‹ Le Château d'AarauChapitre 1 sur 28 · RUB PIERRE-SARRAZIN, N · texte numérisé non relu

RUB PIERRE-SARRAZIN, N

h ww:

De Ye ns

D DES DES See m à »

ve bi‘: the

CL Le rd. a ‘ .

{as !

LE

CHATEAU DAARAU.

Fin de la paix pourrie.

On sait fort bien que lecteurs et lectrices, quand ils lisent pour se distraire, n’aiment pas les préfaces. Cette = fois pourtant, Rome mème ne saurait leur donner dis-

pense de lire la mienne, si toutefois ils tiennent, en gens d'honneur, à pénétrer dans le château par la porte du pont-levis : la préface en est la clef. En montant sur les murs d’enceinte, on découvre bien quelque chose du château; mais ce n’est que le toit, et non l’intérieur, la coiffure des hommes, et non le visage.

Personne n’ignore que les Suisses eurent autrefois de nombreux démélés avec la noblesse et le clergé, avant d'établir chez eux la liberté et l'indépendance. La noblesse, surtout, et la maison d'Autriche étaient encore riches et puissantes au commencement du xv* siècle dans la moitié nord-est de la Suisse. L’archiduché y avait ses propriétés et ses droits au milieu des droits et des propriétés des États et des villes libres de la Confédération helvétique.

La sagesse humaine aurait eu de la peine à concilier les différends continuels provoqués par les conflits d'in-

téréts aussi opposés; mais ce que le fer ou l'esprit de IE CHATEAU DAMRAU. 1

l’homme ne saurait résoudre , le sort le tranche souvent d'un seul coup.

Le concile de Constance, si tristement célèbre par le bücher de Jean Huss, avait déclaré l’antipape Jean dé— chu de la tiare; mais le duc d'Autriche, Frédéric, am grand scandale des évêques, n’en prit pas moins sous sa protection le vicaire du Christ. Les évêques lancèrent contre Frédéric les foudres de l’excommunication, pour avoir endurci son cœur comme Pharaon, et, malgré les larmes de l’Église gémissante, bouché ses oreilles comme le serpent contre l’exorcisme. Mais il est probable que ces foudres seraient demeurées sans effet, si le bras séculier de Sigismond de Bohême, le roi des Romains, n’y eût joint son secours. r

Ce prince, qui, sous les dehors d’une vaine pompe, cherchait à déguiser son manque d'énergie et de puissance , avait eu la satisfaction de recevoir, vers la même époque, avec toute la solennité du temps, la foi et l’hommage de plusieurs villes de l’Empire. Mais le seigneur le plus puissant de l'Allemagne , le duc d'Autriche, &vait refusé de venir à Constance. La vanité blessée du roi épousa les haines et les colères du saint concile, déclara le duc dépossédé de ses Etats, et le mit au ban de l’ampire. Malheureusement Sigismond n'avait ni argent ni soldats pour faire exécuter cette proscription. Il s’adressa donc aux confédérés et les encouragea à s'emparer des possessions de l'Autriche en Suisse, avec promesse formelle qu'ils garderaient leurs conquêtes.

-Cependant il n'y avait que trois ans que les Suisses avaient juré au duc une paix de cinquante ans, et, quoiqu'ils eussent toujours vécu en hostilité avec l’Autriche, il leur semblait contraire à l'honneur de profiter de la situation malheureuse de Frédéric pour manquer à la foi juree et lever l’étendard de la guerre. Mais la noblesse de Thurgovie et de Souabe ne se piqua pas de tant de délicatesse. Dans l'espoir de conquérir des domaines, des

mul:

LE CHATEAU D’AARAU. 3

fiefs et des immunites de l'Empire, elle abandonna le duc

et engagea la lutte.

Quand les confédérés virent cette défection, et que les sunts pères de Constance, en vertu de leur droit de lier et de delier, les eurent tranquillises sur leurs scrupules de conscience, l’envie les prit d’avoir aussi leur part de ce nche butin. La ville de Berne donna le signal. Avec toutes ses troupes et une formidable artillerie, elle descendit les rives de l’Aar et envahit le territoire ouvert et sans défense de l’Argovie. Soleure et Fribourg se hâtèrent ensuite de se ranger sous les bannières du saint Empire. Zurich, Lucerne et le reste des confédérés ne voulurent pas rester ea arrière et résolurent de s'assurer aussi leur part.

> En peu de jours, tous les pays hereditaires de l’archi-

doché en Helvétie se trouvèrent occupés par les confédérés. Chacun garda ce qu'il avait pris et jouit des droits pessédés jusqu'alors par la maison d'Autriche.

Sur les terres conquises par surprise et presque sans coup férir, vivait une nombreuse noblesse, établie dans des châteaux et des forteresses. Elle ne se souciait pas d'avoir des rapports avec de simples bourgeois et des paysans ; elle aimait mieux se considérer comme le système planétaire d’un royal soleil, des rayons duquel elle empruntait son éclat. Cependant elle fit de nécessité vertu : elle se soumit aux Suisses, mais avec l'intention secrète d'aider tôt ou tard la maison d'Autriche à recouvrer ses honneurs et ses droits.

De tous les nobles de l’Oberland, le comte de Toggenbourg était alors le plus puissant. Ses domaines s’etendaient depuis les frontières du Tyrol et les pentes des Alpes rhétiennes jusqu’au lac de Zurich. Par prudence, il entretenait les meilleures relations avec les confédérés. Dans la ville de Zurich, il avait droit de cité, et le canton de Schwytz l'avait associé à ses franchises. Sans doute il nourrissait encore de grands projets, mais la mort ne lui laissa pas le temps de les exécuter, il mov-

rut sans laisser de proche parent et sans avoir dispose ı ses biens.

Cependant une brillante succession ne manque jama d’heritiers ; mais aucun ne soutint aussi vivement s pretentions que la ville de Zurich et le canton de Schwyt Les autres confédérés voulurent, selon l’ordre établ s’interposer comme arbitres. Tout se serait terminé l'amiable, si les deux Etats n'avaient eu à leur tete der hommes animés l'un contre l'autre d’une haine pe sonnelle.

Zurich avait pour bourgmestre le chevalier Rodolpl Stussy, homme orgueilleux, grand, fort et vigoureux, h bile dans ses desseins et d’une volonté inflexible. Quelq chose qu'il entreprit, il en venait toujours à bout, comn dit le vieux Tschudi. De tous les confédérés de ce temp il n’y avait personne qui l'égalât en habileté et en énergi et qui fût pour lui un redoutable adversaire, si ce n’e le landamman Itel Reding de Biberegg, l'idole de ses con patriotes du canton de Schwytz. Grâce à son affabikt à son éloquence populaire, à la promptitude de ses déc sions et à sa fermeté inébranlable au milieu des orages ı la commune ou de la bataille, il gouvernait en prince«al solu les fiers pasteurs des Alpes, si jaloux de leur ] berté.

Stussy et Reding en étaient déjà venus plus d'une fo aux prises; la succession de Toggenbourg les rendit irr conciliables.

Quand Stussy s’apergut que les confédérés penchale: en faveur de Schwytz, il prit les armes. Ce fut ain qu’eclata la guerre. En vain les villes voisines, les comte les confédérés et le concile de Bâle, tentèrent-ils un at commodement.

Stussy envoya son ultimatum au camp des hommes « Schwytz : « Je vous laisse le choix ou de vider notre qu: relle les armes à la main, ou bien, comme membres < l'empire, de porter l'affaire devant l'empereur. »

Les hommes de Schwytz r&pondirent :

« Nous respectons la justice de l’empereur, mais les confédérés ne reconnaissent que la justice de la confederation. »

Zurich demeurant inflexible, tous les confédérés s'armèrent contre l’orgueilleuse cité et la forcèrent de souscrire à une paix aussi désavantageuse pour son honneur que pour ses intérêts. C'était plus que Zurich ne pouvait supporter. Elle s’adressa secrètement au roi des Romains, Frédéric d'Autriche, et lui demanda son appui contre les confederes; elle lui représenta qu'avec d’autres villes et avec les seigneurs voisins, elle pourrait constituer une nouvelle confédération sous la suzeraineté de l’Autriche, et l'aider à rentrer en possession des pays héréditaires qui avaient été enlevés à sa maison.

Frédéric, petit-fils du duc Léopold, tué dans la guerre de l'indépendance, au combat de Sempach, était un prince pieux, mais dissimulé et habile. Tout en priant dévotement, il savait marcher lentement et sûrement à son but, et son but était surtout de reconquérir ce que le malheur des temps avait fait perdre autrefois à sa maison en Suisse. Luimême se rendit à Zurich ; mais d’abord il fit sonder par ses fidèles les sentiments de la noblesse et des villes d’Argovie. Puis il alla se faire couronner à Aix-la-Chapelle, et, pendant les fêtes de son couronnement, il signa avec Zurich un traité d'alliance d’après lequel ils devaient se partager les pays qu'ils pourraient conquérir.

Dès que le bruit de cette alliance se fut répandu dans les États de la confédération, dès qu’on sut que le roi des Romains prétendait faire valoir les anciens droits de sa maison sur l’Argovie, l'inquiétude fut générale.

Peu de temps après, Frédéric parut à Zurich avec une suite brillante et dans tout l’éclat de la majesté. Toute la noblesse se pressa autour de lui pleine de confiance.

Frédéric parcourut l’Argovie, se montrant partout affable et libéral pour gagner le peuple et les villes, puis

il visita Soleure, Berne et Fribourg. Mais si la présence du roi fit taire la colère secrète des confédérés, elle ne l'avait pas éteinte.

A peine Frédéric eut-il quitté la Suisse, que l’indignation générale se fit jour, mais moins d'abord chez les chefs que dans le peuple. Sur les frontières, les cantons de Zurich et de Schwytz ou de Glaris échangèrent des injures. Des jeunes gens d'humeur batailleuse marchèrent les ums contre les autres et se jetèrent des défis outrageants. Ce qui mit le comble au ressentiment des confédérés, ce fut de voir les Zurichois quitter l’anciennecreix blanche, signe de ralliement des confédérés, et la remplacer par la craix rouge de l'Autriche. On couvrit alors. le nom autrichien d'imprécations, on brisa et on arracha les armes de Habsbourg des murs, des portes, des. fenêtres des éghses et des édifices publics.

Les Zurichois déclarèrent, il est vrai, aux autres États, que dans leur traité avec l'Autriche ils avaient fait une réserve en vue du maintien de leur alliance avec les confédérés, et qu'ils ne songeaient pas à rompre la paix. Mais qui pouvait ajouter foi à ces protestations ? !

Dans les murs de Zurich siégeait alors le margrave Guillaume de Hochberg et de Ræœteln, gouverneur d’Antriche dans les cantons suisses de l’est, et chargé par le roi de traiter en son nom de tous ses intérêts. En outre, Thuring de Hallwyl, de la noblesse d’Argovie, au service du roi, était le commandant militaire de Zurich, et la ville fourmillait de soldats et de mercenaires étrangers. Ceux-ci occupaient aussi Rapperswyl, près du lac de Zurich, et se livraient aux actes les plus odieux contre les hommes des cantons de Schwytz, de Glaris ou de Zug, qui se rendasent au marché de Zurich. Toutes les négociations et tous ks pourparlers demeurèrent inutiles. Le peuple demandait à grands cris la guerre contre la cité qui avait rompu l’alliance. De toutes parts il arriva à Zurich des messagers pour dénoncer à la ville et au duc d'Autriche, au nom des

LE CHATEAU- D'AABAS. 7 confédérés, la rupture de la paix. Les paysans des deux partis se levèreut en masse, et la guerre civile recom- Mença avec toutes ses horreurs. ” |

Les confédérés, vainqueurs dans presque toutes les reacentres , ravagèrent les beaux bords du lae de Zurich. Quand la première fureur fut assouvie, que Baumgarten, Regensberg et Gruningen furent tomhés au pouvoir des tonfédérés, que les faubourgs mêmes de Zurich se trouvèrat occupés, que le bourgmestre Stussy et beaucoup d’autes eurent été tués sous les murs de la ville, que Lauenbourg et Rapperswyl se virent assiégés et presque réduits à l'extrémité, on se décida enfin à parler d'une suspension d'armes.

L'évêque de Constance vint de Zurich dans le camp des confédérés, et les sxhorta à oublier leurs griefs et à se réconciler. Le grand âge et l’élognence enctueuse du prélt shattu et souffrant touchèrent les chefs et les communes de la confédération ; et le soir de la Saint-Laurent 1443, dans la plaine de Rapperswyl, on conclut un armisace qu devait durer jusqu'à la Saint-Georges de l’année hé. Tous les corps armés rentrèrent dans leurs foyers respectifs. Cependant le penple mécontent murmurait et ippelart cette trôve, qui ne devait étre qu'un répit donné à Zurich et à l'Autriche, la mauvaise paix ou la paix pourrie.

Le penple avait raison. Ce court miervalle fut moins employé à rendre la réconciliation durable qu’à faire de ROUVEAUX armements.

Le margrase Guillaume de Hochberg, gouverneur de l'empereur, après s'être consult avec la noblesse et les milles attachées à l’Autriche, envoya le baren Thurmg de Hallwyl à la cour de l’empereur pour y réclamer une énergique assistance. Mais l’empereur se trouva dans un grand embarras : car les princes les pins puissants de l'empire, tout oecupes de leurs propres imteräts, ne se montraient nullement disposés à lui venir en aides et à travailler à l'agrandissement de la maisan de Habsbourg.

8 LE CHATEAU D’AARAU.

Pour se procurer les subsides nécessaires, Frédéric se vit obligé d’engager plusieurs de ses domaines, de ses châteaux et de ses villes. Il envoya des messagers à Berne et à Soleure, pour déterminer ces puissantes cités À se méler des affaires de la Suisse ; il s’adressa directement au roi de France, protecteur dévoué de la noblesse, pour lui demander appui contre les indomptables confédérés. |

Déjà auparavant le margrave de Hochberg avait envoyé à la cour de France l’habile négociateur Pierre de Mærsberg, avec une suite brillante de barons, de chevaliers et de pages. Moersberg, courtisan habile et de mœurs aimables, possédant parfaitement la langue française, avait réussi d'autant plus heureusement dans ses négociations, que la France était remplie de compagnies inoccupées qui jusqu'alors avaient servi contre la Bourgogne et contre l'Angleterre, et au milieu des guerres civiles. Ces bandes nombreuses et indisciplinées, désignées sous le nom d’Armagnacs (parce que le comte Bernard d’Armagnac, connétable de France, avait été le premier à les enrôler, et qu'après lui son fils, Jean d'Armagnac, les avait comman- . dées), étaient devenues le fléau et la terreur du pays. Les Français mêmes les appelaient les écorcheurs. Il n’y avait rien de plus terrible dans la guerre que ces bandes, qui, même pendant la paix, ne vivaient que de meurtre et de pillage. C'est cette soldatesque que le roi de France promit à l'empereur. Le pape insistait autant que l’empereur .pour qu'on envoyät le plus tôt possible les Armagnacs en Suisse : car il se flattait que leur apparition devant Bâle dissoudrait le fameux concile qui tenait alors ses séances dans l'antique cité.

Le roi de France lui-même, espérant faire pour son propre compte quelque conquête, était disposé à bien accueillir les sollicitations de l’empereur et du pape. Il fit rassembler les terribles Armagnacs, leur adjoignit d'autres troupes et forma ainsi une armée, considérable pour

LE CHATEAU D’AARAUD. 9

‘époque, de 50000 hommes; 32000 devaient en être létachés pour marcher sur Bâle sous la conduite du dauhin. En même temps il déclara que, le roi des Romains lui ayant demandé des secours contre les Suisses, ces ennemis jurés de tout pouvoir légitime institué par la grâce de Dieu, et en particulier de la maison d’Autriche et de toute la noblesse, il s'était senti d'autant plus porté à adhérer à cette demande, qu'il désirait rendre à la cou- Tonne de France les frontières naturelles dont elle avait ét dépouillée injustement, c’est-à-dire les rives du Rhin.

Pendant ces préparatifs, le terme de la paix pourrie fait presque expiré. Les sept cantons de la confédération ne s'étaient pas encore réconciliés avec Zurich. Déjà deux fois l’évêque de Constance avait convoqué inutilement une diète à Bade en Argovie pour y traiter de la paix.

Mais quand Moersberg revint de France à Zurich, et que, out en traçant un tableau consolant des préparatifs im- nenses de Sa Majesté très-chrétienne, il ajouta que l’arrivée le cette armée pouvait encore être retardée, on tomba d’acord qu’il fallait accepter les négociations de Bade, afin de ragner du temps.

Les députés des sept cantons confederes, des villes de 34le et de Soleure, de Thurgovie et d’Appenzell, et d’autres antons' amis des Suisses, furent donc invités à se rendre ı Bade en Argovie. Le parti opposé envoya, au nom de ’Autriche, le margrave Guillaume de Hochberg avec beau- :oup de gentilshommes, les députés des villes de Zurich, le Winterthur, de Rapperswyl, de Fribourg, de Laufenrurg, de Waldshut et deSeckingen; à tous ces hauts per- ;onnages se joignirent encore les députés de Wurtemberg + de plusieurs villes de l’empire. Les évêques de Contance et de Bâle vinrent aussi comme médiateurs, avec me grande suite de chevaliers et deux des principaux nembres du concile de Bäle.

Les évêques de Constance et de Bâle désiraient sérieument la paix. Elle leur paraissait facile, si d'une pari

10 LE CHATEAU D’AARAU.

Zurich abandoamait l'alliance de l'Autriche, et si, d'autre | part, la confédération renongait aux conquêtes faites sup Zurich : car c'était là surtout pour les deux partis l’origine du dissentiment.

Mais on souleva, non sans dessein, d’autres questions qui de nouveau brouillèrent tout.

Les confédérés, avec beaucoup de respect pour Les arbitres proposés, firent la déclaration suivante :

« Vos Grâces et Vos Seigneuries ne nous blämeront pas de ne pas vouloir renoncer à nos anciens droits, et de demander à étre jugés non pas d'après une loi étrangère, mais d’après la loi des confédérés, qui a été jusqu'ici respectée dans les questions les plus graves. »

Le margrave prit alors la parole et dit:

« Pour rétablir la paix entre mon gracieux souverain et la confédération, et pour décider qui l'a rompue, je suis tout prêt à me soumettre à un arbitrage. Puisque les confédérés disent qu’ils relèvent de l’Empire, je leur propose de s’en rapporter au jugement des électeurs, des princes et des villes de l’Empire. »

Le fils d’Itel Reding, l’orateur et le défenseur des confédérés, répondit :

« Nous n'avons pas reçu de pouvoirs pour traiter avec la maison d'Autriche, mais pour terminer à l’amiable nos différends avec nos anciens alliés de Zurich. Dignes et nobles seigneurs, nous avons fait toutes les concessions possibles; nous ne demandons à l’Autriche que de ne pas se mêler de nos différends avec Zurich, et de nous laisser régler nos alliances comme nous pensons avoir le droit de le faire. Si l'Autriche croit avoir quelques réclamations à adresser aux confédérés, le margrave n'a qu’à les produire devant nos villes et nos cantons, etil recevra la réponse que nous pouvons faire avec honneur. »

Les débats durèrent ainsi a Bade pendant dix jours. Mais quand le margrave de Hochberg demanda enfin la prolongation de l'armistice, et que les députés des confédé-

LE

LE CHATEAU D’AARAU. 11

rés eurent appris la marche de l’armée française vers les frontières de Suisse, tout fut ausitôt rompu.

- «Nous ne voulons plus de cette paix pourrie, s’écrièrent les confédérés. Partons : Dieu et nos bras sauront nous faire justice; tout ici respire la tromperie et la trahison. »

Aussitôt les cardinaux , évôques, comtes, seigneurs et députés des villes se sépærèrent, et, le soir même du

" à mars 1444, ils sortirent de Bade dans toutes les direc-

hons.

Le margrave Guillaume et Pierre de Mœrsberg seuls restérent le lendemain dans leur auberge, car ils avaient à se cmeerter au sujet de l'expédition des Armagnacs. Avec eux demeurèrent encore quelques seigneurs venus & Bade pour demander des instructions au margrave.

Le principal intérêt du gouvernement impérial était de détacher de Berne les villes et surtout la noblesse d’Argovie, et de les engager à prendre fait et cause pour la maison d'Autriche. Pour cela il ne pouvait mieux s’adresser qu’au chevalier Marquard de Baldegg, arrivé le même

jour à Bade. Les ancêtres du chevaher étaient morts pour l'Autriche sur les champs de bataille de Morgarten et de Sempach; le château de ses pères sur le lac de Baldegg avait été détruit par les confédérés, plus d’un siècle au paravant. Lui-même, aujourd’hui maître du château de Schenkenberg, une des seigneuries les plus importantes de l’Argovie, était l’ennemi juré des confédérés. Quoiqu'il et droit de cité à Berne et qu'il y fût allié à la famille de Bubenberg, il avait cependant fait bien du tort aux Bernois dans leurs dernières campagnes contre Laufenbourg et Zurich. Aussi avait-il été pendant quelque temps dépossédé de Schenkenherg, et son château avait été occupé par une garnison de quatre-vingts Bernois : ce n'était que par l'intercession de l’évêque de Bâle, et en payant une somme de deux mille florins, qu'il était rentré en possession de son château.

En apprenant du margrave l’approche positive du dau-

phin et des Armagnacs, Marquard sentit se ranimer son désir de vengeance. Il se déclara prêt à tout. Il était allié par son père Jean à tous les puissants barons de Falkenstein dans les montagnes du Jura; toute la noblesse de l’Argovie et du Brisgau était liée avec lui d'amitié.

« Mais avant tout, dit le margrave à la fin de l'entretien (car les chevaux étaient déjà sellés pour le départ, et il était plus de midi), oui, avant tout, cherchez à gagner les villes ! Rendez-vous vous-même à Brugg; car vos bannières marchent avec celles de cette ville. Les Falkenstein y sont assez bien vus; tâchez d’être pour le mieux avec le vieux bailli Effinger. Ensuite faites jouer vos batteries à Aarau : le beau rêveur Gangolf Trullerey y est toutpuissant. J'attends son retour de Schaffouse, où M. Pierre de Mærsberg l’a envoyé en revenant de France. Si vous le rencontrez, faites-lui savoir ma volonté. Il faut mainte-

nant tout faire pour humilier ces orgneilleux bourgeois et ces paysans ; sans cela, c'en est fait de la noblesse dans l’Oberland, et Dieu nous garde de ce malheur! »

Marquard promit de se rendre d’abord par Zurzach dans la forêt Noire et dans le Brisgau, pour faire appel à la noblesse, puis d’aller trouver les Falkenstein pour soulever l'Argovie. La trêve n’expirait que dans vingttrois jours. On se sépara. Le margrave se dirigea vers Zurich, et Marquard, accompagné de son écuyer, poussa son cheval, à travers les rues étroites et tortueuses de Bade, vers la porte de la ville, La pluie ruisselait par torrents de tous les pignons et de tous les toits des maisons.

LE CHATEAU D’AARAU. 13

Le compagnon de route.

Marquard fut bientôt obligé de ralentir le pas de sa monture. La pluie avait rendu les mauvais chemins encore plus impraticables. Le ciel pesait comme un nuage de plomb sur les flancs rocheux et sur les sombres forêts du mont Siggis.

À gauche, de l’autre côté de la Limmat, flottant avec des contours incertains dans les pâles vapeurs du brouillard, les arbres sans feuilles avaient encore leur nudité d’hiver. Rien n’annonçait l'approche du printemps, si ce n’est les bourgeons blancs des cerisiers, et quelques rares primevères éparses dans les prés ou cachées dans le creux des rochers.

Marquard serra son manteau autour de lui; car le vent était glacial et soufflait avec force. Il regretta presque d’avoir quitté la chaude auberge de Bade. Quand au bout de quelques heures il sortit de la vallée de Siggis, et qu'il s'éloigna de la Limmat pour entrer à droite, en tournant la montagne, dans la plaine qui s’étendait du côté de la forêt, il lui parut prudent de se diriger vers la petite ville voisine de Brugg, au delà de l’Aar, plutôt que de suivre la route qui menait vers Zurzach et vers le Rhin.

Tout occupé de ces pensées, il touchait presque au tournant qui conduisait à l’Aar et à Stilli, quand il aperçut de loin, au milieu des sapins et des chênes de la forêt,

„un cavalier qui venait rapidement vers lui. Ce cavalier

portait un manteau vert retenu par des agrafes d'or. Il avait un chapeau en feutre gris rabattu sur les oreilles, et dont le plumet rouge et blanc, déformé par la pluie, ‘tait fixé par une large aigrette d'or.

« Soyez le bienvenu, sire Marquard, cria le cavalier en

lé LE CHATEAU D'AARAU.

arr&tant brusquement son cheval; puis, relevant so feutre, il découvrit une belle figure de jeune homme.

— Dieu me damne! vous arrivez à propos, s’écria gait ment M. de Baldegg. Où allez-vous si vite, sire Gango Trullerey ?

— À Bade, auprès du margrave.

— Vous pouvez vous épargner cette peine. Depuis hie la diète est dissoute. D'ici & trois semaines la danse re commencera de plus belle, et, à moins que les Armagnac ne nous plantent là, nous en finirons cet été avec ces mat dits paysans! Puis nous nous mettrons à balayer les ville: Que Dieu me damne! il en coûtera gros à mes chers cot sins de Berne pour m’avoir mis tellement à sec. Il leu faudra remplir de leur meilleur vin les tonneaux de me celliers de Schenkenberg, que ces coquins ont vidés san gêne. Et ils me rendront au centuple mes superbes jam bons, mes larges tranches de lard et mes gros sancisson: ou, Dieu me damne! je coupe ces marauds en quatre et ; les fume en guise de jambons!

— Savez-vous, sire Marquard, si le margrave a de mande après moi?

— Oui, avant de partir pour Zurich. I m’a donné de instructions pour vous. Vous devez, a-t-il dit, nous pri ter votre concours et nous aider à soulever l’Argovie; cs l'affaire sera chaude cette fois-ci ou jamais. Il vous recon mande Aarau. Il faut que cette ville abandonne le parti d Berne et qu’elle se range, comme Zurich, Winterthur ı Rapperswyl, du côté de son maître légitime , le roi de Romains, ou bien il n’en restera pas pierre sur pierr Dites-le bien à vos baillis, aux assesseurs du grand et d petit conseil et à toute la respectable bourgeoisie. Mai prenez-vous-y adroitement, pour que les Bernois ne se dot tent de rien! Mettez-y toute votre habileté! car le bail de Berne, Erlach, a le nez fin.

— Vous n’avez rien autre chose à me dire?

— Dieu me damne! j'en aurais pour deux jours et deu

LE CHATEAU D’AARAU,. 15

nuits, si je voulais vous rendre compte de tout ce qi s'est débattu et décidé à Bade. Mais nous sommes ici en plein air, sous la pluie et dans }a boue; j’ai mon manteau et mon chapeau traversés et je suis transi jusqu’au cœur. Quelle faute j'ai faite de quitter Bade! tout y était en abondance. Les aubergistes ne s’attendaient guère vor tous les seigneurs décamper comme si la foudre était tombée au milieu d'eux. On payait un dîner cimq schillings', et autant pour la nourriture et l'écurie de son cheval. Je regrette‘encore l'excellent coq de bruyère que j'ai laissé tantôt sur la table sans y toucher.

— Et où voukez-vous donc aller?

— Ma foi, je serais allé À Zurzach s’il ne faisait pas un temps si abominable. Mais maintenant, pour rester plus bagtemps avec vous, je me détournerai de ma route et m'arréterai à Brugg : car c’est bien là que vous allez, sire Gangolf? Vous y êtes attendu par de beaux yeux qu'il doit vus tarder de revoir. Votre belle fiancée est depuis dix jours à Brugg.

— En êtes-vous bien sûr? s'écria le jeune homme ; et son œil sérieux devint plus brillant, et un incarnat fugitif tlora ses joues.

— Si j'en suis sûr? Jean de Falkenstein ne m’a-t-il pas hit l'honneur de s'arréter chez moi en allant à Brugg avec a fille? et n'ai-je pas vu avant-hier la noble demoiselle

Trsule chez le bailli Effinger? Hätez-vous, allez vite la tonsoler de votre longue absence. Nous pourrons, chemin lisant, deviser de bien des choses. »

Et, tournant leurs chevaux, les deux cavaliers prirent un chemin de côté et, traversant la forêt, se dirigèrent vers l’Aar. Ils aperçurent bientôt au-dessous d'eux, dans le fond du ravin, le large torrent qui roulait avec fracas ses eaux bourbeuses, grossies des pluies de la montagne. Sur l rive opposée on voyait les misérables chaumieres du

1. Un schilling , ou la huitième partie d'un florin. vaut 32 centimes.

petit village de Stilli, serrées les unes contre les autres comme des moutons surpris dans les champs par l’orage. Derrière Still brillait, au haut de la colline, le clocher blanc de Rain. Dans le fond, des nuages dechires flottaient le long des sapins du Geisberg.

Quand les deux nobles cavaliers, après avoir descendu lentement le sentier pierreux et escarpé qui conduisait à l'Aar, ne découvrirent ni bac ni batelier , Marquard cria

avec impatience de toute la force de ses poumons : «Hop!

hop! » pour attirer l'attention des passeurs. Ce n’est pas encore de nos jours chose bien agréable que d’attendre, par la pluie et l'orage, pendant une demi-heure, sur une berge cailloutée, une frêle embarcation où l'on aura deux pouces entre soi et un gouffre sans fond. Marquard pestait comme un damné. Ce n'était point une de ces natures calmes et patientes, nourries dans l’humilité chrétienne et dans l’attente des joies du ciel. D'ailleurs les formes arrondies de

son corps, les joues pleines et les yeux riants de sa tête .

crépue, indiquaient suffisamment qu’il n’aimait pas sans nécessité à se laisser manquer de rien, et qu’à l’occasion il savait goûter les jouissances de la terre, et surtout celles d'un bon repas.

Le lecteur voudra bien ne pas juger trop sévèrement le langage de Marquard. Il avait pris l'habitude de jurer à tout propos. Sa bonne humeur ne l’abandonnait jamais, même dans les moments les plus critiques d’un combat. Il était bien vu de tous, comme un bon vivant et un gai compagnon, ennemi du chagrin et de la tristesse.

« Où avez-vous laissé le roi de France? demanda-t-il à Gangolf Trullerey, quand ils furent descendus de cheval pour se réchauffer en se promenant de long en large sur le rivage de l’Aar.

— À Langres, en Champagne. C'est là que nous avons pris congé de Sa Majesté. Burkhard Mœnch de Landskron a accompagné le dauphin à Montbéliard, tandis que moi j'ai suivi Pierre de Mærsberg et Jean de Rechberg.

Lu

— Quand verrons-nous les bannières du dauphin se déployer sous les murs de Zurich?

— Pas avant six semaines.

— En ce cas, nous ne sommes pas près de manger du rôti, et nous n’avons qu’à nous serrer le ventre.

— Et vous voudriez pour tout de bon déserter la cause de Berne, sire Marquard?

— Certainement, et non pas moi seulement, mais vous

et tous les nobles d’Argovie qui se respectent. Les Bernois ont bien mal agi avec moi! Cependant, vous le savez, je n'avais rien à me reprocher. Mais que Dieu me damne si les pierres de leur hôtel de ville ne me servent pas à relever le vieux château de mes pères, à côté de l'ancienne tour de la Hunegg ! Et les hommes de Lucerne charrieront ces pierres! Je lear ferai creuser dans le Jura des caves assez grandes et assez profondes pour y loger le monastère de ' Berne! Et j'aurai un cellier tel, qu'on n’en trouvera pas , un plus beau dans le plus riche couvent du saint Empire, et que le pape avec tous ses cardinaux n'aura pas le pareil. — Mais moi, je sais, sire Marquard, que l’empereur et le margrave espèrent toujours que Berne se rangera sous leurs drapeaux et ne se joindra pas aux bannières de Schwytz et de Glaris. Vous feriez donc bien d'agir avec . an peu plus de circonspection, de peur que l’ours vorace

ne vienne encore vous faire visite à Schenkenberg. Mais , à propos, vous ne m'avez pas encore dit si Mlle Ursule . Festera longtemps à Brugg.

— Vous l’apprendrez bien mieux ce soir des douces lèvres de votre belle fiancée. Mais je crois que vos conseils ne sont pas à mépriser et qu'ils sont plus fondés que les espérances de l'empereur et du margrave. Comptez sur moi: avant un mois vous verrez sous les fenêtres de votre donjon de Rore les bannières de Berne marcher vers Zurich. |

— Holà! hop! hop! Voyez donc ces fainéants là-bas, comme ils se pressent de détacher le bac ! Holä! hop! hop!

LE Cuarzav D'A4RAU. a

Que Dieu me damne si, pour les rendre plus ingambes, je ne casse pas une côte à chacun de ces drôles! Il pleut en-

“core à seaux, sire Gangolf. Le ciel se fond en eau. Si vous ne voulez pas être noyé dans ce déluge, venez avec moi; je pense que nous trouverons à nous abriter sous cette vieille masure. » | |

Gangolf approuva la proposition. Ils condısisirent leurs chevaux, le long du bord de la rivière, jusqu'aux ruines d’un château situé à environ cent pas de là. Une tour crénelée à moitié tombée bravait alors, comme elle les brave encore aujourd'hui, les flots de l’Aar qui minaient ses fondements. Plusieurs monceaux de pierres marquaient ls place des anciens murs d'enceinte du fort de Freudenau, brûlé et saccagé un siècle auparavant par les Zurichois, la veille de la bataille de Tuttwyl. Un pan de mur du château, couvert de broussailles et de ronces et menaçant ruine, s’adossait à la tour.

C'est là que seréfugièrent les cavaliers trempés jusqu'aux 03. Ce ne fut pas saps peine qu'ils parvinrent, par-dessus les tas de pierres, à un reste de voûte sous laquelle ils purent un peu s’abriter contre la pluie, qui tombait toujours à torrents.

Le lolihard '.

En approchant de la voüte, ils virent des figures se mouvoir dans l'ombre. Sur le premier plan était un âne

1. Les bollkards ou beghards, beguttes et bequines, religieux et ermites qui ne faisaient pas profession, étaient très-répandus au xıv" et au xy" sibcle dans les campagnes et les montagnes de la Suisse. Cette secte était déjà en butte à de violentes persécutions, surtout de la Part des ordres monastiques.

qui broutait les herbes des ruines. Au fond du tableau, il y avait deux personnes assises sur un banc de bois étroit, fait probablement par les bergers du pays. C’etaient un homme et une femme qui, à l’arrivée des chevaliers, se levèrent lentement, et, après les avoir salués, se rassirent sur le banc.

Gangolf, rejetant en arrière sur ses épaules les longues boucles de ses cheveux brun clair, qui lui tombaient toutes mouillées sur la figure, prit à peine garde aux deux étrangers. Marquard, au contraire, les examina avec beaucoup de curiosité. La femme portait, à l'instar des religieuses, ane longue robe de bure d’un gris cendré. Un large capuchon de la même étoffe lui descendait par-dessus la tête et le visage jusqu'aux hanches, et empêchait de rien voir ‘de la figure. Au-dessous du capuchon passaient les bouts d'une corde serrée autour du corps en guise de ceinture.

Le compagnon de cette femme ainsi voilée était un

grand homme maigre et osseux, qui semblait avoir de : cinquante à soixante ans. Son visage avait une expression sombre et triste; au milieu, entre des pommettes saillantes, se dressait un nez qui, pris à part, aurait passé pour bien fait, mais qui était d’une longueur démesurée pour un visage aussi étroit et aussi décharné. Quand on voyait cette singulière figure avec de longs cheveux gris, des sourcils épais , et une barbe grise descendant en deux Fotes sur la poitrine , le regard vif, expressif et peranti de ses grands yeux brillants, on aurait juré que C'était un jeune homme plein de feu, caché sous le masque d’un vieillard. L’inconnu portait sur sa tête un petit chaperon rond qui semblait avoir servi bien des amées, et qui avançait au-dessus du nez comme un long bec en forme de gouttière. Malgré la rigueur de la température , il avait la poitrine et le cou découverts. Il portait une longue houppelande, dont le collet était garni d'une mauvaise fourrure, et qui était retenue au-dessus des bancles par une large ceinture de cuir. « Eh bien,

vieux grison, lui demanda Marquard, oü te conduit ta route? »

D'une voix singulièrement dure et rauque, le vieillard répondit : « Au même terme que vous.

— S'il en est ainsi, voyageons gaiement ensemble. Tu connais donc la route que je suis ?

— Sans doute : c'est celle de la tombe et de l’éternité. »

Cette réponse, aussi bien que la voix rude avec laquelle le vieillard la prononça, firent une pénible impression sur Marquard. Il se recula avec un secret frisson et regarda fixement l'étranger, comme quelqu'un qui doute s’il a devant lui un être sensé ou un fou, un étre vivant ou un fantôme.

« Dites donc, sire Gangolf, s'écria-t-il en se tournant vers le jeune compagnon, demeuré à l'entrée de la voûte et occupé de son cheval, avez-vous jamais entendu quelque chose qui ressemblät plus au craquement d'un vieux chêne courbé par l'orage, que la voix criarde de ce vieil oiseau à long bec ? »

En effet, Gangolf, en entendant la voix extraordinaire du vieillard, s'était retourné un instant pour regarder les deux étrangers ; mais il s’etait bientôt remis à essuyer l’eau qui ruisselait sur la crinière et sur le cou de son cheval.

« Il faut convenir que ces ruines de Freudenau sont bien l'endroit le mieux choisi pour entendre une homelie, ‘ dit Gangolf en souriant ; vous pourriez bien en avoir besoin, monsieur Marquard.

— Allons, fais-nous entendre ta voix de prédicateur du désert, s’écria Marquard en s'adressant au vieillard ; il y a justement longtemps que je n’ai mis le pied dans une église.

— Épargnez-moi, répondit le vieillard, car vous voulez vous moquer de moi. Vos oreilles ne sont pas encore faites pour entendre, ni vos yeux pour voir. C'est pourquoi vous ne savez pas qui vous êtes ni où vous êtes.

— Qui diantre te dit que je sois sourd et aveugle ? Demande-moi ce que je vois, et je te ferai une réponse dont tu seras content.

— Eh bien, savez-vous où vous êtes ?

— Ou il n’y a plus de frère lollhard, ou je suis en face d’un lollhard qui sera fouetté avant peu. Dites, ai-je touché

— Que vous importe que je sois un lollhard ou non? Vous ne voyez que l’habit et non le corps, le corps et non l'esprit. Vous ne me connaissez pas plus que vous ne vous connaissez , et vos voies sont toujours les voies de l’erreur. C’est pourquoi vous n ‘atteignez jamais le but que vous vous proposez, et vous arrivez où vous n’aviez pas dessein d'aller.

— Dieu me damne, tu dis vrai „car autrement je ne me trouverais pas sous cette terrible voûte , dans les ruines de Freudenau et dans ton agréable société.

— Le monde entier est un Freudenau‘en ruines, un paradis désolé par la perversité des pécheurs. La volupté est dans vos yeux, le blasphème sur vos lèvres, et le sang de vos victimes est attaché À vos mains! Moi aussi j'ai été ce que vous étiez ; puissiez-vous, touché de la grâce céleste, devenir un jour ce que je suis !

— Bien obligé; mais je ne puis te dissimuler que, pour le moment, je ne me soucie pas de devenir, par la grâce de l'Esprit, un gueux et un vagabond.

— Le Seigneur est tout-puissant sur la terre comme dans le ciel. Qui pourrait résister à sa volonté ? 11 abaissera votre orgueil et le renversera à terre, comme la foudre abat la cime des plus hauts arbres. Vos châteaux disparaltront des hauteurs, et leurs débris serviront de fondements à d’humbles chaumières. Les hiboux feront leurs nids dans vos casques, et les enfants joueront dans les rues avec les débris de vos écussons. Oui, le jour appro-

1. Freudenau signifie littéralement champ de joie ou lieu de délices.

ehe où fies hommes nourris dans la cramte de Dieu trouveront la vérité, où les enfants déshérités rentreront dans leurs droits éternels, et recouvreront héritage céleste dont votre orgueil et votre avariee les ont dépouillés. A la lumiere du ciel, le superbe feuillage des arbres généalogiques se dessèche comme les moisissures nées dans la nuit, et les fils des anciens serfs épouseront les filles des orgueïlleux barens; car nous sommes tous les enfants d’un même Dieu, qui me connaît pas de difference entre le sang des nobles et celui des roturiers, maïs qui Jugera les méchants et les bons. »

En prononçant ces mots, les grands yeux du vieillard lancaient des éclairs. Comme involontairement , il s'était levé de son siege; mais une douce contrainte de sa compsgme le fit rasseoir à côt d'elle.

« Lollhard, lollhard , s’écria M. de Baldegg en mensçant du doigt, je croirais presque que tu descends des montagnes d’Appenzell o de Schwytz pour soulever nos paysans contre la souverainetéde l'Autriche. Prends garde à toi, prophète : le chanvre est assez bon marché dans k pays; on pourrait te faire cadeau d’une belle eravate pour ton maigre cou ! Retourne chez toi, si tu as encore un grain de bon sens; retourne auprès de ces voleurs rebelles, et dis-leur que le jour du dernier jugement se lèvera pour eux avant que les cerises ne soient mûres! Leur em geance infernale, qui voudrait renverser tout ordre fondé par Dieu et les hommes, sera exterminée de dessus la terre, et les nids dans lesquels le diable les a couvés deviendront, jusqu'au dernier chalet des Alpes, la proie des flammes |

— Monsieur, répondit le lollhard avec calme, je ne suis pas au service des enfants des hommes et je ne suis l’envoyé de personne ; laissez-moi donc m'en aller en paix. Ne m’interrogez pas davantage. Les desseins de l’Eternel sont impénétrables, et j'ai reconnu son redoutable bras!

— Non, dit Marquard, tu n’en seras pas quitte à si

bon marché, oiseau de malheur. Avoue que ce sont les confédérés qui t'ont envoyé dans ce pays pour prächer leur maudite haïne contre l’Autriche et pour exciter à la révolte contre la noblesse et l'autorité légitime : car quel langage viens-tu de tenir ? Parle!

—dJ’ai dit que Dieu est le maître et qu'il n’y a pas d’autre maître que km, s'écria le vieillard d’un ton imspiré; mais vous êtes les vases de sa colère , qu’il brisera et rédnira en paudre , parce que vous ne voulez pas entendre sa voix ni reconnaître ses signes! Il est ie mattre : c’est pourquoi il ne daït y avoir parmi les hommes ni maîtres ni serviteurs, car nous sommes tous enfants de Dieu. Il brise les sceptres des rois et il les jette parmi les ossements des morts, etil dit : « Les vivants seuls vivront, « et personne ne peut vivre qu’en moi. » Ce sont là les paroles du Seigneur. Combien de temps durera votre folle présomption? Vous avez placé votre loi au-dessus de la loi divme, votre ordre au-dessus des prescriptions de la nature , et votre trône au-dessus du siége du juge de l’univers. Vos frères, vous les avez réduits en esclavage et vendus comme un vil troupeau. Vous acquérez de l'or pour vos plaisirs au prix du sang de vos semblables, et vous bätissez vos palais avec l’obole de la veuve et de l’orphelin. Mais le courroux du Seigneur s’est enflammé et 1l s’zppesantira sur vos têtes, parce que vous voulez être des dieux sur la terre et que vous vous faites adorer par vos sujets. L’épouvante se répandra dans les campagnes de Zwich, et les gemissemests retentiront dans les murs de Bâle. Les sillons des champs deviendront des tombeaux, et les eaux des lacs se teindront de sang pour que les enfants de Dieu deviennent libres et que les autels des faux dieux tombent en poussière !

— Dieu me damne, le drôle déraisonne ! » s'écria Marquard en reculant, quand le vieillard, se dressant de toute sa hauteur, plein de l'inspiration d’un prophète, fit un pas vers le chevalier.

La compagne du lollhard fit un geste pour le rappeler auprès d'elle. Le vieillard se soumit aussitôt; il se rassit et se tut. Mais, dans le mouvement qu'avait fait sa voisine, celle-ci avait sorti de l’ample manche de sa robe une main si blanche et si délicate, que M. de Baldegg oublia aussitôt le vieux fantôme, pour suivre d'un @il avide la jolie main de la médiatrice, qui rentra bien vite sous les larges plis de la robe et du capuchon.

« Frère lollhard, reprit Marquard, entre nous soit dit, je te connais, toi et tes pareils; nous ne sommes tous à vos yeux que des pécheurs. Mais, quand vous courez jour et nuit avec une jolie fille, vous vivez avec votre belle doctrine dans la sainte innocence du paradis. Quelle est donc cette jeune béguine assise à côté de toi? Une sœur dans le Seigneur? Mon vieux, ii y a 1à-dessous quelque noirceur. Allons, dis-nous de quel couvent tu as enlevé cette belle religieuse.

— Elle n'a encore été dans aucun couvent, répondit le lollhard d'un ton sec et bref.

— Je comprends, vieillard ! C’est donc la fiancée de ton âme, car elle ne saurait être ta véritable femme. Tu es assez vieux pour rester saint auprès d'elle.

— Monsieur, c’est ma fille.

— Sans doute ta fille spirituelle, repartit Marquard en riant ; et je croirais qu'elle ne se sent pas la conscience bien pure : car sans cela elle ne cacherait pas ainsi sa figure, comme si c'était marchandise volée. Allons, pieuse béguine, laisse-moi voir ton visage, que je devine si ta conscience est bien nette.

— Monsieur, dit le vieillard d’un ton grave , votre état vous commande le respect pour les femmes.

— Non, lollhard, non pas pour toutes : car autrement il me faudrait aussi baiser la main de la grand'mère du diable. Permettez-moi donc de soulever ce capuchon, » ajouta Marquard en approchant de la béguine.

Le vieillard étendit le bras pour le repousser.

« Qui vous donne, s’écria-t-il, le droit d'agir avec cette impudence? »

M. de Baldegg écarta avec force le bras du vieillard, et arracha le capuchon du visage de la béguine; mais en la voyant il demeura tout Ebahi et comme privé de ses sens.

C'était bien pour lui une figure inconnue, mais une de celles qu’on aimerait à voir toute sa vie; c'était sous une bure grossière la plus gracieuse tête d’ange, et comme une fraîche rose des Alpes au milieu des teintes grises des rochers.

M. de Baldegg avait passé l’âge où l'éclat d’une blonde chevelure d’or et deux beaux yeux bleus pouvaient être

ux : il n'en fut pas moins ému à l'aspect inattendu de tant de charmes.

La jeune fille s'était depuis longtemps enveloppée de nouveau dans son capuchon que Marquard n'était pas encore revenu de sa surprise. Aussi n’entendit-il et ne comprit-il pas un seul des mots de reproche dont l’accabla le vieillard irrité.

« Écoute, lollhard, dit-il enfin à celui-ci : sois sincère et avoue-moi à qui tu as ravi cette pauvre enfant ; ce n'est pas une marchandise pour toi ni de ta façon. Je te laisserai partir sans t'infliger le châtiment que tu mérites, mais il faut me dire la vérité. Allons, n'hésite plus, et laisse lä tous les subterfuges. D'ailleurs tout est déjà dévoilé : la jeune fille a été volée ou enlevée. Ma belle, ajouta-t-il en s'adressant à la jeune fille, je vous prends

sous ma protection; ne craignez rien de moi, et craignez bien moins encore la vengeance de ce vieillard. Confiezvous à moi. » La béguiïne fit un signe négatif de la tête et étendit vivement la main comme pour repousser avec horreur le chevalier. « Si je vous comprends bien, continuat-il, vous voulez rester avec le lollhard? » Elle inclina la tete en signe d’assentiment marqué. « Dieu me damne, il vous a ensorcelée. Eh bien soit, belle béguine, restez comme il vous plaira! Je n’ai rien à dire si vous voulez

vous plaire avec ce cadavre vivant, avec ce squelette et ce spectre; mais accordez-moi du moins la faveur d’admirer encore une fois votre ravissante figure.

— Otez-vous de devant moi, dit la béguine sans soulever son capuchon, mais avec un tel son de voix que Marquard n’en remarqua que la douceur, et non l’expresson de colère.

— Ne me parlez donc pas comme le Seigneur & Satan. C'est vous qui m'avez montré tous les trésors du monde; ce n'est pas moi qui vous ai tentée, je n’al été cause pour vous d'aucune chute, mais votre beanté pourrait m'en inspirer le désir. »

A ces mots la jeune fille se leva rapidement, et, eniralnant le lollhard, elle s’écria : « Partons, partons, mon père, hätons-nous de sortir d'ici.

— Pourquai fur, pieuse béguine ? demanda Marquard en riant. Je ne pense pas à vous faire vialence, quoique YOUS s0yez en Mon pouvoir.

— Si nous nous trouvons dans un de vos repaires de brigands , dit le lollhard, vous devez cependant respecter les droits de l'hospitalité ; d’ailleurs ma fille et moi nous me sommes pas en votre pouvoir, mais dans les mains de - Dieu. Laissez-nous. |

— Je nete retiendrai pas, vieux grison, répliqua Marquard; mais les chevaliers ne renvoient pas ainsi les jeunes filles. Allons, ma belle pénitente, ne me refusez pas votre rançon! »

Et il porta la main sur le capuchon. Mais le lollhard se jeta au-devant du chevalier, se plaça entre lui et la jeune fille, et de sa main décharnée prit un lang bâton noseux appuyé près de lui contre le mur.

Marquard, sans se laisser troubler, repoussa le faible vieillard et serra en riant dans ses bras la béguine tremblante, qui poussa un cri de désespoir. A ce même moment Gangolf rentrait sous la voûte : la pluie ayant cessé, il était allé jusqu’à l’Aar pour voir aborder le bac. Il en-

LE CHATEAU D’AARAU. 27

tendit une voix de femme crier au secours ; il se précipita et vit la beguine qui se debattait entre les bras de Marguard ; d'un coup vigoureux il repoussa le chevalier hors de la voûte, et délivra la jeune fille. Mais il ne faisait pas

bon voler par-dessus les décombres de Freudenan.

Marquard, après avoir tourné deux fois sur lui-même, alla tomber sur un tas de pierres, d’une manière assez rade.

« Pardonmez, sire Marquard, dit Gangolf; mais ce n'est pas bien à vous de faire violence à une faible femme. »

Ce fut seulement en entendant ces paroles que Margare interdit et exaspéré, après avoir regardé de tous

, put s'expliquer sa pirouette involontaire et le siége none qu’il occupait.

« Monsieur Trullerey, vous êtes un rude compagnon , dt M. de Baldegg d’un ton irrité, en se levant et en se frottant la cuisse. Qui diable vous a fait chevalier ? Vous feriez un excellent batteur en grange. Vous pourriez mettre désormais un fléau dans vos armes au lieu d’un lis.

— Le fléau, je l’ai sous la main, répondit tranquillement le jeune homme en mettant le doigt sur le bouton de la poignée de son épée. Si vous voulez me fourair lu couleur d’un champ de gueule pour mon écusson, j’y ferai entrer le fléau.

— Ne vous déplaise, dit d'un ton sardonique M. de Baldegg , votre esprit est un misérable parasite qui ne vit qu'aux dépens d’autrui. Mais, dites-moi un peu, quel besoin avez-vous de vous mêler de mes affaires avee ce vagabond et cette béguine ? Ce sont des gens suspects qui courent le pays, excitent le peuple contre la noblesse, et font un métier d’espions pour montrer ensuite aux brigands affamés de la montagne nos cuisines, nos celliers et nos greniers. On devrait les pendre le long des grandes routes, pour servir d’&pouvantail à tous les confédérés. Pourquoi arrétez-vous l'explosion de ma juste colère ?

— L'explosion de votre juste colère, répondit Trullerey, avait tantôt plus de tendresse que ne peuvent en endurer la pudeur d’une honnête femme et la dignité d'un homme d'honneur !

— Jeune homme, s’écria Marquard d’une voix tonnante, tandis que son perpétuel sourire prenait quelque chose de sardonique, je ne sais pas si vous voulez me chercher querelle; mais si vous le désirez, vous trouverez à qui parler. Je me repens presque de ne pas avoir abattu votre main mal-apprise quand elle a osé s'attaquer à moi; mais maintenant taisez-vous et ne m'échauffez pas les oreilles. Jusqu'ici je vous ai ménagé et j'ai modéré mon courroux. Vous savez que je vous veux du bien; mais ne me provoquez pas, car j'oublierais nos anciens rapports et je vous traiterais comme vous le méritez.

— Je ne vous provoque pas, mais je ne vous crains pas , répondit Gangolf. Laissez partir ces gens-là sans les insulter ; je les défendrai contre toute injure , et malheur à celui qui les outragerait !

— Allez au diable, vous et vos vagabonds, si vous préferez leur société à la mienne, répondit Marquard; et allant à son cheval, il s’élança en selle. Mais, jeune homme, sois sur tes gardes, si tu veux que nous soyons cousins. »

Sur ce, il mit son cheval au galop, et partit avec son écuyer. Il suivit le long de la lisière escarpée la route qu'il avait prise une demi-heure auparavant en compagnie de Gangolf. Les autres voyageurs entrèrent avec leurs montures dans le bac, que les mariniers poussèrent loin du rivage.

La beguine.

La pluie avait cessé ; le gris uniforme du ciel s’éclair-

‘ cit par places, et laissa briller l’azur le plus pur. Quelques

pinsons , gais précurseurs du printemps , firent retentir dans les fourrés leurs joyeux trilles, répétés par les échos d’alentour.

Les voyageurs, voguant sur les flots gonflés de l’Aar, demeurèrent plongés dans leurs pensées et gardèrent un profond silence. Le lollhard tenait l’Ane par la bride, et la béguine , les bras et les mains joints et appuyés sur la selle, baissait sa tête sous son voile. Gangolf avait ôté son Jourd manteau, qu'il avait attaché sur le dos de son cheval, et s’abandonnait à ses réflexions, appuyé contre son fidèle coursier, les jambes croisées l’une sur l’autre.

Il songeait encore, avec une certaine inquiétude, aux dernières paroles de M. de Baldegg , dont le sens ne pouvait être pour lui une énigme : car Marquard était allié à la riche et puissante famille des barons de Falkenstein ; et il était très en faveur auprès d'eux, à cause de l’ancienneté de sa maison, des services d'amitié qu’il leur avait rendus, de la conformité de leurs sentiments et de sa joyeuse humeur.

Le chevalier Gangolf Trullerey était aussi sur le point de s’allier à la famille des Falkenstein. La belle Ursule, la fille du baron Jean de Falkenstein, était déjà sa fiancée, et les noces devaient être célébrées aussitôt que la paix aurait été conclue par Zurich et l’Autriche avec les confédérés. Le chevalier Gangolf n'aurait peut-être pas pu prétendre à la main de la plus riche héritière de l’Argovie, car il n’était pas des plus favorisés par la fortune et par

la naissance. Mais, grâce à la bienveillance particulière dont l’honorait le margrave Guillaume de Hochberg, qui avait daigné lui-même demander pour son protégé la main d’Ursule, et grâce aux tendres sentiments que Gangolf avait su inspirer à la noble demoiselle, il était parvenu à triompher de tous les obstacles.

Gangolf aimait sa belle fiancée avec toute la tendresse que la grâce de celle-ci méritait, et avec toute l’ardeur de son âge.

Bien que cette union n’eüt pas été d’abord le libre choix des cœurs, mais l'œuvre du margrave, l’amour avait fin par confirmer ce que l’habileté du gouverneur impérial et sa prédilection pour Gangolf avaient arrêté avec le père de la fiancée, Jean de Falkenstein.

Cette situation devait être connue du lecteur, pour qu’il s’expliquät l'attitude sombre et taciturne de Gangolf depuis sa rencontre avec M. de Baldegg. Les premières nouvelles qu’il avait apprises de lui, et qui annonçaient la rupture de toutes les négociations, détruisaient une grande partie de ses espérances. A la certitude de la reprise prochaine des hostilités se joignait la certitude que son mariage serait pour longtemps retardé; et une pareille perspective n’a rien d’agréable pour un fiancé qui cent fois a conduit en rêve sa jeune épouse dans le château de ses pères. De combien de milliers de têtes l'hydre de la destinée n’entourait-elle pas aujourd’hui la couche nuptiale pour en interdire l'approche au fiancé! Entre lui et l’autel de l’hymen il voyait de vastes champs de bataille, de longs siéges, des murs imprenables, les artifices et les piéges de rivaux jaloux, et peut-être une séparation par la force, par l’infidélité ou par la mort.

Sans doute ces pénibles réflexions n'avaient pas peu contribué à assombrir l'humeur de Gangolf et à l’indisposer contre Marquard, quand, oubliant la force prodigieuse de son bras, il l'avait poussé si rudement hors de la voûte: car peu d'hommes avaient une vigueur égale à la

LE CHATEAU D AARAU. ‚3a

ienne. Il lancait en l’air des pierres énormes comme il eût eté de légers ballons, et il brisait dans sa main des fers à heval comme de minces baguettes d’etain.

Marquard l’avait quitté plein de courroux, et les mots qu'il avait prononcés en partant : « Jeune homme, prends garde à toi, si tu veux que nous soyons cousins, » le préoccupèrent malgré lui : car Marquard était l'ami intime du baron de Falkenstein, sur qui il exerçait une très-grande mfluence.

Le bac aborda À l’autre rive de l’Aar, près des chaumères de Stilli. Gangolf jeta aux bateliers le prix du passge pour lui et les beghards. Le vieillard remarqua cette ibéralité et s’inclina en disant : « Vous m’avez déjà éparmé à moi et à ma fille bien plus que le prix du passage. Que Dieu vous récompense de votre générosité. »

Il plaça ensuite sa fille sur la selle de l’âne, où elle se touva commodément assise, le dos tourné vers la monügne. Le vieillard marcha à côté d'elle appuyé sur son lbng bâton.

Gangolf monta lentement à cheval la route qui conduisut au village, et de là à Brugg. Le ciel s'éclaircit. Bientôt is passèrent au-dessous des rochers de l’église de Rain.

Quand le lollhard s’apergut que Gangolf ne retenait son cheval que pour les accompagner, il dit : « Si c'est à ause de nous que vous ralentissez le pas de votre courder, veuillez, je vous prie, lui lâcher la bride : nous voyaeons sous la protection de Dieu | — Jene vous quitterai pas avant d'être arrivé à la nlle, si c'est là le terme de votre voyage, » répondit Ganzolf en maintenant son cheval au pas.

Personne ne rompit plus le silence.

Cependant le jeune chevalier finit par s’ennuyer un peu le la lenteur de la marche. Pour se distraire des tristes dées qui, malgré lui, venaient l’assaillir, il laissa errer es regards sur le vaste paysage qui se developpait au delà le la rivière, sur les ondes brillantes de la Limmat et de

32 LE CHATEAU D’AARAU.

la Reuss, qui ont toutes deux leur source très-loin l’une de l'autre dans les Alpes, et qui viennent se réunir ici dans les eaux de l’Aar. Puis, pour faire connaissance avec ses compagnons, que jusqu’alors il n’avait pas daigne regarder, il tourna les yeux de l’autre côté.

Le vieillard, qui avançait la tête baissée et d’un pas rapide, en remuant les lèvres comme s'il priait tout bas, attira moins son attention que la béguine, qui, enveloppée dans son capuchon, piquait sa curiosité. Elle était tournée de son côté, un de ses pieds appuyé sur l'étrier et l’autre pendant. Le peu qu'on découvrait de ses pieds, sous la bordure de sa robe à larges plis, trahissait une forme élégante et un Âge peu avancé. Ces signes s’accordaient avec la blancheur éclatante et la finesse du menton, dans lequel on distinguait une ravissante petite fossette. Mais on ne pouvait rien voir que le bas du menton arrondi, car le grand capuchon que le vent agitait à chaque pas cachait tout le reste de la figure.

À défaut d'autre passe-temps, Gangolf ne détourna pas ‘ ses Yeux de la fossette qu'il avait découverte dans la petite colline de neige, et il se prit presque à regretter secrètement que sa fiancée fût privée de ce petit agrément. La robe était agrafée tout au-dessous du menton : il ne restait donc qu'un bien petit champ livré à son observation. Cependant il y portait toujours de temps en temps ses regards, dans l’espoir qu’un heureux mouvement du capuchon ou un petit coup de vent lui permettrait de faire de nouvelles découvertes et d’apercevoir la bouche. Mais il n'y avait pas un souffle d’air, et le voile resta immobile. |

Déjà Gangolf avait été plusieurs fois sur le point d’adresser la parole à sa silencieuse compagne; mais toujours un sentiment dont il ne pouvait se rendre compte lui fermait la bouche.

Tout à coup la béguine tourna la tête de l’autre côté, où le lollhard cherchait sur la route effondrée des endroits

LE CHATEAU D’AARAU. 33

sûrs pour y poser les pieds. Elle souleva un peu son capuchon ; mais l’innocente curiosité de Gangolf n’en tira pas d'autre avantage que d’apercevoir une petite main blanche, avec des doigts dont l'extrémité semblait avoir été colorée par l'aurore. Un instant après la béguine, tournant toujours la tête du côté opposé à Gangolf, dit d’une voix caressante : « Mon père, tu dois être fatigué ; laisse-moi descendre et monte un peu pour te reposer. »

La douceur de cette voix et le sentiment filial de cette pensée remuèrent également le cœur de Gangolf. Son honneur de chevalier lui permettait-il de rester assis sur son cheval, tandis que le pied délicat de la jeune fille aurait à peine trouvé une place où se poser sur cette route défoncée par la pluie ?

Aussi, au moment où la béguine arrêta son âne, Gangolf était déjà descendu de son cheval et l’offrait au vieillard.

« Mettez-vous à ma place, dit-il au lollhard : quand on est resté comme moi en selle tout le jour, on a besoin de reprendre un peu l’usage de ses jambes. »

Il insista tellement que le vieillard finit par accepter.

Le lollhard, qui ne cachait pas sa fatigue, n’avait pas montré, à la proposition de Gangolf, l'embarras ordinaire que causent aux inférieurs la condescendance et la bonté des grands, mais seulement une agréable surprise de cette bienveillance charitable, qui n’était pas précisément alors

une des principales vertus de l’orgueilleuse noblesse. Il remercia, s’élança en selle sans difficulté, et son maintien et son aisance prouvèrent qu'il avait l'habitude du cheval.

Gangolf marcha alors à pied entre ses deux compagnons. C'était une position plus favorable pour regarder la jeune fille, et, toutes les fois que le chemin le lui permettait, il

jetait un coup d'œil de côté pour découvrir la forme de la bouche qui avait laissé échapper des sons si doux.

Le lollhard, de son côté, dispensé de la peine de chercher la place de son pied, se livrait au plaisir d'examiner le paysage autour de lui. Il se retourna pour contempler

LE CHATSAU D’ASRAD. a

encore une fois le point de jonction de l’Aar, de la Limmat et de la Reuss, et dit:

« Je m'explique maintenant pourquoi l’ancien châtean de Freudenau a été construit dans cette gorge incommode. Il s'agissait pour ses fondateurs d'être maîtres du passage de l’Aar, et ils ne le pouvaient qu’à cet endroit, où le torrent élargi coule au-dessous de Stilli entre de hautes rives inaccessibles, après avoir reçu les eaux de la Reuss et de la Limmat. Quel magnifique spectacle! Véronique, admire avec moi la grandeur éternelle de Dieu ! »

En effet, les derniers rayons du soleil couchant passaient à travers les nuages déchirés et éclairaient les ombres qui commençaient à envelopper au loin les montagnes, les collines et les vertes plaines des vallées voisines. L’ensemble formait un tableau d'une majesté tranquille, comme : on n’en voit guère que par une belle et claire soirée, après : une pluie d'orage.

Gangolf, indifférent pour ce spectacle, regardait avec une agréable surprise la grandeur du créateur, manifestée dans une de ses plus belles créations : car Véronique venait de relever son capuchon et promenait ses yeux sur le paysage riant et limpide. Un vif éclat, produit par la lueur pourprée du soir ou par une timidité pudique, brillait sur ses traits délicats, empreints d’un charme indéfinissable de grâce enfantine et de noble dignité.

Enfin elle ouvrit ses petites lèvres roses, et dit : « Quelle beauté infinie au milieu de la désolation de l’hiver! Ces teintes brillantes sur le brouillard, et cette verdure dorée dans les sombres forêts! On dirait un sourire au milieu des larmes. »

Et en parlant ainsi elle ne pensait pas que le ravissement faisait perler une larme dans ses beaux yeux bleus.

Gangolf n’entendit plus rien de ce qu’elle dit encore à son père. Les premières paroles seules résonnèrent tou- Jours dans son âme : « Quelle beauté infinie au milieu de

da désolation de l'hiver! »

Véronique semblait avoir parlé d’elle-m&me.

La conversation entre le lollhard et sa fille amena enfin sur les lèvres de la belle Véronique une question qu’elle adressa au chevalier en lui montrant quelques villages noyés dans les vapeurs du brouïllard.

« Là-bas, sur cette petite éminence, répondit-il, est le

hameau de Windisch. A l’époque du paganisme, il duty . avoir là une grande ville; car la charrue en découvre encore chaque jour quelque nouveau vestige. On y trouve aussi des monnaies de cuivre, d’or et d'argent, mais dont lempreinte est presque entièrement effacée. Il n’y a pas, en effet, dans toute l’Argovie d’endroit mieux choisi pour établir une grande et forte cité, que cette large langue de terre entre le confluent de l’Aar et de la Reuss. Ainsi, au lieu de fossés, elle a de trois côtés, pour la protéger, de larges rivières, et nul endroit aussi n'est plus commode pour jeter un pont sur l’Aar que ce point où son lit, plus étroit et plus profond, se resserre au milieu de cette fente de rochers qui n’a pas plus de dix mètres de large. C’est ce qui a fait donner à la ville où nous allons le nom de Brugg'. »

. Ensuite il indiqua à sa compagne la petite tourelle grise et pointue isolée derrière Windisch, et lui raconta comment on avait construit le couvent de Kœnigsfeld à la place même où, plus d’un siècle auparavant, le duc Jean de Souabe le Parricide avait assassiné traftreusement l'empereur Albert.

À lui raconta encore comment l’impératrice Elisabeth et sa fille, la reine de Hongrie, avaient tiré une vengeance sanglante de ce forfait en égorgeant un grand nombre d'hommes, de femmes et d'enfants innocents , et comment elles avaient enfin élevé ce couvent avec les dépouilles de nt familles nobles externtinées par la main du bourreau.

Page 1