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LE TRIOMPHE DE MINERVE ET LE BALLET DES ARDENTS

Quelques jours après, une fête magnique attirait au Louvre toute la cour. Douze cents flambeaux de cire blanche, portés par des consoles et des bras d'argent, illuminaient la grande salle et faisaient scintiller d'un éclat magique les moulures d'or qui ornaient le pla-

fond et les murs. Des tapis de Turquie aux riches couleurs cachaient le parquet; à l'une des extrémités, sous un superbe dais de velours violet, étoile de Heurs de lis et encadré de crépines d'or , s'élevait une estrade surmontée de trois fauteuils. En face, une toile peinte en nuage masquait le théâtre destiné à la représentation du ballet. Aux portes, des gardes du corps s'appuyaient sur leurs pertuisanes. Au pied de l'estrade ou du trône royal veillaient deux gardes de la manche, tirés delà compagnie écossaise, avec leur gracieux hoqueton blanc et argent.

Les assistants se levèrent, et toute conversation cessa lorsque, les deux battants d'une porte latérale s'étant ouverts. Louis XIII parut, étincelant d'or et de pierreries, donnant la main à sa jeune femme, Anne d'Autriche, dont la beauté enfantine constraitait avec la lourde robe de velours violet-, brodée et parsemée de fleurs de lis d'or, et la prodigalité de joyaux précieux dont on l'avait accablée. A côté d'eux s'avançait lareine^ mère, d'un air prude et sérieux ; elle avait tempéré la rigueur de son costume de veuve par l'éclat des diamants qui tremblaient autour de son cou et à ses oreilles ; les manches ouvertes de sa robe en laissaient voir d'autres en brocart d'argent, et son collet monté était de la plus magnifique dentelle.

Derrière ces trois augustes personnages marchait l'élite de cette cour brillante, à l'exception des princes et des seigneurs rebelles. Leurs Majestés montèrent les degrés du trône; après avoir salué l'assemblée, le roi s'assit dans le fauteuil du milieu, et Anne d'Autriche à sa droite; mais Marie de Médicis, contrainte de se reléguer à gauche, semblait, dans son port majestueux, essayer d'annihiler ce jeune couple, qu'elle eût désiré voiler à tous les yeux.

Cependant la présence du roi ayant donné le signal de la fête, on vit soudainement le nuage qui cachait le théâtre se diviser, s'avancer, et de son sein sortir la Nuit, avec de longues ailes noires et une robe de deuil

criblée d'étoiles. Une douce musique accompagna les vers que la déesse chanta en l'honneur des deux reines, et qui excitèrent de vifs applaudissements. La nuée vint l'envelopper de nouveau, puis se dissipa elle-même peu à peu. On aperçut alors la scène, % représentant une campagne digne du roman de monsieur ci'Urfé. Les rochers, les cascades, les palmiers, les fruits et les fleurs de tous les pays y faisaient merveille, et des oiseaux sautillaient sur les branches des arbres. Les rochers se prolongeaient sur le devant du théâtre et s'avançaient jusque dans la salle ; au dessous étaient ménagées des grottes profondes. Les danseurs pouvaient ainsi descendre sous le parquet et se dérober ainsi aux spectateurs.

Chose singulière! mademoiselle de Thornstein devait jouer un rôle important dans cette fête. Elle avait été arrêtée dans sa fuite avec François Perrier par les agents du maréchal d'Ancre, ce qui avait empêché le jeune Bourguignon de revenir délivrer son malheureux oncle. Le favori avait pensé se rendre agréable au roi en décidant la jeune fille à figurer dans le ballet du Louvre, et il avait résolu de s'attacher Perrier, dont le courage et la loyauté lui étaient connus, en souvenir de monsieur de Langallerie, dont il se reprochait la fin terrible. En effet, si le peintre avait pu comparaître plutôt devant Goncini et lui apprendre la situation dans laquelle il avait laissé le Chasseur d'hommes, ce malheur aurait été prévenu; mais ni l'un ni l'autre ne soupçonnaient l'atroce vengeance de Gorju. Lorsque Christine entra dans le cabinet où elle devait se costumer, une femme qu'elle prenait pour son habilleuse se retourna brusquement et la couvrit d'un regard allier. Elle tressaillit en reconnaissant la célèbre Leonora Galigaï, et fit involontairement quelques pas en arrière. L'astucieuse favorite, qui ne craignait pas de traiter sa crédule et débonnaire maîtresse de créature sotte et balourde, dans son privé, savait difficilement masquer de bonhomie son visage jaune et pointu, depuis que

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rarrestation hardie du prince de Condé Y avait portée au pinacle du pouvoir. Derrière cette marionnette bourgeoise qui trônait sous le nom de Marie de Médicis, l'Europe entière ne voyait-elle pas s'agiter l'esprit remuant, téméraire, intrigant et cupide de la grande Florentine? La peur de mademoiselle de Thornstein, à l'aspect inattendu de cette toute-puissante maréchale, était donc naturelle. La Galigaï feignit d'en être surprise; mais, au fond du cœur, elle fut flattée de ce tressaillement comme d'un ingénieux hommage à ses foudres olympiennes.

— Mademoiselle, — dit-elle à la jeune fille d'une voix aigre, mais avec un sourire qui grimaçait la bienveillance, — ne voyez pas en moi une ennemie. Je vous attendais, de la part de madame la reine mère, pour vous offrir la branche d'olivier. Sa Majesté consent, dans son inépuisable bonté, à vous rendre, ainsi qu'à la baronne Ulrique, vos fonctions auprès d'elle.

— Est-il possible, madame! — répliqua Christine, saisie d'une émotion profonde. — Comme ma mère sera ' heureuse de cette bonne nouvelle! Nous ne pourrons prouver notre reconnaissance à madame Marie que par un entier dévouement.

— Bien répondu, jeune fille! — dit Léonora Galigaï. — La reine sera instruite du transport de joie avec lequel vous avez accueilli les preuves de sa bienveillance. Elle est indulgente pour ceux qui lui sont attachés de cœur, mais elle est jalouse de leur affection, et exige, vous le savez, la soumission la plus absolue à ses désirs, l'obéissance la plus aveugle à ses ordres.

— Elle n'aura jamais à se plaindre de nous, madame la maréchale.

Léonora fixa ses yeux perçants sur le visage ingénu de Christine et reprit :

— En vous rendant ses bonnes grâces, elle sert jusqu'à votre honneur, songez-y, mademoiselle. Elle éteint les soupçons étranges qu'a motivés votre absence, et ces soupçons calomnieux, je n'en doute pas

un instant, auraient pu sans cela laisser une trace semblable à ces cicatrices blanchâtres dont une brûlure légère njarque la peau.

Christine, froissée de cette flèche perfide lancée comme celle du Parthe en fuyant, resta immobile, froide, la tête haute devant la Galigaï, et répondit :

— Quand pourrai-je, madame, me jeter aux pieds de Sa Majesté? Hélas! que puis-je faire pour elle, moi pauvre fille à qui elle tend une main si généreuse?

La maréchale d'Ancre sourit. Elle avait amené la conversation au but vers lequel tendaient ses cajoleries ambiguës.

— Vous pouvez rendre à madame Marie la sécurité du cœur et de l'esprit, mademoiselle. Notre jeune roi vous aime, et ma maîtresse n'est pas jalouse de cette pure affection qui l'entraîne vers une jeune fille au cœur noble, vertueux et modeste.

Christine se troubla et baissa les yeux. , — Soyez sûre, madame, que j'éviterai toutes les occasions qui pourraient me rapprocher du roi, — répondit-elle. — Jamais un mot ne sortira de mes lèvres qui puisse éloigner le fils de la tendresse qu'il doit à sa mère.

Léonora haussa imperceptiblement les épaules.

— Vous n'avez pas compris ce que vous demande madame Marie, chère petite, — reprit-elle de sa voix la plus nette. — Elle veut que vous soyez l'amie du roi.

Christine recula, croyant avoir mal entendu, et répéta avec stupeur :

— L'amie du roi!

— Eh ! n'est-ce pas un beau rôle pour vous, mignonne? — reprit vivement la maréchale sans lui donner le temps de répondre. — Etre l'Égérie mystérieuse du maître du plus beau royaume du monde! diriger son esprit vers le bien et l'éclairer quand il se trompe ! guider son cœur dans la distribution des grâces ! Vous empêcherez les flatteurs de pervertir son inexpérience et de lui enseigner la haine, l'ingratitude, l'injustice:

vous nous aiderez à deviner ses désirs ; vous aurez en main la baguette des fées pour rendre ce jeune règne brillant, pour apaiser les çévoltes, soulager les misères et faire bénir par le peuple le nom de Louis XIII à l'égal de celui... de son père.

La Galigaï fit un effort pour prononcer ces derniers mots. Le visage de mademoiselle de Thornstein s'assombrit :

— C'est un tableau merveilleux que vous venez d'évoquer, madame la maréchale, et* qui pourrait tenter un esprit plus élevé que le mien; mais je ne suis pas ambitieuse, et une fortune si éclatante me donnerait le vertige. Je tomberais honteusement dans l'abîme,

Léonora, ne sachant pas distinguer si cette réponse était ironique ou parfaitement sincère, répliqua aussitôt :

— Vos amis vous soutiendront mademoiselle.

— Mais si je ne suis pas ambitieuse, je ne veux pas être un instrument vénal dans la main des ambitieux, madame, — dit froidement Christine.

La Galigaï se mordit ïes lèvres et lui lança un regard de vipère écrasée. Cependant elle n'abandonna pas la partie et reprit d'un ton mielleux :

— La reine avait espéré, chère belle, que vous comprendriez combien il importe au salut de l'État de ne pas abandonner à des intrigants subalternes toute influence sur un roi si jeune et si maladif. Vous seule pourriez éloigner de lui ces parasites de l'oisiveté royale qui sont plus dangereux pour madame Marie que des empoisonneurs.

— Vous parlez des amis du roi, madame! — interrompit Christine.

— De ses faux amis, oui, mademoiselle. Oh! nous connaissons leurs menées et leurs criminelles espérances. Consentez donc à les remplacer, nous partagerons avec vous les biens, les bonneurs, les faveurs. La reine m'a chargée de vous offrir ce soir ce collier et ces bracelets cle diamants comme gage de ses bonnes grâces,

et elle veut que votre parure écrase par son éclat celle de toutes vos rivales.

— Vous remercierez la reine, madame, — dit fièrement la jeune fille, — mais je ne puis accepter un salaire que je ne veux et ne saurais pas gagner.

Leonora se crut insultée par cette résistance. Son teint jaunâtre blêmit de colère, mais elle insista doucereusement.

— Vous vous méprenez, mignonne. Notre excellente maîtresse n'a point attaché de conditions à cette bagatelle. Si vous ne portez ces diamants ce soir, elle s'en offensera grandement, je vous assure.

— Madame Marie saura apprécier mon refus, madame la maréchale, et peut-être m'en tiendra-t-elle bon gré.

La Galigaï se rapprocha alors de la loyale enfant, et lui dit avec une brusquerie presque menaçante :

— Vous savez, la belle, que le roi veut vous marier au confident de ses peines, à son dresseur de piesgrièches, à son gentilhomme ordinaire, monsieur Albert de Luynes.

— Si telle est l'intention de Sa Majesté, je refuserai, madame, — dit Christine avec une froide dignité.

— Ah çà! vous refusez tout, vous refusez toujours, vous ne savez que refuser, — répliqua la maréchale d'Ancre en ricanant. — C'est quelquefois un bon moyen pour se faire offrir davantage.

Mademoiselle de Thornstein resta impassible. La Galigaï, lassée de cette lutte, lui prit la main avec son impétuosité italienne :

— Allons! jouons franc jeu et cartes sur table, petite. Vous portez quelque intérêt à ce jeune Bourguignon qui vous a accompagnée du Milanais à Paris, un apprenti peintre, je crois, nommé François Perrier. — Mademoiselle de Thornstein ne put s'empêcher de rougir. — Je la tiensî — pensa Leonora. Et la cauteleuse Florentine poursuivit : — Le maréchal a remarqué ce joli compagnon; il veut l'employer et lui fournir l'oc-

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casion d'obtenir la faveur du roi comme le petit d'Albert. Si ce Perrier est adrjit, il peut se pousser assez haut pour prétendre un jour à l'alliance de mademoiselle de Thornstein.

Christine parut vivement agitée, mais, dégageant aussitôt sa main de celle de Galigaï :

— Cet entretien a assez duré, madame, — lui ditelle d'une voix altérée.

La maréchale d'Ancre prit une pose majestueuse :

— Ainsi vous persistez dans votre refus, mignonne. Ah! vous n'aimez pas le roi ; autrement vous- consentiriez à devenir son ange gardien.

Le nom d'ange gardien venait à propos pour rogner les épines de la proposition ; néanmoins il sonna aussi mai que celui d'amie ou de maîtresse aux oreilles de Christine, et ce fut avec indignation qu'elle répondit:

— Et c'est vous, madame, qui m'offrez ce pacte honteux!

— Oh! que suis-je, mademoiselle, sinon une sorcière qui verse le poison ou jette des maléfices à mes ennemis, — répliqia la Galigaï, dont la figure sardonique se transfigura. — Ne ^ont-ce pas là les contes de nourrice, ou plutôt les tisons dont on allume contre moi la haine superstitieuse du peuple ou les intérêts hostiles de la noblesse. Oh ! que ne suis-je un homme pendant trois mois, — ajouta-t-elle avec un sombre éclair dans le regard, — etque ne puis-je accrocher ma jupe à la taille de mon mari, dix fois plus mou qu'une femmelette! J'ai le cœur et la tête d'un homme, mademoiselle, et c'est ce qui me rend odieuse même à ceux ([ue je sers. Ils sont humiliés de devoir leur succès à une femme, et la force, qu'ils respecteraient, qu'ils honoreraient, qu'ils déifieraient dans le premier gentilhomme venu, leur semble ridicule dans la servante de la reine. Qui donc me tient compte de mon habileté à deviner tous ces ambitieux qui font de la cour une arène pour leurs intérêts, ou de mon énergie à opposer une barrière a ces intrigants à panaches et à écussons

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historiques, qui veulent monnayer la France en satrapies féodales? Mais non, pour vous comme pour les autres, je suis une sorcière qui aime à voler le trésor, à commander aux princes, et à balayer de ma robe les salons du Louvre. Je m'oubliais! revenons aux choses sérieuses, mademoiselle. Vous comprenez qu'en refusant la prière de la reine, par un puéril scrupule de fausse délicatesse, vous chassez ce François Perrier de la cour, vous ruinez sa fortune dans son germe, vous l'exilez à jamais de vous.

Mademoiselle de Thornstein avait été émue un instant par cette explosion d'une femme supérieure, qui souffrait de se voir méconnue et réduite dans l'opinion à des proportions subalternes ; mais les vues politiques de Leonora Galigaï ne pouvaient dépraver les sentiments de religion et de droiture de cette chaste enfant.

— Ce que vous exigez de moi est infâme, madame,— dit-elle. — Si le roi a daigné me témoigner sa bienveillance, c'est parce qu'il a reconnu ma franchise et mon désintéressement. Dois-je abuser de sa confiance et en trafiquer impudemment? dois-je le fatiguer d'avides exigences pour assurer mon bonheur futur? ce serait de la déloyauté.

En ce moment, Leonora vit s'avancer le poëte Malherbe, qui venait prévenir Christine de se tenir prête à entrer en scène. Derrière lui venait le maréchal d'Ancre, accompagné de François Perrier. La favorite éleva aussitôt la voix pour que sa réponse allât frapper ce dernier au cœur.

— Eh bien! soit, mademoiselle, alliez-vous donc à nos ennemis. Vous épouserez monsieur de Luynes, c'est une union brillante, et je comprends que vous la préfériez.

Christine sentit des larmes trembler à ses cils en voyant le jeune Bourguignon la regarder avec unétonnement douloureux; mais elle n'eut que le temps de se revêtir d'une robe de satin rouge et bleu à passements

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d'or, de couvrir son visage d'un masque noir, et de s'avancer vers la scène, un luth à la main.

Goncini et Perrier restèrent cachés derrière un gros rocher de carton sur lequel posait un groupe de sybilles dont les costumes éclataient de paillettes et de clinquant. Ces sibylles descendirent dans la salle, où elles dansèrent un ballet; puis elles s'enfuirent en lançant en l'air des rouleaux de papiers remplis de vers adressés à leurs Majestés.

L'Aurore aux doigts de rose, penchée sur un nuage doré, traversa ensuite la scène en jetant des fleurs; le Soleil, sur un char flamboyant, la suivait entouré des Heures, dieu et déesses chantant en chœur les louanges des astres de la France.

C'était le lever du jour. La scène représentait une campagne >:\e l'Afrique. Un berger en fit le tour, conduisant ses brebis au pâturage, et récitant des stances de Malherbe commençant ainsi :

Houlette de Louis, houlette de Marie, Dont le royal appui met notre bergerie

Hors du -pouvoir des loups, Vous placer dans les cieux, en la même contrée

Des balances d'Astrée, Esl-ce un prix de vertu qui soit digne de vous?

Perrier n'écoutait pas ces beaux vers. Il interrogeait avec anxiété Goncini, qui lui avait accordé la faveur de l'accompagner dans les coulisses :

— Croyez-vous donc, monseigneur, que mademoiselle de Thornstein épousera ce jeune favori du roi qu'elle connaît à peine?

— Les femmes les plus modestes, maître François, — répondit le Florentin, — cachent au fond de leur cœur une ambition plus profonde que la nier. Leur main vaut tous les trésors de l'Orient. Un mari n'est jamais assez riche, assez honoré, assez puissant pour flatter suflisamment leur vanité.

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— 0 mon Dieu f — murmura le pauvre peintre, — pourquoi n'ai-jepas eu le courage de rejoindre à Rome Jacques Gallot et Claude Gelée? Pourquoi me suis-je endormi dans mon rêve?

— Ùu reste, votre amie sera heureuse, maître François. M. de Luynes est d'un naturel doux et complaisant. Il montera haut, s'il ne se casse pas le -cou comme Phaéton dans son vol aérien. J'avais eu l'idée de lui donner ma fille Zorah, mais la folle enfant regrette sa vie de Bohême, elle refuse de paraître à la cour, et menace de se réfugier au couvent, si on veut la forcer au mariage. Mais, attention,, voici le triomphe de Minerve.

Une jeune Africaine s'avançait sur la scène; sa taille svelte, sa démarche gracieuse, l'habileté musicale qu'annonçaient ses préludes sur le luth, excitèrent la curiosité des spectateurs. Chacun demandait à son voisin le nom de cette nymphe bocagère, mais nul ne pouvait répondre. Quant à François, ses yeux restaient ardemment fixés sur elle; son âme tout entière tressaillait sur son visage.

Christine chanta alorè d'une voix un peu émue, et dont le timbre sonore, argentin et velouté, souleva bientôt une admiration passionnée, les couplets suivants qui avaient été composés par Malherbe : ils s'adressaient à la jeune reine, qu'on reconnut alors pour la divinité allégoriquement désignée sous le nom de Minerve.

Cette Anne si belle Qu'on vante si fort Pourquoi ne vient-elle?

Vraiment elle a tort.

Son Louis soupire Après ses appas; Que veut-elle dire De ne venir pas?

S'il ne la po-sède 11 s'en va mourir; Domons-y remède, Allons la quérir.

Les applaudissements éclatèrent, et la belle Anne d'Autriche pria gracieusement l'Africaine de se démasquer. Mademoiselle de Thornstein obéit, et l'éclat de son charmant-visage éblouit tous les yeux. François se sentit le cœur ser ë. Il était jaloux de voir son culte mystérieux profané par tant de regards curieux et enthousiastes. L'idole de ses pensées lui échappait comme la nue d'Ixion. La jeune fille, admirée par toute la cour, daignerait-elle abaisser ses yeux jusqu'à un pauvre peintre pgrdu dans la foule?

— Oh ! si elle aimait ce Luynes, je le tuerais ! — ditil involontairement sans se croire entendu.

Concini et Léonora échangèrent un regard d'intelligence.

— Le voilà arrivé où nous voulions! — dit la favorite à son mari. — Rétournez le couteau dans la plaie, il est temps.

Le maréchal d'Ancre toucha du doigt l'épaule de Perrier.

— Je sais un moyen d'empêcher ce mariage, mon jeune ami, et ce moyen dépend de vous.

— De moi ! oh ! ne vous raillez pas de ma folie, monseigneur.

— Je vous aime, François, car vous êtes un véritable artiste, et vous me rappelez nos peintres italiens, aussi amoureux et aussi braves que pleins de génie. Écoutez: voulez- vous faire votre chemin, vous rapprocher de cette étoile qui semble s'élever si loin de vous, enfant oublié dans l'ombre?

— Vous me le demandez, monseigneur! — répliqua le Bourguignon avec un sourire amer.

— Le roi connaît déjà votre visage, François. Je puis

vous attacher à son service, et commencer votre fortune comme* celle de ce Luynes dont je me défie.

— Mais quel emploi pourrai-je remplir auprès de Sa Majesté? — demanda Perrier violemment ému.

— Bah ! nous renverrons quelqu'un de ses familliers, — dit insouciamment Concini, — Brantes ou Cadenet, Tronçon ou Marsillac.

— J'aurais là de tristes compagnons, monseigneur; Brantes et Gadenet sont des vauriens dont tout le mérite consiste à être frères de M. de Luynes. Marsillac vit de la débauche de ses sœurs. Tronçon a été chassé à coups de bâton de la maison de monsieur le prince de Gondé. Le roi est mal entouré; mais je suis un honnête garçon, moi, et il n'aura pas à se plaindre de mon zèle.

— Très-bien, jeune homme, — reprit le maréchal avec un fin sourire; — vous le mettrez en garde contre les mauvais conseils. Vous ne serez pas ingrat, je l'espère, envers ceux qui vous auront mis le pied à l'étrier. Si le roi se plaignait de nous... vous nous le diriez franchement; vous nous diriez qui a provoqué, encouragé ou approuvé ses plaintes... Soyez surtout l'ombre de M. de Luynes.

Le front de François Perrier se rembrunit.

— Pardon, monseigneur, j'ai mal compris sans doute.

— Pourquoi donc? mes paroles sont assez claires.

— Tout à l'heure je vous demandais quel emploi vous me destiniez, monsieur le maréchal d'Ancre; maintenant je le devine. L'emploi ne sera qu'un prétexte.

— Que voulez-vous dire, maître François? — interrompit avec hauteur le favori.

— Je serai votre espion, n'est-ce pas, monseigneur? Je vous vendrai les paroles, les gestes, la vie de mes compagnons et le secret du roi, — dit Perrier d'une voix frémissante.

— Vous êtes bien fier, mon jeune peintre! M. Charles d'Albert est resté au Louvre à ces conditions, et celui qui le remplacera deviendra, comme lui, gouverneur

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du château d'Amboise, capitaine de celui des Tuileries, et premier gentilhomme ordinaire de la maison du, roi, charge qui a été créée exprès pour ce fauconnier. , — J'aime mieux recommencer mon voyage à Rome, en compagnie de mon vieil aveugle, le cœur brisé, mais la conscience nette et le front levé.

— Ainsi vous répudiez l'espoir d'obtenir un jour mademoiselle de Thornstein ?

— Elle ne voudrait jamais d'un lâche, d'un ingrat et d'un traître, monseigneur.

Christine^ rentrait éperdue et étourdie de son triomphe. Elle entendit ces derniers mots, et s'approcha vivement de Perrier :

— Bien, mon ami, — lui dit-elle. — Ne pouvant me gagner à la mauvaise cause, on a cherché à t'ébranler. Nos cœurs ont répondu de même; mais jamais les esprits sordides ne comprendront qu'on sacrifie l'intérêt à l'honneur.

Et elle passa. Perrier la suivit derrière un autre décor représentant un groupe de palmiers.

— Que faire, Léonora? — dit le maréchal d'Ancre, blême à faire peur. — Ces tourtereaux ont notre secret.

— Co.ro mio, — répliqua la Gaîigaï d'une voix sourde, — il est des poisons qui font éclater le vase dans lequel on les enferme.

— Ûserais-tu bien?...

Goncini n'acheva pas sa pensée.

— Il le faut, — dit-elle froidement, — mais notre main ne doit pas paraître. Rien d'extraordinaire; un accident comme celui dont fut victime Charles VI lorsqu'il se déguisa en sauvage.

— Jamais je n'aurai le courage...

— En effet, n'avez-vous pas aimé mademoiselle de Thornstein? Oh! ne niez pas, je vous le pardonne. Je me charge de tout. Envoyez-moi ce ribaud que vous avez pris à vos gages et qui s'est vanté d'avoir vendu le couteau... Ahî cet homme est imprudent.

— Madame, pourquoi rappeler ici un souvenir?..,

Leonora darda sur lui un regard de mépris : . — Ayez donc la force de regarder en lace le fantôme de votre action. — Concini s'était déjà éloigné. La dernière danse qui venait d'occuper la scène s'appelait le ballet des Ardents, exécuté par neuf bohémiens représentant des feux follets. C'était un spectacle assez étrange que celui de ces danseurs habillés de satin rouge à flammes d'or, la tête couronnée-d'un pot doré d'où s'élançaient des flammes, et agitant des flambeaux dans leurs mains. On eût dit des feux qui se groupaient, se divisaient et serpentaient ça et là en cadence. Gorju figurait au nombre de ces bohémiens, et, sur un signe du maréchal d'Ancre, il s'approcha, le ballet fini, de la favorite. Elle lui dit sous l'éventail deux mots à l'oreille. Il la regarda avec étonnement. — Hésites-tu à obéir à l'ordre de la maréchale d'Ancre? — lui demanda-t-elle durement, mais tout bas.

Il traversa la scène en courant, comme s'il voulait se cacher dans le groupe de palmiers. Il agitait son flambeau, qui frôla le voile de mademoiselle de Thornstein. En une seconde elie fut enveloppée de flammes. Elle jeta un cri d'effroi qui retentit dans la salle. Tous les spectateurs se levèrent. Gorju tremblait de tout son corps, comme s'il eût ressenti l'horreur d'un crime qui devait passer pour un accident aux yeux des autres. Il éteignit sa torche sous ses pieds, et chercha du regard un manteau pour entourer le corps de la jeune fille et étouffer la flamme qui l'incendiait.

Mais déjà Christine avait disparu. François l'avait saisie dans ses bras, s'était brûlé les mains et le visage, et l'emportait dans l'escalier tournant qui conduisait •du théâtre aux salles basses du Louvre. Il l'étreignit contre sa poitrine, et la flamme mourut en crépitant sur ses vêtements et sur sa chair.

Arrivé au bas de l'escalier, il s'arrêta et la regarda avec amour, palpitante de douleur, de honte et d'effroi.

— Christine, — murmura-t-il, égaré par un délire d'amour, — tu m'as versé ce soir dans l'âme un baume

enivrant! Loyale et pure entant, je t'adore comme un ange du ciel. Maîtresse du roi, je n'aurais pu te haïr, mais je t'aurais méprisée.

— Et vous, mon ami, — répondit-elle d'une voix frêle comme un souffle, — je vous aime parce que vous êtes plus honnête et plus loyal que tous les seigneurs

• dorés de cette cour. Vous avez refusé d'acheter ma main au prix de la trah^on, mais vous avez gagné mon cœur, François, et nul ne pourra vous le ravir.

— Oh î Christine, nous reprendrons le chemin de Rome, nous vivrons dans un atelier, loin des intrigues, des perfidies et des crimes qui salissent ici jusqu'à 1 amour...

— Oui, si le maréchal d'Ancre vous le permet, François Perrier; si le roi vous le permet, mademoiselle de Thornstein! — interrompit une voix stridente et railleuse.

C'était celle de Gorju, qui les avait suivis, et qui se tenait sur la dernière marche de l'escalier, immobile dans son costume d'Ardent.

— Misérable! — s'écria le Bourguignon, — c'est toi qui as causé ce malheur.

— Mademoiselle ne sortira pas du Louvre sans la permission du maréchal.

Et Gorju, se plaçant devant eux, leur barra insolemment le passage.

— Ya-t-en ! va-t-en ! — dit Perrier, — ou malheur à toi !

— Prenez garde, hardi François. Ici tout appartient au maréchal d'Ancre, armée, finances, ministres, seigneurs et laquais. Il n'y a pas de pouvoir au-dessus du sien!

— Tu te trompes, bohème, — répliqua une voix calme et ferme ; — tu oublies que le roi'Louis XIII n'est plus mineur. Messieurs, faites votre devoir; Sa Majesté vous a ordonné de vous assurer de cet homme.

Gorju voulut reculer, mais Perrier, qui avait reconnu M. de Luynes dans le nouveau venu, l'en empêcha. Tronçon et Marsillac se jetèrent sur l'Ardent, le bâil-

lonnèrent avec leurs mouchoirs, l'enveloppèrent dans leurs manteaux, et le transportèrent dans une chaise fermée.

; — Monsieur, — dit alors le brillant ordinaire au jeune peintre avec un bienveillant sourire, — mes frères Brantes et Gadenet vont accompagner avec vous mademoiselle de Thornstein chez sa mère, pour éviter toute nouvelle mésaventure. Le roi n'oubliera pas le service que vous venez de rendre à la belle Africaine de M. Malherbe.

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