‹ Le chasseur de panthèresChapitre 2 sur 6 · LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

RUB PIERRE-8ARRAZIN, N* l4

(Près de l'Ecole de médecine)

DYolt de tra'lua'ion r^Mrv*

Le 12 février 1848, «ïeîîx'senSaihies S ptejûë a^feiit que n'éclatât la révolution, les M>îironil:^3du^ban faisaient parvenir au ministère de IfOuîs-0PHiHppé:,igie dernière pétition ou plutôt un cri siippi^ûïe^de douieur, contenant ce résumé effrayant des cabmîtéé ijititryaienï suivi daus la Syrie notre premier abandon.

c Cet abandon où nous laisse la France, s'écriaient ces malheureux , voilà la cause des maux qui nous ont atteints, de notre ruine immense, de notre sang versé, de Tincendie de nos maisons, de la profanation de nos églises, du déshonneur de nos filles, du massacre de nos enfants, fendus en deux par l'épée sauvage des Druses! »

Et ce même cri de douleur qui avait retenti en 1848 devait retentir en 1860, car depuis longtemps la

France avait abandonné les chrétiens du Liban, et la France est le seul appui que Dieu ait donné aux Maronites.

Dieu seul est bon pour la Syrie ^ disait jadis un arche- • vêque maronite en vantant les magnificences du Liban, les richesses de la vallée de Bekaha, la fécondité des plaines d'Alep et de Damas ; mais en gémissant sur la déprédation des pachas, sur la férocité des Druses, sur le fanatisme cruel de tant de sectes idolâtres qui fourmillent dans la montagne* La parole de larchevêque est vraie depuis l'an premier de l'hégire jusqu'à nos jours : elle caractérise tout aussi bien le passé que l'époque actuelle.

En tous temps, en effet, les biens de la Syrie lui vinrent de Dieu : ses maux lui vinrent des hommes !

Cette contrée qui, dès l'origine des sociétés, fut le champ de bataille de tant de conquérants, la terre promise^çJajgkkpaia; dfiséilitgf4s;^est devenue aujourd'hui un a^{^*4d'«^o$critS', *£t*d^&aéure toujours une proie facile pour.4fist aaiHp:PU3^''£baque peuple de passage y a laissé dea.t^iiAâi^*'^a^ue armée «des maraudeurs, chaque sgipi^ uos^t^anS^t d^s descendants. On y rencontre à l^*foÎ9 de& jriXi&*£ft*cfes Perses, des Grecs et des Latins, des Francs et des Arabes ; puis des réfugiés des persécutions chrétiennes et musulmanes : les Maronites et les Métualis^ des victimes des destinées les plus étranges ; les Samaritains et les Kèdamècès^ des fous des espèces les plus honteuses ; les Kielbiehs, qui adorent les chiens ; les Jézidis, qui adorent le diable ; des in dépendants venus du nord comme du midi : les Turkomans et les Bédouins; enfin des despotes, les Ottomans; des fanatiques, les Drupes; des brigands, les Kurdes.

n D'y a donc, à proprement parler, pas de nation sy*rienne ; on ne trouve dans cette belle contrée que des habitants différents d'origine , de caractères et de * mœurs. Les Grecs y ont apporté leur esprit commercial, les Juifs leur passion de l'argent, les Arabes leur amour de l'indépendance, les Kurdes leur ardeur du pillage, les chrétiens leur sentiment de charité, et les Druses leur féroce égoïsme ; partout, sur cette terre opulente et superbe, le bien est étouffé par le mal, les plus généreuses inspirations ont k combattre les plus cruels instincts.

Ces réflexions que j'écris ici, je les faisais il y a dix ans, en 1851, alors que, quittant Beyrouth, je m'ap-* prétais à faire une excursion dans la montagne jusqu'à Deïr-el-Kamar, Taire redoutable de ces avides vautours qui désolent le pays, la capitale des Druses.

Le brûlant soleil de juin heurtait contre les rochers ses rayons incandescents ; la chaleur était horrible, et je me prémunissais contre ses atteintes à grand renfort de burnous amassés les uns sur les autres.

Ce jour-là j'étais donc enveloppé des pieds à la tête et mes couvertures de laine retombaient jusque sur la croupe de mon cheval, excellent coursier arabe fort laid au repos, comme tous ses semblables, mais, comme eux aussi, admirable en action. Un nègre conduisait à distance mon second cheval et portait sur son dos mon mince bagage.

J'avais pour guide un homme de vingt-Kîinq à trente ans, de haute taille, maigre, sec, nerveux, desséché, pour ainsi dire, par le soleil; brun rouge conmie un Indien, et grave comme un Turc arménien dont il por* tait l'élégant costume. J'avais fait prix avec lui pour me conduire à Deïr-el-Kamar ; il devait m'y accompagner,

demeurer avec moi dans la ville druse et me ramener ensuite à Beyrouth.

On m'avait affirmé que la compagnie de ce grave personnage valait à elle seule toute une escorte ; que, grâce à sa société, j'étais à Tabri des attaques des bandits qui désolent la contrée et surtout de la rencontre fâcheuse des panthères qui abondent dans la montagne et sont plus redoutables que le lion.

Les mahométans appelaient mon compagnon Âbou'I- Âbbas; les chrétiens l'avaient surnommé le chasseur de panthères. Il était difficile, quoiqu'on examinant Âbou'l-Abbas, de définir sa nationalité. Était-il Asiatique ou Européen? Il pouvait être également l'un ou l'autre, mais comme il n'était bien certainement pas l'un et l'autre, le doute était permis, d'autant plus que lui-même paraissait fort peu fixé sur son origine. A mes questions k cet égard, il avait répondu d'une manière tellement vague que j'avais conclu qu'il avait fait son entrée dans le monde sans trop savoir par quelle porte il avait eu accès.

Était-il chrétien, juif ou musulman? Le doute existait encore à l'endroit de la religion. Abou'l-Abbas n'allait jamais à la mosquée ni jamais à l'église, pas plus qu'à la synagogue i Aussi les chrétiens et les juifs le prétendaient-ils musulman, tandis que les Turcs affirmaient qu'il devait être chrétien ou juif, ce qui se traduisait chez eux par la simple épithète de chisn.

Abou'l-Abbas semblait fort indifférent à ces opinions partagées. Ce qu'il y avait de certain et d'incontestable, c'est qu'il était intrépide chasseur, qu'il avait tué une douzaine de panthères et trois lions dans l'espace de quelques années ; qu'il connaissait toutes les passes des montagnes, tous les sentiers des forêts, toutes les routes

de la plaine; qu'il ne faisait de mal à personne, mais qu'il ne souffrait jamais que personne tentât de lui faire mal. Abou'l-Abbas avait le poignet solide, Toeil sûr, la main prompte, un yatagan affilé et un énorme fusil qui portait loin et juste. Il était donc à la fois respecté et redouté , ce qui constitue une condition sociale toujours appréciable.

Nous approchions de Deïr-el-Kamar, et nous suivions lentement, au pas de nos chevaux, une route vraiment infernale, digne avenue conduisant à une cité de démons.

Lamartine avait jadis accompli ce même parcours que je suivais alors. Son Itinéraire ne me quittait jamais, et j'étudiais ligne à ligne, rocher à rocher, précipice à précipice, l'admirable description qu'avait tracée le grand poète, et qui me faisait paraître l'art presque aussi sublime que la nature.

€ A droite et à gauche, lisais-je en constatant de l'œil la fidélité de la description, s'élèvent, comme deux remparts perpendiculaires hauts de trois à quatre cents pieds, deux chaînes de montagnes qui semblent avoir été séparées récemment l'une de l'autre par un coup de marteau du fabricateur des mondes, ou peut-être par le tremblement de terre qui secoua le Liban jusque dans ses fondements quand le Fils de l'homme, rendant son âme à Dieu, non loin de ces mêmes montagnes, poussa ce dernier soupir qui refoula l'esprit d'erreur , d'oppression et de mensonge, et souffla la vérité, la liberté et la vie dans un monde renouvelé. Les blocs gigantesques détachés des deux flancs des montagnes , semés comme des cailloux par la main des enfants dans le lit d'un ruisseau, formaient le lit horrible, profond, immense, hérissé de ce torrent à sec ; quelques-unes de

ces pierres étaient des masses plus élevées et plus longues que de hantes maisons.

« Les unes étaient posées d'aplomb comme des cubes solides et éternels ; les autres, suspendues sur leurs angles et soutenues par la pression d'autres roches invisibles, semblaient tomber encore, rouler toujours, et présentaient l'image d'une ruine en action, d'une chute incessante, d*un chaos de pierres, d'une avalanche intarissable de rochers ; rochers de couleur funèbre, gris, noirs, marbrés de feu et de blanc, opaques ; vagues pétrifiées d'un fleuve de granit; pas une goutte d'eau dans les profonds interstices de ce lit calciné par un soleil brûlant ; pas une herbe, pas une tige, pas une plante grimpante ni dans ce torrent, ni sur les pentes crénelées et ardues des deux côtés de l'abîme ; c'était un océan de pierres, une cataracte de rochers à laquelle la diversité de leurs formes, la variété de leurs poses, la bizarrerie de leurs chutes, le jeu des ombres ou de la lumière sur leurs flancs ou sur leur surface, semblaient prêter le mouvement et là fluidité. Si le Dante eût voulu peindre, dans un des cercles de son Enfer, l'enfer de pierres, l'enfer de l'aridité, de la ruine, de la chute des choses, de la dégradation des mondes, de la caducité des âges, voilà la scène qu'il aurait dû simplement copier. C'est un fleuve des dernières heures du monde quand le feu aura tout consumé, et que la terre, dévoilant ses entrailles, ne sera plus qu'un bloc inutile de pierres calcinées sous les pas du terrible juge qui viendra la visiter. »

Il faut avoir parcouru ces lieux maudits pour comprendre toute la grandeur de cette description poétique. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que cette nature mouvementée, loin d'élever l'âme, lui donne les pensées les

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plus sinistres. On a le spleen sur la roule de Deïr-el- Kamar, et l'on comprend que la mort descende de celte cité de repoussants fanatiques.

Nous avions traversé l'impétueux Dhamour (l'ancien Thamyris de la mythologie grecque) sur un grossier pont de bois chancelant et crouknt, nous passâmes le torrent d'El-Aould, sur un simple tronc d'arbre que nos chevaux franchirent en pointant les oreilles, et avec cette sûreté de pieds particulière à ceux de leur race : nous étions en plein pays druse.

Parfois nous rencontrions sur notre route de ces honmies enveloppés dans leurs longues robes : la tête ceinte du turban volumineux, la barbe longue et tombant sur la poitrine, Tœil farouche, la physionomie basse et perfide, la bouche large et aux lèvres sèches, marchant avec la gravité du serpent qui déroule lentement ses anneaux au soleil.

Enfin nous atteignîmes la ville : Deïr-el-Kamar est située dans une vallée assez bien cultivée, riche et fertile. Les maisons sont basses et grillées ; les rues non pavées et mal entretenues, et les restes insignifiants d'un château, qui ne possède point l'élégance ordinaire de l'architecture mauresque , lui donnent plutôt l'aspect d'une grosse bourgade que d'une capitale. C'est bien là le centre d'une peuplade gauvage que l'on ne peut gouverner que par la terreur, qu'on ne peut contenir , qu'avec le sabre, qui ne sait tirer aucun parti des richesses qu'elle dérobe, qui n'a d'autre luxe que celui des armes et quelquefois celui des vêtements toujours éclatants d'or, de soie, toujours brillants de couleurs.

Ce qui captive tout d'abord l'attention, c'est le palais vide aujourd'hui, de l'ancien dominateur du Liban.

Sur un mamelon s'élève une enceinte immense, toute pleine de tours carrées, de galeries qui s'étagent, d'arcades qui courent de tous côtés, de vastes écuries, de larges cours. Une chapelle chrétienne s'élève face à face avec une mosquée musulmane. Plus loin est un petit bâtiment particulier, qu'au petit nombre de ses fenêtres grillagées, qu'à ses portes basses et lourdes^ (Ju'à ses jardins intérieurs tracés avec soin , on reconnaît facilement pour un harem. Dans ces jardins se dressent des fontaines d'où l'eau ne coule plus, s'étendent des parterres de fleurs que des herbes parasites remplissent seules désormais.

Ce palais, c'est l'image de la désolation, et à cette morne solitude qui vous serre «le cœur, à ce silence lugubre qui vous entoure, on comprend avec quelle rapidité les ruines se font en Syrie, au milieu d'un peuple barbare : les Druses, et avec des maîtres indifférents : les Turcs. Ce désert de monuments encore debout, mais qui chancellent déjà de tous côtés, c'est DpUdin, l'ancienne résidence de la famille Shaab, déportée, en 1840, à Malte par l'Angleterre.

Tout est lugubre, comme ses habitants, dans la ville de Deïr-el-Kamar, et involontairement, en parcourant ses rues étroites et obscures, en me sentant au milieu de cette population de massacreurs et d'assassins, vers laquelle la curiosité m'avait poussé, je m'assurai que mes pistolets étaient bien dans les fontes de ma selle, et j'attirai à moi la carabine que je portais en bandoulière.

Aboù'l-Abbas, qui remarqua mon double mouvement et en comprit le sens, sourit gravement dans sa barbe épaisse :

« Ne crains rien, me dit-il, les Druses ne flairent

pas encore le sang, et les marabouts n'ont pas encore prêché la guerre sainte. L'heure n'est pas venue de mourir.

— Reviendra- t-elle donc? dis -je avec un sentiment d'horreur.

— Elle sonnera régulièrement, tant que les Druses seront Druses et tant que l'Angleterre aura intérêt à prolonger la désolation. »

Je regardai mon guide assez étonné par 'l'aphorisme politique que je lui entendais émettre, mais lui secoua doucement la tête et se contenta d'un mouvement d'épaule.

Nous atteignions alors la maison de M. Loiselay, négociant français, correspondant dune maison de Marseille, établi depuis plusieurs années à Deir-el- Kamar, et pour lequel notre consul de Beyrouth m'avait donné une lettre d'introduction.

M. Loiselay me reçut avec cette amabilité charmante, empressée, d'un compatriote heureux d'avoir un hute avec lequel il pourra parler de la patrie absente. Il me présenta à sa femme, ^avissante personne pleine de distinction, et k sa fille Yictorine, un délicieux démon de huit ans, dont je devins promptement l'ami intime, grâce aux babioles que contenait ma valise.

M. Loiselay ne voulut pas que j'allasse- logef ailleurs que chez lui, et il fut convenu que je m'iiistallerais dans sa demeure durant mon séjour à Deïrel-Kamar. Abou'l-Abbas fut également reçu et hébergé.

Le soir, après dîner, nous prenions le frais sur la terrasse de la maison, couchés sur de moelleux tapis de laine vierge, ayant à noire portée des pipes, du tabac et du café versé dans ces tasses exiguës, qui expli-

quent la quantité énorme que sont censés absorber les Turcs.

Dans la maison voisine de celle habitée par M. Lioiselay, demeurait un marchand juif, Ésaû, lequel faisait sur une grande échelle, bien qu'avec les dehors les plus simples, l'important commerce des pierreries, y joignant les avantages de la banque. Êsaû était 1q correspondant de toutes les maisons renommées de la Syrie, et on évaluait sa fortune à des millions.

Le banquier juif avait une fille , de même âge que Victorine, belle de cette beauté biblique qu'ont conservée les filles de la Palestine. Noémie (c'était son nom) était la compagne de Victorine, et toutes deux s'aimaient d'une amitié tendre.

Rien n'était plus charmant que de contempler ces deux enfants, l'une vêtue à l'européenne, l'autre costumée richement, selon la mode de ses .coreligionnaires, jouant, courant, sautant, dansant sur cette vaste terrasse qui dominait tout le panorama de la ville.

La nuit était venue, une nuit «plendide, lumineuse, comme TOrient seul en connaît. La brise bienfaisante nous apportait les parfums de la plaine et dilatait nos poitrines oppressées par la chaleur de la journée.

Dans les rues sombres, tristes, serpentant sous nos pieds, je voyais passer les Druses mêlés aux Maronites. J'avais tellement entendu parler des Druses, des horreurs qu'ils avaient commises; leur réputation de férocité sans nom était tellement établie en Syrie, que je brûlais du désir d'interroger mon hôte à Tégard de ces honmaes qu'il devait si bien connaître, puisqu'il était en rapport journalier avec eux.

M. Loiselay voulut bien avoir égard h mon indiscré-

tion de touriste, et il s'empressa de me donner des détails sur ce que je désirais savoir.

« Le pachalik d'Acre, dans lequel est situé Deïr-el- Kamar, me dit-il, a, comme celui de Tripoli, deux natures complètement opposées : l'une âpre et sévère, l'autre gracieuse et riante. Il a deux climats : l'un presque torride, Tautre tempéré ; d'une part des vallées aux productions tropicales, d'autre part des montagnes aux escarpements arides, aux flancs péniblement cultivés. Il a aussi deux populations : Tune turbulente et l'autre tranquille ; l'une farouche et l'autre douce ; l'une idolâtre et l'autre chrétienne : les Druses et les Maronites. Ce qui fait le malheur des Maronites, c'est qu'ils sont mêlés aux Druses, ennemis sans foi et sans pitié. Ce qui fait l'infamie des Druses, c'est qu'ils ont attiré les Maronites, par des promesses mensongères; c'est qu'ils ont concédé des terres de leur plein gré aux chrétiens, et qu'ils les leur arrachent ensuite avec violence. C'est qu'ils dépouillent de la moisson ceux qui ont répandu la semence. Peuplade perfide et maudite que ces Druses qui entassent crimes sur crimes, trahisons sur trahisons ; dure aux petits , indolente et voleuse, cruelle et lâche tout ensemble ! Plutôt valets de bourreaux que bourreaux eux-mêmes , les Druses ont ppur principe de pousser à bout les Maronites à force de tourments, et lorsque ceux-ci se soulèvent enfin, s'unissent pour se défendre, les Druses les vont dénoncer à la vindicte turque, et se font les exécuteurs des hautes-œuvres du pacha. Tant qu'une politique humaine et énergique à la fois n'aura pas séparé à toujours les Druses des Maronites, l'ivraie du bon grain, les troubles, lès déprédations, les meurtres ne cesseront pas dans cette mdheureuse contrée.

— Mais, disrje, les Maronites n'ont-ils donc aucune protection contre les Drases.

— Aucune !

— La France cependant. ...

— La France, interrompit mon hôte, nous abandonne depuis longtemps. La France n'a plus ici aucune prépondérance, aucune autorité. Vous avez dû vous apercevoir de cette triste vérité depuis que vous êtes en Syrie. »

Gela était vrai, en effet, et la qualité de Français, à Tépoque où je voyageais en Syrie, était une cause de vexations. Depuis que nous avons repris notre place au premier rang des nations, les choses ont changé de

face.

'«Mais, repris-je après un moment de silence, je croyais que la Porte avait promis formellement protection aux Maronites. »

M. Loiselay sourit dédaigneusement.

« La Porte, dit-il, n*a jamais trouvé pour détruire en Syrie une anarchie de plus en plus effrayante que des expédients sans durée, que des remèdes sans valeur. Ainsi .pour n'en citer que deux exemples : en 1847, son désarmement de la montagne qui ne s'est opéré que chez les Maronites et aucunement chez les Druses, et qui par conséquent a eu pour résultat de laisser les premiers sans défense à la merci des seconds, et sa nomination de deux kaïmakans (chefs de Maronites) qui, détruisant Tunité de commandement, affaiblit encore les opprimés. H n'y a rien k attendre d'un gouvernement qui promettra toujours sans tenir, parlera sans agir et ordonnera sans être obéi.

— Et l'Angleterre ? demandai-je, ne peut-elle rien ?

— Elle peut, mais elle ne fera jamais. L'Angleterre

se gardera toujours de protéger les Maronites, et si elle doit intervenir dans le Liban, ce sera, soyez-en certain, pour soigner ses intérêts commerciaux. Elle n a aucun avantage h voir protéger les Maronites contre les D ruses. Au contraire.

— Pourquoi?» fis-je avec étonnement.

M. Loiselay se rapprocha de moi.

c Le Liban est la terre la plus riche du monde, ditiL Si les Maronites possédaient en paix cette terre, ils ne tarderaient pas à former un peuple puissant qui contre-balancerait vite l'influence anglaise aux Indes et ferait une concurrence mortelle au commerce anglais dans le Levant. Qui pourrait dire l'influence que les Maronites n'auraient pas un jour en Asie, s'ils avaient seulement vingt ans de sécurité !

— Mais alors que faudrait-il donc faire pour proléger efficacement les Maronites?

-^ H , faudrait d'abord détruire Tétat intolérable de ces villages mixtes de la montagne où les Druses armés inspirant sans cesse l'effroi aux Maronites désarmés. Il faudrait aussi éloigner ces premiers naturellement nomades et aventuriers, en les faisant indemniser, s'il y a lieu, par les Maronites devenus les héritiers des champs que les Druses laissent en friche. Il faudrait encore permettre aux chrétiens de porter, eux aussi, le yatagan et la carabine, i'épée et le fusil. Il faudrait enfin tolérer qu'ils se fortifiassent dans leurs montagnes. Alors le. Liban deviendrait une Suisse orientale où, grâce à l'industrie de ses habitants, à l'activité de leur travail, à la sécurité future, pourrait commencer pour ces peuples une ère de paix et de prospérité.

— Mais jusque-là ?

— Jusque-là nous serons toujours dans lé même état, c'est-à-dire sur le cratèfe d'un volcan.

— En vérité ! dis-je, les choses en sont à ce point ?

— A ce point, me répondit M. Loiselay, que nos jours de calme peuvent être suivis d'un jour de maa-' sacre, et que chaque nuit nous ne savons pas si nous nous réveillerons le lendemain. L'assassinat est dans l'air ici, et tenez 1 ce soir la ville est tranquille et paisible, n'est-ce pas? Eh bien! demain, les Druses peuvent avoir massacré les habitants et incendié les maisons.

— On ne peut donc rien prévoir?

— Rien !

— Mais, ne pus-je m'empêcher de dire, si je conçois qu'un homme seul reste dans ce pays, je ne m'explique pas comment vous, ayant une femme et un enfant. ...

— J'ai ma fortnne à faire, interrompit M. Loiselay. Voilà la cause de mon séjour ici. Soyez convaincu que cette fortune une fois faite, je m'empresserai de retourner en France, ce beau pays que je regrette chaque jour. Oh 1 non certes ! ma Victorine ne séjournera pas longtemps sur cette terre de sang. Depuis que j'ai un enfant, les Druses me font peur ! »

Victorine venait alors près de nous avec Noémie et leurs jeux interrompirent notre conversation.

Je demeurai cinq jours à Deïr-el-Kamar, puis je pris congé de mes hôtes charmants, j'embrassai Victorine et Noémie et je me mis en route avec mon chasseur de panthères, lequel avait eu avant notre départ, une conférence secrète avec Victorine . La jolie enfant nous envoya baisers sur baisers du bout de ses ' petits doigts, et nous regagnâmes avec l'adieu d'un.

ange, la route des démous que nous avions déjà parcourue.

Qui m'eût dit que dix ans plus tard je devais prendre la plume pour mettre en scène toute cette intéressante famille; que mon guide devait devenir le héros de l'un de mes récits, et que les événements les plus horribles devaient faire revivre mes souvenirs de voyage 1

Lorsque la nouvelle des massacres de Syrie arriva

en France, je me rappelai la conversation que nous

avions eue ensemble, M. Loiselay et moi, et les

événements actuels m'ont prouvé combien ' ce dernier

• avait eu raison.

Et sa fille, pauvre chère enfant, quelle destinée que la sienne au milieu de ces odieux massacres ! Quelle odyssée que celle de sa vie durant les mois qui viennent de s'écouler. C'est cette odyssée que je veux raconter, car un hasard providentiel m'en a fourni tous les atroces détails.

Demeurons donc à Deïr-el-Kamar, cher lecteur; seulement franchissons l'espace des dix années qui séparent la première visite que nous venons d'y faire ensemble de celle que nous allons y faire de nouveau.

.J'ai quitté Deïr-el-Kamar le 26 juin 1851, nous y rentrons le 3 juillet 1860.

La fête.

Deux points principaux de l'histoire du peuple dnise sont toujours demeurés dans Tombre : son origine d'abord, sur laquelle une foule d'opinions différentes ont toujours été émises, sans qu'aucune ne soit appuyée sur des preuves irrécusables; et sa religion, à propos de laquelle on n^est pas fixé davantage.

Cette religion semble être .un mélange des opinions de Zoroastre, de la métempsycose indienne et des dogmes mahométans, juifs et chrétiens; mais quels en sont les caractères principaux, on Tignore. Les Druses conservent leurs livres sacrés avec le plus grand soin et poussent la précaution jusqu'à les cacher soigneusement pour les soustraire à la curiosité des profanes. Ils gardent un secret inviolable sur leurs doctrines.

Tout ce que l'on sait, c'est qu'ils sont divisés en trois classes :

1** Les djahels, ou ignorants et mondains; ' 2* Les naviy ou aspirants à la spiritualité;

3° Les okals ou akales, c'est-à-dire les sages. Ils se réunissent par sectes à certains jours, à certaines heures , pratiquent en commun les règles inconnues de leur culte ; puis , à la sortie de ces conférences secrètes, ils reprennent leur existence ordinaire.

Sans doute ce soir-là où nous rentrons à Deïr-el- Kamar, il y avait eu réunion religieuse : car les Druses, sortant silencieusement d'un vaste édifice , s'écoulaient par la porte basse, se répandant ensuite dans la ville et formant foule dans les rues étroites.

La soirée était splendide, il était neuf heures, des étoiles diamantées parsemaient la voûte céleste et inondaient la plaine et la montagne de leurs rayons incandescents. Les Druses marchaient lentement par les rues, les mains enfouies dans leurs larges manches, les . bras réunis sur la poitrine, l'allure grave et lugubre, le turban penché vers le sol, dans une attitude méditative.

En Europe, lorsqu'un orage politique gronde dans Tair, lorsque le vent de Té meute souffle dans les grandes villes, l'émotion populaire se traduit par un redoublement d'agitation, d'animation. La fièvre qui se manifeste dans tous les cerveaux et qui ne permet plus à chacun ni repos ni calme, est l'indice de la perturbation sociale qui va avoir lieu.

En Orient, c'est le contraire. Jamais les Orientaux ne sont plus graves, plus silencieux, moins animés, moins remuants que lorsqu'ils se trouvent à la veille de quelque terrible événement. Plus le moment approche, plus la gravité redouble, plus le silence devient solennel, plus l'immobilité et l'inaction des masses s^empreint d'un caractère lugubre.

Ce soir-là, les rues de Deïr^el-Kamar ressemblaient aux avenues d'un cimetière. La foule s écoulait et se mouvait avec des mouvements insensibles : on eût dit des ombres glissant sur le sol.

La chaussure des Orientaux, ces babouches de peau de vache ou de mouton, sans talons, sans semelles battues, aide encore à leur démarche silencieuse et augmente la majesté funèbre de leurs allures.

Dix gamins parisiens courant sur notre pavé font vingt fois plus de vacarme que cent Orientaux foulant leur sol vierge.

Ce silence, gros de menaces mystérieuses, jetait une vague et poignante inquiétude parmi la population maronite et la population chrétienne des consulats européens.

Il y avait fête cependant, ce soir-là, dans la demeure de M. Loiselay, mon ancien hôte de Deïr-el-Kamar. Victorine venait d'atteindre sa dix-huitième année, et ses parents avaient voulu célébrer la date anniversaire de sa naissance en réunissant autour de leur fille bien aimée tous leurs amis de la ville druse.

Noémie,la fille d'Esaii, le banquier juif, prenait sa part de la joie naïve de sa compagne. Les deux jeunes filles, grandissant Tune près de l'autre, avaient senti augmenter encore Tafiection qu'elles s'étaient vouées mutuellement depuis leur premier âge.

Toutes deux, depuis le jour où je les avais vues, avaient augmenté en grâce et en beauté, et la jeunesse tenait largement les promesses qu'avait faites renfance. Victorine et Noémie passaient à juste titre pour les deux reines de beauté des populations chrétiennes et juives de Deir^el-Kamar.

Parmi les invités nombreux de M* Loiselay, se trou-

DE PANTHERES. 19

valent deux Français, deux jeunes gens arrivés récemment dans la ville des Druses. L'un habitait Damas et se nommait Olivier de Cast; l'aulre était un touriste amateur d'émotions fortes et des beautés de la nature : c'était le comte Henri de Villeneuve.

M. de Gast était un homme de trente-iinq ans, grand, bien fait, fort distingué dans toufe sa personne, et possesseur d'une physionomie fine, spirituelle, sympathique, et empreinte d'une expression de rare énergie. Il portait à sa boutonnière le ruban de chevalier de la Légion d'honneur, qu'il avait bravement gagné sur la terre de notre colonie d'Afrique.

Olivier était né en France, il y avait été élevé; il était entré k Saint-Cyr à dix-huit ans, et, à vingtdeux ans, il faisait partie du 4« chasseurs d'Afrique en qualité de sous-lieutenant. Huit années bien employées, huit années de fatigues, de combats, d^expéditions , de services rendus au pays enfin , Ini firent poser sur les épaules les insignes du grade de capitaine.

Olivier avait devant lui une belle carrière militaire, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort de son oncle, l'unique parent qui lui restât. Cet oncle, associé d'tine maison de Marseille, résidait à Damas. Il avait fait sur une grande échelle le commerce du Levant, et il laissait une magnifique fortune dont son neveu était l'unique héritier. Mais pour réaliser cette fortune, éparse dans la Syrie et dans la Turquie d'Asie, il fallait se rendre sur les lieux, et consacrer quelques années à recueillir l'héritage.

M. de Cast, contraint par les circonstances, donna sa démission et partit pour Damas. *A l'époque où nous le trouvons à Deïr-el-Kamar, il touchait à la fin de sa

tâche pénible et laborieuse, et il comptait, après quelques mois encore de séjour, pouvoir retourner dans cette belle France qu'il regrettait.

Henri de Villeneuve était, lui, l'un de ces heureux de la terre nés sous une brillante étoile, et n'ayant d'autres soucis en ce monde que celui de- s'y laisser vivre. Henri était riche, instruit, vigoureusement constitué, fort beau cavalier, et avait trente mille livres de rente à dépenser pour le seul bien-être de sa per* sonne.

Las de la vie oisive de Paris, il avait résolu d'employer quelques années et quelques billets de banque à visiter les bords de la Méditerranée, et il avait dit adieu aux plaisirs de la capitale pour venir au loin chercher provision d'aventures. Henri et Olivier se connaissaient. En quittant Smyrne, Henri était venu à Beyrouth, et il avait écrit à M. de Cast son intention d'aller le visiter à Damas.

Olivier était accouru aussitôt à Beyrouth, avait accueilli son ami avec une joie sincère, et avait voulu se faire son cicérone pour le temps de son séjour en Syrie. Tous deux s'étaient mis en route, et, avant d'atteindre Damas, Olivier avait voulu qu'Henri visitât Deïr-el- Kamar.

Des relations d'affaires qu'Olivier avait eues précédemment avec M. Loiselay l'avaient mis en rapport avec la charmante famille de mon hôte et bientôt les liens d'une affection réciproque et sincère avaient remplacé entre les deux hommes les froids échanges d'affaires commerciales.

En arrivant à Deïr^eUKamary Olivier avait donc conduit son ami dans la famille de M. Loiselay, laquelle avait accueilli Henri de Villeneuve avec l'em-

préssement le plus flatteur, si bien même que le séjour d'Henri, qui devait primitivement se borner à une seule semaine, s'était prolongé déjà de plus d'un mois, sans que personne songeât à s'en plaindre.

Henri, qui entourait Mme Loiselay des soins les plus assidus, qui témoignait un empressement du meil* leur goût auprès de Victorine et de Noémie, qui prenait un plaisir évident à causer le soir avec son hôte, Henri ne parlait pas de son départ.

« Je crois que M. de Villeneuve a l'intention de partir la semaine prochaine, » avait dit un jour Mme Loiselay à Victorine et à Noémie, qui toutes deux travaillaient près d'elle.

Victorine était devenue aussitôt rouge comme une grenade en fleur et deux larmes avaient brillé au bout de ses longs cils.

Noémie n'avait pas même tressailli, mais quelques instants après, elle quittait la demeure de Mme Loiselay en se plaignant de maux de tête violents. Le soir, quand elle revint, son front était pâli et ses paupières gonflées. Sans doute la névralgie l'avait fait violemment Boufi'rir.

Victorine, elle, avait repris toute sa gaieté. Henri avait déclaré vouloir prolonger son séjour à Deïr-el- Kamar jusqu'à la fin des fortes chaleurs, et Ton était au milieu de juin quand il avait formulé cette intention.

« M. de Villeneuve éist un bien charmant garçon! » avait dit un autre jour l'excellent M. Loiselay, en lançant un regard furtif sur sa fille et en échangeant un coup d'œil d'intelligence avcfc sa femme.

C'est que lo matin de ce jour, Henri, dont le cœur était loyal et l'âme était pure, avait pris h part M. Loi-

selay et lui avait franchement déclaré que pour sa propre tranquillité, à lui, il fallait que son hôte le mît incontinent à la porte.

< Pourquoi? avait demandé M. Loiselay.

— Parce que, avait répondu Henri, je trouve votre fille adorable et que je l'adore, parce que je l'aime ; que si je demeure plus longtemps ici je Taimerai en^ core davantage, et que si vous avez d'autres intentions, si vous me refusez sa mçtin, je serai tout simplement le plus malheureux des boïnmes. Donc, je vous en conjure, mettez-moi à la porte, sinon vous prendrez charge d'âme! »

M. Loiselay avait regardé Henri avec une larme dans les y^ux, puis il lui avait tendu la main :

< Restez! avait-il dit simplement.

— Au moins jusqu'à ce que vous ayez reçu des réponses aux lettres que vous allez écrire en France, » avait répondu Henri, en mettant M. Loiselay à même de prendre sur son compte tous les renseignements qu'un père prudent doit exiger.

Une union avait donc été convenue, mais cette union avait été convenue seulement entre M. Loiselay, sa femme et Henri de Villeneuve. Victorine ne savait rien et elle ne devait rien savoir avant le jour de la demande officielle qui ne pouvait avoir lieu qu'au retour du courrier de France.

Noémie ignorait également le projet arrêté. Personne, parmi la société chrétftnne de Deïr-el-Kamar, n'était non plus instruit du futur mariage. Olivier de Gast avait seul été mis dans le secret.

Le 3 juillet était le surlendemain du Jour où Henri avait parlé ; il fallait attendre un mois au moins pour avoir les réponses aux lettres écrites la veille.

Olivier, qui connaissait également bien la famille Lôiselay et la famille de Villeneuve, se sentait tout joyeux de ce qui avait été dit, car il savait qu'aucun obstacle ne pouvait entraver l'union convenue. Tout le monde était donc heureux dans la charmante maison de M» Lôiselay, et jamais Yictorine n'était entrée dans une année nouvelle sous des auspices plus attrayants.

Aussi ce soir-là, en dépit de la physionomie sinistre de la population druse, la joie la plus vive régnait-elle parnai la partie féminine de la réunion de Mme Lôiselay. Yictorine et Noémie, plus belles sous leurs parures éclatantes, semblaient deux fleurs rares au milieu d'im parterre embaumé, entourées qu'elles étaient de toutes les jeunes filles des consulats européens.

La couy intérieure de l'habitation, recouverte d'une vaste tente, selon Tusage oriental, servait de salle de danse« La partie grave de l'assemblée, les hommes, les uns négociants, les autres agents diplomatiques, se tenaient dans un salon voisin.

Une vague inquiéttide régnait parmi les causeurs, et le sujet de leur conversation était ce redoublement de tacitui'nité et de mutisme que chacun avait remarqué chez les Druses et qui, pour tous les esprits expérimentés et au courant des mœurs du pays, décelait l'approche de quelque événement tragique,

« Rappelez-vous, disait Tun des invités de M, Lôiselay, ce qui s'est passé il y a un an à peine. Un Druse gravissait avec son âne un des sentiers étroits duLiban; un Maronite de Beït-Mary, qui descendait de la montagne et auquel l'animal chargé interceptait le passage, se prit de querelle avec le Druse, Le Maronite, excité, leva son bâton et frappa l'âne. Aussitôt le Druse se rua sur lui. Une lutte eut lieu, et le Maronite terrassa son

adversaire et s'en fut victorieux. Que se passait-il le lendemain? Les Druses attaquaient Beït-Mary, tuaient les Maronites et incendiaient le village. Les chrétiens réclamèrent au kaïmakan . Justice fut faite, mais quelle justice?... Cette justice lente, qui ^avance d'un pas boiteux, de peur de saisir le coupable. Il fut dit que les Drtises relèveraient les maisons incendiées et payeraient des indemnités. Voici un an que cet arrêt a été rendu, et cependant les maisons sont toujours en ruine, les indemnités n'ont pas été pay(?es, et les Druses n'ont pas encore pardonné aux Maronites le tort que leur a infligé le kaïmakan.

— Triste pays que celui-ci, où Druses, Turcs, Bédouins s'entendent pour en rendre aux chrétiens le séjour impossible. Hélas ! pourquoiia France nous a-t-elie abandonnés au stupide protectorat turc! Qu'il vienne une révolte, une guerre sainte, comme ils disent, et les Turcs, qui doivent nous défendre, feront cause commun^ avec les Druses.

— On prétend que le Djihad a été prêché ! » dit une voix.

Un' frémissement parcourut les rangs des causeurs. « La guerre sainte ! dit M. de Gast.

— Oui.

— Et où Taurait-on prêchée?

— Chez les Druses du Havran et chez les Bédouins de la Célésyrie.

— On m'affirmait ce matin encore, dit une autre voix, que le massacre des giaours axdli été juré par les Métualis dans la vallée ténébreuse. »

Un silence suivit ces paroles. On entendait les accords de la musique et les frémissements joyeux de toutes ces jeunes filles dansant avec l'insouciance de

leur âge. Pères et maris lancèrent involontairement un regard furtif sur cette cour convertie en salon, qui contenait leurs plus précieux trésors.

• « Vous savez encore ce que l'on raconte? reprit Olivier, de Cast.

— Non ! répondirent quelques voix. Qu'est-ce donc?

— Dernièrement, il y a quelques jours à peine, l'ingénieur de la route carrossable que la société française fait construire de Beyrouth à Damas, à travers le Liban et la plaine de Bkâa, distribuait à ses ouvriers la paye de la semaine. Un ouvrier druse réclama quelques piastres manquant, disait-il, à son dû. Sur la dénégation qui lui fut faite , le Druse se retira froidement, prit son fusil sur le bord de la route et déchargea son arme sur l'ingénieur. Le coup, maladroitement visé, alla frapper un ouvrier maronite occupé k son travail.

— Et le Druse? demanda-t-on.

— Il s'est enfui protégé par les siens. La justice turque doit le poursuivre, mais vous savez ce que vaut la justice turque quand il s'agit de protéger des chrétiens! >

En ce moment, un nouveau personnage fit son entrée dans le salon. C'était un homme de grande taille, fort, vigoureux, à la figure énergique; son visage était pâli par une émotion intérieure, et il paraissait agité comme un homme qui vient d'accomplir un trajet rapide.

« Ahl c'est vous, Armand! dit M. Loiselay en tendant la main au nouveau venu. Qu'avez-vous donc? vous paraissez tout troublé.

— Je le suis effectivement? répondit Armand.

— Par quoi?

— Par la nouvejle cpie je viens d'apprendre. »

Le cercle des hommes se resserra autour de l'invité

de M. Loiselay. Dans la cour, la danse continuait plus

animée et plus joyeuse que jamais.

Le cheik.

« Qu'est-ce encore? avait -on demande avec une anxiété visible.

• — Ce soir, dit Armand en baissant la voix pour ne pas être entendu des femmes qui se tenaient dans la cour, une quinzaine de jeunes Maronites des villages voisins étaient venus k Deïr-el-Kamar pour y acheter des fusils. Us s'en retournaient joyeux, et je les vis passer devant ma demeure, chantant et cheminant dans les intentions les plus évidemment pacifiques. Il paraît qu'à une lieue à peine dans la montagne, et comme ils s'amusaient à décharger leurs armes chargées seulement à poudre, une bande considérable de Druses, placée en embuscade, fondit sur eux h l'improviste, les attaqua,* les terrassa et les désarma en les frappant.

— Êtes-vous sûr de cela, Armand? demanda M. Loi-

selay.

— Parfaitement sûr.

— Qui vous a raconté cette attaque des Druses?

— Abou'l-Abbas.

— Oui.

— Il était donc là?

— Il passait dans la montagne.

— Et il a assisté à la scène ?

— Il est arrivé comme les Maronites étaient désarmés et chassés.

— Et lesDruses ne lui ont rien fait, à lui?

— Oh ! fit Armand en souriant; vous savez bien que chacun respecte Abou'l-Abbas.

— Il a une carabine suffisamment respectable, ajouta Olivier, et personne n'ignore que cette carabine ne manque jamais le but. Eh bien! messieurs, que concluez-vous de tout cela?

— Que la situation est grave! dit M. Loiselay.

— Gela est vrai, mais je ne crois pas le péril imminent.

— Dieu vous entende, monsieur de Gast 1 mais pourquoi ne croyez-vous pas au danger?

— Par suite d'une conviction basée sur une observation qui vous est personnelle.

— A moi? dit M. Loiselay avec étonnemenl.

— Oui.*

— Que voulez-vous donc dire?

— Je veux dire que je connais Abou'l-Abbas depuis mon arrivée dans ce pays, et que j'ai remarqué l'affeo- 1ion vraiment sans bornes qu'il porte à toute votre famille, et notamment à votre charmante fille, Mlle Vie* torine. ^

— Gela est vrai, répondit M. Loiselay, Abou'l-Abbas a, pour Victorine, un dévouement que je crois sincère. Au reste, son amitié date de loin. La première fois

qu'il vint ici, ce fut avec un Français auquel il servait de guide. Il y a dix ans de cela, et Victorine avait h peine neuf ans. Elle écoutait avec une admiration profonde les émouvantes histoires de chasse qu'Abou'l- Abbas racontait h sa gouvernante. Quand il retourna à Beyrouth avec le voyageur qu'il accompagnait, Victorine le supplia de lui rapporter une poupée parisienne s'il arrivait des colis de jouets par un prochain courrier. Abou'l-Abbas .s'engagea gravement à contenter ce caprice d'enfant gâté, et il tint parole. Huit jours après il arrivait ici, apportant une poupée superbe avec un trousseau complet. Victorine Tembrassa, et je voulus lui faire accepter une indemnité pour sa peine, mais il s'y refusa opiniâtrement. Seulement il fut convenu que lorsqu'il viendrait à Deïr-el-Kamar, il ne logerait pas autre part que chez moi. Quelques années ensuite, Victorine exprima le désir d'avoir une peau de panthère. Abou'l-Abbas nous quitta un soir sans rien dire; il passa la nuit dans la montagne, et le lendemain il revenait avec le cadavre d'une panthère énorme et l'épaule droite toute déchirée par la grifl'e de l'animal. Victorine pleura, le gronda et voulut le soigner" elle-même: Abou'l-Abbas .se laissa faire. Il y a deux ans, lorsque le choléra ravagea la Syrie, Abou'l-Abbas était dans cette maison. Un jour il fut saisi par une attaque du terrible fléau ; il demeura soixante-douze heures entre la vie et la mort, et si Dieu fit un miracle pour le sauver, Victorine fut de moitié avec la Providence, car elle soigna son chasseur de panthères comme une véritable sœur de charité. Quand il fut guéri, Abou'l-Abbas prit la main de Victorine, la baisa et lui dit simplement :

« Vous êtes la maîtresse, je suis le chien; un jour je mourrai pour vous ! »

Un mois après, il rapportait une peau de lion qu'il avait tué pour faire un tapis de lit à sa jeune gardemalade. Depuis ce moment, Abou'l-Abbas a continué son existence d'aventures ; mais son affection pour ma fille a paru s*a«croître de jour en jour. Sur un signe d'elle, il accomplirait des impossibilités.

— J'en suis sûr, dit Olivier ; aussi, est-ce sur cette affection sans bornes que je base mon raisonnement. Abou'l-Abbas connaît la montagne comme les panthères elles-mêmes. Il sait par cœur les Druses, et devine leurs plus secrètes intentions. Pas un complot ne serait tramé dans l'ombre sans qu' Abou'l-Abbas, j'en suis convaincu, n'en connaisse tous les plans. Eh bien ! s'il y avait danger, Abou'l-Abbas le saurait, et si ce danger était imminent au point de nous menacer dans un court espace de temps, Abou'l-Abbas serait ici pour défendre Mlle Victorine. Voilà mon raisonnement, je le donne pour ce qu'il vaut; mais, connaissant le chasseur de panthères comme je le connais, je crois ce raisonnement bon 1

— C'est aussi mon avis, » dit M. Loiselay.

Quelques invités secouèrent la tête en signe d'opinion

contraire.

« Il y a une tempête dans l'air des montagnes, dit Pun d*eux.

— Vous avez invité h votre fête quelques-uns des chefs druses? reprit un autre en s'adressant à M. Loiselay.

— Oui, répondit celui-ci; il n'eût pas été de bonne politique d'agir autrement. J'avais invité le cheik druse, Malhoun-Khatoun et Osman-ben-Assah, l'agah turc.

— Aucun d'eux n'est ici, cependant.

— Vous avez raison.

— Et ces hommes sont toujours friands de voir nos femmes et nos filles à visage découvert. S'ils ne sont pas venus c'est mauvais signe. »

Un murmure d'assentiment général accueillit ces paroles. Dans la salle de danse on avait cessé de danser; il y avait un entr'acte, un temps de repos; et le bourdonnement des conversations remplaçait le bruit de la musique.

Tout à coup Victorine apparut dans le salon où se tenaient les hommes. Son frais visage, animé par la danse, et par le. sentiment du plaisir, était plus charmant, plus éclatant encore que de coutume.

« Mon père, dit-elle, voici le cheik et Tagab.

— Je vais les recevoir, » répondit avec empressement M. Loiselay.

Puis se tournant vers ses invités :

« Vous voyez, messieurs, ajouta-t-il, que M. de Gast avait raison. Je crois que nous nous inquiétons à tort et que nous n'avons rien à craindre.

— Dieu le veuille, » dit Armand en secouant la tête. Il n'y a pas de peuples chez lesquels le sentiment de

l'aristocratie soit développé autant que chez ceux que l'on nomme les peuples libres (dénomination absurde, entre parenthèse, car la moitié d'un peuple libre est toujours esclave). Chez les Arabes du désert, ceux des grandes tentes et ceux des basses tentes forment deux catégories tranchées, qui ne se fusionnent jamais ensemble. Certains chefs arabes n'ont jamais pardonné à Abd-el-Kader son extvaction des basses tentes, et quelques-uns (Mustapha entre autres) ont préféré s'allier avec nous plutôt que de le reconnaître pour chef. En Orient^ ce sentiment de l'aristocratie est développé

au plus haut point; cheik et fdlah, noblesse et peuple, et pas de classe intermédiaire, la bourgeoisie n'existe pas : maître ou esclave, point de milieu : To he or rwt to be, comme dit Hamiet.

Le Liban se partage en deux districts : chacpie district a à sa tête un liakem ou grand émir. Chez les Druses, les familles nobles sont en grand nombre ; maïs celles des émirs, qui ont droit au gouvernement, ne sont qu'au nombre de sept. Le hakem n'a que ses revenus propres, le produit des douanes qu'il afferme pour son «ompte. Il répartit et prélève le tribut qu'il doit annuellement payer à la Porte.

Les grands vassaux, nommés en arabe el-seboa-tavaif, ne peuvent, dans aucun cas, pas même pour cause de rébellion, ni être arrêtés, ni être condamnés à mort ; le hakem^ pour les punir, ne peut qu'envoyer des troupes pour ravager et ruiner leurs propriétés, s'ils ne peuvent les défendre. Us ne sont tenus qu'à se ranger sous les drapeaux en cas de danger commun.

A l'émir obéit, k titre de vassal, le cheik, qui domine sur telle ou telle contrée, qui commande k tel ou tel village, et qui ne peut être choisi que parmi, ceux ayant droit au titre d'el-sebau-tavaif.

Souvent il arrive que des cheiks puissants se proclament indépendants, et que des contrées entières se nomment un maître k leur choix. Quant au paysan ou fellah f il est taillable et corvéable k merci. Et la libé* raie Angleterre, qui applique toujours ce principe: Faites ce que je dis et non ce que je fais, soutient ce gouvernement despotique de tout son pouvoir, sous le spécieux prétexte de maintenir Tautorité de la Porte.

Le cheik de Deïr-el-Kamar étant naturellement un personnage d'importance, ainsi que l'agah turc, ils de-

valent être l'objet, tous deux, des empressements du négociant français.

M. Loiselay était allé au-devant d'eux et les avait reçus avec sa grâce ordinaire, les invitant à prendre leur part des joies de la soirée.

Malhoun-Khatoun, le Druse, était un personnage de haute taille, au paaintien grave, au geste sobre et sévère, à la physionomie audacieuse et farouche.

Osman-ben-Assah, le Turc, était, lui, de moyenne grandeur, maigre et anguleux, et les instincts les plus bas se lisaient clairement sur son visage à l'expression fausse' et carnassière.

Tous deux s'avancèrent gravement, saluantles femmes et lançant sur les jeunes filles un regard froid, acéré, empreint de haine et de passion brutale. Ce fut surtout en s'ad ressaut à Victorine que l'œil du cheik brilla d'un feu sombre, et celui de l'agah darda sur la gracieuse enfant ses effluves magnétiques. Victorine se sentit rougir involontairement sous le double poids de ces regards braqués sur elle.

Henri remarqua l'émotion de la jeune fille, et, s'approchant viiiement :

« Qu'avez-vous? lui demanda- t-il.

— Rien ! dit Victorine en se remettant.

— Mais je vous ai vue frissonner.

— Je ne sais pourquoi, ces deux hommes me font horreur.

— Le cheik et l'agah?

— Oui; j'aimerais mieux supporter la rencontre d'une bête fauve que celle de ce Druse et de ce Turc.

— Est-ce qu ils ont jamais manqué au respect qui vous est dû? demanda Henri d'une Voix menaçante.

:— Ils ne m'ont jamais parlé, » répondit Victorine. 380 3

Mais si Henri de Villeneuve avait remarqué l'émotion involontaire de Victorine, une autre personne avait remarqué , elle , l'animation avec laquelle le jeune homme s'était empressé auprès de Mlle Loiselay. Cette personne, c'était Noémie, la belle juive.

Henri était auprès de Noémie alors que le cheik et Tagah avaient salué Victorine et il avait brusquement quitté la juive, si brusquement même que la fille d'Ésaii était demeurée stupéfaite. Suivant d'un œil ardent le Français, alors qu'il se rapprochait de Victorine , elle avait écouté et elle avait deviné ce qui se passait entre les deux jeunes gens. Le sentiment de colère exprimé par Henri avait fait pâlir la belle juive. Ses lèvres s'étaient serrées, sa bouche s'était crispée et un faible soupir avait expiré dans sa gorge.

Pendant ce temps, M. de Gast continuait à causer avec des hommes dont l'inquiétude ne paraissait pas s'être calmée. L'arrivée du cheik et de Tàgah avait produit parmi eux une certaine sensation, mais les fronts étaient toujours soucieux, et les regards anxieux étudiaient les physionomies impassibles du Druse et du Turc. *

« Je vous affirme , disait Armand, qu'il se trame contre les Maronites quelque machination infernale.

— Bah ! répondait Obvier, les Druses songent à adorer leurs stupides idoles et non à recommencer les massacres. Quand j'ai quitté Damas tout était tranquille et rien ne présageait une tempête.

— Les massacres éclatent ici comme la foudre.

— Eh bien! il y a près de trois mille chrétiens ou juifs à Deïr-el-Kamar ; sur ces trois mille individus, il y a toujours sept ou huit cents hommes en état de porter les.armes et de se défendre.

— Oui, mais il faudrait les organiser et surtout les armer, et vous ne connaissez pas encore les Druses. Jamais ils n'attaqueront en face ni à force égale. Ils se cacheront, ils attendront, ils épieront pour choisir le moment de s'élancer sur leurs ennemis, et si ces ennemis sont au nombre de vingt, ils seront deux cents, eux!

— Alors, en cas d'attaque de leur part?

— Il n'y aurait d'autre salut que la fuite.

— Et fuir où?

— Où Ton pourrait! » * Olivier fronça les sourcils.

« Ah ! dit-il, si j avais ici quelques escadrons de chasseurs, comme je me moquerais de vos Druses I

— Oui, mais vous ne les avez pas !

— En attendant, je crois que vous vous inquiétez à tort. Les Druses sont tranquilles et d'ailleurs, j'ai, je vous l'ai dit, un baromètre infaillible. S'il y avait menace de danger, le chasseur de panthères serait

ici. »

Armand avait en face de lui la porte donnant sur la cour, à laquelle Olivier tournait le dos.

« Eh bien ! dit Armand en tressaillant , si votre baromètre est juste, prenons garde à nous, car voici Abou'l- Abbas. »

Le chasseur de panthères, se glissant le long des murailles, passant derrière les danseurs, se dissimulant enfin le plus qu'il le pouvait, se dirigeait vers le salon. M. de Cast alla à sa rencontre.

« Quelle nouvelle ? demanda brièvement Olivier.

— Mauvaise! répondit Abou'l-Abbas d'une voix sourde.

— Gomment?

— Un pâtre maronite de Nilhâ a été assassiné. Beït- Mary et Broumana ont été incendiés. Les Bachi- Bouzouks de Kourchid-Pacha ont pillé et massacré dans la plaine jusqu'aux portes de Beyrouth. Le Djihad est prêché partout, enfin Feruk-Pacha est arrivé ce soir à Deïr-el-Kamar.

— L'émir?

— Oui.

— Il protégera les chrétiens !

— Lui ! dit Abou'l-Abbas en haussant les épaules, il fera tout ce qu'on a fait à Hasbeya et à Rascheya, où tout a été exterminé. Les massacres durent depuis trois jours.

— Mais on massacre donc? dit Olivier d'une voix frémissante.

— Oui.

— Pourquoi ne nous as-tu pas prévenus plus tôt?

— J'étais à Alep et c'est en me rendant ici que j'ai suivi le chemin sanglant tracé par les Druses et les Turcs.

— Et Damas, Saïda?

— Damas et Saïda auront leur tour comme Deïr-el- Kamar va avoir le sien,

— Tu crois.... »

Abou'l-Abbas interrompit soudain Olivier en lui posant la main sur le bras. Les regards du chasseur de panthères venaient de s'animer soudain en se braquant sur le cheik et sur l'agah qui se tenaient à peu de distance.

Il se pencha vers Olivier et lui parla bas vivement.

c Tu as raison 1 » dit M. de Gast.

• Et il se dirigea sans hésiter, vers les deux chefs, tandis qu' Abou'l-Abbas se rapprochait de l'endroit oîi se

tenait Yictorme. Les danses continuaient avec plus d'entrain encore : il était près de minuit.

Tout à coup, au milieu des éclats de la musique , du bruit produit par les danseurs, une clameur effroyable, aiguë, déchirante, lacéra Tair extérieur et vint glacer subitement tous les cœurs.

Un silence de mort régna un moment dans l'habitation de M, Loiselay.... Puis une fusillade vive, nourrie, incessante, retentit dans les rues de Deïr-el-Kamar et les clameurs redou blèrent ....

Cj^

Deïr-el-Kamar.

Un moment de stupeur régna parmi les iavités de M. Loiselay. Ce moment dura à peine quelques secondes, mais il valut tout un siècle par la somme d'angoisses, de terreurs, de tortures morales qu'il imposa à la société chrétienne.

Les cris avaient soudainement cessé de retentir au dehors.... La fusillade s'était tue subitement.... Un silence de mort avait succédé à cette explosion formidable et déchiraiite. On eût dit de cet instant fugitif qui suit l'apparition de l'éclair et précède l'éclat de la foudre.

Chacun, muet, atterré, demeurait immobile, sans voir et sans entendre. Tous avaient perdu, durant cette minute d'agonie suprême , le sentiment de la situation. L'habitation du négociant français parut un moment peuplée de statues de cire.

. Les musiciens s'étaient arrêtés brusquement, demeurant dans la même pose où les avait surpris la clameur terrifiante.. Danseurs et danseuses demeuraient fou-

droyës.... La baguette d une fée malfaisante, en ordonnant une immobilité soudaine, n'eût pas produit un tableau plus saisissant.

Soudain un cri terrible retentit, rendant le sentiment de la vie à tous ces êtres galvanisés par Témotion. Ce cri partait du salon même de M. Loiselay. C'était M. de Gast qui, saisissant le burnous du cheik, avait poussé un cri terrible.... mais au même instant il tombait frappé par le yatagan de Pagah.

On eût dit que ce coup porté par Osman-ben-Assah fût un signal. Avant qu'aucun homme eût pu se précipiter au secours d'Olivier, les vociférations du dehors éclatèrent plus rapprochées et plus mugissantes, et vingt balles lacérèrent la porte de la maison du négociant.

Le bois craqua, se fendit, céda.... la porte s'abattit, et deux cents démons, la rage dans les yeux, la menace aux lèvres, le yatagan au poing, le fusil abaissé, se ruèrent comme une avalanche de Djins sanglants.

En deux secondes la maison était envahie...-, en deux secondes la terreur et là mort se dressèrent là où éclataient la joie et le plaisir,... Alors ce fut un spectacle horrible, un tableau qu'aucun pinceau ne saurait rendre, une scène qu'aucune plume ne saurait retracer. L'ardeur féroce des Druses éclatait en hurlements farouches, en îolie furieuse ....

Un nuage de fumée et de poussière déchirée par les éclairs de la foudre, par les reflets des lames brillantes, envahit la cour et le salon.... Et ce fut, partout, un vacarme horrible, une terreur sans nom, une rage jamais assouvie, une orgie d'assassins I . . .

Au dehors, la fusillade répondait aux cris surhumains qui déchiraient les airs.... La fumée s'envolait en spi-

raies noirâtres.... puis le vent de la nuit courba ces colonnes mobiles, les chassa, les dispersa, et la lueur sinistre d'un horrible incendie, allumé à la fois aux quatre coins de Deïr-el-Eamar, fit pâlir dans le ciel la clarté des étoiles. Les astres se voilaient pour ne plus éclairer ce carnage horrible.

Hommes, femmes, pères, ipères, maris, filles et fils, sœurs et frères, en proie au délire le plus atroce, s'appelaient, se cherchaient et tombaient sous les coups redoublés des ignobles assassins.

Vingt cadavres de femmes, déjeunes filles, d'enfants, gisaient sur le sol , foulés aux pieds des bourreaux. Le sang ruisselait, s'étendant en mares rougeâtres. Les murailles étaient empreintes de taches sanglantes qu'y imprimaient des doigts crispés. Partout les scènes étaient horribles, partout le massacre se continuait sans relâche. Cris, larmes, prières, menaces, hurlements frénétiques se confondaient dans un même vacarme infernal.

Mme Loiselay, en voulant voler auprès de Victorine, était tombée une des premières. Les hommes, acculés dans le salon sans issues, étaient criblés par les balles. Olivier se débattait au milieu d'une mare de sang.

Esaû, le père de Noémie, avait été renversé par un coup de pommeau de yatagan qui l'avait étourdi sans le blesser, mais qui le privait de ses sens. Le vieux. juif râlait près d'un pilier. ^

Victorine et Noémie, dans les bras l'une de l'autre, attendaient une mort qui ne devait pas tarder à les frapper. Henri, s'armant au hasard d'un yatagan qu'il avait arraché aux mains d'un Druse, couvrait les jeunes filles de son corps.

Abou'l-Abbas, en voyant tomber Olivier, avait bondi,

au commencement de Taction, pour porter secours à M. de Cast; un 'flot de Druses, en se ruant dans la cour, l'avait séparé de ses amis. Le chasseur de panthères, la face contractée par un rictus formidable, son poignard aux dents, son yatagan d'une maiu, son pistolet de Tautre, semblait un animal féroce forcé par ses ennemis , et décidé à semer la mort autour de lui jusqu'à ce que son dernier soupir s'exhalât avec son dernier effort. Les Druses avaient reculé devant cet adversaire formidable que les balles avaient jusqu'alors épargné.

M. Loiselay, en voyant tomber sa femme, avait poussé un cri furieux et avait étranglé de ses mains le lâche assassin qui avait frappé sa compagne ; puis, son amour de père parlant plus haut encore que son désir de vengeance, il s'était rué au secours de sa fille.

La cour, le salon, le vestibule, étaient jonchés de corps sanglants aux membres détachés. A peine restaitil quelques chrétiens debout encore, dernières victimes à immoler, suprêmes martyrs à offrir à la fureur toujours croissante des Drlises.

Un groupe d'assassins entourait les jeunes filles et leur énergique défenseur. Vingt yatagans les menaçaient à la fois ; vingt fusils s'abaissèrent pour leur jeter la mort, et cependant elles demeuraient debout, affolées, mais sans blessures. C'est qu'une parole du cheik les avait protégées.

« Tuez le giaour! s'était écrié Malhoun, et prenez les femmes vivantes ! »

Et l'œil ardent du Druse avait lancé sur Victorine un regard qui avait fait frémir la jeune fille et avait redoublé ses terreurs. Mais tuer le giaour sans tuer les deux femmes était chose impossible. Henri les

couvrait de son corps, et le coup qui Teût tué les eût atteintes.

M. Loiselay, par un effort désespéré, s'était fait jour, tout sanglant, tout blessé, jusqu'à sa fille chérie, près de laquelle il voulait mourir. Il vint rouler aux pieds de Victorine.

Victorine et Noémie se baissèrent en poussant un cri déchirant.

Ce mouvement découvrit Henri en le laissant seul debout. Tous les yatagaus se levèrent. Un moulinet puissant, fait avec l'aide d'un fusil manié par une main herculéenne, releva les lames qui s'abaissaient. Aboul- Abbas, sublime d'audace, d'énergie et de courage, venait de tuer trois Druses pour se frayer un chemin jusqu'à M. de Villeneuve.

Mais le cheik et Tagah entraînaient Victorine et Noémie, et un flot de Druses les séparait d'Henri et du chasseur de panthères, l^a maison craquait sous l'effort des flammes qui envahissaient toutes les piècea. L'incendie, qui devenait terrible, s'était propagé avec une rapidité inouïe.

« Victorine ! » s'écria Henri en bondissant comme un lion.

Mais un coup de crosse de fusil l'atteignit en pleine poitrine et le renversa en arrière en lui faisant vomir un flot de sang noir. Les deux jeunes filles disparaissaient, emportées par les Druses, qui abandonnaient la maison croulante. Henri fit un effort, mais il ne put se relever.

« Abou'I-Abbas ! * appela-t-il d'une voix éteinte.

Le chasseur de panthères n'était plus là. Henri se leva avec peine sur son coude, appuyé sur un cadavre.... Il interrogea la cour qu'illuminaient les flammes....

Plus un être vivant n'était debout. Partout des cadavres, des agonisants, des corps mutilés.

« Henri! » murmura une voix faible.

Henri se traîna en avant : M. Loiselay, la mort sur le visage , était couché près du (sorps inanimé de sa femme.

« Mon père ! murmura M. de Villeneuve.

— Ma fille ?

— Les Druses l'ont emmenée ! »

Le pauvre père voulut parler, mais une écume rosée lui monta aux lèvres. Il voulut faire un geste, mais ses bras glacés se refusèrent à se mouvoir ; il voulut regarder Henri.... un voile épais passa sur ses yeux.... Il voulut sourire à celui, qu'il avait été sur le point de nommer son fils.... sa bouche se contracta.... se tourna — Ses lèvres s'entr'ouvrirent , s^ tête se renversa.... il retomba sur le cadayre de sa femme, et la mort emporta son âme au moment oii «es doigts étreignaient la main de la première victime des Druses.

Henri avait assisté à cette courte scène d'agonie , les yeux fixes, les bras tendus, dans Timpossibililé de porter secours au mourant. En voyant se roidir M. Loiselay dans une convu^ion suprême, il lui sembla que la mort Tétreignait à son tour. Un nuage de sang passa sur ses yeux, une sueur froide lui monta au visage, ses membres perdirent la sensibilité, il se sentit étoufr fer.... Il s'affaissa à son tour, et demeura étendu sur le sol.

. Plus de deux cents cadavres gisaient là dans cette maison, où Yo^ dansait une heure auparavant. Dans les rues de Deïr-el-Kamar, huit cents femmes, sept cents hommes, douze cents enfants étaient tombés sous le

yatagan des Druses. Près de trois mille cadavres encombraient les rues de la ville, dont chacune charriait un torrent de sang chrétien !

Les lueurs sinistres de Tincendie qui consumait les maisons éclairait cet infernal tableau, et les Drases entonnaient dans la plaine leur chant de triomphe.

Les cadavreâ.

11 était trois heures du matin ; le jour allait naître^ mais la nuit étendait encore ses ténèbres sur la terre. A Deir-el-Kamar, l'incendie, dans toute sa fureur, combattait victorieusement les ombres. Les Druses avaient achevé leur œuvre de destruction et de carnage : ils avaient abandonné la ville en flammes, entraînant dans la montagne, emportant avec eux, comme le chacal emporte dans son antre le cadavre qu'il va dévorer, les femmes prisonnières, les enfants épargnés momentanément, les quelcpies hommes vivant encore, et dont la mort était remise à up autre jour de fête.

Les flammes lançaient vers le ciel leurs langues acérées et bleuâtres , tandis que leur base ardente rougissait lé sol fumant. Le vent de la nuit se jouait au milieu de cette fournaise, l'avivant, la tourmentant, l'excitant, redoublant sa furie.

Des nuages épais d une fumée opaque, noire, nauséabonde, se condensaient dans les couches supérieu-

res de l'atmosphère , et , s*mterposaiit entre la terre et le ciel étoile, redoublaient encore la profondeur des ténèbres et plongeaient dans une ombre opaque tout ce qui n'était pas foyer incandescent.

Dans la ville on entendait le pétillement du feu, le grondement de la flamme, le craquement du bois qui se tordait mordu par l'élément destructeur. Pas un être humain ne se montrait dans ces rues désertes et embrasées. Les Druses avaient accompli consciencieusement leur œuvre : ils n'avaient laissé après eux que la mort.

Parfois cependant un faible gémissement retentissait : puis tout se taisait après €e cri d'agonie. D'autres fois c'était un éboulement formidable , un tonnerre causé par une avalanche de pierres et de poutres. Une maison rongée, minée, s'abîmait sur elle-même et un tourbillon blanchâtre se dégageait des décombres. Puis le vent emportait la colonne mobile de poussière ; le foyer partiel étouffé momentauément se réveillait plus vivace : les flammes perçaient les ruines et Tincendie continuait.

La lueur sinistre devait être vue de toutes les montagnes voisines, peut-être, <lominant les cimes aiguës, arrivait-elle même jusqu'à Beyrouth, mais les vrais croyants avaient bien d'autres soucis que celui de s'occuper des giaours massacrés par les Druses. La mort d'un chrétien, d'un chieriy n'est-elle pas- une joie pour un digne fils du Prophète ?

Il était trois heures et l'incendie était loin d'avoir achevé son œuvre 'de destruction. La moitié des maisons étaient encore debout. De ce nombre était celle de M. Loiselay dont les murs de pierre avaient résisté victorieusement aux atteintes des flammes qui les entouraient de toutes parts et commençaient à les calciner.

Tout à coup au milieu de ces rues désertes, brûlantes, pavées de cadavres, on eût pu voir se glisser une ombre silencieuse. Cette ombre était celle d'un homme de haute taille enveloppé hermétiquement dans ses burnous de laine vierge qui le préservaient contre les flammés.

Le sabre nu à la main, il s'avançait d'un pas rapide, sautant par-dessus les corps étendus, évitant les maisons croulantes, se frayant un chemin à travers les décombres, marchant enfin, avec un calme apparent, sur ces ruines enfumées tout à l'heure encore cité florissante.

Se dirigeant dans les rues étroites en homme connaissant admirablement les détours de Deïl-el-Kamar, il atteignit la maison de M. Loiselay. Là, Pincendie était moins violent quoique terrible encore. L'homme rabattit le capuchon de ses burnous qui lui enveloppaient la tête, et la mâle et énergique figure d'Abou'l- Abbas, le chasseur de panthères, apparut éclairée par les reflets rougeâtres.

Abou'l-Albas pénétra résolument dans [la maison du négociant français. Les antichambres, les chambres, la cour, les salons étaient jonchés de morts et de mortes, les uns gisant la poitrine ouverte, les autres les membres^détachés. Des femmes avaient la tête tranchée, des hommes avaient la poitrine criblée par les balles, des enfants, pauvres créatures innocentes tombées victimes de la férocité des bêtes fauves, avaient été fendus en deux par un yatagan à la lame affilée.

Des odeurs acres, nauséabondes viciant l'air s'échappaient de ce charnier encombré. Le sang ruisselait de tous côtés, et, courant sur les dalles, formait des mares noirâtres au nûlieu desquelles se noyaient des cadavres.

Jamais tableau plus repoussant n'avait effrayé des regards humains.

Abou'l-Abbas avançait lentement, évitant de fouler aux pieds les corps inanimés des martyrs. Il s'arrêtait, se baissait, interrogeait une poitrine, examinait une tête, puis comme la mort était là, toujours là/.., il passait outre et un soupir rauque lui déchirait la gorge.

Arrivé au centre de la cour, il s'arrêta devant un groupe de cadavres : il s'agenouilla près des corps roidis et demeura silencieux et immobile comme s'il eût prié.

Devant lui était Mme Loiselay, le flanc ouvert par un coup de yatagan. Sur le corps de la femme était à demi couché celui de son mari les bras tordus par les dernières convulsions de Tagonie.

A droite, à quelques pas, Henri de Villeneuve gisait immobile, ses vêtements élégants souillés d'un sang noir et coagulé, les yeux fermés, la bouche serrée, l'attitude encore menaçante.

Abou'l-Abbas étendit ses deux bras au-dessus des cadavres de M. et Mme Loiselay et rejetant la tête en arrière, tandis que ses yeux dardaient vers le ciel leurs regards éloquents :

« Vous qui m'entendez, ditril à voix haute, retenez mon serment et si j'y manquais jamais un jour, appelez sur moi la malédiction de ce Dieu près duquel vous êtes montés! »

Puis avec un accent plus énergique et à voix plus haute encore :

« Je jure, continua-t-il, de consacrer mes jours et mes nuits, mes forces et mon esprit, mon cœur et mon Bras à la vengeance que je vous promets. Je jure de faire tout ce qu'un homme peut faire pour retrouver Victorine, la délivrer, la venger! Je jure de tuer, avant la fin de

la lune, autant de Druses qu'il y a de doigts à vos mains, et de ne remettre mon yatagan au fourreau que lorsque l'extermination du vingtième assassin sera accomplie ! Que Dieu me maudisse si je renonce à mon serment! »

En achevant ces mots prononcés d'un ton solennel, le chasseur de panthères imprima ses mains dans le sang encore chaud des deux cadavres et leva ensuite ses doigts sanglants vers le ciel comme pour donner plus de force «ncore à la promesse qu'il avait formulée.

Ensuite, il se redressa et traversa la cour. Il entra dans le salon situé au fond et il parut se livrer à un examen attentif des cadavres. Sans doute, il ne rencontra pas ce qu'il cherchait, car par trois fois il parcourut la pièce, soulevant les corps, interrogeant les visages et chaque fois il fit un geste de déception.

« Cependant, dit-il en s'arrêtant au milieu de cette hécatombe, c'est bien ici qu'il est tombé ! Je l'ai vu ! L'agah Ta frappé à cette même place! Il n'a pu se relever 1 II se mourait I . . . Gomment n'est-il plus là ! »

Et Abou'l-Abbas fouilla la cour comme il avait fouillé le salon.

« Monsieur de Gast! » appela-t-il à voix haute.

Un lugubre silence lui répondit seul.

« Il n'a pu se tramer hors- de cette maison, reprit-il. Je l'ai vu tomber, le crâne fendu! Qu'est-il donc devenu? Les Druses se seraient-ils aperçus qu'il était vivant encore et l'auraient-ils emporté, tandis que je courais la ville^dans l'espoir de rallier lés Maronites !...

« Mais si cela était, reprit-il après un silence, ils ne l'auraient enmiené que pour prolonger ses souffrances, que pour lui faire une agonie plus horrible encore ! Oh! les monstres! les infâmes! J'eusse dû toujours 380 ' 4

tirer sur eux plutôt que sur les panthères!... Les panthères valent mieux que les Druses! Allons! il faudra que je le retrouve lui aussi ou que je le venge I »

Les regards d'Abou'l-Abbas tombèrent en ce moment sur le corps étendu d'Henri de Villeneuve. » « Pauvre jeune homme! murmura-t-il. Comme il aimait Victorine et comme Victorine l'aimait!... »

En cet iostant le chasseur de panthères s arrêta et il demeura immobile , Vœiï fixe , le corps à demi penché en avant.

« Il a remué! » murmura-t-il.

Et il se précipita vers Henri. Effectivement la main du jeune homme venait de se roidir et ses doigts contractés avaient fait grincer leurs ongles sur la dàUe, Abou'l-Abbas s'agenouilla dans le sang, écarta brusquement les vêtements et passa la main sur la poitrine entr'ouverte de M. de Villeneuve. Après un moment d'anxieuse attente, il lui sembla sentir battre le coeur.

« Il vit ! s'écria-t-il. Et se baissant, il saisit le corps d'Henri, l'enleva dans ses bras nerveux et se disposa à l'emporter. En passant dans le premier vestibule, Abou'l- Abbas s'arrêta encore. Il lui avait paru entendre le bruit d'un soupir.

« Quelqu'un vit-il encore ici? demanda-t-il d'une voix forte. Qu'il appelle. C'est un ami qui vient à son aide! »

Il écouta.... Un soupir plus distinct que le premier arriva jusqu'à lui. Déposant le corps d'Henri sur un monceau de cadavres, il parcourut Tantichambre. Il liii sembla à la clarté des flammes, voir s'agiter vaguement un corps qu'étouffait deux Druses roidis et étendus sur lui.

Abou'l-Abbas repoussa les Druses et dégagea un vieillard, à la barbe blanche, au costume juif.

« Esaû ! » dit-il.

Un gémissement sourd lui répondit. Abon'l-Abbas saisit le vieillard, Tenleva et Tadossa contre la muraille.

« Mais il n'a aucune blessure ! » dit-il en examinant le corps, dont les vêtements étaient en lambeaux et tout ensanglantés, mais qui ne paraissait avoir été atteint par aucune lame, ni par aucun projectile.

Abou'l-Abbas courut à la fontaine, puisa de l'eau dans ses mains réunies et jeta cette^au au visage d'Esaù.

Le banquier juif fit un mouvement et ouvrit lentement les yeux. Son regard hébété examina vaguement d'abord les objets autour de lui, puis ce regard s'anima et la bouche s'ouvrit.

« Ma maison 1 murmura le juif.

— Elle brûle! dit Abou'l-Abbas.

— Mes diamants !

— Les Druses les ont volés.

— Ceux du jardin?

— Ah! ah! tu as un trésor caché ? dit le chasseur de panthères.

— Moi? fit Esaû. Non I non ! je n'ai rien !. .. Grâce ! pitié!... Que le Dieu d'Abraham et de Jacob.... »

Le vieillard s'arrêta soudam : ses yeux contemplaient l'horable scène de carnage.

« Ma fille ! Noémie!... s'écria-t-il d'une voix frémissanté.

— Pauvre vieillard! murmura Abou'l-Abbas.

— Ma fille! mon enfant!... » répéta Esaû en se tordant les bras et en s arrachant la barbe avec un désespoir" effrayant.

Il fit un pas comme pour s'élancer dans la cour el aller fouiller le monceau de cadavres; Abou'l-Abbas l'arrêta du geste : .

« Noémie est vivante ! dit-il ; seulement les Druses Tout emmenée.

— Ma fille ! hurla le vieillard.

— Nous la sauverons peut-être. D'ailleurs, tu as assez d'or pour la racheter. Viens, aide-moi ! Ta maison a été pillée, mais elle est debout encore ; je vais y transporter ce jeune homme blessé, et tu m'aidejas à panser sa blessure. Allons, viens vite!... ne vois-tu pas que le feu gagne cette habitation ? »

Effectivement, les flammes entouraient d'un ardent rideau la demeure dévastée de M. Loiselay, et bientôt une barrière infranchissable allait s'élever entre la cour et la porte donnant accès sur la rue.

Abou'l-Abbas avait repris entre ses bras le corps d'Henri de Villeneuve.

La route de Beyrouth.

On entre dans le pachalik d'Acre en traversant une gorge célèbre par son étendue, par sa profondeur et par la difficulté de ses chemins. Des rochers à pic la bordent de toutes parts, et ces rochers sont devenus historiques par les inscriptions dont ils sont couverts.

Des conquérants divers ont laissé là leur empreinte : Sésostris y a fait sculpter quelques-uns de ses soldats immolant au Dieu des captifs. Trajan y a laissé sur le roc la preuve de ses travaux de déblayement :

Rupihus imminentibus iter liberayit.

Enfin, Djaffar-el-Mansour y fit graver sur la pierre la date de son glorieux passage.

Outre les vestiges de ces illustres conquérants, se trouvent aussi les traces toutes charitables, au contraire, des premiers anachorètes chrétiens. Ce sont des cellules creusées dans la montagne où l'on voit encore

le banc de pierre des méditations religieuses, et quelquefois l'image, naïvement sculptée, du Sauveur.

Une fois le défilé traversé, on arrive, de pente en pente, à une merveilleuse vallée, celle de Beyrouth. Là, on trouve en aboAlance l'oranger aux branches élégantes et parfumées, aux fleurs d'argent auxquelles succèdent des fruits d'or; le nopal aux feuilles larges,* veloutées et luisantes; le caroubier à la verdure forte et accentuée ; le platane à Técorce aussi brillante que le feuillage; le pin à la haute tête ombragée; lolivier à la couleur grise et tendre ; le palmier aux rameaux souples et gracieux.

Puis, dans la plaine, sur le bord des routes encaissées, près des ruisseaux et des rivières serpentant à* l'horizon, des gazons verdoyants, tout émaillés de jacinthes, d'anémones et de giroflées. Au loin, le dessin varié des coteaux, se découpant sur le ciel pur; derrière eux, les majestueuses cimes des montagnes; à droite, les couleurs changeantes de la mer.

Rien n'est beau, éblouissant, pittoresque et chaudement coloré comme le paysage admirable de cette plaine enchantée, qui se déroule à Test de Beyrouth et s'étend jusqu'au pied du Liban.

Il était six heures du soir, le soleil s'inclinait vers les flots bleus de la Méditerranée, qui reflétaient leurs rayons dorés; une vapeur chaude courait au-dessus des arbres et donnait au ciel ces teintes violacées qui nous sont inconnues dans notre Europe occidentale. L'air était pur, embaumé : la nature entière semblait heureuse et -joyeuse : les oiseaux chantaient, et cependant les hommes désolaient ce pays magique et inondaient de sang cette terre fertile. C'était le surlendemain des massacres de Deïr-el-Kamar.

Deax cavaliers, montés sur des chevaux arabes aux selles de velours ornées de dorures, les pieds enfoncés dans les larges étriers damasquinés, suivaient au petit pas de leurs coursiers la route conduisant à Beyrouth. On n'-apercevait pas encore les maisons blanches, aux terrasses plates, de la ville orientale, de la vice-reine de ce Levant dont Smyrne est l'impératrice. L'horizon se perdait derrière un rideau d'oranger en fleurs, et le ciel bleu apparaissait à travers le feuillage vert tout garni de sa neige odoriférante.

L'heure de la fraîcheur approchait, et la brise de mer, ce souffle bienfaisant et régulier des pays orientaux, commençait à courber les hautes herbes sous son haleine vivifiante et réparatrice.

Des deux cavaliers, l'un était petit, gros, court, trapu et sanglé dans ses vêtements à l'européenne. Sa tête était énorme, ronde comme une lune, et à menton trèscourt. Son nez était grand et ses yeux petits. Il avait une bouche respectable et des dents d'une telle longueur qu'elles se croisaient l'une sur l'autre. Son visage était rouge cramoisi; ses cheveux, ses sourcils, ses cils et ses favoris côtelettes,"qu'il portait très-longs et trèsébouritfés, étaient d'un roux tirant sur la garance.

Il portait un col de chemise empesé énorme, lui montant jusqu'aux oreilles qu'il avait plates et majestueuses. Une cravate bleu céleste s'enroulait autour d'un cou court et épais et tranchait sur l'immensité du col comme un fil sur une feuille de papier.

Son vêtement, jaquette de drap anglais, était coupé à l'anglaise et garni de boutons de bois, de fabrique également anglaise. Un gilet, de même étoffe et de même nuance, se boutonnait sur un ventre proéminent, qui faisait paraître plus courts encore les petits bras

aux mains énormes, alors qu'ils tentaient vainement de se croiser au-dessous de la poitrine.

Un pantalon entièrement pareil au gilet et à la jaquette flottait autour des cuisses et s'enfonçait dans une paire de guêtres en cuir jaune ; des souliers à semelles quadruples, de fabrique anglaise, comme le reste du costume, chaussaient des pieds également anglais^ c'està-dire gigantesques.

Un tout petit chapeau de feutre noir, à fond rond, à boràs roulés, complétait l'ensemble et se posait sur la grosse tête à peu près comme un point sur un /. . Du second personnage on ne voyait exactement rien qu'une masse informe de burnous, accumulés les uns sur les autres, de ceintures de laine et de plaids bariolés. Les capuchons des burnous superposés entouraient la tête , et les pans des vêtements retombaient j usque sur les étriers qu'ils recouvraient entièrement. Au premier abord, on pouvait croire à une pyramide de couvertures, mais en examinant attentivement l'objet placé sur la selle, on finissait par supposer qu'un être humain devait exister sous cet amas de burnous.

« Sur mon âme, sir William, dit le gros homme roux garance, en se tournant vers le paquet qui cheminait côte à côte avec lui, vous pouvez essayer d'enlever vos burnous.

— AohI fit une voix claire, croyez-vous?

— Je l'affirme !

— C'est que, mon cher monsieur Paterson, j'ai peur de ce damné soleil !

— Il baisse, sir William, il baisse !

— Cependant je crois qu'il serait prudent d'attendre encore.

-T- Mais vous étoufferez là^dessous !

— Non ! cher, non ! D'ailleurs je préfère étouffer un peu, plutôt que rôtir; le supplice est moins grand. S'il vous était arrivé ce qui m'est arrivé à moi, monsieur Paterson, vous seriez dorénavant aussi prudent que je le suis.

— Décidément, que vous est-il donc arrivé, sir William? Vous avait fait aUusion "déjà à un événement fâcheux, sans jamais me raconter les détails.

— Eh bien! monsieur Paterson, iigurez-vous que dernièrement, en quittant Tripoli, j'ai failli être cuit.

— Être cuit?

— A la lettre, monsieur Paterson, à la lettre! Il y avait peu de temps que j'étais en Syrie et je ne connaissais pas encore les inconvénients du climat. Je me lève un matin, je prends le thé, et naturellement un verre de sherry, et je regarde ensuite à ma fenêtre. Un temps superbe, un temps à aller passer deux heures à Hyde- Park. « Aoh I fis-je en moi-même, il faut faire un tour de promenade : je vais aller offrir mon escorte à lady Harry et à miss Jane sa fille. » Vous comprenez que je devais faire une toilette convenable. Je prends un pantalon de toile, uile jaquette de toile, le tout blanc, et une fine chemise de batiste. Je mets mon panama. Un vrai costume de gentleman, cher monsieur Paterson. C'est Kopp, du Strand, qui m'habille et Lewis, de Piccadilly, qui me chausse. Vous comprenez?

— A merveille, sir V^illiam! ensuite?

— Je pars donc, continua la voix sortant de dessous l'amas de burnous, et je vais trouver ces dames. J'étais très -bien aiosi, je vous l'affirme, et miss Jane daigna me faire compliment sur mon costume. Nous fîmes la promenade, hélas ! en plein soleil • Je rentrai avec des

picotements sur tout le corps; j'avais la fièvre, je me mis au lit.

— Vous aviez attrapé un coup de soleil? s'écria M. Paterson.

— Des pieds à la tête, cher monsieur. J'étais cuit.

— Pauvre sir William I je comprends votre prudence ; mais je vous le répète, à cette heure vous pouvez vous dégarnir un peu : le soleil baisse sensiblement, et d'ailleurs nous voici à l'ombre sous un bois d'orangers. »

Les deux voyageurs venaient effectivement d'atteindre un bouquet d'arbres qui bordait la route sur une assez longue distance.

Sir William se hasarda à abaisser un capuchon; sans doute il jugea que la prudence pouvait se relâcher de sa vigilance , car il respira plus à Taise et il se débarrassa de ses boumous. Alors il apparut dans toute la grâce de sa longue personne.

Sir William pouvait avoir trente ans. Il était maigre, sec et fluet. Il avait un cou démesuré sur lequel se dressait une tête certes beaucoup moins grosse que son poing. Cette tête ressemblait, pour la forme, à celle d'une bécasse. Sir William avait le front fuyant, les yeux ronds, le nez pointu et les joues rentrées. D portait des favoris comme son compagnon; ces favoris, ainsi que les cheveux, étaient d'un jaune bouton d'or.

Tout son corps était long et énorme : les bras mal attachés, le torse court et étroit, les jambes maigres, les pieds plats et larges.

Il portait l'une de ces affreuses casquettes sans visière, pointues derrière, rondes devant, bordées d'un écossais et garnies à leur extrémité d'une houppette :

coiffure adoptée en Angleterre également par les gentlemen et les jockeys.

Sa jaquette^ son gilet et son pantalon pareils étaient de nuance lie de vin ; un ruban noir se tortillait autour de son cou. .

Tel qu'il était, sir William avait Pair, cependant, d'être enchanté de sa personne. Les deux cavalier avaient continué leur marche et s'approchaient de Beyrouth dont on apercevait au loin les murailles blanches.

Beyrouth (l'ancienne Beryte) est digne d'être la ville d'une aussi belle campagne qne celle qui l'entoure. Élégamment étendue vers la mer, descendant d'une coline douce et gracieuse, la tête dans les nues, les pieds dans la Méditerranée, elle ressemble, selon l'expression orientale, à une charmante sultane accoudée sur un coussin vert et regardant les flots dans sa rêveuse indolence.

Ses terrasses toutes chargées de fleurs, ses maisons aux sveltes ogives, ses toits plats surmontés de créneai^x en pierres ou de balustrades en bois, ses murailles mauresques aux ruines fleuries et feuillues, la couleur écarlate de ses fortifications modernes, ses rochers par groupes qui pointent sur la mer, sa rade fermée par un promontoire aigu, les mûriers blancs qui s'étendent sur ses flancs, les têtes coquettes des palmiers qui s'élèvent de ses places, les tons harmonieux de ses murs peints en bleu ou en rouge, les minarets de ses mosquées, les dômes de ses palais, et avant tout son ciel toujours pur, son air limpide qui permet à la vue de tout saisir et de tout détailler à la fois, cet ensemble forme un spectacle ravissant.

Cette cité, que les Romains avaient appelée Félix

(l'heureuse) , dont le sol est immémorialement fertile, dont l'origine se perd dans la fable, dont la fondation est attribuée à Saturne; cette cité, détruite par Typhon, fut rebâtie par Auguste qui ne trouva pas de meilleur emplacement pour sa colonie romaine, et qui lui donna le nom si cher de sa fille Julia.

Favorisée par toutes les civilisations, embellie par tous les maîtres de la terre, sa rade bien abritée semble appeler le commerce et tendre les bras au monde.

Sii" William et M. Paterson approchaient de la ville, et déjà ils- allaient atteindre les faubourgs, lorsqu'un à

cavalier, accourant à toutes brides, quitta Beyrouth et »

se dirigea, en sens opposé, sur la route que suivaient les deux fils de la vieille et peu poétique Albion.

En apercevant les deux Anglais, le cavalier, qui pas- !

sait à fond de train, arrêta net sa monture comme savent arrêter court leurs chevaux les Arabes.

« Aoh ! fit M. Paterson en retenant également son .

coursier, c'est Abou'l-Abbas !» '

Les nouvelles.

En apercevant M. Paterson et sir William, AbouT- Abbas avait arrêté son cheval d'une main si ferme et avec une secousse si brusque que le coursier arabe avait plié sur ses jarrets de derrière, traînant ses sabots dans le sable.

« Bonjour^ Abou'l-Abbas, bonjour mon garçon ! dit M. Paterson de sa voix placide au ton protecteur, qu'est-ce qui t'amenait à Beyrouth aujourd'hui? Tu venais me voir? Est-ce que tu as quelque peau de panthère à me proposer ?

— Non ! dit Abou'l-Abbas.

— Diantre! tu te négliges, sais-tu bien?.... voici deux mois que tu n'as rien tué. Les panthères ont-elles donc quitté la montagne ?

. — Elles y abondent, au contraire.

— Alors tu es devenu paresseux.

— Non, mais vous ne me donnerez pas cher de la peau des bêtes que je veux tuer.

— Pourquoi? Si la fourrure est belle, je te l'achèterai un bon prix. N as-tu pas été content de notre dernier marché?.... cinq guinées une peau de panthère petite et jeune I

— Je vous dis que les peaux que je rapporterai ne seront pas payées ce prix-là.

— Tu n'en sais rien.

— Si, je le sais.

— Elles seront donc bien laides?

— Les panthères qui sont dans la montagne et la désolent, reprit Aboul-Abbas d'un ton emphatique, n'ont pas de fourrure; elles ont deux pieds et point de poil, mais elles sont plus carnassières encore que les autres, car elles s'appellent les Druses!

— Ah I ah ! fit M. Paterson en lançant un coup d'œil à sir William.

— Vous savez ce qui s'est passé?

— Oui, oui, oui, fit l'Anglais avec indifférence; j'ai entendu dire qu'il y avait eu du bruit par là-bas.

— Deïr-el-Kamar est en cendres I

— En vérité 1.... Au reste, les maisons étaient bien vieilles.

— Les Maronites ont été massacrés !

— Tous ?

— Le peu qui a échappé a été la proie des Druses.

— J'espère, dit sir William, je me plais à supposer qu'il n'y avait pas de sujets de Sa Majesté britannique parmi ces Maronites?

— Aucun ! aucun !» dit M. Paterson.

Puis^ après un moment de silence :

« D'ailleurs, reprit M. Paterson, on fait beaucoup de bruit souvent pour peu de chose. Les Druses ne sont pas aussi méchants qu'ils en ont l'air, et

les Maronites crient souvent pour quelques égratignures.

— Deux mille sept, cents cadavres sont à Deïr-el- Kamar, dit Abou'l-Abbas.

— Tant que cela !

— Oui.

— Tu les as donc comptés ? »

Le chasseur de panthères lança un regard foudroyant sur son interlocuteur, lequel ne sourcilla pas.

« Je vois avec peine, reprit M. Paterson, que Ton est pour ces malheureux Druses d'une intolérance extraordinaire. On les accuse de tout. C'est un fait, sir William ! il ne se commet pas un assassinat en Syrie sans qu'aussitôt les Maronites ne jettent Tanathème sur les Druses. »

Puis, se tournant vers Abou'l-Abbas :

« S'il y a quelque mouvement dans la montagne, dit - il , le gouverneur de Beyrouth veillera à remettre Tordre !

— Le gouverneur turc ! dit Abou'l-Abbas en haussant les épaules avec un geste de colère. Il a été prévenu ce matin à sept heures des massacres de Deïr-el- Kamar. Il y a douze heures de cela. Il est parti immédiatement avec ses troupes, mais savez-vous où il a passé toute cette journée? Chez Malhoun-Khatoun, dans la maison même du cheik qui a ordonné les massacres, l'incendie et le pillage. Il sera à Deïr-el-Kamar demain soir, quand tout secours sera inutile, quand les Druses, qui emmènent avec eux les prisonniers, auront quarante-huit- heures d'avance *.

1. Ce fait est de la plus rigoureuse exactitude. Le P. Rousseau, ce missionnaire apostolique qui a été témoin de toutes ces scènes

— Le gouverneur est un grand politique, répondit M. Paterson. Il ne faut pas se presser de juger ses

— Et il ne faut pas être en péril pour attendre ses secours.

— Il fera un exemple s'il n'y a pas exagération dans les accusations portées.

— Vous croyez?

— Gela est évident. D'ailleurs, aucun Anglais n'a souffert ?

— Non, dit le chasseur de panthères avec ironie; alors il n'y a que demi-mal.

— Mais qu'est-ce que tu viens faire à Beyrouth, toi, mon garçon? » 'reprit M. Paterson.

Abou'l-Abbas fit approcher son cheval et regarda bien en face l'égoïste enfant de la Grande-Bretagne.

« Je suis venu à Beyrouth, dit-il, pour acheter de la poudre, du plomb pour fondre mes balles, des médicaments et du linge. J'ai besoin de linge et de médicaments pour panser de pauvres chrétiens lâchement massacrés, et que j'ai été assez heureux pour recueillir; et j'ai besoin de poudre et de plomb pour faire la chasse à vos bons amis les Druses, monsieur Paterson! Il me faut vingt cadavres de Druses pour me servir d'oreiller avant la fm de la lune ! Si vous rencontrez vos amis, monsieur Paterson, vous pouvez les prévenir de ce qu'a dit Abou'l-Abbas, de ce qu'il a fait, et de ce qu'il a

d'horreur, le constate dans ses lettres. Kurchid -Pacha, prévenu par les consuls, se mit en route pour Deîr-el-Kamar; mais il alla passer la journée chez le chef des Druses assassins , et il mit virigt-cinq heures pour accomplir le trajet de Beyrouth à Deïr-el Kamar, qui se fait facilement en cinq heures!

(Note de fauteur.)

juré d'accomplir! On ma appelé jusqu'ici le chasseur de panthères, je veux qu'on m'appelle dans l'avenir le chasseurs de Druses! »

Puis, avant que son interlocuteur pût lui répondre : « Si je me suis arrêté en vous voyant, continua-t-il, ce n'était ni pour causer avec vous, ni pour vous donner mes avis. C'était pour vous apprendre une nouvelle, et je vais vous l'apprendre avec d'autant plus d'empres* sèment qu'elle vous sera plus désagréable. Vous attendiez un convoi d'émeraudes, de rubis et de perles, n'estce pas?

— Oui, dit vivement M. Paterson. Ces valeurs voyagent sous le protectorat anglais, et je me plais à supposer qu'elles seront respectées ! ^

— Le convoi venait de Damas?

— Oui.

— Il s'est arrêté à Deïr-el-Kamar?

— Mais il ne devait pas y passer ! s'écria l'Anglais.

— C'est possible ; mais le négociant de Damas qui vous expédiait ces trésors avait à faire parvenir à Esau, le banquier juif de Deïr-el-Kamar, des valeurs égales aux vôtres. Le convoi a donc passé par la ville druse. Or, il était arrivé hier soir, monsieur Paterson; il devait passer la nuit dans la maison d'Esaû. Les Turcs qui Tescortaient se sont mêlés aux Druses et ont massacré les Maronites; mais pendant ce temps d'autres Druses pillaient et incendiaient la maison....

— Mes rubis, mes émeraudes, mes perles ! vociféra M. Paterson.

— Pillés, volés par vos amis les Druses qui les ont pris pour les trésors du juif, monsieur Paterson. Je suis heureux de vous donner celte bonne nouvelle en vous quittant.

—Dix mille livres sterling ! s'écria l'Anglais. Le tiers de ma fortune ! Et tout était payé ! »

Abou'l-Abbas était loin. Enfonçant ses longs éperons turcs dans le ventre de son cheval, il s'était élancé au galop et il disparaissait au milieu d'un tourbillon de poussière.

M Aoh ! fit sir William en suivant des yeux le cavalier qui s'enfuyait avec la rapidité d'une flèche, je donnerais cent livres de ce cheval !

— Pillé ! volé ! impossible ! s'écriait M. Paterson. Le pavillon anglais insulté !

' — Le pavillon "anglais ne couvrait pas vos marchandises, fit observer froidement sir William.

— Ma fortuae !

— On contraindra les Druses à vous donner une indemnité !

— Je'vais trouver Kurchid-Pacha....

— II est dans la montagne.

— Je vais faire dresser procès-verbal.

— Aoh ! fit sir William avec son air flegmatique. Deux mille sept cents personnes massacrées ! Ce devait être très-émouvant, savez-vous? j'aurais voulu voir? . — Eh ! dit M. Paterson en mettant son cheval au trot, • si vous voulez aller dans la moûtagne, vous en verrez bien d'autres.

— J'irai volontiers.

— Eh bien, nous irons ensemble !

— Vous aussi voulez voir?

— Non ! mais je veux rentrer dans mes colis volés et pillés.

— Alors, quand partons-nous?

— Demain matin, cette nuit peut-être, cela dépend des nouvelles que je vais recevoir en entrant à Beyrouth. »

Les deux cavaliers, pressant leur allure, atteignaieut alors la porte de la ville.

Âboul-Âbbas, lui, avait disparu àrextrémitë opposée de la plaine ; il gagnait la route des montagnes. Son cheval, avec cette sûreté de pieds qui distingue la race arabe, franchissait tous les obstacles, galopant sur tous les terrains, enfonçant les buissons qu'il ne pouvait franchir, courant d'un même train sans mouiller aucun poil de sa robe luisante.

La nuit commençait à venir, descendant rapidement comme elle descend en Orient. .De larges ombres cou* raient dans le ciel, enveloppant les cimes du Liban et l'occident était rouge, embrasé, ardent comme une four* naise.

Des hurlements sinistres retentissaient dans la plaine, dans les gorges, dans la montagne : c'était le chacal qui commençait son concert nocturne. Il faut avoir été en Orient, avoir passé des nuits dans le désert, sous l'abri de la tente, pour se faire une idée de ce que peut être le cri du chacal. C'est un sabbat infernal, incessant, B'élevant de tous les points à la fois, se répondant de tous les côtés comme des échos sonores. Il faut bien des nuits précédées par. de longues et pénibles fatigues pour s'habituer h dormir les oreilles déchirées par ces cris sauvages.

Abou'l-Abbas, trop accoutumé à la vie du désert pour accorder quelque attention à ces cris ordinaires de chaque nuit, pressait son cheval et atteignait les pentes di» Liban. Bientôt il franchit ces premières pentes douces, et il gagna les sentiers abrupts et presque im* praticables que la plume ne saurait décrire,, car la langue n'a pas de mots pour les qualifier.

La nuit était venue : la lune n'était pas encore levée,

et l'ombre portée par les montagnes rendait , dans les défilés étroits et tortueux, les ténèbres épaisses.

Il fallait connaître le pays aussi bien que le connaissait le chasseur de panthères pour se hasarder par ces routes de démons bordées de précipices, coupées par des abîmes, et enveloppées dans ime obscurité profonde.

Abou'l-Abbas côtoyait les bords d'un escarpement dont la pensée seule eût suffi pour donper le vertige. H avançait au pas de sa monture. Tout à coup il retint son cheval et s'arrêta. . Penchant la tête en avant sur l'encolure de l'animal, il parut écouter....

Un bruit vague parvenait jusqu'à lui et semblait répercuté par les échos des gorges arides et sauvages.

c Les Druses ! » murmura le chasseur de panthères en faisant rapidement tourner à la portée de sa main droite le long fusil accroché sur son dos.

Il poussa son cheval dans une anfractuosité et il sauta rapidement à terre. Le cheval, sans doute habitué à demeurer seul et immobile sans être attaché, s'enfonça davantage dans l'espèce de grotte naturelle, et étendant son long cou gracieux, il chercha du bout de ses lèvres quelques herbes à brouter.

Abou'l-Abbas, son fusil armé, son burnous rejeté en arrière pour avoir les mains libres, se mit à marcher le long du rocher. Il glissait dans l'ombre, demeurant caché par les ténèbres.

Le bruit qu'il avait entendu parvenait plus distinct k ses oreilles et commençait à dominer les hurlemeaits sauvages des chacals. On eût dit une grande troupe d'hommes et de chevaux, une caravane passant dans la montagne.

En face de l'endroit où s'était arrêté Abou'l-Abbas,

la route faisait un coude brusque, et un petit pont de pierre jeté sur un ravin, au fond du quel bouillonnait un torrent, la reliait à un autre sentier gravissant le roc. Ge pont était également le point de rencontre des deiix premières avec une troisième roule passant derrière le bloc de montagnes contre lequel était appuyé le chasseur de panthères.

Le bruit devenait d'instants en instants plus formidable, et on distinguait des cris aigus, des clameurs, des imprécations et des grondements sourds semblables à ceux du tonnerre.

La lune, se dégageant soudain, éclaira en plein le paysage. Abou'l-Abbas se blottit derrière le tronc d'un cèdre gigantesque qui dressait là ses rameaux séculaires. Il attendit avec ce calme intrépide de l'homme habitué à lutter constamment avec le danger, et qui, daus son expérience, sait qu'il faut laisser venir à soi ami ou ennemi, et ne jamais se laisser surprendre.

Des ombres blanches se dessinaient dans la montagne; Abou'l-Abbas avait deviné juste : c'était une bande de Druses qui commençait à déboucher sur le pont, défilant à portée de fusil du chasseur de panthères. Celui-ci, l'œil fixe, la main au fusil, impassible et calme, suivait du regard ces fantômes au^ vêlements encore couverts du sang des chrétiens.

Cent cinquante Druses environ défilèrent à cheval, marchant par groupes et encombrant l'étroit sentier.* Après eux, venaient des Druses à pied, puis une masse confuse et ensuite une autre troupe de Druses à pied et a cheval.

C'était une colonne avec son avant-garde et son arrière-garde. Abou'l-Abbas se pencha avidement pour distinguer plus nettement cette masse du centre. C'était

de là que parlaient les cris aigas, les clameurs déchirantes auxquelles répondaient les hurlements menaçants des Druses.

« Oh ! «fit Abou'l-Âbbas avec un frémissement qui parcourut tout son être.

Il distinguait, il voyait et tout son sang refluait vers son cerveau et sa main fiévreuse torturait la batterie de son long fusil que par deux fois il épaula avec rapidité, mais que chaque fois il laissa retomber avec un geste de fureur sourde «

Cette masse confuse qui marchait au centre était composée de malheureuses créatures humaines que poussaient les Druses aveo la pointe de leurs yatagans nus.

Quelques hommes, dépouillés de leurs vêtements, marchaient les bras étroitement attachés au corps, les mains liées derrière le dos, dans l'impossibilité de tenter un mouvement, mais la masse était formée par des femmes et des enfants.

Les pauvres femmes, échevelées, les mains attachées comme celles des hommes, les pieds nus ensanglantés, se traînaient en poussant des gémissements.

Quelques-unes tombaient à genoux, les Druses les relevaient à coups de crosses ou les frappaient avec le plat de leurs yatagans. D'autres bandits, enroulant leurs doigts maigres et nerveux dans les tresses flottantes des chevelures, traînaient leurs victimes, leur déchirant le corps sur les pierres du chemin. Ceux-ci en poussaient d'autres avec Textrémité du canon de^eur fusil dirigé sur leur poitrine et les contraignaient à s'avancer à reculons.

Puis parfois, un homme tombait frappé par un coup de sabre.... Un enfant était arraché des bras garrottés

de sa mère, enlevé^ balancé dans Teepace et lancé dans le précipicOé Et des hurlements féroces, dominant les cris de douleur^ accompagnaient ces horribles exécutions.

Âbou'l^-Abbas était là, haletant, fasciné, seul contre plus de cinq cents hommes et se demandant s'il devait entreprendre la lutte».*. La lune éclairait ces abominables scènes.».. Les Druses défilaient toujours^ >

Enfin..»» ils passèrent. Abou'l*Abbas s'élançti hors de sa cachette»

<K Yictoriue est là ! dit-il. Ce sont les prisonnières de DeïroeUKamari.i» «

Un Druse, un traînard , venait à cent pas en arrière de ses compagnons : il traînait par les cheveux une pauvre jeune fille, demi'-morte, dont il lacérait le corps nu avec la pointe de son poignard. La victime n'avait plus la force de crier : elle* agonisait. ... Le Druse avançait en chantant et en poussant des hurlements joyeux....

Tout à coup, il chancela, s'arrêta, porta les mains à sa gorge et laissa retomber le corps de la jeune fille. Un cri expira sur ses lèvres.,., il roulait à terre étranglé.

Un lacet de soie, fait avec Tune de ces ceintures si fines et si fortes dont les fabriques orientales ont seules le secret, s'était enroulé autour de son cou et l'avait étouffé avec une rapidité merveilleuse.

La jeune fille était morte. Abou'l-Abbas était à cheval sur le corps étendu du Druse et d'une main énergique il achevait la^strangulation.... Le Druse se roidit, frissonna et demeura immobile. Le monstre venait de rendre le dernier soupir.

« Celui-ci ne comptera pas! » dit Àbou'I-Abbas.

La lune éclairait cette scène dramatique.... au loin

on entendait toujours le bruit confus de la marche dos Druses et les cris déchirants des prisonnières.

En un clin d'oeil, Abou'l-Abbas avait dépouillé le Druso des vêtements qu'il portait. Lui-même, il arracha ceux qui couvraient son propre corps et il se mit en devoir de revêtir le costume du féroce assassin.

Enlevant le cadavre nu, il le lança dans Tabîme ouvert sur sa.gauche. Puis il reprit son fusil et, recouvert des vêtements qu'il venait de prendre, il s'élança dans la montagne dans la direction qu avait suivie la troupe sanguinaire.

« Si Victorine est là, murmura-t-il d'une voix frémissante, je le saurai ! où on la conduira je le verrai, et par le Dieu vivant ! je la sauverai I... »

Il atteignait alors la queue de la colonne....

Les sables.

Ce qu'il y a de plus remarquable en Syrie , après la beauté merveilleuse du pays, c'est sa diversité extraordinaire. Il n'existe peut-être pas au monde de point de vue où rhomme paraisse plus petit et Dieu plus grand que de cette terre si dotée par le ciel , si convoitée par les peuples.

Là tout est majestueux, splendide, imposant ; à côté des plaines d'une richesse inouïe, comme celle que nous venons de décrire, comme cette plaine de Beyrouth dans laquelle nous venons de rencontrer les deux Anglais, se dressent des montagnes d'une sauvagerie effrayante.

Géologiquement, la Syrie est une vaste chaîne des montagnes, dont Tun des versants regarde l'ouest, et descend de couches en couches jusqu'au niveau de la Méditerranée, tandis que l'autre versant qui appartient à un sol plus élevé, siboutit à un plateau borné par

l'Euphrate au nord-est et par les sables du Berraï-el' Cham au sud-est.

Des deux grandes chaînes principales, comme de deux larges fleuves^ s'échappent mille chaînons divers, dont les uns vont rouler dans les flots, dont les autres s'égarent dans les plaines, dont quelques autres , tournant sur eux-mêmes, forment des Cercles resserrés, emprisonnent des vallons et ouvrent des abîmes.

Cette disposition géologique offre tous les climats et toutes les variétés du sol. Ici, des rivages dépouillés et presque torrides; là des plateaux fertiles et tempérés; plus haut des sommets boisés et neigeux ; puis de longues et creuses vallées, puis encore des escarpements surmontés de verdoyants mamelons, puis des pics qui dépassent les nuages; et, enfin, à Test, des campagnes fertiles où le soleil darde ses plus fécondants rayons.

Cette muraille protectrice de montagnes, si utile contre le déchaînement des vents ou contre les ardeurs de la lumière solaire, rend le sol propice à presque toutes les cultures, et voit naître sur ses larges gradins des productions des espèces les plus différentes, des arbres de toutes les essences les plus Variées et les plus opposées.

' Ainsi, au pied du Liban se tencontretit, avôc aboû* dance, le coton, le sésame, le tabac et même la canne à sucre; puis, ainsi que nous Tavons dit déjà, le palmier et Taloès , Tolivier et Toranger y forment des bois touffus.

Sur le premier flanc, au contraire, au-dessus des collines les moins élevées, le figuier apparaît et la vigne s'attache aux rameaux des chênes et des mûriers, des platanes et des pins parasols.

Plus haut encore, aux approches de la région des tempêtes, les arbres du Nord, le sapin et le cyprès, poussent à côté du colossal sycomore et du cèdre, ce roi des végétaux* C'est là que Ton voit des troncs de quatre-vingts pieds de largeur lancer des branches dont ^elques*-un6s atteignent j une longueur phéno<> ménale.

Descendes dans les terrains les plus baç, vous y trouverez le riz dans les marécages qu'il aime. Remontez sur les plus larges plateaux, vous trouverez des champs tout couverts de froment et de maïs.

Cependant au milieu de cette terre d'une fertilité incroyable, il existe une sorte de lacune^ une tache, une plaie : c'est la région des sables qui commence à Saidèh (le port de mer) et mène jusqu'à Sour (Tyr des anciens)* On ne sait comment s'expliquer ce phénomène singulier, ce morceau du Sahara, jeté à travers une nature si riche et si verdoyante.

Les Arabes, dans leur simplicité, prétendent qu'il existe des sources • de sable comme il y en a d'eau, ils croient ainsi que des courants souterrains transportent à une grande distance, d'El-Arich par exemple au centre de la Syrie, les flots de sable auxquels des tremblements de terre donnent ensuite des issues et qui se répandent sur le sol comme une marée montante. Toujours est-il que ces sables, qui presque tous sont d'un rouge foncé, s'amoncellent en collines, forment des dunes mouvantes fort difficiles à traverser, lesquelles engloutiraient les voyageurs qui les traversent si un vent impétueux s'élevait tout à coup, si un simoim venait aussi de l'Arabie.

Au milieu de cette pleine de sable, près dés f uines de l'ancienne Tyr, sont trois puits nommés Ras-el^Aïn

par les musulmans, et Puits de Salomon par les chrétiens.

L'ensemble de ces puits, formés d'un ciment plus dur que la pierre, s'élève à plus de quinze pieds du sol. On parvient à la margelle par une pente douce que peuvent monter les animaux tout aussi* bien que les hommes et là, ce qui frappe l'esprit d'étonnement, c'est qu'au lieu d'apercevoir l'eau profondément enfouie, on la voit, au contraire, au ras de la plus haute maçonnerie, bouillonnante et écumante comme un torrent et s'épandànt à travers plusieurs canaux.

Gomment cette eau si abondante et si limpide surgitelle ainsi au milieu d'une plaine desséchée? C'est ce qu'aurait certes dû nous apprendre Salomon qui fit, dit-on, construire ces puits pour reconnaître les services que lui avaient rendus Héram de Tyr et sa marine, et ses architectes, lors de la construction du temple de Jérusalem. Toujours est-il que l'eau existe et que grâce à elle, une oasis rafraîchissante est établie au milieu de ce désert de sable.

Douzes hojnmes jeunes encore étaient assis au centre de cette oasis. Tous avaient les traits pâUs, tirés, l'expression du visage fatiguée et assombrie. Tous demeuraient silencieux. On eût dit un aréopage de martyrs résignés. Ces hommes portaient le costume adopté par les Maronites. Des armes étaient à côté de chacun d'eux. Des provisions de bouche étaient étalées sur l'herbe qui bordait la grande margelle du principal puits.

Une douzaine de palïniers, quelques figuiers, un buisson d'aloès, formaient l'ensemble restreint de la végétation. Tout autour, à l'horizon, aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, tout était sable.

Près des hommes, autour du second puits, des chevaux broutaient en liberté , avec ce calme du coursier arabe et cette quiétude de regard, alors qu'il a à sa portée de Teau, cette rareté du désert.

Non loin du troisième puits, à Tombre d'un palmier gigantesque, deux autres hommes causaient.

L'un était accroupi, à la turque, sur un de ces tapis de haute laine comme les Arabes en mettent sur leurs chameaux. Il fumait gravement sa pipe indienne au fourneau énorme, au tuyau très-court et qui ressemble assez à une grosse vessie après laquelle serait emmanché nn fétu de paille. Les burnous (celui en laine noire par-dessous, et un autre en laine blanche par-dessus) , tombaient autour de lui formant des cascades de plis harmonieux.

L'autre personnage était étendu sur des tapis superposés et formant lit. Il était enveloppé d'un immense haïk qui couvrait ses vêtements.

(Le haik est une grande pièce d'^étoffe très-claire, dans laquelle les Arabes s'enroulent. Ce voile très-léger a l'avantage de laisser pénétrer l'air tout en défendant e corps contre la poussière et les piqûres des insectes.)

Le personnage recouvert du haïk paraissait malade. Sa figure était pâle, et des bandes de toile s'enroulaient autour de sa poitrine, comme si elles eussent été destinées à panser une blessure.

« Alors, vous vous sentez plus fort, monsieur Henri? disait le fumeur.

— Oui, mon bon Abou'l-Abbas : je suis presque guéri, grâce à tes soins, et cette nuit je pourrai monter achevai.

— C'est bien tôt!

— J'ai hâte de commencer la campagne, et je souffre

plut en songeant à Victorine que je ne souffrirais de ma blessure. Elle est vivante, n'est-ce pas?

— Oui.... du moins elle l'était encore il y a quatre jours.

•^ Que veux-tu dire Y Graindrais-tu que les monstres eussent massacré une jeime fille innocente.

-*- La jeunesse et l'innocence ne sont pas une préservation contre la rage sanguinaire des Druses. Aussi serais-je peu rassuré si je ne savais un autre motif de sécurité. »

Henri fronça les sourcils.

c Ce que tu m'as dit est .donc vrai ? demanda*» t-il,

.^ Oui, répondit le chasseur de panthères,

— Le cheik est épris de Victorine?

-^ Il Taime depuis trois mois, et je ne jurerais pas que cet amour ne fût une des causes principales du massacre de Deïr-el-Kamar.

^— Comment? •

-^ Vous ne connaissez pas encore les Druses pi les Turcs. Vous apprendrez à les connaître. »

Henri frissonna.

« H faut partir cette nuit! dit-il,

— Nous partirons ; répondit Abou'l-Abbas.

— f Es-tu sûr de ces hommes ? »

Henri désigna les Maronites.

« Je crois pouvoir compter sur eux, répondit Abou'l- Abbas. J'ai choisi les plus énergiques. D'ailleurs tous doivent ressentir une haine mortelle pour les Dnises. Il n'y a pas un de ces hommes qui n'ait vu massacrer les siens, piller ses biens et brûler sa maison. Ils ont tous juré vengeance, et je m'arrangerai pour qu'il» tiennent leur serment.

«^ Mon Dieu ) dit Henri en pressant son front dans ses mains, j'ai peine à m'expliquer ce qui s'est passé.... II me semble que rien de ce que j'ai vu n'est vrai ; que j'ai fait un mauvais rôve, mais que la réalité ne peut être aussi terrible. Quand je songe qu'il y a cinq jours seulement j'étais à Deïr-el-Kamar, calme, heureux , confiant dansun avenir tout constellé de promesses et de bonheur, près dune jeune fille que j'aimais et que j'allais bientôt nommer ma femme : ma main dans celle d'un ami dévoué et sincère, entouré d'un père et d'une mère pour lesquels je ressentais déjà une affection toute filiale; quand je me reporte à cette journée du 3 juillet et que je reviens à la réalité 1... Quand je me dis que ce père et cette mère sont morts, que cet ami est blessé, perdu, tué sans doute, que cette jeune fille est prisonnière, que mon bonheur est à jamais dé^^ truit.... je me prends à douter malgré moi et à me de-r mander si je dois accuser la Providence 1

— - Les Druses ont passé entre vous et l'avenir. Où il y avait écrit : Bonheur , ils ont écrit : Deuil !

— Et être blessé moi-même ! reprit Henri avec rage. Avoir été cloué par la souffrance, condamné à une inaction horrible , tandis que le martyre menace celle que j'aime!... Si elle était morte, Abou'l-Abbas I Si les- Druses l'avaient tuée !

— Non ! non ! elle est vivante !

— Tu en es sûr!

— Je l'ai vue.

— Et Olivier?

— Je l'ai vu aussi.

— Tu ne me trompes pas? tu ne veux pas chercher h me donner une illusion dont la perte serait pour moi un coup mortel ?

— Je les ai vus tous deux, vous dis-je, et j'ai parlé à M. de Cast.

— Oh ! dis-moi cette scène. J'avais la fièvre quand tu me Fas racontée.... j'avais le délire..,, j'ai oublié sans doute !

— £h bien ! dit le chasseur de panthères , quand j'eus jeté dans le ravin le corps du Druse, et que je fus vêtu du costume du bandit , je rejoignis la troupe. Je connais ce pays depuis trop longtemps pour ne pas être familiarisé avec tous les usages et les dialectes des peuplades diverses qui l'habitent. J'étais certain que les Druses me prendraient, dans l'obscurité surtout, pour un des leurs. Donc, je me mêlai à eux sans hésiter. Durant quatre heures je les suivis pas à pas, .parcourant leurs rangs, explorant la colonne, assistant aux faits les plus monstrueusement horribles, les plus profondément repoussants. Je ne crois pas que l'imagination humaine puisse enfanter des raffinements plus grands de férocité et de tortures. Enfin, après des recherches, d'abord infructueuses, je finis par découvrir, au milieu de cette masse compacte de femmes et d'enfants, Noémie, la fille du juif Esaii, la compagne de Victorine.

— Après? dit Henri qui était suspendu, pour ainsi dire, aux lèvres du chasseur de panthères.

— Ce fut par elle que j appris que Victorine était vivante. Seulement elle avait été mise à part des autres prisonnières par ordre du cheik, et elle marchait en tête de la colonne, au milieu des chefs druses, derrière le cheval de Malhoun-Khatoun.

— Ensuite? demanda encore Henri.

— J'appris encore que M. de Cast était parmi les prisonniers. Il était garrotté sur un âne, ses blessures l'empêchant de se tenir debout.

— Pourquoi les Druses Tavaient-ils emmené?

— M. de Gast est riche ; il a toute sa fortune à Damas; il peut payer une forte rançon. Les Druses ne détestent pas l'argent. Quand je connus tous ces détails et la situation de chacun, j'eus d'abord la pensée de les sauver tous, mais le moyen? J'étais seul au milieu de plus de cinq cents Druses connaissant la montagne aussi bien que moi, M. de Cast ne pouvait marcher, Victorine était surveillée étroitement. Je ne pouvais même avoir Tidée de parvenir jusqu'à elle. Les chefs druses et Malhoun-Khatoun surtout me connaissent; ils m'eussent sur-le-champ deviné : je me fusse perdu sans utilité. Cependant je me glissai, à la faveur des ténèbres, sur le devant de la colonne, et je pus constater la véracité des assertions de Noémie. Victorine était prisonnière et gardée par deux Druses qui marchaient de chaque côté de son cheval. Le cheik la précédait, tournant souvent la tête vers elle. L'agah turc était derrière..,. M'approcher était impossible, le tenter eût été foUe. Mais je cherchai M. de Cast; je le trouvai : il avait repris connaissance, bien qu'il souffrît énormément. Il me reconnut cependant et me fit un geste de la main. Sa première parole fut pour vous.

« Henri? me dit-il d'une voix affaiblie.

— D a été sauvé I » dis-je.

M. de Cast fit un effort pour se dresser, mais il ne put y parvenir. La route que nous suivions se bifurquait alors dans la montagne. Un sentier montait à droite, un autre descendait à gauche. Les Druses n'avaient fait aucune attention à moi, ils me prenaient pour un des leurs, et j'étais en parfaite sécurité au milieu d'eux. L'âne qui portait M. Olivier avait ralenti sa marche; nous étions à une assez grande distance de l'avant-garde 380 6

de la colonne, composée uniquement de cavaliers. Les fantassins, escortant les femmes, les enfants et les prisonniers, étaient un peu en arrière. A droite de nous, dans la montagne, il y avait une passe creusée par les eaux d'hiver. Une pensée rapide me traversa le cerveau. Je saisis M. de Gast dans mes bras :

« Voulez- vous fuir? lui dis-je.

— Non! répondit-il.

— Je connais celte passe; un seul homme peut la franchir k la fois, je la défendrais contre dix mille Druses!..*

— Je te défends de m'emporter I dit-il avec énergie.

— Pourquoi? demandais-je.

— Parce que ma fuite serait pour ces monstres unô occasion de crimes nouveaux. Si un prisonnier s'échappait, ils seraient capables de massacrer tous les autres! D'ailleurs, puis-je laisser Victorine seule au milieu des Druses?

— Maïs où vous conduisent-ils?

— A Damas.

— A Damas?... Le cheik a là son harem!...

— Son harem! s'écria Henri de Villeneuve eti ^ dressant et en interrompant Abou'l-Abbas.

— Oui. MalhOun-Khatoun est l'un des plâs riches du pays ; vous le savez bien !

— Son harem! répéta Henri, comme si ce mot eût brûlé ses lèvres. Son harem ! »

Et, se levant avec un effort désespéré r

« Abou'l-Abbas! s'écria-t-il, il faut partir! Il faut nous rendre sur-le-champ à Damas! Ce cheik est un monstre!... Mes armes! mon cheval!.*. Partons! >

Et Henri, la fièvre dans les regards, k fièvre daùs

les gestes, frémissait de tout son être et avait retrouvé, par Teffet d'uîie surexcitation morale extraordinaire, les forces physiques que sa blessure lui avait fait perdre. Abou1*Abbas s'était levé et lui avait pris la main.

« Oui, dit-il, nous allons partit* 5 oui, nous allons tout tenter pour arracher Victorine aui mains des Dru* ses; mais calmez-vous, monsieur Henri! Victorine ne court en ce moment aucun péril séHeux. Si l'amour de Malhoun-Khatoun la menace, il est un autre amour qui là préserve, c'est celui de Tagah Osmafi-ben-Assah I

— Osman aime Victorine !

— Oui!

— Qui te Va dit?

— Je Tai deviné.

— Cet ange entre deux démons !

— Ces deux amours sont sa sauvegarde, vous dls-je, car l'un la défend contre l'autre. Le cheik et Tagah veilleront chacun sur le trésor qu'ils convoitent tous deux. D'ailleurs les massacres des chrétiens occupent ardemment tous les Druses, et tant que ces massacres dureront, Victorine n'aura rien à redouter.

— Mais Tun de ces deux hommes peut tuer l'autre ! s'écria Henri; les Orientaux procèdent-ils autrement que par le meurtre alors qu'une rivalité les sépare ?

— Gela est vrai !

— Et Victorine sera à la merci du vainqueur! Peutêtre y est-elle à cette heure I II faut partir, Abou'l* Abbas, il faut partir ! Si ces hommes refusent de nous accompagner, nous irons seuls, et la justice du ciel nous viendra en aide !

— Ces hommes nous accompagneront, répondit le chasseur de panthères, et ils nous aideront de tous leurs efforts.

8'i LE Chasseur de panthères.

— A cheval ! alors : à cheval !

— A cheval! » répéta Abou'l-Abbas en se tournant vers les Maronites.

Pour s'adresser aux hommes couchés près du premier puits, le chasseur de panthères s'était retourné. II avait alors la face dans la direction du sud-est. Tandis que les Maronites se levaient avec empressement, les regards d'Abou'l-Abbas s'étaient dirigés machinalement vers rhorizon.

Tout à coup il tressaillit : ses yeux demeurèrent fixes, et une anxiété profonde put se lire sur son visage.

« A cheval I à cheval ! cria-t-il.

— Qu'est-ce encore? demanda Henri surpris par Téclat de voix du chas§eurde panthères.

— Le hJiamsinl répondit Abou'l-Abbas en levant son bras dans la direction du sud-ouest. Le vent du désert ! »

Le vent du désert.

Le ciel, de pur et d'éthéré qu'il était, venait de sô rembrunir subitement à rhorizon. C'était à peine si l'on apercevait le disque du soleil. On voyait flotter, dans une colonne oblique d'atomes lumineux, une poussière impalpable ressenïblant à un épais brouillard. Des nuages d'un jaune terne s'amassaient au sud-ouest, roulaient, s'étendaient, s'aplanissaient et se fixaient. Un bruit sourd retentissait au loin. Toute la nature pre* nait une teinte sinistre.

Khamsin^ sirocOy simoun^ trois dénominations différentes, selon les pays et les climats, pour un même et terrible fléau : le vent du désert. Qui n'a pas éprouvé les effets de ces tempêtes instantanées, effrayantes, épouvantables, ne peut s'en faire une idée môme approximative.

A la première bouffée du kfiamsin ou du siroco, un silence effrayant règne partout : les travaux et les mouvements de U vie cessent, les animaux se cachent et on

n'entend que le bruit de l'ouragan. Les habitants des villes et des villages se réfugient à la hâte dans leurs maisons ou se jettent sur des divans ou sur des nattes, après .avoir fermé portes et fenêtres, pour se garantir de la poussière fine et pénétrante que soulève le tourbillon.

Le Bédouin, si indifférent d'ordinaire aux vicissitudes de l'atmosphère, renforce à la hâte les piquets de sa tente, double les cordes, ferme hermétiquement les issues, s'enveloppe dans ses burnous, se couvre la bouche, et s'étend à plat ventre.

Le chameau est Tanimal qui pressent de plus loin ces atteintes du vent du désert. Il s'arrête au premier (symptôme, refuse d'avancer et creuse un trou dans ie sable avec son pied afin d'y enfouir sa tête. Alors les caravanes s'arrôtent; on range les chameaux eu cercle, les Jarrets enfoncés dans l'arène sablonneuse, la tête basse, la croupe au vent, serrés et appuyés les un« contre les autres. Les hommes se placent au centra et Ton attend 1 Alors les rumbs les plus violents viennent se ]3riser dans leur impuissance contre ce rempart animé : les trombes roulent et se divisent sur ce dôme colossal et vivant, et le chameau a rendu un service de plus h l'habitant du désert !

Mais malheur à ceux que le khamsin surprend au milieu des sables! Bien alors ne peut prémunir contre ses effets. Il roule dans ses tourbillons des colonnes mortelles, et souvent le sable est fouetté avec une telle violence, que chaque grain flagellant la figure et les mains, perce la peau et fait jaillir le sang^

1. Eq 1838, plus de quarante mille pèlerins musulmans allant à la Mecque étaient campés dans le désert lorsque le khamsin se

< A cheval ! à cheval ! » avait crié Abou'It'Abbas effrayé par l'approche du phénomène.

En un clin d'œil les Maronites, comprenant le danger, furent prêts et en selle. Henri, bien que récem* ment arrivé en Syrie, connaissait les effets du khamsiriy et il se hâta de quitter l'oasis. Tous partirent au galop, fuyant l'ouragan, se dirigeant vers le nord-est, dan» l'espoir d'atteindre la montagne avant que le funeste fléau ne se fût abattu sur eux.

Les chevaux arabes, surexcités et comprenant le péril, couraient avec une rapidité merveilleuse, mais le kham* Hti courait plus fort et plus vite encore.

Le ciel avait pris des teintes sanglantes; les arbres de l'oasis des Puits de ScUomon ne paraissaient plus au loin, derrière les cavaliers, que comme des silhouettes plus sombres, dans une atmosphère grisâtre. L'odorat était frappé d'une odeur de terre semblable à celle qui se développe au début d'un orage après une longue sécheresse.

Henri et ses compagnons, sans subir encordes rafales dévastatrices, en ressentaient déjà les pernicieux effets précurseurs. La poussière impalpable que le khamsin chassait devant lui provoquait la toux et l'éternument, fatiguait le gosier, desséchait la bouche, alourdissait la tête et poussait au sommeil.

déchaîna tout à ooup. Les tentes furent déchirées, emportées, jetées au loin. Beaucoup de voyageurs furent tués sur le coup et tombèrent frappés d'apoplexie. D'autres étouffés par le sable et par la poussière impalpable, présentèrent bientôt les symptômes colériques les plus alarmants. Un grand nombre furent frappés de cécité : ils avaient les yeux brûlés par le sable. Un tiers au plus parvinrent à échapper, et affolés par la terreur, ils s'empressèrent d'offrir un sacrifice à Allah pour désarmer sa colère. {Note de Vauteur.)

Les chevaux, subissant la même influence, respiraient avec peine, soufflaient bruyamment, ralentissaient leurs allures et leurs pieds légers semblaienl alourdis.

Bientôt une première rafale, terrible, effrayante, souleva les burnous et fit courber les cavaliers sur leurs selles aux doubles pommeaux....

Abou'l-Âbbas jeta autour de lui un regard désolé. Pas un abri ne s'offrait à sa vue, et les montagnes étaient distantes encore de plus de deux lieues. La mort venait, et il ne pouvait rien pour la combattre.

Henri, épuisé déjà par sa blessure, se soutenait à peine, et un miracle d'énergie l'empêchait seul de rouler sur le sable, qui se soulevait déjà en tourbillons menaçants. Bientôt ces tourbillons, colonnes opaques aux teintes jaunes et cuivrées, se convertirent en nuages, et la vue fut obstruée, tandis que la respiration faisait défaut.

Les chevaux, tremblants et affolés, refusèrent d'avancer.

S arrêtant ensemble, ils seroidirent sur leurs jarrets, et les cavaliers les sentirent frémir sous eux. Les pauvres bêtes, épuisées, éloufi'ées par la poussière et par le sable, étaient incapables de continuer leur course.

Le khamsin éclatait alors dans toute sa fureur. On ne voyait pas à trois pas de distance ; l'atmosphère ^tait chargée de poussière et de sable, et le vent brûlant apportait ses rafales embrasées et mortelles.

Abou'l-Abbas poussait des rugissements de colère. Lui, rhomme de la lutte, il se sentait impuissant à lutter! Deux Maronites, frappés d'apoplexie, venaient de rouler à terre, et leurs chevaux, débarrassés du poids de leurs cavaliers, se sentant plus légers, prirent le

galop. Cet incident sembla vouloir sauver les malheureux. Les autres chevaux, excités par la vue de leurs camarades^ reprirent leur allure vive et on se rapprocha encore des montagnes ; mais le vent redoublait de fureur, la respiration devenait impossible.... la lutte ne pouvait continuer. ...

Trois autres Maronites tombèrent comme étaient tombés les deux premiers, pour ne plus se relever. La petite troupe, composée d'abord de quatorze cavaliers, était réduite à huit. Henri roulait sur sa selle, menaçant k chaque secousse de perdre les étriers. Ne plus fuir, c'était mourir.

Le sable obscurcissait Tair au point que la nuit était complète. On ne voyait rien, on ne distinguait rien. Des ténèbres opaques rendaient la direction de plus en plus impossible à suivre.

Les chevaux s'étaient arrêtés de nouveau, et deux d'entre eux venaient de s'abattre sous leurs cavaliers. Le sable formait çà et là des montagnes mobiles, s'élévant, s'abaissant, se déroulant et se réédifiant ensuite, menaçant de tout entraîner dans leurs flots dévastateurs.

C'était un spectacle inouï, fantastique, qu'aucune imagination ne saurait inventer, qu'il faut avoir vu pour le comprendre dans toute son horreur, près duquel nos trombes d'Europe qui désolent une vallée, renversent des fabriques et déchirent des toitures, ne sont que des souffles bons à détruire des jouets d'enfant. Que de caravanes disparues dont les destinées sont demeurées inconnues, et que le vent du désert a anéanties jusqu'au dernier vestige ! Lions, panthères, chacals n'osent affronter le fléau. Ils fuient devant la tempête, et le chameau, lautruche eux-mêmes, ces deux hôtes du désert,

périssent alors que Tocéan de sable les entraîne dans ses vagues toute&-puissantes.

Les cavaliers s'étaient rangés en demi-cercle, le dos au venty leurs burnous agités, immobiles, haletants, s'attendant à être ensevelis sous celte lame mobile qui tourbillonnait autour d'eux.,..

Abou'l-Abbas s'était élancé à terre, et, sans dire un mot, sans que ses compagnons même se fussent aperçus de son absence, il avait disparu....

Les minutes s'écoulaient plus longues que des siècles, remplies d'angoisser et de terreur. Personne n'avait la force de formuler un son. Les chevaux faiblissaient et menaçaient de se coucher.... Encore quelques instants peut-être, et c'en était fait de ces hommes qui ne pou« vaient lutter. ,*•

Tout à coup une voix haletante résopna, dominant le bruit de la tempête.

ff Courage I . . . Venez ! . • , dit-elle, tâchez de faire marcher vos chevaux I.., »

Chacun entendit sans comprendre, Abou'l*Abbas surgit au milieu des cavaliers anéantis, et saisissant le cheval d'Henri par la bride, il l'entraîna.,.. Le kliamsin éclatait avec une rage plus furieuse. Le sable s'élevait, emporté jusqu'aux hautes régions de l'atmosphère.

Toussuf-bey,

II était OQze heures du soir, la nuit était sombre. Le khamsin faisait toujours entendre ses lugubres mugissementSy et Tair était chargé de vagues poussiéreuses qui se heurtaient, se mêlaient, se croisaient. La plaine de sable offrait toujours le même tableau d'horreur et de désolation.

A onze heures et demie la lune se levait. L'apparition de Tastre sembla apporter une perturbation dans l'atmosphère. Le vent céda tout à coup, les nuages de poussière retombèrent sur le sol, et la lune se montra timidement au milieu d'un brouillard de poussière. Mais ce moment de calme devait être court. Au loin le ciel, toujours noir et gros de nuages, annonçait un moment de repos pris par le terrible ouragan plutôt que la fin de la tourmente.

Le khamsin, au reste, ne finit jamais ainsi. Cependant un instant de calme, disons-tueus, régna sûr cette •mer de sable en furie. Un morne silence succéda au

mugissement de la tempête, et les vagues terreuses devinrent immobiles et comme subitement pétrifiées. Çà et Ihy dans la plaine, se dressaient des montagnes de sable accumulées par le terrible vent du désert, des dunes mouvantes de plusieurs mètres de hauteur.

Tout à coup cependant Tune de ces dunes de sables, la plus haute et la plus vaste, sembla s'entr'ouvrir sur l'un de ses flancs ; une ombre surgit : c'était celle d'un homme.

La lune, dont les rayons tombaient d'aplomb sur cette ouverture pratiquée, en éclaira faiblement Tintérieur, et, à sa pâle clarté, on eût pu voir une sorte de grotte dans le fond de laquelle se mouvaient des ombres.

L'homme qui venait de sortir de cet antre se retournait et appelait; un autre homme surgit à son tour et vint le retrouver, puis deux chevaux tirés par leur bride, s'avancèrent. Le premier des deux hommes interrogea rapidement l'atmosphère et examina Thorizon en se tournant vers le sud-est. De ce côté le ciel était noir.

« A cheval I dit-il vivement. Nous aurons le temps de gagner la montagne. J'aperçois les cimes du Ras^ab- Abiad (la tête blanche). A cheval, monsieur Henri ! nous aurons le temps d'atteindre la montagne avant le retour du khamsin et alors nous serons sauvés!

— Mais nos compagnons, Abou'l-Abbas? demanda le second personnage en s'élançant en selle.

— Ils sont morts !

— Tous?

— Croyez-vous qu'on puisse échapper au khamsin dans le désert des sables? Un miracle nous a seuls préservés! Si je ne m'étais pas souvenu de la grotte d*^/- Kantaray ce repaire ordinaire des panthères, si je

n'avais pas su la trouver à temps, nous serions morts tous deux aussi à cette heure.

— Oui ! tu m as sauvé !

— Ne parlons pas de cela 1 au galop, et gagnons la montagne. »

Les deux cavaliers rendirent la main et partirent au galop. Les chevaux enfonçaient jusqu'à mi-jambe dans les sables mouvants amoncelés vers la montagne par la force du vent du sud qui les avait poussés durant tout le jour.

La lunei se voilait, le khamsin revenait plus furieux et la tempête recommençait. Les deux hommes étaient enveloppés hermétiquement dans leurs burnous, les capuchons rabattus sur les yeux et solidement fixés sur la tête. Un hàik couvrait leur figure, et sans les empêcher de distinguer les objets, devait les prémunir contre les premières atteintes de la suffocation qu'eût pu causer la poussière de nouveau soulevée par le vent. Chaque cheval avait également les naseaux et la bouche enveloppés d'un pan d'étoffe légère et diaphane.

Les pauvres animaux, sentant revenir aussi terrible le danger auquel ils avaient providentiellement échappé, dévoraient l'espace et fuyaient, avec la rapidité d'une flèche, vers la montagne qui devait devenir pour les cavaliers, un port- de salut en les abritant non-seulement contre le vent, mais encore, mais surtout contre les sables.

Les tourbillons rapides et furieux recommençaient à. s'élever : le khamsin soufflait avec sa terrible violence, quand les deux hommes qui voyaient à peine, qui respiraient difficilement, entendirent un bruit retentissant, continu, dominant le mugissement du vent.

<c La merl dit Âbou'l-Abbas. Voici la montagne, nous n'avons plus rien à craindre ! >

Effectivement les chevaux commencèrent à monter et Henri aperçut k sa gauche la haute tige d'un palmier. On arrivait sur un terrain couvert de végétation : k plaine des tables était franchie ^ le danger n'était plus.

Les deux cavaliers poussèrent k la fois un soupir de soulagement et les chevaux firent entendre un hennissement joyeux. Hommes et bêtes remerciaient la Providence et saluaient leur retour à la vie ! •

Sans perdre une minute, Abou'l^Abbas s*élatiça dans un défilé étroit. Là, le vent s'engouffrait, mais les parois élevées du roc qu'il lui fallait d'abord franchir, rendaient ses atteintes moins terribles. Un doux murmure retentit soudain et les chevaux tendirent avidement leur cou allongé.

• De l'eau ! * s^écria Henri eu s'élâiiçant h terré.

Depuis près de dix heures qu'ils avaient quitté les puits, et qu'ils luttaient contre le kïmmsin, les deux hommes n'avaient pas pu trouver une goutte d'eau. Leur gorge desséchée par la poussière impalpable était ardente et une soif dévorante dominait par ses tortures toutes les autres souffrances qu'ils avaient eu à supporter.

Henri, arrachant son burnous, s'était élance ters k source bienfaisante. Mais Aboul-Abbas était h terre avant lui et, le saisissant par le milieu du corps, il cloua sur iilace M. de Villeneuve. Du geste il lui désigna les deux chevaux libres.

Les pauvres animaux, débarrassés du haïk qui lei préservait des atteintes du sable, demeuraient imïno*biles, le cou allongé, la tête suspendue au-dessus de là

source, sans cependant y tremper leurs lèvres. Ils ne buvaient pas,- ils respiraient la fraîcheur de l'eau.

« Ne buvez pas ! dit vivement Aboul-Abbas, suivez l'exemple que vous donne l'instinct de nos chevaux. Attendez que votre sang soit calme, que votre gorge soit moins sèche. Boire, ce serait mourir !

— Abou'l-Abbas a raison, dit une voix forte. Ne buvez paS'I L'eau vous serait fatale : je vais vous faire donner du café. >

Henri et le chasseur de panthères s*étaient retournés brusquement. Les ténèbres étaient opaques dans cette vallée profonde et ne permettaient pas de distinguer à longue distance. Cependant les deux hommes aperçurent dans la nuit une ombre se dirigeant sur eux. Abou'l-Abbas fit un pas en avant en portant la main à son yatagan, m^s presque aussitôt, il laissa l'arme à sa ceinture et bondit avec un cri de joie :

« Youssuf-Karam ! s'écria-t-il.

— Lui-même, répondit la voix. Youssuf, que tu devais retrouver à Joughi, Youssuf, qui t'a cru englouti par le khamsin dans le désert de sable et qui venait à ton aide î Tu es sauvé ! Que notre Dieu soit béni I

— - Ed-tu donc seul, ici ?

— Non. Mon camp est voisin.

— Ton camp? répéta Abou'l-Abbas avec étonnement.

— Ouï, j*ai avec moi deux mille Maronites dans la montagne.

— l)e pauvres malheureux poursuivis !

— Non pas I dit vivement Youssuf d'une voix fière, mais des soldats qui poursuivent !

— Tu as pu organiser un corps de troupes ?

— Viens avec moi et tu sauras toutl Venez, mon-

sieur, ajouta Youssuf en s'adressant à Henri. Vous allez avoir tout ce*qui vous est nécessaire pour vous remettre L

— Tes hommes sont armés ? demanda le chasseur de panthères.

— Tous!

— Et braves, dévoués?

— J'en réponds 1

— Alors, nous pouvons attaquer 1

— Nous sommes deux mille décidés à nous battre, répondit Youssuf, et nous avons plus de deux cent mille ennemis 1

— N'importe avec deux mille hommes on peut ten- ' ter bien des choses et faire fuir une armée d'assassins ! Merci, Youssuf 1 Tu as tenu ta promesse 1 »

£t le chasseur de panthères, prenant le bras d'Henri, l'entraîna rapidement. Tous trois s'enfoncèrent dans la montagne. Le khamsin soufflait toujours avec violence, mais ses atteintes n'étaient plus mortelles.

Youssuf-Earam, le nouveau personnage que nous mettons en scène, n'est pas une création de notre imagination. Il existe, il vit à Theure où nous écrivons ces lignes; les- chrétiens de Syrie Itii vouent depuis six mois des actions de grâce et le pacha de Beyrouth, luimême, a prié Youssuf-bey de veiller à la sûreté des voyageurs sur les routes de TripoU et d'Alexandrette.

Ce qui fait la faiblesse du peuple maronite, ce qui l'a toujours laissé à la merci de ses ennemis, c'est que son esprit sans émulation demeure d'ordinaire froid et improductif. Ses mains sont occupées, mais son génie est inerte. Il est bon, mais indolent, il vit séparé des peuplades orientales sans s'en faire redouter et de son sein stérile jamais il ne s'est élevé jusqu'ici une de ces indi-

vidualitës actives, audacieuses, puissantes dont la destinée est de faire faire un progrès à la civilisation, un pas à riiumanité. Ainsi, parmi ce peuple de victimes, un seul chef s'est dressé sacliant se faire redouter des Druses et respecter des Turcs ; ce chef, c'est Youssuf.

Youssuf est le fils d un simple clieik maronite (sorte de maire de village) mais c'est un homme intelligent, courageux, remarquable. A celte heure bien des chrétiens lui doivent la vie.

Le camp de Youssuf-Karam ou de Youssuf-bey plutôt, puisque Ton commençait à le nommer ainsi, était situé sur un plateau, au centre de la montagne, mais à Tabri de toute surprise. L'emplacement choisi révélait une véritable intelligence militaire dans le chef de la petite troupe.

Ce camp n'avait aucune tente : les soldats volontaires couchaient à la belle étoile. Les femmes et les enfants de ces braves avaient été renfermés par eux dans un vallon auquel on ne communiquait que par un étroit défilé que gardaient cinq cents hommes sûrs. Des provisions de bouche avaient été amassées là : deux sources donnaient de Teau en abondance et suffisaient à la colonie de ces victimes échappées au carnage.

Abou*l-Abbas avait raconté rapidement à Y^'oussuf la façon miraculeuse dont lui et son compagnon avaient échappé. Le chef maronite fit donner à Henri les rafraîchissements dont il avait besoin.

« Quelles nouvelles ? demanda vivement M. de Villeneuve.

— Les massacres continuent sans interruption !

— Et Zahlé ? demanda Aboul-Abbas.

— Zahlé est en cendres!... Les Druses ont tout massacré !

— Mais Zahié comptait plus de douze mille habitants, tous chrétiens ! s'écria Henri.

— - Oui, dit Youssuf ; aussi les Druses furent-ils tont d'abord repoussés, mais ils savaient que les chrétiens attendaient un renfort, et ces misérables ont eu recours à une infâme trahison ! Ils fabriquèrent des bannières et des croix qu'ils placèrent en tête d'une troupe de cinq à six mille hommes. Ils s'étaient tous déguisés en Maronites, et ils arrivèrent près de la ville en chantant des chansons chrétiennes. Les malheureux habitants, croyant à l'arrivée d'amis, vinrent sans défiance au-devant des Druses. Surpris à Timproviste, ils furent massacrés avec une rage et une rapidité infernales. Quelques-uns purent se sauver. Les femmes et les enfants s'étaient retirés danè la montagne. Ils rencontrèrent là un grand nombre de Maronites qui s'étaient réfugiés dans les bois après la destruction de leurs villages. Alors les Druses ont appelé leurs chiens et ils ont parcouru la montagne faisant la chasse aux chrétiens! En un seul endroit, ils ont trouvé cent Maronites ; ils leur ont lié les mains derrière le dos pour les mettre à mort avec plus de cruauté : aux uns ils abattaient un seul bras, à d'autres ils coupaient les deux mains, à plusieurs ils enlevaient des morceaux de chair, ils leur crevaient les yeux ou les brûlaient vivants 1 * >

Henri et Abou'l-Abbas frissonnaient d'horreur.

c A Saïda , poursuivit Youssuf, les massacres ont commencé hier. A Damas, ils conmienceront peut-être demain 1

— A Damas ! s'écria Henri en bondissant.

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