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Le Chasseur de sauvigne

Ce vers du poëte anglais est bien souvent revenu à ma mémoire dans ces heures de mélancolie où Ton sent que quelque chose d'inconnu vous attire à soi.

Les plus beaux vers de Hugo, les plus beaux vers de Lamartine sont adressés à la mer.

Si j'avais eu le bonheur d'être un poëte lyrique comme eux , au lieu d'être tout simplement un poëte dramatique comme je le suis, je sens que la mer, soit la Méditerranée a la robe bleue, soit l'Océan à la tunique verte, eût eu mes strophes les plus passionnées.

Et cependant, disons-le , la Méditerranée ne nous paraît pas une véritable mer : c'est un beau lac aux rivages admirables.

Mais l'Océan, avec son flux et son reflux, avec ses

vagues qui, se détachant de l'Amérique, font dix-huit cents lieues sous l'œil du Seigneur, avant de touche? à l'Europe; l'Océan, que coupe en deux l'équateur, que bornent les deux pôles; voilà la mer véritable, voilà le seul miroir qui soit assez grand pour réfléchir la face de Dieu,

C'est donc l'Océan que je préfère.

Est-ce parce que c'est l'Océan que j'ai vu le premier?

Peut-être.

Mais, je le répète, si mélodieusement que chante le flot dans le golfe de Baïa ou dans la baie d'Agrigente, si doucement que murmure la vague qui caresse Païenne ou la lagune qui lèche Venise, je préfère aux murmures de la molle Amphitrite les sourds rugissements de la mer sauvage dans la baie de Douarnenez, ou les lamentables rumeurs de la Manche se brisant aux rochers du Calvados.

C'est que, d'Ostende à Brest, toute cette côte m'est familière. J'y ai semé les meilleurs jours de ma jeuassee, j'y ai récolté mes plus doux souvenirs.

La plage de Blankenberghe, les ruines d'Arqués, les rochers d'Étretat, les falaises du Havre, les dunes de Courseule, les récifs de Saint-Malo, les landes dePlougerneau me sont connus comme les plaines et les forêts de mon pays natal. J'ai suivi les ondulations de c«;s côtes, le fusil à la main, tantôt dans quelque frêle barque qui me balançait sur les vagues , où j'allais pouisuivre les mouettes et les goélands, tantôt sur les

rivages mêmes, où venaient me trouver les b cassines et les macreuses.

0 mes journées de Trouville, où j'écrivais Charles Vli et Richard Darlington!

0 mes nuits du Luc, où je regardais, de l'autre côté de la mer, les phares du Havre briller comme deux étoiles 1

Souvenirs de jeunesse, souvenirs de bonheur, phares plus brillants que les phares du Havre, et qui, chaque fois que je regarde en arrière, vous rallumez dans la nuit du passé; hélas t combien de fois, las du présent, doutant de l'avenir, ne suis-je pas revenu déjà et ne reviendrai-je pas encore à vous !

Il y a, pour les hommes qui se livrent aux labeurs de l'esprit, une religion complètement inconnue du vulgaire des hommes, et où, de temps en temps, ils éprouvent le besoin de retremper leur âme et de rafraîchir leur imagination.

C'est la religion de la solitude et du silence.

Je lus cette pensée, un jour, sur les murs d'une cellule de la grande Chartreuse :

t Dans la solitude, Dieu parle au cœur de l'homme ; dans le silence, l'homme parle au cœur de Dieu. »

Qui donc éprouvera le besoin irrésistible de ces mystérieux entretiens, si ce n'est le poëte?

Or, de toutes les solitudes, quelle est la plus mystérieuse?

Celle des flots.

De tous les silences, quel est le plus éloquent?

Celui de la mer.

Aussi, combien de fois m'est-il arrivé, sans raison apparente, sans motif visible, sans pouvoir donner une cause plausible à mon départ, de quitter tout à coup Paris, de me jeter dans une chaise de poste, dans une diligence, dans un wagon, en criant :

— A Dieppe ! au Havre f à Trouville 1 ou à la Délivrande !

J'allais chercher, au bord des flots, ma chère solitude; j'allais demander à la mer son poétique silence; j'allais prier Dieu d'écouter ce que j'avais à lui dire; j'allais demander à Dieu s'il n'avait pas quelque chose à me répondre.

Et, chaque fois, je revenais plus fort; car j'avais l'infini dans le cœur, l'immensité dans l'imagination.

Un soir, c'était à Bruxelles.

Nous étions trois autour d'une table : Cherville , Noël Parfait et moi.

Sur cette table , il y avait une carte de France déployée.

La veille, à cette même table, nous étions quatre.

Ce quatrième qui nous manquait, c'était Victor Hugo.

Le matin, nous l'avions été conduire à Anvers; à une heure, noua l'avions embrassé et il était monté sur le

paquebot d'Angleterre; un quart d'heure après, il avait disparu à un détour de l'Escaut.

Lisez, dans les Contemplations, les merveilleux vers qu'il m'a adressés en souvenir de cet instant où nous cessâmes de nous voir...

A'ous étions revenus à Bruxelles, tristes à mourir.

Le chemin de l'exil est inconnu. Dès que le proscrit s'est perdu derrière la colline, au détour du chemin , à l'angle du fleuve, nul ne peut dire où il va, nul ne sait s'il doit revenir.

Nous n'étions donc plus que trois à cette table où, la veille, nous étions quatre, et, sur la carte déployée sur cette table, nous cherchions l'île de Jersey.

C'était là qu'allait notre ami.

Je restai longtemps le doigt appuyé sur l'un des trois points qui forment le triangle des îles anglaises; puis mon doigt passa par-dessus le département de la Manche et s'arrêta sur la ligne qui sépare celui-ci du département du Calvados.

Là, un de ces souvenirs dont j'ai parlé s'éveilla tout à coup dans mon esprit et me rejeta à une dizaine d'années en arrière.

— Pourvu, dis-je, que notre cher Victor ait plus beau temps, pour aller de Londres à Jersey, que je n'ai eu, moi, pour aller des îles Saint-Marcouf à Grand- Camp.

— Des îles Saint-Marcouf à Grand-Camp? répéta Chenille. Vous avez été des îles Saint-Marcouf à Grand- Camp, vous?

•— Oui, moi,

— Et quand donc cela?

— Attendez... En 1842, je crois.

— Et que diable alliez -vous faire là?

— J'aurais bien de la peine à vous le dire. .. Une de ces c icursions sans cause et sans raison, comme j'en fais quelquefois quand je suis triste et fatigué. Seulement, celle-là a failli être la dernière.

— - Vous avez été pris d'un grain?

— Entre le banc des Vays et l'embouchure de la Vire.

— L'endroit n'est pas commode : il y a là un coquin de courant ! . . .

— Vous le connaissez?

— C'est mon ennemi personnel ; dix fois je l'ai traversé à la nage.

— Eh bien, il a manqué nous jeter à la côte et nous y a jetés en effet; et, ma foi, sans un brave homme qui nous a recueillis dans sa cabane, j'eusse passé cette nuitlà à la belle étoile. J'étais si fatigué, que je n'aurais eu le courage de gagner ni Maisy, niGeffosse, ni Gardonville.

— Alors, je vois où vous avez couché : vous avez couché au Gabion.

— C'est cela ! . . . Mais vous avez donc habité le pay , que vous le connaissez pierre par pierre?

— Mon père avait ses propriétés à quelques lieues de là, entre Trévières et tëalleroy. Le brave homme dont vous parlez devait avoir près de lui, à cette époque, un enfant de dk à douze ans.

— Justement, vous me le rappelez : une pauvre petite créature frêle et pâle, qui semblait trop faible pour la rude atmosphère dans laquelle elle vivait.

— Oui ; c'était Jean -Marie. . . Mais il n'en était point ainsi de votre iiôte : c'était ua solide gaillard, que ce chasseur de sauvagine!

— En effet, quand nous lui demandâmes quel était son état, que nous ne pouvions guère deviner aux différents objets que nous voyions, il nous répondit qu'il était, chasseur de sauvagine. La crainte de paraître par trop niais, étant chasseur moi-même, m'empêcha de lui demander de plus amples renseignements sur ce genre de chasse. Au reste, il est impossible de faire avec plus grand cœur l'hospitalité d'une pauvre maison. 11 voulut me céder son gnabat ou, à mon choix, le hamac de son mousse : je refusai , et une botte de paille fraîche fit les frais d'un des lits où j'ai le mieux dormi de ma vie, quoique un gros chien, qui sans doute me reconnaissait pour un ami, fût venu le partager sans façon avec moi.

— Oui , j'ai connu le chien comme le maître. G'était an fier chien et qui s'appelait Pavillon.

— Et le martre, comment s'appelait-il?

— Dans le pays, il n'était guère nommé, comme il vous l'a dit lui-même, que le chasseur de sauvagine ; mais son nom véritable était Alain Montplet. G'était tout un roman que l'histoire de cet homme.

— Je m'en suis douté en le voyant. Il y avait en lui quelque chose de farouche, de terrible et de bon àtafois,

qui indiquait une nature exceptionnelle, et, si j'avais osé, je lui eusse demandé de me raconter cette histoire.

— A l'époque où vous l'avez vu , elle n'était qu'à moitié accomplie et elle ne vous eût offert que l'intérêt tronqué d'un livre sans dénoûment. C'est depuis que les événements ont marché et que le roman d'Alain Montplet a pris sa fin.

— Ainsi, vous revenez au mot roman!

— Oh î mon cher ami, si, par le mot roman, vous entendez quelque chose de pareil au tissu d'aventures qui constituent le drame de la Reine Margot, du Comte de Monte-Cristo ou des Trois Mousquetaires, nous sommes certes loin de compte. Mais, s'il y a un roman dans Pauline, dans Conscience l'innocent, dans le Pasleur d'Ashbourn, alors nous commencerons à nous entendre.

— Mon cher, sur ce point, nous nous entendrons toujours. Il y a roman , à mon avis, partout où il y a lutte d'hommes contre hommes, de passions contre passions. J'ai fait des romans en un volume, en cinquante pages, en un chapitre, et ce ne sont peut être pas les pires de mes romans.

— Je voudrais avoir l'habitude d'écrire, je vous enverrais, un beau matin, l'histoire d'Alain Montplet depuis A jusqu'à Z, depuis Pater jusqu'à Amen, et vous verriez que je ne vous ai pas menti.

— Faites cela.

— Peut-être.

— Eh bien, quand recevrai-je votre manuscrit?

— Oh ! cher ami, je ne suis pas comme vous, moi : je n'improvise pas les volumes. Tous les huit jours, mon compte avec ma blanchisseuse, seul, me tient deux heures. Je ferai ce récit à mon temps; à tête reposée, et, quand il sera bien fini , bien numéroté, bien pointé et bien virgule. . .

— Eh bien?

— Eh bien, selon toute probabilité, je le jetterai au feu et je vous écrirai ces quelques lignes seulement :

« Décidément, mon cher Dumas, je ne suis pas né auteur. »

— N'allez pas faire une pareille bêtise, Cherville, ou je vous intente une action en dommages -intérêts. Je vous donne huit jours, un mois, un an, deux ans; mais je compte sur Alain Montplet.

Cherville, en souriant, pencha la tête sur sa poitrine; puis, la relevant après un instant de silence :

— Ma foi, j'y réfléchirai, dit-il.

Onze heures sonnèrent.

Onze heures est une heure indue pour Bruxelles. Cherville, après avoir compté les coups du timbre de la pendule, consulta sa montre.

Montre et pendule étaient d'accord.

— Onze heures ! dit-il presque enrayé ; que va dire ma propriétaire?... Elle va dire que je me dérange.

Et, prenant son chapeau , il nous serra la main, h Noël Partait et à moi, et sortit.

Depuis la soirée où Cherville avait pris avec moi rengagement de me donner un roman sur Alain Montpîet, je l'avais rencontré peu de fois sans lui dire :

— Et mon roman?

Et, chaque fois que je lui avais fait cette demande, Cherville m'avait imperturbablement répondu :

— Je travaille.

Far malheur, un beau matin qu'on avait arrêté mes Mémoires, Isaac Laquedem, la Jeunesse de Louis XIF, la Jeunesse de Louis XV et je ne sais quoi encore, je quittai Bruxelles et vins à Paris pour voir si l'on ne m'arrêterait pas moi-même.

Mes livres et mes pièces restèrent arrêtés, mais on ne m'arrêta point.

Il en résulta que je continuai mon métier de romancier et de poëte; rude métier, je vous jure, bien autrement rude qu'aucun de ceux que je connais ! métier dans lequel il faut que l'imagination, cette fille de Dieu, soit éternellement à vos ordres, quand elle a la prétention, au contraire, que l'on soit aux siens.

Or, il arriva qu'un beau jour je me trouvai le cerveau complètement vide.

L'imagination... — imprudent! je m'étais profondément cidormi la nuu précédente! — ^imagination avait profité de mon sommeil pour déménager.

AYÀNT-PTIOPOS il

Et, en effet, elle était dans son droit. La veille, elle avait payé son terme en écrivant le mot fin à la première partie d'un roman en trente volumes.

Alors, que fîs-je, voleur que je suis?

Je me rappelai cette histoire du Lièvre de mon grandpère que m'avait racontée Cher ville, un soir qu'il arrivait de Saint-Hubert, et je la racontai à mon tour.

Ma foi, c'était toujours un volume.

Seulement, une chose me tourmentait : je m'attendais à quelque réclamation de Gherville.

Il y a tant de gens à qui j'ai donné et qui réclament; à plus forte raison devait réclamer celui à qui j'avais pris.

Cinq ou six jours après le dernier feuilleton paru, je reçus une lettre au timbre de Belgique.

Je reconnus l'écriture de Gherville; un frisson me passa par les veines.

— Allons, dis-je, après le crime, voici le châtiment.

Je courbai la tête; car, cette fois, j'étais bien véritablement coupable, et j'ouvris la lettre.

i joie fut grande, je l'avoue, quand je lus les lignes suivantes :

« Mon cher Dumas,

» Je reçois de Noël Parfait un petit volume qui m'a rendu tout honteux quand, après l'avoir fini, je me suis rappelé la bienveillante préface dont vous l'aviez fait précéder. En comparant l'œuvre à laquelle vous

avez bien voulu m 'associer avec le récit informe que je vous avais fait un soir, vous me rendrez la justice de croire que je ne me suis pas reconnu et que j'ai dit, comme ce fameux voyageur qu'on avait barbouillé de noir pendant son sommeil :

» — Bon ! voilà qu'ils ont cru me réveiller et qu'ils ont réveillé le nègre!

» Seulement, moi, c'était tout le contraire: de nègre, j'étais devenu blanc.

* En somme, la lecture du Lièvre de mon grand-père me crée un devoir et m'enhardit à vous présenter une requête.

» Je commence par le devoir; car, celui-là, à rencontre de ce qu'ils sont d'ordinaire, est pour moi doux et facile.

» Merci donc d'abord, mon cher Dumas, merci bien chaudement, bien sincèrement, et permettez-moi d'à* jouter bien affectueusement!

» Sur la route que vous parcourez, vous avez rencontré bien des ingratitudes. Quelque présomptueux que l'on paraisse en répondant de ses sentiments futurs, ma reconnaissance croit pouvoir s'avancer et le faire. Il me semble qu'elle est trop vive et trop chaleureusement sentie pour se laisser glacer par l'âge ou manger par les vers, et j'ose vous promettre que le rayon de soleil que vous avez laissé tomber sur une terre bien déshéritée, s'il n'y fait point pousser de beaux et riches fruits, au moins n'y multipliera point les ronces et les épines qui, d'habitude, en pareille tir-

AVÀKT-PROPOS 13

constance, vous ensanglantent et vous déchirent ies doigts.

» Voici maintenant ma requête :

» Continuez, mon cher Dumas, à votre bon ami exilé le bienveillant appui que vous lui avez offert, qu'il n'avait rien fait pour mériter et dont, aujourd'hui, il veut se montrer digne pour bien des raisons.

» Et maintenant recevez, mon cher Dumas, l'expression de mes sentiments pour vous.

j> G. de Chervjlle.

» P. S. — Vous vous rappelez bien le Gabion, où vous avez passé une nuit d'orage en 1842; vous vous rappelez bien Alain LJontplet, qui vous a donné l'hospitalité; vous vous rappelez bien son mousse Jean- Marie et son chien Pavillon; vous vous rappelez bien, enfin, que j'avais promis de vous écrire l'histoire de ce petit monde, le roman de cet humble coin de terre? Eh bien... gare l'avalanche 1 »

En effet, trois ou quatre jours après, l'avalauche tomba.

C'était m manuscrit de cette fine et aristocratique écriture que j'avais reconnue sur l'adresse de ma lettre.

Jl portait le titre de : le Chasseur de sauvagine;

seulement, il n'y avait pas de point sur Yi; je mis lie point.

C'est tout ce que j'ai fait dans l'ouvrage. Vous avouerez, chers lecteurs, qu'on ne saurait être plus modeste que je ne le suis.

Alex. Dumas.

!5 novembre 1857.

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