Brugz ou Brück veut dire pont
La béguine écoutait avec beaucoup d’attertion le conteur qui marchait à côté d’elle, et elle laissait de temps en temps tomber un regard sur la noble figure du jeune homme. Son chapeau de feutre gris, au plumet blanc et rouge, semblait posé sur sa tête moins pour la couvrir que pour servir d'ornement à ses longues boucles noires; son fin et collant pourpoint de drap vert, avec des basques qui descendaient jusqu'aux genoux et s’ouvraient des deux côtés le long des hanches, était bordé en-dessous d’un liséré d’or et dessinait sa taille élégante plutôt qu'il ne la cachait. Un large pantalon et des bottines laissaient à ses pieds toute leur liberté, et il les posait au milieu de toutes les irrégularités de la route avec la légèreté d'un danseur.
Mais, toutes les fois qu’en parlant Gangolf levait les yeux sur sa compagne qui écoutait en silence, les paupières de celle-ci se baissaient modestement.
Avec cette manière de voyager si lente, la nuit arriva avant qu’on eût atteint la ville.
Pendant que l'on ouvrait la porte du mur d'enceinte, le lollhard descendit de son cheval sur le pont et le conduisit par la bride, le long de la rue escarpée, jusque devant la porte de l'auberge.
Là, Gangolf, avec une politesse chevaleresque, enleva de la selle de son äne la béguine qui avait de nouveau baissé son capuchon sur sa figure.
« Que le ciel vous récompense , noble chevalier, de ce que vous avez fait pour de pauvres gens comme nous ! » dit-elle à demi-voix.
Le lollhard s’approcha aussi pour renouveler ses témoignages de reconnaissance.
Gangolf leur souhaita à tous deux une bonne nuit, et suivit rapidement les valets d’auberge qui l’Eclairaient avec des torches.
Le bailli de Brugg.
Le jeune chevalier se réveilla le lendemain plus tard qu'il ne l'aurait voulu. Il se mit aussitôt à faire sa toilette avec un soin particulier, pour ne pas paraître à son désavantage devant sa fiancée. Il laissa flotter autour de sa barrette des plumes crépées, blanches et rouges. Son pourpoint, brodé d’or sur toutes les coutures, était, au cou, sur la poitrine et sur les bordures de ses basques à larges plis, orné de riches fourrures. Les revers blancs de ses bottes, qui ne lui venaient qu'à mi-jambe, étaient garnis de cordonnets d’or. Sa longue épée n'était pas attachée seulement à la ceinture, mais aussi à un large baudrier passé par-dessus l'épaule, pour l'élégance autant que pour la commodité.
Quand les gens de l’hôtel l’accompagnèrent respectueusement jusqu'à la porte de la maison, au moment où il se disposait à aller chez le bailli, il apprit d'eux que les beghards étaient partis à la pointe du jour. Il songea alors, non sans une silencieuse admiration, à sa belle compagne. Mais il l’eut bientôt oubliée quand, après avoir fait quelques pas, il arriva chez le bailli Louis Effinger, où il s’attendait A rencontrer sa fiancée, Ursule de Falkenstein.
Le bailli, vieillard respectable, était dans une chambre assez sombre et lisait attentivement dans un gros livre ouvert devant lui. Tout à sa lecture, il ne leva pas même les yeux. La table devant laquelle il était assis était chargée de papiers et de parchemins auxquels pendaient de grands cachets; elle était éclairée par un rayon de soleil qui tombait & travers les carreaux ronds de la petite fenêtre.
C'était un vieillard frais et vert, que le poids des années n'avait pas encore pu courber. Sa figure, pleine et colorée, était couronnée d’une blanche chevelure qui lui descendait des deux côtés jusque sur les épaules, où son simple habit noir était couvert d’un large collet plissé de la toile la plus fine.
Pour ne pas troubler le baillı dans sa lecture, le chevalier s'arrêta un instant près de la porte; mais le vieillard l'eut bientôt aperçu. Il se leva avec empressement dès qu’il eut reconnu son hôte, le salua et, lui serrant cordialement la main, lui demanda comment il se portait, d'où il venait et où il allait, et avança jusqu'à la parte pour ordonner de servir des rafraichissements.
« Vous arrivez au ban moment, cher monsieur et ami, dit-il, car Mlle Ursule est dans la ville. Il est vrai que, à mon grand regret, elle ne m'a pas fait l'honneur de descendre dans ma maison; mais aujourd’hui même elle doit dîner avec nous, et il va sans dire que vous êtes invité aussl, »
Gangolf apprit alors que son aimable fiancée n'avait plus que deux jours à rester dans le ville, qu'elle devait se rendre ensuite.à Seckingen, auprès de son père, Jean de Falkenstein; qu’independamment de quelques femmes de sa suite, Ursule était accompagnée d'un chevalier Bentelin de Hammenhofen et d'un joyeux campère de Waldshut, nommé Isenhofer, qui faisait des vers comiques, mais qui était un epnemi juré des confédérés.
« Cet Isenhofer ne.me plaît pas, dit le.bailli. C’est un bel esprit, mais sans bon sens; c'est une tête évaporée qui n'est propre à rien de bon, et qui aime. à attiser le feu là où il devrait l’éteindre. Je ne voudrais pas voir les harons de Falkenstein le souffrir dans leur société. En tout lieu il excite à la haine contre les Suisses ; c'est bien mal choisir son temps, aujourd’hui que l'assemblée de Bade a si mal fini. »
Pendant qu'une servante servait sur un plateau d’ar-
gent du vin de Malvoisie dans des coupes dorées, des röties de pain grillé et des pâtisseries de toute sorte, on parie de l'approche des Armagnacs, de la force et des prejets de l'armée française, des prétentions que Frédéric élevait sur l’Argovie et des autres événements du jour.
Gangolf aurait bien mieux aimé suiwre le penchant qui l'attirait vers sa fiancée, si le bailli ne l'avait engagé dans une conversation qui occupait toute son attention.
« J'ai été dernièrement au château d’Aarau, dit le bailli, pour ni'entendre avec monsieur votre père et ses amis du conseil sur la conduite à tenir-quand la guerre viendra de nouveau à éclater. Mais, jene puis vous le dissimuker, j'ai eu de la peine à recommaltre mon ancien ami Rudiger. 4 n'était guère possible de parler avec lui des affaires du pays. Mon cher monsieur et ami, vous le trouverez bien changé, vous qui ne l'avez pas vu depuis votre voyage de France.
— Mon père ! demanda Gangolf avec une vire émotion.
— Il n'est plus que l’ombre de lui-même, continua le bailli. Il semble qu'une douleur incurable le ronge et le mine. Il s'ouvre peu aux autres et parle beauaoup tout sul; il reste sonvent des journées et même des nerts entières enfermé dans un cabinet du donjon de Rore, et ses yeux n'expriment qu'mdifférence pour toutes les choses de ce monts.
— Vous m'inqutétez, s'écria Gangolf. Qu'at-il donc?
— Une fièvre lente, répendit lo bail; une-maladie qui, au dire du médecin, a son siége dans le foie. Que sais-je? Le danger n'est pas imminent, mass il faut vous atiendre Atout. C'est pourquoi vous forez bien, je pense, de rester auprès de votre père, d'abandonner la maison d'Autriche et de vivre an service du margrave.
— Monsieur le bailli, röpltqua le jeune éhevalier, vous savez bien que notre maison a éprouvé des-revers qui l'ont fait déchoir de son ancienne splendeur. Je suis jeune, je suis né et élevé pour le métier des armes, il me faut cher-
cher fortune sous les bannières des princes et à la courdes rois. Si je m’ensevelis dans la vieille tour de Rore, personne ne m’y viendra trouver. Les faveurs impériales et royales ne m'y arriveront pas par la fenêtre, et la fortune est trop courtisée dans le monde pour chercher un refuge au château d’Aarau.
— Cependant, mon cher ami, veuillez vous rappeler, reprit M. Effinger, que la tour de Rore, avec ses droits, ses dimes et ses redevances, est un fief relevant de la ville de Berne, et qu'en vertu de sa suzeraineté elle peut vous l'enlever comme à un feudataire parjure et félon, si vous vous joignez à ses ennemis d'Autriche. Il me semble qu'il ne faut pas lâcher le certain pour l’incertain, le pigeon qu'on tient dans la main pour le gibier qu’on n’a point encore abattu. Si vous perdiez votre château!
— Le margrave de Hochberg me veut du bien, répondit Gangolf. 11 jouit d’un grand crédit auprès de l'empereur. D'ailleurs le baron Jean de Falkenstein, qui m’a choisi pour son gendre, ne m’abandonnera pas!
— Oh! répondit le bailli en secouant la tête, il ne faut pas compter de nos jours sur les serments des princes et sur la parole des seigneurs : ce n'est que du vent, et rien que du vent. Pour mener ce grand train de maison, le baron Jean a besoin de plus grandes ressources que peut-être il n'en possède; il a déjà été forcé d'engager son domaine de Farnsbourg; demandez aux gens de Seckingen comment il a vécu avec la dame de Hagebach, et s’il lui reste encore beaucoup d’argent. Et l'Autriche, qui a cédé solennellement l’Argovie à la Suisse, parle de nouveau de ses droits sur ce canton. Mon cher monsieur, vous jouez un jeu périlleux, dont les uns vous sauront mauvais gré, et dont les autres vous récompenseront mal!
— Berne restera-t-elle neutre entre Zurich et les confédérés ? demanda Gangolf.
— D'après la lettre du bailli d’Erlach, que voici, il faut en douter.
LE CHATEAU D’AARAU. ul
—En ce cas, la noblesse et les villes doivent tenir avec nous et attendre tranquillement l’issue des événements!
— Vous rèvez, reprit le bailli. La poix et l’eau vont mieux ensemble que la noblesse et les bourgeois. Les mains démangent aux nobles, et la danse commencera plutôt aujourd’hui que demain.
— Oui, pour s'affranchir de la suzeraineté de la ville de Berne. Je ne peux pas leur en vouloir, dit Trullerey. Il leur paraît plus convenable d’être les vassaux d’un grand roi que d’une orgueilleuse petite ville. La noblesse ne peut pas prospérer et n’a rien à gagner sous le gouvernement des corporations d'artisans. Il lui faut pour fleurir et briller la cour des princes; hors de là elle doit périr! D'un autre côté, n’y a-t-il pas également du danger pour nos villes d’Argovie dans la domination de Berne? Les franchises dont elles sont fières ne leur ont pas été accordées par Berne, mais par la grâce des empereurs et des rois. Berne ne peut rien leur donner en échange. Simple cité elle-même, elle verra la prospérité des autres villes de l'Argovie d’un œil jaloux et soupgonneux; elle rognera sans cesse leurs droits et leurs priviléges , et elle ne sera contente que quand Brugg, Zofingen, Bade, Aarau et les autres villes, seront descendues au rang de misérables bourgades.
; — Et quelle doit être, selon vous , la fin de tout cela, >. sire Gangolf ? demanda le bailli d’un air sérieux.
— Ce sera, répondit Trullerey vivement, une fin pour laquelle je sacrifierais tout. Pourquoi l’Argovie ne formerait-elle pas un État libre et indépendant? pourquoi ne serait-elle pas l’égale des autres confédérés, sans préjudice des droits de Berne ou de la maison d'Autriche? Nous sommes placés aujourd’hui entre l’Autriche et la Suisse, comme nous l’étions il y a trente ans, quand Berne envahit notre beau pays et s’en empara comme d’une dépouille. Ce qui ne s’est pas fait alors doit se faire aujourd’hui.
— Mais, mon cher monsieur, nous sommes abso-
lument, dit Effinger, dans le même état qu'à l'époque oı les villes et les gentilshommes s’en allèrent en ‘Sursee € ne purent s'entendre. La noblesse veut régner et accaparer tous les honneurs: elle se croit née pour cela et elle ne veut rien avoir de commun avec les bour geois des villes. Nos villes nourrissent ‚encore les ‘une contre les autres des inimitiés imsensées. Ca qui nou manque, c’est l'esprit public et le sentiment national. Voili ce qui nous a perdus il y a trente ans. Aujourd’hui, tout nouvelle tentative serait sans sucoès st nous coûterai plus cher. Nous serions des rebelles. Ce serait de nous mêmes , et non par une contrante étrangère, que now nous serions détachés de notre gouvernement légitime N'avons-nous pas juré fidélité à messeigneurs de Berne
— Fidélité, dites-vous? s’écria vivement Gangolf. Oui lorsque, il y a trente ans, nous avons été surpris san défense et que nous avons dû subir la loi du vainqueur L'esclave s'engage aussi à la fidélité quand il est achet par un nouveau.maître. Aarau voulait déjà, dans ce temps résister ou périr. Il y avait encore du courage et un espr public dans la commune. Sans doute la bourgeoisie s'e soumise lorsque, attaquée à l’improviste par Berne et So leure, elle s'est vue, dans ses faibles retranchements privée de tout secours: mais la force ne constitue pas | droit, monsieur le bailli, et un serment arraché par con trainte n'est pas un traité libre.
— Eh, eh! mon cher monsieur, répondit avec un fi sourire le vieil homme d'affaires, si nous y regardions d si près, plus d'un grand empire ne conserverait pas | moindre lambeau de terre, et les guerres, les conquête: les soulèvements et les insurrections n'auraient pas 4 fin. Il faut cependant qu’il y ait un temps où ce qui a € établi par la force des circonstances devienne an état # gulier.
— Monsieur le bailli, si vous trouvez: une excuse aux vi
Jences d'autrefois, vous excuserez amesi oëles Ÿ'enioc
lhui. C’est là ce qui fait que les guerres sont toujours uivies de nouvelles guerres. Tout vaincu brise chaque our sans scrupule les traités, dès qu’il se sent en état le tenir tête au vainqueur.
— Notez bien, sire Gangolf, dit le bailli, que Berne ne nous a rien enlevé : elle a confirmé toutes nos andennes possessions; elle a seulement pris ce qui appartenait à l'Autriche. Si nous nous sonulsvions contre Berne, laviolence et l'injustice seraient de notre oûté.
— Je n'ai pas l'idée, monsieur le bailli, répliqua Gangolf, de contester à Berne et à l'Autriche leurs propriétés &lsurs droits an Argovie. (Ju’elles vident entre elles leur qurelle. L’Argovie doitrester neutre sans se sacrifier paur aucun des deux partis, elle doit devenir un Etat libre at indépendant, tout en respectant les draits d'autrui.
— Brisons à, sire Gangolf; ce sont des räves et des chimères. Jamais nos villes ne s'entendrant là-dessus etre elles, ni les nobles avec les villes, car il n’y a dans «te noblesse que vanité, orgusail et tyrannie!
— Et dans les villes, marmura Gengalf entre ses dents, il n’y a chez la bourgaoisie que ‘petitesse d'esprit et manque de cœur. »
La conversation, à laquelle commençait déjà à se mêler une certaine aigrenr, fut assez heurensement interrampue par le fils du bailli, M. Balthasar , et sa jeune femme, qui entrèrent à ce moment pour saluer l’ami et l'hôte de leur père. Gangolf se trouva foreé de répondre à des questions at à des politesses sans nombre, et il ne put renouer le fil rompu de l’ancienne conversation.
Cependant, au fond du cœur, le baïlki en conserva un cartain mécontentement contre M. Trullerey, at celui-ci, de son côté, me put se défendre d'un secret dépit contre le baïlli, qui se raontrait si froid ponr l'indépendance da l’Argovie. Aussi, dès qu'il en trouva l'occasion, Gangolf demanda à se retirer et alle chercher sa fiancée, quil devait amener chez le bailli pour l'heure du diner.
La fiancée.
Le cœur de Gangolf battait de crainte et de joie en montant l’escalier étroit d’une maison bourgeoise qui conduisait à l'appartement de sa fiancée. Il pensait la surprendre. Déjà il entendait son cri, il la voyait courir à lui, il se sentait serré dans ses bras et lui adressait les plus douces paroles. Mais il arrive souvent que la réalité dispose les choses autrement que nous ne les avions rêvées.
Une femme de chambre vint à lui dans un corridor étroit, pour lui ouvrir la porte de la chambre de sa maltresse. Au même instant il en sortait un jeune chevalier richement vêtu, qui, avec une amabilité respectueuse, prenait congé de la noble demoiselle. A la vue de son fiancé, Ursule rougit involontairement de plaisir; mais, malgré le sentiment qu'elle ne pouvait cacher, elle ne se laissa pas troubler dans ses devoirs de politesse et congtdia l’étranger avec autant de grâce et de dignité qu’elle en mit à introduire Gangolf dans sa chambre.
Là le jeune homme, dans un muet ravissement, commença par baiser la main de sa fiancée, puis il la pressa impétueusement contre son cœur. Elle détourna la figure en souriant, et les lèvres de Trullerey ne firent qu’effleurer ses joues.
« Pourquoi si tard, mon noble chevalier ?
— Et pourquoi si froide? ma noble demoiselle, repritil, imitant le ton cérémonieux d’Ursule, qu'il serra plus fortement, tout surpris de se voir refuser le baiser du retour.
— Les hommes sont toujours portés à ne songer qu’à eux seuls ! répondit Ursule. Mais asseyons-nous.
— Non, Ursule adorée, pas avant que ta bouche ne m'ait accordé le baiser de bienvenue. »
Elle tendit ses lèvres avec une demi-hésitation; puis il la conduisit au fauteuil et s’assit en face d'elle.
il lui fallut faire un récit circonstancié de son arrivée à Brugg, de sa visite chez le vieux bailli, où il avait espéré la rencontrer, de son séjour en France et à la cour du roi, des belles dames de Paris, de leur vie et de leur toilette.
Il eut beau protester que de ces séduisantes beautés aucune n'avait fait la moindre impression sur son cœur, Ursule témoigna, par mille allusions, l’incrédulité d’un doute jaloux. Gangolf eut surtout beaucoup de peine à se défendre du reproche de n’avoir pas trouvé, en trois mois, le temps ni l’occasion pour écrire à sa fiancée. Il savait Ursule soupçonneuse et jalouse ; cependant il crut qu’elle ne voulait que le taquiner, jusqu’à ce qu’une larme dans ses yeux noirs lui fit voir qu’elle parlait sérieusement.
« Non, Gangolf, non, s'écria-t-elle en rougissant d’orgueil et d’indignation, vous ne valez pas mieux que les autres. Ne cherchez pas à vous disculper. C’est peu de chose à vos yeux que de tromper la confiance de qui vous aime. Mais, cette fois, c’est vous qui vous êtes trompé. Ce qui vous accuse, ce n’est pas ce que vous dites, c’est ce que vous taisez; cela me suffit! Je ne veux pas d’un cœur qu'il me faudrait partager avec des aventurières. La perfidie ne vous a-t-elle pas accompagné jusqu’au seuil de ma porte? Vous savez maintenant que je vous connais ! Du reste, on la dittrès-belle, la béguine avec laquelle vous avez passé gaiement la nuit dernière à l'auberge. Très-bien; gardez cette pudique beauté que vous avez amenée de France. Je ne suis jalouse ni de vous ni de cette courtisane. Vous avez eu tort de la renvoyer de si grand matin quand vous avez su que j'étais dans la ville. Vous avez eu tort de vous imposer cette contrainte. »
Dans le calme de sa conscience, le jeune chevalier ne put s'empêcher d'abord de témoigner sa surprise, puis de
sourire. li espérait détromper Ursule par quelques mets; mais, toutes les fois qu'il commençait à parler pour æ justifier, elle l’interrompait par de nouveaux reproches.
Il eut recours. à cet heureux moyen, qui à déjà réussi à plus d’un mari contre les criailleries de sa ménagère, d'ai-
.tendrs en silence que l'orage soit passé.
Pendant que la langue irritée allait son train, Gangolf regardait avec plaisir la jeune fille, à qui la colère mème donnait de nouveaux charmes. Son œil de feu était plus ardent, et l'éclat de ses joues encore plus vif. Ses noirs sourcils, froncés par le sentiment d’une âme blessée, formaient sur ce front blanc un petit pli qui marquait à la fois du dépit et du chagrm. Sa chevelure noire, retenue par un peigne d’or en forme de diadème enrichi de perles, flottait en quelques boucles ondoyantes autour de ses tempes et de ses oreilles. Le tissu plissé et à moitié transparent qui voilait son sein, et qui se soulevait derrière son long cou grec jusqu’à la hauteur de la tête en une sorte de fraise demi-circulaire, trahissait par ses mouvements l'agitation du cœur.
Il semblait à Gangoif qu'il n'avait jamais trouvé Ursule aussi charmante qu'en ce moment. Ajoutez qu’une riche parure de chaînes et de perles autour du cou, un corsage rouge broché d’or avec une jupe en soie noire, et de longues manches .à gros bouffants, tailladées depuis l’épaule jusqu’au poignet, rehaussaient beaucoup la taille et les charmes de la jeune fille.
Tout entier au plaisir de la contempler, Gangolf faisait a peu d'attention à ses paroles qu'il fut fort embarrassé quand Ursule le pressa de répondre à sa dernière question qu'il n'avait pas entendue.
Son silence parut d’abord confirmer toutes les idées jalouses de sa fiancée, et, quand il la pria de répéter sa question, son orgueil de femme fut encore plus offensé de son manque d'attention. Elle se leva brusquement de son siege et s’écria avec un regard plein de mépris :
LE CHATEAU D’AARAU. 47
« Ma présence alle-m&me n’est donc pas capable de détacher un instant vos pensées de la vile courtisane à laquelle vous vous êtes donné ! Que ne courez-vous donc rejoindre votre béguine? elle ne peut être loin : je ne vous retiens pas. D'ailleurs une mendiante va bien mieux au chevalier sans terre et à la tour délabrée de Rore qne l'héritière de la maison de Falkenstein et d’une ancienne famille de comtes. >»
Ce ton dur et hautain, ce reproche inattendu sur sa pauvreté, éveillèrent soudain en Gangolf le ressentiment que tout homme éprouve quand une femme le fait souvenir de leur inégalité de fortune et de naissance, et lui donne à entendre qu'elle ne l'aime que par grâce.
N bondit de dessus sa chaise avec un air sombre. Il savait qu'il fallait passer à la ravissante jeune fille tous les caprices d’une enfant gâtée par ses parents; mais que sa fiancée, dans un moment d’emportement, n’eht pas craint pour l'humilier de lui rappeler avec si peu de délicatesse la supériorité de sa fortune et de sa naissance, et cela quand elle n’était encore que sa fiancée, il ne pouvait se défendre d’en être vivement affecté.
« Mademoiselle, dit-il d'une voix à moitié étouffée mais d'autant plus terrible, en se redressant devant elle avec fierté, vous ne m'avez jamais aimé. Vous n'auriez jamais parlé ainsi, si votre cœur eût éprouvé le moindre sentiment pour moi. L'esprit mauvais s’est manifesté d’une manière inattendue, mais à temps, dans l’ange de lumière; nous sommes séparés à jamais. »
Ursule demeura épouvantée de ces parales ; en voyant si pâle la belle figure de Gangolf, quoique encore irritee, elle se repentit du langage imprudent qui lui était échappé.
« Séparés ? répéta-t-elle à voix basse et d’un air sombre; soit, si vous le désirez. »
Mais son cœur trembla en regardant de nouveau la päleur de Gangolf.
« Je vous ai aimee, continua-t-il, vous seule, sans son-
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ger à votre nom et à votre fortune. Si j'avais été un fils de roi, j'aurais déposé ma couronne à vos pieds, quand je vous aurais trouvée sous des haillons, dans une chaumière de bohémienne! Ce n’est pas votre fortune qui vous avait gagné mon cœur. Je vous ai aimée, mais je ne vous aime lus ! »
} Elle pälit, et une larme tomba de ses yeux. Elle-même n’aurait pu dire comment cela se fit, ni ce qui se passait en elle; cependant elle se remit, et à moitié pleurante, à moitié souriante et réconciliée, elle dit :
« Quand mon sévère seigneur et maître n’a pu nier qu'une misérable créature m’ait enlevé la précieuse possession de son cœur, il me faut encore pour cela souffrir des reproches, comme si j'étais la coupable. Parlez donc, et mon cœur, facile à convaincre, ajoute foi d'avance à tout ce que vous me direz. La béguine n’était donc pas un prodige de beauté? Je le pensais bien. Comment une béguine serait-elle une beauté de premier ordre? Dites-moi donc qu'elle était laide! N’est-il pas vrai? Le lollhard s’etait . trouvé si souffrant sur la route, que vous l’avez fait monter par pitié sur votre cheval? On a menti quand on a affirmé que vous avez conduit cette malheureuse à votre propre auberge, que vous l'avez prise dans vos bras devant la -porte de l'auberge, descendue vous-même de sa selle. Parlez donc; ma conviction de votre innocence va au-devant de votre justification.
— Vous voulez vous moquer, mademoiselle: je vois qu'on vous a fait un rapport moitié vrai, moitié faux, sur mon arrivée d'hier, et sur la singulière compagnie dans laquelle je me trouvais, » dit Trullerey en reprenant son ton de voix ordinaire.
Et aussitôt il se mit à raconter son aventure, la conduite grossière du chevalier de Baldegg, enfin tout jusqu’au dernier épisode, avec la plus entière franchise.
Il vanta même la grâce touchante de la pieuse Véronique; mais sa beauté eüt-elle été plus grande encore, que
son cœur serait resté insensible, et n’aurait jamais eu de pensées et de désirs que pour sa fiancée.
Il parla avec l’orgueil de l'innocence offensée, avec la douleur d’un amour si mal récompensé, et avec la fierté d'une noble conscience. L'expression d'honnêteté peinte sur son visage, et la ferme et terrible résolution qu’on lisait dans ses regards, ravissaient et effrayaient & la fois Ursule. Tout ce qui lui avait jamais fait paraître aimable son fiancé lui semblait aujourd’hui encore plus séduisant. Le souvenir d'instants de félicité s’éveilla en elle. Au lieu de la colère, un tendre feu brûlait dans les regards réveurs qu’elle attachait sur lui. Son amour était revenu tout entier, mais la froide impassibilité de Gangolf lui faisait redouter d'avoir perdu à jamais un cœur qu'elle avait brisé par son propre orgueil.
« Oh! s’ecria-t-elle enfin d’une voix tendre et tremblante, je ne me connais plus moi-même, et je dois me hair d’avoir pour vous tant d'amour. »
Elle jeta ses deux bras autour du cou de Gangolf en sanglotant tout haut, et dit: °
« Oh! malheureux, qu’as-tu fait de moi?» et elle colla ses lèvres brülantes sur celles de Gangolf, comme si elle voulait ressaisir, aspirer l'âme de son fiancé, prête à lui échapper.
Longtemps il parut insensible à toutes ces caresses. Mais le parfum de son haleine, le feu de ses lèvres, la muette ardeur de ses regards pleins d’un doux enivrement, exercèrent bientôt sur l’âme et les sens de Gangolf leur pouvoir invincible. Il l’attira sur son cœur et dit en soupirant :
« Ah! que n’es-tu aussi pauvre que belle!
— Que veux-tu, Gangolf? répondit-elle d’une voix caressante : n’est-ce pas moi seule qui me donne à toi? tout le reste n’est qu'un accessoire insignifiant.
— Maudit soit tout denier que je toucherais jamais de ta dot! s’écria-t-il avec plus de véhémence. Et si jamais
LE CHATEAU D’AARAU. N
tes richesses parent ls ehäteau de mon père, que la malédiction y entre avec elles ! »
Ursule le punit de ses paroles par une petite tape sur la joue, et, se dégageant en souriant de ses bras, elle dit :
« La dot de ta fiancée, dont tu lui fais un crime, trouvera au moins au château d’Aarau un asile, comme tout criminel qui touche son enoeinte sacrée. Mais, ajouta-t-elle en se plaçant devant la glace et en soufflant dans son mouchoir qu'elle se passa sur les yeux pour eflacer la trace de ses larmes, mon beau chevalier, c'est assez de disputes. Con duisez-moi maintenant chez le bailli. Soyez poli et aimable, et que tout soit oublié …
— Mademoiselle, dit-il, et ses regards s’assombrirent en s’arrétant sur les diamants qui brillaient aux doigts de sa fiancée, pourquoi m’avez-vous donné quelque chose à oublier? » |
vu Le diner chez le bailli.
Il était près de onze heures quand ils arrivèrent chez le bailli, où on les attendait depuis longtemps. Après des salutations cérémomieuses, le vieux Effinger conduisit la noble demoiselle dans la salle à manger, en la tenant à * peine du bout des doigts. Gangolf Trullerey domna la main à la jolie bru du bailli; les autres suivirent en échangeant mille civilites et mille excuses, parce que, selon les lois du bon ton, personne ne voulait prendre le pas sur les autres.
La longue table, couverte d’une nappe à grands dessins et d’une blanchsur éblouissante, était chargée de legumes fumants, de saumons, de truites, de perdrix et d’autres gibiers d’un fumet délicieux.
Cmq grands carafons en argent eiselé s'élevaient audessus de ces vapeurs, comme les clochers s'élèvent audessus de la fumée qui se dégage des maisons de la ville. Devant chaque convive brillaient un gobelet d'argent et une petite coupe dorée.
La eonversation, d’abord froide et languissante, s’anima insensiblement et devint plus gais et plus bruyante une fois qu'on eut commencé à goûter les vins.
Un gai et beau jeune homme, le même que Gangolf avait vu sortir de la chambre d’Ursule, réveille le premier par ses plaisanteries la bonne humeur de la société. C'était M. Bentelin de Hemmenhofen, fort conau de tous, excepté de Gangolf. Ursule le traitait même avec une sorte de familiarité à laquelle il répondait avee ce respect insinuant et presque tendre dont toute femme aime à voir payer ses avances.
Un petit homme maigre, d’une quarantaige d'années environ, très-simplement vêtu, et assis en face de M. Bentelin, l’aidait à faire les frais de la conversation. On l’appelait Isenhofer; Gangolf avait déjà souvent entendu parier de lui. Quelques-uns le regardaient comme un grand savant, d'autres le croyaient à moitié fou; les uns le traitaient de rusé compère, les autres de fanatique. Sa pâle et longue figure au nez et au menton pointus, avec de petits yeux riants et vifs enfoncés dans leurs orbites, ne décelait rien de tout cela.
Personne ne se sentit moms à l'aise à ce banquet que Gangolf. Tout ce qu'ilavait éprouvé et appris depuis vingtquatre heures, le retard forcé de son mariage, ses tristes pressentiments pour l'indépendance de l’Argovie, l’orgueil de fortune et de naissance de sa fiancée, la maladie de son père, tout cela rompait bien des espérances, venait A la traverse de bien des projets. Son silence et son laconisme furent remarqués de tout le monde, plus particulièrement et non sans quelques remords par Mlle de Falkenstein. Elle tourna vers lui plus d’une fois un regard
affectueux et lui adressa plus d’une aimable plaisanterie; mais la politesse toujours glaciale de Gangolf finit par piquer de nouveau son orgueil. Elle cessa de s'occuper de lui, et accorda à M. de Hemmenhofen une attention pour laquelle celui-ci sut se montrer plus reconnaissant. Peut-être espérait-elle rendre son fiancé jaloux, et ranimer dans son cœur l'étincelle d'amour prête à s’éteindre : mais celui-ci, dans sa morne indifférence, remarqua à peine ce petit manége.
Ce jeu donc dura trois heures, à la grande satisfaction de M. Bentelin. Mais vers la fin du repas les voix s’élevèrent à l’autre bout de la table, où l'on discutait sur la marche et les dangers de la guerre devenue inévitable.
Tous étaient d’accord que ce devait être entre l'Autriche et les confédérés une lutte à mort; la noblesse serait peutêtre exterminée de la Suisse, ou les cantons retomberaient sous le joug.
Si quelques convives, surtout les membres du conseil de.la ville de Brugg, doutaient peut-être en secret que la plume de paon, alors le signe distinctif du parti autrichien, parvint jamais à dompter l'esprit sauvage des fiers montagnards, ils n’osaient cependant pas manifester leurs inquiétudes en présence des chevaliers étrangers; mais ils se bornaient à approuver silencieusement de la tête quand on dépeignait avec beaucoup d’exagération la puissance de l’empereur et de l’empire, les forces de la noblesse et les troupes auxiliaires qui arrivaient de France.
Isenhofer leva sa coupe, et d’un ton inspiré déclama les vers suivants, fragments d’une chanson satirique qu'il avait composée dernièrement contre les confédérés :
Nuages qui du ciel occupiez les hauteurs, Tombez : le soleil luit de toute sa lumière.
Paysans, que gonflait une espérance altière, Fuyez : du paon terrible ont brillé les couleurs.
1. Cette chanson a été conservée tout entière dans la Chronique de Tschudi, comme étant de l’année 1444.
LE CHATEAU D’AARAU. 53
« Bravo, Isenhofer, s’écria le chevalier Bentelin. Mais n'oubliez pas l’arrogance des villes. Lucerne se prononce ouvertement pour les vachers. Bâle agit toujours sournoisement, et Berne est toujours pleine d’astuce. -
— Vous avez raison, répondit le poëte :
Paysans ou bourgeois ?
Faible est la différence.
Quelques fossés étroits Entre eux font la distance.
. Chagrins en sont bourgeois, Qui seigneurs voudraient être, Moins lourds s’ils pouvaient naître.
Nous garde d'eux le roi, Et sa gloire il accroît!
— Ces vers, Isenhofer, dit Bentelin en riant, sont pleins de verve, quoiqu’ils clochent un peu.
— Ils n’en sont que plus autrichiens, répondit le poëte. Le roi est animé d'un grand courage; mais le corps qu'il dirige cloche un peu aussi, et il voudrait lui voir des membres plus forts et plus souples. L'empire est récalcitrant; les princes ne sont braves qu'à table. La France offre des secours, mais elle ne songe ni au roi des Romains ni à la noblesse, et ne voit que ses intérêts. Ne sont-ce pas là de mauvais membres pour l’Autriche ?
— Sang-Dieu! s’&cria Bentelin, n’es-tu pas toi-même le plus mauvais de tous? Je ne serais pas surpris de te voir porter sous ton pourpoint une croix blanche.
— Celle-là vaut mieux, répondit Isenhofer, que la croix rouge que les Suisses vous peignent sur le dos avec leurs hallebardes, en vous faisant crier comme des poulets qu'on égorge. »
A cette saillie, plusieurs des assistants se mirent à rire.
« Messieurs de Brugg, reprit Bentelin, le mauvais plaisant vous mène sur du verglas ; si je puis vous donner un conseil, riez avec ceux qui riront les derniers. Plus d'une ville aura sa croix rouge marquée par les flammes et l'in-
cendie, at Berne la première. Vous vous êtes enrichis sous la maison de Habsbourg, et les empereurs et les rois vous ont. gratifiés de franchises et d’immunitss. Pourquoi ne pas retourner sous les bannières de Habsbourg, plutôt que d’être assez ingrats pour marcher avec ses ennemis contre vos anciens bienfaiteurs ? »
Le vieux bailli Effinger prit alors la parol& et dit :
« Laissons les discours qui ne mènent à rien de bon. Tant que les villes de l’Argovie ont joui de la protection de l'Autriche, elles ont combattu fidèlement pour elle et ont payé de leur or et de leur sang oes faveurs des rois. Quand Habsbourg nous a abandomnés, nous nous soèmes rangés sous les bannières de Berne. Comment ke roi pourrait-il avoir confiance en nous, si nous trahissions la cause de nos chers seigneurs de Berne et celle des confédérés? Loin de nous cette pensée ! on verra les tours de nos ponts monter sur le Bœtzberg, avant que nous manquions à notre foi et à nos serments.
— C'est là un fameux atout! s’écria Isenhofer. Mais voyons qui aura la dernière levée! Au fond, messieurs d’Argovie, il me semble que ce doit vous être égal de porter la queue de Habsbourg ou celle de Berne. Dans tous les cas, vous n'êtes que les très-humbles serviteurs; et un maître en vaut un autre!
— Que le tonnerre t'écrase! s’écria Bentelia. Le vin te trouble-t-il la cervelle de si bonne heure, Isenhofer? Quoi, un maître en vaut un autre? Tu voudrais faire marcher la majesté impériale de pair et de front avec le vacher de Schwytz ou le boucher. de Berne?
— Eh! fit le poëte de Waldshut en riant. Un trône ou un. banc finissent l'un et l’autre par être mangés des vers, que diantre! Tout dépend de l’homme qui est le maître. Les confédérés savent pourquoi ils combattent. Ils veulent être libres et rois dans leurs chaumidres; ce n'est pas une si mauvaise idée! Is prennent le trône pour un. banc doré, et ne veulent pas être traités comme des vaches
LE CHATEAU D’AARAU. 55
à lait. Mais vous autres d’Argovie, que voulez-vous ? vous briser les cornes pour l'honneur de votre métier de vachers ?
— Maudit impie! dit le sire de Hemmenhofen en riant à gorge déployée, si j'étais assis à côté de toi, je te tirerais les oreilles.
— Et moi, interrompit Gangolf en tendant la main à Isenhofer par-dessus la table, je te serre la main , brave homme. Tu as dit là une chose bien vraie.
— Comment, sire Gangolf? s’scria Bentelm. Est-ce sérieusement ? Nageriez-vous entre deux eaux? Ne plaisantez pas. Celui qui a le bonheur de conduire à l’autel la ptus belle de toutes les belles, doit mieux aimer lui offrir pour présent de noces une couronne de comtesse qu’un bonnet de bourgevise. Ah! charmante demoiselle, ajoutat-il en s'adressant à la fiancde de Gangolf, je mourrais de douleur ou de rire si je vous voyais jamais la respectable cousine de tous les bouchers, boulangers et cordonniers de Berne, et briguant les gracieux sourires de Mme la baillıve. »
Ursule jeta un regard aimable sur le sire de Hemmenhofen, et, prenant l’air d’une muette victime, sans dissimuler entièrement sa malice, elle dit :
« Le sire Gangolf est très-accommodant, crovez-moi ! La tour de Rore dans le château d’Aarau a pour lui autant de prix qu'un palais, et il ne se fächerait pas si je
pour robe de noces une blouse de béguine. »
Trullerey rougit jusqu au blanc des yeux. Il fixa sur sa fiancée un regard dans lequel se trahissait plus de mépris que d'amour.
« On ne regarde ni à la pourpre ni à la bure dans une fiancée, dit-il, mais au cœur.
— Vous l’entendez vous-même, cher Bentelin! s’ecria Ursaie en souriant. Empêchez-le du moins de me faire dauser à mes noces avee les sabots des femmes de Schwytz.
56 LE CHATEAU D’AARAU.
— Je le laisserais plutôt me danser sur la tête, répondit le chevalier.
— Je pourrais presque m'en passer la fantaisie, dit Gangolf sèchement, si le défenseur intempestif de ma fiancée n’a pas aussi bien appris à se taire qu’à faire le fanfaron.
— Qu'est-ce qui vous prend? s’écria Bentelin les yeux étincelants.
— Rendez grâce à la respectable société et à la présence de la noble demoiselle de Falkenstein, si je ne vous ai pas déjà fait voler par la fenêtre, à la risée des polissons de la ville.
— Paix ! mes chers messieurs et amis, s’ecria le vieux bailli en se levant de table, et toute la compagnie suivit son exemple. Pas de querelles. Il ne sera pas dit que deux aussi braves gentilshommes se soient levés ennemis de ma table, à laquelle il n’y avait certes rien de mauvais que le vin! Mais suivez-moi dans la salle voisine, où l’on va nous en servir de meilleur. Le sire Gangolf est un peu triste , et non sans raison, car il vient d'apprendre que son père est malade.
— Monsieur le bailli, vous me le rappelez à propos, dit Gangolf. Permettez-moi de partir pour Aarau et de prendre congé de vous. »
A ces mots, Ursule, effrayée, s’avança rapidement vers son fiancé, lui prit la main et dit à demi-voix :
a Gangolf, Gangolf, parles-tu sérieusement? A peine arrivé, tu voudrais déjà me quitter? Oh! Gangolf, est-ce là ton amour ?
— Il faut que je voie mon vieux père. Vous entendez qu’il est malade, peut-être plus près de sa fin que nous ne pensons.
— Pars demain, Gangolf, je t'en prie; pars demain, ajouta-t-elle à voix basse et les yeux baisses. Je t'ai offensé étourdiment ; il faut que tu me donnes cette soirée pour faire la paix. Pars demain, je te l’ordonne, mauvaise tète!
— Pouvez-vous aussi ordonner à la mort d'épargner, pendant cette nuit , la vie de mon père?
— Mais personne n’a dit que le danger fût si grand.
— Laissez-moi être aussi bon fils que vous êtes bonne fille; dans le transport de la joie, vous n'oubliez pas vos ancêtres! »
Ursule, piquee, se recula et dit:
« Je m’apergois que je n’ai aucun pouvoir sur vous. Vous ne voulez donc pas me conduire à Seckingen, auprès de mon père ?
— Quand comptez-vous partir, mademoiselle ?
— Après-demain.
— Si la santé de mon père me le permet, je serai promptement de retour, et, si vous l’ordonnez, cette nuit même.
— Et moi, intervint Isenhofer, je me porte garant pour lui, mademoiselle, Si Gangolf le permet, je l’accompagnerai et je vous le ramènerai moi-même.
— Vous m'obligerez beaucoup en m’accompagnant, dit Gangolf au poëte, si une longue course à cheval vous est aussi facile à faire qu'une strophe. Il y a quatre lieues d'ici à Rore; nous les ferons en deux heures. »
Gangolf baisa la main d’Ursule et s’esquiva avec Isenbofer du milieu de la gaie et bruyante assemblée, en adressant au bailli une dernière parole de remerciment et d'adieu.
Visite à Aarau.
« Dieu soit loué! s’écria gaiement Gangolf quand il eut
passé avec son compagnon la porte de la ville et qu'il entra dans la plaine; je respire plus librement en revoyant
mon Aar, mes bois, et là, derrière, les montagnes de ınon pays natal! Je ne me sentais pas à mon aise dans oetie étroite petite ville.
— Eh! eh! reprit Isenhofer, } je no voudrais pas, pour une tonne d'or, être chargé de répéter ces paroles à la noble fille du baron de Falkenstein.
— Est-ce ma faute? Je l'aime, je dois l’aimer ; mais je crois qu'il plans sur cet amour une mauvaise étoile. De loin, je me sens entraîné vers elle avec une irrésistible puissance ; mais près d'elle je me sens malheureux; ses caresses même me déchirent le cœur. Le pauvre moucheron vole malgré lui vers la lumière, pour périr ensuite misérablement au milieu de la flamme.
— Je m'aperçois, sire Gangolf, que vous avez besoin de distraction : c’est. le meilleur remède contre les chagrins d'amour. Et voulez-vous, en outre, un bon consail! car, croyez-moi, je connais le siége de votre mal.
— Voyons, je vous écoute.
— Vous faites trop bon marché de votre personne, comme tous les gens pleins de foi et pleins d’amour Vous vous donnez corps et âme; vous ne vous appartener pins, et, malgré la dépendance où vous êtes, vons ne pouver supporter qu'on vous retienne contre votre bon plaisir. Me comprener-vous? Quad vous avez soif, reste sur le rivage et désaltérez-vous ; mais ne vous précipite pas dans le torrent qui vous engloutirait. Donnez le doigt ou la main à tout ce qui vous sourit et vous plaît, mais ne vous livrez jamais tout entier. Le monde ne change pas, si tout dans le monde change sans cesse ; c’est pourquoi attachez-vous à ce qui reste, et non à ce qui change! >»
Gangolf fit un signe de tête et se mit à réfléchir sur ces singulières paroles. Il sentait qu'elles renfermaient un grand fonds de vérité, et il en était profondément ému.
Cependant Isenhofer, ne voulant pas laisser le jeune homme trop longtemps livré à ses réflexions, appela ses
sar d'auttes sujets. Il lui montra la vieille tour
du château de Habsbourg, qui, à leur gauche, du haut du
Wulpelsberg, trönait comine ur roi avec une majesté iarcale.
« N'est-ce pas le château de famille de notre empereur? demanda-t-il..
— Sans doute , répondit Gangolf, les Segesses de Bruegg en tiennent le fief de Berne: Sic transit gloria mundi ! L'aigle s’est envolte de son aire, et aujourd'hui les choucas y font &clore leurs couvées , » dit Isenhofer ; et, loin de laisser tarir la conversation, il s’&endit sur ce qu'il voyait dans ce pays nouveau pour lui, et dont il ne pouvait asser loner Ja beauté.
Is trottsient rapidement à travers les prairies sur la rive droite de l’Aar, au pied du Wulpelsberg. De l'autre côté du large torrent rempli de banes de sable et d'îles, le Jura formait un arc étendu. Ils voyaient de ce côté les ca. banes de la ferme de Schinznach, propriété des Segesses, célèbre et fréquentée pour les eaux minérales de son voisinage. Ces sources salutaires sortaient encore alors du sol sur la rive gauche de la rivière, jusqu'à ce que vint ke jour où l’Aar devait les engloutir dans un de ses caprices de dévastation'. Derrière Is forme de Schinzuach, au milieu des montagnes, se trouvait une vaste et gaie vallée, où brillaient au soleil les sombres murs de Ca» talen *, suspendus aux rochers des tours, et les créneaux de Schenkenberg.
À chaque pas le spectacle changeaït. Le paysage semblait se mouvoir et s’animer comme un tableau magique. Des vallées à peine entrevues disparaissaient dans le sain des furêts, et d’autres ouvraient à la vue de riantes perspectives, pendant que les montagnes se cachaient
1. On ne retrouva estte source au milieu de l'Aar qu’en 1690. Aujourd’hui elle sort sur la rive droite.
2. Le château actuel n’a été construit qu’en 1643, parce que l’ancien manoir des Schenken de Castelen menacait ruine.
derrière des collines, ou reparaissaient avec des aspects surprenants.
Au bout d’une lieue, les chaînes de montagnes se rapprochèrent l’une de l'autre, à droite et à gauche. En deg et au delà du torrent, il y avait deux formidables forteresses construites dans les rochers, comme deux sentinelles placées à l'entrée d’un nouveau monde de vallées; à gauche, sur un rocher escarpé et boisé, le fort Wildegg, avec beaucoup de tourelles et de dépendances, où résidait Petermann de Greifensee ; à droite, à l’ombre de sombres sapins , le romantique Wildenstein, sur la rive de l’Aar Derrière se déroulait une vaste étendue couverte’ d'une immense forêt. A droite s'élevait le Jura, avec ses pointes et ses crêtes escarpées , qui se perdaient au loin dans les nuages, en prenant des teintes bleuâtres. A gauche, on voyait briller au-dessus des cimes des arbres, sur un pic, les créneaux de Lenzbourg, éclairés par les rayons du soleil couchant, et, sur un autre pic voisin, on apercevait les murs de la petite église bâtie par les anciens comtes de Lenzbourg.
Mais, peu après, tout s’évanouit. Le chemin devenait toujours plus mauvais et s'enfonçait dans les sombres solitudes d’une immense forêt.
« Je ne suis pas étonné, dit Isenhofer , que la noblesse d'Autriche ait envie d’arracher de nouveau ce superbe pays aux griffes de l’ours'. Pendant cette lutte, le gâteau même se trouvera mis en morceaux.
— Si tout le monde, en Argovie, pensait comme moi, répondit Trullerey, l'aigle et l'ours se seraient bien vite rivé le bec et les dents contre nos rochers. Nous pourrions très-bien nous défendre, si nous voulions être maîtres au lieu de rester serfs.
— Que le chagrin ne vous fasse pas blanchir les cheveux! La majeure partie de l'espèce humaine ne se com-
1. L'ours figurait alors, comme aujourd’hui, dans les armes de Berne.
Pe . :
se que de fous ou de brutes qui jouent avec des bulles savon ou qui se traînent dans la boue, et qui, pour elques plapparts', pour un sourire de femme, pour des is de prêtres ou pour un vain titre, abdiquent leur raison courent à la mort. Certes, je connais un bien qu'on vrait acheter au prix même de la vie. Mais.... — Et quoi donc? Ce que les fous et les brutes n’ont s : le bon sens et ce qui en découle : le juste, le vrai et bien !…
— Mais iln’y a que des fous et des brutes, et rien autre ı0se! Comment peux-tu vivre avec de pareils hommes?
— Je hurle avec les loups ; je badine avec les fous et je s quand je suis seul. Faites comme moi, si vous voulez uir de la vie.
— Tu te trouves donc seul au milieu du monde, sans ersonne qui te comprenne ?
— Je ne suis pas tout à fait seul ; j'ai un ami éprouvé ue je trouve quand je veux. Cet ami, c'est Dieu. Vous vez sans doute entendu parler de lui, mais vous ne devez ruère le connaître? »
Gangolf regarda son interlocuteur avec de grands yeux t dit :
« Comment l’entends-tu ?
— Vous le connaissez par vos prêtres et vos maîtres d'école, qui ne le connaissent, à leur tour, que par leurs maîtres. Chacun répète les paroles de l'autre comme un stourneau , et tout cela n’est que lettre morte! Croyez-le bien, quand même vous ne me comprendriez pas, Dieu est out autre qu'on ne nous le dépeint dans les églises et lans les écoles.
— Et d'où le connais-tu mieux que les autres?
— J'ai une bible écrite, où je lis souvent les propres pa- ‘oles du Christ ; j'ai encore une autre bible qui n'est pas rite, mais qui est la parole vivante de Dieu, c’est-à-