UNE ÉDUCATION NÉGLIGÉE
Si richement dotés que soient nos fleuves de France, lorsque nous les comparons, non pas aux fleuves de l'Amérique et de l'Inde, mais aux autres cours d'eau de l'Europe; si richement dotés, disons-nous, que soient nos fleuves de France pour la transparence de leurs ondes et l'abondance de leur cours, pour le pittoresque de leurs rives, le charme de leurs méandres sinueux et accidentés, je ne pense pas que ni la Seine, orgueilleuse de laver les pieds de la capitale du monde; ni la Loire, joyeuse d'arroser le jardin de la France; ni la Garonne, fière de porter autant de vaisseaux qu'une mer; ni le Rhône, étonné de mirer dans ses eaux des ruines que l'on prendrait pour des ruines romaines, puissent lutter avec la Vire, fleuve bien modeste cependant, et que les bas Normands, qu'il abreuve concurremment avec
le cidre, n'ont jamais appelé qu'une méchante rivière.
Ils ignorent que, grammaticalement et géographiquement, tout cours d'eau, si faible et si desséché qu'il soit, a droit au titre de fleuve, du moment où il se jette dans la mer.
\e ne sont point les Italiens qui laisseraient ainsi vulgariser l'Arno ou le Sébéthus.
Us ont un mot pour le fleuve, si grand ou si petit qu'il soit :
Fiume, s'il est grand; fiumicello, s'il est petit.
La Vire est donc un fleuve, comme disent les géographies, et non une rivière, comme disent les Normands.
Je dois cependant l'avouer, malgré ma prédilection pour le fleuve auquel j'essaye, par ces lignes, de rendra la position à laquelle il a droit, comme nombre de choses d'ici-bas, comme quantité de jolies femmes et de grands hommes, de révolutions et de tragédies, comme ses grands confrères enfin, le Rhin et le Rhône, la Vire a une fin indigne de ses commencements.
Née au même endroit où, s'il faut en croire les recherches archéologiques des frères Parfait, naquit le Vaudeville, c'est-à-dire dans le val de Vire, ombragée à sa source par la charmante forêt de Saint-Sever, après avoir promené, pendant vingt-cinq lieues, ses eaux cristallines sur un fond de roches brunes et sur un lit de sable doré et d'algues vertes; après avoir fait rejaillir sur vingt cascades des milliers de boisseaux de perles scintillantes au soleil ; après avoir fait tourner le
moulin poétique d'Olivier Basselin, tout à coup, à quelques lieues au-dessus de Saint-Lô, à la hauteur d'Isigny, renommé pour son beurre sans égal, /a Vire disparaît et s'engouffre dans des marais plats et fangeux, et devient quelque chose qui ressemble au canal de l'Ourcq. Plus de ceintures de prés verdoyants et fleuris; plus de couronnes de rochers empourprés de digitale; plus d'aigrettes de hêtres aux troncs lisses, ces vigoureux enfants du terroir bocager. Non î le pauvre petit fleuve, tout honteux de sa mésaventure, semble vouloir retourner sur ses pas. Il ne court plus, il chemine. Ses eaux vives et folâtres, où les nymphes du rivage baignaient leurs pieds diaphanes et mouillaient leurs blonds cheveux ; ses eaux vives et folâtres qui chantaient mille murmures en bondissant sur les cailloux, tandis que les oiseaux chantaient mille chansons en sautillant dans les buissons ; ses eaux vives et folâtres, perdant leurs teintes de pourpre et d'azur, comme les provinciales d'Àigues-Mortes et les Italiennes des marais Pontins perdent leurs vives couleurs sous les acres et mordants baisers de la fièvre, se traînent silencieuses et mornes à travers une couche de tourbe qui le colore de bistre et se refusent à refléter l'image des roseaux jaunâtres qui végètent sur leurs rives désolées.
Par bonheur, non loin de là, l'Océan, père des fleuves, comme l'appelait Homère, cet autre océan; par bonheur, non loin de là, disons-nous, l'Océan vient au-devant du fleuve infortuné, lui tend les bras, le
reçoit dans son giron et l'emporte ctans l'immensité, comme la Mort prend pitié d'un enfant souffreteux et l'emporte dans l'infini.
Maintenant, à uneliaue ou deux au-dessus de l'embouchure de la Vire, sur sa rive droite, se trouve un village bâti, comme tous les villages de la côte normande, sur le bord même de la plage, de telle façon que les flots, dans les hautes marées, viennent baigner le pied des maisons.
Ce village s'appelle Maisy.
À un kilomètre environ de l'entrée de Maisy, en venant d'Isigny, on aperçoit une petite ferme dont les toits de chaume et les murs de brique sont à moitié perdus dans un masif d'ormes et de charmes qii forment un bouquet pareil à une île de verdure sur la plaine rase, brune l'hiver, verte au printemps, jaunissante l'été.
Cette ferme, c'est îa Cochardière.
En 1818, la Cochardière appartenait à Jean Montpîet.
Disons en peu de mots ce qu'était Jean Montpîet père d'Alain Montpîet.
Jean Montpîet était le fils de ses œuvres, et l'on racontait tout bas que le fils de ses œuvres était riche à trois cent mille francs.
Jean Monplet avait débuté par être toucheur de bestiaux. 11 était ensuite devenu marchand de vaches, puis fermier.
Sa marchandise lui fournissait de gros engrais, et, ses gros engrais lui produisant dj grasses vaches, si s'était pror iptement et facilement enrichi.
La fortune ne fait pas le bonheur, ont dit les millionnaires, afin d'amortir un peu le sentiment d'envie que leur portent naturellement les gueux.
Jean Montplet n'était pas de cet avis.
feao Montplet, qui était l'homme le plus riche de Maisy, était en même temps l'homme fe plus heureux des environs, courant toutes les foires normandes à l'amble d'un excellent bidet; trônant sur les marchés, où son appréciation fixait le prix des céréales; fêtés, lui et sa monture, dans toutes les auberges, où le meilleur cidre était pour l'homme, la meilleure paille el la meilleure avoine pour l'animal ; parlant haut dans les conseils de la commune, où sa voix était écoutée et son opinion suivie; aimé des pauvres, avec lesquels il trinquait aussi volontiers qu'au temps où, sur les grands chemins, il marchait à pied fouettant les vaches des autres: salué des riches, pour lesquels il savait découvrir à propos un coin de la doublure dorée de sa blouse grossière, Jean Monplet avouait lui-même que rien ne manquait à sa prospérité.
Nous nous trompons: en 1818, — nous avions oublié avoir pris cette date, — en 1818, il lui manquait un héritier, que madame Montplet, malgré sa bonne volonté apparente et les regrets qu'elle exprimait que cette bonne volonté fût si peu efficace, se refusait obstinément à lui donner depuis douze ans.
Mais, par bonheur, le ciel n'était pas assez cruel pour laisser son œuvre incomplète.
En 1819. ce fils tant souhaité vint enfin.
Seulement, il entra dans la vie sous de sombres auspices.
Sa naissance coûta la vie à sa mère.
Jean Montplet pleura beaucoup ; car il aimait sincèrement sa femme. Puis il regarda son garçon, dans lequel la pauvre défunte semblait revivre.
Il se dit qu'ayant toute sa vie travaillé à créer une fortune à cet héritier, ce n'était pas l'instant de se reposer, alors que le Seigneur lui accordait ce qu'il avait tant désire.
Il enfourcha donc son bidet, s'en alla à la foire de Bayeux, gagna un gros sac d'écus sur un lot de vaches cotentines ; de sorte que la satisfaction de son marché, le grand air et le mouvement commencèrent d'user sa douleur.
Le temps fit le reste.
0 temps, fils ailé de l'éternité, ce n'est pas sans raison que les poètes t'ont représenté une faux à la main { moissonneur impassible, tu fauches nos joies comme nos infortunes, et l'homme, cet atome qui tremble au vent de ta course, s'aperçoit avec désespoir que rien n'est éternel chez lui, pas même la douleur !
Le temps ferma donc la blessure de Jean Montplet.
Alain -~ c'était le nom qu'avait reçu sur les fonts baptismaux le jeune héritier de la Cochardière — Alain devint donc à la fois la consolation et le stimulant du bonhomme Montplet.
C'était pour lui que le marchand de bestiaux entreprenait sans cesse de nouvelles courses ; c'étaient ses
LE CHASSEUR DE SAUVAGINE 2i
caresses enfantines qui, lorsqu'il rentrait au logis, le payaient de ses fatigues.
Et le pauvre père, il faut le dire, se trouvait si largement payé, que, chaque jour, il remerciait Dieu.
Aussi gâtait-il le petit Alain, que cela faisait tout à la fois peine et plaisir à voir.
Lorsque Alain atteignit ses dix ans, Jean Montplet songea à l'éducation de son fils.
Comme tous les paysans enrichis et comme beaucoup d'artisans décrassés, Jean faisait fi de sa profession et rêvait pour son fils les honneurs du baccalauréat et les splendeurs de la toge.
Cependant, il flottait encore indécis, ne sachant en quel lieu faire cclore le sauvageon greiïé par lui au sole., de la science, lorsqu'un beau jour un confrère, en lui parlant d'un bon marché de vaches qu'il y aurait à faire à Saint-Lô, l'entretint en même temps du collège de cette ville. Jean Montplet résolut alors de faire d'une pierre deux coups, d'acheter les bêtes et de placer son garçon. Il chaussa ses houseaux, prit Alain en croupe sur son bidet et le conduisit au collège, où l'enfant resta tout joyeux en voyant la quantité déjeunes camarades qu'il allait voir et le beau jardin dans lequel tout cela jouait.
Le pauvre Alain était arrivé pendant la récréation et il avait cru que le collège, c'était un jeu de barres contii .el.
Quant à Jean Montplet, il s'était retiré après avoir di m fois répété au principal, en faisant sonner l'argent
contenu dans sa ceinture de cuir, qu'il ne regardait pas aux écus pourvu que Ton fît de son fils un Hippocrate ou un Démosthènes.
C'étaient deux noms qu'il avait entendus sortir de la bouche du curé de Maisy, un jour que celui-ci dînait à sa table.
Il s'était informé quels étaient ces deux messieurs, et il avait appris que l'un était un grand médecin et l'autre un grand orateur.
Seulement, il ne s'était point informé de l'époque dans laquelle ils avaient vécu. Mais peu lui importait, puisque tous deux avaient conquis dans leur art la môme position qu'il occupait, lui, parmi les fermiers et les vendeurs de bestiaux de la Manche et du Calvados.
Mais, hélas î Jean Montplet avait complètement compté sans son fils.
L'enfant, comme nous l'avons dit, avait trouvé le collège charmant, parce qu'il y était entré à l'heure de la récréation.
Mais la récréation avait pris fin, et il avait fallu entrer en classe.
Une fois devant la table de chêne et en face du pupitre, les choses avaient changé de face et Alain avait vu le collège dans toute sa sévère discipline.
Dès lors, il lui parut que le temps avait été mesuré d'une main inégale, point assez pour le plaisir, trop pour le travail. Les rigueurs scolastiques, les formes pédantesques eurent bientôt dégoûté de la science ce rude petit campagnard, dont la vie avait été, jusque-là,
une école buissonnière perpétuelle et qui s'était fait une indispensable habitude, un irrésistible besoin des courses sur la grève, de l'air libre et des ascensions sur les falaises.
A partir du moment où le souffle de l'ennui l'eut touché, il commença de dépérir, les vives couleurs de ses joues s'effacèrent, une espèce de nostalgie s'empara de lui et il devint malingre et chétif sous cette atmosphère chargée de latin et de grec.
Jean Montplet, averti par les professeurs eux-mêmes, vint voir son fils et fut effrayé des progrès du mal. il réfléchit que l'habit noir constituait le bourgeois, aussi bien que la robe l'avocat et le docteur; que, si Dieu continuait de lui prêter assistance dans le présent et dans l'avenir comme il avait fait dans le passé, Alain Montplet aurait un jour ses bonnes vingt-cinq mille livres de rente, et, par conséquent, serait assez riche pour n'avoir pas besoin de donner des consultations ou de signer des ordonnances.
Alain fut donc enlevé du collège de Saint-Lô et rendu à ses camarades de Maisy.
Une fois à la ferme de la Cochardière, c'est-à-dire à un demi-kilomètre de la mer, se retrouvant dans le milieu auquel il était habitué, dans le seul air qui lu: fût respirable, F enfant reprit vite sa bonne humeur, son teint de brique et sa force primitive.
Bientôt, il n'eut point, non-seulement dans Maisy, mais encore dans Grand-Camp et dans Saint-Pierre-du- Mont, un rival dans l'art d'escalader les falaises pour y
dénicher les nids de guillemots ; bientôt, il dama le pion à tous les apprentis constructeurs pour découper de petits navires dans un morceau de bois et les faire voguer sur les flaques d'eau que la marée laissait sur le sable.
Mais ce fut surtout comme nageur que le jeune Alain fit les plus étonnants progrès.
La mer semblait lui être devenue un élément aussi familier et aussi maniable que la terre. On eût dit que la nature l'avait créé amphibie, tant il pouvait, à l'instar des marsouins, bondir légèrement sur les vagues; qu'il avait un appareil respiratoire à part, tant il pouvait indéfiniment rester sous l'eau. Rien ne lui faisait, ni gros temps, ni bourrasque, ni grain, ni tempête, et, pour les pêcheurs de la côte, il était devenu une espèce de thermomètre, comme le sont certains poissons qui ne bondissent hors de l'eau que pour annoncer les vents.
On disait en le voyant cabrioler au milieu des vagues:
— Le gars Alain est bien gai aujourd'hui, il y aura grosse mer.
La supériorité que son fils acquérait dans tous les jeux suffisait à satisfaire l'orgueil paternel du vieux Montplet, qui, chaque jour, arrondissant son petit trésor, se voyait de plus en plus certain d'assurer un bon avenir à son héritier et demeurait de plus en plus convaincu qu'aux yeux des hommes, on était tonjours assez savant pourvu que l'on fût assez riche.
Jl ne reparla donc à Alain, même lorsque ce dernier devint jeune homme, d'aucune espèce de leçons et l'abandonna aux seuls professeurs que la côte lui fournissait gratis et qui se chargèrent de'perfectionner les talents dont nous pariions tout à l'heure, en enseignant au futur maître de la Cochardière à border proprement un aviron, à tendre une nasse, et à garnir convenablement une ligne de chaque appât qui convient à chaque poisson, depuis l'éperlan jusqu'au maquereau.
Mais un art dans lequel le jeune Alain fit de grands progrès, ce fut l'art de la chasse. Il est vrai qu'il eut dans cet art un maître de première force.
Ce maître était le père Gabion, chasseur de sauvagine.
Disons d'abord ce que c'était que le père Gabion ; puis nous expliquerons ce que c'est qu'un chasseur de sauvagine.
Le père Gabion — qu'on appelait ainsi parce qu'il habitait une petite masure située à l'embouchure de la Vire et que l'on nommait le Gabion, — le père Gabion était un grand vieillard de près de six pieds, sec et mince, appartenant évidemment, non point à l'espèce humaine, mais à la famille des échassiers. Il avait le front déprimé, le menton rentrant, le nez pointu, ce qui lui faisait une assez jolie tête de pingouin; si bien que, lorsque, le corps légèrement penché en avant, il courait le long de la côte, où, à la marée basse, sautait de rochers en rochers, il avait l'air d'un de ces oiseaux de mer aux longues pattes qui trottent le long des grèves
et sautillent de roc en roc pour faire curée de petits poissons.
Sans doute, au premier abord, les oiseaux delà côte,, canards, macreuses, bécasses, bécassines, courlis ii guillemots, avaient été pris à cette ressemblance, et, prenant le père Gabion pour quelque cigogne gigantesque, pour quelque héron antédiluvien, ne s'étaient aucunement méfiés de lui.
Mais, peu à peu, le jour s'était fait sur cette fausse ressemblance, et les pauvres oiseaux avaient fini par s'apercevoir qu'ils n'avaient point, au contraire, d'ennemi plus acharné que le père Gabion.
C'est qu'en effet, comme nous l'avons dit, le père Gabion était chasseur de sauvagine.
Tenons notre promesse, et, après avoir dit C3 que c'était que le père Gabion, — au physique du moins, — disons ce que c'est qu'un chasseur de sauvagine.
On appelle sauvagine tous les oiseaux qui vivent dans les marais, sur les côtes ou le long des fleuves.
Les canards, les macreuses, les poules d'eau, les oies sauvages, les pluviers, les sarcelles et même les innocents culs-blancs, si rudement chassés par lesNemrods de Saint- Denis et de Bougival, sont de la sauvagine.
La chasse de ce gibier, lorsqu'on la pratique au bord de la mer, est peut-être la seule aujourd'hui qui présente des dangers sérieux, la seule qui puisse tenter encore les esprits aventureux pour lesquels le danger est un attrait, qui recherchent comme des jouissances
les émotions vives, qui se sentent enfin gênés et mal à l'aise dans la vie facile que la civilisation a faite aux plus humbles.
Ce n'est point dans les marais seulement que le chasseur de sauvagine doit chercher son gibier ; les rochers, les bancs, les récifs que i'on rencontre principalement à l'embouchure des rivières, sont bien autrement avantageux à exploiter. Ces rochers et ces bancs servent de refuge à des milliers d'oiseaux d'eau. Lorsque vient la nuit, soit que ces oiseaux aient passé la journée sur l'Océan, soit qu'ils aient été chercher leur subsistance sur les rivières ou sur les étangs de l'intérieur des terres, soit, enfin, qu'ils ne fassent là qu'une des étapes de leurs migrations, dans l'un ou dans l'autre cas, ils se rassemblent sur ces bancs et sur ces rochers comme à un rendez-vous donné, s' abattant en vols immenses et formant une population bigarrée où les genres et les espèces se trouvent souvent confondus.
Mais, si abondant que soit ce gibier, il est toujours difficile, souvent périlleux, de l'aller chercher sur ces grèves mobiles, déplacées à chaque marée, sur ces rochers glissants comme les aspérités d'un glacier, et, comme des glaciers, ayant l'abîme sous eux; et cela, pendant les nuits sombres et froides de la saison la plus rigoureuse de l'année; — car ce n'est guère qu'à pâtir du mois d'octobre jusqu'au mois d'avril que la chasse à la sauvagine est véritablement fructueuse.
Or, d'après ce que nous venons de dire, le lecteur tOTnpttndib frôlement qnels sont les dangers quecourt
le chasseur. Quelles que soient son agilité, son adresse, sa force, son audace, il ne doit jamais oublier un seul instant qu'il est sur un terrain appartenant à la mer, et que le flux reviendra envahir dans quelques heures ce que le reflux a momentanément abandonné. Quelques minutes de distraction, de rêverie ou de sommeil peuvent lui coûter la vie; car toute son adresse, toute son énergie, toute sa présence d'esprit deviendraient impuissance dans la lutte qu'il aurait à soutenir contre l'élément furieux rentrant dans son domaine, implacable comme un propriétaire légitime un instant dépossédé.
Ces dangers de mort violente ont leur menue monnaie : ce sont les rhumes, les catarrhes, les fluxions de poitrine, les rhumatismes, résultats naturels de l'immobilité que le chasseur doit conserver, alors que, blotti dans son trou, à proximité d'une flaque d'eau, étourdi par le sifflement des rafales et le mugissement des vagues, glacé par l'humidité qui le pénètre peu à peu, envahissant tout son corps de l'épiderme à la moelle des os, il attend qu'un rayon de lune, glissant entre deux nuages, lui permette d'ajuster le gibier endormi à quelques pas de lui.
D'où venait le père Gabion?
On ne le savait pas.
Quel était son vrai nom?
On l'ignorait.
Un jour, il y a une vingtaine d'années, il était apparu dans le pays venant du département de la Manche, sa
canardière sur l'épaule et suivi de son chien barbet.
Il s'était installé dans le Gabion, et, ni plus ni moins qu'un Montmorency ou un Goucy, avait pris le nom de sa propriété.
Or, comme jamais il n'avait fait de tort ni de mal à personne, comme il dormait le jour, chassait la nuit, portait au giboyeur d'Isigny son gibier, en touchait le prix et payait comptant le peu qu'il achetait, il n'était ni aimé ni haï, et l'on avait fini par le laisser vivre à sa guise sans plus s'occuper de lui qu'il ne s'occupait des autres.
C'était là le maître que l'instinct cynégétique du jeune Montplet lui avait fait découvrir et qui lui avait vite montré à laisser iiler le canard, à ne tirer la bécassine qu'après son troisième crochet, et à ne faire feu sur tout oiseau de mer que lorsqu'il pouvait en dkting 1er l'œil.
ÎI
LE iHYLOCK DE VILLAGK
Cetto éducation , exclusivement matérielle, développa les instincts déjà un peu sauvages du caractère de notre héros ; — car le lecteur n'est certes point sans s'être douté que notre héros, c'est Alain Montplet.
Il s'éprit pour la natation, pour la pêche, pour la chasse d'une de ces passions féroces qui, de nos jours, ne sont plus que des exceptions.
Elles occupaient non- seulement une partie de ses jours, mais encore ses nuits.
L'ordre du temps, la série des habitudes ordinaires n'existaient point pour le jeune héritier de la Cochardière ; heures de repas, heures de sommeil, rien n'était régulier chez lui. Il mangeait quand il avait faim, il dormait quand il avait envie de dormir, et, à part le temps qu'il donnait à trois copieux repas et à quelques heures de sommeil prises où il se trouvait, tout le reste était consacré à ses exercices favoris.
De travail, bien-entendu, il n'en était pas question.
Alain savait lire et écrire, voilà tout; il connaissait à peu près ses deux premières règles ; mais il n'avait jamais pu dépasser la multiplication. 11 va sans dire que la division était pour lui une terre australe parfaitement inconnue et inexplorée.
Cependant, les trois passions entre lesquelles se partageait la vie du jeune Montplet ne purent, ne pouvaient entièrement absorber cette nature exubérante. Il lui prit des inquiétudes vagues, des instincts de mélancolie sans raison; ses distractions habituelles ne lui suffisaient plus. 11 lui semblait que quelque chose manquât à sa vie. Ce quelque chose, il n'eût pu dire ce que c'était; ce quelque chose lui était complètement inconnu.
Il éprouva ce malaise de seize à dix-sept ans; mais, arrivé à cet âge, tout changea.
La haute stature d'Alain, son encolure vigoureuse, sa fraîcheur et ses dix-sept ans en faisaient un magnifique garçon à la façon normande. Aussi, les filles de Maisy, de Grand-Camp et de Saint-Lô le mirent-elles promptement au courant de cet inconnu qu'il cherchait et qu'il était maintenant en âge de trouver.
A dix-huit ans, Alain Montplet était le lovelacc de toutes les beautés en bonnet de coton du pays be:sin. Aussi ne resta-t-il point enfermé dans le cercle cantonal des hlles de Maisy, de Gnnd-Camp et de Saint-Lô ; il passa à celles de la Cambe, à celles de Formigny , à celles
de Trévières, et étendit ses exploits amoureux jusqu'à la Déiivrande.
C'était alors un de ces personnages mixtes, un de ces beaux de campagne, demi-bourgeois, demi-manants, que l'on rencontre dans les petites villes et dans les gros bourgs, qui flânent en bras de chemise, en vareuse ou en blouse dans les cabarets, les cafés et les ruelles de leur endroit, comme les fils de famille parisiens flânent en gants jaune et le cigare aux lèvres sur l'asphalte du boulevard des Italiens et dans les boudoirs du quartier Breda.
Par l'épithète de lovelace, — car le nom du héros de Richardson, grâce aux élasticités de la langue, est devenu une épithète, — par l'épithète de lovelace que nous avons accolée au nom d'Alain, n'allez pas croire que l'amour eût poli son écorse, civilisé ses façons, adouci son caractère.
Non, l'amour que l'on pouvait rencontrer dans le monde d'Alain Montplet n'était pas de force à opérer de semblables métamorphoses ; non, le jeune gars de la Gochardière n'avait point, comme Phaon, reçu de Vénus cette essence amollissante et parfumée qui causa le malheur de l'ardente Sapho. Il était beau à la manière primitive; il était fort comme un titan, et ce qu'il cherchait, ce qu'il demandait, ce qu'on lui accordait en échange de ses investigations et de ses demandes, c'était, non point une affection, un sentiment, l'épanchement d'un cœur dans un autre cœur ; c'était tout simplement une satisfaction brutale des plaisirs grossiers.
Sa vie se partageait entre ses amours brutales, ses pêches avec le père Hénin — nous aurons occasion de parler de celui-là plus tard, — et ses courses dans les marais de la Vire et sur les bancs de rochers qui hérissent la baie de Vays.
11 va sans dire que, dans son amour illimité pour son fils, Jean Montplet avait — au fur et à mesure des besoins de l'enfant devenu jeune homme — desserré les cordons de sa bourse.
Mais, bientôt, ces besoins grandirent et montèrent à la hauteur de la prodigalité î
Bientôt encore, cette prodigalité fut telle, qu'elle commença d'effrayer Jean Montplet. Il hasarda quelques remontrances timides, dont un jeune homme habitué depuis l'enfance à se gouverner à sa fantaisie ne devait pas tenir et ne tint pas grand compte, en effet.
Aussi Alain ne cessa-t-ii point, à la suite des parties de chasse, des parties de pêche et des parties de natation où il conviait tous ses amis, de continuer son rôle d'amphitryon de cabaret et de dévaliser les boutiques de toutes les foires des environs pour se conserver dans les bonnes grâces des belles filles des départements de la Manche et du Calvados.
Comme ses camarades de Maisy, de Geffosse et de Saint-Pierre-du-Mont, tous hommes de labeur, qui ne vivaient et ne faisaient vivre leurs familles qu'à force de travail, n'étaient pas toujours disposés à sacrifier leur journée à ses caprices et refusaient souvent de l'aider à
supporter le fsrrdeau de son oisiveté, Alain, de même qu'il a vait fait des excursions à la découverte des belles filles, se mit à en faire à la découverte des joyeux compagnons, et il poussa jusqu'à Isigny, jusqu'à Balleroy, et même jusqu'à Bayeux, où, pour compagnons de plaisir, il trouvait des clercs de notaire, des employés, des commis voyageurs, toujours prêts à faire bon marché de l'étude et du bureau, lorsqu'il était question de ce qu'en province on appelle une bamboche.
Mais, si la société de ces messieurs était agréable, nous devons avouer qu'elle était ruineuse. A force de leur donner des dîners, et, à la suite de ces dîners, de jouer à la bouillotte et à l'écarté, Alain fatigua, nous l'avons dit, jusqu'à la prodigalité de son père à son endroit, et commença de faire des dettes qu'il se garda bien dépaver. Les créanciers attendirent pendant quelque temps; car ils savaient que le père Montplet, si son fils ne les payait pas, les payerait, lui, un jour ou l'autre; mais, enfin, las d'attendre inutilement la convenance du fils, ils commencèrent d'aller porter leurs doléances à la Cochardière.
Aux premières notes qui lui furent présentées, Jean Montplet, ne se doutant pas de quelles avalanches de chiifres il était menacé, paya sans trop crier.
Les créanciers payés dirent alors à leurs confrères impayés de quelle façon ils s'y étaient pris pour rentrer dans leurs déboursés, et une espèce de va-et-vient s'établit entre la Cochardière et les villes et villages environnants.
Quelle que soit la tendresse d'un père pour son fils, si le père est Normand, la tendresse disparaît presque î: ujoui. poi.r faire place au sang-fro'd lorsque se présente la question financière.
Jean Montplet était de son pays ; et, pour couper court à toute réclamation de ce genre en route pour la Cochardière, il fit annoncer dans le journal du département que chacun était libre de faire crédit ou de prêter de l'argent à Alain Montplet, mais qu'à l'avenir, lui, Jean Montplet ne reconnaîtrait et surtout ne payerait aucune dette contractée par son fils.
Le moyen était héroïque, mais il manqua son effet.
Il y a, en matière de prêts d'argent aux enfants de famille, des gaillards à longue vue qui se disent qu'à défaut de la bourse du père vivant, il y aura la succession du père mort, et qui savent si bien calculer les intérêts des intérêts, que plus on leur fait attendre le capital, plus on leur rend service.
Alain, auquel des habitudes de trois ans et une oisiveté absolue créaient des besoins que la pension à lui servie par son père ne pouvait alimenter, Alain ne se résigna point; au contraire, il se révolta.
Il se mit à chercher un de ces prêteurs obligeants dont nous parlions, et, par malheur, ses yeux ne s'égarèrent pas longtemps avant de tomber sur ce qu'il lui fallait.
L'homme de la situation se trouvait à Maisy même, c'est-à-dire à la portée de la main.
Ce bailleur de fonds bénévole se nommait Thomas
Langot, et n'était autre que le principal épicier du bourg.
Disons ce que c'était que Thomas Langot, qui doit jouer un certain rôle dans ce récit.
Thomas Langot était le dernier-né d'une famille de pêcheurs de Saint-Pierre-du-Mont. La nature, qui l'avait peu favorisé du côté social, l'avait encore bien autrement maltraité du côté physique. Il était faible, rachitique, boiteux ; sa jambe pliéeen dedans, à l'endroit du genou, faisait toujours croire, quand il marchait, qu'il voulait décrire un demi- cercle, et ce n'était, en quelque sorte, qu'à force de combinaisons mathématiques qu'il parvenait à garder la ligne droite et à arriver au but qu'il se proposait d'atteindre. La faiblesse de sa constitution, jointe à son infirmité, lui avait fait une enfance misérable dans un monde où l'on prise avant tout la force physique.
Maltraité par son père, qui ne voyait en lui qu'une bouche inutile, par ses frères, dont il se faisait le mouchard, ne pouvant pas être leur compagnon ; honni par ses petits camarades, qu'il ne pouvait suivre que de loin et qui l'avaient surnommé le Bancroche, nom qui lui était resté, le jeune Langot puisa dans les douleurs précoces de sa jeunesse un caractère faux, sournois et envieux, mais, en même temps, une ferme et obstinée résolution de parvenir à la fortune et d'échapper ainsi à l'oppression, à l'injure et à la honte qui lui semblaient être le patrimoine éternel du pauvre et du faible icibas.
A quinze ans, sans s'inquiéter de la distance, sans être arrêté par son infirmité, il partait pour Paris av£.o deux écus de cinq francs dans sa poche.
Comment fit-il le chemin?
Dieu le sait !
A pied, sur des charrettes vides, sur des chevaux de retour, mangeant du pain, buvant de l'eau, mendiant un asile pour la nuit.
En somme, il mit tant d'économie à faire cette route, que, de ses deux écus de cinq francs, il lui restait huit livres onze sous lorsqu'il entra dans la grande ville.
Tour à tour colporteur, commissionnaire, décrotteur, ramasseur de bouts de cigare, glaneur de contremarques, il amassa, liard par liard, la somme de cent francs, qu'il avait jugée nécessaire pour asseoir la fortune qu'il rêvait.
Muni de cette somme, il prit une médaille et entreprit le commerce des vieux habits.
Une avidité d'Auvergnat, greffée sur une astuce de Normand, le servit si merveilleusement dans ce métier, qu'il y devint promptement plus habile que tous ses confrères.
En effet, ses études psychologiques lui servirent.
Il possédait un tact merveilleux pour deviner l'anxiété de la misère ou l'âpre soif des plaisirs dans les semblants d'indifférence avec lesquels les vendeurs lui présentaient leur marchandise.
Faim ou passion, tout lui servait. Il jouait avec les angoisses de ses clients comme le chat avec la
souris, comme l'épervier avec l'alouette. Shylock au petit pied, il s'amusait parfois, comme le juif de Venise, qu'il ne connaissait cependant pas même de nom, à leur arracher leur secret, sans ajouter pour cela une obole au prix qu'il était décidé à mettre au haillon qu'on lui offrait; non, tout au contraire, lorsque la blessure était découverte, lorsque la plaie était à nu, il y enfonçait comme par accident sa lourde griffe, et se retirait en léchant le sang qui lui était resté au bout de l'ongle.
En somme, pas une seule fois il ne sortit de la lutte sans avoir fait un excellent marché.
Dix ans, il continua ce commerce.
Pendant ces dix ans, il vécut à Paris comme il eût vécu dans son village ; pendant ces dix ans, il ne cessa pas un seul jour d'honorer de sa clientèle la gargote en plein vent où, pour quatre sous, il avait pris son premier repas en arrivant à Paris ; pendant ces dix ans, jamais il ne changea rien à son menu quotidien.
Quinze sous lui suffirent pendant dix ans pour sa nourriture de chaque jour.
L'amour gratuit et désintéressé était un luxe que sa difformité et sa maussaderie ne lui permettaient pas de se donner, et jamais il ne se crut assez riche pour* en acheter les semblants.
Thomas Larigot ne fut donc jamais aimé et n'aima jamais.
Quant aux spectacles, il en fut d'eux comme de l'amoui", ci Thomas Langot ne vit que ceux des fêtes oo-
pukires, de la cour d'assises et de la barrière Saint- Jacques.
L'énergie avec laquelle il tendait vers un but unique lui donna la force de mener cette existence de cénobit", au milieu des tentations de tout genre qui l'assaillaient, et les plaisirs de la Babylone moderne glissèrent sans l'effleurer sur cette rude écorce normande.
Un jour, il compta son magot, le trouva satisfaisant, sourit à ses écus, fit son sac, et s'en retourna au pays aussi économiquement qu'il en était venu.
H possédait quinze mille francs.
Il se garda bien de faire une entrée triomphale à Maisy, où il avait résolu de fixer sa résidence ; non : il y revint sans bruit, le soir, vêtu d'habits qui n'avaient jamais pu trouver d'acheteur. Il alla demander l'hospitalité à l'un de ses frères qui était à la fois sacristain et domestique du curé.
Le sacristain demanda l'hospitalité de deux ou trois jours pour Thomas Langot.
Le curé l'accorda.
Thomas Langot, pendant ces trois jours, partagea avec son frère la modeste desserte du curé.
C'étaient, en somme, trois jours pendant lesquels il n'avait pas dépensé un centime.
Le fait de son retour était passé tellement inaperçu, que ce fut à peine si deux ou trois commères dirent en form-2 d'interjection et pour terminer leur jausette :
— Vous savez, Jeanne, ou vous savez, Javottc,
Thomas Langot, le Bancroche de Saint-Pïerre-du- Mont, eh bien, il est revenu.
Le père et la mère de Thomas Langot venaient jus tement de mourir.
Pour ôter à ses frères et sœurs, qui pouvaient le soupçonner riche, l'idée de lui demander le moindre secours, il se montra dur, avide, exigeant dans le partage de quelques ustensiles de pêche qui formaient toute la succession des défunts ; — si dur, si avide, si exigeant, qu'il se fâcha même avec son frère le sacristain , celui dont il partageait la chambre.
De sorte qu'il se trouva sur le pavé.
Alors, jusqu'à ce qu'il eût trouvé ce qu'il cherchait, il s'en alla demander, à Jean Montplet, à coucher dans quelque coin de sa ferme de la Gochardière ; puis il lui demanda s'il n'avait pas, pendant quelques jours, un travail quelconque à lui faire faire pour sa nourriture.
Jean Montplet, qui croyait Thomas Langot un peu plus pauvre que Job, lui répondit que, si c'était pour quelques jours seulement, il pouvait coucher, soit dans la grange, soit dans une cabane de berger qui était vide.
Quant à la nourriture, il la prendrait, sans travail aucun , avec les garçons de charrue et les pâtres .
Quel travail pouvait-on exiger du pauvre Bancroche?
Thomas Langot resta pendant quinze jours à la Gochardière.
Au bout de ces quinze jours, il remercia Jean Mont-
LE CHASSEUR DE SAUVAGINE k\
p\ei et lui annonça qu'il venait de traiter d'un petit fonds d'épicerie, et qu'il lui demandait sa pratique.
Jean Montplet la lui promit.
Le Bancroche l'accabla de bénédictions et de remercîments, et sortit à reculons.
En effet, il avait, moyennant six cents francs, payables en trois payements espacés de six mois en six mois, acheté un petit fonds d'épicerie à une pauvre veuve que ce petit fonds ne suffisait point à faire vivre et qui voulait se mettre en condition; il est vrai qu'au moment de faire le premier payement, Langot offrit de les faire tous trois à la fois si la veuve voulait payer un escompte de cinquante francs.
La veuve, obligée de quitter le pays, accepta; de sorte que le fonds d'épicerie de Thomas Langot ne lui coûta, en réalité, que cinq cent cinquante francs.
Mais le loyer de la veuve était trop cher pour lui. Il loua, sur la place de Maisy, en face de l'église, une maison sordide et ruinée à laquelle il fit lui-même les réparations dont elle avait besoin. Peu à peu, il agrandit le cercle de ses affaires, mettant une patience de sauvage dans cet accroissement, qui devait être une révélation. Enfin, après dix autres années, il avait anéanti toute concurrence. L'étroite et modeste échoppe était devenue un magasin où se trouvait tout ce que pouvaient demander les habitants de la campagne : des cotonnades et des socs de charrue, du pain d'épice et du goudron, des poêles en fonte et des chapelets.
Alors, et comme son négoce était bien loin d'ab-
sorber le capital qu'il possédait, Thomas Langot se lança dans ce genre de spéculation où la honte de l'emprunt répond assez ordinairement de la discrétion de l'emprunteur, et il commença ainsi, en dehors de son commerce légal et patent , un petit commerce usuvaire et caché où il sut à la fois peu risquer et gagner beaucoup.
Au reste, ses connaissances contentieuses étaient bornées.
Il ne voulait entendre parler que des ventes à réméré qui lui plaçaient dans les mains un gage sûr et valant trois fois le montant de la créance.
Ainsi :
Un paysan possédait un champ estimé quinze cents francs ; Thomas Langot en prêtait cinq cents et mettait d'avance sa griffe sur le champ.
Si le paysan payait dans le terme voulu, Thomas Langot reprenait son argent, capital et intérêts, et rendait la terre en grondant comme un chien auquel on arrache un os.
Si le paysan ne payait pas au jour, à l'heure, à la minute indiquée, Thomas Langot enfonçait sa griffe dans la proie et tirait à lui.
Ainsi :
Un pêcheur, de simple matelot, voulait-il passer patron ; — Thomas Langot aimait les ambitieux et était toujours disposé à leur venir en aide : — il achetait une barque, se faisait, à titre de nantissement, verser tout ce que ie pêcheur avait d'économies; puis il con-
fiait la barque au pêcheur, à condition que le reste du prix de la susdite barque serait versé en payements égaux et à des époques précises.
Si un payement, un seul, manquait, sur une simple mise en demeure, la barque lui rentrait et les payements faits lui étaient acquis. Il était telle coque de noix vermoulue et rapiécée qui avait ainsi rapporté à son propriétaire de quoi construire un joli trois-mâts.
Tout riche qu'il était devenu à ce commerce, au contraire de Jean Montplet, Thomas Langot n'était plus heureux.
La fortune des autres l'offusquait, et aussi la considération qui s'attache à cette fortune lorsqu'elle est loyalement gagnée.
Il était particulièrement jaloux du maître de la Cochardière, auquel il ne pouvait pardonner de lui avoir fait l'aumône, pendant quinze jours, de son logement et de sa nourriture , et il ne passait jamais du côté de la ferme sans jeter un coup d'œiî de convoitise haineuse sur ces beaux champs qui regorgaient d'épis longs et serrés.
Il soupirait toujours en considérant les pommiers du verger courbés sous leurs fruits, et il pleurait en voyant l'herbe qui poussait si épaisse et si drue dans les prairies où pâturaient des vaches et des bœufs dont on ne voyait que le haut du corps, les cornes inonensives et les grands yeux pensifs et étonnés.
Et, tout en retournant dix fois la tête quand il s'éloignait de cet Éden, il se demandait comment c'était à
Jean Montplet, et non à lai, que tout cela appartînt, et il lui semblait que ces belles terres, que cette grosse ferme, que ces bestiaux luisants étaient le fruit d'un vol dont lui, Thomas Langot, était la victime.
Or, le Bancroche, comme on l'appelait, — qu'on nous excuse si ce nom se glisse parfois sous notre plume, — or, le Bancroche, disons-nous, avait merveilleusement pressenti combien le caractère léger d'Alain, combien la mauvaise éducation qu'il avait reçue, combien la conduite irrégulière qui en était résultée, pouvaient seconder ses désirs.
Malgré le peu de sympathie qui devait exister entre deux êtres si dissemblables, il manœuvra de telle façon, qu'il se concilia l'amitié du jeune homme.
Il alla au-devant de ses confidences, et, devinant ses besoins , pour lui seul il sortit de ses habitudes méfiantes et avides ; à lui seul il avança de l'argent sans accepter d'intérêts, sans exiger de lettre de change; puis, lorsqu'il l'eut suffisamment amorcé, il rétrécit peu à peu ses générosités et finit, un jour que le jeune homme lui demandait de l'argent avec instance, par lui déclarer que sa caisse était vide.
Il lui procura néanmoins la somme demandée, mais en l'empruntant lui-même, disait-il, et les exigences usuraires du soi-disant emprunteur commencèrent à compenser largement le désintéressement que Thomas Langot avait primitivement affecté.
Alain Montplet avait le bout du doigt pris dans le laminoir.
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