystérieuses, il s'empressa de rejoindre Louis XIII, qui apprit bientôt par ses familiers la stérile provocation du favori de sa mère. Il ne témoigna aucun mécontentement de la conduite de son capitaine des gardes, mais lui ordonna de coucher dans la chambre qui précédait sa chambre à coucher.
Le lendemain matin, Concini se rendit au Louvre pour saluer la reine, suivi de son brillant et nombreux cortège de lâches à mille francs. Il arriva devant la porte qui était en dehors des fossés. Le guichet seul restait ouvert; mais bientôt les deux battants de la grande porte roulèrent sur leurs gonds. Trente et quelques gentilshommes qui précédaient le maréchal d'Ancre s'élancèrent d'abord sur le pont, et celqû-ci y pénétra à son tour, suivi d'une dizaine d'autres. En cet instant, la tête du cortège fut refoulée. La garde montante qui occupait le Louvre en obstruait l'entrée. Concini s'arrêta, non sans donner un signe d'impatience.
— Place! place ! — cria Vitry, qui accourait en toute hâte sur le pont, escorté de tous les familiers du roi, à
l'exception de monsieur de Luynes! — place! — continua-t-il en étendant son bâton d'ordonnance, comme s'il eût. dû préparer le passage du roi. Un homme du haut du donjon venait de tourner trois fois son chapeau en l'air : c'était un signalï-Vitry arriva facilement jusqu'au maréchal et lui posa la main sur l'épaule : — Monsieur, — dit-il brusquement, — le roi m'a ordonné de m'assurer de vous.
— De moi ! — s'écria Concini terrifié en portant la main à la garde de son épée.
— Oui, devons, mort-Dieu!... répliqua le capitaine des gardes.
Trois coups de pistolet partirent au même instant, et le maréchal d'Ancre tomba mort, au milieu d'une rumeur de surprise et d'épouvante, le long du parapet de pierre du pont tournant, la poitrine saignante, les bras étendus, le visage tourné vers le ciel avec une expression audacieuse et altière. On prit aussitôt son épée, son écharpe et son manteau. Quelques courtisans lui crachèrent à la figure; d'autres lui écorchèrent les mains des éperons de ses bottes, et tous coururent offrir leurs félicitations au jeune roi, qui changeait de tutelle. Vitry avait, le premier, annoncé la bonne nouvelle à Louis XIII et à monsieur de Luynes :
— Il n'y a plus de maréchal d'Ancre, — dit ce dernier avec un air de satisfaction, — mais il y aura, j'espère, un maréchal de Vitry.
Léonora Galigaï fut arrêtée par le meurtrier de son mari, emprisonnée, jugée, condamnée comme sorcière, puis conduite en chemise dans un tombereau et exécutée en place de Grève. Le corps de Concini fut traîné dans les rues, accroché par les pieds à une potence au bout du pont Neuf, rejeté dans les ruisseaux à la lueur des torches, déchiré par les ongles et les dents descannibales de la populace, et des morceaux de ses membres furent offerts et achetés à prix d'argent.
Grâce à François Perrier, Zorah parvint à s'échapper de l'hôtel du maréchal avant qu'une multitude forcenée
l'eût mis à sac et à pillage ; mais le jeune peintre ne put l'empêcher de recommencer sa vie vagabonde et indépendante.'Elle quitta, quelques jours plus tard, le logis des dames deïhornstein, et, de tous les personnages de cette histoire, Jacques Callot seul la revit une fois, appuyée contre un pilier, le jour de son mariage, dans l'église de Saint-Epvre, à Nancy. L'œuvre de ce célèbre graveur contient plusieurs portraits ressemblants de cette mystérieuse bohémienne.
François Perrier, qui avait conçu une horreur profonde de l'assassinat politique du maréchal d'Ancre, ne voulut pas rester à la cour et y grandir sous le patronage de monsieur de Luynes. Il retourna à Rome, où il poursuivit ses études en compagnie de Callot et de Claude Lorrain, et où le bonhomme Tristan le rejoignit bientôt avec sa femme et sa fille. Le jeune Bourguignon devint un peintre distingué, sans atteindre à la glorieuse renommée de ses compagnons de voyage, et épousa/cinq ans plus tard, mademoiselle de Thornstein, qui conserya, comme Diane de Poitiers, sa merveilleuse beauté jusqu'à un âge assez avancé. Quoique la fière Christine n'eût jamais voulu reparaître à la cour de Louis XIII, le souvenir cle ce prince lui resta fidèle, et pendant toute la duréevde ce règne, une protection invisible veilla sur elle, malgré toutes les vicissitudes politiques qui troublèrent l'âme chétive et morose du fils de Henri le Grand.