‹ Le chasseur de panthèresChapitre 3 sur 6 · Ces horribles détails sont de la plus exacte vérité · texte numérisé non relu

Ces horribles détails sont de la plus exacte vérité

— Oui ; c'est là qu'est le chef druse le plus féroce, le cheik Malhoun-Khatoun !

— Malhoun-Khatoun ! celui qui commandait les massacres h Deïr-el-Kamar avec l'agah Osman-ben-Assah et le Turc Kurdich-Pacha ?

— Lui-même !

— Sais-tu ce que le cheik a fait des prisonnières qu'il avait emmenées dans la montagne? >

Et Henri, debout, frémissant, attendait la réponse avec une anxiété effrayante. « Il les a feit massacrer ! répondit Youssuf.

— Toutes?

— Toutes..,, à l'exception de deux d'entre elles seulement.

— Qui?... lesquelles?... les noms de celles qu'il n'a pas fait tuer? s'écria Henri dont les yeux démesurément ouverts jaillissaient hors de leur orbite.

— J'ignore leurs noms, répondit Youssuf. Tout ce que je sais, c'est que l'une est la fille d un négociant français, et l'autre d'un marchand juif. »

Henri poussa un soupir de soulagement et étreignit les mains d'Abou'l-Abbas.

« Tu ne m'avais pas trompé I murmura-t-il.

— Mais, reprit Youssuf sans remarquer les signes que lui adressait le chasseur de panthères, mieux vaudrait peut-être pour ces jeunes filles qu'elles eussent été tuées.

— Pourquoi ? fit Henri dont le visage un moment illulûiné par un rayon d'espoir exprima soudain une terreur nouvelle.

— Parce que Tune, la fille du juif, n'a été gardée que par le motif que son père était riche et pouvait la racheter; si le vieillard est mort ou s'il est ruiné, si ses trésors-

(Mit été pillés, et qu'il ne puisse payer enfin, Malhoun- Khatoun inventera des supplices plus terribles que ceux qu'il a déjà pratiqués pour se venger sur sa prisonnière.

— Mais l'autre jeune fille, il n'a pas les mêmes motifs pour la tuer ?

— Non, mais il Taime, et demandez aux habitants de Damas ce qui s'accomplit dan3le harem de Malhoun- Khatoun ! >

Henri était pâle comme un spectre : tous ses traits étaient contractés, ses membres frémissaient.

V II faut partir ! dit-il brusquement à Abou'i-Abbas. - Partir ! dit Youssuf.

— Il faut nous remettre en route sur l'heure î

— Oîi voulez- vous aller?

— A Damas !

— Mais la route est couverte de Druses !

— Nous passerons au milieu d'eux,

— Mais Ja ville est au pouvoir des musulmans et des Druses.

— Qu'importe ! nous y entrerons !

— Mais les massacres vont commencer à Damas !

— A cheval ! Abou'l-Abbas, à cheval I s'écria Henri.

— C'est la mort que vous allez chercher !

— Eh bien ! nous la trouverons ! mais il faut partir ! > Le chasseur de panthères était debout.

« Restez ici, parmi nous ! dit Youssuf; je réponds de votre sûreté !

— A cheval ! » cria Henri en bondissant en selle.

Le paradis terrestre.

Où était situé VÈclen ? le paradis terrestre ? Je n'ose émettre mon opinion, après celle des savants qui ont traité pareille matière ; cependant, si l'Éden devait répondre à la pensée que je m'en suis faite, je le placerais sans hésiter dans la plaine de Damas.

C'est qu'il n'est peut-être pas au monde de coup d'œil plus majestueusement beau que celui que présente ce vaste bassin à demi entouré par les dernières collines des monls Djehel-Chaik qui forment au nord, à l'ouest et au sud un demi-cercle, large, puissant, abritant la plaine des vents du nord et des sécheresses du midi.

Bans la plaine de Dames surtout le spectacle est féerique. Le regard suit avec une expression admiratrice cette diversité de dessins, cette confusion de couleurs, ces longues files de chameaux qui 's'en vont d'un pas lent et tranquille, portant les uns des balles de coton.

les autres ,des pierres de taille ou des poutres ; ces lourds arabas (chariots) tramés par des bœufs, et dont rintérieur, entouré de rideaux verts, renferme quelque grande dame syrienne en promenade. Puis ces successions de musulmans à la démarche lente, mesurée, magistrale; ces marchands sur leurs ânes de grande espèce; ces bédouins sur leurs magnifiques chevaux; ces rajas à pied, humbles et déguenillés; toute cette animation enfin révélatrice de l'approche d'ime capitale. Et cependant aucune ville n'apparaît à Thorizon; mais elle se devine et on la sent derrière une haute colline de schiste qui s'élève au centre de la plaine.

Sans doute ce spectacle grandiose, qui frappe d'étonnement et d'admiration le voyageur, produisait sur un groupe de cavaliers venant de TAnti-Liban un effet magique ; car, le jour où nous reprenons notre récit, ces cavaliers, immobiles et silencieux, se tenaient sur le versant du Djebel-Ghaïk comme des statues de la Contemplation.

Tous portaient le costume oriental ; et il était facile de reconnaître le chef de la troupe à la richesse des vêtements qui distinguait l'un d'eux. Celui-là était Malhoun-Khatoun, le cheik druse.

Placé et isolé à quelque pas en avant de sa suite, il parcourait d'un œiî sombre la campagne de Damas qui se déroulait sous ses pieds. Son regard errait dans le vague et sans se fixer sur aucune de ces scènes multiples; Malhoun-Khatoun paraissait attendre. Tout à coup un bruit sourd retentit dans la montagne. Le cheik tourna la tête; une seconde troupe de cavaliers surgissait par la route des Caravanes , dernier vestige d'une magnifique chaussée romaine. Os-

man-ben-Âssah, l'agah turc était à la tête de cette troupe.

Il arrêta son cheval à deux pas de celui du cheik. Les deux hommes se saluèrent avQC cette roideur de glace particulière aux musulmans d'un rang élevé, et se touchèrent légèrement l'extrémité des doigts.

Œ Tout est prêt, dit Osman.

— Bien, fit le cheik avec son laconisme ordinaire.

— Les Druses sont rassemblés en force?

— Ils attendent le signal.

— Demain alors tu entreras à Damas ?

— J'y serai ce soir, et demain à deux heures le signal sera donné. >

L'agah fit un geste d'assentiment.

c Les deux femmes sont à Damas? reprit Osman.

— Oui, répondit Malhoun-Khaloun.

— Dans ton harem ?

-Oui.

— Et le juif?

— Hassan a dû le chercher dans la montagne.

— L'a-t-il pris ?

— Je l'ignore; mais qu'importe, il ne s'agit 'pas de s'emparer de sa personne, mais de le trouver.

— Quelle somme lui demandes-tu ?

— Celle convenue : dix mille livres anglaises en échange de sa fille, sinon elle mourra.

— Quel délai donnes-tu?

— Un mois.

— Bien; demain je serai à Damas. »

Les deux hommes se saluèrent suivant la formule orientale, et Malhoun-Khatoun partit au galop; ses compagnons le suivirent.

L'agah, demeuré seul en avant des siens, suivit d'un

regard sombre le cheik qui disparaissait derrière le nuage de poussière soulevé par ses cavaliers.

, Tout à coup l'œil de chat-tigre d'Osman-ben-Assah s'illumina d'un feu rapide, et une expression de joie féroce éclata sur son visage.

« Massacre demain les chrétiens, dit-il en tendant la main dans la direction du chef druse, ensuite tu mourras, Malhoun-Khatoun ; tu mourras, et je serai cheik à ta place! Alors à moi .tes richesses, à moi ta puissance, k moi Victorine 1 Depuis deux années l'amour me ronge le cœur ! Depuis deux années j'ai suivi une route tortueuse pour atteindre mon but.... ce but, je le touche aujourd'hui. La chrétienne est seule, sans défense.... Ton amour, Malhoun-Khatoun, s'élève encore comme un oJ)Stacle entre elle et moi; mais cet amour s'éteindra avec ta vie, et tu mourras, Malhoun- Khalhoun î Allah le veut; je l'ai juré!»

Et Osman, la main tendue , demeura immobile, lançant un geste menaçant vers le groupe des cavaliers, dont les burnous blancs et les armes damasquinées resplendissaient au soleil à travers la poussière.

« Eh ! eh ! dit une voix sonore, que fait donc là le seigneur Osman, le cher agah ? »

Osman se retourna lentement : deux cavaliers étaient devant lui.

« Monsieur Paterson I dit-il.

— Aoh 1 fit l'Anglais , vous paraissez sombre et menaçant comme le fantôme d'Hamlet. Nous allons à Damas, sir William et moi, faisons-nous route ensemble ?

— Ndn, répondit lagah, je retourne dans les montagnes. »

Et saluant les deux Anglais, il s'éloigna gravement. Ses hommes se mirent égîilement/en marche.

M. Paterson et sir William continuèrent leur route, descendant le versant de la montagne et se dirigeant vers la plaine de Damas.

Damas.

« Qu'est-ce donc que cet agah turc? demanda sir William avec son flegme ordinaire et en ramenant sur son visage capuchon sur capuchon : car il était quatre heures, et le soleil, alors dans toute sa force, dardait sur la campagne ses rayons embrasés.

— C'est Osman -ben-Assah, répondit M. Paterson, Tami de Kurchid-Pacha.

— Ah I celui qui, dit-on, a présidé aux massacres de Deïr-el-Kamar.

— Du moins à ce que Ton prétend ; moi, je crois que Ton calonmie.

— Qui?... Osman-ben-AssaJi?

— Lui et ses amis les Druses.

— Vous ne croyez pas aux massacres?

— Peu, fort peu; je suis même porté, je l'avoue, à n'y pas croire du tout. D'ailleurs, le Times n'en parle pas.

— Aoh ! fit sir William, je le crois. Le Times, arrivé

par le dernier courrier, est du 20 juin, à Londres, et les massacres n'ont commencé à Deïr-el-Kamar que le 3 juillet.

— Qu'importe ! sir William ; le Times est toujours si bien informé qu'il donne les nouvelles d'avance . Si des massacres avaient dû avoir lieu en Syrie , le Times les eût prévus et il en eût parlé. Or, il n'en dit rien, donc il ne doit rien y avoir.

— Mais ce qu'on disait à Beyrouth....

— Qui ? le consul de France ? un ennemi de ces pauvres Druses. La France a intérêt à faire croire aux massacres, sir William. Elle voudrait, comme autrefois, venir se mêler des affaires de ce pays, ce que tout bon Anglais ne doit pas souffrir. Moi je crois, ainsi que le Moming Chronicle le laisse supposer, que s'il y a des massacres, ce sont les Maronites qui les commettent sur les Druses.

— Aoh ! fit encore sir William en se tournant tout d'une pièce vers son compagnon et en ouvrant de grands yeux. Cependant , en traversant les montagnes nous avons vu des villages en cendres....

— Des incendies peuvent éclater dans tous les pays.

— Des villes en ruines....

— Accident ! On les rebâtira.

— Des cadavres de gens assassinés.

— Que voulez- vous? chaque pays a ses habitudes. A Londres on meurt du spleeriy en France on meurt d'une fluxion de poitrine, ici on meurt d'un coup de fusil ou d'un coup de yatagan. Question de inœurs, sir William !

— Mais enfin les Maronites.'...

— Les Maronites, interrompit M. Paterson, ne m'intéressent aucunement, par la raison bien simple que mes intérêts personnels sont diamétralement opposés

aux leurs. Comprenez, sir William, et raisonnons, je vous prie. Le siège principal.de ma maison de commerce est à Beyrouth, et j'ai des* comptoirs dans toutes les principales villes du Levant. J écoule dans ce pays tous les produits qui m'arrivent directement de Manchester et de Birmingham par Londres et Liverpool. Je renvoie h Londres et à Liverpool les pierres précieuses et les perles qui m'arrivent à leur tour de la Perse et de TArabie. J*ai mes correspondants aux Indes, et mes relations conmierciales s'étendant à la fois en Orient et en Occident, la Syrie est pour moi un centre des plus convenables.

— Sans doute, fit sir William.

— Supposez un instant, poursuivit M. Paterson, que tous ces Maronites qui, selon moi, ne sont bons à rien, soient bons à quelque chose; supposez qu'ils chassent définitivement d*ici ces malheureux Druses et ces pauvres Turcs, qu'ils possèdent entièrement le pays. Mais la première chose qu'ils feront ce se Fa de cultiver les terres, d'établir des fabriques, des centres d'industrie; et quand ils fabriqueront chez eux tout ce qui sera nécessaire à eux et à leurs voisins, qu'est-ce que je ferai moi, bon Anglais, de mes marchandises? Puis, que ces Maronites aient des ports, un gouvernement, une force, ils auront des flottes, ils me tueront mon commerce du Levant. Ils pourraient faire la guerre un jour à l'Angleterre, et mes correspondances avec les Indes, comment s'opéreraient-elles? Et puis, ces Maronites n'ont que le moi France toujours à la bouche. Ils aiment les Français et la France I Eh bien ! il ne manquerait plus que la France vînt se mêler de toutes ces affaires de Syrie. Oîi en seraient les miennes, à moi? Elle arriverait ici avec ses idées de gloire et d'émancipation, de

liberté commerciale et de protectorat général? La France a une singulière manière- d'établir son influence : elle fait sa propagande avec un drapeau à la main et de grands sentiments pleins la bouche. L'Angleterre, elle, procède avec une Bible dans une main et une pièce de calicot dans l'autre. Et elle a raison. La France ne rapporte que la gloire, et nous nous rapportons l'argent. Or l'argent est le nerf du commerce, et le commerce est tout 1

— Donc , dit sir William , il faut que les Druses fassent de temps en temps une petite guerre aux Maronites pour le bien de vos affaires ?

— Sans doute. Aussi, comprenez! Il faut n'accueillir les bruits qui circulent qu'avec la plus grande défiance, ne pas toujours donner tort aux Druses, les soutenir même au besoin, et faire apprécier par tous ces gens l'avantage incontestable qu'ils ont à acheter mes marchandises, à céder à mou influence, et à laisser tranquillement prospérer mes afiaires.

— Vous avez raison, monsieur Paterson.

— Gela est évident, sir ,William. »

M. Paterson et sir .William gravissaient alors, au pas de leurs montures, la montagne de schiste située au centre de la plaine, dernier point de la chaîne du Liban. Us venaient d'atteindre son sommet, et ils s'engageaient dans un bois de noyers colossaux. Tout à coup, par une ouverture pratiquée en face d'eux, au centre du bois, s'ofirit à leurs yeux le spectacle à la fois le plus grandiose, le plus original et le plus fantastique que l'œil du voyageur puisse contempler dans ce merveilleux pays.

Au-dessous d'eux apparaissaient des faubourgs tout verdoyants de jardins. Ces faubourgs s'éparpillaient en

groupes d'arbres et de maisons tout à travers une large plaine et tout autour d'une enceinte de murailles la plus ' singulière du monde. Ces murailles^ en effet, au lieu d avoir la teinte terreuse, sale, triste des fortifications occidentales, brillaient au contraire de la façon la plus merveilleuse. Composés de pierres jaunes et noires alternées de mille façons, les unes rondes, les autres carrées, d'autres triangulaires, mais toutes disposées avec art, ces remparts crénelés avaient Tair d'une ceinture de velours noir parsemée de topazes.

Cette enceinte n'était pas la seule qui se présentait aux regards. D'autres apparaissaient à l'intérieur de la ville immense qui se déroulait au sud, et en séparaient les divers quartiers. Ces secondes enceintes, les unes flanquées de tours carrées,, les autres ornées de sculptures bizarres en forme de turbans, présentaient un tableau singulier et féerique.

Puis des maisons et des arbres s'alternant sur tous les points. Ici une ligne de hauts cyprès formait une promenade ; là une suite prolongée d'arcades mauresques faisait deviner un bazar; plus loin, un groupe de palmiers balançaient leurs têtes gracieuses au-dessus du bassin en demi-cercle d'une fontaine monumentale ; plus près, des quinconces d'arbres fruitiers dans Tintérieur d'un palais musulman ; enfin, parsemés de tous côtés, semés comme des broderies en relief sur un fond de mousseline brillante, des milliers de coupoles avec leurs croissants de cuivre à leurs sommets et des minarets aigus sur leurs flancs.

C'était un labyrinthe de terrasses fleuries, de grand» arbres et de beaux jardins, coupé en sept parties distinctes par sept branches sinueuses d'un fleuve aux reflets argentés et éclairé par les refléta d'un soleil ardent

qui prêtait encore au tableau toute la magie de ses couleurs : c'était Damas enfin, la cité florissante, la reine de rOrient, AUCharriy comme l'appellent les Arabes en lui donnant le nom de la Syrie elle-même.

Ce spectacle était tellement beau, tellement grandiose, que les deux Anglais, en dépit de leur nature égoïste et flegmatique, demeurèrent un moment sous le charme, et, arrêtant leurs chevaux, restèrent en contemplation sur la lisière du bois de noyers.

Le harem.

En Europe, on a Thabitude de confondre souvent sérail (en turc ,séraï) et harem, et celle erreur est si commune que plusieurs dictionnaires modernes font de ces deux mots des synonymes pour lesquels ils ne donnent qu'une seule et même description. Ces deux mots cependant expriment deux choses bien distinctes.

Sènail (serai) veut dire palais.

Harem signifie, à proprement parler, défendu.

Les Turcs el les Arabes nomment serai toutes les habitations princières, qu'elles soient occupées par des hommes ou par des femmes. Un serai peut être une caserne pourvu que le bâtiment soit monumental.

Harem, au contraire, est le nom désignant Tapparlement exclusivement réservé aux femmes, le lieu défendu^ et, par abréviation, le défendu, le harem.

Le même mot s'applique également au contenant et au contenu, à l'appartement des femmes et aux femmes

elles-mêmes. On dit : La femme est enfermée dans son harem; et : Le pacha était suivi de son harem. N'estce pas rexpression même de la susceptibilité musulmane qui se révèle si bien en employant dans le langage le mot défendu pour nommer l'appartement où le maître seul a le droit d'entrer, et la femme que jamais un regard étranger ne doit souiller.

Le harem est d'ordinaire un palais dans un autre palais. De la façon dont est construit un harem, on ne rencontre presque jamais un portique qui permette à l'œil des passants de lancer un regard indiscret sur le corps de logis principal. Point de façades découpées par de larges fenêtres, mais au contraire une entrée anguleuse fermée par une double barrière, où jour et nuit demeure un gardien vigilant ; et si par hasard l'édifice reçoit la lumière de la rue, les fenêtres sont élevées et garnies d'un treillage de bois très-serré derrière lequel il est impossible de rien apercevoir.

Ceux-là même, parmi les Turcs, qui sont les plus chauds partisans de la réforme et qui ont fait bâtir des palais se rapprochant de nos constructions européennes, conservent avec soin ces rideaux de bois. Le plus souvent encore leurs femmes habitent une autre msâson disposée comme celles d'autrefois.

C'est ordinairement au fond d'une vaste cour que se trouve l'escalier qui conduit au harem. La porte de cet escalier est recouverte d'un tapis, et l'eunuque qui rôde sans cesse alentour indique en outre au vrai croyant qu*il faut détourner ses regards de cet endroit mysté lieux.

Dans les vestibules qui précèdent les chambres où se tiennent les femmes, des eunuques et des servantes noires forment une seconde garde toujours prête à donner

3îi0 ' 8

l'alarme ei quelque téméraire osait se présenter dans ees lieux défendus.

Le peuple n'a pas^ comme les grands seigneurs, des appartements séparés ni des eunuques , ni des esclaves pour garder ses femmes ; mais toujours une chambre ou un réduit obscur lui sert de harem ^ Dans sa hutte de terre le paysan soustrait, au moyen d'une natte, sa compagne à la vue des étrangers.

D'ailleurs, le respect que Ton doit aux femmes des autres est si entré dans les mœurs musulmanes, que tous les hommes détournent les yeux plutôt que de chercher à voir le visage de celles qui ne sont pas leur épouse.

Quand un Arabe va dans une maison où il y a des femmes, dès la porte de la rue il appelle à haute voix, et n'avance que lentement en faisant beaucoup de bruit; Si personne ne lui répond, il reste sur le seuil et prononce cette formule du Korari : Bismillah, iriahmani^ iriahimiy jusqu'à ce qu'on l'avertisse qu'il peut entrer.

Deux seules classes d'hommes peuvent, en dehors du maître, voir s'ouvrir les portes du harem : ce sont les médecins et les porteurs d'eau, qui, chez les riches comme chez les pauvres, sont obligés de franchir le seuil du lieu défendu pour accomplir leur ministère.

Quand l'un ou l'autre arrive, l'eunuque ou le man les précède en avertissant les femmes de se cacher. Si quelques-unes d'entre elles sont surprises avant de s'être voilées, elles tournent alors la face contre le mur et restent sans bouger jusqu'à ce qu'elles ne puissent plus être vues.

Le médecin n'approche une malade que lorsqu'elle est soigneusement enveloppée. Il ne peut voir que sa langue et toucher le bras pour constater l'état du pouls.

DE PANTHERES. 115

L'eunuque ou le mari assiste à la consultation et fait lui-même les questions qui doivent éclairer le docteur, à qui il est défendu de s'adresser directement à la femme. Ce n'est que dans les cas désespérés qu'on lui laisse voir le visage.

On professe un si grand respect pour le harem, qu'un criminel poursuivi y trouve lieu d'asile, et que, réfugié dans l'appartement des femmes en criant : Fiardac el harem, il devient inviolable.

Ge que nous ne comprenons pas en occident, ce qui choque nos idées, nos mœurs, nos usages, c'est la condition des femmes en Orient, c'est surtout la polygamie.

Le Koran conseille de n'avoir qu*une femme, mais il permet cependant d'en prendre autant qu'on en pourra nourrir, tout en limitant hrjuatre le nombre des épouses légitimes.

La loi, au reste, a fait à celles-ci des avantages tels, que, à moins de posséder une énorme fortune, un musulman use rarement de la faculté accordée d'avoir en même temps quatre épouses légitimes (nikiahlus).

Le divorce existe, mais il est contre-balancé par des stipulations de reprises, par des établissements de dot qui le rendent extrêmement onéreux pour l'époux. Ainsi, l'homme qui répudie sa femme doit lui remettre une somme égale k celle qu'il a donnée jadis pour la prendre.

Trois mois après, la femme peut se remarier à sa guise. « Lorsque la femme que vous aurez répudiée, dit Mahomet, aura laissé passer trois mois, vous ne l'empêcherez pas de se donner k un autre époux. » {Koran, chap. ii, vers. 232).

Quant aux esclaves qui forment la population pi in-

cipale du harem, le Koran les recommande à Thumanité de leurs maîtres, et Ton sait ce que vaut une recommandation du Koran,

Entre le mariage légitime et l'achat d'une esclave, il y a une troisième manière de procéder, en Orient, pour qui est ennemi du célibat et pour qui n est point riche; car, d'après les usages reçus, il n'y aurait que les seigneurs qui pussent avoir des femmes. Cette troisième manière, que V Islam permet, que la loi autorise et sanctionne, forme une union non moins légale, non moins sacrée; mais dont l'esprit est si éloigné de nos mœurs, que je ne trouve pas de mot pour la qualifier. C'est une association à temps, c'est une sorte de bail fait par les deux partis, ce que les Turcs nomment enfin le kabiriy par lequel Thomme et la femme se prennent réciproquement à loyer, Les^ clauses et conditions une fois déterminées, les époques fixées, les prix débattus, le mariage est consacré. Pour le temps de sa durée, il rentre sous la loi commune ; puis, le terme de rengagement arrivé, les comptes sont réglés, et chacun des deux époux rentre dans sa liberté première; quitte, s'ils sont contents l'un de l'autre, à contracter un nouvel engagement périodique.

La femme musulmane, épouse légitime ou esclave, ne sort jamais de la vie intime et paisible qu'on lui a faite : elle appartient exclusivement à la famille. Pour elle point d'affaires, point de travaux manuels; elle laisse aux juifs et aux Arméniens le commerce de ses bijoux et de ses parures, aux rajas le souci de cultiver la terre qui les nourrit. Sa magnifique indolence Tannule pour le reste du monde.

La femme musulmane n'a rien à faire, rien à craindre, rien à apprendre, rien k penser. Son ignorance

est absolue, sa paresse profonde et sans limites. ATabri de toute appréhension, sans la moindre occupation, elle vit matériellement, mais heureusement au fond de son harem, et pourvu qu^elle appartienne k une condition sociale au-dessus de la moyenne, elle demeure séquestrée comme une fleur dans sa serre. Il y a des femmes qui n'ont jamais été plus loin que de leur maison au bain ou au bazar. Toutes ignorent qu'il existe un autre monde que celui qui dépasse les bornes de la promenade.

Leur destinée en est-elle plus malheureuse? On ne sait, car lorsque, de génération en génération, les femmes ont vécu dans un bien-être physique évident, quoique dans Tesclavage apparent de Tâme, peuventelles envier une position différente et meilleure?

Si les Turcs rabaissent la femme en en faisant moins une compagne qu'un objet de luxe, ils ont sur nous l'avantage de ne point la faire travailler. Mais (ici je vais être de l'avis de mes lectrices et je vais maudire avec elles le Koran) la loi musulmane autorise le mari à battre sa femme !

« Leur désobéissance, a écrit Mahomet, pourra être punie par le mari, qui s'éloignera d'elle ou qui usera de sa force. La femme soumise évitera les mauvais traitements. » (Ghap. iv, vers. 38.)

Chose remarquable, les femmes légitimes vivent d'ordinaire fort bien ensemble et bien aussi avec les esclaves. Rien n'est plus humiliant pour une femme que d'être seule. Les esclaves sont soumises aux sulthanes (fenames légitimes). Elles forment leur cour, elles sont les dames d'atours, et se montrent très -empressées à satisfaire les moindres caprices des sulthanes. Elles paraissent heureuses si leurs maîtresses daignent se

mêler à leurs jeux; elles dansent et chantent pour les distraire, et si elles veulent dorniir, elles se disputent l'honneur de tenir l'éventail pour les plonger au milieu d'un air frais qui porte au sommeil.

Si la sulthane parcourt la ville, les esclaves lui servent de cortège. Plus elles sont nombreuses, plus la setti (ce mot veut dire madame; il ne s'applique qu'à la sulthane favorite) est puissante et respectée. Ces esclaves, qui sembleraient devoir haïr leur maîtresse, lui sont cependant dévouées et adoptent sa vie avec amour. Elle-même ne hait pas non plus ses rivales auprès du maître. En Orient, la jalousie ne tourmente que les rivaux politiques.

Une setti a grand soin que les esclaves soient vêtues richement : elle leur fait des présents et étend sur elles sa protection. Si une esclave devient mère, nulle distinction n'existe entre son enfant et celui de la légitime épouse. Tous sont les enfants du maître au même degré. A neuf ans, les garçons sortent du harem pour n'y plus rentrer.

D'ordinaire le maître se retire dans le harem pour la sieste de midi à trois heures, et le soir après les dernières ablutions.

Chaque fois qu'il se présente au milieu de ses femmes, la setti lui lave les pieds, lui offre le café et la pipe^ des confitures et des gâteaux. C'est un devoir qu'elle est heureuse de remplir et que les autres esclaves n'oseraient lui disputer. Elle est la servante d'honneur , et elle ne permet qu'à ses propres filles de la remplacer. Mais, durant le repas, elle se place à la table de son époux; le service est fait alors par les esclaves.

Les femmes d'Orient seraient condamnées à une réclusion continuelle sans les fréquentes visites qu'elles

se rendent entre amies (ce qu'on nomme une visite est une journée entière passée chez une autre femme). Elles sortent enveloppées dans un voile épais (bourgo) qui leur masque la figure et ne laisse paraître que les yeux. Elles sont de plus couvertes par un habanas ou mélaye, longue pièce de soie de couleur foncée ou de coton bleu, dont le milieu est attaché sur le sommet de la tête, et dont les deux bouts sont ramenés sur chaque bras, de telle sorte qu'elles sont enveloppées dans une espèce de domino qui dissimule entièrement la taille et les formes du corps.

Les femmes appartenant à de puissants seigneurs sont toujours surveillées par des eunuques qui ne les quittent jamais. Leurs voiles ne doivent tomber que chez elles ou chez leurs amies, quand aucun homme ne peut les voir. A la faveur de ce costume, de cet uniforme commun à toutes les femmes, elles peuvent darder leurs regards sur les beaux cavaliers, tandis que les hommes détournent les yeux, de peur d'avoir l'air de regarder une femme qui a un autre maître.

Elles passent souvent hait ou dix jours chez une amie ; libres de toute contrainte, elles se dépouillent de leur bov/rgo pour danser, chanter et faire mille folies. Gomme il pourrait arriver que le maître, entrant sans prévenir, aperçût le visage d'une autre femme qui ne lui appartînt pas, pour qu'il ne puisse déshonorer en la voyant celle qui ne doit être vue que par son époux, la visiteuse a le soin de laisser à la porte du harem ses babouches, pour avertir qu'il y a là une étrangère. Le mari attend alors qu'elle soit partie, ou bien il fait apr* peler ses femmes dans un autre lieu.

Les hommes ne peuvent, sous aucun prétexte, pénétrer dans un harem étranger. A leur tour les femmes

ne peuvent pas non plus se présenter dans la mandata où le mari reçoit ceux qui ont à lui parler. Mais dans le cas où elles désireraient entretenir leur époux, elles ont un moyen de le prier de se rendre auprès d'elles.

L'ennuque prend les babouches que son maître a laissées sur le tapis avant de s'accroupir sur son divan et les lui présente. Cela veut dire : ma maîtresse désire vous parler.

Si la femme est le cœur du harem, l'ennuque en est rame. L'eunuque est le plus cher de tous les esclaves, car plus d'un tiers de ces malheureux meurent en accomplissant la formalité nécessaire pour entrer en fonction. Les grands seigneurs ont seuls des taoua^his (eunuques) et les entretiennent magnifiquement.

Un eunuque a toujours de beaux habits, un cheval fringant et une selle brodée d or. Il ne quitte jamais celles qu'il doit surveiller. Il mange et dort dans le harem» Quand elles sortent, il précède les femmes en faisant ranger les passants, car tout le monde est obligé de laisser libre le chemin de l'ombre au harem d'un grand seigneur. Depuis que les troupee turques ont adopté la tactique des troupes chrétiennes, les postes rendent les honneurs militaires aux femmes des pachas; mais pour concilier rordonnance européenne avec les mœurs musulmanes, les soldats présentent les armes aux femmes en leur tournant le dos.

Le sérail de Malhoun-Khatoun, le chef druse, était l'un des plus beaux de Damas. Son hurem l'un des plus fameux. Rien n'était, en effet, plus féeriquement attrayant que l'intérieur de ce cœur du palais.

Chaque salle avait son bassin et son jet d'eau, son sofa circulaire et son estrade de fleurs. Quelques-unes de ces salles étaient pavées en marbre blanc, quelques

autres en mosaïques : le plus grand nombre étaient couvertes d'un de ces riches tapis dont les couleurs sont si vives, la laine si épaisse, que Toeil croit voir et le pied croit sentir une pelouse à l'herbe haute et aux fleurs harmonieusement distribuées.

Plus loin était le kiosk où le cheik venait faire son kief^ c'est-à-dire, s'abandonner à cette rêverie vague, à ce repos étudié, à cette demi-somnolence qui permet à l'âme d'errer à son aise à travers l'œuvre du Créateur, parmi le monde des idées et l'univers des songes.

Une salle entre autres était une véritable merveille *. Dans cette salle ronde, aérée par vingt fenêtres à ogives, aux grillages dorés, et qui montent et baissent à volonté, des socles en albâtre portent des vases de fleurs et des cassolettes de parfums. Plusieurs colonnettes, peintes alternativement en bleu et en rouge, soutiennent un plafond ovale où sont représentés des arbres d'or sur un fond d'argent. Entre chacune des colonnettes sont écrits, dans ces bizarres caractères qui sont un luxe de l'Orient, des sentences arabes, des poésies persanes et des versets du Koran. Puis, d'un côté brille un faisceau d'armes où les fines lames de Damas et d'Ispahan s'échelonnent sur les pistolets damasquinés de Stamboul, sur les larges espingoles barbaresques et les longues carabines albanaises. De l'autre côté, en pendant, s'étale un râtelier de pipes, dont l'ambre jaune, la soie pourpre, les cheminées dorées, les tuyaux de merisier poli font la richesse.

Enfin un tapis de Brousse y un sofa de velours et un

1. Que le lecteur ne croie pas que j'invente. Je donne ici la description des lieux tels que je les ai vus.

bassin d'eau limpide complètent Tameublement de ce délicieux retira.

Le jour même où M. Paterson et sir William se dirigeaient vers Damas, deux femmes étaient seules dans cette pièce. L'une vêtue richement à l'orientale, Tautre portant le costume jadis éclatant mais maintenant usé, sali, déchiré de la juive de Syrie. Victorine et Noémie, les prisonnières du cheik, étaient assises Tune près de l'autre.

Victorine avait les yeux rougis, le front chargé de nuages, des larmes au bord de ses longs cils. Noémie, sombre et rêveuse, avait les lèvres contractées et les pruneUes flamboyantes.

« Ainsi, disait Noémie, tu Taimes et il t'aimait?

— Oui, répondit Victorine, il m'aimait, je le sais; j'avais deviné ce qu'il n'avait osé me dire! Oh I mon avenir si beau et si riche de promesses ! qu'est-il devenu ? Mon père, ma mère tués sous m^s yeux en voulant me défendre! Et lui!... lui.... tué aussi sans doute !

— Tu l'aimais ? dit encore Noémie.

— Oui, oui, je l'aimais! s'écria Victorine, et je l'aime encore !

— Tais-toi! tais-toi! » dit impérativement la juive.

Le blessé.

« Pourquoi me tairais-je ? dit Viclorine avec un étonnement douloureux. Je dis ce qui se passe en mon cœur; cet amour^ mes parents Pavaient approuvé....

— Mais Henri est mort! dit Noémie.

— Hélas!... *

— Tu vois bien qu'il ne faut pas parler de cet amour. >

Et Noémie détourna la tête et baissa les yeux comme pour cacher à sa compagne Téclat de son regard.

En ce moment une porte s'ouvrit, et une femme, une de ces ravissantes beautés orientales au type si pur, vêtue avec ce luxe inouï dont TÂsie a seule le secret, se glissa lentement dans la salle.

Cette femme était la sulthane favorite de Malhoun- Khatoun, riine de ses légitimes épouses, la setti du /kirem. Elle se nommait Âïchouhnâ, et jusqu'alors son

ascendant sur le cheik avait été tel que chacun avait pour elle la soumission la plus empressée.

Depuis quelques jours que Victorine et Noémie avaient été enfermées dans le harem de Malhoun- Khatoun, Aïchouhnâ n'avait point daigné leur adresser une seule fois la parole. La sulthane avait paru affecter même le plus grand dédain pour la juive et la chrétienne, bien que la spleudide beauté de la première et la grâce charmante de la seconde lui eussent fait lancer un regard inquiet sur les deux jeunes filles.

Noémie et Victorine n'avaient pas remarqué l'expression de ce regard, et à peine avaient-elles entrevu la sctti.

Aïchouhnâ lança autour d'elle un coup d'oeil rapide, puis elle s'avança vivement vers les deux prisonnières. Celles-ci, surprises, se retournèrent avec une sorte de crainte.

« Venez ! » dit simplement Aïchouhnâ.

Les deux jeunes filles se regardèrent en hésitant.

« Venez ! » répéta la sulthane.

Puis, comme les deux prisonnières demeuraient immobiles, Aïchouhnâ les saisit chacune par la main et fit un effort pour les entraîner rapidement.

« Que nous veut-on? dit Noémie en essayant de se dégager.

— Où me conduisez-vous? s'écria Victorine avec terreur.

— Venez I » dit seulement la setti.

Mais les deux jeunes filles résistèrent avec énergie.

« Venez donc ! fit Aïchouhnâ avec emportement. Le maître sera ici dans deux heures, et alors vous ne pourrez plus rien, et cependant il veut vous voir.

— Qui ? demanda Noémie.

— Le giaour !

— Un chrétien? dit Victorine.

-Oui!

—Qui donc? quel chrétien?

— Le blessé.

— M. de Gast ? s'écria Noémie.

— Oui, silence ! »

Et Aïchouhnâ posa un doigt sur sa bouche en lan^ çant autour d'elle un coup d'œil investigateur.

H Conduisez-nous ! » dit vivement Victorine.

La suUhane quitta la salie. Cette fois I«s deux jeunes filles la suivirent avec empressement. Toutes trois parcoururent ces longues enfilades de pièces toutes bordées par un jardin délicieux. Le jardin était rempli de femmes, mais les stores des fenêtres étaient baissés et Aïchouhnâ et ses compagnes pouvaient passer dans les appartements sans être vues du dehors.

Dans la dernière pièce se tenait, debout, un eunuque noir richement costumé. En apercevant Aïchouhnâ il s'inclina profondément.

« Ali I » dit Aïchouhnâ d'un ton impératif.

L'ennuque s'approcha respectueusement. La sulthane lui parla bas et rapidement, puis, se retournant vers les deux jeunes filles qui attendaient dans ime anxiété profonde :

« Pas nn mot ! dit- elle, rien qui puisse trahir votre présence en dehors du harem : il y va de la vie pour vous et pour lui. »

Et, sans attendre une réponse, elle fit signe à leunuque de marcher le premier.

Cette dernière salle des bâtiments principaux du harem était un kiosque ravissant en forme de pentagone, attaché par un seul côté à Tédificeet entouré des quatre

autres côtés par des massifs de lauriers et de grenadiers. Cinq portes garnies de vitraux de couleurs qui, en tamisant la lumière, empêchaient les regards indiscrets de plonger h Tintérieur, ouvraient, quatre sur le jardin, une dans la pièce précédente.

L'eunuque attira à lui lune de ces quatre portes, tandis que la sulthane retenait du geste Victorine et Noémie. Le noir s'avança avec précaution, sembla interroger la partie touffue du jardin dans laquelle il se trouvait, puis, satisfait sans doute de son examen, il fit signe aux trois femmes de le suivre et il s'avança vers une allée étroite et sinueuse toute bordée de ces buissons de jasmins aux fleurs gigantesques et odoriférantes dont Smyrne fait un si grand commerce.

L'extrémité de cette allée aboutissait à une petite grotte dans laquelle Ali s'engagea sans hésiter. Aïchouhnà prit les mains de ses compagnes et les attira k elle. La grotte était sombre et sablée d'un sable fin et doux aux pieds, qui amortissait complètement le bruit de la marche.

Victorine et Noémie avançaient obéissant à la pression qui les entraînait. Sans doute la grotte était profonde, car bientôt les ténèbres furent complètes. A la déclivité rapide du sol, les deux jeunes filles purent comprendre qu'elles descendaient dans une sorte de souterrain.

Aïchouhnâ ni l'eunuque ne prononcèrent pas une parole. Victorine et Noémie marchaient toujours. Enfin la lumière se fit, une lumière douce, rosée, lointaine. L'eunuque poussa une porte dont il venait de faire jouer la serrure à l'aide d une énorme clef qu'il tenait à la main, et les trois femmes pénétrèrent dans Un })a-

villon tout tendu de soie rose et au centre duquel coulait une fontaine.

« Demeure ici , dit à voix très-basse Aïchouhnâ à Ali, et si le maître rentre au sérail, fais le signal. »

Ali s'incliua, comme s'inclinent les esclaves orientaux, le front jusqu'à terre, puis la sulthane ouvrit une seconde porte donnant sur un escalier dont elle franchit rapidement les degrés. Arrivée au premier étage, elle poussa une autre porte et fit signe k Victorine et à Noémie de passer devant elle.

La pièce dans laquelle pénétrèrent alors les jeunes filles était de forme carrée. Les murailles, peintes en blanc, étaient constellées de ces arabesques de couleurs variées et heurtées qui font la joie des décorateurs musulmans. I/ameublement était simple. Un sofa était dans un angle, un lit bas, comme les lits arabes, lui faisait face.

Sur ce lit un homme était étendu, le visage pâli, les traits fatigués, et des bandelettes teintes de sang entourant une partie de son corps.

En voyant entrer les deux jeunes filles, le blessé se souleva avec un effort et poussa un cri de joie.

« Olivier ! dit Victorine en s'élançant.

— M. de Cast ! ajouta Noémie avec un éclair dans les yeux.

— Chrétien ! dit Aïchouhnâ d une voix grave, voici celles que tu as demandées. J'ai tenu la promesse que je t'ai faite. Songe seulement que cette entrevue est probablement la seule que vous pourrez avoir ensemble. »

Puis se reculant d'un pas :

« Je vais veiller, ajouta-t-elle. L'heure venue, je vous avertirai.

— Aïchouhnâ ! murmura M. de Cast qui baisait les

mains réunies de Victorine et de Noémie, tu es un ange consolateur. »

La setti détourna les yeux, et ses joues s'empourprèrent. Elle salua gracieusement et quitta la chambre en refermant doucement la porte.

«r Vivantes ! vivantes ! disait M. de Gast en baisant toujours les mains réunies des deux jeunes filles. Oh! le ciel âoit béni ! Je n'espérais plus vous revoir. Vivantes! La Providence vous a protégées toutes deux ! Abou 1- Abbas ne m'avait pas trompé !

— Abou'l-Abbas, s'écria Victorine ; Pavez-vous donc vu?

— Oui.

— Où donc? Quand cela?

— L'autre nuit dans les montagnes, alors que les Druses nous emmenaient.

— Vous aussi étiez donc parmi les prisonniers îf

— Mais sans doute, dit Olivier avec étonnement. Les monstres, après m'avoir enlevé de la demeure de votre père, m'avaient lié sur un âne et m'avaient eumaené avec eux ; ne saviez-vous pas cela ?

— Non, dit Victorine.

— Mais Noémie a dû vous le dire !

— Noémie ?

— Certes elle savait que j'étais parmi les prisonniers; elle savait qu'Abou'l-Abbas me cherchait. Il lui a parlé. C'est elle qui lui a dit que je faisais partie de la colonne des Maronites.

— Noémie, répéta Victorine, tu savais cela? » Et elle se tourna vers la juive.

«Quoi! fit Olivier, elle ne vous avait pas prévenue?» Noémie demeurait impassible, les yeux baissés, le front chargé de nuages, la bouche crispée.

« Tu savais cela et tu ne m'en as rien dit, s'écria Victorine.

— J'avais oublié, répondit Noémie avec un effort.

— Oublié !

— Oui ; la terreur, l'inquiétude, la douleur ont probablement troublé mon cerveau; j'avais oublié!

— Oh 1 dit Victorine, que tu as dû souffrir alors,

— Oui, répondit la juive d'une voix sourde : j'ai bien souffert et je souffre bien encore ! >

Olivier regardait les deux jeunes filles avec étonnement.

« Abou'l-Abbas vous a donc dit que j'étais vivante 7 reprit Victorine.

— Oui, dit Olivier; il s'est aventuré, déguisé enDruse, jusqu'à la tête de la colonne, et il vous a vue emmenée à la suite de Malhoun-Khatoun.

— Mais s'il vous a parlé, s^il était là près de vous, Âbou'i-Âbbas eût pu vous sauver I —«•H me l'a offert.

— Pourquoi ne Ta-t-il pas fait ?

— J'ai refusé*

— Vous avez refusé de fuir î

' — Oui ; je ne pouvais me résoudre à vous abandonner toutes deux, sans secours, sans appui, à la fureur de ces misérables. Tout blessé que j'étais, que je suis encore , il me semble que je puis vous être utile, et j'eusse cru commettre une Iftcheté en vous abandonnant. »

Victorine saisit les mains de M. de Cast et les pressa tendrement.

« Oh 1 dit-elle, vous êtes bon, vous avez un grand cœur, et Henri vous aimait de toute la force de son amitié.

— J espère bien qu'il m'aime encore.

— Henri ! s'écria Victorine en pâlissant; mon Dieu! que dites*Yous donc?

— Qu'Henri m'aime et m'aimera toujours. »

Yictorine comprimait sa poitrine avec ses deux mains

réunies, comme si elle eût voulu contenir les battements de son cœur.

c Henri ! s'écria-t-elle avec des sanglots dans la voix ; il réunit ses prières à celles de mon père et de ma mère, et tous trois» du haut du ciel, implorent pour nous la miséricorde du Tout-Puissant.

-*- Henri est donc mort? dit Olivier en frissonnant.

— Hélas ! murmura Viclorine.

«^Mort! Depuis quand? Gomment le savez*vous?

Âbou'l-Âbbas l'a donc laissé tuer après l'avoir sauvé?

— Sauvé ! Abou'l-Abbas l'avait sauvé î s'écria Yictorine en chancelant.

— Sans doute !

— Mais je l'ai vu tomber durant cette nuit fatale, dans notre maison de DeIr->el-Kamar..«.

— Mais Âboul-Abbas l'a recueilli, emmené dans la montagne ; sauvé, vous dis-je l

— Sauvé l lui, Henri !

— Abou'l-Abbas me l'a dit lui-même, »

Yictorine s'élança vers Jfoémie et lui saisit les mains.

« Tu savais cela aussi ? dit*elle«

— Elle le savait, fit Olivier. Abou'l-Abbas a dû le lui Apprendre comme il me l'a appris à moi !

— Réponds, par pitié réponds! dit Yictorine > Noémie ; tu savais cela îf

— Oui, murmura la juive.

— Et tu ne m'as rien dit! et tu m'as laissé croire

qu'il était mort ! Tu as ru mes larmes, mon désespoir, mes douleurs, et tu ne m'as rien dit !

— J'avais oublié! Pardonne-moi! J*étais folle ! » Vietorine laissa retomber les mains glacées de la

juive. Olivier regarda Noémie avec un sentiment d'étonnement profond.

« Mais alors, il est vivant, il est sauvé ! dît Viçtorîne en revenant vers Olivier.

— Sans doute , si vous n'avez pas eu d^autres nou-» velles.

— Aucune ! »

Vietorine se laissa tomber à genoux en levtot les bras vers le ciel.

« Mon Dieu! dit- elle, protégez-le î Qu'il édiappe aux Druses ! qu'il revoie la France ! qu'il soit heureux! » .

Noémie, le front penché, l'œil abattu, les mains croi- ' sées sur la poitrine, semblait, elle aussi, prier le Dieu d* Abraham.

Olivier se pencha vers Vietorine.

« Il faut que je vous revoie seule f » dit-il virement et à voix extrêmement basse.

Vietorine ouvrit ses beaux yeux comme quelqu^un qui ne comprend pas.

« Venez 1 > dit une voix brève.

Aïehouhnâ ouvrait la porte de la chambre. Olivier tenait la main de Vietorine ; il y appuya ses lèvres.

« N'ayez aucune confiance en Noémie ! » dît-3 d'une voix rapide.

Vietorine voulut parler, mais la setti lui saisissait le bras et l'entraînait rapidement. Noémie les précédait. Toutes trois descendirent l'escalier et retrouvèrent l'eunnque dans le pavillon de soie rose. Le noir ouvrit la porte du souterrain, et les femmes le suivirent dans les

ténèbres épaisses. Quelques instants après, Yictorine et Noémie étaient seules dans le kiosque, dans leqael nous les avons précédemment trouvées. Aïchouhnâ les avait quittées sans leur donner la plus légère explication de sa singulière conduite. .

Les deux jeunes filles étaient plongées toutes deux dans une méditation profonde. Noémie était triste et sombre, Yictorine paraissait inquiète et agitée.

Tout à coup la jeune Française essuya les larmes qui mouillaient ses longs cils, et, courant vers Noémie, elle la saisit dans ses bras.

«c Dis-moi que tu m^aimes 1 > fit-elle.

Noémie darda sur Yictorine ses regards flamboyants*

« Tu aimes Henri ? fît-elle d'une voix sifflante.

— Oui, balbutia Yictorine.

— Yous deviez vous marier? •

— Oui....

— Et.... il t'aime, lui !..,

— Je le crois.... j'en suis sûre 1 » dit Yictorine avec un sentiment de fierté.

Noémie lui prit les mains, et, les étreignant avec violence ;

« Il te l'a dit ? fit-elle les dents serrées et les prunelles incandescentes.

— Oui, répondit Yictorine sans hésiter.

— Alors.... je te hais'. »

Et, repoussant brusquement la chrétienne qui alla rouler sur un divan, la juive quitta le kiosque et s'élança dans les jardins.

La sieste.

Au moment où Noémie, obéissant au sentinient vio* lent qui dominait son âme, laissait deviner la jalousie ardente qui lui rongeait le cœur, Malhoun-Rhatoun, le cheik redouté, franchissait, suivi de son cortège de Druses, la grande porte de son sérail.

Descendant de cheval en marchant sur le dos courbé d'un nègre, il passa au milieu d'un double rang d*esclaves inclinés et gagna le salon dans lequel il aimait h se tenir. Là, entouré de ses officiers, il se mit à fumer gravement, comme fument les Turcs, sans parler, sans remuer, sans penser. L'heure de la sieste était venue lorsque Teunuque Ali entra dans le salon et, sans mot dire, présenta au maître ses babouches jaunes.

Ainsi que je l'ai expliqué précédemment, cette pantomime signifie que la setti demande un moment d'entretien.

Malhoun-Khatoun se leva, chaussa ses babouches et s'avança suivi par Teunuque, Il gagna l'entrée du

harem* Les accords d'une musique discordante parvinrent jusqu'à lui. Le cheik se déchaussa^ suivant l'usage, et pénétra dans l'intérieur des bâtiments défendus^ taa* dis que l'eunuque faisait bonne veille.

 mesure que Malhoun-Khatoun avançait, les sons harmonieux (ou du moins paraissant tels aux oreilles musulmanes) devenaient plus distincts, et au racUment des guitares^ aux sifflements aigus des flûtes, aux sourds bruissements des derboukas, se joignaient des chants de voix humaines.

Le cheik arriva en face de la porte du salon principal. Deux eunuques soulevèrent les portières soyeuses en s'inclinant, et le maître entra. Le coup d'oeil le plus charmant et le plus animé s'offrit alors à sa vue.

Trois groupes de fenunes, richement vêtues, occupaient trois parties différentes du salon. Les premières couchées, les autres accroupies, celle-ci étendue, celle* là assise, presque toutes fumant et faisant glisser dans le coin de leurs lèvres rosées la blanche fumée s'échappant du narghilé de cristal, dans la carafe duquel eUe s'est imprégnée de l'odeur du parfum préféré.

Au centre de ce demi-cercle charmant était une pile de coussins vide, la place du maître. Dex^nt ces coussins, appuyée sur des carreaux brodés d'or, se tenait Aîchouhnft, qu'éventait une magnifique négresse avec une queue de paon emmanchée dans une tige de corail.

A droite, le long des fenêtres aux stores abaissés et qui donnaient dans la pièce une clarté ^ouce et rosée, groupées autour de la fontaine odoriférante,*étaientune douzaine d'autres femmes, toutes jeunes et jolies comme les premières, toutes richement vêtues également, et à visage découvert. C'était l'orchestre. Les unes jouaient des instruments, les autres chantaient.

Au centre, ea face des coussins libres, un second tapis de Cachemire était étendu sur le tapis de Brousse qui garnissait le plancher.

Trois femmes étaient debout, au milieu de ce tapis moelleux ; toutes trois dansaient.

Lorsque j'écris ce verbe danser, que le lecteur ne croie pas que je veuille peindre l'action vive, légère, entraînante et surtout fatigante qu'exprime ce mot dans notre langue française, et dont les synonymes, dans les autres langues de TEurope, ont la même acception. Danser en Occident et danser en Orient, sont deux choses bien distinctes et dont Tune ne saurait donner le moindrement une idée approximative de Tautre.

En Occident, les agents principaux de la danse sont les jambes. En Orient, les jambes n'y sont pour rien. Un invalide, privé de ses jambes, pourrait au besdn faire une agréable danseuse. Ce qui danse, en Orient, ce sont les hanches, rien que les hanches. Les pieds demeurent immobiles, les jambes restent à demi pliées sans- se distendre, le torse dessine quelques courbes légères : les hanches seules s*agitent graduellement et en mesure.

SinguUère mode, mais enfin mode adoptée, et peutêtre que les Turcs trouveraient affreuses nos polkas, nos redowas et nos valses.

Dans le salon du harem de Malhoun-Khatoun, les femmes dansaient donc comme on danse en Orient, sans changer de place.

Le cheik traversa gravement l'espace et vint s'installer sur ses coussins. Aussitôt des négresses l'entourèrent de cassolettes dans lesquelles brûlaient les parfums les plus suaves. Une esclave arménienne, au costume constellé d'or et de pierreries, lui présenta une pipe

toute bourrée, au fourneau de jasmin enrichi de topazes et surmontée d'un bout d'ambre admirable. Une autre esclave apporta au maître des charbons embrasés et les plaça à l'aide de pinces d'or sur le tabac jaune de la pipe rouge..

Aîchouhnft s'était levée. Sur un double signe d'elle, une négresse accourut, plaça près des coussins l'un de ces petits guéridons turcs aux couleurs vives, aux tons heurtés, haut à peu près comme nos tabourets de pieds. Sur ce guéridon, elle posa un plateau d'or massif incrusté d'éméraudes au miUeu duquel était une tasse en fine porcelaine, pleine à déborder de ce café fumant servi avec marc, c'est-à-dire tel que l'aiment les Turcs et dans lequel il y a autant k manger qu'à boire.

Une autre négresse apporta sur un autre guéridon des plateaux également d'or, tout encombrés de confitures de fruits et de gâteaux sucrés et frits dans le miel. Pendant ce temps on dansait et on chantait toujours.

Nous ne comprenons guère en Europe où on nous prêche, dès l'enfance, le mépris du corps, la supériorité de l'esprit sur la matière, ce luxe oriental poussé jus* que dans ses raffinements les plus extrêmes. En Orient, au contraire, les mœurs, le climat, l'éducation, la religion elle-même tendent à répandre ce luxe inouï, et le culte de la beauté finit par idéaliser la matière ou du moins par la replacer au niveau de Tesprit. Pour juger les coutumes asiatiques avec impartialité, il ne faut donc pas les prendre au point de vue de nos propres coutumes. Le luxe est un besoin chez le peuple musulman comme chez le peuple indien et chez le peuple chinois.

Malhoun-Khatoun jouissait donc de ce luxe avec l'aisance d'un homme qui se fût cru incapable de pouvoir vivre autrement. Aïchouhnâ avait traversé le salon

sans interrompre les danses, et était allée prendre ellemême un vaste bassin d'argent tout orné de grains de coraux.

Elle déposa le bassin devant le cheik. Une jeune femme apporta de l'eau parfumée et la versa dans le bassin. Alors, Malhoun-Khatoun tendit nonchalamment un pied nu d* abord, Tautre ensuite et Aïchouhnâ commença ses fonctions du sulthane favorite : elle lava les pieds du maître, tandis que la musique et les danses charmaient ses oreilles et ses yeux.

Ces soins accomplis, on enleva le bassin, et Aïchouhnâ vint se coucher près du cheik.

« Seigneur, lui dit-elle, tandis que le cheik fumait sans paraître accorder une grande attention aux soins dont il était l'objet, seigneur, j*ai vu ta nouvelle esclave chrétienne. Elle est belle.

— Oui, dit Malhoun-Khatoun.

— Plus belle que moi! Elle sera heureuse d'être l'esclave dû cheik comme la gazelle est heureuse sous la protection du lion ; elle sera fière d'être dans ton hareniy comme les Druses sont fiers de t'avoir pour chef. Elle te plaît?

— Oui, répondit encore Malhoun-Khatoun.

— Tu Tas prise pour ton harem?

— Oui.

— Je la parerai. Je la ferai digne de toi. Mais, continua la sulthane d^une voix insinuante : un autre que le cheik redouté a vu la chrétienne, un autre la trouve belle, un autre la convoite!...

— Un autre! dit Malhoun-Khatoun en rapprochant ses épais sourcils.

— Oui.

— Qui cela !

— Uagah turcl

— Osman-ben-Assah?

— H a juré par le Koran que la chrétienne sortirait de ce harem avant la fin de la lune, pour entrer dans le sien î

^^ Il a juré cela ! dit le cheik d'une voix tonnante. ~ Oui.

— Qui te l'a dit?

— Gomment le sait41?

— * làBgsii lui a proposé mille dinars d'or pour qu'il consente à trahir. »

Malhoun-Khatoun se dressa avec emportement.

« Si Osman-ben-Assah a fait cela^ il mourra I s'écria- ^-il. Fais venir Ali 1 »

La nuit.

La nuit était venue, et avec elle la brise rafratchissanté permettant à la poitrine d'aspirer un air pur dégagé de ses effluves ardentes. M. de Gast était seul dans sa chambre; sa blessure le faisait moins soufirir et conunençait à se cicatriser^ mais les forces lui faisaient encore défaut, et il avait perdu tant de sang qu'il lui eût été impossible de se tenir debout.

La lune s'était levée radieuse et ses rayons ai^ntés, inondant la chambre, la dotaient d'une clarté à la fois vive et douce. La tête appuyée sur la main renversée, le bras droit plié, le coude enfoncé dans les coussins moelleux qui le soutenaient, Olivier paraissait plongé dans une rêverie profonde.

Tout à coup la porte s'ouvrit doucement, et à la clarté de l'astre des nuits, le malade put voir s'appro* cher de son. chevet la plus suave apparition. C'était une femme tout enveloppée de voiles blancs et diaphanes qui formaient un nuage de gaze autour d'elle. Elle glis-

sait doucement sur le tapis, et ses petits pieds en s'avançant coquettement faisaient resplendir et sautiller les pierres précieuses qui constellaient ses babouches. < Aïchouhnâ I dit Olivier avec étonnement.

— Parle bas I dit vivement la sulthane en posant un doigt sur ses lèvres et en se laissant glisser sur une pile de coussins placés près du lit.

— Pourquoi es-lu venue? demanda M. de Gast.

— Pour t'annoncer une grande nouvelle.

— Victorine....

— Il ne s'agit pas d'elle ; il s'agit de toi seul. As-tu dans ta maison de Damas dix mille dinars d^or?

— Non! répondit Olivier.

— Alors demain tu mourras I »

Olivier se dressa sur son lit.

« Pourquoi mourrai-je demain? dit-il. Pourquoi celle menace? Que s'est-il donc passé?

— Demain, reprit Aïchouhnâ, les massacres doivent commencer à Damas. A deux heures, les Druses attaqueront les chrétiens ; le «heik et lagah veulent tout exterminer. On t'a gardé jusqu'ici parce qu'on te sait riche ; si tu peux donner sur l'heure dix mille dinars d'or, tu seras peut-être sauvé.

— Je ne les ai pas I

— Alors tu dois mourir !

— Mourir! rugit Olivier en essayant de se soulever, -r Tais-toi , dit vivement Aïchouhnâ. Le moindre

bruit entraînerait notre perte, et je suis venue ici pour te sauver. Écoute-moi, chrétien, et aie confiance en moi. Ces dix mille dinars que tu ne peux donner, que tu n'as pas, je les aurai moi. Ali est allé ce soir porter mes pa* rures chez un juif qui demain sera assassiné. Il fera la somme nécessaire et tu pourras te racheter. »

Olivier regardait la setti avec étonnement.

< Que signifie raffection que tu me témoignes? dit-il. Depuis que je suis ici, tu m'as visité presque chaque jour, tu m'as entouré de soins^ d'attentions. Mes blessures sont fermées, grâce au baume que tu m'as fait parvenir. J*ai manifesté hier le désir de voir Victorine et Noémie, tu me les as amenées aujourd'hui* Cette nuit tu viens me proposer de me sauver. Qu'ai-je donc fait pour que tu t'intéresses ainsi à moi?

— Ce que tu as fait? dit Aïchouhnâ en levant ses beaux yeux sur le malade. Te rappelles-tu, il y a trois mois, la promenade que tu fis un matin jusqu'à Balbek. Tu étais seul, et en revenant tu rencontras une caravane.

— Oui, dit Olivier; un marchand d'esclaves qui se rendait au bazar de Damas.

— Parmi les femmes que Ton menait vendre, il y en avait une vieille et souffrante , pauvre créature dont le marchand ne comptait tirer aucun profit, qu'il maltraitait et dont il souhaitait la mort?

— Je me rappelle, fit Olivier avec intérêt.

— Tu fus touché du sort de cette esclave ; tu Tachetas sur l'heure et tu lui donnas sa liberté en plaçant daus sa main une bourse pleine d'or?

— Cela est vrai ; j'ai fait ce que tout honune de cœur^ tout bon chrétien eût fait à ma place.

— Cette femme, dit Aïchouhnâ, c'est ma mère. Comprends-tu, maintenant, mon dévouement pour toi ? »

Olivier tendit la main à la suîthane.

« Tu as un cœur de chrétienne, dit-il, car ta es reconnaissante.

— Tu acceptes donc ce que je puis ftdre pour toi?

— J'accepte.

— Qaant à ces denx femmes, quant à celle que ta aimes.... »

Olivier sourit doucement.

« Tn te trompes, dit-il, en attribuant à Tamonr l'intérêt que je porte h ces denx jennes filles. «Te les aime comme un ami. Tu ne saurais comprendre ce sentiment, toi; car les femmes d'Orient ignorent qu'entre deux créatures de sexe différent et étrangères Tune à l'autre, il peut y avoir un lien moral puissant et cependant pur de toute passion. Noémie m'intéresse parce qu'elle est menacée du sort le plus fatal, et je donnerais ma vie pour sauver Victorine parce que Victorine est la fille d'un homme que j'estimais, et qu'elle devait être la femme d'un autre homme que j'aime. »

Aïchouhnâ avait écouté les paroles prononcées par Henri avec une attention et une émotion extrêmes.

« Tu n'aimes aucune des deux femmes? dit -elle. Ni la chrétienne, ni la juive?

— J'ai pour elles de l'amitié et non de Tamour I » La sulthane détourna la tête et leva vers le ciel des

regards empreints d'une ivresse infinie.

^ H faut te sauver et sauver ces femmes, reprit -elle après un silence et en revenant vers Henri. Voici ce que j'ai fait déjà. Les massacres doivent demain éclater h Damas. Malhoun-Khatoun n'est pas seul à la tête des Druses. L'agah Osman-ben-Assah doit commander avec lui. Osman me déteste et moi je le hais. C'est Osman qui veut que tu meures^ mais je te protège, moi. J'ai fait surprendre par Ali le secret d'C^man. Il convoite la chrétienne dont le maître veut faire son esclave. J'ai tout dit à Malhoun-Khatoun, j'ai employé mon ascendant sur lui pour l'exciter, et Osman doit mourir. Demain, pendant les massacres et tandis que le cheik

sera dans la ville, je ferai saaver la chrétienne et la juive.

— Gomment? dit Olivier.

— J'ai été visiter aujourd'hui l'une des filles d*Abdel-Kader et elle m'a promis de recevoir la chrétienne et la juive dans le harem de son père. Quand le cheik les demandera, on lui dira qu'elles ont voulu fuir et que les Druses les ont massacrées. Demain toutes les chrétiennes et toutes les juives seront mises à mort, et dans le nombre il sera impossible de faire rechercher les cadavres. Toi, tu demeureras ici, tu n'auras rien à craindre. Osman, ton ennemi, sera étranglé, et tu payeras les dix mille dinars d'or qu'exige le cheik.

— Mais ces massacres qui doivent éclater demain, je ne puis les laisser accomplir ! dit Olivier d'une voix frémissante.

— Comment?

— Quoi ! une population entière serait menacée de destruction ! Mes amis, mes frères en religion, mes compatriotes, des innocents doivent être massacrés demain, je le sais et je ne ferais rien pour les sauver 1

— Que pourrais-tu faire ?

— Les prévenir !

— Comment?

— Mes forces me permettront de me traîner dans la ville.

— Tu ne peux sortir du sérail 1

— Je franchirai les murs !

— Tu te feras tuer et tu ne sauveras personne I

— Je dois tout tenter, te dis-je ! Il faut que j'agisse. Si tu m'aimes, Aïchouhnâ, si tu as pour moi un peu d'affection, un peu de reconnaissance, tu me faciliteras les moyens de quitter le sérail cette nuit même. Je ver-

rai les consuls, je préviendrai les Maronites, je ferai armer les chréliens et les juifs. Nous organiserons une défense ! II faut partir, Aïchouhnà, il faut que je quitte cette demeure I »

£t Olivier, le corps frémissant, les yeux hagards, les doigts crispés, s'efforçait de quitter sa couche et de se tenir debout. Se cramponnant contre le mur, il fit quelques pas. Le courage le soutenait seul. La fièvre que venait de lui donner Thorrible nouvelle galvanisait tout son être ; mais ce moment d'énergie factice fut court. Olivier avait perdu presque tout son sang^ et ses blessures se rouvrant tout à coup par les efforts qu'il venait de faire achevèrent d*épuiser le peu de force qui lui restait. II chancela, il voulut lutter, mais ' il retomba lourdement ^ les yeux fermés ^ la bouche ouverte.

Aïchouhnâ accourut près de lui et le replaça sur sa couche, puis elle se mit en devoir de panser les blessures dont le sang coulait à flots.

A cette même heure, et à l'autre extrémité dé Damas, se passait une scène d'un autre genre. Un groupe d'hommes à la physionomie sinistre, aux lourds vêtements, aux armes brillantes, se tenait dans la salle basse d'une maison turque. Osman-ben*Assah était au milieu de ces hommes et semblait écouter avec une attention profonde le récit que faisait l'un d'eux.

Celui-là, qui se tenait dans l'ombre, était noir et vêtu avec une richesse éclatante. Un mouvement qu'il fit en parlant le plaça en pleine lumière, et les rayons de la lampe suspendue au plafond éclairèrent les traits d'Ali, l'eunuque du cheik Malhoun-Khatoun.

« Elle aime le Français, elle veut sauver la chrétienne et la juive, et elle doit me faire étrangler de*

main, dit Osman-ben-Âssah avec un sourire farouche. Bien, Ali ! tu as gagné ton salaire. »

. Et prenant une bourse d'or, il la lança à l'eunuque qui la reçut en s'inclinant.

Les sauterelles.

Le soleil s'était levé à quatre heures, et ses rayons rougeàtres éclairaient cette admirable plaine de Damas que nous ayons essayé de décrire. La campagne était déserte et des nuées d'oiseaux au plumage éclatant l'animaient seules.

Trois cavaliers sortaient, au petit pas de leurs montures, de la grande ville et se dirigeaient vers la route des montagnes. Une petite caravane, composée de chameaux chargés de bagages, d'ânes porteurs de ballots et conduite par des Maronites, les suivait à courte distance.

Deux des trois cavaliers semblaient causer avec une extrême*animation, le troisième demeurait impassible, roide sur sa selle comme un piquet et froid et grave comme un habitant de la joyeuse Angleterre qu'il était en réalité, car ce personnage était sir \yilliam, le parfait gentleman aux nombreux burnous.

L'un des deux causeurs était M. Paterson, l'autre

était un homme de quarante an^s environ ^ grand , bien fait, de tournure gracieuse et élégante, à la physionomie franche et ouverte, aux yeux intelligents.

« Permettez, cher monsieur Lemoy, disait M. Paterson, vous êtes Français, vous, et moi je suis Anglais, voilà toute la différence.

— Mais, répondit vivement M. Lemoy, avant d'être Français et Anglais, nous sommes hommes, nous appartenons à la grande famille de l'humanité, et l'intérêt de cette humanité....

— Est d'étendre le plus possible, interrompit M. PatersoD, les limites du commerce....

— Anglais I » ajouta sir William.

M. Paterson lança à son compatriote un coup d'œil approbateur et lui adressa un aimable sourire.

« Ces massacres sont horribles ! atroces I reprit M, Lemoy.

— Mais êtes- vous bien certain qu'ils aient eu lieu? dit M. Paterson.

— Comment, si je suis certain? Et Deïr-el-Kamar, et Zahlé, et cent villages détruits par l'incendie, et dix mille chrétiens assassinés, et les cadavres qui encombrent le Liban.

*— J'ai traversé le Liban, cher monsieur, et je n'ai rien vu du tout, absolument rien I

— Comment I vous refusez de croire*...

•— Mon Dieu ! je crois à quelques petites affaires, quelques petites échauffourées. On aura boxé par ici ou par là, et la distance double Timporlance des événements. Le tort de ce pays c'est de ne pas avoir de policenun. Le policeman^ cher monsieur, est une institution éminemment anglaise et toute paternelle. Il n'y

148 LE CHÂSSEUn

a rien de tel que le bâton pour conduire les peuples libres.

— Mais Pâmas? vous avez vu Damas avant-hier et hier?

^« Sans doute.

— L'air n'y est-il pas chargé de menaces?

— Oh ! les affaires sont nulles en ce moment, je le concède, et je crois effectivement à une crise. »

M. Lernoy haussa les épaules.

« Il faudrait ici une armée française! » dit-il.

M> Paterson fit un tel soubresaut sur sa selle qu'il faillit vider les étriers.

< Une armée française 1 s'écria-t-il. My God ! vous n'y songez pas, monsieur 1 Et que viendrait faire ici une armée française? De quel droit la France se mélerait-elle de ce qui se passe dans ce pays?

— D'un droit qui remonte haut, monsieur Paterson, dit vivement M. Lernoy, car ce droit date de 1535, époque à laquelle François I*" obtint de l'empire ottoman, sous le nom de capitulation y un firman qui l'instituait protecteur des chrétiens du Liban. Henri IV, Louis XIV et Louis XV obtinrent le renouvellement de ces concessions, et chaque fois elles reçurent plus d'extension, de force et de solennité. Cette protection de la France, grandissant de siècle en siècle, s'étendit au saintHsépulcre, aux églises, aux évéques, aux prêtres et aux ordres religieux, et, par une interprétation qui fut rarement contestée, elle enveloppa à certains égards les simples habitants qui professaient le même culte. Ainsi, les catholiques de Péra, de Galata, ceux de Smyrne, de Syra, de Tine, de Naxos et de quelques autres îles de l'Archipel, ceux de Rhodes, de Chypre et de la Syrie furent tacitement rangés sous

la protection de la France , et celte protection religieuse. ...

— Devint insensiblement une protection civile ! interrompit aigrement M. Paterson.

— Oui, continua M. Lernoy, et grâce à elle les populations chrétiennes furent longtemps garanties des avanies auxquelles elles étaient exposées. Longtemps la France ne leur fit pas défaut; longtemps ses ambassadeurs et ses consuls se firent un devoir , même un honneur^ d'intervenir sans cesse en faveur de leurs coreligionnaires, et ils étendaient ainsi dans ces vastes contrées le respect dû au nom français.

*- Au détriment du respect dû au nom des autres peuples de l'Europe, et notamment k celui de TÂngleterre.

— Mais nullement, monsieur ! Toujours la France a été généreuse et elle ne s'est jamais montrée égoïste. N'est-ce pas sur la sollicitation de la France qu'en 1535 l'Angleterre et l'Ecosse obtinrent d'être portées sur le traité de commerce? N'est-ce pas encore

; sur la sollicitation de la France qu'il fut permis aux I autres nations de TEurope, que les Turcs nommaient ennemies, de naviguer dans les mers du Levant, et lorsque cette concession leur fut retirée, ne fut-ce-pas toujours la France qui, sous Louis XY, fit rendre l'entrée des ports du Levant? Quel meilleur aveu pour ces populations musulmanes comme pour les nations européennes, de notre incontestable prépondérance? Et cette prérogative qu'on nous a ravie depuis 1840 dans le Liban^y ce droit de protection qui nous fut donné

•]. M. Lernoy parlait ainsi avant notre dernière expédition, I celle de 1860.

par les Turcs et confirmé par Tassentiment universel, comment la France Ta-t-elle exercé lorsqu'elle le possédait sans partage ? Elle Ta étendu, non-seulementsur les catholiques, mais encore sur tous les autres chrétiens lorsqu'ils Tout invoqué. Les palais de nos ambassadeurs, les hôtels de nos consuls étaient devenus des lieux d'asile; ils étaient respectés par les Turcs des plus basses conditions comme par leurs chefs de tous les rangs. Les concessions tacites de ce droit de pro* tection sont allées si loin, que jadis les églises catholiques du Liban ont pu arborer le pavillon français sur leur portail pour marquer à tous les yeux quelle protection puissante couvrait le culte qu'on y célébrait. Enfin le monastère du Mont-Carmel, ce monastère français, n'a-t-il pas toujours été, dans la Syrie, un refuge protecteur, une oasis d'humanité au sein de la barbarie? Vous parlez de notre droit, monsieur, du droit de la France en Syrie! Mais qui peut mieux que ces faits, mieux que notre longue et puissante protection, mieux que l'usage encore récent de notre prépondérance, constater la réalité des droits qui nous furent concédés par des actes solennels et par le consentement général ^ ?

— Vous prêchez pour la France, dit M. Paterson; mais l'Angleterre? Ge pays de Syrie est trop proche de ses possessions des Indes, il fait trop partie inhérente de sa grande route asiatique pour qu'elle n'y ait pas

1. Ceux de nos lecteurs qui désireraient avoir sur l'état de la Syrie avant les derniers troubles des détails sérieux et authentiques, nous les renverrons au rapport présenté sur ce sujet en 1843 à la chambre, par M. Pierre David, consul général en Orient de 1806 à 1826 et alors député du Calvados. [Moniteur y séance de la chambre des députés du 30 janvier 1843.)

{Note de l^àuteur.)

une influence première, et qu'elle permette dorénavant à la France à elle seule de protéger tous ces Maronites. Que diable, il faut avant tout songer au commerce , cher monsieur ! Ces Druses et ces Turcs achètent beau^ coup et ne fabriquent rien. Ce sont des gens pécieux* Bs sont riches, ils payent bien, ce sont d'excellents clients, et il faut avoir pour eux des ménagements. D'ailleurs, votre influence française est morte ici de* puis 1 840, et heureusement elle ne ressuscitera pas 1 La France est tombée ici avec l'émir Beschir 1

— Ne parlez pas ainsi, monsieur, dit vivement le Français en rougissant de colère. La France se retire, mais elle ne tombe jamais. Si elle parait se reployer un moment c'est pour mieux s'élancer ensuite. Vous parlez des Druses; mais la France a-t-elle jamais été leur ennemie? Elle avait daigné admettre la fable stu^ ^ pide qui faisait descendre ces monstres des soldats égarés d'un comte de Dreux, à l'époque des croisades* Elle les protégea donc comme originaires français; mais elle admit en même temps sous sa protection ces vieux chrétiens du sixième siècle qu'on appela Maronites, du nom d'un de leurs apôtres, et bien loin de diviser ces deux races et de les faire égoi^er Tune par l'autre, conmie on les y pousse de nos jours, la France tenta de les rapprocher, de les unir presque en un même corps ! Puis, après que la race de leur fameux émir Fack-el- Din fut éteinte, la France fit déférer Tautorité, par l'élection des cheiks, à la maison Schahab qui a gouverné longtemps le Liban ; à cet illustre émir Beschir que vous détestez, à ce roi pratriarcal qui avait vu jadis les soldats français en Syrie , et qui , après leur retraite , en avait sauvé beaucoup dans ces montagnes, refusant obstinément de les livrer à la

vengeance des Turcs ou k Y humanité des Anglais, car il savait que la vengeance des Turcs se traduisait par le mot supplice, et Vhumanité anglaise par le motponimié C'est là surtout les griefs que votre pays a eus coatre lui, monsieur Paterson; et quand notre droit de protection^ ce droit consacré par une possession de trois siècles, nous fut enlevé en 1840 par le concours des quatre puissances qui prétendirent régler sans nous les affaires intérieures de l'empire ottoman, les soi-disant modérateurs des Turcs devinrent les destructeurs de leurs villes, fiappèrent sur tous les partis à la fois, et, pour délivrer les chrétiens de la iiomination du pacha d'Egypte, ils les livrèrent à des sultans de Syrie cent fois plus oppresseurs encore 1 £t, tandis que les vaisseaux anglais écrasaient Beyrouth et Saint- Jean d'Acre, votre pays, monsieur Paterson, enlevait de ces montagnes, où la croix surmonte le croissant, ce vieil émir Beschir qui fut relégué à Malte, exilé, emprisonné» victime de son ancienne sympathie pour les Français !

— Laissez donc, fit M. Paterson en ric^mant ; ce vieil émir avait fait son temps. D'ailleurs, à la place de sou gouvernement, n'y a-t*il pas celui des kaïmakans?

— Oui, répondit M. Lernoy avec amertume, les kaïmakans sont des magistrats délégués ; mais par qui sont-ils délégués ? par un pacha dont ils sont les lieutenants! Ne savez vous pas que le despotisme, en Orient, se délègue tout entier du supérieur à l'inférieur ? Il ne rétrécit que les cercles où il s'exerce, en passant da Grand Seigneur aux pachas, de ceux-ci à leurs kaïmakans, et de ces derniers aux heys, aux agahs et aux cheiks; mais, dans le plus petit de ces cercles, il y a la même intensité qu'au sérail, c'est-à-dire le droit de vie et de mort, et surtout celui d'exaction arbitraire.

C'est la spirale du Daote, car dans tous ces cercles il y a souffrance et terreur! La preuve en est dans ce qui se passe depuis quelque temps en Syrie, et dans ce qui se passera encore^ car Damas est menacé d'une terrible catastrophe l

— Croyez- vous? » dit M* Paterson avec indifférence.

M. Lemoy regarda le négociant anglais.

« Si vous n'étiez pas du même avis que moi, pourquoi eussiez-vous quitté Damas ce matin? demanda-t-il.

— Mes affaires sont faites.

— Non pas, puisque vous n'êtes pas encore rentré dans vos diamants volés au juif Esaû à Deir-el- Kamar.

— J'y rentrerai ! »

— Oui, je sais que Malhoun-Khatoun, le cheik des Druses vous l'a promis. Mais dites-moi, monsieur Paterson, n'est-ce pas d'après son conseil même que vous avez quitté Damas ?

— Non 1 répondit sèchement l'Anglais.

— Oh I fit M. Lemoy, en lançant un regard expressif à son interlocuteur, je sais que vous êtes au mieux- avec Malhoun-Khatoun et avec les Druses et les Turcs, vous et vos compatriotes, et je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé dernièrement à Saïda.

— Quoi donc ? dit M. Paterson avec indifférence.

— Il y a quelques jours à peine les chrétiens de Djezin, surpris et poursuivis par les Druses, se sont réfugiés à Mamérié auprès de l'évêque, Mgr Boutros Bostani.*..

— Eh bien !

— Le prélat se disposait à conduire cette population de malheureux menacés à Saïda, mais sachant que

Kassem-bey-Yousef tenait la campagne, il envoie demander une escorte à notre consul, M. Derighello. Celui-ci court auprès d'Omar-Effendi, qui lui accorde deux soldats. L'évéque, n'osant se fier à cette escorte ridicule, espère dans le courage des hommes qui l'entourent; mais voulant soustraire au péril d'une lutte imminente les femmes, les enfants et les vieillards, il se décide à faire conduire ceux-ci à Saîda par des chemins détournés. Le grand vicaire Jacoub se dévoue et se charge de conduire la paisible caravane avec les deux soldats turcs. Les chrétiens partent.... A Ghazié les musulmans les arrêtent et les dépouillent de tout ce qu'ils portent, même de leurs vêtements, mais sans les tuer. A une demi-lieue de Saïda, en vue de la ville même, les soldats turcs font faire halte à la caravane sous prétexte de s'assurer de la sécurité de la route. L'un d'eux part en éclaireur.... Tout à coup une bande de Turcs s'élance, les chrétiens sont tous égorgés. Le soldat était allé simplement prévenir les massacreurs, qui attendaient à un autre endroit. Or, cette boucherie avait lieu à dix minutes à peine de la ville dans laquelle Omar^Efiendi avait quatre cents soldats sous ses ordres.

— Il avait tant d'occupations en ce moment^ dit M. Paterson, qu'une petite distraction est bien excusable. Vous le savez, cher monsieur, on ne peut pas être à la fois partout ni à tout I

— Attendez ! dit M. Lemoy. Pendant plusieurs jours les tueries continuèrent autour de la ville. Les chrétiens de Saïda étaient dans la terreur : les massacres s'organisaient. M. Abella l'agent anglais....

— A écrit à notre consul anglais de Beyrouth, interrompit M. Paterson, lequel a immédiatement ex-

DE PANTHERKS. 155

pédié un navire anglais à Saïda pour empêcher les troubles.

— Dites donc pour protéger uniquement le consulat anglais sans se soucier des chrétiens menacés. M. Abella conduisit Kassem-bey-Yousef, le commandant druse de Saïda, le chef des massacreurs, à bord du navire anglais où le chef druse fut reçu avec les plm grand&honnmrs! Gela est un fait positif!

— Eh bien, dit M. Paterson, M. Âbella n'avait pas à se plaindre de Kassem-bey-Yousef.

— Sans doute. Eassem-beyr-Yousef fit placer des soldats à la porte de la maison de M. Abella et à la porte de sa filature, pour la garder et la défendre, et tandis que les chrétiens étaient massacrés, Tagent de votre pays, monsieur Paterson était respecté*!

— Naturellement, monsieur ! les agents anglais doivent être respectés partout et avant tout !

— Monsieur, dit sévèrement M. Lemoy, je n'accuse pas votre agent de faire cause commune avec des assassins, mais je suis certain qu'un représentant de la France placé dans la même situation, n'eût pas tenu la même conduite, et qu'un navire français eût protégé non-seulement ses nationaux, mais encore tous ceux qui eussent été menacés !»

M. Paterson grommela sourdement quelques paroles que M. Lernoy n'entendit pas.

1. Ce fait, qui n'est pas le seul au reste du même genre, est de la plus stricte authenticité. Il est consigné tout entier dans la lettre datée de Saîda le 12 octobre 1860 et écrite par M. Baptistin Poujoulat. Ces lettres de M. Poujoulat, recueillies et classées , forment l'un des plus précieux et des meilleurs documents que Ton puisse consulter pour connaître dans toute son étendue cette sanglante période de Thistoire de Syrie.

« Âoh 1 fit tout à coup sir William en léYaot le nez.

— Quoi? demanda M. Paterson.

— Une tache dans le ciel ! >

Effectivement, à Test de Damas, au-dessus de la plaine fertile, venait d'apparaître subitement, dans le ciel pur et sans nuage, une tache foncée qui grandissait à vue d'œil. Sir William demeurait ébahi^ le nez en 1 air, led yeux démesurément ouverts.

« Âoh ! faisait-il simplement; aoh 1 >

C'était tout ce qu'il pouvait dire pour manifester ce qui se passait en lui, et les impressions que recevait son âme.

Ces taches grandissaient de minute en minute avec une rapidité inouïe et un bruit étrange , froissement aigu, cliquetis criard, semblait descendre du ciel. Les voyageurs s'étaient arrêtés.

Bientôt Thorizon tout entier s'obscurcit; un nuage plus compacte, plus sombre que toutes les vapeurs condensées, projeta sur la terre des ténèbres épaisses, et, du sein de ces ténèbres, s'éleva un fracas plus terrible, plus effrayant. que les éclats du tonnerre, car il était plus continu, et il en augmenta encore rhorreuF.

G Le nuage s'abaissait progressivement, il tombait à plat, tout d'une pièce. Bientôt il heurta les sommets des collines, couvrit leurs flancs, et s'abattit enfin sur la terre. Alors le bleu du ciel reparut, la lumière se fit et éclaira le plus extraordinaire spectacle. La plaine entière, les coUines, les arbres, les toitures des maisons voisines disparaissaient sous une couche grisâtre, épaisse, qui grouillait et bruissait, s'agitait et criait^ se remuait formant des vagues.

Les animaux fuyaient épouvantés, les arbres craquaient, la terre gémissait. L'on entendait un bourdonnement assourdissant, général, incessant, tel, que le sol tout entier semblait avoir une voix, ou plutôt des milliards de voix. On eût dit des quantités effrayantes de chaudières immenses dont les eaux eussent été à la fois en ébuUition.

« Les sauterelles! dit M. Lemoy. La plaine est perdue. »

Il n'achevait pas, que de nouveaux cris retentissaient dans les airs, mais c'étaient des cris aigus, joyeux, des appels et Ton vit arriver de toutes parts, à tire-d'îdles , avec la plus merveilleuse célérité , des troupes de ci^ gognes et d'innombrables bandes de ^amarman (oiseaux plus petits que la cigogne et qui se rapprochent du loriot). Le seul remède contre le mal qui est tombé du ciel est aussi envoyé par lui.

Les voyageurs étaient demeurés immobiles, formant avec la petite caravane qui les avait rejoints, un îlot au milieu de cette mer animée aux tons gris et poussiéreux.

Tout autour d'eux le combat s'engageait ou plutôt le carnage. Gigognes et samarmars faisaient merveille. Les unes écrasant et broyant à la fois, à l'aide de leur long bec, des myriades de sauterelles, les autres rachetant leur faculté destructive moins grande, par leur extrême activité. Mais ils avaient beau faire : la couche des sauterelles était tellement épaisse, qu'ils pouvaient à peine l'entamer et l'éclaircir.

Tout à coup, et comme s'il eût obéi à un même signal donné à la fois sur tous les points, le nuage qui s'était abaissé et qui couvrait la plaine à perte de vue, se releva doucement avec un redoublement de bruit infer-

nal. L'obscurité se fit de nouveau. Le fracas rendu plus strident par les cris des cigognes et des samânnars, s^élevant en même temps, devint épouvantable. Une fois élevé, le nuage sembla demeurer un moment immobile : puis il s'inclina vers le nord et il courut rapidement comme s'il eût obéi au souffle puissant du khamsin.

Une seconde fois le jour avait reparu, mais cette plaine tout à l'heure riante, fertile, admirable, n'offrait plus que l'aspect désolant d'un canton affreusement ravagé. La terre, entièrement anudée, ne présentait plus à l'œil le plus clairvoyant le moindre brin d'herbe : les arbres se montraient complètement dépouillés de feuilles et même d'écorce, le grain des épis avait été dévoré aussi bien que la paille, le fruit aussi voracement que la fleur. C'était le spectacle de l'hiver succédant lamentablement à celui du printemps et quelques instants à peine avaient suffi pour accomplir cette métamorphose aussi rapide que désastreuse.

Au même instant et du côté opposé à celui] pwr lequel s'étaient envolées les sauterelles, c'est-à-dire vers Damas même, éclata un bruit épouvantable que domina presque aussitôt une fusillade des plus vives.

«« Les massacres ! s'écria M. Lernoy en pâlissant. Les sauterelles nous ont retardés : elles seront cause de notre mort! »

Les Maronites qui conduisaient les chameaux et les ânes, poussèrent des cris de terreur.

«c Les Druses! s'écrièrent les uns en désignant Damas.

— Les Druses ! » répétèrent les autres en désignant

la montagne.

A la nuée des sauterelles succédait un^ nuée de Druses : la destruction revenait sur cette terre déjà ravagée. Des cavaliers, le yatagan au poing, s'échappaient des portes de Damas, courant dans les fau* bourgs, s'élançant vers les maisons isolées, habitations de campagne des consuls européens, des chrétiens, des juifs.

Puis d'autres Dnises descendaient de la montagne comme des vautours avides de sang et de carnage, le fusil en arrêt, hurlant, rugissant des cris de mort et des menaces de tortures.

Sir William demeurait fasciné.

« En avant ! sir William, dit M. Paterson. Ne craignez rien. Cet excellent Mathoun-Ehatoun m'a donné un sauf-conduit.

— Nierez -vous encore les massacres? s'écria M. Lernoy d'une voix forte en étendant le bras vers Damas.

— Je ne vois que des cavaliers qui courent dans la plaine, répondit M. Paterson, et jusqu'ici ils n'ont fait de mal à personne* »

Et il mit son cheval au galop : sir William le Suivit, et les deux Anglais abandonnèrent M. Lemoy avec ses Maronites et sa caravane. Les Druses arrivaient alors sur eux et les entouraient.

c Ferme, mes amis ! cria le négociant français h ses domestiques. Vous avez vos atmeçl défendez-vous! »

Mais qiie pouvaient faire dix hommes contre deux cents ! Une pluie de balles tgmba serrée sur la caravane. Les Maronites furent renversés, tués, écrasés. En un clin d'oeil les ballots furent arrachés et pillés, les chameaux et les ânes emmenés.

M. Lernoy demeurait debout, se défendant contre

cinq Drisses qui s'acharnaient après lui. Le reste des assassins s'était dispersé dans la plaine, se ruant sur les maisons, égorgeant les habitants, semant partout la mort et l'incendie.

Le malheureux Français se battait comme un lion. Blessé déjà, il se défendait encore avec la crosse de son fusil déchargé qu'il tenait par le canon. Tout à coup deux nouveaux cavaliers s'élancèrent de la montagne et sui^rent dans la plaine. Ces cavaliers arrivèrent comme la foudre sur le groupe formé par les Druses et M. Lemoy.

Deux Druses roulèrent la poitrine ouverte parle tranchant d'un yatagan manié avec une vigueur surhumaine. Un troisième tomba le crâne fendu.

« Un 1 deux ! trois I dit une voix sonore.

— Et quatre! » ajouta une autre voix.

Un coup de pistolet venait de retentir, et le cheval d'un Druse s'enfuyait traînant son cavalier le pied pris dans rétrier.

Le dernier assassin prit la fuite en poussant des cris aigus. M. Lemoy demeurait stupéfait :

« Abou'l-Abbas ! s'écria-t-il enfin. Toi en Druse!

— Eh! fît le chasseur de panthères, comment serais* je parvenu jusqu'ici sans ces vêtements.

— M. de Villeneuve ! dit encore M. Lemoy en re* gardant le second cavalier, son second sauveur,

— Couvrez-vous d'un burûous I prenez un turban ! dépouillez ces cadavres ! cria Abou'l-Abbas. Et bénissez les sauterelles, car, sans elles, vous étiez perdu 1 Vous saurez tout! A cheval, vite î A Damas! »

Des gerbes de flammes s'élevaient au-dessus des remparts de la belle cité, et le bruit incessant de la fusillade se mêlait à des vociférations de démons.

« Ohl Deïr-el-Kamar! » murmura Henri en fermant les yeux comme pour se soustraire à ce terrible spectacle qui lui rappelait de si poignants souvenirs.

Abou'l-Abbas l'entraînait. . . .

Les massacres à Damas.

Ce jour-là, jour de sang et d*ignoininie, c'était le 9 juillet 1860, et la chrétienté entière gardera mémoire de cette date fatale tout imprégnée de crimes ; ce jourlà, en Europe, nous étions calmes et paisibles, vivant heureux et en paix; ce jour-là les plaisirs offraient, comme de coutume, leurs attraits enivrants, et à quelques centaines de lieues de nous cependant, éclairées par ce même soleil qui brillait au-dessus de nos têtes, s accomplissaient, de Tautre côté de la Méditerranée, les plus horribles iniquités.

Des Turcs, des êtres faits de chair et d'os comme les autres hommes, des créatures douées de la faculté de sentir et de comprendre, faisaient descendre l'échelle humaine à un degré au-dessous de la brute carnaissière et vorace.

En présence de pareils faits, on est tenté de se demander si l'homme est réellement une créature intelligente, et s'il a bien marqué sa place en se mettant à la

tête de la création, au-dessus du tigre, du chaca) et de la hyène !

Et dire qu'à Theure même où j'écris ces lignes, il s'élève des voix pour plaider la cause des monstres assassins, que des hommes faisant partie d'une société civilisé-e implorent Thumanité en faveur de ces sauvages féroces qui n*ont même pas l'excuse qu'a le stupide habitant de rOcéanie, car celui-là a toujours vécu seul, séparé des autres hommes, loin de la lumière de la société, et les autres côtoient la civilisation depuis des siècles.

Mais si Ton défend les Druses, pourquoi ne pas défendre les serpents et les requins? Pourquoi donner des primes à ceux qui détruisent les animaux dangereux et destructeurs? Fait-on le procès au vautour avant de lui envoyer une balle T

Il y a là-bas, sur la terre sainte y les mânes de quinze mille Maronites qui crient vengeance, et si la première loi de la civilisation est l'humanité, la seconde doit être justice pour tous et punition du crime 1

Quelle plume, quel crayon pourraient décrire ces scènes horribles? Quelles expressions forger pour peindre ces orgies sanglantes? De tels passages de l'histoire devraient être écrits avec du sang pour frapper d'épou vante les générations à venir et rendre impossible le retour de semblables forfaits.

Damas, belle et riante fille de la splendide Syrie I Damas ! diamant le plus pur de la couronne asiatique, quel ignoble linceul n'a-t-on pas jeté sur toi durant ces journées des 9, 10, 11, 12 et 13 juilletl Quel spectacle que celui qu'ofifraient cette cité tout à Theure si riche et si splendide, ces rues où s'épandaient les caravanes orientales, où passaient ces femmes voilées, mystérieu-

ses fleurs dont l'éclat se devine au parfum, où marchaient gravement ces hommes aux vêtements constellés d'or, cette population, une heure plus tôt florissante et paisiblement animée, quel spectacle maintenant que celui de ces maisons enflammées et croulantes, de ces rues pavées de cadavres et noyées de sang, de ces malheureux fuyant de tous côtés et ne trouvant partout que la mort et la destruction !

Que sont auprès de cela les guerres féroces du moyen âge, dont rougit notre civilisation moderne ?

Depuis longtemps déjà, depuis que les massacres avaient éclaté dans la montagne, les bruits les plus alarmants couraient dans Damas. Les massacres médités un mois plus tôt par Akmed-Pacha, le gouverneur turc de Damas, devaient éclater déjà le 18 juin, mais Abd-el-Kader avait deviné la trame horrible : il avait acheté douze cents fusils, il avait armé ses Algériens, et sa ferme contenance en avait imposé aux monstres. Les massacres avaient été remis. Akmed-Pacha (qui le croirait?) avait reçu une éducation européenne. Il avait été élevé à Paris et il avait passé deux années de sa jeunesse à Vienne ! Les bienfaits de la civilisation sont -ils donc impuissants sur ces natures féroces ? Akmed-Pacha se replia sur lui-même, comme le tigre lâche qui fai patte de velours devant le lion, et attendit, mais il continua dans Tombre à nouer habilement un à un tous les fils de son infâme intrigue.

Sous prétexte de veiller à la sûreté de la ville et de la mettre en état de défense contre les Druses, il fit une levée de soldats, «et il choisit parmi Técume de la société musulmane, et il donna à chaque chef civil dk Damas une centaine de ces bandits qui, le moment venu, devaient être les plus féroces parmi les assassins.

Du 18 juin au 9 juillet, les réunions s'étaient multipliées parmi les musulmans, et les cafés retentissaient d'injures et de menaces contre les chrétiens. Les intentions devenaient évidentes.

Des Turcs entraient chez les lazaristes et chez les sœurs, examinaient les portes et disaient : « Encore quelques jours, et nous ferons de votre établissement une belle mosquée!... encore quelques jours, et nous n'entrerons pas ici furtivement, mais en maîtres^ car nous sommes les martres partout où se trouvent les chrétiens. »

Les maisons des chrétiens avaient été marquées avec de petites croix rouges, comme jadis avaient été marquées les maisons des protestants lors des massacres de la Saint-Barthélémy. Des musulmans. rencontraient- ils un chrétien dans la campagne, ils traçaient en Tinjuriant une croix sur la route et forçaient le malheureux à fouler aux pieds le signe de la Rédemption. Des croix de bois étaient suspendues au cou des chiens-loups qui pullulent à Damas ; d'autres chiens étaient chassés par les rues, portant des écriteaux où se lisaient ces mots : consul de France, d'autres : consul de Russie, d'autres : consul de Prusse.

L'Angleterre avait eu seule le triste honneur d'échapper à cet outrage*.

Le consul anglais, M. Bank, lorsque ses collègues des autres puissances lui avaient parlé de leurs craintes, avait répondu qu'il ne croyait pas aux mauvaises inten^ tiens des musulmans.

« A quoi bon aller chez le pacha? disait-il; je lui ai déjà tout dit ce qu'il y a à lui dire 1 »

Page 1