‹ Le Château d'AarauChapitre 10 sur 28 · PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C · texte numérisé non relu

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C

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ADDRICH DES MOUSSES.

Au docteur Henri Schmutziger, chirurgien-major et membre de Pintendance sanitaire d’Aarau.

Mon cher Hippocrate, si tu ne désires pas de meilleur ni de plus mauvais malade que moi, de mon côté je ne désire pas de plus mauvais ni de meilleur lecteur que toi. Aussi, en vertu du pouvoir souverain et absolu mis en honneur par les poëtes et les rois, je te choisis pour seul et unique représentant du monde lisant, et je t'offre cette année pour tes étrennes l’innocente histoire qui suit.

Longtemps indécis si, dans l'intérêt du bien public, je n’& crirais pas un abécédaire, ou un almanach, ou quelque autre ouvrage instructif, je m’en suis tenu à un simple conte historique, plus propre à suspendre salutairement le travail de l'esprit qu’un ouvrage sérieux qui fatigue le cerveau des enfants et des vieillards par une application trop. soutenue.

Les suspensions de la pensée sont de véritables armistices pour l'humanité : car la pensée est la plus terrible de toutes les armes, c’est elle qui a le plus souvent troublé la paix sur la terre et qui a fini par la rendre presque impossible sous le ciel. Un conte amusant, au contraire, provoque nécessairement le sommeil; et le sommeil, comme trêve des idées, est A coup sûr le bien suprême du genre humain.

Le conte que je t’adresse n’a été composé que dans le but si louable que se proposait la belle conteuse Scheherazade au chevet du sultan dans les Mille et une Nuits. Et comme je puis affirmer en mon âme et conscience que je me suis endormi moi-même plus d’une fois en rêvant à Addrich des Mousses, tu peux recommander hardiment cette histoire à

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tes malades comme un excellent somnifère ou remède narcotique. ne

Je n’ai pas besoin de t’assurer qu'en l'écrivant j'ai surtout songé à tai, comme à mon principal lecteur. Car qui plus que toi, le père des pauvres, la providence des malheureux affligés-et souffrants, et qu'on est toujours sûr de rencontrer partout où il s’agit de faire et de répandre le bien; qui, dis-je, mérite plus que toi quelques instants de doux sommeil, dans lesquels ton ange tutélaire t’apparaisse pour te fortifier ?

C’est encore pour ta commodité personnelle que j'ai placé la scène de mon récit dans le pays que tu habites. Qui conpaît mieux que toi la ville et le faubourg de notre cher Aarau? Je t'ai fait voir la petite hutte solitaire sur lesommet de la Bampf.

Et le château de Rued, tu l'as vu aussi bien que la contrée à quelques lieues alentour.

Pour plus de sûreté, je vais t'en faire la description; car rien n’endort mieux que d'entendre raconter tout au long ce qu'on sait déjà.

De toute manière je commencerai par le château de Rued, situé au cœur des basses montagnes de l'Argovie, à trois lieues de notre ville, sur la rive droits de l'Aar. Rued s'élève agréablement sur une douce pente adossée à une des chaînes de roches sablonneuses qui traversent le pays plat de la Suisse, et dont les vallées s'étendent jusqu'aux pics denteles et boisés du Jura.

Ce château était depuis un temps immemorial la résidence d’une ancienne famille de chevaliers qui en portait le nom. Il passa plus tard dans les’mains des riches seigneurs de Buttikon, jusqu’à ce qu'il échut au pays de Berne par la conquête du comté de Lenzbourg dont il faisait partie. Aprés cette conquête qui eut lieu en 1415, Rued dévasté et abandonné devint la propriété des nobles Mey de Berne. Aujourd’hui encore il est habité par leurs descendants; mais rien n’y rappelle plus le château fort du moyen âge; une grande maison de campagne a remplacé l'antique manoir.

11 en était déjà ainsi au milieu du xvir® siècle. Rued offrait encore alors à son propriétaire des droits beaucoup plus étendus que de nos jours. Des fenêtres de cette noble habitation le seigneur découvrait une parkie de ses domaines,

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urgs et villages disséminés d’une manière pittoresque sur penchant des collines et groupés dans les enfoncements de vallée de Rued. Comme le firent aprés luises successeurs, comme l'avaient déjà fait sans doute ses prédécesseurs, il ıssait la plus grande partie de l’année dans ce coin reculé ais riant de la terre, qui ne captive ni ne transporte l’âme, mme d’autres contrées de la Suisse, par les effets d’une nare à la fois abrupte, saisissante et grandiose, mais qui ıgne insensiblement le cœur par sa simplicité, et je dirais ême par l'humble charme répandu sur ses retraites si hostaliöres, sur ses montagnes, ses bois et ses paisibles deeures cachées par de beaux arbres fruitiers.

Le seigneur de Rued arrivait d'ordinaire dans son château rant la belle saison, pour veiller à la culture des champs et var se livrer au plaisir de la chasse aux bécasses. La même ıose avait eu lieu en 1653; mais cette année le baron de ey était venu à Rued, contre toute attente, pendant le ide mois de février. Les paysans abrités sous leurs cabanes icore couvertes de neige, et pour qui dans la solitude de ıiver le fait le plus insignifiant devient un sujet de convertion intarissable, ne furent pas peu surpris de voir leur igoeur arriver avant le retour des cigognes et la fête de int Pierre. Les plus avisés des vassaux secouérent graveent la tête et donnèrent à entendre que la chasse aux bésses n’avait pas seule arraché le baron aux tables de jeu de s cousins et aux boudoirs de ses cousines de Berne. « Il x là, ajoutaient-ils, anguille sous roche. » Bien des bruits raient déjà couru dans le pays; et la conduite du seigneur raissait plutôt faite pour confirmer que pour réfuter cerines conjectures.

Bien qu'il eût toujours témoigné de la bienveillance aux ysans, et qu'il se fût toujours montré juste envers tous, il ercha plus qu’autrefois à se rendre populaire par son affalité. I appelait chacun par son nom, demandait à l’un mment il se portait, à l’autre comment allaient sa femme et s enfants ; louait leur soumission envers l'autorité, et par ntre ne pouvait se lasser de préconiser l'excellence du gounement paternel de Berne. Mais chez lui il était toujours éoccupé, plus renfermé et plus taciturne que jamais. Il rivait souvent fort avant dans la nuit beaucoup de \etes; on voyait venir au château des messagers que per-

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sonne ne connaissait, et d’autres en étaient expédiés en toute hâte.

On savait bien d’une manière plus ou moins vague qu'il y avait eu quelques troubles dans certaines parties de la Suisse, que l’Entlibuch était insurgé, et que la ville de Lucerne était investie par des paysans rebelles. Cela expliquait en quelque sorte l'activité mystérieuse du baron de Rued. On aurait voulu en savoir davantage; mais il gardait pour lui toutes les nouvelles qu'il recevait, et n’en soufflait le plus petit mot ni aux gens de la vallée, nimême à ses serviteurs les plus dévoués. En politique habile, il n’ignorait pas qu'il est plus facile de conduire un aveugle qu’un borgne.

IT Le maître chanteur.

Dans ces temps, que l'on appelle aujourd’hui le bon vieux temps, on nelisaït pas encore les journaux dans les villages, et on ne jouissait pas des communications régulières établies depuis par de bonnes chaussées et des routes communales entre les villes, les bourgs et les hameaux des cantons les plus reculés. Aussi les gens de la vallée de Rued, ignorant ce qui se passait dans le reste de la Suisse, étaient réduits aux bruits confus et contradictoires que leur apportait le hasard, et qui excitaient leur curiosité plus qu'ils ne la satisfaisaient.

Par une belle soirée du mois de mars qui présageait l’heureux retour du printemps, le régisseur et les domestiques du château de Rued, dans l’absence de leur maître, se tenaient sur la grande pelouse à l'entrée du manoir et tuaient le temps à causer des nouvelles du jour un peu anciennes, telles que révoltes, combats et massacres. On s’accordait assez sur ce point que les autorités avaient en grande partie fait naître elles-mêmes les troubles en défendant l'introduction des monnaies étrangères et en réduisant de moitié la valeur des batzen' suisses.

4. Un batzen vaut à peu près quinze cenlmes. [Note da traductes’.)

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Le régisseur même, qui d’ordinaire, vu la gravité de ses fonctions, se pronongait aveuglément en faveur de l'autorité, “@pprouvait ces paroles par son silence, car lui aussi avait été lésé dans ses intérêts par la réduction subite du numéraire.

Mais la conversation cessa soudain à l’approche d'un homme arrivant à grands pas et paraissant pressé de s'acquitter d’une commission importante auprès du baron de Rued. De cet homme on allait sans doute apprendre quelque chose de nouveau. Involontairement tous quitterent leur place et s’avancérent au-devant de lui, mais avec une lenteur mesurée, pour que leur trop grand empressement ne fût pas taxé de curiosité. L’höte leur était à tous bien connu; c'était un petit homme gros et court, à l’air enjoué, qui avait l'habitude de venir chaque année plusieurs fois au ‚ohAtean, et qui était bien vu du baron.

C'était le maître chanteur et ménétrier Henri Wirri d’Aarau, dont le nom est aujourd'hui tout à fait oublié. Quoique la fortune ne l’ait pas assez favorisé pour que les antiquaires et les amateurs de curiosités historiques et littéraires aient recueilli les maximes rimées qu'il composa pour les fêtes et les noces, comme ils le firent pour celles de son grand-père", il ne s’en montrait pas moins son digne emule par l'esprit naturel et la verve poétique. Il ôta poliment de dessus sa tête crépue son haut chapeau pointu à larges bords, salua le régisseur, fit à droite et à gauche un signe amical aux valets, et s’informa où il pourrait trouver le baron.

« Il est sorti pour prendre un peu l'air; il en avait bien besoin, car il a écrit toute la journée, dit le régisseur; mais il ne reste jamais longtemps absent de chez lui. Maître Wirri, en attendant, veuillez entrer au château, et, si le cœur vous en dit, vous rafraîchir d’une bonne boisson du soir, ou bien, si vous aimez mieux vous mettre ici à une petite table blanche sous le ciel bleu, vous n'avez qu’à le dire et on vous servira tout de suite. »

Le maître chanteur s’inclina d’un air gracieux, jeta en ar-

1. Haller et Leo citent des maximes poétiques d'un maître chanteur nomme Ulrich Wirri, du xvi* siècle, faites en l'honneur des confédérés et de la ville libre de Strasbourg; et Henri Fussli a inséré une belle pièce de Henri Wirri d’Aarau, sur la célèbre noce de Wædschwyl, dans le uuméro 12 du Musée suisse de l'an 1784.

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riöre le petit manteau qui couvrait ses épaules, et s’assitdans :

la cour sur un bano de bois, comme pour indiquer qu'il préférait boire un coup en plein air. °

Sa rotondité et son ventre respectable lui avaient fait paraître assez rude la montée du château, et le souffle brûlant du vent du sud avait couvert sa figure de grosses gouttes de sueur.

Pendant que Wirri, tout en s'essuyant le front et les joues, attendait le retour du régisseur, parti pour remplir son offre hospitalière , les valets et les enfants des paysans 8’6taient rangés en cercle autour du ménétrier. Ils examinaient en silence son justaucorps jaune, ses chausses grises et ses bas rouges, avec une attention telle qu’on aurait pensé que cela devait les aider A deviner le cours des affaires qui se débattaient en ce moment dans le monde.

Enfin le régisseur revint, ‘suivi d’un domestique portant une bouteille de vin, du pain et du fromage de l’Emmenthal, sur des assiettes d'étain polies et luisantes.

Le maître chanteur s’inolina de nouveau et coupa un morceau de pain, tandis que le régisseur remplissait de vin la grande coupe en cristal vert foncé; mais Wirri refusa avec . politesse le fromage qu'on lui offrait, en disant :

« Le matin le fromage est de l'or, à midi de l’argent et le soir du plomb. Je suis fort sur les principes, et je vous rends grâce. Mais maintenant vous voudrez bien me dire avant toutes choses, mon digne ami, quel est l'état de votre santé, et comment les choses se passent chez vous.

— C'est plutôt à vous qu'il faudrait adresser cette dernière question, maître Wirri, » réponditle régisseur en contractant ses traits naturellement durs et en s’ellorgant de sourire. Puis il vint prendre place à côté du ménétrier, étendit ses longues jambes et, avançant son corps, appuyases mains sur ses genoux. « Nous autres, Dieu merci, ajouta-t-il, nous vivous ici très-paisiblement; mais, cher maître, on prétend qu'il n’en est pas ainsi partout. On dit qu'il y a beaucoup de tapage dans l’Entlibuch et ailleurs. »

A ces mots brûlants qui touchaient droit au but, le demicercle se resserra et l’attention des auditeurs redoubla.

« Sans doute, sans doutel répondit le maître chanteur. Je ne voudrais pas avoir une chemise dans cette lessive. Le diable a couvé ses œuis au milieu de l'hiver, et voilà main-

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tenant tout le pays de Lucerne armé contre l’autorite. L’Emmenthal vient aussi de lever le drapeau de la révolte. Dans l'Argovie cela sent également le roussi. Une fois passé la haie, je ne me fe plus aux paysans. Quand ils se courbent devant vous, on voit le diable par-dessus leur dos. Et si l'on donnait ici un coup de balai, on y trouverait bien des ordures.

— Eh! eh! reprit le régisseur, croyez-moi, maître, nous vivons ici dans la plus grande ignorance. Tout ce qui se passe ailleurs nous est complétement inconnu. Y a-t-il eu réellement des têtes meurtries?

— Certes, cher ami, plus qu’on n’en guérira, répondit le ménétrier d’Aarau. Je n'aurais pas voulu vous conseiller de monter le cheval du bailli ou de vous montrer dans les bottes du collecteur, si vous n’aviez pas envie d’arriver aux portes du paradis plus vite qu’on n’y arrive d'ordinaire avec des bottes et à cheval. Tous les villages sont sous les armes ; les chemins et les sentiers sont gardés; on arrête tous les voyageurs et on ouvre toutes les lettres. Personne ne sait plus trouver ni cuisinier ni sommelier, et, depuis que l’Emmenthal s’est soulevé, je ne donnerais plus une noix creuse de tout notre territoire de Berne |

— L’Emmenthal aussi? Qui aurait dit cela de ces gens qui semblaient si soumis et si pieux? dit le régisseur en soupirant.

— Il n’y a pas de chat sans griffes, repartit le ménétrier. Le conseil de Berne, par exemple, a député le sire Wenner Frisching de Trachselwald pour pacifier ce peuple et le ramener à l’obeissance.

« Les paysans se mottrérent très-soumis et trös-conciliants. Mais le renard se fait bien petit quand il veut entrer dans l'enclos. Pendant que les gens de l'Emmenthal s’inclinaient devant le sire Wenner à toucher du nez laterre, ils contractaient en même temps une alliance à Hutwyl contre messeigneurs de Berne, et juraient de sacrifier leurs biens et de verser leur dernière goutte desang pour recouvrer leurs anciennes libertés, et, comme ils disent, erempli gratia, pour avoir un chef de canton à eux, le libre commerce du sel, l’exemption des droits de tonhage, etc. Voilà l'affaire en peu de mots.

« Les paysans de Lucerne ont donné le branle, \\s ont rer

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du fond de leurs vieilles caisses vermoulues leurs lettres de franchises ; puis ils ont exposé leurs griefs et dressé vingt à trente chefs d'accusation contre leur gouvernement. Il ya déjà un mois que plus de dix bailliages se sont réunis à Wollhausen et y ont formé une confédération. Les mauvais exemples corrompent les bonnes mœurs. Ceux d’Emmenthal se sont dit: e Pourquoi ne ferions-nous pas comme les gens « de Lucerne? » Et c'est maintenant à qui en demandera le plus ! Le bouleversement général est au bout de tout cela!

— C'est à en perdre la raison, s’écria le régisseur. Com-

ment le mauvais esprit a-t-il pu pénétrer si subitement dans ‚les têtes ?

— Kh! vous savez bien, cher ami, répondit le maître chanteur, en hiver le paysan a beaucoup de loisir et chôme trop souvent; et il vient de singulières idées à celui qui n’a rien à faire. A force de jacasser à tort et à travers dans les auberges, les esprits se montent, et, une fois le feu attisé, on ne l’arrête plus !

— Mais que disent messeigneurs de Berne et de Lucerne? demanda le régisseur. Attendent-ils que le paysan leur dame le pion ? Ah! si j'étais le maître, cela marcherait autrement Pourquoi n’assemble-t-on pas la force armée? et que ne remet-on tout à la raison avec le sabre ? Pas de demi-mesures! Qu’on montre de la vigueur! Le paysan fait le mutin quand on le câline; mais quand d’un coup de poing on lui ferme la bouche, il se tait et ne demande plus son reste!

— Ma foi, mon ami, vous n'avez peut-être pas tout à fait tort, répondit Wirri en riant. Un manant a souvent au fond de son sac plus d’un conseil utile à l'avoyer ; mais, cher ami, sachez que le plus fort est le maître, et qu'il ne fait pas bon chässer avec des chiens hargneux! Messeigneurs de Berne ontfait des réquisitions et ont voulu lever des troupes dans le pays. Eh bien, qu’est-il arrivé? On trouvait le paysan, mais non pas le soldat. Les uns disaient: « Nous ne marchons pas «contre nos frères et contre les gens de notre propre pays. > D'autres voulaient qu’on.leur donnât d’abord de l'argent avant de se mettre en marche. Bref, les raisons ne manquaient pas. Si bien que les seigneurs de Lucerne ont été obligés de faire venir dans la ville quatre cents hommes des petits cantons, afin de ne pas avoir à trembler pour leurs jours. C’est dangereux, et le-temps n'est plus où l’on chasse les renards avec

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des renards. Les paysans ne veulent pas marcher contre leurs frères d'Emmenthal. Mon ami, que répondrez-vous à cela? »

Le régisseur embarrassé fit la grimace et se moucha pour gagner du temps.

Les valets, qui jusque-là avaient écouté sans rien dire, parurent tout à coup grandis d’un pouce, et, se tournant à droite et à gauche, se jetèrent l’un à l’autre des signes d’intelligence,

. Enfin, après un moment de réflexion, le régisseur s’écria en prenant un air magistral :

« Il faut saisir les chefs des rebelles, les boute-feux de la sédition.

— C'est juste, reprit le ménétrier. Quand on veut épousseter un escalier, on commence par le haut et non par le bas. Mais un taureau furieux ne se prend pas facilement par les cornes. »

Les assistants se mirent à rire.

Le régisseur jeta un sombre regard sur les valets et dit :

« Que restez-vous là la bouche béante ? Detalez | Dans tout ce qui se dit là il n’y a rien pour vous!

— Hem! dit un homme trapu, d’un air sournois et avec un sourire malicieux, je crois que la place est assez grande pour vous et pour nous. »

Les autres se turent, mais personne ne bougea.

Cependant maître Wirri, sans s'émouvoir le moins du monde, continua :

« On connaît parfaitement tous les chefs de la révolte. Mais ce sont des gaillards qui ont la voix de Jacob et la main d’Esaü. Moi qui vous parle, je connais le fameux Christen Schybi de l’Entlibuch; c’est un homme qui donnerait du fil à retordre au meilleur général. Si je ne me trompe, ila même servi sous le roi de Suède. Les envoyés de Lucerne, il les a pris sans façon par le collet, et, sans autre forme de procès, les a fait mettre en prison. C’est lui qui a occupé les principaux défilés de l’Emma et ceux qui avoisinent Gifikon; c’est lui qui a assiégé la capitale à la tête des rebelles.

— Que Dieu nous garde! dit le régisseur effraye. Les choses en sont-elles déjà là? Eh bien! mes bonnes gens, vous restez ‘donc toujours plantés là tout debout? Cela n’a pas le sens commun. Allez donc vous asseoir là-bas sur

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le bois de oonstruction. Vous vous fatiguez ici en pure pertel »

Les valets, à qui s’adressaient ces paroles, ne semblaient pas les entendre ; leurs yeux demeuraient toujours attachés aux lèvres du narrateur, rendu de plus en plus communicatif par le vin qu'il savourait de temps en temps à petits coups pour se refaire.

« Ce Schybi, poursuivit-il, fait trembler tout le monde. Mais il a aussi une tête grande comme la pleine lune! Lorsque l’avoyer Dulliker de Lucerne l’apostropha un peu rudement à Wollhausen, il lui répondit sans sourciller à haute et intelligible voix : « Monsieur l’avoyer, l'hôtel de ville de Lucerne, où le capitaine Krebsingér s'est permis de nous régenter, est à quatre lieues et demie de Wollhausen. Ne l'oublies pas, nous ne demandons que ce qui est juste, et, si vous ne l’accordez pas de bon gré, attendez-vous que nous nous fassions justice nous-mêmes. » Et ce disant, il frappe sur la poignée de son épée. Je me disais par devers moi : « Ce drôle-là est bien effroaté; mais l'avoyer aurait dü savoir que les paroles de seigneurs ne sont pas des massues. Quand on ne peut pas soulever la pierre, il ne faut pas y toucher. »

« Le sire Wenner Frisching, voulant ramener à la raison les paysans à Trachselwald, s’y prit plus adroitement que l’avoyer Dulliker. Il s’exprima avec douceur, car il savait déjà de quoi il en retournait. Vraiment, le sire Wenner a du tact ! 11 a tout fait avec calme, avec réflexion et sans précipitation ! Vouloir rouler trop vite, c’est s’exposer à briser les roues. En se mouchant trop fort on 86 fait saigner.

— Cela va mal, bien mal, dit le régisseur en haussant ses grosses et larges épaules. Car que fait la colère de l’avoyer Dulliker et à quoi sert la mansuétuds du sire Wenner ?

— En effet, vous avez raison, repartit le maître chanteur en train de causer. C’est perdre l'orge et le houblon. Emmenthal porte des orties comme Entlibuch. Saves-vous qui commande les rebelles de l'Emmenthal? C'est Klaus Leuenberg, le riche paysan de Sohœnhols, un rude compagnon. Vous verres, cette année on arrosera les champs avec du sang et on y fauchera des têtes. On parle déjà de couper des nez et des oreilles! Tous les hommes du gouvernement se sont enfuis. On ne trouve pas plus de gardien dans le gre-

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nier public que d’huissier à l'hôtel de ville. Et vous savez, quand le chat n’est pas au logis, les rats dansent sur la table. »

A ce moment, la conversation fut interrompue par un des valets qui dit aux autres :

« Voilà notre maître qui descend de la montagne! »

Tous se dispersörent lentement de différents côtés.

Le régisseur quitta le banc et se promena d’un air pensif sur la place, en secouant de temps en temps la tête. Quant à maître Wirri, il vida lentement son dernier verre et alla à la rencontre du baron.

IN

Le message.

Le baron était un homme bien fait, d'une belle prestance, et qui avait passé la quarantaine. Sa physionomie à la fois douce et noble portait l'empreinte de la bienveillance. Sa mise était simple, mais soignée. Un peu de roideur dans la tenue et dans la démarche lui donnait une certaine dignité, La placidit@ de sa figure, qui semblait provenir du calme de son âme, pouvait bien aussi être l'effet de l'empire qu'il avait su prendre sur ses passions. Du reste il passait dans tout le pays pour un homme honorable et bienfaisant, sévère, mais juste, et d’une grande probité. En réponse aux salutations du ménétrier, il porta légèrement sa main à sa barrette rouge, et dit amicalement : |

« Sois le bienvenu, maître Wirri. M’apportes-tu de bonnes nouvelles d’Aarau?

— J'espère, sire, que ce ne sont pas des nouvelles de Job, quoique de nos jours les bonnes nouvelles deviennent aussi rares que l'herbe grasse à la Noël. Mais avant toutes choses je suis chargé des compliments de l’avoyer Hagenbuoh et d’un billet de sa main que voici. Cette autre lettre m'a été remise pour vous par le révérend doyen Rusperli, quand il a appris que j'allais à Rued, »

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Le baron ouvrit negligemment le billet de l’avoyer et le parcourut des yeux. Après une coyrte pause il murmura plusieurs fois : « Un passage, oui, mais pas de garnison, hum |...»

Puis il réfléchit un instant en croisant derrière son dos ses mains qui renfermaient les lettres qu’il venait de recevoir; il marcha ensuite doucement en avant, et s’écria : « Je ne comprends pas ce que veut Aarau; mais Hagenbuch, qui ne manie pas trop bien la plume, me renvoie à ta langue. Accompagne-moi donc un peu et raconte-moi cela. La soirée est belle et il ne fait pas le moindre vent. »

A ces mots, s’eloignant de la place du château, il reprit le chemin par lequel il était venu, et dont le sentier sablonneux le cacha bientôt sous le feuillage de noirs sapins.

Wirri marchait silencieusement à côté du baron, dont il attendait les ordres. :

« Allons, raconte-moi plus explicitement quelles résolutions ont été prises aujourd’hui à Aarau : car le billet de Hagenbuch est aussi laconique qu’inintelligible. Tu sais, Heini, que l'insurrection, en s'étendant toujours davantage dans le pays, a forcé le conseil de Berne à prendre des mesures militaires rigoureuses. L’Argovie est encore tranquille, il est vrai, mais on ne peut guère compter sur elle. Aussi sous peu de jours des troupes de Mulhouse, de Bäle et de Schaffhouse y entreront. Les Zurichois sont déjà prêts à se mettre en marche au nombre de huit mille hommes.

— Que le ciel nous soit en aide! dit le ménétrier. Que Dieu montre sa miséricorde envers ce pauvre paysl une guerre est plus tôt commencée que finie. Le peuple était trop heureux; ‘c'est pourquoi, comme un poulain échappé, il rue par derrière et veut jeter à bas son mattre. Certes, il faut avoir le Jarret solide pour ne pas fléchir sous le poids de jours fortunes. : \

— L’avoyer de Berne est déjà arrivé hier à Aarau. Ce matin toute la respectable bourgeoisie a été convoquée à l'hôtel de ville, et Hagenbuch lui a annoncé qu'il venait de recevoir une lettre de nos seigneurs de Berne, qui mandaient que leur volonté était que cinq cents hommes de Bâle et de Mulhouse prissent quartier dans notre ville et qu’on leur fournit à manger et à boire à des prix raisonnables. Cette garnison devait rester jusqu'à ce que les paysans fussent matés.

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—L’affaire est bien simple, reprit le baron. Ceux de Schaffhouse vont occuper de même la ville de Brugg pour rester maîtres de tous les passages de l’Aar, et séparer le comté de Lenzbourg des bailliages de Biberstein et Schenkenberg. La bourgeoisie s’accordera-t-elle bientôt sur ce point?

— Oh! oh! sire, si nous n'avions tous qu'une seule tête,

on nous aurait bientôt tous mis sous le même bonnet. Les :

bourgeois, ayant demandé du temps pour réfléchir, allèrent à l'église et delibererent entre eux. Jérôme Kasthofer fut d'avis qu'il fallait acquiescer aux demandes de nos seigneurs de Berne, et que d’ailleurs une bonne garnison protégerait la ville contre les agressions des paysans. Cette motion fut combattue à outrance par Antoine Hunziker. Il prétendit qu'avec les soldats on était bien sûr de la guerre, mais non pas de la victoire. En recevant chez soi des soldats, il fallait dire adieu à la paix. Les bourgeois, ajouta-t-il, sauraient bien mieux garder leurs portes que ne le feraient des étrangers. Si Berne voulait en venir aux mains avec les paysans, il ne fallait pas qu’Aarau en payät les frais. On ne devait se prononcer pour aucun des partis, car les paysans touchaient à la banlieue, tandis que Berne était à quatorze lieues de là ville. Telle fut à peu près l'opinion d'Antoine Hunziker. Les uns parlörent pour, les autres contre, et il s’eleva un grand tumulte jusqu'à ce que Samuel Schmutziger, du faubourg, se fut levé. Sire, vous connaissez sans doute ce brave citoyen? ami de la bonne cause, il n’a pas d’ennemis. Toute la bourgeoisie a pour lui un profond respect, car s’il prête ici-bas aide et assistance à tout le monde, il ne demande à en être payé que dans le ciel!

— C'est bon, c’est bon, dit le baron. Voyons son avis et s'il mérite aussi mon suffrage.

— Justice passe avant prudence, dit Schmutziger. Il faut que la ville donne libre passage aux troupes auxiliaires de

Berne ; mais pour les recevoir en garnison, c'est autre .

chose! Pour savoir si nous y sommes obligés, consultons nos franchises! Cette opinion passa à la majorité des voix, et un comité de quinze hommes fut chargé de communiquer cette résolution aux conseillers et à la bourgeoisie. C'est à quoi l’on s’est arrêté.

— C'est quelque chose et ce n’est rien, dit le baron Mey. Ce n’est pas trancher la question. Si Berne désire étouffer la

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rébellion, Aarau ne peut pas lier les mains aux seigneurs et mattres dont elle relève. Je compte aller moi-même à la ville, et l'emporter de gré ou de force.

— Sire, rappelez-vous, de grâce, que par trop de rigueur on manque le but que l'on se propose. Agissez avec modération. L’avoyer Dulliker de Lucerne disait aussi: « Avec le poing on va plus loin qu'avec le droit. » Eh bien, quand je l'ai vu partir tout pâle et plein de terreur, il y a six semaines, de Wollhausen, je me suis dit par devers moi: «A force de tordre l’osier le plus pliant, on finit par le casser. »

— Étais-tu dans l’Entlibuch quand la rébellion a commencé ?

— Certainement, sire.J’y arrivai aussi innocemment qu'un aveugle trouve une belle fiancée. Vous savez mieux que moi comme on malmena les délégués de l’Entlibuch quand ils vinrent à Lucerne faire de respectueuses remontrances au sujet de la réduction des batzen, et prier ou qu'on remit la valeur de l'argent à l'ancien taux, ou bien qu'on reçût en payement les productions que la terre fournit au paysan. La réponse outrageante faite à leurs supplications ne fit qu’aigrir les esprits. La perte sur les batzen les exaspéra, car le paysan abandonnerait plutôt sa trogne rouge que ses vieux kreutzers. Vous savez aussi comment, à la suite de ces orageux débats, les collecteurs du gouvernement furent accueillis partout avec des huées, qu’on leur lia les mains derrière le dos, qu'on leur mit aux oreilles des garrots de bois, à la bouche des paniers d'osier en guise de muselières , et qu'on . les chassa ainsi de tous les villages où ils venaient percevoir de l'argent. Vous savez en outre...

— En voilà assez. Je sais tout cela, Heini. Je ne te demande que ce que tu as vu de tes propres yeux.

— Eh bien, comme par une froide bise je venais éreinté et échiné de Willisau, et que je descendais péniblement le sentier À pic qui mène à la vallée dans laquelle est encaissé Wollhausen, il régnait encore le plus profond silence dans le village. Toute la vie semblait s'être réfugiée dans l’auberge; on montait et descendait sans cesse l'escalier, et dans la cuisine on ne faisait que cuire et rôtir. L'auberge était en effet remplie d'hôtes des plus distingués, tels que l'avoyer de Lucerne, l'ancien doyen de l’Entlibuch , le sire Plebanus, et autres personnages marquants. Les adminis-

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teurs et les anciens des communes avaient déjà été conliés et étaient partis.

: Je comptais sur un bon souper; mais le tapage dont je fus ntôt après témoin ne m'ôta que trop vite l'appétit : car Là peu des groupes de gens À mine sinistre, qui semblaient tis de terre, se trouvaient assemblés devant l'auberge. Au ieu de leurs vociférations, on entendait par-ci par-là des oles fort irrévérencieuses”à l’adresse de la députation des orités. L’höte, qui oraignait qu'on ne forçât sa maison, nblait de tous ses membres, et sa femme récitait sans sontinuer des Ave Maria dans la cuisine. Je n’osais reder par la croisée ; car dehors on n’apercevait que d’horles figures et des poings levés. L’avoyer, un homme calme osé, et d'un extérieur grave et respectable, eut le coue de paraître devant la porte. Il éleva la voix pour parler, 3 c'était mettre du bois sur le feu. Quand il grêle, le maçon rentre ses cornes. Aussi l’avoyer se retira-t-il pru- 1ment, et aussitôt après on entendit des pierres rouler tre la porte. Je vous assure que je n'étais pas À mon aise pue j'aurais voulu être à quelques centaines de lieues de Car, comme dit le proverbe : « Pris ensemble, pendus semble, » ou bien : « Souvent il se déchire dans un instant 5 qu'on ne racoommode dans un an!» à - Allons, Heini, au fait. Le peuple força-t-il la maison ? - Non; par bonheur une ondée bien froide vint à tomber, npa jusqu'aux os les paysans et refroidit leur ardeur rtiale. Ils se dispersèrent comme des canards dans une re, quand un barbet leur donne la chasse | Le oalme se rélit.

— Et ce fut là tout?

- Oh! nenni! sire chevalier. Il n’y a pas de bonne fête 8 lendemain. Le jour suivant, un grand drapeau blano planté le matin devant l'auberge. Le blanc est, dit-on, la leur de l'innocence, mais le ramoneur met bien aussi le ıanche une chemise blanche comme neige! De tous les ages avoisinants, les paysans arrivèrent en masses si rées, qu’une pomme ne serait pas tombég à terre. Le drau fut enlevé à dix heures, et tout le monde courut après s la campagne. J’antonnais déjà au fond de mon cœur un eux Te Deum; mais j'avais compté sans mon hôte. Il se fit endre soudain une étrange musique. Nous nous précipi-

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tâmes tous aux fenêtres. Eh bien, qu’apercevons-nous? une longue file d'hommes à perte de vue, tous munis de mousquets, de piques et de massues armées de pointes de fer. En tête marchaient trois garçons dans l’ancien costume suisse; ils représentaient les trois conjurés du Rutli. Puis suivaient sept cents hommes, armés, toujours par trois. Ce spectacle était bien gentil et en état de vous faire claquer les dents. Enfin arrivaient trois drapeaux suivis par près de mille paysans marchant dans le meilleur ordre et aussi trois par trois. Toutes les bonnes choses sont au nombre de trois; mais le diable sait bien aussi compter jusqu'à trois |

— Et où se portait tout ce peuple?

— Sans doute à quelque église : car au bout d’une heure parurent trois délégués des paysans, qui vinrent convoquer l'illustre députation du gouvernement. N'ayant nul souci d'entendre ce qu’on y prêcherait, je restai chez moi. J’appris plus tard que les paysans avaient présenté aux commissaires uns longue kyrielle de griefs sur l'inégalité de la taxe des boissons, sur l'intérêt trop élevé de l’argent, sur les amendes arbitraires des gouverneurs, l'octroi de Wollhausen, les frais de perception, les droits de gabelle, etc., etc.

— Eh bien! j'espère que tout est terminé à présent, reprit le baron Mey, car la ville de Lucerne a une forte garnison et les cantons font des armements formidables. Les rebelles sont intimidés et commencent à négocier. D'ailleurs le gouvernement de Lucerne est tout disposé à faire droit à toutes les réclamations raisonnables des paysans.

—Vraiment? Mais si les paysans ont élevé quelques justes réclamations, je suis étonné que le gouvernement de Lucerne n’ait pas accueilli sur-le-champ leurs humbles doléances et ne se soit montré plus coulant que quand le chien commençait à montrer les dents. Il ne faut pas attendre que l’ecume s'écoule du pot, car le bouillon s'enfuit avec elle.

— Je conviens que, dans le principe, tout n’a pas été fait ‚ comme il aurait dû l'être. Messeigneurs de Lucerne le reconnaissent eux-mêmes. En attendant, ils ont soulevé les mauvaises passions dans le pays.

— C'est bien cela. Nos paysans imitent aujourd’hui ceux de l’Entlibuch. Le premier qui passe la rivière à gué montre le chemin aux autres. .

— Mais malheureusement, les rebelles, dans leur aveugle

poussé les choses trop loin, reprit le baron en seête. Il est des temps et des circonstances difficiles, .doit céder à l'autorité du gouvernement ; l’autooit suprême, est la base même de son existence et it. Force doit rester à la loi.

ue désir qu’ait Lucerne de maintenir la paix, elle a rains, trop outragée par les paysans pour pouvoir er aujourd’hui ce qu'ils lui demandent.

rbudrait ramasser toutes les pierres qu’on nous ad on a manqué de prévoyance, il faut redoubler e. Quelque ferme que soit la marche du gouverpeut cependant trebucher!... »

nent, on entendit tout à coup une voix d'homme 6orier : « Ma foi ! cela s’appelle bien parler! »

Le Suédois.

trier d’Aarau demeura interdit, mais le baron se anquillement pour voir quel était cet interlocuut de la montagne, où le bois était le plus touffu, rapidement l'étranger qui avait entendu les derles du maître chanteur et qui avait témoigné son ı d'une manière si éclatante.

1 bel homme, d’une trentaine d'années, vigoureux ille élancée. Il portait un costume militaire suébit large à courtes basques et garni de velours, broderie noire au collet et aux bras, un justauite bordé de tresses d’or, des chausses courtes et des brandebourgs en soie, un chapsau à larges ve d’un côté et surmonté d'un panache blanc, che retroussée et une impéfiale au menton, tout ınait un air martial et séduisant. Un long sabre ‚un large baudrier posait sur son bras, et il teain quelques campanules blanches et quelques sevères, faibles précurseurs du printemps, qu'il

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avait cueillies en route ou qu'il avait reçues de quelque belle. |

A la vue des deux promeneurs il s'inclina légèrement et dit : « Pardonnez, mes dignes seigneurs, je n'ai nullement voulu interrompre votre conversation ; mais en entendant de si belles paroles je n'ai pu m'empêcher d’en exprimer | tout haut ma satisfaction. »

Le baron et le ménétrier regardèrent un instant aveo surprise l’aimable étranger qui braquait sur eux des yeux noirs étincelants, et qui en souriant montrait une double rangée de dents magnifiques.

« Vous êtes bien hon, monsieur, dit le baron. Puis-je vous . demander où vous dirigez ainsi vos pas ?

— Du côté de Kulm, où sans doute vous allez aussi. Si vous voulez bien le permettre, j'aurai l'honneur de vous accompagner un bout de chemin. Vous parliez, à ce qu'il me semble, de la prospérité de notre patrie commune ; sonffrez que je vous écoute, et croyez que je suis du nombre de ceux qui, pour la noble liberté de la Suisse, sacrifieraient tout ce qu’ils ont de plus cher au monde. »

Le baron, à qui ce langage devait paraître un peu suspect, examina l'étranger de plus près, tout en continuant à suivre le même chemin que lui.

« Sire, dit le ménétrier à l'étranger, vous aves entendu sonner la cloche: mais certes, vous ignorez à quel village elle appartient. Après tout, peu importe. Ainsi vous êtes Suisse? Votré accent étranger m'avait fait croire que vous n'étiez pas de ce pays.

— Vous avez l'oreille fine, repartit l'étranger avec un gracieux sourire. En effet, j'ai séjourné peut-être plus longtemps à l'étranger qu'au milieu de ces montagnes. En quittant l’université je m’enrölai au service de Mars, et j'ai porté depuis les armes dans bien des pays.

— Eh bien! vous savez alors que chaque pays a ses usages. Je parie que vous n'allez plus trouver bonne notre bouillie d'avoine. Cependant la vie du paysan est calme et paisible, tandis que dans votre métier on n'est pas toujours sûr du lendemain!

— Et sans doute vous avez rapporté de la guerre un riche butin, ajouta le baron Mey. On ne jouit nulle part aveo plus d'honneur de sa fortune que dans son pays.

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* — Excusez, sire, repartit letroupier, sije ne suis pas de votre opinion. Sans doute le terrible dieu des batailles n'a pas agi envers moi eningrat; cependant, aujourd'hui même, si j'entendais le tambour au lieu de la cloche du presbytère, je remonterais en selle et me remettrais en campagne. J'aimerais mieux tout perdre avec honneur sur le champ de bataille, que de me dessécher ici le corps et l’âme sur une peau d'ours.

— C'est parler en vrai soldat, dit le baron de Mey. Mais puisque vous êtes Suisse, vous devriez plutôt vouer votre bras à votre chère patrie qu'à tout autre pays. »

L’etranger se pinga un peu les lèvres et répondit : « Certes, votre observation, sire, serait très-fondée, si j'avais l'honneur d’être patricien dans une des nobles cités régnantes de la Suisse. Les autres petites villes, comme vous savez, sont obligées de se contenter de quelques bribes de droits et de franchises; et les paysans, on ne les nourrit, comme les troupeaux, que pour avoir leur lait etleur laine. ».

Le baron jeta de nouveau un regard oblique et plein de défiance sur l'étranger. Il crut même devoir l’interroger pour apprendre son nom, son rang et sa demeure.

D dissimula dono son dépit, et dit d'un ton dégagé et avec le plus grand sang-froid: « Vous nous jugez, je crois, avec un peu trop de sévérité. Si vous voyiez le bien-êtra dont jouissent nos villages, et l’état prospère de l’agriculture dans tout le pays, vous apprécieries mieux les sentiments paternels dont notre gouvernement est animé.

— La prospérité du pays, répondit l'inconnu, ne saurait être attribuée au gouvernement; elle est due entiörement au travail et aux sueurs du peuple. Je ne sais de quoi le gouvernement dote le pays; mais je sais ce qu'il en retire: vouloir tout prendre à la fois serait un acte de folie; ce serait demander de l’eau à une source qu'on a fait tarir. J'ai payé assez cher l'apprentissage pour savoir à quoi m'en tenir à cet égard. Que vaut ici un homme d'honneur, s’il ne porte la toque de conseiller ou la barrette de bailli? Mais tel que vous me voyez, soit dit sans vanité, l’immortel feld-maréchal Torstensohn m'a traité comme son propre fils; le prince de Transylvanie, le célèbre Ragotski, a véou avec moi comme si j'avais été son égal; et que de fois je me suis assis à la table des princes ! Ici le moindre gentilhomme 8e croit plus * que nous autres, nous toise comme un vassal attaché à la

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glèbe, et s’attend qu'on lui fasse la cour. Ahl cela fait pitié. J'ai vu d’autres majestés |

— Sans doute, on n’aura pas connu votre mérite, dit le baron avec un sourire presque imperceptible. C’est à votre trop grande modestie seule qu’il en faut imputer la faute.

— Avec votre permission, noble sire, repartit le militaire, il ne me convient pas de me vanter du mérite que je puis avoir, mais un gentilhomme n’a pas non plus le droit de me regarder de haut en bas, si je ne me prosterne pas devant lui. On pourrait à la rigueur rire de ces sottes prétentions, si l’on n'était pas encore pille légalement.

— Pillé! Comment entendez-vous cela? demanda le baron d'un air plus sérieux.

— Comment tout le monde l'entend, répondit l’étranger; car que vous voyiez envoler la moitié de votre argent honorablement acquis, ou par le fait des maraudeurs, ou par un mandat de collecteur, vous ne trouverez pas un procédé plus honnête que l’autre; moi seul j’ai perdu plus de deux mille florins, grâce à la mesure paternelle prise par le gouvernement. D'abord on inonda ces campagnes de monnaie de billon , et quand les seigneurs des villes se furent débarrassés de cette sale monnaie, et qu'ils eurent encaissé l’argent, ils décrétèrent que le batzen serait reçu moitié au-dessous de sa valeur. Les paysans furent ainsi volés, et les bourgeois rirent sous cape. Le Grand-Turc agit avec plus de mansuétude que nos autorités chrétiennes. »

A ces mots le baron de Mey s’arröta, et mesurant d'un regard sévère son interlocuteur, il s’eoria: « Qui que vous soyez , il vous sied mal de parler si irrespectueusement de l'autorité du pays. L'enfant qui dit du mal de son père, le sujet qui médit du gouvernement, le valet qui déclame contre son maître, ne proclament que leur propre honte. Qui êtes-vous? Comment vous appelez-vous? D'où venez-vous?»

L'étranger, plus étonné qu'’offensé de cette rude apostrophe, reprit : « Dites-moi, de grâce, quelle mouche vous a piqué? Ces questions, je devrais d’abord vous les adresser moi-même, pour savoir si je dois vous répondre.

— Je suis le baron de Mey, seigneur de Rued.

— Je foule donc votre propre terre, tuam ipsius terram calcamus! Eh bien j'ai vu d'autres majestés, et je ne me suis jamais laissé dire que vous fussiez mon seigneur et maître;

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ne vous échauffez pas la bile. C’est ici le cas de dire : Aliud in choro, aliud in foro. Sur ce je vous salue, addio. Portez vous bien!

— Arrêtez ! » s’ecria le baron d’une voix tonnante. :

L’etranger revint sur ses pas, et après s’être placé devant le chevalier, il le regarda un instant fixement, et lui lançant des éclairs de ses grands yeux noirs, il lui dit :

« Si vous portiez une rapière, je me passerais la fantaisie de vous apprendre à vivre, et de vous montrer comment on se conduit envers des gens d'honneur qui ont obtenu leurs grades sur le champ de bataille: car, sachez-le bien, moiet mon épée nous pesons autant dans la balance que votre suzeraineté. Je vous donne ma parole que l’occasion ne vous manquera pas d'apprendre à me connaître, si vous y tenez le moins du monde. »

Pendant ce discours orgueilleux, le baron de Mey garda son maintien imposant et dit d’un ton imperieux: « Je vous ordonne de rester, ou bien....

— Que voulez-vous dire? repartit le militaire d'un ton d'ironie; j'ai passé l’Oder ' deux fois avec le feld-maréchal Torstensohn, et vous ne m’emp£&cherez pas de le passer une troisième fois. Quoique vous soyez deux contre un, mal vous prendrait de me molester. Je me fais fort, à la première “ ehiquenaude, de faire mordre la poussière à ce petit gros homme qui vous accompagne.

— Ne vous en déplaise, dit maître Wirri troublé en reculant de quelques pas, ne donnez pas un coup d'épée dans l'eau. Nous n’avons pas de petits pois à écosser ensemble; laissez-moi donc en paix. Cependant n'oubliez pas qu'un petit homme peut aussi projeter une grande ombre.

— Si vous n'avez pas de meilleures raisons à me donner, je vous dis adieu, vale, » reprit le fier commensal du prince Ragotski, et se retournant aussitôt il disparut bientôt sous les sapins.

Le baron resta un instant indécis à la même place, et parut vouloir se mettre à sa poursuite. Cependant il finit par battre en retraite et reprit avec Wirri le chemin du château.

4. Oder, nom d'une rivière, signifie aussi où bien. Par un jeu de mot intraduisible, le militaire brave le baron et lui dit que malgré son ordre il passera outre. (Note du traducteur.)

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« Nous retrouverons ce rustre malappris ! Doublons le pas, pour rentrer au plus vite. J’enverrai mon chasseur à sa poursuite, et on l’arrötera au premier village. Ce fanfaron me payera son audace|

— Je pense comme vous, répondit le ménétrier d’Aarau. Il changera alors de ton; on a redressé des scions plus tortus! Je me. fais une fête de voir ce rodomont ramené et mis en cage. Un mois passé dans la tour au pain et à l'eau n'est pas de trop pour expier son manque de respect envers un noble baron et l’autorité. Je ne parlerai pas de ma chétive personne, quoique je sois le fils d'honnêtes gens... C’est un vagabond ou quelque chose de pis encore. Il ne se loue que parce qu'il n’y a là personne pour le démentir. Nous autres, nous pouvons dire nos noms à toute heure. Si nous n'avons pas trop de foin, nous ne manquons pas de paille. »

Le maître chanteur, qui perdait son haleine à force de parler et de courir, se tut tout à fait pour rattraper le baron qui gravissait rapidement la montagne. Après quelques instants de marche soutenue, ils découvrirent au-dessus des arbres les tourelles du'chäteau. Les ombres de la nuit s’elevaient déjà du fond de la vallée, et on voyait aux fenêtres du château briller quelques lumières.

Aussitôt qu'ils furent arrivés à la porte du manoir, le baron appela quelques valets et leur ordonna de courir après l'étranger et de le ramener; puis après avoir recommandé à son régisseur d'avoir bien soin de Wirri, il se retira dans son appartement.

Nouvelle mission.

Sans doute, la rencontre qu'avait faite le baron Mey sı:rla montagne n’absorbait pas moins sa pensée que celle du mcnétrier. Mais ce dernier avait mis tout le temps du souper à causer avec le régisseur sur la courte azenture du bois. Son imagination s'échauffait au récit de la démarche fière de

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l'étranger, de ses formes de langage brusques et étrangères, de son costume suédois, de l’audace et de l’intrépidité qui se reflétaient dans toute sa personne. Aussi, plus Wirri réfléchissait à tout cela, plus il le trouvait extraordinaire. Tout en mangeant et en buvant, il finit par se persuader que l’apparition de l’inconnu devait être surnaturelle, d'autant plus que personne du château n'avait aperçu l'étranger, dont la tournure n'aurait pas manqué de fixer l'attention.

« Je me figurais, dit-il au régisseur en ne perdant pas une bouchée et en ne négligeant pas la bouteille, je me figurais bien que tout cela n’était pas naturel. Le baron n’aurait pas dû entrer en discussion avec ce diable d'homme. Il ne faut pas entamer une chose qu'on n’est pas à même de mener à bonne fin. Le baron s’est échauffé et a été trop loin. I] n'aurait pas dû donner des ordres lorsqu'il ne pouvait pas les faire exécuter. On ne se jette pas au-devant d’un cheval fougueux qu'on ne peut pas arrêter. C'est ce que je dis toujours. Aussi je me garde bien de fourrer mes doigts entre le marteau et l'éencilume. Il ne faut pas se mêler des affaires qui ne nous regardent pas.

— Quoi qu'il en soit, maîtré Wirri, fit enfin entendre le régisseur en secouant la tête d’un air incrédule, je ne comprends rien à votre histoire.

— Pensez-vous par hasard, monsieur le régisseur, que je vous donne du sable noir pour du poivre? dit le ménétrier blessé dans son amour-propre. On verra bien qui est-ce qui a raison. Ce que j'ai vu de mes propres yeux, certes j'en dois savoir quelque chose. Il faut des pelletées de terre pour enterrer une vérité. Les gens qu’on a envoyés après le Suédois ‘ne le prendront pas, vous pouvez en être sûr. On voit à présent des choses étranges, on en verra encore de plus extraordinaires. Il se passe aujourd'hui des faits tels qu'on en rapporte dans les chroniques. Un simple mortel comme vous et moi n'aurait certes pas osé tenir tête seul à deux hommes et n'aurait pas manqué ainsi de respect au baron Mey. N'8tes-vous pas de mon avis, ou bien voudriez-vous me faire croire que vous êtes un esprit fort?

— Si vous voulez bien me prêter l'oreille un instant, repartit le régisseur, je vous dirai tout bonnement ce que je pense de toute cette affaire. Si ce n’est pas, ce dont Dieu nous préserve, Satan en personne qui est venu vous narguer,

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ainsi que M. le baron, c’est, pour sür, un des rebelles qui, malheureusement pour nous, ont juré la ruine de toute autorité établie par Dieu sur la terre. Ce: qui me rend surtout ce drôle fort suspect, c'est cette particularité digne de remarque, que personne de nous ne l’a vu passer devant le château.

— C'est bien là aussi ce que je dis, s’ecria Wirri. C’est là que gt le lièvre.

— La conclusion que j'en tire, continua le régisseur, c'est que le chenapan a pris quelque sentier dérobé dans le bois pour éviter le château.

— Quoi! reprit le maître chanteur d’un air encore plus contrarié, vous imaginez-vous sérieusement que nous deux, le baron et moi, nous aurions eu peur d’un homme ordinaire parce qu’il tralnait après lui une longue rapière? Non, mon cher monsieur, croyez-moi, le bon Dieu laisse circuler de singuliers pélerins entre le ciel et la terre, et tout ce quia un toit n'est pas pour cela une maison de paysan. Vous figurez-vous que le baron se soit embourbé quand il a voulu poursuivre l'apparition et qu'il n’a pas pu mettre un pied devant l’autre, ou que moi je n’eusse plus la tête à moi pour avoir bu une demi-pinte de votre piquette d'Alsace quand je me trouvai en face de ces yeux flamboyants ? »

Nous craindrions de fatiguer la patience du lecteur en rapportant tout au long la conversation des deux bavards attables.

Nous dirons seulement du bon ménétrier que plus il but, plus il se fortifia dans la conviction que l'individu qu'il avait rencontré dans le bois devait appartenir à l'enfer. D'ailleurs, cette croyance, nécessaire à son amour-propre froissé, lui servit à pallier sa poltronnerie naturelle, et l’enhardit au point de se proclamer en quelque sorte un second chevalier sans peur et sans reproche.

ll se faisait déjà tard, quand un domestique vint inviter le ménétrier à se rendre auprès du baron. Bien que le vin et la fatigue eussent tellement affaibli les facultés de Wirri, que les gros traits enluminés du régisseur ne nageaient devant ses yeux à moitié fermés que comme une ombre vaporeuse, ce message inattendu le rappela à lui-même et lui rendit aussitôt l'usage de ses sens. Il suivit le domestique, qui, un flambeau à la main, lui fit monter un esealier de pierre et le conduisit dans la pièce où se trouvait son maître.

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Le baron était assis dans une petite chambre obscure devant le feu du foyer, dont la braise presque éteinte éclairait à peine les plantes de ses pieds croisés l’un sur l’autre. Dans un coin de la chambre, la faible clarté d’une lampe ne laissait . que bien juste apercevoir une petite table chargée de papiers éparpillés, sur laquelle le baron accoudé tenait son front appuyé sur sa main. A l’arriyde de Wirri, le baron sortit de sa röverie, se leva silencieusement, prit sur le chambranle de Ja fenêtre un lourd flambeau d'argent, l’alluma au lumignon de sa Jampe mourante, et mit quelques sarments de bois sur les tisons de la cheminée. Bientôt un feu petillant brilla dans toute la pièce et jeta un agréable reflet-sur les panpeaux dorés des lambris, aux murs et au plafond.

« Maître, dit le baron après un instant de réflexion, j'avais tont à fait oublié la lettre que tu m'as apportée du doyen Rusperli d’Aarau. Je viens de la trouver et de la lire. Elle renferme des nouvelles importantes à plus d’un titre. J'ai en toi une confiance entière, et je compte de ta part sur quelques services que je saurai reconnaître convenablement. Tu es un homme intelligent, discret, et capable de t’acquitter d’une tâche difficile.

— Je puis étre muet comme un miroir sans glace : car on ne perd rien à se taire, et une soltise est plutôt dite que faite, comme je ne le sais que trop bien, monsieur le baron.

— As-tu déjà été due côté du château de Trotsbourg, dans la vallée du Diable et dans la gorge aux Frènes ?

— Les ruines de Trotsbourg me sont connues. Je les ai vues bien des fois en passant près du château de Liebegg pour me rendre à Kulm. Ses grands pans de murs sont adossés d'une manière pittoresque à une colline de roches, à l'entrée d'une vallée peu visitée. Ces mars délabrés ne semblent plus liés entre eux que par le lierre qui les enveloppe ce toutes parts. |

— Bien. Au pied de cette colline se trouve la vallée du Diable, et entre les montagnes. dont elle est enfermée s'élève presque à pic le village des Frènes.

— Cela se peut bien; car l’homme bâtit souvent son nid là où l'ours ne placerait pas le sien.

— N'as-tu jamais entendu parler d'un certain Addrich des Mousses? Il passe pour le plus riche fermier de ce pays.

— Je ne me rappelle pas cet homme. Il se peut que j'aie

ADDRICH DES MOUSSES. à

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entendu ce nom. Il n'y a pas de grange assez grande pour garder tout ce qui entre et sort par les oreilles.

— On raconte des choses extraordinaires de cet Addrich. On dit qu’il a acquis son bien par des voies illicites, qu'il est en rapport avecles esprits, et qu’on voit chez lui des jeunes filles de toute beaute, mais dont personne ne connalt les parents. Ce sont là les propos qui ont cours chez le peuple.

— Que Dieu vous garde, si vous parles de celui que je pense | En effet, il demeure par là-bas un homme sur lequel se disaient les choses les plus affreuses, dans le temps où la grande route de Lucerne n’était pas sûre. Cet homme-lä, on aime mieux le voir partir qu’arriver. En une seule nuit, dit-on, de pauvre diable qu'il était, il est devenu ricbe comme un Crésus. On prétend qu'il a trouvé un trésor dans les ruines de Trotsbourg, mais qu’il ne l’a obtenu qu'en sacrifiant le cœur et la vie d’un pauvre enfant innocent. Depuis, il ne revient plus d’esprits à Trotsbourg. Si jamais je rencontrais ce necromancien dans un bois, je me signerais et je me sauverais jusqu’à Constantinople. :

— Mais, Heini, tu n’ajoutes pas foi, je pense, à tous ces contes de vieilles commères ? -

— Je ne crois pas tout, mais il n'y a point de fumée sans feu. J’ai également entendu parler des belles jeunes filles qu'on voit chez lui et qui passent aussi pour magiciennes:

l’une d’elles prédit tout ce qui duit afriver, et l’autre connaît tout ce qui se passe sous terre. On les dit trés-jolies, mais on prétend qu’elles ne sont pas de la même nature que nous.

— Et que seraient-elles donc ?

— Des lutins, des farfadets, des gnomes, des concubines de Lucifer, que sais-je?

— Cela prouve encore la bêtise du peuple. Un de ces prétendus farfadets est bien certainement la propre fille d’Addrich. Frappée d’une maladie incurable, elle est sujette à des accès et à des crises extraordinaires; l’autre, que je connais moi-même, est la fille du feu frère consanguin d’Addrich. Elle s'appelle Epiphanie, ou bien, comme on dit par abréviation, Fannely ou Fanny. Le doyen d’Aarau est son parrain: car son père, ancien greffier de la ville, a été camarade de classe du doyen. Il est mort il y a quelques années dans la vallée d'Obersimmen, où, après mile déboires et la perte de sa place, il avait trouvé une retraite chez un de ses amis. Tu

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vois, maitre Wirri, quel cas il faut faire du bavardage de la foule.

— Certainement, Une mauvais: langue répand beaucoup de mensonges; plusieurs en répandent mille fois davantage. Le monde parle à tort et à traxers: c'est connu! Fanny peut être une bien honnète fille, quelle que soit la défaveur attachée au nom de l'homme qui lui donne un asile. La violette pousse bien au milieu de l’ivraie.

— Depuis qu’Addrich est riche, il est devenu fier et violent.

— Plus un chardon est haut, plus il pique.

— Ecoute-moi. Le doyen, d'Aarau m’annonce qu’Addrich ne lui semble pas un appui sûr.

— Celui qui s'élève vite tombe vite aussi.

— Maître, tu n’y es pas. Le doyen croit savoir de source certaine qu’Addrich des Mousses fait partie des rebelles, ou du moins les soutient de son mieux. L’insurrection est près d'éclater en Argovie, et Addrich passe pour un dés principaux meneurs. Cela ne me paraît pas invraisemblable, car Addrich me fait l'effet d'un fameux bandit. Le venerable doyen est tourmenté pour sa filleule, menacée du sort le plus cruel au milieu de ces troubles imminents. Il me conjure d’user de tous les moyens pour arracher la fille de son ancien ami des griffes de cet Addrich, et de l'envoyer au presbytère d’Aarau. Mais tu comprends, Heini, que cette enfant ne serait pas fort en sûreté à Aarau : car qui sait jusqu'où peut aller l'audace ou le succès des rebelles ? Supposé qu'ils péné- trent dans la ville, et que dans leur première fureur ils la saccagent, quand même Addrich serait avec. eux, que deviendrait la pauvre Épiphanie, et qui nous répond que le caractère sacré du doyen et ses cheveux blancs puissent le préserver de la fureur de ce forcené ?

— C'est, ma foi, à craindre, car la colère et la vengeance ne raisonnent pas.

— Coüte que coûte, il faut sauver Épiphanie. Cette jeune fiile doit être conduite à Berne dans sa famille. Elle demeurera dans ma maison jusqu'à ce que le pays soit pacifié. C'est un ange au physique et au moral. Si tu veux me seconder, tu ne t'en trouveras pas mal: je ne regarderai pas à cent florins.

— Sire, je me suis toujours fait un plaisir de vous chéir

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aveuglöment, et, vous le savez, pour vous je me mettrais en quatre; mais, dans cette circonstance, je ne sais réellement pas de quelle manière je pourrais vous être utile. Le bon moyen seul fait le succès.

— Le succès dépend de.toi. Tu es ménétrier, bien reçu en tout lieu, et personne ne prend garde à toi. Je ne puis me servir d'aucun de mes gens, et je ne me fie pas à un paysan. Tu es de tous les messagers le meilleur que je connaisse. Demain, je te donnerai une lettre pouf Épiphanie. Sous un prétexte quelconque, tu iras aux Mousses, et, sans être aperçu de personne, tu glisseras un billet à la jeune fille; vous concerterez ensuite les moyens de fuir par la montagne jusqu’à Liebegg. Arrivés à ce château, vous y resterez jusqu’à ce que j’envoie un homme de confiance chercher Épiphanie. Une lettre au chevalier Graviset vous assure à tous deux un bon accueil à Liebegg.

— Je voudrais que nous y fussions déjà. Mais si la belle 8 demoiselle allait par une lubie quelconque me remercier et me renvoyer seul ? Que faire alors? Car on peut plutôt espérer d’un violon qu'il gardera l’accord deux ans de suite, que de voir une jeune fille garder deux minutes la même idee. Elle tourne à tout vent comme une girouette.

— La lettre que tu lui remettras, Heini, te fera, j'en suis sûr, écouter favorablement. » .

Maître Wirri, peu flatté d’une mission aussi délicate, ne partageait pas la confiance du baron. Si le vin, dont il n'avait pas mal bu, avait augmenté son courage ou plutôt la dose de son étourderie naturelle, il frissonnait à la seule pensée de se trouver face à face avec Addrich, dont on lui avait fait un portrait si terrible et si fantastique. Cependant l'éloquence du baron, ou plutôt la générosité avec laquelle il pourvut aux dépenses du voyage, et la promesse de faire habiller Wirri à neuf à son retour, triomphèrent des dernières objections du pauvre ménétrier.

« Qui donne beaucoup est en droit de demander beaucoup, » se dit Wirri en lui-même.

Aussi, prenant un air résolu, il s'engagea, füt-ce même au péril de sa vie, à mener à fin une entreprise qui ne laissait pas que d’être fort hasardeuse.

Cependant, pour dire toute la vérité, nous devons ajouter que le cœur du maître chanteur se sentait secrètement attiré

vers cette dangereuse aventure : car, chaque fois que le baron lui peignait Épiphanie, ce qui était très-important pour que Wirri la reconnüt bien et qu’il ne la confondit point avec une ° autre, il lui arrivait involontairement de parer le portrait de la jeune fille des couleurs les plus vives et les plus brillantes. Ceci était bien naturel de la part d’une âme délicate et sensible, qui se plaît à rehausser ce qui est beau et noble, ce qui,

vu de loin, s’embellit encore, surtout lorsqu'on n’apergoit rien de sémblable autour de soi. Aussi ne s’etonnera-t-on pas que l'imagination ardente et poétique de Wirri s’enflammät à cette description. Il se représentait Epiphanie comme la beauté la plus ravissante, parée de toutes les grâces virginales, et certaine possibilité qu’il caressait dans ses rêves ambitieux, et à laquelle il rattachait les projets les plus délicieux, l'enivra bientôt plus que le vin du régisseur.

Wirri était un vieux garçon, et on se figure facilement ce que renferme tout ce mot. Ajoutez à cela qu'il était poëte et qu’il devait naturellement comme tel adorer tout ce qui est noble et beau! De même que le baron paraissait parfois perdre de vue son auditeur, en s'étendant sur le caractère et . sur les charmes d’Epiphanie; de même celui-ci semblait aussi oublier son narrateur pour se peindre les larmes et les soupirs de la jeune orpheline, et se représenter à lui-même comme un libérateur récompensé par le plus gracieux sourire, présage d'un plus grand bonheur encore. Quelles douces espérances | Il L, avait là de quoi le plonger dans l’enchantement et écarter de son esprit toute idée de danger! Enfin, se voyant au comble de ses vœux, il ne doutait pas que le généreux baron de Rued ne se joignt au doyen d’Aarau pour doter la belle Epiphanie et pour concourir avec d’autres protecteurs aux frais de ses noces.

Qu’on ne se moque pas de l’essor hardi pris par l'i imagina- . tion du bon maître Wirri. Que de fois l'âme la plus candide n’a-t-elle pas mème oublié dans l'ézlise et le prédicateur et le sermon pour se lancer sur l'hippogriffe, et vuler avec l'Obéron de Wieland dans le pays des songes!

D'ailleurs, on a vu souvent des gens de l’Ags et de l’état de Wirri se laisser entraîner involontairement à la première impulsion vers un but quelconque, comme un cheval de poste bien dressé part au premier coup de fouet, parcourt la route

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connus sans qu'on ait besoin de le conduire, et ne s'arrête qu’à la porte de l'écurie.

« Oui, oui, Heini, dit le baron en souriant et en menaçant du doigt le maître chanteur revenu de son extase : prends garde à ton cœur, et n’admire pas trop les yeux bleus de Fanny : autrement, ce-pourrait bien en être fait de ton repos à tout jamais.

— Oh! oh! que le ciel m'en préserve, dit Wirri en balbutiant. Monsieur le baron, vous voulez plaisanter. Mais ce n'est pas cela. Amans, amens.

La rose et l'amour Ne vivent qu'un jour !

Je suis revenu de toutes ces folies! La lune de miel est bien vite passée. J'aime mieux rester comme je suis. Aussi aucune Eve ne me disputera jamais le paradis. »

Au milieu de ces propos, minuit vint à sonner. Le baron congédia Wirri et lui dit de venir chercher ses lettres le lendemain matin.

Un compagnon de route.

Bien que le maître chantre ne se réveillât que fort tard, les lettres du baron ne se trouvèrent pas encore écrites. Wirri ne fut nullement contrarié de ce retard, soit qu'il desirät se trouver là quand on amènerait le Suisse suédois, soit qu'il ne fût pas fâché, avant de se mettre en route, de prendre sa part du repas du matin.

Les hommes envoyés la veille à la poursuite de l'étranger revinrent sans avoir pu découvrir la moindre trace de celui qu'ils devaient arrêter. Si l'espérance de Wirri se trouvait frustrée d’un côté, il n'en fut pas de même de . l'autre. Appelé à dix heures et demie par la fumée de mets appétissants à la table du régisseur, il y prit avec plaisir

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la place d’honneur que lui assigna son hôte. La conversation roula principalement sur l’élève du fameux Torstensohn, qui avait su si bien se rendre invisible. Le menetrier dégrisé, ajoutant alors une foi entière aux idées de sortilége qu'il avait puisées la veille dans les vapeurs du vie, ne dissimula pas la satisfaction qu'il éprouvait d’avoir reconnu tout d'abord un émissaire de l'enfer dans le prétendu guerrier de la montagne. Le régisseur lui-même commençait à se ranger à l'opinion du ménétrier, qui, se disait-il, par son état avait été à même de courir le monde et d'y apprendre une foule de choses ignorées dank la vallée de Rued.

Après le repas du matin, le baron remit à Wirri ses lettres, lui donna de vive voix encore quelques instructions, et en Jui disant adieu, Jui souhaita une heureuse réussite.

Le ménétrier gravit lentement la montagne et ne passa pas sans frissonner près de l'endroit où, la veille, lui et le baron avaient fait une si étrange rencontre. À tout instant il s'attendait avec effroi à voir sortir du taillis la figure du terrible Suédois. Cependant, parvenu sans la moindre aventure à l'extrémité du bois, il descendit l’autre versant de la montagne et arriva, par de belles plaines et des champs cultivés, au village de la riante vallée de Kulm.

Ici, il se reposa à l'auberge et y répara ses forces par un nouveau repas, tout en recueillant des renseignements utiles pour le but de son voyage : car, quelque avare de paroles que fût l’hôtelier, il lui indiqua cependant d’une manière plus exacte le lieu habité par Addrich. La demeure de cet homme, sur le compte duquel l'hôtelier ne se pronongait ni en bien ni en mal, était située au delà de la vallée du Diable, non loin d’Aesch, dans une gorge appelée les Mousses et qui aboutissait à des bois de sapin.

« Avant qu’Addrich vint se fixer aux Mousses, dit l’hötelier, cette vallée resserrée n’était qu'un immense marais : mais, après l'avoir acquise presque pour rien, Addrich changea le terrain inculte en excellents prés, "et construisit sur la côte une belle maison cachée engèrement par le bois. »

Quand Wirri n’eut plus rien à apprendre de l'hôtelier discret, qui d’ailleurs ne lui avait répondu qu'avec réserve et méfiance, il se remit en route par la vallée, et plus tard qu'il ne l'aurait voulu : car il commencait à faire nuit quand il passa devant les ruines du château de Trostbourg et qu'il

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tourna à droite le long du bois pour s'acheminer vers le terme de son voyage. Un brouillard froid et épais, descendant du haut des montagnes ,contribuait encore à assombrir l'aspect sauvage de cette solitude.

Le ménétrier, pour qui un bon gîte n'était pas une chose indifférente, et qui ne craignait pas sans raison qu’un bon souper lui fit faute dans ce coin isolé du monde, se demandait déjà s’il ne vaudrait pas mieux rebrousser chemin et remettre au lendemain l'enlèvement de la belle Épiphanie : car, bien que le baron lui eût recommandé la plus grande hâte, à chaque pas Wirri sentait augmenter ses hésitations, et trouvait des motifs plus ou moins plausibles pour retarder j'exécution d’une affaire où une sage lenteur lui semblait moins dangereuse qu’une trop grande précipitation.

Tout irrésolu, il allait faire volte-face et retourner sur ses pas; mais soudain en regardant derrière lui il demeura comme pétrifié à la vue d'un homme atklétique et d'une taille gigantesque, vêtu comme un paysan avec une jaquette de serge grise et des chausses à larges plis qui lui descendaient jusqu'aux genoux. Il faisait encore assez de crépuscule pour distinguer 8a tête, qui s'élevait au-dessus de ses grosses épaules. Il y avait quelque chose de sombre et de sauvage dans sa physionomie, marquée par les pommettes saillantes de ses joues, les longues moustaches qui s'avançaient entre un nez aquilin et un menton aigu. Mais ce qui inspira le plus de terreur au pauvre ménétrier, c'étaient les grands yeux fixes qui, surmontés de sourcils noirs et épais, lançaient des éclairs.

« Où comptes-tu aller, mon ami? demanda d’une voix forte, mais un peu rauque, le paysan, qui paraissait approcher de la soixantaine.

.— J'avais envie de pousser ce soir jusqu’à Aesch, où m’appellent quelques affaires, répondit le maître chanteur, mais cela me semble encore bien loin; étranger au pays, je n'en connais pas la route. En outre, on n’y voit presque plus; et la nuit, comme on dit, n’est l’amie de personne.

— Aesch n'est pas bien l@n. J'y vais moi-même, et je t'y conduirai si tu veux. Tu n’as qu'à me suivre. »

Soit par complaisance, soit faute de présence d'esprit, Wirri suivit machinalement son guide improvisé. Marchant à côté de l’Hercule villageois (comme il l’appelait dans sa pensée), il remonta la côte. Wirri n'avait au fond aucune

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raison pour en agir autrement. D'ailleurs, il devait craindre, en faisant voir, dans un endroit aussi isolé, le moindre soupçon, d’offenser un homme dont les manières décidées et tranchantes lui imposaient singulièrement. Au reste, le ménétrier, avec la connaissance qu’il avait du monde, croyait avoir remarqué, dans le son de voix ou plutôt dans la façon dont son nouveau guide avait prononcé les quelques mots qu'il lui avait adressés, une bonhomie plus que suffisante pour effacer de sa figure la dernière trace de méchanceté dont la nature ou l'imagination de Wirri l'avait dotée.

« Après la fatigue le repos fait du bien, dit Wirri; mais la vallée ne brille pas par un grand air d’hospitalite. On peut se demander : l'art culinaire est-il connu dans ce pays, et y sait-on ce que c’est qu'une auberge ?

— Je tindiquerai une excellente auberge, où un baron n’hesiterait pas à descendre.

— Voilà de bonnes paroles. Le boudin ne se trouve pas dans un chenill Les hommes sont comme les horloges; il faut les monter pour les faire marcher. J'ai fait aujourd’hui assez de chemin.

— Tu viens donc de bien loin?

— C'est selon, mon ami. A vrai dire, je viens d'Aarau, et je suis le maître chanteur et ménétrier Wirri. Peut-être as-tu déjà entendu citer mon nom par des gens de bien; car je suis connu de tout le monde. Tu me diras sans doute qu'il n’y a pas cent lieues d'ici à Aarau; mais, quand on a de courtes jambes, les routes vous semblent longues.

— C'est certain, et la montée de Rued, dont tu parles, n’est pas des plus douces. |

— Ai-je parlé de Rued? Alors je me trouve dans le même cas que certain individu qui, lié par une promesse de mariage faite la nuit, fut obligé d’épouser au grand jour la mère du diable.

— Le baron de Rued se porte-t-il toujours bien ? Je le connais parfaitement. C’est un digne homme comme on n’en voit guère dans le pays. Pour lui je traverserais l’enfer. Il va bien, n'est-ce pas ? Ou bien ne le connaîtrais-tu pas ? .

— Qui, moi, je ne le connaîtrais pas? Je suis chez lui comme chez moi. À ses noces j'ai fait une pièce bonne à être imprimée sur du satin ! Mais aussi, dès que j'arrive à Rued, on charge la table à la faire plier sous le poids des mets. Et

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tu sais, mon ami, qu'on sert le repas selon l'hôte qu’on reçoit.

— Moi, à ta place, j'y serais resté cette nuit: car la cuisine d'un paysan ne vaut pas celle d’un chätelain.

— Tu as raison, mon ami; mais chaque chose a son bon et son mauvais côté : dans les honneurs tout n’est pas douceur; nous avons autre chose à faire que de porter la cuiller et la fourchette à la bouche.

— Je le vois bien. Tu as sans doute quelque mission du château de Rued. Tu me sembles un homme lettré, et les grands seigneurs ne peuvent pas se passer de ces gens-là! Eh bien oui, mon ami. Tout chiffon n'est pas propre à faire du papier! Certes, le baron m’honore de quelque confiance, mais il sait aussi ce que je lui suis. Et si je ne lui étais pas si dévoué, je me promènerais ailleurs que dans ce chemin, qu'on dirait fait exprès pour se casser les jambes.

— Demain matin je verrai le baron de Rued et je lui vanterai ton attachement. Les paysans d’alentour ne valent pas un malheureux kreutzer. Il faut le prévenir de ce qui se manigance. Tous les paysans sont pour les rebelles de Lucerne. Il n’est pas bien d'abandonner ainsi les autorités. Oui, il y a déjà... mais qu'est-ce que je dis 1à?... Je nete connais pas, mais j'aime à espérer que tu n'en souffleras pas un mot et que tu ne me trahiras pas; autrement, c'en serait fait de ma pauvre vie!

— Ne crains rien, mon ami; je suis honnête et discret. Nous n’avons pas, il est vrai, mangé un boisseau de sel en- . semble; mais celui qui ne se fie à personne ne mérite non plus aucune confiance. Parle donc franchement. Je vois bien que nous marchons dans la même voie. Tout ce que tu me dis, c'est absolument comme si tu le disais au baron Mey. Ainsi, ouvre-moi ton cœur et abandonne-toi à la grâce de Dieu.

— Allons, ménétrier, je me risque. Je suis un simple et bon paysan. Une parole imprudente pourrait me conduire à la potence! Mais si tu m'en crois, tu ne te fieras à personne dans cette vallée, quand même on te louerait le bon tempset on porterait le gouverneur aux nues! Écoute, voisin, c'est un pauvre puits que celui dans lequel il faut verser de l'eau. Je ne me fie qu’à mes yeux. Beaucoup de gens prönent l'ancien temps, mais se conforment au nouveau! Je connais

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les paysans d'ici à fond, et mieux que tu ne crois; mais dans peu de jours on leur apprendra à siffler sur un aûtre ton!

— Dieu le veuille, et plutôt aujourd’hui que demain! Je vois bien qu’on peut se fier À toi. J'ai toujours aimé les bons seigneurs d’Aarau. Si je puis te servir, toi et le baron de Mey.... Mais tu ne me trahiras pas.

— Si je pensais jamais devenir un traître, j'aimerais mieux qu’on me pendit avant qu'après. Tes offres sont bien aimables, mon ami, et ne sont pas de refus... Quand on S’est chargé d'une chèvre, il faut en avoir soin et prendre garde à ses cornes... C'est là ce qui m'arrive. Tu peux rendre de grands services au baron ainsi”qu’a moi. Tu ne t'en trouveras pas mal.

— Je ne demande rien, et je ne fais que mon devoir en agissant comme un fidèle vassal. Dieu m’en est témoin.

— Allons donc! Un service en vaut un autre. Mais dismoi d'abord si tu connais le riche Addrich.

— Ne parle pas si haut!

— Pourquoi?

— C'est qu'il est partout.

+ — Vraiment, c'est comme la mauvaise monnaie. On le dit sorcier. Cela ne me plaît guère. Crois-tu aussi que le diable le tienne dans ses griffes ?

— Je crois plutôt que c'est lui qui tient le diable dans les siennes.

— Tant pis. Et moi, mon ami, qui veux aller chez luil Il y a, dit-on, dans sa maison quelques belles femmes. J'ai affaire à l’une d'elles. A vrai dire, ce n’est pas pour mon propre compte, tu m’entends ! je ne la connais même pas, mais cela ne doit pas être chose facile d'arriver jusqu’à elle, car Addrich la garde sans doute comme le dragon son trésor.

— Pas tant que tu crois. Il n’est presque jamais au logis. Les jeunes filles font absolument ce qu’elles veulent et le mènent par le bout du nez.

— Eh! c'est comme dit le proverbe : un cheveu de femme tire plus que sept chevaux. Cela me val mais comment pénéirer dans la maison ?

— Mais, par la porte. A laquelle des filles s’adresse ton message ?

— Eiles appelle. . Si je la voyais, je la reconnaîtrais tout de site : le baron me l’a si bien depeinte! Son nom.... at-

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tends un peu.... est comme celui d’un des douze petils prophötes.. .. Zephanie, je crois. Je pourrais te le dire si nous avions une lanterne. Le nom est bien lisible 18, ‘sur la lettre que je dois lui remettre.

— S'il n’y a qu'à remettre une lettre, tu peux mo la donner. C’est la chose la plus facile du monde.

— Non, mon ami, il me faut porter moi-même le sac au moulin pour avoir la mouture. Si tu veux m'aider, tu rendras service au baron Mey. Je ne manque pas de tact, mais je ne voudrais pas me frotter contre Addrich. Quelque fin que soit le chat, plus d’une souris lui échappe. N'importe, il faut que la jeune fille soit en sûreté avant que les troupes étrangères entrent dans le pays.

— Est-ce qu'il y a déjà des soldats à Aarau?

— Non, mais ils y arriveront dans trois ou quatre jours, et alors on ne fera pas grande façon avec les rebelles. Les potences sont toutes dressées. Je voudrais qu’Addrich fût déjà pendu, la moitié de ma besogne se trouverait faite. Eh bien, veux-tu me prêter aide et assistance ?

— Je jouerais volontiers quelque bon tour à Addrich. Je trouverai bien un prétexte pour äller chez lui et pour te corft duire aux Mousses, comme si je t'avais rencontré dans la montagne. Le reste s’arrangerait ensuite tout seul. Mais aussi tu ne me trahiras pas ?

— Tu verrais plutöt la neige prendre feu. Agis avec adresse. Moi, je te suis aveuglément.

— Maintenant tais-toi, pour que personne ne nous entende. Tu vois ce feu là-bas derrière les arbres. C'est une forge, j ai à y faire une commission. Après cela, nous irons aux Mousses. »

Maître Wirri se félicitait de la bonne chance qu'il avait eue de rencontrer dans le même individu un homme de son parti, un bon guide et un aimable compagnon. « Cependant tantôt, quand je le regardais au jour, se disait-il par devers lui, il ne ressemblait pas mal au diable. Mais il ne faut pas jüger d’un livre d’après le frontispice. »

À quelque distance on voyait de temps en temps des étincelles rouges percer lés ténèbres, et une lumière brillante qui tantôt montant, tantôt disparaissant à travers les branches, indiquait l'atelier des cyclopes. |

Le compagnon de Wirri quitia tout à coup la route frayée

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et prit un sentier au milieu des broussailles. Le ménétrier le suivit tranquillement, non sans maugréer quelquefois quand les branches le fouettaient à la figure comme pour l’engager à ne pas avancer. Mais la voix rauque de son guide l’excitait toujours à ne pas se rebuter.

« C’est ici le cas ou jamais de dire : une fois embarqué, vogue la nacelle! quand le vin est tiré, il faut le boire! s’écria le maître chanteur. Je te suis, mais je ne te dissimulerai pas que nous avons l’air de nous jeter dans l’eau de peur de la pluie. L'autre route était superbe à côté de ce sentier, qui peut être bon pour des chèvres, mais non pas pour d’honnêtes gens. »

Nos voyageurs arrivèrent bientôt à une place dans le bois où l’on faisait du charbon. Au fond on entendait des coups de marteaux et l’on voyait la forge, qui consistait en une hutte délabrée, à travers les fentes et fissures de laquelle perçait partout la lueur du feu. Deux gros chiens approchèrent en aboyant, mais se retirèrent à la voix d’une personne qu'on n’apercevait pas. Tout à coup parurent quelques hommes dont on ne pouvait distinguer les figures. Ils entourérent le guide de Wirri et lui adressèrent tout bas plusieurs questions. Puis Addrich ayant disparu, ils s'avancèrent vers le maître chanteur, le conduisirent à la forge et lui intimèrent l’ordre de s’asseoir devant la porte sur un banc. Ils accompagnèrent cette invitation d'un mouvement de main si vigoureux, que Wirri se trouva assis avant d’avoir le temps de se reconnaître.

VAT La forge.

Un de ces hommes par trop polis dit ensuite :

« Maître Wirri, nous savons que ce n'est pas dans de bonnes intentions que tu rôdes par ici. Ne fais donc pas de façons et livre-nous les lettres du baron Mey de Rued que ta portes sur toi. Si ces messieurs veulent la guerre, ils l’auront, et bonne ! Voyons cette lettre.

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