Ce fait est de la plus grande authenticité
Puis se tournant vers Siddi-Kadour, son fidèle lieutenant :
« Tu vas faire monter mes Algériens à cheval, continue-t-il, les placer par petits détachements dans différents quartiers de la ville, établir dans la citadelle même quelques centaines d'Africains déguisés en Druses. Si ma maison est attaquée, mes Algériens mettront le feu à la ville musulmane ; ceux de la citadelle tueront Akmed-Pacha et encloueront les canons. »
M. Spartalis, le consul grec, arrive en ce moment.
« Damas est perdue ! lui dit l'émir. Nous mourrons, mais nous ne devons pas mourir comme des femmes. Il faut nous battre; il faut, vous tous chrétiens, vons armer et vous défendre ! »
Des fusils et des armes sont distribués à cinq cents hommes.
« Mes armes ! » dit l'émir à l'un de ses fils.
Et pendant ce temps les massacres continuaient plus furieux que jamais. * Des femmes sont attachées nues à la queue des chevaux, et traînées par les rues jusqu'à ce que leur corps tombe en lambeaux.
* A l'hôpital chrétien» fondé et servi par les sœurs de Saint-Vincent de Paul, il y avait trois cents malades ; tous furent égorgés jusqu'au dernier par les Turcs.
* Un prêtre est saisi par les monstres. On lui fait une tonsure avec un sabre. On lui dessine sur la poitrine et sur le dos, avec un karidjary ses habits sacerdotaux. Le sang coule à flots du corps labouré du martyr, et on le laisse expirer dans la torture, lui refusant Teau qu'il implore pour étancher sa soif.
Des pères, des maris, des frères, des fils voyaient là.... sous leurs yeux.... dans leur impuissance folle.... leurs filles, leurs femmes, leurs soeurs^ leurs mères ser-
vir de jouets à des monstres sans nom : ils voyaient les canons de fusils dirigés sur ces poitrines si chères.... ils entendaient s'abattre le chien du pistolet dont la balle broyait une tête qu'ils avaient couverte de baisers.... ils entendaient le choc de l'acier brisant les os et pénétrant dans les chairs.... ils voyaient couler en ruisseau ce sang qui était le leur, et ils ne pouvaient rien!
Ghirrottés, blessés, mutilés, torturés, ils imploraient la mort, et leurs infâmes bourreaux se plaisaient à prolonger leur supplice. Non ! ce qui se passa à Damas durant ces journées horribles n'a pas de dénomination dans notre langue !
Et M. Paterson, l'excellent négociant anglais, qui s'en allait de l'autre côté du Liban, calme, insoudant, sans péril suspendu sur sa tête, M. Paterson devait, dans son égoïsme, continuer à nier les massacres des Maronites, et, certes, à cette heure, il doit crier l'un des premiers pour la révision du procès des chefs druses, et il doit demander à l'humanité le bienfait de la vie des as* sassins. C'est qu'avant d'être homme il est bon négociant, M. Paterson; c'est qu'avant de compter les existences des Maronites il compte les livres sterling de son coffre-fort ; c'est qu'avant de penser aux autres il pense à lui, le digne gentleman, et il se dit que, pour la prospérité de son commerce et pour la facilité de ses relations avec ses comptoirs des Indes, il faut que les Druses soient toujours Druses et que les Maronites soient sacrifiés. U a toujours raisonné ainsi. M, Paterson ; aussi, il est riche, il fait de bonnes affaires , et il se prétend le meilleur homme du monde 1 . . . .
Les massacres continuaient toujours. Les rues étaient jonchées de cadavres et souillées de sang. Plus de vingt mille chrétiens et plus de cinq mille juifs s'étaient ré-
fugiés dans un même quartier, essayant de se défendre, de se barricader, de retarder l'instant de la mort.
Les Druses et les Turcs attaquaient de tous côtés. A la tête des Druses marchait Malhoun-Khatoun, le cheik, le yatagan sanglant à la main, excitant sa troupe d'assassins , la lançant sur les traces des malheureux Maronites, comme le chasseur lance le chien sur la piste du gibier.
Les Druses entouraient ce quartier de la ville, dernier refuge des Maronites, mais ils ne pouvaient pénétrer que pas à pas, non que la défense fût opiniâtre, mais il y avait tant de victimes à immoler ! Les soldats turcs accouraient de tous côtés. Les Druses tuaient, les Turcs brûlaient, tous pillaient, volaient avec des hurlements féroces. Osman-i)en-Âssah, l'agah, n'était pas parmi les siens. Qu'était-il devenu? Personne ne l'avait vu depuis la veille.
Le sang ruisselait à flots. Une bande de Druses s'était engagée dans une rue sinueuse et étroite, comme le sont les rues des villes orientales. Des cris déchirants partaient d'une vaste maison d'apparence européenne. Sur la porte de cette maison était écrit en grosses lettres et en français : Pensionnat de jeunes filles. C'était effectivement une institution dirigée par une Française et qui, réputée à Damas et dans les environs, servait d'asile à plus de deux cents jeunes filles de tous âges appartenant aux plus riches familles des négociants européens du pays.
Ces pauvres enfants, en proie à la plus folle terreur, attendaient la mort avec des angoisses effrayantes. Deux prêtres catholiques étaient parmi les jeunes filles et les exhortaient. Quelques religieuses, quelques-unes de ces pieuses sœurs de la miséricorde et de la charité que l'on
DE PANTHERES. 177
est certain de trouver partout oii il y a souffrance à consoler, blessures à panser, malades à soigner, joignaient leurs exhortations à celles des ministres de Dieu , mais les pensionnaires, épouvantées, se tordaient les bras, s'arrachaient les cheveux en poussant des cris d'horreur. Quelques-unes, frappées de folie subitement, erraient dans les cours, riant de ce rire strident» épouvantable dont les accès paraissent être la plus cruelle des tortures.
Tout à coup les portes, attaquées du dehors, s'effondrèrent et les démons sanguinaires se répandirent dans le pensionnat comme un torrent de lave dévastatrice. Alors les terreurs ne connurent plus de bornes, et les scènes les plus dramatiquement horribles commencèrent. On vit des jeunes filles décapitées d'un seul coup ! On vit des enfants suspendus' en Tair, le corps traversé par une lance. On vit des femmes précipitées du haut des terrasses. Les Druses s'enivraient de sang et semblaient redoubler de férocité.
Une religieuse, un prêtre, et quinze jeunes filles, dont l'aînée avait à peine seize ans, s'étaient réfugiés dans la chapelle, et tandis que la sainte sœur, agenouillée devant l'autel, implorait le Très-Haut, le prêtre, saisissant le crucifix d'argent placé au-dessus du tabernacle, retendait au -^ dessus des enfants frappés d'horreur.
La vue du Christ , de ce Dieu de paix et de miséricorde, redoubla l'ardeur frénétique des assassins; ils s'élancèrent en masse pour- se ruer sur la sœur et les jeunes filles. L'un d'eux leva son yatagan sur le signe sacré que brandissait le prêtre qui avait entonné le De profundis,,,.
Un coup de fusil retentit, et le monstre profanateur
3to 12
roula la poitrine traversée par une balle. Au même instant les Druses reculèrent. Trois autres d'entre eux venaient de tomber.... La lame d*un yatagan, ruisselant de sang, décrivit un moulinet énergique, et, se multipliaT)t par sa rapidité, éleva subitement une barrière d'acier entre les bourreaux et les victimes.
Un homme était debout auprès de Tautel, le front menaçant tourné vers les Druses. Cet homme, dont les vêtements étaient déchirés et rougis, dont les yeux étaient hagards, dont l'expression de la physionomie était effrayante , venait d'apparaître brusquement , comme le dieu des batailles. Une petite porte, demeurée ouverte au fond de la chapelle, expliquait ce que cette apparition avait tout d'abord d'inexplicable.
D'un seul bund, cet homme s'était élancé entre les Druses et les jeunes fiUes menacées ; d'un coup de feu il avait renversé le sacrilège assassin, et à l'aide de sou yatagan terrible, il avait fait reculer les plus féroces assaillants.
Profitant de la stupéfaction que sa présence causait aux Druses, il se rua sur eux et en abattit deux autres encore. Les monstres, exaspérés, poussèrent des rugissements de rage et attaquèrent tous ensemble leur terrible adversaire. En un clin d'œil, celui-ci fut entouré, menacé, et la mort fut sur sa tête.
« Tiens ferme, Abou'l-Abbas ! » cria une voix sonore.
Un Druse tomba, et Henri de Villeneuve fut aux côtés du chasseur de panthères. Derrière eux étaient la religieuse toujours agenouillée, les jeunes filles plus affolées que jamais, pantelantes, éplorées, et le prêtre, debout, le crucifix élevé vers le ciel.
Il y avait là, dans cette petite église, quinze Druses
debout, armés et menaçants, et deux hommes seuls entre eux et leurs victimes Alors commença entre ces
deux hommes et les Druses Tune de ces luttes terribles, acharnées, délirantes, dans lesquelles la créature de Dieu déploie tout ce que la nature lui a donné de force, d'adresse, de vigueur, de don de destruction. Ce iut une lutte à rendre vraisemblables les poétiques récits de yArioste et du Tasse, un de ces combats de géants que l'imagination seule peut rêver.
Chaque coup portait la mort, et Abou'l-Abbas et Henri frappaient sans relâche. Le chasseur de panthères avait saisi par le canon son long fusil à la crosse pesante et toute constellée d'argent et d'or, et à l'aide de cette massue redoutable, il écrasait ses ennemis.
Henri, le poignard dans la main gauche, le yatagan dans la main droite, parait et frappait, rugissant comme im jeune bon attaqué par des tigres....
Quelques Druses à peine demeuraient debout et les infâmes reculaient, n'osant plus affronter leurs terribles adversaires.
Tout à coup un troisième personnage jaillit par la petite porte demeurée ouverte : M. Lernoy, uae hache au poing, poussa un cri de joie en voyant debout ses deux compagnons, et s'élança auprès d'eux..,. Les- Druses fuyaient.
.« Sauvons ces enfants ! dit M. Lernoy. Abd-el-Kader vient au secours des Maronites!... »
Mais il n'eut pas le temps d'achever. L'église, un moment abandonnée par les Druses, était assaillie de nouveau et une troupe effrénée , la rage au cœur, l'insulte aux lèvres , inondait la maison du Seigneur.
Les deux Français et Abou'l-Abbas bondirent sur une même ligne, les yeux pleins d'éclairs, les armes me-
naçanles. Une fusillade terrible les accueillit. .. Pas un des trois ne fut atteint, mais les pauvres jeunes filles, demeurées autour de Tautel , firent entendre des cris déchirants.
La religieuse s'affaissa la poitrine déchirée , et elle expira en prononçant le nom du Sauveur. Le prêtre demeurait immobile, son crucifix toujours levé, mais le sang inondait ses bras : deux balles lui avaient lacéré les épaules.
Malhoun-Khatoun était à la tête des Drufies. En apercevant le cheik, Henri poussa un cri raucpie et se rua pour l'atteindre. Abou'l-Abba$ se précipitât pour protéger Henri, M. Lernoy s*élança à son tour au secours des deux hommes.
Ce triple mouvement fut fatal à tous. Séparés, enveloppés, assaillis de toutes parts, les deux Français et le chasseur de panthères disparurent dans un cercle de Druses, tandis que d'autres assassins couraient assouvir leur furie sur les pauvres enfants demeurés sans défense.
On ne voyait plus rien. C'était un amas confus de bras se levant et s'abaissant, de corps roulant les uns sur les autres.... La lutte ne pouvait durer.... c'en était fait des trois généreux compagnons, quand des burnous blancs apparurent. Vingt Arabes surgirent à la fois.
Un homme de taille moyenne, mince et élégant, au teint basané, à la physionomie noblement expressive, était à leur tête, son yatagan au fourreau.
« Qu'Allah protège les Francs ! » dit-il d'une voix vibrante en étendant la main.
Les Arabes s'élancèrent comme des lions et repoussèrent les Druses. Abou'l-Abbas, Henri et M. Lernoy tout sanglants, tout meurtris, se redressèrent plus menaçants encore.
c Mort aux giaoursl hurla Malhoun-Khatoun en ralliant ses hommes.
— Mort! mort! vociférèrent ceux-ci en revenant au combat.
— Abd-el-Kader I cria Abou'l-Abbas en s'élançant vers l'Arabe, sauve ces enfants et ce prêtre chrétien ; nous couvrirons la retraite. »
Arabes et Druses se regardaient menaçants. La lutte allait s'engager de nouveau. Sur un signe de Témir, quelques-uns de ses hommes emportèrent les jeunes filles échappées au carnage, et s'efforcèrent d'entraîner le prêtre.
« MortI mort! » cria Malhoun-Khatoun en voyant survenir une troupe de soldats turcs.
Des coups de feu éclatèrent soudain. Un nuage de fumée envahit l'église et déroba aux regards assaillants et assaillis. Des éclairs rapides sillonnaient cette vapeur blanchâtre et la déchiraient comme l'éclat de la foudre déchire la nue, et, au bruit effrayant de la fusillade intérieure, se mêlaient les clameurs sinistres du dehors.
Tout à coup une clarté rougeâtre brilla ; Téglise fut éclairée tout entière, et un jet de flammes s'élança vers la voûte. Les Druses venaient d'allumer l'incendie.
La fusillade cessa; la fumée tourbillonna, poussée par les flammes ; la toiture craqua, s'effondra d'un côté ; le nuage opaque trouvant une issue s'échappa en colonne noirâtre, et le pavé de l'église demeura dégagé et illuminé.
Plus un être vivant n'était debout. Abd-el-Kader, Henri, Abou'l-Abbâs, M. Lernoy, les Arabes, le prêtre et les jeunes filles, que n'avaient pas massacrés les Druses, avaient disparu. Les assassins eux-mêmes s'étaient repliés, laissant le champ Hbre à l'incendie. Des
cadavres gisaient entasses pêle-mêle. Le corps de la religieuse était étendu dans une mare de sang ; des enfants massacrés l'entouraient. Plus de vingt Druses se débattaient dans le râle de l'agonie suprême.
L'un d'eux, couché en travers la porte, ne donnait plus aucun signe de vie : celui-là était le cheik, c'était Malhoun-Khatoun .
Les Druses et les Turcs encombraient la cour; ils semblaient hésiter sur ce qu'ils avaient à faire.
Dans la ville la fusillade retentissait plus furieuse et plus continue ; les flammes s'élevaient de toutes parts ; des cris effrayants déchiraient les airs.
Puis à ces cris, à cette fusillade, se joignit le bruit lourd et sonore que fait une troupe de cavaliers chargeant au galop ; des clameurs frénétiques accompagnaient ce bruit. On eût dit que la foule, tout à l'heure terrifiée et sans espoir, acclamait subitement un libérateur que le ciel lui eût envoyé.
« Mort aux giaours I mort à Abd-el-Kader! » hurla une voix dans la cour du pensionnat; Qt un homme revêtu du costume turc, qui s'était tenu depuis quelques instants sur le vseuil de la chapelle embrasée, bondit à la tête des assassins.
Druses et Turcs le suivirent en l'acclamant. Cet homme c'était Osraan-ben-Assah, l'agah, celui que Malhoun-Khatoun , le cheik , avait juré la veille de faire étrangler.
La cour fut vidée en un clin d'oeil, et un nouveau flot de démons se répandit par la ville. L'incendie de la chapelle éclatait alors dans toute sa force, et les lueurs rouges mêlant leur lumière aux rayonnements dorés du soleil , faisaient paraître le spectacle plus désolant encore.
Le corps de Malhoun-EJiatoun, gisant sur le seuil de la porte, recevait en plein la double lumière. Qui eût vu ce corps eût pu dire que le cheik était mort lâchement, car il était tombé à plat ventre, le dos fendu par un coup de yatagan. Il avait été frappé par derrière.
Un descendant de Jacob.
Depuis les massacres de Deïr-el-Kamar personne n'avait osé revenir fouler le sol de la malheureuse cité détruite. L'œuvre des Druses avait commencé le 3 juillet ; elle s'était accomplie dans la nuit du 3 au 4, et le 30 du même mois, vingt-six jours après, la ville offrait encore le lugubre et effrayant spectacle de la désolation.
Pas un cadavre n'avait été inhumé, pas une maison n'avait été relevée ; le feu couvait encore sous les monceaux de cendres. Les Druses continuaient leur mission de meurtre dans la montagne ; et les Maronites, chassés, traqués, poursuivis, ne pouvaient se présenter sur un terrain découvert sans voir la mort se dresser en face d'eux.
La destruction continuait son œuvre ; seulement, au lieu d'avoir pour ministres les hommes, elle avait pour agents les animaux carnassiers. Ce n'étaient plus les Druses qui égorgeaient, c'étaient les chacals qui mangeaient les cadavres ; les vautours, les aigles, les con-
dors qiii s'abattaient sur ce charnier abandonné ; les hyènes qui arrivaient par troupes, fouillant cette terre sanglante de leurs gueules pointues aux dents acérées. On n'entendait que hurlements sinistres, que mugissements fauves, que cris aigus. C'était V horreur dans toute Tefifrayante acception du mot.
Au loin s'élevait Dptédin, cette résidence ruinée dont j'ai parlé précédemment : spectre du passé se dressant là sur une roche voisine et semblant assister, impassible, aux horreurs du présent.
A mi-chemin de Dptédin, à un demi-kilomètre de l'enceinte de Deïr-el-Kamar, s'élevait, quelques jours plus tôt encore, une maison de gracieuse apparence | entourée d'un frais jardin à l'extrémité duquel s'épanouissait un verger soigneusement entretenu.
Aujourd'hui ce verger était dévasté, ce jardin était remué comme si un tremblement de terre eût bouleversé son sol, et un corps seul de la maison était debout. Des décombres noircies, des monceaux de cendres, des poutres charbonnées entouraient Tail^^happée au désastre par un miracle sans doute.
Le soleil était radieux, et il éclairait câlte ville désolée dont les décombres contrastaient étr|ingement avec la beauté du paysage qui l'entourait.
Les cris des chacals, les hurlements des hyènes déchiraient les airs, et pas une voix humaine ne résonnait dans cette immense solitude où la mort avait laissé partout son stigmate.
Tout à coup, par la porte béante de ce fragment de maison isolée, se projeta une ombre qui se détacha en noir sur un pan de muraille à demi écroulée. L'ombre grandit peu à peu, et un homme se traînant pénible- ^ ment apparut sur le seuil.
Cet homme, aux vêtements délabrés, à la barbe longue, inculte et plus blanche que la neige, au front ridé, aux yeux ternis, c'était Ésau, le père de la belle Noémie.
Ésaû demeura un moment sur le seuil de sa porte. Ses regards vagues parcoururent l'espace et semblèrent interroger le ciel. Il écouta, et les clameurs furieuses des carnivores en orgie arrivèrent seules jusqu'à son oreille. Le vieillard tourna lentement sur lui-même et rentra dans sa maison. Il monta les marches croulantes d'un escalier effondré et gagna le premier étage.
Là, une pièce était à peu près intacte. Sans doute elle avait échappé à la dévastation, soit que les Druses n'eussent pas pris le temps de la piller, soit qu'ils l'eussent dédaignée, car elle était simplement, presque pauvrement meublée.
Esaû, qui paraissait marcher avec peine, se traîna vers un divan placé le long du mur et se laissa tomber lourdement sur le siège.
« Ma fille! murmura-t-il. Noémie! Mon enfant bienaimée! L'espoir de ma vieillesse !... où est-elle? ..Oh! les Druses m'ont tout pris I Ils m'ont volé ma fille ! ils ont pillé mes trésors!...
« Mes trésors ! . . . répéta le vieux juif après un moment de silence. Mes caisses pleines de dinars, de diamants et de perles! Ils ont tout saccagé! Oh! le Dieu d'Abraham a abandonné son serviteur!... »
Le vieillard se leva péniblement et parcourut lentement la pièce.
« Le jardin ! dit-il d'une voix émue, ont-ils dévasté le jardin?... Comment le savoir?... Les décombres couvrent l'entrée de la cachette et depuis douze nuits je n'ai pu la déblayer!... Mes trésors !... mes trésors!»
Ésaû leva vers le ciel ses yeux étincelants et ses bras amaigris. Puis, obéissant à uue résolution soudaine, il prit dans un angle une barre de fer à Textrémité aplatie en forme de levier, et il descendit dans le jardin.
Là, tout était décombres. Une partie de la maison en s'écroulant, avait envahi le terrain, renversé lès arbres, et les ruines formaient sur un point un monceau colossal. Des poutres énormes, des pierres gigantesques s'entassaient les unes sur les autres.
Ce fut vers cet amas que le juif se dirigea. Il s'arrêta pour considérer un moment. Tensemble informe et un profond soupir s'exhala de sa poitrine. Il était évident que s'il devait débarrasser la place pour se livrer ensuite à ses recherches, ce travail était matériellement au-dessus de ses forces.
Il se baissa cependant, et de ses mains amaigries il ramassa des pierres qu'il rejeta de côté, mais son levier, introduit sous les plus grosses, ne parvint même pas à les ébranler.
Soudain, Ésaû s'arrêta dans son travail et prêta une oreille attentive. Un bruit étrange, partant de l'amas même des décombres. Pavait frappé. Il se recula et il attendit : le bruit cessa. Ésaû demeura immobile, mais il n'entendit rien.
Frappé par une inspiration subite, il jeta son levier et courut avec plus d'agilité qu'on n'eût pu lui en supposer, vers sa maison. Il remonta dans sa chambré et prit sur un meuble l'un de ces sacs de cuirs brodés de soie, dans lesquels les Arabes renferment la poudre anglaise qu'ils achètent.
Il arracha en même temps un bout de corde garnissant une caisse. Il écarta le sac, passa dans l'intérieur
rextrëmité de cette corde et Ty fixa solidement en refermant Touverture.
Ces préparatifs achevés, il redescendit au jardin. S'approchant doucement des décombres, il écouta et entendit de nouveau le bruit mystérieux qui avait déjà frappé ses oreilles.
« Il y a là un chacal ou une hyène ! murmura-t-il, et par où Tànimal a passé, je passerai aussi, moi! Il faut seulement le faire sortir. »
Ésaû tira un briquet de sa poche, fit du feu et plaça l'amadou allumé sur l'extrémité libre de la corde. Certain que la mèche brûlait, il poussa le sac à l'aide de son levier au plus profond qu'il put des décombres, puis il se sauva rapidement....
Quelques minutes s'écoulèrent.... Enfin une lueur jaillit, ime détonation assez forte retentit et un nuage de fumée s'éleva des décombres. en même temps qu'un hurlement affreux dominait les cris des animaux qui remplissaient Deïr-el-Kamar.
Ésaû revint vivement vers l'endroit où il avait placé sa mine. L'effet avait été assez puissant. De grosses pierres avaient été écartées et dans une sorte de vallée creusée dans l'amas de ruines, était étendu im cadavre de panthère.
Le juif prit son levier et toucha le corps de l'animal qui ne bougea pas. Certain que la panthère était morte, il se glissa doucement vers elle et il se trouva sous une sorte de voûte obscure formée par l'entrelacement de poutres à demi carbonisées.
m Oh! Dieu d'Abraham, murmura le vieillard, dont les mains tremblaient et dont les yeux étincelaient, pourquoi n*ai-je pas eu cette pensée plus tôt!... mes trésors! mes trésors!... »
Le juif avait oublié sa fille. Rampant sous cette toiture de décombres, il se glissa à plat ventre conmie un mineur dans une galerie. Longtemps il explora le sol de ses mains étendues, se heurtant le crâne aux pierres, se déchirant les épaules aux poutres, mais cherchant toujours, cherchant sans se lasser.
Enfin un cri de joie jaillit à demi étouffé dans sa gorge. Ses doigts frémissants fouillant le sol venaient de rencontrer une partie dé sable. S'enfonçant fiévreusement dans ce sable, la main d'Ésaù s'arrêta sur un anneau.
« Tout est là ! dit-il. Tout est là I S'ils avaient fouillé, s'ils m'avaient pillé, ils n'eussent pas remis la trappe à sa place ! Que le Dieu d'Abraham et de Jacob soit béni! mes trésors! les Druses ne les ont pas volés!... »
Le juif demeurait là, étendu, à demi enfoui dans ce monceau de ruines croulantes qu'un hasard pouvait faire s'abîmer sur lui, la main sur cet anneau précieux autour duquel se cramponnaient les doigts.... Sa poitrine respirait librement en dépit de la position gênante du corps. Mais une pensée vint flétrir le sourire de bonheur qui s'épanouissait sur les lèvres du juif :
« M'a fille! murmura-t-il, mon enfant!... »
A l'instant même où Ésaù sentait une douleur poignante succéder à l'éclair de joie qui avait traversé son âme, à l'instant où la voix déchirante du sang dominait le cri de triomphe de l'avarice, deux cavaliers gravissaient les pentes escarpées de la route de Beyrouth, se dirigeant vers Deïr-el-Kamar. Ces deux cavaliers étaient M. Paterson et sir William.
Suivant l'usage préservateur qu'il avait adopté, sir William disparaissait, comme de coutume, sous un amas chaque jour croissant de burnous de toutes nuan-
ces et de tous lainages, et chevauchait sur son pur sang arabe avec une apparence de momie qui eût par instant retrouvé un peu d'animation.
M. Paterson toujours gros, toujours gras, plus rouge que jamais, paraissait soufirir extraordinairement de la chaleur.
<K Stupide pays I dit le négociant anglais, jamais on ne pourra établir ici de chemins de fer. Je ne connais rien de laid comme les montagnes. N etes-vous pas de mon avis, sir William?
— Il est évident, monsieur Paterson, répondit sir William, que je préférerais de beaucoup conduire mon tandem dans Regent-street ou dans Piccadilly^ plutôt que de suer sang et eau sur cette route endiablée que vous m'avez fait suivre.
— J espère, sir William, que quand la civilisation bien entendue aura triomphé de la barbarie, on rasera toutes les montagnes, on aura de grandes voies bien plates sur lesquelles pourront rouler de confortables omnibus. Mais en attendant, ce maudit pays est vraiment un enfer 1
— Ah ! fit sir William, voici Deïr-el-Kamar.
— Je me plais à supposer que je retrouverai là enfin cet Ésaû et que j'aurai des nouvelles de mes diamants.
— Je croyais que Malhoun-Khatoun vous avait promis de vous les faire restituer.
— Oui ; mais Malhoun-Khatoun a été tué à Damas.
— Lors du massacre....
— Du massacre des Druses par les Maronites.
— Comment? fit sir William avec étonnement.
— Sans doute , répondit Timperturbable négociant. La preuve que ce sont les Maronites qui ont massacrt^
les Drases , c'est que Malhoun-Khatoim était un cheik druse et qu'il a été massacré !
— Aoh ! fit sir William en arrêtant son cheval. Et tous ceux-là sont-ils des Druses? »
Les voyageurs atteignaient alors les premières maisons ruinées de Deïr-el-Kamar, et Thorrible scène de la désolation leur apparaissait dans toute sa saisissante réalité. Près de trois mille cadavres étaient là , devant eux, à demi rongés par les dents des chacals et des hyènes, par les becs crochus des oiseaux de proie.
« a Tenez, dit M. Paterson, voyez- vous ces Maronites? Jugez maintenant de leur haine fanatique pour ces pauvres Druses! Ils se sont tués mutuellement pour accuser leurs ennemis !
— Vous croyez? dit sir William.
— Parbleu ? cela est évident ! Regardez, sir William. Il n'y a pas dans tous ces cadavres un seul cadavre de Druse ! S'il y avait eu bataille, il y aurait eu nécessairement des Druses tués, et ils seraient là en témoignage de leurs méfaits. Mais non ! il n'y a que des Maronites ; rien que des Maronites , ce qui prouve que ces gens- là se sont massacrés entre eux pour faire du tort aux Druses.
— Très-fort l très-fort î murmura sir William.
— J'enverrai cette appréciation au Times, dit M. Paterson, et je prierai des amis de la Chambre des communes de parler en cette circonstance. Il faudra écraser tous ces avocats français qui vont jeter feu et flammes. J'enverrai une juste appréciation des événements. Ces pauvres Druses !. .. Je leur vends toutes mes cotonnades, savez-vous! »
Tandis que les deux gentlemen parcouraient les rues désolées de la ville , se frayant un chemin à travers les cadavre? de ces hypocrites Maronites qui s'étaient mas-
sacrés eux-mêmes pour faire du tort aux Dnises, un cavalier noir arrivant à toute bride du côté opposé, c'està-dire par la route de Damas, s'arrêtait devant la maison à demi détruite du juif Ésaû.
Le cavalier mit pied à terre devant les ruines et entra résolument dans l'habitation.
« Esaii ! » appela4>il à voix haute.
. Personne ne répondit.
« Ésaû ! » dit-il encore.
Un bruit sourd, parti de Tétage supérieur, se fit entendre. Le noir leva les yeux. Sur les degrés de Tescaiier, il vit apparaît le vieux juif.
« Qui m'appelle ? dit Ésaù.
— Moi, Ali, l'envoyé du cheik! répondit le noir.
— Que veux- tu?
— Te parler de ta fille !
— Ma fille ! » s'écria Ésaù.
Et descendant rapidement les degrés croulants, il s'élança vers le noir.
« Ma fille ! répéta-t-il. Est-elle donc vivante ?
— Oui ! répondit le messager.
— Tu l'as vue?
Je l'ai vue. Elle est à Damas, dans le harem du
cheik.
— Ma fille ! Noémie I Un enfant d'Israël dans le. harem d'un Druse I
— Veux-tu racheter sa liberté ?
— Malhoun-Khatoun me propose un marché? dit le juif avec défiance.
— Non pas Malhoun-Khatoun, mais Osman-ben- Assah.
— Tu as dit le cheik.
— Oui. ^
— Eh bien! Osman-beii-Assah n'est pas cheik des Dnises.
— Malhoun-Khatoun est mort, et Osman-ben-Assah a été nommé cheik après la victoire remportée sur les giaours. Le pacha lui a donné tous les biens de Malhoun-Khatoun avec son titre , et Osman-ben-Assah est aujourd'hui le premier de nos seigneurs.
— Et ma fille est entre ses mains ?
— Oui.
— Combien demande- t-il pour me la rendre?
— Cinquante mille dinars d'or , ou la même somme en diamants, à ton choix.
— Dieu d'Abraham ! s'écria Esaû, où pourrais-je trouver pareille somme ? Je suis ruiné! mes deux maisons ont été brûlées, pillées, dévastées! Je n'ai plus rien ; je suis un pauvre vieillard ! Qu'on me demande ma vie pour celle de mon enfant, et je la donnerai ; mais cinquante mille dinars d'or !
— Si tu ne me les comptes pas avant que le soleil ne soit levé demain, ta fille mourra !
— Noémîe !
— Osman-ben-Assah te donne douze heures pour te décider. Si tu ne peux payer en or, paye en diamants ! »
A corsaire corsaire et demi.
La nuit était noire, nuit rare en Orient , mais le ciel était chargé de nuages et la lune, sur son déclin, naanquait de force pour percer la couche de vapeurs qui s'interposait entre ses rayons et la terre. Chacals et hyènes continuaient leur lugubre et horrible concert. Par moment une lueur rouge jaillissait sur un point de la ville en ruines : c'était un foyer mal éteint dont le bond d'un animal venait de dégager les cendres et éparpillait les étincelles.
La porte de la maison d'Ésaû s'ouvrit lentement , et le vieillard apparut précédant Peunuque noir.
c Voici les dix mille dinars en diamants qu'Osman exige sur Theure et la promesse de payer, au retour de ma fille, quarante mille autres dinars en or, > dit le juif en tendant à l'esclave un paquet assez volumineux et un papier cacheté.
Ali prit Fun et l'autre et gagna le jardin dans lequel il avait entravé sa monture. S'élançant en selle, il partit
au galop. £saù le suivit de Toeil un instant au milieu des ténèbres, puis, tournant sur lui-même pour rentrer dans sa demeure :
« Noémie ! ma fille! murmura -t- il , que le Dieu d'Abraham la protège et la défende!... Quant aux pierreries de l'Anglais, que puis-je ? les Druses ont tout pillé !
— Aoh ! dit une voix tandis que deux ombres se détachaient dans les ténèbres, c'était excessivement poétique.
— On ne voit absolument rien , répondit une autre voix.
— C'est pourquoi cela est très-poétique, monsieur Paterson.
— Je suis de votre avis, sir William. Je trouve tout cela d'autant plus beau que ce temps nuageux me rappelle les brouillards de la Tamise! Ah! quel pays que celui-ci! Toujours du soleil et un ciel éternellement bleu ! Dans ma maison de Bread-street, dans le Strandy sir William, j'étais souvent obhgé d'allumer le gaz à deux heures de Taprès-midi, c'est un fait!
— En vérité, je vous crois!
— Le gaz! répéta M. Paterson en secouant la tête d'un air désolé, voilà ce qui ne parviendra jamais en Syrie. C'est honteux pour l'Orient. Le gaz est la lumière de la civilisation.
— C'est très- juste, ce que vous dites là, monsieur Paterson. »
Les deux Anglais avaient atteint la maison du juif. Ésaù était toujours sur le seuil.
« Mort diable ! dit M. Paterson, je suis sûr que ce juif n'aura rien à nous donner à souper 1
— AohI fit sir William, j'ai mon nécessaire de voyage.
— Âhl très-bien! Ésaû, continua le négociant anglais, je viens de visiter les restes de ta maison de ville. Sir William et moi avons dressé un procès-verbal de la situation des lieux; tout a été effectivement brûlé, abîmé, détérioré. Mon avis est que tu peux exiger une indemnité que tu demanderas à qui de droit.... cela est ton affaire ; mais la mienne est de rentrer dans mes dix mille livres sterling de pierreries, et tu comprends que j'ai trop de soucis d'une telle perte, pour prendre intérêt à tes propres affaires. II s'agit de mes marchandises, le reste ne me regarde pas, et ne me regardant pas , devient pour moi nul et non avenu. Donc, je ne m'occupe que de la situation que te faitlaloi vis-à-vis de moi. . — Mais je n'ai plus rien ! s'écria Ésaû. Les Druses ont tout pris, tout pillé, tout volé, tout brûlé!
— Tu comprends que ceci n'est nullement moa affaire. Je n'ai pas à m'enquérir de ce qu'ont fait ou n'ont pas fait les Druses, que, pour ma part, je continue à croire de très-braves gens indignement calomniés. Ce qu'il y a de certain , cependant, c'est que j'avais commissionné à Toby Daniel Abraham, de Damas, un envoi de diamants, rubis, émeraudes et perles fines, montant en tout à la somme de dix mille livres sterling , l'autorisant à fournir à vue sur ma maison de Beyrouth. La traite est arrivée, j'ai fait honneur à la signature de Toby Daniel Abraham, j'ai payé avant livraison ; donc je dois être livré.
— Mais je ne suis pour rien dans cette affaire ! dit Ésaû.
— Tu t'y trouves, au contraire , parfaitement mêlé.
— Gomment î
— Ces marchandises devaient m'être expédiées directement sur Beyrouth ; elles n'avaient point besoin de
passer par Deïr-el-Kamar. Pourquoi Toby Daniel Abraham leur a-t-il fait prendre cette route ? Parce qu'il avait à te faire parvenir un envoi à toi-même, et qu'il a voulu éviter les frais. Très-bien; mais cela ne me regarde pas. Le résultat de cette opération a été que les marchandises ont disparu. Or, je ne bénéficiais pas de l'économie des frais de route, donc je ne dois courir aucune chance de perte. Partant, je dois rentrer dans mes marchandises payées, et je réclame livraison.
— Mon bon monsieur Paterson, cher et excellentgentleman, dit le juif, croyez que je suis loin de combattre vos arguments, mais ce n'est point à moi qu'ils s'adressent, ce n'est pas moi qui vous ai vendu, c'est Toby Daniel Abraham, de Damas.
— Parfait ! Mais Toby Daniel Abraham, de Damas, est l'associé de Job Ésaù de Deïr-el-Kamar, or qui dit associé, dit responsable.
— Cependant....
— Tu profites des bénéfices de l'association, tu dois participer aux pertes. Or Toby Daniel Abraham est mort. ...
— D a été massacré ? dit Ésaû.
— Là n'est pas la" question ; il est mort, sa personne est anéantie....
— Les Druses ont tout pillé, tout brûlé, tout saccagé....
— Je n'en sais rien et ce n'est pas mon affaire. Sa maison est ruinée, voilà ce qui m'intéresse. Donc je ne puis avoir aucun recours sur lui, et j'ai recours alors et naturellement sur toi.
— Mais je suis ruiné, pillé, dévalisé, comme Toby Daniel Abraham! s'écria Esaû.
— C'est possible, mais tu n'es pas mort, toi.
— Hélas! fit le juif avec un mouvement d'épaules décelant une piètre opinion de lui-même.
— Or, reprit M. Paterson, je connais tes coreligionnaires ; tant qu'ils vivent il y a espoir d'être payé par eux....
— Je n'ai plus rien !,.,.
— Aussi, je ne te demande pas d'ai^ent.
— Ah ! fit Ésaû avec un étonnement joyeux.
— Non; je te demande seulement et j'exige au besoin que tu reconnaisses la dette.
— La fourniture de pierreries que vous n'avez pas reçue?
— Naturellement; tu étais Tassocié de Toby Daniel Abraham, de Damas, tu dois payer pour lui à son défaut.
— Je vous proteste que je ne possède plus un dinar 1
— Nous verrons plus tard. Pour le présent, tu reconnaîtras ta dette par un acte en bonne formel
— Mais, cher et excellent gentleman....
— D'ailleurs tu n'as plus rien, dis-tu. Cela peut être vrai au point de vue de l'argent comptant et des diamants ; mais tu possèdes des terrains immenses I Tout ce qui s'étend d'ici à la ville, et ton autre maison, sont ta propriété. Je te ferai exproprier; le padiscbah de Damas réglera l'indemnité.
— Les terres de mes pères ! dit Esaû en pâlissant.
— Oui, » dit M. Paterson en regardant fixement le
juif.
Gelui-»ci baissa lentement la tête avec un geste de résignation profonde.
« Que la volonté du Dieu d'Abraham s'accomplisse, monsieur et cher négociant, dit-il. Si vous consentez à
recevoir ces terres comme indemnité, je suis prêt à vous les abandonner.
-^ Quand? demanda vivement l'Anglais.
— Sur l'heure même ; le temps d'aller à Beyrouth faire régulariser l'acte de cession. »
M. Paterson fronça les sourcils avec une expresalonde mauvaise humeur évidente. Ésaû remarqua cette expression, mais son visage demeura impassible.
« Tu consentirais à quitter Deïr*el-Kamar? reprit TAnglais.
— Hélas I dit le juif, la ville n'est plus I
— Mais c'est la terre de tes pères,
— G'est-à-dire des pères de ma femme, monsieur» Les terres de mes pères à moi sont à Saïda. »
M. Paterson regarda encore le juif.
« Ahl » fit-il simplement.
Puis après un moment de silence durant lequel il prolongea son examen attentif :
« Demain, dit-il, nous reparlerons de cela ; mais songe que je veux être payé. Le consul anglais réclamera auprès du padischah, et je ferai agir toutes les autorités turques. »
Et M. Paterson, passant devant Ésaû qui courbait la tête en signe de soumission, gravit l'escalier croulant et gagna une chambre du premier étage dans laquelle s'é* tait déjà installé sir William.
« Mort diable ! fit-il en grommelant, le drôle diraitil vrai, serait-il absolument ruiné? J'aurais juré qu'il avait quelque trésor enfoui dans un coin de son jardin; mais si cela était, il ne m'abandonnerait pas ces terres avec autant de facilité ! Qu'est-ce que ces propriétés de Saïda auxquelles il parait tenir plus qu'à celles-ci ? il faudra que je m'informe. »
M. Paterson entrait dans la pièce au milien de laquelle se tenait sir William aux prises avec l'un de ces nécessaires anglais qui contiennent une pharmacie et une batterie de cuisine.
La nuit était toujours noire et le ciel couvert de nuages. Dans les défilés des montagnes il régnait des ténèbres épaisses ; et cependant sur ces chemins de démons bordés de précipices, coupés par des ravins, taillés sur le flanc d'un roc à pic, courait rapidement un cavalier drapé dans son burnous de laine blanche. Ce cavalier c'était Ali, le messager d'Osman-ben-Assah, qui emportait à Damas les pierreries du juif et Tacceptation du cartel d'échange proposé par le nouveau cheik.
Il y a parmi les Maronites un proverbe qui dit : « Partout où un Osmanli met le pied, l'herbe cesse de croître. » Certes, si la vérité de ce proverbe peut être démontrée, c'est en arrivant àFamiah (l'ancienne Apamée), la première ville du pachalick de Damas. Strabon nous apprend que les Séleucides avaient établi à Famiah une école mémorable de cavalerie, tant le local était bien disposé pour cet objet, tant les pâturages étaient nombreux, tant les eaux étaient limpides. Aujourd'hui là oïl coulaient de clairs ruisseaux, s'étendent de noirs marécages; là où l'on voyait de fougueux étalons, on rencontre des buffles épais: là où croissaient les herbes odoriférantes, on aperçoit de fétides roseaux. Le grand fondateur Séleucus Nicanor avait bâti la ville en l'honneur de sa femme ; les Arabes la ruinèrent en l'honneur de leur prophète. Maintenant quelques pauvres paysans de races diverses y dérobent avec peine à l'avidité des Turcs et aux ravages des Arabes quelques maigres moissons d'orge et de maïs.
Le jour commençait à naître et Famiah apparaissait
triste et désolée, accroupie sur le versant oriental du Liban. Âli galopait rapidement ; il comptait changer de cheval à Famiah pour, de là, s'élancer dans la plaine sur la route de Damas.
Il avait encore à franchir une gorge étroite et resserrée, par Touverture étranglée de laquelle il apercevait au loin la ville malheureuse et si peu imp'ortante, qu'elle n'avait pu exciter la soif de pillage des Druses qui Pavaient dédaignée. L'eunuque sentait son coursier faiblir, et il l'excitait de la main et des jambes pour lui rendre des forces et le contraindre à gagner Famiah.
Au centre du défilé était une crevasse étroite, mais extrêmement profonde, qui coupait la route. Il fallait franchir cette crevasse ; le saut n'était ni dangereux ni difficile à exécuter, aussi Ali arriva-t-il sur l'obstacle avec la plus grande confiance.
Il enleva son cheval qui s'élança d'un bond gracieux; mais au moment où les pieds de devant du coursier arabe touchaient le sol de l'autre côté de la crevasse, une détonation retentit brusquement et fit vibrer les échos de la montagne.
Le cheval s'abattit et roula sur lui-même, envoyant au loin son cavalier. Une balle, qui avait atteint l'animal à l'épaule, lui avait brisé l'os de la cuisse.
L'eunuque, meurtri, étourdi, se releva péniblement en poussant une exclamation énergique. Son œil inquiet interrogea rapidement le défilé qui s'étendait devant et derrière la montagne qui surplombait au-dessus de sa tête et le précipice qui s'ouvrait béant et noir sous ses pieds. Il ne vit rien, il ne remarqua rien qu'un léger nuage de fumée blanchâtre qui s'élevait lentement dans les airs, emporté par la brise du matin.
Ali saisit son yatagan et s'élança en courant dans la
direetion de Famiah, dont il pouvait apercevoir les toitures plates des premières maisons, dorées par les rayons naissants du soleil.
Déjà il avait franchi une partie du défilé étroit, lorsqu'une seconde détonation retentit et fit de nouveau vibrer les échos sonores. Ali s'arrêta en frémissant : une balle venait de' lui raser l'oreille droite en faisant entendre son sifflement sinistre.
Ueunuque se retourna pour faire face au danger. Un homme vêtu en Arabe, la tête recouverte par le capuchon abattu de son burnous, venait de surgir subitement. Cet homme rejeta un fusil désarmé qu'il avait et brandit son yatagan.
Ali, comprenant le danger, s'arrêta en se tenant sur la défensive. L'homme au burnous, dont il était impossible de deviner les traits, bondit sur lui.
Aussitôt s*engagea un combat terrible, car chaque adversaire sentait que ce combat singulier devait être mortel pour l'un d'eux. Les yatagans brillaient aux premiers feux du jour : les lames se heurtaient en faisant voler des myriades d'étincelles ; les deux ennemis s'attaquaient avec un même acharnement.
Des soupirs rauques s^exhalaient de la poitrine embarrassée des deux hommes. Ali avait une réputation de sabreur émérite parmi les siens ; mais son adversaire maniait son arme avec une habileté et une "ligueur remarquables.
Quelques secondes s'écoulèrent.... Ali poussa un cri, fit un pas en arrière et tomba en tournant sur lui-même, les bras étendus, la face contre le sol. Le yatagan de son ennemi lui avait fendu le. crâne.
Alors l'homme bondit sur l'eunuque agonisant, il l'acheva dun coup du poignard qu'il tenait dans sa
main gauche, puis il le fouilla avec une sorte de frénésie.
Dans lune des poches du kaban du noir il trouva le paquet de pierreries remis par Esaù à l'envoyé d*Osman-ben-Assah. Il se saisit de ce paquet, Touvrit, en examina le contenu, puis il le referma et le jeta dans le capuchon de son second burnous, celui de laine blanche, qui était rabattu sur ses épaules, tandis que le capuchon du burnous de laine noire enveloppait hermétiquement la tête et dérobait entièrement le visage.
Cela fait, l'homme fouilla de nouveau les vêtements da cadavre. Il ne tarda pas à en retirer la promesse écrite du juif de Deïr-el-Kamar de donner quarante mille dinars d'or eu échange de sa fille.
Un grognement joyeux et triomphant retentit sous le capuchon abattu. L'homme se releva (car il s'était agenouillé pour mieux accomplir son œuvre) ; il cacha dans sa ceinture le papier qui semblait avoir été l'objet de sa plus ardente convoitise, puis il poussa rudement du pied le corps inanimé, qui alla rouler dans l'abîme.
Ensuite il rejeta sur son épaule le pan du burnous blanc, et, drapé comme un sénateur romain dans sa toge, il reprit d'un pas rapide la route de Famiah.
Le soleil s'était levé radieux depuis un moment et avait éclairé cette scène dramatique.
Le mois de juillet 1860.
Plus d'un mois s'était écoulé et durant ce mois les massacres avaient atteint, en Syrie, toute l'apogée de leur horreur. Durant ce mois de juillet, près de quinze mille chrétiens avaient été massacrés dans le Liban, TAnti-Liban et sur la côte syrienne, plus de trois mille jeune filles avaient été enlevées et jetées vivantes dans les harems.
Voici, d'après lés données les plus sérieuses, celles acceptées par M. Poujoulat et recueillies sur les lieux mêmes, au mois de septembre dernier, le résumé de cette liste funèbre :
A Hasbaya et Rachaya^ dans l'Anti-Liban , sur une population de 8000 âmes, il y a eu. . . 2500 égorgés.
A Deïr-el-Kamar^ sur une population de
8000 âmes 2200 —
A reporter, 4700 —
Report 4700 égorgés.
A Ehteddin 121 —
Dans les provinces du Maten et du Kers-
rouan , . . . 250 —
A Djezin, à Dareb-el-Siriy h Saïda 820 —
A Zahleh et à Karhahin. 220 —
A Balhek 500 —
Dans le voisinage i^ Beyrouth 1 20 —
A Damas : 8000 —
Total en lin moi5.,.. .. 14731
Dans ce nombre de 14 731 victimes ne figure pas crelui des chrétiens morts les armes à la main en combattant les Druses et les Turcs : je ne veux parler que des chrétiens massacrés.
• A ces 14 731 il faut joindre encore ces 3000 jeunes filles enlevées à leurs familles et qui sont mortes pour elles, ce qui porte le nombre des victimes à 17 731.
Ces chiffres parlent haut malheureusement, mais voici un fait qui parle bien haut également :
La liste des coupables dressée par les chrétiens euxmêmes contenait 3940 noms pour Damas, divisés en 493 promoteurs et 3447 égorgeurs. Fuad-Pacha fit arrêter 1200 hommes sur ces 3940 (presque tous ont été relâchés depuis, car d'après la loi musulmane, im Turc ne peut tire accusé sur le témoignage d'un chrétien, et les chrétiens seuls accusaient).
Et si la perte des hommes, des femmes et des enfants dépasse 1 7 700 individus, sait-on à combien s'élève la perte matérielle d'argent? A quel chiffre montent le pillage et le vol? A plus de 93 500 000 francs.
Notez que je ne parle ici que des pertes éprouvées par les particuliers. Ajoutez donc encore à ce chiffre
énorme celui du grand couvent des Lazaristes de Damas, du couvent des Maronites, dii couvent des Grecs, du couvent des Arméniens, pillés, saccagés, brûlés et ruinés. Ajoutez encore quatre cents églises pillées et dévastées, desquelles on a enlevé jusqu'aux cloches. Sans exagération, ces vols nouveaux peuvent s'élever à 10 millions de francs.
Donc en .1860, à la face de l'univers, dans la seconde partie d'un siècle qui a la prétention d'être le plus civilisé et le plus civilisateur, aux portes de l'Europe, en l'espace d'un mois, les Druses, les Turcs, les Métualis, les Kurdes et les Bédouins du désert ont massacré 14731 victimes, enlevé 3000 jeunes fille's chrétiennes pour en faire leurs esclaves, et volé pour plus de cent millions de francs.
Quel tableau effrayant que celui qu'offrait, en . août 1860, la Syrie tout entière, ce pays si beau et si splendide?
A Beyrouth, plus de trois mille femmes et enfants maronites, couchant pêle-mêle la nuit sur le sol nu, sans abri le jour contre les ardentes atteintes du soleil : veuves et arphelins faits par les Turcs et les Druses, auxquels les charitables sœurs de Saint-Vincent de Paul font chaque jour une distribution de riz, de farine et de couvertures.
Tout autour de la ville, plus de vingt mille réfugiés, venus de la montagne- ou de Damas, encombrent les caravansérails et les cours des jésuites. Plus de. dix mille malades ou blessés sont là ! Les enfants meurent de faim par centaines sur le sein tari de leurs mères, et les soldats turcs les insultent en passant.
Et cependant toute cette population misérable, souffrante, mourante, est soutenue par un espoir. Elle sait
que la France, qui déjà lui envoie des vêtements et de l'argent, va lui envoyer encore ses braves soldats pour la protéger et la défendre. Aussi comme tous les regards sont anxieusement fixés sur la mer ! comme chaque voile qui paraît à l'horizon est saluée par des cris d'espérance!
Les musulmans, eux, courbent la tête, et en songeant à la France, ils commencent à avoir peur!
A Damas, Akmed-Pacha, l'infâme chef des égorgeurs, a été rappelé à Gonstantinople et remplacé par Fuad- Pacha qui, lui, s'oppose à ce que les chrétiens quittent la ville, en leur promettant la sécurité dans Tavenir; mais quelle foi faire en la parole d'un Turc? D'ailleurs justice n'est pas rendue ! Les assassins sont toujours libres, lesvoleurs sont toujours possesseurs des richesses,
Fuad-Pacha, depuis son installation en Syrie, n'avait qu'un but, celui de faire revenir les chrétiens à Damas et k Deïr-el-Kamar. Mgr Ambroise, l'évêque de Damas, a refusé positivement de quitter Beyrouth avec ses ouailles.
« Nous retournerons à Damas, dirent les sœurs de Saint- Vincent de Paul, quand il y aura mille soldats français autour de notre maison pour la garder.
— Retournez à Damas, disait cependant le gouverneur turc dans ses publications, on vous donnera une escorte pour gagner la ville, on vous donnera en arrivant les clefs des maisons qui vous sont destinées. Vous êtes prévenus qu'à partir d'aujourd'hui on ne vous distribuera de l'argent à Beyrouth que pendant quinze jours. Ce terme expiré, on n'en distribuera plus qu'à Damas. »
Et à Damas, cependant, le quartier chrétien était toujours un monceau de ruines ; les cadavres gisaient
encore dans les décombres et les chiens Ie& dévoraient 1 Trois mille chrétiens étaient demeurés dans la ville, manquant de tout, en dépit des soins vigilants d'Abdel-Kader. La misère et la faim détruisaient leurs forces. Sur ces trois mille, quinze cents étaient malades, et Fuad-Pacha, le gouverneur, a dit, en quittant Stamboul pour venir en Syrie, que si après la conquête de Gonstantinople, en 1453, les Turcs avaient exterminé tous les chrétiens, la Porte ne les aurait plus aujourd'hui sur les bras !
A Damas, les chrétiens avaient deux quartiers : Harat-el-Nassara et Mtidan. Ce dernier est très-peu important. Le Harai-el'Nassara était comme une ville dans une autre ville, cité riche, florissante , avec ses trois mille huit cents maisons, ses trois couvents et ses onze églises.
Au moment où nous revenons h Damas, c'est-à-dire au mois d'août, ce quartier, ces maisons, ces couvents, ces églises ne formaient qu'une ruine horrible : c'était im saccagement sans exemple.
La ville musulmane avait repris, elle, son aspect ordinaire. Musulmans, Dr uses, Métualis et Bédouins se livraient tranquillement au trafic des objets volés, que des juifs épargnés achetaient à vil prix. Fuad- Pacha siégeait toujours au gouvernement, promettant la punition des massacreurs, mais ne punissant rien et n'osant pas agir dans la seule crainte d'Abd- el- Kader, le protecteur des malheureux chrétiens demeurés dans la ville : car avec ses deux mille cavaliei^, l'émir avait sauvé plus de dix mille chrétiens, gardant les uns près de lui, facilitant aux autres de gagner Beyrouth.
Durant dwTnsepï nuits et dix-sept jours, Abd-el-Kader
est resté à la porte de sa maison, sur le seuil, debout, assis ou couché sur une natte, gardant, les armes à la main, son foyer menacé et les malheureux qu'il avait recueillis dans sa vaste habitation. Lui seul préserva les sœurs de Saint-Vincent de Paul de tout outrage et leur sauva la vie.
C'est le 4 août que nous rentrons à Damas.
Le bain.
Sous les climats brûlants , l'une des principales préoccupations des habitants est naturellement celle des rafraîchissants de tous genres. L'imagination humaiae se livre incessamment au travail le p.us opiniâtre pour combattre, par des moyens plus ou moins ingénieux, la souffrance fatigante qu'impose la chaleur ; mais s*il n'y a rien de nouveau sous le soleil, à plus forte raison il n'y a rien de nouveau pour détruire les effets de ses rayons aux feux torrides.
Les usages les meilleurs sont encore les plus anciens, en dépit des lois du progrès, et parmi ceux-là, le bain a droit de prendre la première place. Ici, la philosophie duKoran, cette philosophie matérialiste par excellence, a atteint pleinement le but qu'elle se propose, ^elui de Talliage perpétuel de la salubrité et des plaisirs, en préconisant le bain et en faisant des ablutions hygiéniques répétées si souvent un point de religion.
Il est difficile en Europe, avec nos mœurs et nos ha-
tÈ CHASSEUR DE PANTHÈRES. 211
bitudes, de se faire une idée exacte de ce qu'est le bain en Orient. Pour nous, le bain n'est qu'une loi de propreté et de santé; pour les Orientaux, c'est tout autre chose.
Outre l'accomplissement de l'acte religieux qu'il renferme, le bain est un plaisir, une distraction, presque un luxe que se donnent cependant toutes les classes, même les plus pauvres. Le bain, dans le Levant, remplace avantageusement le café, le restaurant, la promenade, les raouty les concerts, les spectacles, les clubs et les cercles. .
Allei" au bain, pour les hommes et surtout pour les femmes, signifie aller y passer une journée entière, y déjeuner, y dîner, y dormir, y fumer, y causer. On se rencontre au bain, comme chez nous on se retrouve au bois ou à l'Opéra. Les plus grands seigneurs ont chez eux des bains particuliers; mais ils se baignent rarement cependant autre part que dans les lieux publics. H en est de même pour les femmes qui mettent en première ligne, parmi leurs plaisirs et leurs distractions, les heures passées au bain.
On comprendra dès lors que les établissements, destinés à recevoir journellement l'élite de la population, soient construits, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, dans de très-vastes proportions. A Damas le bain le plus en faveur, celui que fréquentent les plus riches setti, est un édifice bâti en pierre de taille ayant la forme d'un parallélogramme, et surmonté de deux dômes élevés.
De larges bancs régnent autour de chaque pièce ; ils sont destinés au repos des baigneurs. Le pavé est en marbre de diverses couleurs; au centre est un grand réservoir rempli d'eau. Des colonnes élégantes soutiennent l'édifice.
C'est une véritable, longue et curieuse opération que celle d'un bain en Orient et qui se subdivise elle-même en une foule d'opérations différentes, dont quatre principales.
On fait d'abord entrer le baigneur dans une espèce de vestiaire ; là, il se déshabille sur une estrade où Ton a préparé ce qui lui est nécessaire. Un tellak (garçon de bain) lui enveloppe la tête, les reins el la poitrine avec des linges parfumés d'une blancheur éblouissante, et il lui met aux pieds des sandales de bois excessivement hautes et montées comme les anciens patins de nos trisaïeules. Ceci est la première opération.
Pour la seconde, le baigneur, pî'éparé, passe dans une autre pièce dont la température est plus élevée que celle de la précédente. Là on le laisse sur un divan, on lui apporte une pipe toute bourrée, et il fume en s'habituant peu à peu, progressivement, à la chaleur assez forte de la salle.
Une demi-heure après, le tellak vient reprendre son client et le conduit dans la troisième salle. Cette salle, très-vaste, est pavée en pierres et toujours chauffée à trente-cinq degrés : c'est, à proprement parler, la salle du bain ou Vétiive, C'est ici, et pour cette troisième opération, que l'on apprécie l'avantage des patins y des sandales élevées, car il serait impossible de demeurer pieds nus sur les dalles. Les pierres sont chauffées ardemment ; ce sont elles qui dégagent la chaleur.
Le tellak et son aide s'approchent alors du baigneur qu'ils dépouillent de ses linges, et se mettent à le frotter des pieds à la tête avec le kiçè (sac de crin), faisant craquer adroitement et sans douleur les différentes articulations. C'est ce qu'on nomme le massage.
Le massage a lui-même ses différents degrés : tandis
DE PANTHERES. 213
que le Ullak frictionne avec une activité et une adresse merveilleuses, l'aide répand de temps à autre, sur les dalles , de Teau contenue dans des seaux .de cuivre brillant comme de l'or. Cette eau, en contact avec les pierres brûlantes, dégage aussitôt une vapeur épaisse qui, entourant le baigneur comme dans un nuage, obtient presque instantanément du corps une transpiration abondante.
La troisième opération achevée, on enroule le patient dans des bandelettes de linge blanc et on le transporte dans une autre salle. Là on le dépouille de nouveau et on rint)nde d'eau chaude : c'est une douche effrayante dont on a grand'peine à supporter tout d'abord l'extrême température. Le Idlok et son aide savonnent le baigneur, le couvrent d'une mousse abondante, puis à l'eau chaude succède l'eau tiède, et à l'eau tiède la douche de parfums. C'est la quatrième et dernière opération.
Cela fait, on enveloppe le baigneur dans le tcherchef (drap immense en toile de coton extrêmement fine), on lui met une serviette autour de la tête, et il passe dans le cinquième salon. Ce salon est ordinairement le plus beau de l'établissement, et c'est dans ce salon que véritablement le plaisir commence, car ce qui précède ne peut guère se traduire que par le mot fatigue, et je crois que tous ces massages^ ces étuves ne sont qu'un raffinement ingénieux destiné à faire paraître plus agréable encore le séjour de la dernière salle.
Là, effectivement, l'air est pur,' frais, parfumé. D'énormes divans sont disposés près des fenêtres. Les baigneurs, demi-nus, s'étendent sur ces divans et bravent les heures les plus fatigantes du jour.
Les uns font la sieste paisiblement, les autres fument
la tchibouk on le narghilé ; presque tous prennent le café, et l'on reste dans ce salon causant, buvant, fumant, dormant, jusqu'à ce que le chant du marabout appelle les hommes à la mosquée pour la prière du soir. La première condition du bain turc est d'être maître absolu de tout son temps et de ne rien avoir à faire.
MaiS) si les musulmans aiment le bain avec passion, les dames musulmanes l'adorent avec frénésie. £n Orient aussi la mode a ses lois; et il y a, chez les grandes setti, jour de bain, comme jadis il y avait à Paris jour des TuilerieSy comme il y a maintenant jour de boiSy comme il y a Londres jour à'Hyde-PcPrk. Ce qu'il y a de vraiment remarquable, et que personne, que je sache, ait jusqu'ici remarqué, c'est que dans tous les pays, dans tous les temps, les femmes ont choisi un même jour de la semaine pour satisfaire à leur plaisir le plus attrayant : celui de voir et d'être vues, et ce jour est invariablement le vendredi. Nos pères se rappellent les vendredis du jardin des TuilerieSy jour de promenade par excellence sous la Restauration. A Londres, les belles ladies ont établi également les vendredis (THyde-Park. A Paris , maintenant , le vendredi est encore le plus beau jour du bois de Boulogne; et enfin, en Orient, le vendredi est le jour inva* riablement fixé, parmi l'élite de la population féminine, pour satisfaire à ce devoir religieux du bain, et pour sacrifier surtout aux plaisirs qui l'accompagnent.
Pourquoi dans tous les pays et dans tous les temps le vendredi ? Pourquoi les femmes de toutes les nations ont- elles porté également toutes leurs prédilections sur le jour de Vénus, si injustement regardé par quelquesuns comme un jour de malheur ? Est-ce parce que le vendredi a été de tous temps le jour aimé des femmes
qu'on Ta nommé ainsi jour de Vénus (dies Yeneris)^ ou est-ce parce qu'il a été nommé ainsi que les femmes l'ont consacré ? Je laisse à de plus savants le soin de trouver la solution de cette question.
Toujours est-il qu'en Orient comme en Occident, les femmes aiment à étaler le vendredi leurs plus riches toilettes, et tandis que celles de l'Europe vont aux promenades, celles de l'Asie se rendent au bain et y passent la journée.
En Orient, le même établissement ne reçoit pas les deux sexes, et ne les sépare pas par un plancher ou par une cloison, comme chez nous, avec ces deux inscriptions : Côté des hommes; côté des dames. 11 y a des établissements spéciaux pour les uns et des établissements spéciaux pour les autres. L'entrée des. bains des femmes est sévèrement interdite aux hommes sous menace de mort, et les eunuques, demeurés à la porte, y font meilleure garde encore qu'à celle du harem
Ce jour-là où nous revenons à Damas, c'était im vendredi, jour de bain, et l'établissement élégant de la ville était encombré par les setti, les sulthanes et les esclaves. Le massacre des chrétiens n'avait rien chargé aux usages et aux habitudes de la population musulmane, et à voir tous ces Turcs, tous ces Druses, tous ces noirs dans les rues et dans les bazars, toutes ces femmes voilées, tous ces enfants nus courant dans la poussière, on n'eût pu supposer que tous ces habitants paisibles étaient transformés, quelques jours'plus tôt, en féroces assassins.
Pas un Maronite, pas un Grec ne se voyait dans Damas : les malheureux échappés au désastre se tenaient cachés sous la protection généreuse d'Abd-el-Kader.
A midi, le bain des femmes était envahi : on n'en-
tendait que cris joyeux, que chants, que derboukas résonnant. Dans le dernier salon surtout, celui des causeries et de la sieste, la foule des baigneuses était plus compacte et offrait un coup d'oeil ravissant, que malheureusement aucun regard de peintre ne pouvait contempler.
Dans un angle, couchées sur un divan près d'une fenêtre au store baissé, deux femmes, enveloppés dans leurs peignoirs de mousseline plus blanche que la neige, la tête entourée de gazes blanches, les pieds nus, se jouant sur la soie brodée d'or des coussins, deux femmes causaient à voix basse.
• L'une était Aïchouchnâ, la sulthane favorite de Texcheik des Druses, de feu Malhoun-Khatoun. L'autre, presque aussi splendidement belle que son interlocutrice, un peu plus jeune peut-être, avait dans toute sa personne un charme, ime grâce, une distinction que lui eussent envié bien des grandes dames.
Toutes d«ux causaient ; mais sans doute cette causerie devait être mystérieuse, car chacune des deux fem- . mes parlait à voix basse, et leurs yeux, parcourant par moments les groupes qui les entouraient, semblaient s'assurer qu'aucune oreille indiscrète ne s'approchât pour écouter.
« L'émir Abd-el-Kader, Fatmah, disait Aïchouhnâ en se penchant vers sa compagne, a mis les Maronites à l'abri des Druses?
— Oui, répondit Fatmah, mon père a sauvé plus de dix mille chrétiens. Les uns £ont dans so^ palais, les autres dans ses jardins. Tous campent entourés de cavaliers arabes dévoués à l'émir, et ils sont protégés par eux.
— Ton père aime donc les chrétiens, Fatmah?
— Il aime le Grand Seigneur de France.
— Mais il a été prisonnier de la France, pourquoi aime-t-il le sultan?
— Hassan, le lion favori de mon père, a été pris par lui aussi jadis : il l'a emmené prisonnier dans son palais, et cependant Hassan aime l'émir et il est dévoué à ceux qu'il aime.
— Mais les Druses vont vouer une haine mortelle à Abd-el-Kader.
— Qu'importe I mon père est fort I Que peut contre lui la haine des méchants?
— Mais Osman -ben-Assah....
— Osman, interrompit la fille de l'émir, connaît Abd-el-Kader. C'est parce qu'il le connaît qu'il le redoute et qu'il n'a osé jusqu'ici te faire aucun mal à toi, Aïchouhnâ, mon amie, ni au Français blessé, ni à la Française qu'il retient dans son harem. Il sait que l'émir lui demanderait dent pour dent, œil pour œil, et il ne fait rien.
— Il attend? dit Aïchouhnâ d'une voix triste. Oh ! si tu savais, Fatmah, combien cet homme est méchant. C'est lui qui a tué Malhoun-Khatoun, j'en suis sûre, et aujourd'hui il possède toutes les richesses de sa victime. Le pacha lui a tout donné pour le récompenser de sa conduite lors des massacres. Grâce à toi, grâce à ton père, il n'ose torturer la chrétienne, ni le Français, ni moi, mais il espère en l'avenir, et moi je crains tout de son espoir. »
Un léger silence suivit ces paroles. Aïchouhnâ semblait réfléchir profondément.
« Écoute, reprit-elle tout à coup, veux-tu m'aider dans le projet que j'ai formé ?
— Oui, dit Fatmah.
— Mais d'abord que sont devenus AbonU-Abbas et les deux Français avec lesquels il combattait?
— On l'ignore.
— Ils ont été tués?
— On ne sait. D'après ta demande j'ai supplié mon père de faire faire des recherches, mais toutes ont été vaines. On n'a pas retrouvé leurs corps parmi les cadavres des Maronites, mais on n'a pu savoir ce qu'ils étaient devenus. S'ils sont vivants, ils ne sont pas à Damas, ou s'ils y sont, ils s'y tiennent bien cachés.
— S'ils ne sont pas tués, reprit Aïchounhâ, ils doivent tenter quelque aventure pour pénétrer dans le harem, car je sais qu'Abou'l-Abbas est dévoué à Olivier, et l'autre Français aime la chrétienne dont Osman veut faire une de ses esclaves.
— Mais ce projet que tu avais formé? dit Fatmah.
— Le voici. Tant que ton père sera présent à Damas avec ses Arabes dévoués et son grand ascendant sur les musulmans, la Française, Olivier et moi-même n'aurons rien à redouter, car Osman-ben-Assah n'osera pas agir de violence dans la- crainte de l'émir ; mais si le cheik.ne peut nous faire mourir, ainsi qu'il le voudrait, il torture à chaque heure notre existence à tous trois. Il me hait ! il sait que j'avais décidé Malhoun-Khatoun à le punir et il veut se venger. Il a deviné l'amour qu'Allah m'a inspiré pour Olivier, et c'est pour mieux me martyriser qu'il veut faire souffrir le Français. On dit que la France va envoyer des soldats pour protéger les Maronites....
— Gela est vrai : l'émir Tespère.
— On ajoute que ton père doit aller à Beyrouth pour obtenir du pacha les secours qu'il réclame.
— D Ta dit hier devant moi.
— Enfin on ajoute que les Druses et les Turcs sont plus nombreux et plus menaçants que jamais dans la montagne, et qu'ils veulent venir se joindre à ceux de Damas, pour arracher les Maronites au protectorat d'Abd-el-Kader.
— Mon père a effectivement entendu parler de tous ces bruits.
• — Eh bien I les Français ne peuvent être ici avant la lune nouvelle. Si ton père va à Beyrouth, Osman-ben- Assah sera libre d'agir : ou si les Druses. reviennent en force, Abd-el-Kader sera contraint à abandonner ceux qu'il protège, et alors Olivier sera la première victime de la férocité du cheik.
— Oui! je comprends, dit Fatmah en ouvrant ses grands yeux, mais que veux-tu faire?
— Fuir avec Olivier et la Française.
— Quitter le harem d'Osman-ben-Assah?
— Oui.
— Comment feras-tu?
— J'ai mon plan formé et je possède les moyens de réussite ; mais une fois libres tous trois, il nous faudra trouver un asile.
— Le palais de l'émir ! si'écria Fatmah.
— Non ! dit Aichouhnâ en secouant la tête. Tu connais nos lois. Un vrai croyant ne peut recevoir chez lui les femmes échappées du harem d'un autre croyant. Si ton père nous accueillait, il faudrait qu'il violât la loi et la loi est inviolable.
— Cela est vrai, dit Fatmah en courbant la tête. Que puis-je faire pour toi, alors?
— Agir sans que ton père le sache !
— Comment? dit Fatmah. avec inquiétude.
-^ N'as-tu pas parmi tes esclaves, des hommes qui te soient dévoués? demanda Aïchouhnâ.
— Si fait I J ai des Algériens qui braveraient tous les dangers sur un seul de mes gestes, à une seule de mes paroles.
— Alors, fais préparer par eux quelque chambre cachée dans le palais de ton père; que nous puissions être en sûreté là sans que Témir le sache. Tes Algériens nous porteront des provisions la nuit, et nous attendrons l'arrivée des soldats français si nous ne pouvons avant, fuir du pachalik de Damas. Veux-tu, Fatmah? »
La jeune fille hésitait. Elle savait tout ce que la loi musulmane a de rigoureux, d'implacable, de terrible alors qu'il s'agit de femmes appartenant à un croyant ; elle connaissait Témir : s*il est grand, dévoué, généreux et brave, il est strict observateur des principes du Koran, et le Koran défend, dans les termes les plus sévères, tout ce qui peut concerner un rapport, même oral, entre un homme et la femme d'un autre homme. A plus forte raison on comprend de quel crime énorme est taxée toute participation à une fuite du harem. Le Koran défend, et l'on sait ce que vaut pour un musulman une défense du livre sacré.
Fatmah hésitait donc à promettre à sa compagne la protection que celle-ci lui demandait, elle avait peur de compromettre son père aux yeux de ses coreligionnaires, elle redoutait le courroux de l'émir si jamais il savait la vérité.
Aïchouhnâ devina ce qui se passait dans l'âme de la jeune fille. Elle lui prit les mains , et les serrant étroitement :
« Tu refuses 1 » dit-elle.
Fatmah courba son joli front sans répondre encore. Aïchouhnâ lui lâcha la main.
« C'est bien ! dit-elle ; nous saurons mourir.
— Aïchouhnâ ! » dit Fatmah avec un accent de tendre reproche.
Puis, après un silence plus prolongé que le premier, elle releva la tête, et une résolution énergique put se lire sur ses traits^
« Je ferai ce que tu désires que je fasse, reprit-elle ; mon père ne saura rien. Quand faut-il que je t'attende? »
Aïchouhnâ se pencha vers sa compagne, et entourant la taille de Fatmah avec son bras blanc et rond :
« Je t'aime l dit-elle d'une voix frémissante, car tu l'auras sauvé ! Cette nuit, deux heures avant le lever du soleil, envoie l'un de tes Algériens nous attendre devant la porte du Bazar des Esclaves. »
Le Bazar des esclaves.
 quelques pas de rétablissement de bains de femmes, dans lequel nous venons de pénétrer, se dresse un bâtiment énorme ressemblant assez, pour l'intérieur et l'extérieur, à une vnste ménagerie ou à une énorme volière : ce bâtiment est le bazar des esclaves. C'est là que se vendent et s'achètent les femmes blanches , les noires et les négresses.
Autour d'une vaste cour on a construit, sans la moindre régularité, des espèces de loges en bois dont les portes et les fenêtres sont étroites et grillées. Ce sont des prisons.
Au centre de la cour s'élèvent des palmiers gigantesques. Sous ces palmiers se promenaient gravement des Arméniens, des Turcs, des Druses, tous vendeurs d'esclaves, fumant leur longue pipe et faisant entre eux le cours de la marchandise humaine qu'ils débitent. Le bazar des esclaves c'est la Bourse de Damas.
A quelques pas de ces impassibles trafiquants étaient assis les esclaves, formés par petits groupes séparés, chaque groupe appartenant à un propriétaire différent. Là étaient réunis tous les types divers de la grande famille d'Adam.
Ici, les plus beaux visages, le teint le plus blanc, les formes les plus élégantes, les filles de la Géorgie, de la Circassie, de la Mingrélie, aux traits réguliers et charmants, à la longue chevelure, à la taille souple et gracieuse.
Là, les faces les plus hideuses : le nègre africain au nez épaté, aux lèvres charnues, au front bombé, aux cheveux crépus; le nègre abyssinien au visage luisant comme Tébène poli.
Hommes et femmes étaient, suivant l'usage, presque tous nus ou à demi vêtus. Singulière coutume! La femme se vend presque nue, et dès qu'elle est achetée, elle doit se couvrir d'un voile, même le visage, et celle que tout à l'heure chacun pouvait contempler, ne doit plus, ime fois achetée, laisser apercevoir que ses yeux.
Au milieu des esclaves circulaient les acheteurs et les curieux : les uns marchandant de jeunes garçons, les autres des filles mauresques aux cheveux constellés de pièces d'or. Généralement les marchands d'esclaves ont le plus grand soin de leur marchandise et cherchent à la parer de tous les dons, même de ceux de l'éducation. Les jeunes filles destinées au bazar ont appris à chanter, à danser, à jouer d'un instrument, à broder ; les jeunes garçons sont élevés encore avec plus de soins, et les sujets distingués se payent fort cher. Rien de moins rare, au reste, en Orient que de voir un esclave devenir Grand Seigneur ; car le préjugé qui, chez
les Grecs et les Romains, imposait à l'esclavage une tache indélébile, est entièrement inconnu des mahométans. De nos jours même^ le vieux Khosrew et Kahlil- Pacha, gendre de Sultan-Mahmoud, sont des exemples de ces fortunes étranges si peu en harmonie avec nos idées d'Europe.
A l'heure où Aïchouhnâ et Fatmah étaient au bain, le bazar était dans toute son animation, car le soleil allait bientôt se coucher et l'instant de la sieste était passé. Près de l'une de ces loges qui entouraient irrégulièrement la grande cour, Osman-ben-Assah, le nouveau cheik, causait à voix basse avec un homme de haute taille et de physionomie basse et servile. Celuilà était Xassem-el-Kok, l'un des principaux marchands du bazar.
< Dans les dix bourses que je t'ai fait remettre avanthier, disait Kassem, il y avait cent mille piastres, dix mille dans chacune.
— Donc, dit Osman, tu me dois encore deux fois autant.
— Non !
— Conmient? Ne t'ai-je pas livré trente chrétiennes que tu as envoyées dans tes dépôts de l'intérieur?
— Oui, sans doute.
— Eh bien ! n'était-il pas convenu entre nous que je te vendrais chaque chrétienne dix mille piastres ?
— Je l'avoue.
— Donc, trente chrétiennes faisaient trois cent mille piastres; tu m'as donné cent mille piastres; c'est encore deux fois cette somme que tu me dois.
— Oui, si j'avais trente chrétiennes dans la condition convenue ; mais sur ces trente, douze sont mortes.
les unes par suite de blessures reçues, les autres de douleur, et sur les dix-huit restant en bonne santé, cinq sont laides. En réalité, tu m'as donc vendu treize chrétiennes, que je puis vendre à mon tour, ce qui fait cent trente mille piastres et dix mille pour les cinq laides : en tout cent quarante mille, sur lesquelles tu en as reçu cent mille. »
Osman lança un regard courroucé sur le marchand qui demeura impassible.
« Tu veux me tromper ! dit-il.
— Je t'affirme que douze chrétiennes sont mortes ! répondit Kassem.
— Tu n'avais qu'âne pas les laisser mourir. » Kassem leva le doigt en Tair :
a Écoute, cheik, dit-il, veux-tu que nous prenions pour juge Fuad-Pacha lui-même. Allons lui raconter notre marché. »
Osman haitssa les épaules.
« Ne dit-on pas que les giaours vont venir en Syrie, fit-il avec une expression de colère dédaigneuse. Ne dit-on pas que la France envoie des soldats sur les terres du Grand Seigneur? Si cela est vrai, il faut que Fuad-Pacha ait l'apparence de vouloir protéger lés chiens, et il ne reculerait pas plus devant ma perte que devant la tienne. Fuad-Pacha ne peut être juge entre nous, Kassem, nous devons nous entendre.
— Alors accepte les cent quarante mille piastres.
— Il m'en faut deux cent mille.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il me les faut ! »
Kassem regarda Osman ; mais il ne put rien surprendre sur la physionomie du cheik.
« Je ne te dois que treize chrétiennes, reprit le mar- 380 15
chand, et Je ne te payerai pas plus que je ne dois. Ce* pendant, s'il te .faut deux cent mille piastres, tu peux les avoir, tu sais qu^ je n'ai rien à te refuser.
—Je le sais, Kassem, dit gravement Osman-ben- Assah; c'est pourquoi j'ai besoin de toi et je vais te donner de nouveaux ordres. Je vais quitter Damas.
— Tu veux quitter Damas ! dit le marchand avec étonnement. Les giaours doivent-ils donc réellement venir?
— On les attend de jour en jour à Beyrouth.
— Ah! je comprends, tu veux mettre à l'abri les richesses acquises sur les chiens et tu crains que Fuad- Pacha, ne soit forcé de faire ce que les chrétiens nommeraient justice.
— Fuad-Pacha, placé entre les giaours et Abd-el- Kader, frapperait sur les Dr uses et sur les fils du Prophète.
— Où veux-tu te retirer? *
— A la Mekke.
— Précisément je dois quitter moi-même Damas, demain, pour me rendre à la Mekke.
— Je le sais. »
Osman-ben-Assah regarda fixement son interlocuteur; on eût dit qu'il cherchait à le sonder, à lire dans sa pensée avant de lui communiquer des intentions qu'il hésitait évidemment à formuler.
Kassem-el-Kok fumait, toujours grave et impassible, ne faisant rien pour provoquer une confidence, mais ne laissant pas supposer non plus que cette confidence il devait la repousser.
Enfin le cheik parut prendre une détermination brusque :
« Quand part ta caravane d'esclaves ? demanda-t-il.
— Les chrétiennes sont déjà parties, répondit Kassem, les Arméniennes partent demain.
— A quelle heure ?
— A la deuxième heure de nuit. »
II se fit un silence entre, les deux hommes.
« Kassem, reprit le cheik, puis-je toujours compter sur ta fidélité?
— Toujours, seigneur, répondit le marchand d'esclaves.
— Demain, à la deuxième heure de nuit, je te conduirai moi-même deux femmes ; tu les feras partir avec ta caravane. L'une de ces femmes est à moi, et songe que personne ne doit voir même la couleur de sa prunelle. L'autre femme sera pour toi ; je te la donne, à* la condition que tu la vendras à la Mekke. Me jures-tu de veiller sur la première de ces deux femmes et de la conserver jusqu'à l'heure où j'irai la reprendre ?
— Je le jure sur le Koran ! dit Kassem. Celle-là est une chrétienne?
— Oui, il faudra la séparer de l'autre, celle que je te donne.
— Elle est chétienne aussi?
— Non, elle est musulmane.
— C'est bien, cheik, il sera fait ainsi que tu le désires. ^
— Alors j'accepte ton marché de cent quarante mille piastres. »
Kassem s'inclina en signe d'assentiment.
« Demslin, à la deuxième heure de nuit, ici même ! » dit Osman-ben-Assah.
Puis il s'éloigna lentement et quitta le Bazar. Quelques instants après, il rentrait dans son palais. Il pénétra dans ce salon où nous avons vu jadis Malhoun-
Kbatoun fumer gravement, entouré de ses principaux officiers. Osman-beu-Assah était» lui aussi, environné d'une cour nombreuse.
« Mansour ! » dit-il simplement en. se laissant aller sur une pile de coussins.
Un esclave, qui avait entendu le nom prononcé par le maître, s'élança aussitôt au dehors. Deux minutes après, il rentrait dans le salon, et s'inclinant le front sur le tapis, devant le cheik.
« Mansour vient, » dit 'il.
Au même instant, un Druse de haute taille, à la physionomie farouche, pénétra dans la pièce, et vint à son tour s'incliner devant Osman-ben-Assah. Puis il se redressa et attendit que le maître daignât lui adresser la parole. Osman fit, du geste, reculer à distance respectueuse tous ceux qui l'entouraient.
€ Ali est-il revenu ? demanda-t-il en s'adressant à Mansour.
— Pas encore, seigneur, répondit le Druse.
— Le juif refuserait-il de payer les cinquante mille dinars ?
— Gela est possible.
— Alors la juive mourra. Si demain, au milieu du jour, Ali n'est pas revenu tu ordonneras le supplice. »
Mansour fit un signe affirmatif.
Œ Le Français, reprit le Druse, qu'ordonnes-tu ?
— Qu'il meure 1 répondit Osman.
— Quand cela?
— Demain.
— Avec la juive alors?
— Oui, si Ali n'a pas rapporté de réponse, mais lors même qu'Ésaû payerait les cinquante mille dinars, le giaour doit mourir.
— Le lacet ? demanda laconiquement Mansour.
— Non, le supplice des chiens , répondit Osmenben-Assah. J'y assisterai et Aïchouhnâ y assistera également. »
Mansour se pencha vers le cheik.
« Abd-el-Kader protégé le giaour, dit-il à voix basse; et Ton prétend que les Français ont débarqué il y a quatre jours à Beyrouth.
— Je le sais ; mais qu'importe? je quitte Damas demain soir et je vais dans la montagne. Les Français peuvent venir de la mer, derrière moi j'ai l'immensité de l'Asie et la sécurité du désert. Le giaour mourra demain, je l'ordonne! Tu feras venir Saïd-Abdoul-
• Nalek. »
Ce nom, prononcé à voix haute, fut entendu des Druses et des Turcs qui s'étaient reculés à l'extrémité du salon, et une sorte de frémissement joyeux parcourut cet auditoire d'ordinaire grave et impassible.
Chacun regarda son voisin, et ime lueur fauve jaillit à la fois de tous les regards. Les noms de Saïd- Abdoul-Nalec et de giaour furent murmurés par toutes les lèvres.
Ce Saïd-Abdoul-Nalek était un Turc, ancien soldat d'Akmed-Pacha, Tégorgeur en chef des Maronites de Damas, lequel s'était acquis, durant les précédents massacres, une réputation parmi les siens à peu près égale à celle que s'était faite, parmi les sans-culottes de 1793, Maillard, le chef des assassins de septembre.
Seulement Maillard s'était contenté de tuer et surtout de faire tuer, lui; tandis que Saïd-Abdoul-Nalek avait su apporter un raffinement inouï dan* les tour-
ments sans nombre qui ^.vaient été infligés aux victimes. C'était le génie de la torture, et Osman-ben-Assah faisait demander Saïd pour qu'il présidât à la mort d'Olivier de Gast.
La fuite.
La nuit était venue, et Damas, silencieuse et calme, reposait comme une ville à laquelle le monde entier n'eût pas eu k adresser la plus sanglante des accusations. Damas dormait au milieu de ces admirables campagnes, sous son ciel étoile, sans se soucier des ruines fumantes qui s'élevaient dans son sein, sans se soucier des cadavres déchirés qui gisaient dans ses rues, et dont les chiens se disputaient les dépouilles.
H était minuit, et le harem d'Osman-ben-Assah, le cheik, était entouré de ces ténèbres lumineuses qui sont une des splendeurs de l'Orient. La lune, resplendissant au milieu de la voûte éthérée sans nuages, inondait de ses rayons le jardin aux palmiers gigantesques, aux bassins de marbre doré, et dessinait les allées finement sablées comme des rubans de soie paille posés à plat sur un fond de velours vert.
Quelques-unes de ces allées, cependant, dissimulées sous les arcades odoriférantes d'un bois de myrtes et de
jasmins, demeuraient dans l'ombre, et les massifs parfumés qui les entouraient formaient çà et là comme de grandes taches noires sous la zone lumineuse. Au loin, dans la plaine, le cri des chacals, cet infernal concert inséparable de toutes les belles nuits d'Orient, déchirait lugubrement l'espace.
Dans le jardin conmie dans les bâtiments du harem, tout était silencieux. Cependant, à minuit, un craquement répété se fit entendre ; on eût dit qu'un pas léger faisait crier le sable dans Tune des allées ténébreuses serpentant sous les jasmins touffus.
Puis tout rentra dans le silence. Quelques instants après le même bruit recommença, et une ombre rapide, traversant un parterre lumineux, s'élança et disparut comme une flèche dans l'un des bâtiments du harem. Cette ombre était celle d'une femme enveloppée dans un voile de gaze qui l'entourait des pieds à la tête, et dissimulait la forme de son corps et les traits de son visage.
Le salon, dans lequel venait de pénétrer cette femme, avait ses stores relevés, et la lune, l'inondant de ses flots de lumière, Téclairait €omme eût pu le faire le jour naissant.
La femme, arrivée au milieu de la pièce, arracha plutôt qu'elle ne déroula le voile qui l'enveloppait, et le costume splendide d'une juive orientale, le visage admirable de Noémie apparurent sous la lumière argentée.
La jeune fille était d'une pâleur livide; ses joues étaient plus blanches que le voile qui les couvrait tout à rheure ; ses grands yeux lançaient un feu sombre et dégageaient des effluves ardentes qui brillaient, alors qu'elle se plaçait dans l'ombre, comme les rayonnements des prunelles de la lionne.
DE PANTHERES. 233
Ses mains frémissaient convulsivement, ses dents étaient serrées, tout son corps semblait en proie à l'agitation la plus violente ; on eût dit une créature venant de commettre une mauvaise action. Il y avait de la rage, de la passion, du remords, de la frénésie dans l'attitude de ce corps qui paraissait galvanisé, dans l'expression de ce visage qui peignait les combats les plus fougueux de l'âme.
Noémie parcourait la pièce, suivant la ligne des divans, tournant dans un cercle conmie une panthère enfermée dans sa cage. Des soupirs rauques s'exhalaient de sa poitrine.
Enfin, elle s'arrêta soudain, leva les bras et les .yeux vers le ciel, puis elle se laissa retomber de toute sa hauteur sur un divan qui lui faisait face, et elle enfouit sa tête dans les coussins dont elle mordit la soie pour étouffer ses cris.
Se redressant tout à coup comme mue par un ressort, elle releva le front et lança autour d'elle un regard de défi.
«Dieu d'Abraham, punissez-moi! dit-elle d'une voix vibrante ; mais je l'aime, lui, et je la hais, elle! »
Si le mot harem veut dire défendu, le lieu qu'il désigne justifie pleinement la signification du nom par la quantité des choses défendues qui s'y passent journellement. Défense et excitation à braver un ordre ne sont pas synonymes au point de vue de la langue ; mais ils le sont certes au point de vue philosophique. Que de choses sont faites parce qu'elles sont défendues , qui ne le seraient pas si elles étaient permises. Les femmes surtout ont hérité de leur grand'mère Eve de cet amour immodéré du f7^it défendu, et le harem étant l'empire des femmes par excellence, on doit supposer ce qui y
est employé journellement d'intrigues, de ruses, de tromperies, pour enfreindre les lois imposées.
Les eunuques ont beau être vigilants et attentifs, celles qu'ils sont chargés de garder, tout en étant loin, sous le rapport de l'intelligence, de valoir les femmes de rOccident, n'en déploient pas moins une roue* rie incroyable jusque dans les plus petits actes de la vie.
Ainsi Tune des règles du harem est que, lorsque le maître dort, tout doit dormir dans les appartements des femmes. Les eunuques ont pour mission de veiller strictement à rexécution de cette loi, et ce'pendant il y a peu de nuits où, dans les harem les mieux tenus et les plus soigneusement gardés^ quelque intrigue ne soit ourdie dans Tombre et ne s'accomplisse à la faveur des ténèbres.
Cette nuit-là dans le harem d'Osman-ben-Assah, le cheik redouté, Noémie venait de parcourir les jardins en dépit des défenses faites. D'où venait- elle? Elle seule le savait. Et tandis que la juive comprimait de ses mains frémissantes les battements fougueux de son cœur, une autre scène se passait à quelques pas de l'endroit où se tenait la jeune fille, prouvant encore que la ruse des femmes est plus forte que la vigilance des hommes.
Dans la chambre occupée par Olivier de Gasl, lequel était prisonnier dans le sérail d'Osman plus sûrement qu'il ne l'eût été dans un cachot en Europe, deux fenames étaient assises à cette même heure. C'étaient Aïchouhnâ et Viclorine.
Olivier était debout devant elles. Il était complète^ ment guéri de ses blessures sans doute, car il paraissait avoir reconquis toutes ses forces, Bt l'animation extrême
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de son visage décelait que le sang devait circuler en abondance dans ses artères.
« Ainsi, disait-il à Aïchouhnâ, grâce à vous nous allons être libres! grâce à vous nous serons sauvés 1
— Fatmah nous protégera, dit Isisullhane, et lautorité de son père la protégera elle-même.
— Mais pourrons-nous quitter Damas ?
— Dans peu de jours, je Tespère, car je sais, k n'en pas douter, que le cheik part demain soir de la ville.
— Où va-t-il? continuer les massacres dans la montagne?
. — Non; il fuit vers la plaine.
— Il fuit ! Pourquoi?
— Parce que, dit Aïchouhnâ en baissant la voix, on prétend que les soldats français sont débarqués à Beyrouth.
— Les soldats français ! s'écria Olivier en bondissant.
— Les Français! répéta Victorine enjoignant les mains.
— Oui, dit Aïchouhnâ, et si cette nouvelle est certaine, Osman-ben-Assah fuira l'approche des giaours»»
Olivier prit la main d' Aïchouhnâ et la baisa.
« Oh ! dit-il, tu es bonne autant que belle, et tu es Tange de la miséricorde ! Tu nous apportes à la fois le dévouement, la liberté et l'annonce de l'arrivée des Français en Syrie !
— Mais Fatmah n'a aucune nouvelle d'Henri ni d'Abou'l-Abbas? dit Yictorine.
— Aucune malheureusement, ou heureusement plutôt, répondit Aïchouhnâ. S'ils fussent demeurés à Damas, ils seraient tués à cette heure.
— La nouvelle que tu viens de me donner du débarquement de nos troupe's, dit Olivier, m'expUque ce que
j'appelais l'inaction d'Henri et d*Abou*l-Abbas. Désespérant de pouvoir nous sauver k eux deux, il se seront rendus k Beyrouth au-devant des soldats français. Ils espèrent revenir avec eux. Mais il faut agir, Aïchouhnâ, il faut quitter cette nuit le sérail d'Osman. La menace de Tintervention de la France doit exciter au plus haut point la terreur et la rage des Turcs. Que ne sont point capables de faire de pareils hommes ! Il faut partir!
— Deux heures avant le iour, Fatmah enverra im Algérien k la porte du Bazar des esclaves , dit Aïchouhnâ. Il nous conduira en lieu de sûreté.
— Mais pour quitter ce sérail ?
— J'ai des moyens de fuite.
— Comment?
— Par le jardin. Lk-bas, k l'extrémité du harem, il est une porte connue de moi seule hier, de Victorine et de moi aujourd'hui, car je la lui ai montrée ce matin. Cette porte secrète, cachée, dissimulée adroitement, avait été pratiquée jadis par les ordres de Malhoun- Khatoun. Il m'en avait confié l'existence, car le cheik n'avait aucun secret pour moi, et il savait bien que, lui vivant, je ne pourrais jamais fuir sa demeure. N'étaisje pas sa femme? Cette porte s'ouvre avec une clef que Malhoun-Khatoun portait toujours sur lui ; mais le matin du jour où il est mort , il m'a remis cette clef. Il avait un pressentiment sans doute ; car il voulait qu'en cas de danger je pusse me sauver avec ses trésors. Cette clef, la voici ! »
Aïchouhnâ tira de son sein une clef d'or d'un travail exquis.
a Eh bien ! reprit Olivier, la nuit est calme, tout dort dans le sérail ; descendons dans le jardin, et fuyons, il est l'heure !
— Partons, dit Aïchouhnâ, ^partons tous trois !
— Avec Noémie ! s'écria Victorine. Je ne Tabandonnerai pas. ^
Olivier regarda la jeune fille, a Quoi! fit-il avec étonnement, ne vous a-t-elle pas dit qu'elle vous haïssait?
— Mais je ne la hais pas, moi. D'ailleurs elle souffre, elle est malheureuse ! Elle fut ma compagne d'enfance ; ma mère Ta élevée près de moi. Noémie a eu un moment de folie. Les horreurs auxquelles nous avons assisté lui avaient troublé la raison.... mais elle est bonne î je ne l'abandonnerai pas ! »
En achevant ces mots, Victorine saisit les mains d'Olivier.
« Si nous fuyons sans Noémie , ajouta-t-elle , qu'aurions-nous à répondre au vieil Ésaù lorsqu'il nous demanderait sa fille?
— Mais où la trouver maintenant? dit M. de Cast avec une impatience fiévreuse, car son honneur et son humanité s'opposaient aussi à l'abandon de la juive, faite prisonnière dans la maison du père de Victorine, emmenée avec la jeune fille et sa compagne dé captivité. Où la chercher? Faut-il risquer de réveiller tout le harem?
— Noémie nous attend à la porte secrète ! dit Victorine.
— Gomment ? s'écria Aïchouhnâ.
— Oui, continua la jeune Française, ce matin, après que vous m'eûtes tout appris, je courus auprès de Noémie. J'oubliai tout ce qu'elle m'avait dit, j'oubliai la haine qu'elle m'avait vouée, et, la prenant dans mes bras : •
« — Nous allons être libres 1 lui dis-je.
« — Libres ! a-t-elle répété en frémissant.
« — Oui, m'écriai-je. Nons sommes sauvés et je veux « te sauver aussi, car si tu me hais, je t'aime toujours ! >
a Noémie fit un mouvement comme pour me repousser, puis elle m'attira à elle et elle pleura silencieusement. Oh 1 Noémie est bonne ! Elle a été folle, je le répète. Alors je lui ai tout dit, lui recommandant de se trouver à la porte secrète deux heures avant le jour. Oh ! pardonnez-moi, monsieur de Cast, d'avoir agi sans votre autorisation. Mais, depuis un mois, vous m*avez tant de fois répété qu'il fallait me défier de Noémie, que j*ai eu peur que vous refusiez de remmener avec vous et j'ai tout fait sans vous prévenir. »»
Olivier regardait la jeune fille inclinée devant lui comme une coupable.
« Vous êtes un ange, dit-il, et je n'ai pas le droit de vous blâmer. La miséricorde appartient aux nobles cœurs. Vous voulez sauver Noémie, eh bien I nous la sauverons.
— Oh ! merci ! s'écria Victorine.
— Partons ! reprit vivement Olivier. Il est l'heure ! » Tous trois quittèrent la chambre et descendirent dans
le salon du rez-de-chaussée. Là, Aïchouhnâ ouvrit, en faisant jouer le ressort, la porte communiquant avec la galerie souterraine. Ils s'y engagèrent sans hésiter et ils atteignirent le jardin.
Aïchouhnâ choisit les allées les plus sombres. Guidant Victorine et Olivier, elle marchait en avant, l'œil au guet, le pied sûr....
Ils avançaient lentement, avec des précautions infinies, évitant les endroits lumineux, faisant de nombreux détours pour suivre Ifes pieds des palmiers et des orangers. Pas une parole n'était prononcée. Ils retenaient
leur souffle et leur cœur battait violemment dans leur poitrine.
Enfin une haute muraille se dessina îl travers le feuillage touffu.
« Voici la porte ! dit Aïchouhnâ en désignant un massif d'orangers et de grenadiers qui paraissaient garnir la muraille.
— Noémie ! dit Victorine. Elle n'est pas là!
— Il est l'heure cependant ! » dit M. de Cast.
Ils avancèrent encore.... Entre eux et la liberté, entre eux et la vie, il n'y avait plus qu'une muraille ! Victorine et Olivier oubliaient en ce moment toutes les tortures qu'ils avaient subies : un espoir délirant s'empara de leur âme....
« Voici Noémie! dit Aïchouhnâ en désignant une forme blanche qui apparaissait au milieu du bouquet d'orangers et de grenadiers.
— Noémie !» fit Victorine en s avançant avec vivacité.
La forme blanche qui avait apparu recula vivement. . . . Aïchouhnâ était près de la muraille, elle venait d'écarter les branches et, se fravant un chemin à travers les buissons touffus, elle atteignit un endroit du mur qu'elle parut interroger ardemment.
Rien ne décelait qu'une ouverture fût pratiquée dans cette partie de la muraille. La pierre paraissait se continuer sans interruption.
Aïchouhnâ, une main appuyée sur le mur, semblait chercher avec l'autre un ressort. Enfin un claquement sec retentit : une pierre tomba. La sulthane prit la clef d'or qu'elle tenait et l'introduisit dans une serrure qui venait d'apparaître dans l'excavation pratiquée.
Aussitôt une partie de la muraille se détacha et tourna sur elle-même : une porte en pierre habilement pratiquée venait de s'ouvrir. La campagne apparaissait libre et déserte à Thorizon.
Olivier étouffa un cri de joie.
c Noémie ! » dit Yictorine en saisissant la main de la juive qui s'était rapprochée sans prononcer une parole.
Olivier et Aïchouhnâ s'étaient élancés à la fois....
a Ven.... » s'écria M. de Cast.
Mais un double cri jaillissant k la fois ne lui permit pas d'achever. Des yatagans nus venaient de briller dans l'ombre. Vingt Turcs cachés extérieurement le long de la muraille, bondissaient à la fois.
Aïchouhnâ était déjà renversée sur le sol. Olivier voulut lutter, mais il fut écrasé, renversé à son. tour, garrotté étroitement avant d'avoir pu opposer la moindre résistance. Victorine était enlevée par deux mains vigoureuses. Seule, Noémie demeurait libre. Elle était immobile et comme fascinée.
« Ah ! s'écria Olivier en mordant la robe de la juive, car ses mains liées ne lui permettaient de tenter aucun mouvement. C'est toi qui nous a trahis ! »
Noémie parut s'arracher à sa stupeur.
« Elle l'aime! s'écria- t-elle d'une voix farouche. Je ne veux pas qu'ils se voient ! Nous mourrons tous, mais ils seront séparés à jamais !
— Misérable 1 dit Olivier ; la punition de ton crime sera dans ton crime lui-même, car, même si tu meurs, Henri maudira jusqu'à ta mémoire. Il n'aura pour toi que haine et mépris. Combien nous as-tu vendus? Voilà ce que Henri te demandera un jour, car il ne croira qu'à un honteux marché ! »
Noémie poussa un cri rauque et se tordit les mains. Les Turcs emportaient leurs prisonniers.
« Ah! dit l'un deux avec une expression de joie féroce. Demain le giaour chantera, car Saïd-Abdoul- Nalek est arrivé cette nuit au sérail. »
Le marché.
Comprendra-t-on jamais en Europe le véritable caraclère du peuple turc? J'en doute, et tous ceux qui connaissent Fesprit des habitants de TOrient en doutent comme moi. Le caractère des musulmans est difficile à définir et plus difficile encore à faire comprendre. Pour apprécier ces hommes, avec leurs défauts et leurs qualités, il faut avoir été à même d'étudier leur vie intime. Entre les mahomélans et les chrétiens il n'y a aucun point de contact, et certes on civiliserait plus vite selon nos mœurs un sauvage de la Galédonie qu'un habitant de Damas ou de Gonstantinople.
Entre la religion chrétienne et la religion musulmane il existe un antagonisme profond de moral qui, déteignant sur les peuples qui professent chacune de ces religions, a amené peu h peu entre eux une diflerence ineffaçable de mœurs, d'esprit, d'appréciation des actes. Le christianisme prêche, en premier principe, l'oubli des offenses et le pardon des injures. Le mahométisme
proclame, lui, le souvenir de la vengeance et la peine du talion.
La générosité, cette vertu acclamée chez nous en reine, est non - seulement totalement méconnue des Turcs, mais encore son exercice passe, à leurs yeux, pour un acte de faiblesse, pour une preuve d'impuissance.
De là cette différence énorme dans Tappréciation des actes dont je parlais tout à l'heure et qui créera à ja* mais une inimitié profonde entre les sectateurs des deui religions.
Le Turc ne pardonne jamais, lui, mais il ne comprend pas davantage qu'on lui pardonne. La générosité du vainqueur chrétien est à ses yeux l'indice d'une infériorité dont, en sa qualité de bon musulman, il doit profiter.
Dent pour dent, œil pour œil , voilà le premier des préceptes religieux pour les fils du Prophète ; le second est intolérance absolue. La loi de Mahomet est seule la loi de lumière ; tous ceux qui ne la pratiquent pas sont dans les ténèbres. De cette conviction profonde du mahométan provient son orgueil effréné, son amour-propre tellement exagéré qu'il est devenu brutal et stupide.
Une preuve entre mille de cet orgueil qui touche au ridicule. On se souvient de l'expédition de Crimée, en 1854. Chacun sait, et personne ne peut douter que, sans la toute-puissance de l'intervention française, la Turquie, faible et molle, était dévorée par l'ogre russe qui ne faisait qu'une bouchée des provinces danubiennes, du Bosphore et de l'Archipel. La France, unie h l'Angleterre, a sauvé à cette époque l'empire du Grand Seigneur.
Eh bien I sait-on de quelle monnaie nous paye la re-
2kk LE CHASSEUR
connaissance turque? On fait dire, on dit et laisse dire en Turquie et en Asie qu'en 1 854 les giaours, obéissant à Vordre du Padischah^ sont venus combattre les Moscots en Crimée; que le distributeur des couronnes aux rois de la terre^ que le maître absolu de la mer et du continent * a, sur un signe de lui, fait accourir les rois de l'Europe, et que ce n'est que pour éviter l'effusion du sang des vrais croyants que le Grand Seigneur a fait battre, devant Sébastopol, les chiens contre les chiens, en ajoutant que ces giaours auxiliaires ont nui aux opérations militaires, et que sans eux les soldats de Mahomet eussent été dix fois plus vite en besogne.
Yoilà où conduit l'orgueil musulman. Maintenant veut-on se faire une idée de cet amour-propre stupide dont je parlais plus haut. Durant la guerre de Grimée, cet Akmed- Pacha, ce sanguinaire gouverneur de Damas, commandait la marine turque. Lors du bombardement de Sébastopol par les flottes alliées, les navires français et anglais se trouvaient embossés sous le feu des batteries et les boulets russes balayaient souvent leurs ponts. La flotte turque, elle, était en arrière, à Tabri de tout danger. Akmed-Pacha, sur son navire amiral^assistait au combat. Voyant tomber les matelots français et anglais, il fut tout à coup saisi d une sorte de rage jalouse ; pas un de ses hommes à lui ne pouvait être même blessé. Pour donner une idée juste de la valeur turque, Akmed-Pacha ordonna subitement que l'on prît au hasard trente matelots parmi les siens et qu'on les pendit. Il ne voulaitpas qu'il fût dit que son escadre, à lui, fût demeurée sans pertes, et il fallut
1. Ce sont les titres pompeux que continuait à prendre AbduU Medjid , tout comme le prenait Soliman le Magnifique.
toute rinsistance de deux officiers français, arrivés heureusement à temps à son bord, pour sauver les pauvres victimes désignées par Tamour-propre de l'amiral ottoman. De pareils faits en disent plus que ne pourraient le faire les phrases les plus pompeuses.
On comprendra donc aisément maintenant l'effet que pouvait produire sur les populations des Druses et des Turcs l'annonce de l'intervention de la France en faveur des Maronites et celle de Tarrivée prochaine des soldats français en Syrie.
La terreur, l'orgueil écrasé, Tamour-propre menacé d'un châtiment exemplaire, causaient dans tous les esprits une fermentation extrême, et tandis que les chrétiens échappés au carnage voyaient luire k l'horizon un rayon d'espoir, les Turcs, furieux et inquiets, essayaient de donner le change à leurs propres craintes en redoublant de menaces et en s'enivrant des derniers crimes.
Jamais peut-être l'esprit de torture ne se montra plus fertile en inventions féroces que durant les semaines qui précédèrent le débarquement de la colonne expéditionnaire. À Damas, sans la protection efficace d'Abdel -Kader, les chrétiens échappés aux précédents massacres, eussent été impitoyablement égorgés.
Instruit par Aïchouhnâ des nouvelles du dehors, M. de Gast, qui connaissait à fond le caractère turc, avait parfaitement apprécié la situation. Un moment il avait espéré échapper au sort qui le menaçait ainsi que Victorine; mais, après l'événement de la nuit précédente, il se considérait comme perdu sans ressources et il attendait la mort, cherchsmt à ressembler ses forces pour l'instant du supplice.
Dès le matin Osman-ben-Assah s'était rendu auprès de Fuad-Pacha, le gouverneur de Damas , et il était de-
2tf6 LE CHASSEUR
meure de longues heures au sërail du général turc. Lorsqu'il rentra dans sa demeure, il paraissait plus sombre, plus inquiet, plus farouche encore que de coutume.
Mansour attendait respectueusement le maître dans le grand salon. Il interrogea d'un regard attentif la physionomie nuageuse du cheik , et s'avançant ensuite gravement vers lui :
« Le chagrin est sur les traits du cheik ! dit^il.
— La colère est sur mon visage, répondit Osman, et la rage est dans mon cœur. Les giaours ont débarqué à Beyrouth.
— Fuad-Pacha en a reçu la nouvelle certaine?
«-« Ge matin même.
— Alors les giaours vont noarcher sur Damas?
— Oui. •
Un silence suivit cet échange de paroles. Mansour paraissait être tout autant impressionné que le cheik semblait, lui, sombre et inquiet. Tout à coup Osman releva la tête.
« Saïd-Abdoul-Nalek est-il là? demanda-t-il.
— Il y est, répondit Mansour.
— Tout est préparé? »
Mansour fit un signe affîrmatif.
c Alors fais venir la Française ! »*
Mansour s'inclina et sortit. Quelques instants après il rentra conduisant Victorine, qui, enveloppée dans un long voile, semblait se soutenir avec peine. Osman la considéra un moment en silence ; puis, sans lui adresser une parole, il fit ^igne à Mansour de le suivre avec la malheureuse enfant.
Dans la grande cour du sérail, une troupe de Druses était rassemblée. Au milieu d'eux se tenait un homme
de taille moyenne , aux épaules carrées, aux bras herculéens. La physionomie de cet homme était d'une laideur horrible et d'une expression repoussante : c'était Saïd-Abdoul-Nalek, le tourmenteur renommé des pauvres chrétiens.
Près de Saïd, étaient placés à terre deux paquets de cordes, un fourneau allumé, des cercles de fer, des intruments de formes bizarres et d apparence fantastique.
Ce fut en face de cette cour, sous l'arceau de marbre d'une colonnade, qu'Osman-ben-Assah s'arrêta.
« Regarde, dit-il en se retournant vers Victorine, tu vois ce Druse : c'est Saïd-Abdoul-Nalek, celui qui sait si bien torturer les chiens. Autour de lui sont ses amis. Devant lui s'étalent les objets nécessaires à l'exécution d'un giaour. Tout est prêt, il ne manque que le coupable. J'ai ordonné la mort du Français, et Saïd se prépare à exécuter mes ordres. J'ai voulu que tes yeux contemplassent le spectacle. Maintenant, retourne auprès du giaour et dis-lui ce que tu as vu. Ajoute encore, cependant, qu'Osman-ben-Assah peut lui faire grâce de la vie, qu'il va le faire venir et que l'arrêt du giaour sera dans ses propres réponses ! »
Victorine s'était k demi affaissée sur elle-même en entendant ces paroles prononcées d'une voix lente et incisive. Mansour la soutint pour qu'elle ne tombât pas. Le cheik leva la main droite et Mansour entraîna la chrétienne.
Osman-ben-Assah les regarda s'éloigner; puis il passa dans un kiosque délicieux, s'étendit sur un divan, et reçut des mains d'un nègre le tuyau ambré d'un narghilé magnifique.
Plus d'une demi-heure s'écoula sans qu'Osman fît un mouvement, sans qu'il prononçât une parole, sans qu'il
laissât même supposer qne son âme eût une pensée. La fumée blanchâtre s'échappait de ses lèvres, montait en spirale et formait un nuage dans la pièce. Enfin, Osman étendit la main, prit vn marteau d'or et frappa sur un timbre placé à sa portée.
Sans doute les ordres étaient donnés d'avance , car personne ne vint à son appel; mais dix minutes ne s'étaient pas écoulées que la portière du kiosque était soulevée, et Olivier de Gast, garrotté, dans l'impossibilité absolue de tenter un geste, fut porté dans la pièce et jeté brutalement au pied du divan sur lequel était étendu le cheik.
Olivier, le visage calme, l'air résolu, le regarde ferme et dur, essaya de prendre une pose moins humble. Sur un geste d'Osman, ceux qui avaient introduit Olivier dans le kiosque se retirèrent discrètement. Le Turc demeura seul avec le chrétien.
Osman fumait toujours sans dire un mot. Olivier attendait, bien décidé évidemment à ne pas entamer l'entretien qui devait cependant avoir pour lui une suprême importance.
« Chien, dit Osman en s'appuyant sur ses coussins, tu vas mourir !
— Un chrétien est toujours prêt à paraître devant son Dieu, répondit M. de Gast, car ce Dieu de miséricorde accueille ceux qui le servent dignement.
— Saïd-Abdoul-Nalek te torturera, poursuivit Osman.
— Il ne me fera pas crier !
— Ta maison de Damas est détruite, tes richesses, ont été pillées ajouta le cheik.
— Qu'ai-je besoin de ma maison et de mes richesses, puisque je vais mourir?
ife PANTHÈRES. 249
— Ton cadavre sera livré aux chacals qui le déchireront!
— Mon âme sera auprès de Dieu. Que m'importe le corps. »
Osman-ben-Assah laissa échapper un mouvement de colère : le calme inaltérable de la victime excitait la rage du bourreau.
c Toi mort, poursuivit le cheik, la Française mourra, Aïchouhnâ sera vendue; la juive seule sera libre. »
Olivier ne répondit pas.
« Tu peux racheter ta vie et celle de la Française, dit Osman.
— Gomment? demanda Olivier en redressant la tête, car il comprenait que les paroles précédentes du cheik n'avaient été prononcées que pour mieux lui faire sentir la valeur de la proposition qu'il allait évidemment lui faire.
— Les giaours ont débarqué à Beyrouth, dit Osman.
— Je le sais, s'écria Olivier dont les regards étincelèrent. Nos braves soldats vont venger les Maronites. Tremblez ! Turcs et Druses , votre sang coulera, livre pour livre, pour celui que vous avez versé !
— Les giaours ne sortiront plus des terres du Grand Seigneur !
— Non, ils y demeureront en maîtres!
— Tais-toi, chien ! interrompit Osman avec rage. Écoute et dis-moi si tu veux racheter ta misérable existence. Il dépend de moi de te rendre libre, de te laisser sortir de Damas avec ta chrétienne, et de te remettre même en possession de toutes tes richesses.
— Quelle ignoble infamie vas-tu me proposer en échange ? demanda Olivier^ dont le regard ne se baissa pas.
250 LE CHASSEUR DE PA*TIlf:RES.
— Les soldats français vont marcher sur Damas , reprit Osman. Ils ne connaissent pas le pays....
' — Les Maronites les guideront 1 interrompit Olivier.
— Il faut que tu les guides, toi I
— Moi? dit Olivier avec élonnement.
— Oui 1 Tu seras libre, tu iras à Beyrouth, tu verras le chef français, et tu te proposeras pour guider ses soldats....
— Misérable ! interrompit Olivier avec une telle violence que les cordes qui le garrottaient craquèrent comme si elles dussent se briser et que le cheik fit un mouvement instinctif en arrière. Je devine ta pensée. Tu vas me proposer une lâcheté, une infamie l Tu vas me proposer de racheter ma vie et mes richesses en vendant mes frères. . . .
— Il faut que les giaours soient anéantis dans la montagne, dit Osman. Si tu refuses de nous servir, tu mourras et la chrétienne mourra également. Si tu consens à devenir Tesclave du Grand Seigneur , tu seras libre sur Pheure, tes biens te seront rendus, et la chrétienne captive ne demeurera entre mes mains que jusqu'à l'heure où les giaours seront tous tués. Alors, je le jure sur le Koran, elle te sera rendue l
— Garde mes richesses et fais-moi mourir I » dit Olivier.
Osman se leva.
« Tu refuses ? » dit-il.
Olivier ne répondit même pas.
« Dans une heure, poursuivit le cheik, la chrétienne sera torturée sous tes yeux, et ensuite tu mourras 1 »
La juive.
Aïchouhnâ, Victorine, Olivier et Noémie étaient enfermés dans une même pièce et gardés à vue par les Druses, qui veillaient sur les vie limes promises à leur amour du carnage, comme le chien de chasse sur le gibier dont il attend la curée.
Aïchouhnâ se laissait aller à ces élans bruyants des femmes turques -qui, par opposition à la gravité des hommes, crient pour la joie comme pour la douleur. Elle tordait ses beaux bras en regardant M. de Gast, et elle entremêlait ses sanglots d'imprécations contre Osman- ben- Assah .
Victorine et OUvier, plus calmes et résolus tous deux, demeuraient immobiles , l'un près de l'autre , le Français les bras étroitement garrottés, la jeune fille résignée au martyr qui l'attendait.
Noémie, placée dans un angle, loin de ses trois compagnons , lançait sur le chrétien et la chrétienne son regard sombre tout chargé de magnétiques effluves.
La juive n'avait point à redouter la torture pour ellemême, mais le cheik avait ordonné qu'elle fût retenue prisonnière jusqu'à l'heure où Ali apporterait la réponse du vieil Ésaû.
« Du courage, mon enfant! disait Olivier à Yicto- | rine.
— J'eu ai , répondit la chrétienne. Je pense à mon ^ père, à ma mère massacrés par les Druses, et l'espoir de les retrouver bientôt efface de mon âme tout l'horrible de la situation. Qu'Henri m'oublie.... qu'il soit heureux ! . . . Je prierai pour lui du haut des cieux ! '
— Henri ne vous oubliera pas ! s'écria Olivier avec force. Votre douce image ne s'effacera jamais de son cœur. II vous appellera dans ses rêves et il maudira la main infâme qui vous a livrée aux bourreaux. Henri peut-être à cette heure, est au milieu des soldats de la France qui vont marcher sur Damas. Il nous vengera I »
Noémie entendait ces paroles prononcées et elle sentait les regards de M. de Cast la flageller de leurs rayons ardents. La tête penchée, le front chargé de nuages, les yeux abaissés, elle ne faisait pas un mouvement. Il était impossible de définir ce qui se passait dans son âme, car l'expression de sa physionomie subissait les modifications les plus instantanées et les plus différentes. Un combat effrayant devait se livrer en elle. Remords et amour devaient lutter dans son cœur dont les battements convulsifs faisaient, par instant, refluer le sang vers le cerveau avec une telle violence que le visage de la juive s'empourprait et que ses yeux s'injectaient. Plusieurs fois son corps frissonna et Noémie fit un mouvement comme pour s'élancer en avant et aller tomber aux pieds de Victorine, mais une pensée
subite comprimait sans doute Télan généreux, car chaque fois elle s'arrêta et demeura à la même place.
Ses compagnons ne lui adressaient pas cependant un seul reproche. Ils n'avaient même pas pour elle un seul regard.
H y avait une heure que la conversation que j'ai rapportée avait eu lieu entre le cheik et M. de Cast, lorsque Osman-ben-Assah parut sur le seuil de la pièce. A sa vue, les cris d'Aïchouhnâ redoublèrent, Victorine et Olivier frémirent en détournant les yeux, et Noémie, l'œil ardent, fit un pas vers le maître.
Osman entra sans paraître remarquer l'effet produit par sa présence. D'un geste, il congédia les Druses veillant au dehors. Ceux-ci refermèrent la porte de la chambre, et Osman demeura seul avec ses victimes.
« Je t'ai laissé une heure! dit-il à Olivier. Veux-tu servir la cause du Grand Seigneur contre les giaours ?
— Si le bourreau attend, je suis prêt! répondit M. de Gast,
— Tu sais que cette femme périra la première. » Et Osman-ben-Assah désigna Victorine.
Œ C'est une grâce que tu m'accordes, dit vivement la jeune fille. Mieux vaut mille fois la mort que le supplice de ton indigne présence! Toi et les tiens avez tué le père et la mère, achevez votre œuvre en tuant la fille !»
En ce moment, on heurta légèrement à la porte. Osman alla soulever la portière. La tête de Mansour apparut sous les plis relevés de l'étoffe soyeuse.
« Que veux-tu? demanda le cheik.
— T'annoncer l'arrivée de l'envoyé d'Ésaû ! répondit Mansour.
— Ali est revenu?
— Non, pas Ali. Celui qui se présente se dit envoyé
par Ésaû laî-méme et il t'apporte en diamants la somme que tu exiges pour le rachat de la juive. »
Osman fît un signe d*approbation, puis il se retourna vers Olivier qui, ainsi que les trois femmes, avait entendu Tannonce de la nouvelle apportée par Mansour.
« L'heure va sonner ! dit-il.
— Qu'elle sonne ! répondit fermement M. de Gast. Nous sommes prêts; Dieu qui nous voit et nous juge, nous attend pour paraître devant lui. »
Osman regarda attentivement le chrétien et la chré" tienne :
« Vous allez mourir ! » dit-il lentement.
Et se retournant vers Noémie :
« Et toi, ajouta-t-il, tu vas être libre! »
Puis il sortit de la chambre et il laissa retomber derrière lui la portière de soie. Un silence de mort suivit la disparition du cheik. Aïchouhnâ ne pleurait plus.
« Mourir 1 s'écria tout à coup la sulthane en se précipitant vers Olivier. Tu vas mourir ! Non 1 non ! cela est impossible. Allah ne le permettra pas! Mourir! » continua-t-elle en se tordant les mains avec une expression d'effrayant désespoir*
S'arrêtant subitement, elle leva les bras vers le del :
«c Dieu des chrétiens 1 dit-elle d'une voix frémissante, sauve-le et je croirai en tml »
Puis se tournant vers Noémie dont les angoisses paraissaient redoubler de violence :
oc Misérable juive ! s'écria-t-elle, c'est toi qui les as vendus! Combien le cheik t'a-t-il payé ta lâcheté? »
Noémie se redressa comme une lionne blessée et bondit en avant, mais elle s'arrêta et s'adressant k Vietorine et à Olivier :
c Cette femme menti dit-elle, ne la croyez pas! Je
n'ai pas vendu, j'ai livré I J'aime Henri de Villeneuve et je n'ai pas voulu que Victorine, lihre, pût être réunie à lui.
— Tu as assassiné du même coup celle qui était ta rivale sans le savoir et celui que tu aimes ! dit Olivier. Henri ne vivra que pour te maudire et il se fera tuer pour venger Victorine. Sois satisfaite, misérable créature. Celle-ci a voulu te sauver et tu l'as perdue. Je mourrai en te maudissant. » •
Noémie se tourna vers Victorine. La chrétienne, les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, semblait prier ardemment. La sublime expression de résignation et de douceur qui se reflétait sur ses traits, parut exaspérer la juive.
« Maudis-moi donc ! s'écria Noémie. Maudis-moi, Victorine, car je suis cause de ta mort, car je te hais! »
Victorine jabaissa sur la juive un regard d'une ineffable expression de miséricorde :
a Tu dois cruellement souffrir, dit-elle de sa voix douce, et je prie pour toi !
— Tu pries pour moi! s'écria Noémie.
— Oui. Je ne saurais maudire la compagne de mes jeunes années, celle que ma mère a parfois nommée sa fille. Je connais ton cœur, Noémie; tu étais bonne, tu étais généreuse; pour que tu sois devenue ainsi méchante et infâme, U faut que ton âme ait subi un cruel martyre. Oh! tu as besoin de prières, laisse-moi prier pour toi î 3)
— Tu ne me maudis pas? s'écria- t-elle.
— Non! répondit Victorine. Je supplie le Seigneur d'avoir pitié de toi.
— Mais songe donc que je suis la causé de ta mort !
— Le Christ a pardonné h. ses bourreaux. Le pardon
des offenses est la première loi de ma religion. Je ne puis maudire !
— Mais, sans moi, tu serais libre à cette heure, tu serais près de celui que tu aimes!
— Les remords de ta trahison doivent te déchirer Tâme. Implore la miséricorde divine!
— Mais tu vas mourir, toi, s'écria Noémie en proie à la surexcitation la plus étrange. Mais je vais être libre, moi 'p car mon père envoie payer la somme qui me rachète.... Mais Henri est vivant et libre aussi! Tu ne songes donc pas que je l'aime et que je puis le rejoindre! »
Victorine leva douloureusement les yeux vers le ciel et elle retira sa main que pressait la juive.
« Que la volonté de Dieu soit faite ! murmura-t-elle. Je vais mourir.... je te pardonne 1
— Ange de miséricorde ! » dit Olivier, qui sentait ses yeux se mouiller de larmes.
Noémie s'était reculée, plus foudroyée par ce pardon sublime qu'elle ne Teût été par une malédiction. « Tu me pardonnes ! reprit-elle en frémissant.
— Oui ! dit encore Victorine. Si tu revois Henri, dis-lui que je suis morte en prononçant son nom 1 »
Noémie regarda Victorine avec une expression impossible à rendre. Puis elle poussa un cri sourd et courut vers la portière, qu'elle souleva doucement. Des Druses veillaient au dehors. Noémie laissa retomber l'étoffe soyeuse et revenant d'un bond vers Victorine :
« Tu ne mourras pas! dit-elle. C'est moi qui vais mourir. Toi, tu seras sauvée ! »
Victorine leva ses grands yeux étonnés sur la juive. Olivier se pencha avidement vers elle :
« Que dis-tu? fit-il avec émotion.
DE PANTHERES. 257
— Mon père vient d'envoyer la somme nécessaire pour racheter ma vie et ma liberté, dit Noémie d'une voix ferme. Dans quelques instants on va venir m*annoncer que je suis libre et me dire de me couvrir de mon voile pour être remise aux mains de l'envoyé de mon père. Eh bien! ce n'est pas moi qui vais sortir du harem d'Osman-ben-Assah, ce sera toi, Victorine. Tu vas prendre mes vêtements, te couvrir de mon voile et cacher ton visage comme j'eusse caché le mien. Tu m'as pardonné lorsque moi j'aurais maudit! Tu es meilleure que moi, Victorine. Tu dois vivre et je dois mourir! »
Et Noémie, rendue plus belle encore par l'exaltation généreuse à laquelle son âme était en proie, se recula et demeura suppliante en face de Victorine et d'Olivier.
« Prendre ta place! s'écria Victorine. Consentir à me sauver tandis que tu mourrais pour moi !
— N'ai-je pas consenti, moi, à te livrer et à te perdre !
— Non ! laisse-moi mourir ! ^
— Victorine ! songe que les tortures t'attendent, que l'heure va sonner, que l'instant qui peut être pour toi celui de la délivrance est plus fugitif qu'un éclair!... Songe enfin à ce que vient de dire M. de Cast ! Si tu meurs, Henri se fera tuer pour te venger!... Il faut le sauver en te sauvant. Victorine ! prends ma place ! »
L'envoyé.
Olivier et Aïchouhnâ s'étaient rapprochés et assistaient, anxieux et frémissants, à ce débat. Noémie, les mains jointes, suppliait Victorine de consentir à ce qu'elle proposait.
« Prends mes vêtements, mon voile, dit-elle, et tu es sauvée! Quelques secondes te restent à peine! Accepte, consens 1
— Non! non ! La vie à ce prix, je n'en veux pas! répondit "Victorine.
— Mais tu le sauveras en te sauvant!
— - Noémie !
— Tu n'as pas le droit de refuser ! s'écria la juive avec véhémence. J'ai été infâme et misérable, tu ne peux me contraindre à demeurer éternellement misérable et infâme ! Tu ne saurais m'empêcher de racheter mon crime. La religion de tes pères, dont tu m'as si souvent parlé, n'ordonne -t-elle pas la rémission des fautes et la pénitence? Veux-tu que je vive, mainte-
nant que je sens tout le poids des remords déchirer mon âme, maintenant que j*ai conscience de mon ignominie? Non 1 je mourrai 1 En refusant, tu ne me sauveras donc pas 1 A l'heure eu tu rendras ton dernier soupir, je me frapperai avec ce poignard que j'ai su dérober dans le haVem, je le jure par le Dieu d'Abraham! »
Et Noémie tira de son sein un poignard aigu, à lame fine et tranchante.
« Noémie ! » s'écria Victorine en se précipitant vers' elle.
La juive l'arrêta du geste.
c Si tu refuses, si tu t'obstines à mourir, dit-elle, je mourrai et lui se fera tuer ! Consens donc à vivre, si ce n'est pour toi, que ce soit pour Henri. As-tu le droit de lui ravir le bonheur I
— Noémie a raison! dit Olivier.
— Consens à ce qu'elle te propose ! ajouta Aïchouhnâ, et peut-être pourras-tu nous sauver tous!
— Comment? dit Victorine.
— En te rendant auprès d'Abd-el»Kader, en voyant Patmah, en lui racontant tout. Peut-être l'émir arrivera- t-il à temps pour le sauver ! »
Et la sultha7ie désigna M. de Cast.
Victorine hésitait : elle regardait tour à tour Noémie, Olivier et Aïchouhnâ.
« Le temps presse ! s'écria Olivier. Consentez !
— Prends mes vêtements! dit Noémie en conmiençant à se dépouiller de sa robe.
•^ Cours auprès de Fatmah ! » ajouta Aïchouhnâ.
Le moyen de fuite que proposait Noémie était assurément le plus simple et le plus facile. La loi qui, en Orient, ordonne aux femmes musulmanes de ne s'ex-
260 r.E CHASSEUR
poser aux regards des hommes que voilées hermétiquement et qui interdit à tout homme, en toutes circonstances , d'écarter le voile d'une femme , pouvait puissamment contribuer aux chances heureuses que présentait l'événement.
Cependant Victorine hésitait toujours. Olivier, Aïchouhnâ, Noémie l'entouraient, la pressaient, la suppliaient.
« Tu le sauveras en acceptant ! Si tu refuses, il mourra! répéta la juive.
— Noémie a dit vrai, ajouta Olivier avec véhémence; vous n'avez pas le droit de refuser son offre. Accepter ce qu'elle vous propose, c'est lui accorder le pardon de sa faute, et la religion chrétienne, vous le savez, est celle du pardon ! »
Victorine ne répondait pas; elle n'acceptait pas, mais elle ne refusait plus. Son kq^e généreuse comprenait tout ce qu'il y avait de grand dans la proposition de la juive. Noémie l'entraîna et lui arracha ses vêtements ; Victorine laissa faire ; Aïchouhnâ vint auprès des deux femmes, et en un clin d'oeil la chrétienne fut revêtue du costume juif.
Victorine était de même taille que Noémie, et, recouverte des mêmes habits, le visage caché sous le long voile blanc de la fille d'Ésaû, elle pouvait passer pour elle et défier les regards les plus investigateurs.
^ Tu es prête! dit Noémie; maintenant, Osmanben-Assah peut te faire demander. Si l'envoyé de mon père t'interroge, ne lui réponds pas : évite de parler, que le son de ta voix ne te fasse pas reconnaître ; faistoi comprendre par signes et éloigne -toi au plus vite du palais.
— Fatmah te protégera, ajouta la sulthaney rends-toi
auprès d'Abd-el-Kader sans perdre une seconde, qu'il vienne sur l'heure au secours de M. de Gast!
— Oui! oui! balbutia Victorine, je vous sauverai tous, je le jure, ou je reviendrai mourir avec vous! »
Et les trois jeunes femmes, les mains unies, s'approchant d'Olivier, l'entourèrent en attendant l'instant décisif, celui où l'on viendrait chercher la fille d'Ésaû pour la remettre aux mains de l'envoyé de son père.
Cet envoyé du juif de Deïr-el-Kamar qui venait de pénétrer, quelques instants auparavant, dans le sérail du cheik, était un homme de haute taille, drapé dans un long burnous gris (la loi turque interdit aux juifs le burnous blanc), et dont le capuchon rabattu cachait les traits du visage. On n'apercevait dans l'ombre que le rayonnement lumineux de deux yeux enfoncés sous d'épais sourcils noirs.
Quand il avait pénétré dans la demeure d'Osmanben-Assah, il avait lancé sur son épaule les plis de son burnous, et l'étoffe, en s'enroulant autour du cou, avait augmenté la difficulté qu'un œil curieux eût rencontrée pour examiner le visage de l'inconnu.
Sur Tordre du cheik on l'avait introduit dans le salon d'attente, puis Osman était venu vers lui. Sans doute le cheik ne voulait qu'aucun des siens eût connaissance de l'affaire qu'il allait traiter, car avant de pénétrer dans la pièce où l'attendait l'émissaire du juif, il avait congédié du geste tous ceux qui le suivaient.
En voyant entrer Osman-ben-Assah, l'envoyé d'Ésaii demeura impassible, mais il se retourna un peu, ayant soin de se placer dans l'ombre, le dos tourné vers les fenêtres dont les stores abaissés s'opposaient déjà à l'envahissement de la lumière.
Osman, sans paraître se préoccuper de cette pré-
caution étrange, sans la remarquer mémey se coucha sur son divan, et levant le doigt, suivant l'usage oriental qui veut que toute entrée en conversation soit précédée d'un geste :
« Tu viens de Deïr-el-Kamar? avait- il dit.
— Oui, avait répondu l'envoyé.
— Pourquoi Ali, celui que j'avais envoyé k Ésaû, n'est-il pas avec toi?
— Je ne sais. Nous sommes partis l'un après l'autre.
— Que m'apportes-tu?
— Ge que tu exiges pour rendre la liberté à la juive.
— Les cinquante mille dinars en diamants?
— Oui.
— Donne I »
L'envoyé plongea la main sous son burnous et s'avança vers Osman. Jusqu'alors le cheik n'avait pu voir le visage caché par le capuchon de son interlocuteur, mais le mouvement que fit celui-ci le plaça en pleine lumière.
Osman-ben-Assah devint subitement pâle comme un cadavre, il poussa un cri sourd et porta la main aux armes passées dans sa ceinture, mais il n'eut pas le temps d'achever le mouvement commencé.
D'un seul bond l'homme s'était élancé sur lui. Le saisissant à la gorge et l'étreignant de la main gauche, il le renversa sur le divan.
Osman aperçut la lame d'un poignard brillant audessus de sa poitrine : tout son corps frissonna.
« Grâce ! murmura-t-il.
— Lâche! s'écria l'inconnu. Tu m'as frappé par derrière, et moi je te frappe en face ! Regarde! me reconnais-tu? »
Et, d'un geste plus rapide que la pensée, il rabattit le capuchon du burnous qui cachait ses traits.
« Malhoun-Khaloun ! » murmura Osnlan.
La main menaçante s'abaissa convulsivement, le poignard pénétra dans les chairs, le sang jaillit, et Osman se roidit dans une convulsion suprême. La lame aiguë avait traversé le cœur.
Malhoun-Khatoun se redressa lentement. Il repoussa du pied le cadavre, et, rejetant le burnous gris qui le couvrait, il apparut sous son costume resplendissant. S'approchant d'un timbre, il saisit un marteau et frappa un coup violent snr la demi-sphère de métal qui rendit un son sonore dont les vibrations retentirent au loin.
Les portières de la pièce se soulevèrent de tous côtés à lî fois , et plus de vingt serviteurs s'élancèrent.
« Enlevez ce cadavre ! dit Malhoun-Khatoun d'une voix calme, et qu'on me donne ma chibouk, Allah est grand et Mahomet est son prophète 1 Ainsi périssent les traîtres et les lâches ! »
Tous ceux qui étaient accourus demeuraient stupéfaits en présence du chef redouté que chacun croyait mort et que Ton revoyait plus terrible et plus menaçant que jamais.
Une heure après Malhoun-Khatoun, entouré d'un brillant cortège, se rendait au palais de Fuad-Pacha, le nouveau gouverneur turc de Damas. Fuad-Pacha reçut le cheik ressuscité avec ce calme du Turc qui ne s'étonne de rien. Les deux chefs demeurèrent longtemps en conférence ; puis Malhoun-Khatoun reprit le chemin de sa demeure.
Saïd-Abdoul-Nalek, le tourmenteur, était toujours 'à son poste. Le supplice n'avait pu être contremandé,
et les Druses attendaient toujours. Malhoun-Khatoun
fit appeler Mansour. ^
« Fais jeter le giaour dans la prison du sérail, dit-il, et qu'on veille étroitement sur lui. Sa personne peut nous être utile ; qu'il vive jusqu'à nouvel ordre. Ce soir, il y aura fête au harem ; que l'on prévienne le chef des eunuques.
— Ali n est pas au sérail, répondit Mansour en s'inclinant.
— Je le sais ! il est mort ! »
Mansour s'inclina plus bas ercore sans répondre ;
puis , sur un geste du maître , il s'éloigna à reculons et quitta la pièce.
Saïda.
« Une foule immense de femmes et d'enfants, parmi laquelle se trouve à peine quelques hommes (ils sont presque tous morts) encombre le kan français et les approches de la maison des jésuites, écrivait de Saïda, à la date du 14 octobre 1860, M. Poujoulat qui, arrivé sur les lieux peu de temps après les massacres, a vu dans toute son horreur le résultat de ces ignobles boucheries.
« Le gouverneur turc leur a donné des tentes qui sont dressées à trois quarts d'heure de la ville. C'est là que ces malheureux couchent, non point sur des nattes ni sur des tapis, car les Druses et les Turcs ne leur ont rien laissé, mais sur le sol nu; la mortalité est énorme. Dieu sait ce qu'il restera de ces pauvres chrétiens s'ils passent l'hiver sous ces tentes, où, d'ailleurs, ils ont à peine de quoi manger. Ces chrétiens sont venus, la plupart, de Hasbaya et de Rachaya depuis le mois de juin dernier. »
Ce coup d'œil désolant, que contemplait M. Poujoulat au mois d'octobre, était plus navrant déjà peut-être six semaines plus tôt, en août. Les massacres de Hasbaya et de Rachaya, ceux sur lesquels les journaux se çont le moins étendus, sont cependant ceux sur lesquels l'attention eût dû davantage se porter ; car, non -seulement ils marquèrent le premier pas fait sur cette voie sanglante, mais encore, mais surtout les tueries de ces deux villages ont eu, suivant Texpression de M. Poujoulat, un effroyable caractère de conspiration turcodruse.
Hasbaya est un bourg considérable assis au pied du mont Hennon dont parle VÉcriture, et auquel les générations nouvelles ont donné le nom de Djebel-el-Cfieik (montagne du Vieillard). Hasbaya comptait, avant sa destruction, cinq cents maisons chrétiennes, dont les habitants étaient divisés en Grecs catholiques, Grecs schismatiques et Maronites ; deux cents maisons druses et une quinzaine de maisons musulmanes, ce qui formait une population d'environ trois mille cinq cents âmes*. Après Deïr-el-Kamar et Zahleh, Hasbaya était la localité chrétienne la plus importante du Liban et de l'Anti-Liban.
Quelque temps avant que les massacres éclatassent, au mois de mai, alors que les Maronites étaient dans la sécurité la plus profonde, et que rien ne faisait présager les horreurs qui allaient bientôt ensanglanter la Syrie, les chétiens d'Hasbaya avaient remarqué cependant, avec un étonnement mêlé d'inquiétude, que les
l.Voir, pour des renseignements plus détaillés sur les massacres de ces villages et sur ceux de Saïda, l'ouvrage de M. Poujoulat, lettres XXII, xxiii et xxiv. E. G.
Dnises, leurs voisins, emportaient peu à peu, la nuit , tous leurs objets mobiliers et toutes leurs richesses.
Où les portaient-ils ? Un chrétien, plus hardi que les autres, suivit les Druses et les espionna, il les vit se diriger vers Magedel'Chames, petit village situé du côté du Haoman,
En même temps le bruit courut que les idolâtres de Magedel-Chames, de la province du Bellati et de Marege- Chaya s'agitaient et s'armaient sourdement.
Les massacres des chrétiens se sont trop souvent renouvelés en Syrie pour que le moindre indice ne mette pas en éveil les Maronites. Ceux-ci commencèrent donc à s'alarmer, et les chrétiens de la campagne accoururent à Hasbaya pour y mettre en sûreté leur famille et leurs trésors.
Un jour les Druses rencontrèrent une troupe de ces chrétiens, ils les attaquèrent, maltraitèrent les hommes et pillèrent les richesses. Ce fut le signal; ce jour était le 29 mai. Le 30, trois mille Druses fondirent sur Hasbaya défendu par douze cents chrétiens. Un combat acharné fut livré : deux cents Druses furent tués, les autres prirent la fuite. Seize chrétiens seulement avaient succombé.
Cependant, et en dépit de cette victoire, les chrétiens, peu rassurés sur l'avenir, envoyèrent demander protection et secours au gouverneur turc de Saïda. Celui-ci expédia aussitôt k Hasbaya quatre cents hommes commandés par Osman-Bey. Ce renfort arriva le 31 mai.
Le même jour, les Druses, au nombre de quatre mille cette fois, arrivèrent sur le village et le combat recommença. Les Turcs n'y prirent aucune part. Osman-
Bey demeura simple spectateur, lui qui avait été en* voyé comme protecteur et défenseur.
Décidé enfin à intervenir, sur la supplication ces Maronites, le général turc se décida à séparer les combattants, et il fit tirer trois coups de canon en signe de paix; mais ces canons furent braqués de façon à ce que chaque boulet emportât un chrétien; trois furent tués par les Turcs pour célébrer h paix.
Le lendemain, l^'^juin, Osman-Bey laisse les chrétiens à Hasbaya, et va visiter les Druses retirés à Ghaya; puis il revient vers Jes Maronites, les rassemble, et dit aux principaux d'entre eux :
« Les Druses veulent vous massacrer, et moi je veux vous sauver! Rentrez dans le sérail, donnez-moi vingt mille piastres et je réponds de tout ! »
L'argent fut compté aussitôt. Osman-Bey demanda alors aux chrétiens de lui donner leurs armes. Ils hésitèrent.
« Prenez garde ! dit le Turc; si vous me refusez vos armes, je vous considérerai comme des sujets rebelles du Sultan, et je sévirai contre vous. »
Les chrétiens voulaient bien quitter Hasbaya, mais ils voulaient se retirer les armes à la main. Ils refusèrent donc, et firent observer à Osman-Bey que les circonstances leur avaient prouvé qu'ils devaient se tenir prêts pour la défense. Osman congédia les chefs maronites.
Une heure après les chrétiens trouvent des soldats turcs placés à toutes les portes d'Hasbaya ; ils avancent : les Turcs les couchent en joue, menaçant de faire feu sur tous ceux qui tenteraient de quitter la ville.
Les soldats, arrivés comme défenseurs, se faisaient oppresseurs. Les malheureux chrétiens, comprenant
qu'ils ne pouvaient résister, se résolurent à obéir au gouverneur. Ils déposèrent leurs armes. Le soir, tous les chrétiens étaient enfermés dans le sérail de Hasbay a, sous la protection de V autorité twrque, et les armes étaient remises à Osman-Bey.
Or, sait-on ce que fit de ces armes le général turc ? D envoya, et ceci est de la plus grande authenticité, je le garantis, il envoya la moitié de ces armes aux Druses campés à Ghaya, et l'autre moitié à Akmed-Pacha, de Damas, qui sans doute en avait besoin pour organiser ses massacres. Qu'est-ce que le Morning-Chronicle peut répondre à cela ?
Le chef des Druses égorgenrs était le trop fameux Saïd-Djomblatt, et il avait pour sœur une femme de cinquante ans, veuve et mère de trois filles, laquelle passait pour avoir beaucoup desprit, et exerçait une grande autorité sur les décisions des oulaka ou sages. Elle se nommait Néfié.
Une légende, admise comme vérité par les Druses, raconte que Hakem, leur dieu ou leur prophète, avait toujours avec lui deux ou trois vieilles femmes chargées de s'introduire, sous divers prétextes, dans les maisons pour connaître les secrets des familles. Ces femmes étaient devenues des prêtresses. Depuis cette époque les Druses ont sans cesse admis quelques femmes, des prêtresses, dans leurs réunions mystérieuses, et l'une d'elles a toujours une grande influence sur ses coreligionnaires. La sœur de Saïd-Djomblatt était ainsi élevée à l'état de ministre de la religion, ce qui lui valait le titre de Set-Néfié. Ce qui donnait encore plus d'importance à cette femme, c'est que, dans la croyance des Druses, l'âme de Kayem-el-Hak (le soutien de la vérité), l'un de leurs dieux, Tune des cinq incarnations
fie la sagesse divine, avait passé dans le corps de Djomblatt et de Néfié.
Cette femme devait jouer un rôle important dans l'infâme tragédie dont le premier acte était accompli. Il y avait plus d'une semaine que les chrétiens, se fiant à la parole d'Osman-Bey, étaient enfermés dans le sérail de Hasbaya. Us étaient dans un dénûment absolu; ils manquaient de tout : ils mouraient de faim et de soif. Il y avait de Teau cependant dans les bassins des jardins du sérail ; mais les Druses, par un raffinement de cruauté, avaient détourné les canaux et empêché les eaux de couler dans Hasbaya.
Osman-Bey alla trouver alors les chrétiens et leur déclara que, ne pouvant répondre d'eux, il allait les expédier à Damas, et il les engagea à prendre sur eux tout ce qu'ils avaient de plus précieux et qui pouvait être caché dans leurs maisons, afin de tout emporter dans leur fuite.
Le 8 juin, au moment où les chrétiens, préparés, espéraient partir avec une escorte promise par Osman-Bey, un goum de cavaliers appartenant à Saïd-bey-Djomblatt et conduit par Ali-bey-Oumadi , arriva à Chaya, aux portes de Hasbaya. Cette nouvelle porta à son comble l'alarme des chrétiens ; mais Osman-Bey leur fit dire que ces cavaliers druses venaient pour prendre Set- Néfié, afin de l'escorter jusqu'à Mouktara, chez son frère.
Le 9, la prêtresse quitte Hasbaya et se rend à Chaya au milieu de son escorte. Là un grand conseil est tenu avec Osman-Bey. Le même jour, soixante-sept Grecs schismatiques et leur curé sont enfermés dans le sérail, et parqués avec les autres chrétiens prisonniers.
Quatre-vingt-dix Grecs avaient été arrêtés à Haraoun; quelques-uns avaient consenti à apostasier, à se faire
DE PANTHERES. 271
musulmans pour sauver leur liberté, mais les soixantesept détenus avaient refusé.
Dans le sérail il y avait plus de deux mille chrétiens : tous attendaient avec anxiété le moment de partir pour Damas.
« Demain, à une heure, leur fit dire Osman-Bey, vous partirez. »
Et le lendemain, à l'heure dite, les Druses, excités par Set-Néfié, les Turcs, commandés par Osman-Bey, descendirent comme une nuée d egorgeurs sur Hasbaya, entrèrent dans le sérail et attaquèrent les chrétiens désarmés et sans défense. Hommes jeunes et vieillards, femmes et prêtres, jeunes filles et enfants, rien ne fut épargné. La boucherie fut complète, des ruisseaux de sang inondèrent le village. Les Druses ne cessèrent le carnage que lorsque pas un chrétien ne fut encore debout. Us étaient deux mille ! dix-huit cents furent massacrés ; les deux cents qui échappèrent n'évitèrent la mort qu en se cachant, blessés déjà, sous les monceaux des cadavres.
Alors le pillage et la destruction continuèrent leur oeuvre, et le soir les cinq cents maisons chrétiennes ne présentaient plus qu'un amas de ruines noircies par l'incendie. Les Druses avaient tout détruit, tout volé, et croyaient avoir tout massacré ^
La nuit venue, et les Druses et les Turcs occupés au
1. « Les cadavres des chrétiens étaient restés deux mois à Deïrel-Kamar, seivaut de pâture aux bêtes de la montagne, dit M. Poujoulat dans sa lettre du 14 octobre 1860; ils y seraient encore si les Français n'étaient pas venus là pour les enterrer ; mais les Français ne sont pas allés à Hasbaya, et les morts du 8 juin n'ont pas reçu de sépulture. Ils ne préseijtent plus aujourd'hui que des monceaux de squelettes. Mais ce qui est la
vol et au pillage, les deux cents blessés quittèrent leur cachette sanglante et s'efforcèrent de gagner la campagne. Oh! ce fut une étrange et terrible odyssée que celle de ces deux cents malheureux que la mort devait poursuivre avec un acharnement sans exemple.
A travers mille dangers, au milieu des plus atroces privations, ces pauvres victimes parvinrent k gagner Rachaya, autre village chrétien. Il n y aque cinq lieues de Hasbaya à Rachaya, et ils mirent trois jours pour accomplir ces cinq lieues. Ils arrivèrent en vue de Rachaya le 12. Là il y avait six cents chrétiens; mais les D ruses, qui cernaient le village, empêchent les deux cents échappés de Hasbaya de se réunir à leurs frères.
Le 13, les Druses attaquent le village, ils se ruent sur les chrétiens, les entassent tous les six cents dans un cabou (cave) profond, et les massacrent sans pitié. Dix-sept seulement parviennent à s'échapper et se réfugient à Hamed-el-Laonye. Là, treize y sont égorgés; les quatre survivants s'arrachent des mains des assassins et parviennent jusqu'à Sultan-Yacoub. Trois meurent en arrivant, et le quatrième, le seul survivant au désastre, gagne enfin Zahleh, où le 15 les massacres éclatent à leur tour, et où il fut tué.
Les deux cents malheureuses victimes échappées de Hasbaya avaient assisté, impuissantes, à la sanglante catastrophe de Rachaya. Cinquante meurent là des suites de leurs blessures. Les cent cinquante autres
chose du monde la plus effroyablement insolente qui se puisse imaginer, c'est la présence des Druses à Hasbaya, au milieu des débris fumants des maisons chrétiennes, au milieu des cadavres de nos frères, car les deux cents maisons des idolâtres et les quinze maisons turques sont encore debout. »
(La Vérité sur la Syrie,)
DE TANTHÈRES. 273
réussirent à gagner Saïda et arrivèrent dans cette ville quelques jours avant que les Druses ne Tenvahissent. Le P. Rousseau a retracé d'une façon trop saisissante les infâmes tueries de Saïda, pour que j'entreprenne de les décrire ici. Soixante-quatorze des cent cinquante chrétiens de Hasbaya trouvèrent la mort à Saïda. Les soixante -seize autres atteignirent Damas où les attendaient de nouveaux massacres. Ainsi, à cette heure, des deux mille habitants de Hasbaya, des six cents habitants de Rachaya, pas un seul n'est vivant !
Au mois d'août, ces terres désolées offraient donc l'aspect le plus horriblement sinistre. De Hasbaya à Saïda et à Rachaya, de Rachaya à Zàhleh, le sol était jonché de cadavres et couvert de débris fumants.
Saïda ou Saïdèh (l'ancienne Sidon) s'étendait en amphithéâtre, baignant ses pieds dans la mer : c'était pendant les plus fdrtes chaleurs du jour, et un soleil ardent dardait ses rayons enflammés sur la plaine désolée, sur la ville encore teinte du sang des martyrs.
Dans un bois d'orangers voisin, situé sur la route de Saïda à Hasbaya, un peu d'herbe permettait au voyageur de goûter quelques instants de repos. Deux hommes étaient étendus sur la terre, à demi cachés derrière un buisson qui, tout en les abritant contre les effluves brûlantes des rayons solaires, pouvait encore servir à dérober leur présence. L'un de ces deux hommes était Henri de Villeneuva, l'autre était M. Lernoy.
« Mon Dieu ! disait Henri avec un accent de profond désespoir, serai-je donc condamné longtemps encore à cette inaction qui me tue I
— Patience ! répondit M. Lernoy. Abou'I-Abbas va revenir vers nous d'un moment à l'autre, et alors nous agirons.
. — Mais voici plus d'un mois qu'Abou'l-Abbâs me fait espérer, et aujourd'hui rien encore! Et Victorine souffre et elle est à la merci des bourreaux ! Pourquoi avons-nous quitté Damas ?
— Que pouvions-nous faire contre les Turcs et les Druses ? Qu'eussions-nous fait même en demeurant à Damas? Les chrétiens protégés par Abd-el-Kader sont contraints à se cacher! Non! ce qu'Abou'l-Abbas a proposé était ce que Dieu pouvait nous inspirer de plus heureux. Est-ce la faute du chasseur de panthères si les plus horribles événements sont venus déjouer tous ses projets? Ce qu'il voulait faire, n'était-ce pas réunir les hommes maronites en état de porter les armes ; n'était-ce pas obtenir Yusef-Karam pour auxiliaire et ensuite recourir sur Damas avec des forces à joindre k celles dont disposait déjà Abd-el-Kader? Pouvait-on supporter ces assassinats organisés sur une si gigantesque échelle? Pouvait-on prévoir que les Turcs, se montrant plus acharnés encore que les Druses, dussent faire de la Syrie une vaste hécatombe ; que partout nous ne trouverions que ruines et qu'abandon, que plus un chrétien vivant ne se montrerait à nos yeux dans la montagne ? Non ! Ton ne pouvait prévoir cela ! H faut accuser la fatalité, monsieur Henri !
— Mais Victorine? mais Olivier?
— Abou'l-Abbas ne s'est-il pas dévoué pour aller aux nouvelles et s'aventurer même jusqu'à Damas s'il le fallait?
— Il ne revient pas!
— Il reviendra !
— Mais pendant ce temps, que devient Victorine? Oh! cette attente est un supplice trop horrible....
— Silence ! » fit tout à coup M. Lernoy en étendant la main.
Henri se pencha en avant dans la direction indiquée et écouta. Il ne distingua rien d'abord, mais bientôt un bruit sourd parvint jusqu'à lui.
« C'est le galop d'un cheval, dit M. Lernoy.
— Abou'l-Abbas? » fit Henri en se levant vivement. Les deux hommes quittèrent le fourré dans lequel
ils étaient cachés et, écartant les branches, ils s'avancèrent avec précaution vers la route qui coupait le bois et sur laquelle ils enteiidaient de plus en plus distinctement résonner les sabots d*un cheval lancé à toute vitesse.
Tout à coup, à travers le feuillage, ils aperçurent voltiger les pans d'un burnous, et un cavalier apparut dans le lointain, se rapprochant avec la rapidité de la foudre.
« Ce n'est point Abou'l-Abbas ! dit Henri avec découragement.
— Non ! répondit M. Lernoy, mais c'est Mahmoud, le cavalier que Yusef-Karam a donné au chasseur de panthères. Venez, monsieur Henri, c'est un ami ! »
M. Lernoy, saisissant son compagnon par le bras, l'entraîna vers la route. Le cavalier arrivait sur eux. En les apercevant, il arrêta sa monture et il sauta lestement à terre.
« Abou'l-Abbas? où Tas-tu quitté? demanda Henri.
— Aux portes de Damas ! répondit Mahmoud.
■—Et Victorine?
— Elle est vivante, ainsi que M. de Cast.
— Mais Aboul-Abbas? » demanda M. Lernoy.
Mahmoud tira un papier plié de la poche de sa veste. « Voici ce qu'il m'a chargé de vous remettre, dit-il.
en vous recommandant de suivre sans y faillir chacune des instructions qu'il vous donne. »
Henri s'était emparé de la lettre et la dépliait avec une agitation fébrile. Il la parcourut rapidement, puis il poussa un cri de joie.
« Il a raison! s'écria-il. Il faut faire ce qu'il nous dicte! >
M. Lernoy s'était emp2|,ré à son tour de Tépître et il en prenait connaissance.
« Oui! oui! dit-il, il réussira, je l'espère; mais ce moyen, il n'y avait que lui pour le tenter.
— Partons] s'écria Henri.
— Nous n'avons plus de chevaux ! dit M. Lernoy.
— Dans le bois de Hasbaya il y en a deux que j'ai pris aux Druses, répondit Mahmoud ; ils vous attendent.
— En route! répéta Henri dont les yeux étincelaient.
— Et que Dieu nous protège ! » ajouta M. Lernoy.
xxviir
La prison.
Avec cette impassibilité qui semble particulière aux Turcs, Malhoun-Khatoun était rentré dans ses dignités, dans sa fortune, dans son harem, dans sa vie enfin, sans avoir laissé apparaître sur son visage le plus léger sentiment qui décelât la satisfaction qu'il devait ressentir.'
La vue de Victorine, toujours prisonnière dans le harem, avait réveillé chez le cheik toute la passion que la beauté de la jeune fille y avait allumée jadis. La jeune fille n'avait donc échappé, par la mort d'Osman-ben- Assah, k un danger grand que pour retomber dans un autre danger plus grand encore. Elle se trouvait, sans défense, à la merci d'un maître tout-puissant qui ne connaissait pas d'obstacle h ses désirs.
Noémie, dévorée par les remords, s'accusait du malheur qui s'acharnait sur sa compagne. Sans sa trahison, Victorine, Olivier, Aïchouhnâ et elle-même eus sent été libres et sauvés à cette heure. Elle se maudissait, et rien n'était plus touchant que de voir la jeune
chrétienne prodiguer ses soins et ses consolations à celle qui était la cause principale de tous ses maux. Aïchouhnâ, seule, espérait encore. Connaissant son empire sur le maître, elle se berçait de l'illusion de sauver Olivier de Gast et de fuir avec lui.
Quant à Olivier, enfermé dans une prison étroitiB sous la garde de Druses vigilants, il ne voyait que la mort en perspective, et cette mort, il l'attendait avec la froide résolution de l'homme dont la conscience est pure et qui ne craint pas de voir arriver le moment où il paraîtra devant le Juge suprême.
Quelques jours s'étaient écoulés, et la nouvelle du débarquement des troupes françaises devenue certaine, s'était répandue dans toute la Syrie avec une rapidité terrifiante pour les Turcs et les Druses. Les égorgeurs commençaient à trembler à leur tour. Malhoun-Khatoun, le chef des Druses de Damas, était en conférences perpétuelles avec Fuad-Pacha, qui cherchait à se donner l'apparence de vouloir rendre une justice tardive.
Quelques Turcs, quelques Druses avaient été arrêtés, mais presque tous avaient aussitôt été relâchés. Cependant une nouvelle, arrivée la veille, avait porté à son comble Texaspération des mahométans. On affirmait qu'Akmed-Pacha, Tancien gouverneur de Damas, le premier des égorgeurs, devait être exécuté par la justice turque. L'ordre formel était arrivé de Constantinople, prétendait-on.
La punition d'Akmed-Pacha inquiétait à juste titre les autres chefs des massacreurs. Si la justice du Crand Seigneur entrait dans cette voie, qui pouvait dire où elle devait s'arrêter ? La pression des gouvernements européens sur le Divan de Stamboul pouvait contraindre
le Sultan à user de rigueur, et, bien que malgré lui, le forcer à châtier les coupables.
Malhoun-Khatoun était rentré au sérail, ce jour là, sombre et taciturne. Le monstre envisageait l'avenir sous un aspect sanglant, mais cette fois ce n était pas le sang de victimes innocentes qu'il voyait couler, c'était le sien, c'était le sang des bourreaux.
Il était tard lorsque le cheik avait atteint le seuil de son palais. La nuit vint sans qu'il songeât à passer dans son harem, et ses officiers, inquiets eux-mêmes, n'osèrent troubler la rêverie profonde à laquelle le maître était en proie.
Le khamsin avait soufflé dans la plaine, Tatmosphère était chargée, le ciel était noir et Tétat de la nature augmentait encore le malaise que ressentait Damas tout entier.
A minuit, le tonnerre grondait au loin et de rapides éclairs sillonnaient les nues amoncelées et chassées par le vent vers les hautes cimes des montagnes.
Aïchouhnâ était seule dans son appartement, le plus beau du harem. Elle avait congédié ses esclaves; elle était immobile et rêveuse, assise sur ses coussins brodés d'qr et de pierreries; ses grands yeux baissés contemplaient, sans les voir, les arabesques du tapis qui recouvrait les dalles. Un profonid silence régnait autour d'elle.
Tout à coup Aïchouhnâ se leva ; elle hésita un moment, puis elle s'avança vers un grand coffre en bois de Santal, l'ouvrit et, plongeant ses mains dans l'intérieur,* elle en retira deux bourses de soie verte, gonflées et au travers des maillons desquelles on apercevait le reflet fauve de l'or.
Aïchouhnâ cacha ces deux bourses sous sa robe, en*
280 LE CIIASSKUH •
suite elle marcha vers la fenêtre ouverte, poussa le store et regarda attentivement au dehors.
La nuit était plus noire encore, le ciel plus menaçant, les nuages plus imposants se déroulaient lentement et s'amoncelaient en couches épaisses. Le grondement du kfmmsin se mêlait au roulement du tonnerre et dominait le cri des chacals de la plaine qui retentissait au loin comme un accompagnement sinistre à ia tempête.
Aïchouhnâ demeura un moment la tête penchée au dehors, examinant le ciel, interrogeant les profondeurs du jardin ; puis elle quitta la fenêtre , traversa la chambre sur la pointe de ses babouches de velours rouge, et, soulevant la portière, elle quitta lappartement.
Le harem était sombre et désert. Aïchouhnâ en parcourut les détours en étouffant le bruit de ses pas ; elle atteignit le jardin. Là, elle hésita, mais ce moment d'hésitation fut court. S'enveloppant dans le voile qu'elle avait pris, elle s'élança dans les allées ténébreuses et solitaires, et, plus légère que la gazelle, elle gagna le bois d'orangers situé à l'est.
A l'extrémité de ce bois s'étendait une haute muraille , dominée par un corps de bâtiment sombre et d'aspect désolé : c'était la prison du sérail. Le corps de garde des soldats druses était au rez-de-chaussée du bâtiment, mais ce corps de garde n'avait son entrée qu'à l'intérieur du sérail. Du côté du jardin, une grosse porte bardée de fer donnait accès dans le noir bâtiment.
Sans doute Aïchouhnâ, la 5eWf favorite, la maîtresse absolue du harem, avait su s'emparer de la confiance du cheik, car elle marcha droit vers cette porte^ écouta
DE PANTHERES. 281
un moment en appuyant son oreille délicate contre le bois grossier, puis elle tira une clef de sa robe et l'introduisit dans la serrure massive; la porte s'ouvrit et Aïchouhnâ entra.
Un bruit sourd retentit soudain, et deux nègres, armés de kandjiarSy se dressèrent devant la sulthane. Sans dire un mot, elle tendit à 'chacun d'eux chacune des deux bourses d'or qu'elle avait prises. Les nègres reçurent les bourses et, s'inclinant profondément, ils s'élancèrent dans le jardin, disparaissant sous les bosquets et laissant la setti seule.
Un escalier ténébreux se présentait k elle. La sulthane en gravit rapidement les degrés et elle se trouva en face d une seconde, porte qu'elle ouvrit également après avoir écouté. Aïchouhnâ était alors enveloppée de ténèbres tellement épaisses qu'il était impossible qu'elle pût distinguer autour d'elle.
« Olivier ! » appela-t-elle à voix basse.
Un léger bruit lui répondit seul.
« Olivier ! reprit-elle.
— Aïchouhnâ ! dit une voix. Est-ce donc toi ?
— Oui!
— Que viens-tu faire?
— Te sauver !
— La liberté?
— Oui ! je te l'apporte.
— Mais j'ai les mains garrottées, je suis attaché à la muraille.
— J'ai un poignard qui coupera tes liens ! »
Aïchouhnâ s'avança : ses yeux, habitués maintenant
aux ténèbres, commençaient à distinguer vaguement le corps d'un homme étroitement garrotté, placé à quelques pas d'elle.
La sullhant s'avança encore et à Taide d'une lame aiguë quelle tenait dans sa main mignonne, elle trancha rapidement tous les liens qui retenaient le captif.
Olivier de Gast poussa un soupir de soulagement.
« Libre ! s'écria-t-il. Et Victorine ?
— Tu fuiras avec elle I
— Gomment as-tu fait pour tromper tous les yeux?
— Que t'importe ! Je te sauve 1 Viens ! »
Les minutes étaient précieuses. Olivier, comprenant le péril extrême de la situation, prit la main que lui tendait Aïchouhnâ et se laissa guider. Tous deux s'apprêtèrent à descendre.»..
Déjà ils touphaient les premières marches de l'escalier... . déjà Olivier sentait l'air pur frapper son visage.... déjà il entrevoyait la vague clarté de la nuit, lorsque tout à coup il lui sembla voir une ombre épaisse s'interposer entre lui et l'ouverture communiquant avec le jardin.
a Prends garde ! » dit-il en repoussant brusquement Aïchouhnâ.
Il n'achevait pas qu'une clarté rougeâtre illuminait l'intérieur du bâtiment. Aïchoulmâ poussa un cri sourd et recula vivement. Olivier rugit, comme un lion blessé....
Ginq Druses venaient de surgir, tenant d'une main des torches enflammées, de l'autre des yatagans nus. Malhoun-Khatoun était au milieu des Druses.
a Misérable femme I dit le cheik d'une voix rauque , tu as voulu nie trahir 1... tu vas mourir! Tu as protégé un giaour, tu t'es fait voir à lui à visage découvert, qu'Allah te maudisse !
*— Grâce ! murmura Aïchouhnâ.
— Qu'elle meure 1 » ordonna le Druse.
Deux hommes se précipitèrent; mais, plus rapide que la pensée, Olivier fut entre eux et la victime désignée. D'une main, étreignant un Druje à la gorge, il le renversa par une secousse violente, et, de Tautre, il lai arracha le yatagan qu'il brandissait.
Un cercle de feu jaillit soudain, et le second Druse tomba le crâne fracassé.
« A moi! » cria Malhoun - Klialoun d'une voix forte.
Les Druses avaient reculé devant cette attaque imprévue , et ils se tenaient sur le seuil du jardin. Aïchouhnâ, à demi évanouie, était étendue sur les marches de l'escalier. M. de Gast, terrible comme le dieu de la vengeance, s'était rué sur ses ennemis.
Alors un combat effrayant s'engagea dans le vestibule même de la prison. En ce moment le khamsin redoubla de violence, et des tourbillons de poussière s'élevèrent dans le jardin emportant tout sur leur passage avec des mugissements épouvantables.
Des Turcs étaient accourus k l'appel du cheik druse. Vingt hommes étaient là, menaçant un seul chrétien. Sauver sa vie. Obvier ne l'espérait pas. Il avait la certitude de trouver la mort dans l'inégalité de la lutte , et il combattait avec cette énergie sublime du désespoir qui décuple les forces et fait accomplir des miracles.
Placé dans le vestibule étroit de la prison, deux hommes pouvaient l'attaquer seuls à la fois. Le nombre des assaillants, croissant à chaque minute, n'augmentait donc pas précisément l'imminence du péril ; mais, comme à chaque Druse tué un autre succédait , il était impossible que le chrétien pût trouver dans sa na-
ture humaine des ressorts assez puissants pour triompher.
Quatre Druses gisaient agonisants aux pieds d'Olivier; mais les assassins se succédaient sans relâche. Déjà là respiration ne sortait plus que sifflante de la gorge aride du chrétien; sa main engourdie devenait plus pesante; il ne parait plus que difficilement les coups qui lui étaient incessamment portés, et le sang, rougissant ses vêtements, indiquait que les lames druses avaient déjà troué les chairs.
Le bruit de la lutte avait réveillé tout le sérail, mis eu'émoi tout le harem. Des femmes demi-nues, surprises dans le sommeil, parcouraient les jardins en poussant des cris de terreur. L'annonce de l'arrivée des Français avait troublé depuis quelques jours toutes les têtes musulmanes, et les esclaves de Malhoun-Khatoun, en entendant les cris d'un combat, se croyaient déjà aux mains des giaours.
Parmi ces femmes, cependant, deux s'élancèrent, poussées par un même sentiment, vers le chrétien qui ne luttait plus que d'une main défaillante : ces deux femmes étaient Victorine et Noémie. Toutes deux avaient reconnu Olivier, dont le visage était éclairé parla lueur des torches que brandissaient les Druses. Toutes deux avaient bondi en poussant un même cri.
En ce moment Olivier, entraîné malgré lui, s'était avancé sur le seuil du jardin. L'espace étant plus vasle, quatre Druses se ruèrent sur lui, quatre yatagans brillèrent au-dessus de. sa tête. Trois cris, partant à la fois, déchirèrent les airs.
Aïchouhnâ, Noémie, Victorine s'étaient élancées. Un Druse tomba la poitrine traversée; mais Olivier, en évitant un coup furieux , trébucha, glissa et roula sur
le sol. Noémie et Aïchouhnâ se jetèrent sur lui pour le défendre.
Victorine, saisie par ses cheveux flottants, fut renversée. Malhoun-Khatoun la tenait sous son genou puissant. C'était un spectacle horrible. C'en était fait du chrétien et des trois femmes.
Les assassins se précipitèrent en rugissant. Au même instant deux coups de feu retentirent : un Turc, qui menaçait Olivier, tomba foudroyé ; un autre Druse fut renversé; puis une trombe de fer sembla s'abattre tout à coup sur les Turcs et des cris déchirants reten- ' tirent.
Malhoun-Khatoun avait abandonné Victorine et s'élançait le yatagan au poing; mais son arme s'échappa de sa main vacillante, et le monstre tomba la gorge ouverte par la lame aiguë d'un poignard.
« Vingt I » dit une voix sonore.
Olivier s'était dégagé et il se redressait avec une vigueur nouvelle. Les Turcs et les Druses semblaient frappés de stupeur et reculaient épouvantés.
Le chrétien parcourut la scène d'un regard rapide. A ses pieds gisait Noémie, la poitrine 'déchirée : elle avait reçu le coup destiné à M. de Gast. Aïchouhnâ, renversée, était blessée à l'épaule.
Plus loin, Victorine était entre les bras d'un homme qui la pressait contre sa poitrine, et qui agitait, menanaçant, un long sabre ensanglanté.
A côté de lui était un autre homme vêtu en Européen, le pistolet fumant à la main.
- Puis en avant, au milieu des Druses et des Turcs, le pied posé sur un cadavre, un homme, le burnous au vent, maniant avec une ardeur et une vigueur extraordinaires un loDg fusil arabe qu'il tenait par le canon,
criait, menaçait, frappait et tuait avec une ënergie, une rage , une audace véritablement fantastiques. Cet homme, ce démon, ce tueur de Druses et de Turcs, c'était le Chasseur de panthères.
« Abou'l-Abbas 1 » cria Olivier en s'élançant.
La France.
Une foule immense encombrait les abords de Beyrouth, et bordait le chemin qui conduit de cette ville à la foret des Pins. Cette foule empressée, heureuse, animée, faisait retentir Tair de clameurs délirantes. Des regards, obscurcis par des larmes de joie, se levaient vers le ciel et semblaient lui envoyer un témoignage de gratitude.
Pas un seul musulman ne se montrait parmi ces rangs pressés. Tous ceux qui étaient là étaient chrétiens. Des femmes, des enfants, des vieillards, des jeunes filles aux traits fatigués, au visage amaigri, aux yeux, flétris, aux joues creuses et pâles, aux lèvres décolorées, aux mains décharnées, élevaient vers Dieu un doux concert d'actions de grâce.
Puis cette foule s'ouvrait, s'écartait en frémissant, en battant des mains, et Ton entendait sonner les clairons, résonner les tambours, et Ton voyait s'avancer, rapides, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, les piquets de campements surmontant le kêpis, les baïonnettes luisantes
des chasseurs à pied, des zouaves, des troupes de ligne.
C'étaient les soldats de la France qui foulaient sous leurs pieds le sol ensanglanté de cette Syrie à laquelle ils apportaient le calme, la sécurité et la protection. C'était la population maronite tout entière accourue pour fêter ses vengeurs et ses protecteurs.
Soldats et officiers s'avançaient ruisselant de sueur sous un soleil de feu, supportant la fsitigue en souriant, le front haut et fier, répondant à l'émotion poignante de la foule par des regards pleins de promesses, par des paroles de consolation et d'encouragement.
Le soir, la division française campait dans la foret; les soldats dressaient leurs tentes, faisaient leur cuisine, préparaient leurs armes, riant, chantant, fiers de la mission sainte qui leur était confiée. Bientôt une troupe de cavaliers maronites fut signalée. C'était une députation des principaux chefs chrétiens qui venait complimenter le général.
Reçus par M. de Beaufort-d'Hautpoul, l'un d'eux lui adressa le discours suivant :
« Général,
« Les principaux représentants de la nation maconite viennent vous offrir leurs honmiages, leurs respects, et vous souhaiter la bienvenue, k vous et à vos vaillantes troupes! Vous le savez, général, depuis des siècles la France nous a pris sous sa protection. On nous appelle les Français du Liban, et on a raison, car si nous ne sommes pas Français d'origine, nous le sommes par le cœur et par les croyances. Nos bras et nos cœurs sont à
VOUS : trop heureux si vous pouviez dispAser de nous comme de vos propres soldats. »
Le général leur répondit quelques-unes de ces paroles franches et cordiales comme il sait en dire : car le général de Beaufort-d'Hautpoul est Tun de nos officiers généraux les plus instruits et les plus dignes d'exciter la sympathie.
Tandis que cette scène touchante avait lieu au camp des Pins, la population turque de Beyrouth était plongée dans la stupeur, et le gouverneur lui-même paraissait fort embarrassé de sa contenance et de sa personne.
Des groupes parcouraient les rues : ces groupes, silencieux, inquiets, effarés, lançaient dé sombres regards sur les maisons chrétiennes; mais la peur, plus que la menace, était peinte dans Texpression de ces prunelles flamboyantes. Deux hommes vêtus en Européens, ou pour mieux dire en Anglais, car le costume adopté par nos voisins d'outre -Manche ne peut se méconnaître , même à l'étranger, marchaient au milieu de cette foule et souriaient amicalement aux Turcs effrayés. Ces deux hommes étaient M. Paterson et sir William.
« Aoh ! disait sir William : voici les Français en Syrie, savez- vous, monsieur Paterson?
— Ils n'y resteront pas longtemps, cher, répondit le digne négociant.
— Croyez-vous?
— L'Angleterre ne saurait le souffrir. D'ailleurs que veulent ces Français^ Protéger les Maronites et opprimer les Druses? Mais les Maronites sont des bandits, des lâches, des misérables, et les Druses sont des gens
de cœur et ^honneur. On les a calomniés, les malheureux. Aussi notre devoir à nous est-il de les protéger et de les conserver comme amis. Vous ne savez pas, sir William, ce que les Druses peuvent faire pour nous ! Pensez donc, avant 1830, les Anglais ne pouvaient voyager dans le Liban qu'avec un passe-port visé par les consuls de France! N'était-ce pas honteux? En 1840, heureusement, T Angleterre a conquis ses droits, et elle ne les abandonnera pas ! Tous ces Français partiront d'ici sur un signe de la Chambre des Gommuues. Il va y avoir une petite stagnation dans les affaires, et puis ensuite tout reprendra son cours.
— A propos d'affaires, dit sir William, et les vôtres? Êtes- vous enfin rentré dans vos diamants? Ésaû vous a-t-il remboursé?
— Non, mais il me remboursera.
— Il est donc riche encore?
— Certainement î
— Gomment cela? je le croyais ruiné !
— Ces juifs ne le sont jamais. Ils en ont l'air parfois, mais au fond ils sont toujours riches. Ésaû avait des trésors cachés à Deïr-el-Kamar, dans sa maison en dehors de la ville. J'ai su cela par l'un de ses anciens serviteurs qui l'avait espionné. J'ai tout dit à Ésaû, le menaçant de faire fouiller son jardin. Quand il a entendu cela, il a pâli, il a frémi et il s'est exécuté. Il m'a fait une promesse de payement que j'ai là, et qui est remboursable dans deux jours. Il payera.
— Vous vous trompez, dit une voix sonore.
— Hein? > fit M. Paterson en se retournant.
Un homme était devant lui.
« Ésaû ne payera pas! dit cet homme.
— Abou'l-Abbas ! dit M. Paterson.
— Moi-même ! Vous me croyiez mort! je suis heureux de vous apprendre que je suis en parfaite santé.
— Eh bien ! reprit M. Paterson, qu'est-ce que vous dites? qu'Ésaû ne payera pas !
— Certes, je le dis !
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est mort?
— Ésaû?
— Oui. Il est mort de saisissement en apprenant le meurtre de Noémie, sa fille.
— Mais.... mais.... mais.... fit M. Paterson en pâlissante S'il est mort, il n'a pas emporté ce qu'il possédait.
— Les trésors ont été volés par un parti de Druses errant dans la montagne.
— Qu'en savez-vous ?
— Ces Druses ont été surpris, attaqués et pris par quelques braves chrétiens, à la tête desquels je me trouvais. Ils ont tout avoué, Ils emportaient les richesses trouvées dans le jardin du juif,
— Mais ces richesses. . . .
— Les Maronites vainqueurs s'en sont emparés. C'était de bonne prise et ils ont bien droit, ce me semble, à quelque indemnité.
— Je perdrais mon argent ! s'écria le négociant.
— Il faut bien que vous perdiez quelque chose, mon cher M. Paterson, et cette fois vous perdez sans espoir de rentrer jamais dans cette perte: je sui% encore heureux de vous apprendre cette autre bonne nouvelle. »
Et Abou'l-Âbbas, laissant l'Anglais suffoqué par cette nouvelle désastreuse, tourna sur ses talons et courut rejoindre un petit groupe qui, stationnant à
quelque distance, paraissait l'attendre. .Ce groupe était composé d'Olivier de Gast, d'Henri de Villeneuve, de Yictorine et d'Aïchouhnâ.
« Demain, dit le chasseur de panthères en rejoignant ses amis, le Borysthène appareille pour retourner en France.
— Demain , s'écria Henri en pressant Yictorine sur son cœur, nous partirons, nous quitterons cette terre maudite.
— Et toi, pauvre femme, dit Olivier en regardant Aïchouhnà, que feras-tu? »
La sulthane leva ses grands yeux humides de larmes sur le gentilhomme français.
« J'ai fait un serment, dit-elle, et ce serment, je le tiendrai. J'ai juré que si ton Dieu te sauvait, je le reconnaîtrais pour le mien. J'ai juré que si tu sortais vivant de Damas, je me ferais chrétienne! Laisse-moi te suivre en France. Il y a là de saintes femmes qui prient pour ceux qui souffrent: je joindrai mes prières aux leurs, et le Dieu des chrétiens entendra peut-être ma voix 1 »
Le lendemain, en effet, le Borysthène partait pour Marseille et emportait à son hord les deux Français, Yictorine et Aïchouhnâ. Henri et Yictorine allaient demander aux lois de la mère patrie la consécration de leur amour si douloureusement éprouvé ; Olivier allait se reposer de ses fatigues et se remettre de ses blessures ; Âïchounâ allait , elle , demander au cloître l'expiation de ses erreurs religieuses.
Abbou'l-Abbas demeurait en Syrie. Le chasseur de panthères voulait se ranger sous le drapeau des soldats de la France.
Quelques mois après son départ, M. de Cast rece-
yait cette lettre qu'il fit publier par quelques grands journaux et que je place à la suite de mon récit :
Beyrouth, 22 mars.
« Gomment vous peindre l'inquiétude qui règne ici, depuis que le dernier paquebot a apporté la nouvelle que l'occupation française n'était prolongée que jusqu'au 5 juin? On voudrait y croire, et tout cependant vient confirmer cette- déception. La politique anglaise, qui ose dire à la face du monde qu'elle protège les Druses, va donc prendre le dessus, et la population chrétienne, qui ne lui accorde ni ses sympathies ni sa confiance, se prépare à émigrer en masse. Dans peu de mois, la Syrie, qui semblait rattachée comme par miracle à la civilisation européenne, sera définitivement an pays perdu. Mais le gouvernement de la France sera à l'abri de tout reproche; il aura tout fait pour le sauver, el Dieu, qui juge les gouvernements et les nations comme les simples particuliers, lui tiendra compte de ses efforts, de ses sacrifices.
« Rien n'a été fait, jusqu'ici, malgré toutes les promesses du pouvoir turc. Depuis sept mois , le sang de seize mille chrétiens massacrés demande vengeance, et Ton délibère encore î que dis-je, on délibère 1 dnnie déjà les crimes, on innocente les assassins, et l'impunité qu'ils entrevoient derrière ces détails interminables qui sauvent leurs tètes, les rendra plus hardis qu'auparavant: on peut prévoir de nouvelles luttes et de nouveaux crimes.
< Lord John Russell a dit à la Chambre des Lords, à Londres, que si la politique française était de soutenir les Maronites et les chrétiens de tous les rites , la politique anglaise devait être de soutenir les Druses* Jamais antagonisme n'a été mieux posé, et pour justi-^
lier sa politique, lord John Hussell a dû nier tontes les horreurs commises en 1860; peu s'en est fallu qu'il ne représentât les chrétiens comme des agresseurs ; il s'est contenté de dire qu'ils n'avaient pas ses sympathies.
c Et il Ta dit en face de ces mêmes lords qui, il y a quelques mois, organisaient à Londres un comité syrien pour ouvrir une souscription en faveur de la nation malheureuse que la France est venue protéger de ses armes 1 Mais si Tégoïsme n'a pas la puissance de changer les opinions du jour au lendemain, combien de ses auditeurs ont dû être en désaccord avec lui, et ne l'entendre même qu'avec indignation ! J'ai entre les' mains une pièce émanée de ce comité syrien de Londres, dont lord Strafford de Radcliffe était le président, dont le marquis de Lansdown, le marquis de Clanricarde, lord Elburg, lord Stanley, etc., étaient les principaux membres, et au dos d*un cadre préparé pour recevoir les noms des souscripteurs à l'œuvre d'humanité, je trouve un précis des faits qui lui ont donné naissance et qui est ainsi conçu :
Résumé des barbaries commises par les musulmans, les Druses et les Turcs sur les populations chrétiennes de Syrie et de terre sainte :
« 150 villes ou villages pillés et brûlés avec leurs églises, patriarcats, monastères, écoles, ainsi que les quartiers chrétiens de Damas et les consulats européens qu'ils renfermaient; les consuls d'Amérique et de Hollande frappés mortellement.
« 16 000 chrétiens assassinés, torturés, mis à mort sous les yeux de leurs familles; M. Graham et d'au-
très missionnaires mutilés et leurs corps privés de sépulture.
« 3000 femmes chrétiennes, mariées ou non mariées, vendues dans les harems pour quelques shillings.
oc 70000 à 80 000 personnes environ, dont 20000 veuves et orphelines, réduites à la misère.
« Persécutions religieuses, tortures, assassinats, pillage, incendie, viol,* rapt, des milliers de chrétiens contraints à abjurer le christianisme pour embrasser Tislamisme. Voilà les horreurs qu'il faut redire pour faire comprendre le but charitable que se propose l'association.
« Le comité de Londres pourrait ajouter aujourd'hui que ces infortunes n'ont pas encore été soulagées : les souscriptions de la France ont pourvu à leurs premiers besoins pendant Thiver qui vient de s'écouler; mais leur avenir est encore incertain, leur situation est toujours précaire. M. l'abbé de Lavigerie, directeur de l'Œuvre des écoles d'Orient, pendant son court séjour à Beyrouth, avait décidé la construction d'un orphelinat où 350 jeunes filles, sans famille depuis les mas* sacres, auraient trouvé un asile contre la prostitution ; déjà les bâtiments s'élevaient jusqu'à hauteur d'homme, mais à la nouvelle que les troupes françaises allaient abandonner la Syrie, le comité de l'Œuvre des écoles d'Orient a rappelé les fonds qu'il avait envoyés et abandonné sa charitable entreprise. Les orphelines du Liban devront être envoyées en France, où les suivront les dignes sœurs de charité qui les avaient recueillies depuis quelques mois.
« Si rien ne vient changer les conseils et les décisions de l'Europe, tous les établissements chrétiens fondés avec tant de peine dans les villes du littoral seront abandonnés avant que l'armée française s'embarque.
« Ismaïl*Pacha, dont le nom est indissoinblement lié dans l'histoire au souvenir de l'iiérûlque défense de Ears, quitte demain la Syrie et le service turc pour se retirer en Angleterre. Il passera par Paris.
« Je vous ai dit dernièrement que le Sultan envoyait à Fuad-Pacba, comme témoignage de sa haute satisfaction, un sabre d'honneur enrichi de diamants. Ce don impérial est arrivé à Beyrouth avant-hier et remis immédiatement à son destinataire par an pacha, envoyé extraordinaire de la Sublime-Pprte. Une salve de vingt et un coups de canon, tirée à la caserne turque, a annoncé à toute la ville cette faveur insigne du trèshaut et très-puissant seigneur. Malheureusement, ce n'est pas avec ce beau sabre que Fuad-Pacha tranchera le nœud de la situation. »
Dois-je maintenant écrire ici le mot fin? Je le voudrais; mais, hélas I le titre même de mon livre s'y oppose.
Épisode des massacres de Syrie j ai-je dit. Oui, sans doute, V Épisode est terminé, mais les massacres? Tant que les baïqnnettes françaises ont été dans le Liban, les massacres ont cessé d'avoir lieu; mais la France, contrainte par la volonté de l'Europe, a retiré ses soldats, ce n'est pas le mot fin qu'il faut écrire après le mot massacres, c'est le mot suite.
Mais Dieu est grand et la France est puissante. Espoir donc à ceux qui souffrent !