‹ Le chasseur taupierChapitre 3 sur 73 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Lorsqu'on veut étudier avec fruit les ouvrages de Ja aature, on doit, avant tout, se persuader qu'elle n’a rien fait d’inutile , et que la vie du plus petit insecte est liée aux causes qui maintiennent l’harmonie universelle. Ce sentiment nous éloigne de l'indifférence que le commun des hommes a ordinairement pour la plupart des êtres qui, au premier coup-d'œil, semblent avoir été créés sans nécessité; il nous rend plus sages et plus réservés dans nos jugemens, et nous inspire l'amour de la science et du travail.

Le vulgaire, qui ne juge que par ses yeux ou par ses préventions, décide de l'importance des objets qui le frappent, selon les rapports qu'ils ont avec lui, ou d’après l'influence qu’ils exercent sur son esprit. Le chasseur soutient que les hèvres et les lapins sont des êtres très utiles, ‘qu'ils servent à nos plaisirs et à nos besoins ; le laboureur proteste contre ce Jugement, et dit que ces animaux n’ont été créés que pour dévaster les champs et détruire les récoltes ; faites entendre à une dévote que les puces et les punaises n'ont reçu la vie que pour nous tourmenter, afin

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de nous faire expier nos fautes, elle croira désormais que leur existence est nécessaire au salut des mortels.

Le naturaliste ne doit point s'arrêter sur de pareils jugemens ; dépouillé de toute prévention et plein de confiance dans la puissance créatrice, il doit établir sa croyance sur des faits, et ne rien décider sans preuve; il doit, s’il n’est pas assez convaincu , attendre que l'expérience et le travail lui aient découvert la vérité ; anticiper son jugement sur les œuvres de la nature, est une témérité qui n’appartient qu’à l'ignorance et à l’orgueil.

De tous les animaux qui peuplent nos champs, il en est Peu qui aient reçu tant de malédictions de la part des agriculteurs ,-que le petit quadrupède connu sous le nom de taupe ; il est vrai qu’il Icur cause des dégâts nombreux; au printemps, il bouleverse leurs semis, ronge et détruit les racines des jeunes arbres, attaque surtout celles des plantes potagères que l’on élève prématurément sur des couches, rend informe un terrain artistement et péniblement travaillé , en élevant à la surface ces monticulesde terre émiettée, connus sous le nom de Taupinières; en été, et pendant les chaleurs, il déserte son domicile et va s'établir sur les bords des eaux et dans les endroits frais, et c’est encore de nouveaux ravages à craindre, car la taupe fouilleuse perce les digues des étangs et des rivières, donne issue aux eaux et occasionne partout où elle fouille des inondations

partielles , qui changent la nature du terrain et le rendez:

souvent infertile.

Mais la taupe détruit les vèrs et les chenilles, elle se

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nourrit des larves de ces insectes destructeurs qui, à l'approchesde la belle saison , viennent dépouiller nos Jardins et nos vergers de leurs fleurs et de leur verdure. Le travail de la taupe n’est pas toujours nuisible à l’agriculture, il porte à lasurface du sol une terre vierge chargée de principes fertihisans, et les buttes à demi-sphériques que ces animaux élèvent en formant leurs galeries, répandues et dispersées, dans les années suivantes, sur le terrain, sont peut-être le meilleur de tous les engrais (1). Car , s’il faut en juger par l'expérience, c’est toujours aux endroits près des taupinières où la végétation se montre plus forte et plus active. La taupe, dit-on, est aussi radivore ; jen conviens, mais rien ne nous dit qu’elle se plaît à manger d’un grand nombre de racines, et, d’après l’étude que l’on a faite des habitudes de cet animal, tout nous porte à croire qu'il ne mange , en fait de racines, que les bulbes de la famille des colchiques, qui ne produisent rien, si ce n’est quatre ou cinq feuilles que presque tous nos animaux domestiques dédaignent ; je ne déciderai pas si les taupes peuvent faire autant de bien à l’agriculteur qu’elles lui font de mal , mais il est prouvé que , dans certains cas, elles lui sont utiles, et je partage l'opinion de cet écrivain naturaliste (2), qui soutient que l’extermination de leur race serait plus nuisible qu'avantageuse à nos campagnes ; dans Île fait, la faune

r (1) Mode Manchhausen, dans son ouvrage qui a pour titre : Le Père de famille, A bien loin d’être pernicieux aux prés, ces animaux v sont très favorabies, cär non seulement ils mangent les vers et les insectes, mais encore leurs taupinières, quand on a soin de les répandre, servent d’engrais . et renouvellent la terre 2ffaïblie, Bosc pense comme cet écrivain allemand,

{2) M. Demarest.

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se plaît dans un sol léger et fertile, où la terre est meuble st facile à remuer ; là aussi naissent et se multiplient les hannetons et les chenilles; cet animal, en se logeant à edté de ces insectes ennemis de toute végétation , en fait sa pâture journalière et empêche leur trop grande multiplication. Îl est à croire que si cela était pas ainsi, nous aurions plus souvent à nous plaindre du manque de nos récoltes. Toutefois , il en est de ces animaux comme de ceux qui se reproduisent trop , leur nombre importune et nuit, et la prudence et les intérêts même de l’agriculture commandent leur destruction.

Les taupes malheureusement se multiplient trop vite, et l'endroit qu'elles adoptent est bientôt peuplé de leur nombreuse postérité ; comme elles sont infatigabies et persévérantes dans leur travail, elles ne tardent pas à couvrir le sol de taupinières, et à sillonner l’intérieur de la terre . de mille détours plus ou moins spacieux, qui servent de retraites aux mulots, aux campagnols, aux loirs et eux belettes, et c'est encore un inconvénient de plus, car ces animaux, quoique inseciivores, deviennent nuisibles et incommodes à l’agriculteur lorsqu'ils sont trop nombreux. Enfin les taupes, lorsqu'elles pullulent trop dans une contrée, peuvent miner et détruire les routes, rompre ies digues, donner issue, comme nous l’avons dit, à desweourans d’eau , arrêter le cours de la végétation ensrongeant les racines nourricières , et en leur coupant toute communication avec l’intérieur de la terre : comme il est démontré que la plupart des dégâts de cette nature sont leur ouvrage, on doit considérer l’Art du Taupier comme un art

utile, et le rendre à jamais inséparable de la science agicole.

Les anciens s’occupèrent peu de la destruction des taupes, et nos aïeux se firent seulement un amusement de les éclaircir de leurs champs lorsqu'elles leur étaient trop incommodes.

L'agriculture ayant fait, depuis une cinquantaine d’années , de rapides progrès, on a mis un peu plus de soin à méditer sur les causes qui peuvent nuire à la prospérité de cette partie de la science humaine, qui est le premier de tous les arts, eton a reconnu que la famille des taupes était une de celles qui faisaient le plus de ravages dans nos champs.

Depuis lors une foule d’écrivains naturalistes se sont occupés à étudier les mœurs et les habitudes de ces animaux, et chacun d'eux a consigné dars les journaux d’agriculture ou de sciences naturelles le fruit de ses expériences et de ses travaux; parmi eux on doit distinguer Lafaille, Dralet, Cadet de Vaux, qui ont fait trois bons ouvrages sur les taupes; mais ces auteurs se sont trop restreints dans leurs propres découvertes, et ont trop compté sur l’infaillibilité de leurs procédés; dans un ouvrage de ce genre,

qui peut servir à toute la classe agricole, on doit tout dire, car ce qui ne convient pas aux uns peut plaire aux autres, et tel qui n’a pas à sa disposition ni taupière de Lafaille, nl pinces de Lecourt, peut être fort aise d'apprendre qu'à certaines heures du jour, on peut aller surprendre la taupe dans son travail et la détruire, soit avec une houe ou une

UN an bêche, soit avee un chien qu’on dresse exprès, soit enfin

avec un appèt empoisonné qu'on place à l'entrée de la demeure souterraine de lanimal.

Îl y a des pays en France, surtout dansla partie méridionale, où l’agriculteur n’emploie pas un étranger pour détruire les taupes, 1l fait cet ouvrage lui-même lorsque le besoin l'exige , et certes lorsqu'il n’a pas de piége, cela ne l’empêche pas d'aller faire la chasse et de détruire l’animal qui l’importune ; je trouve donc qu’il n’est pas à propos de s'en tenir exclusivement à une seule méthode , sur un art dont les moyens peuvent varier selon les lieux et les circonstances , sans pour cela que le but qu'on se propose soit manqué ; c'est ce qui m'a déterminé à faire un ouvrage dans lequel on trouvera, par ordre de chapitres, tout ce qua été reconnu, jusqu’à ce jour , utile pour prendre les taupes; j'ai joint à chaque procédé le fruit de mes expériences et de mes observations, et j'ai cherché à ne rien omettre de tout ce qui peut être utile et nécessaire à mon sujet.

rem

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