ADDRICH DES MOUSSES
— Quelle lettre? demanda Wirri consterne. Qui te dit que j'ai des lettres? Tu peux être un sphinx, mais tu n'es pas un lynx. °
— Mon petit doigt me dit quel homme tu es et quel métier tu fais. : |
— Alors tu dois aussi savoir à qui cette lettre est adressée ?
— À Mlle Fanny. |
— Vrai! c'est donc à elle et non à pas à toi que je la remettrai. Va-t'en à tous les diables avec ta curiosité, et laissemoi la paix!
— Maître, cela ne fait pas mon compte! Les temps sont passés où les citadins pouvaient seuls prendre le verbe si haut! Donne-moi ta lettre de bon gré, ou bien je te découdrai le pourpoint, et je te couperai les oreilles par-dessus le marché. »
Cette menace semblait devoir être mise immédiatement à exécution. Deux gaillards robustes saisirent le ménétrier et deux autres firent mine de le fouiller, en lui annonçant qu’au moindre cri ils l’étranglegaient.
« Arrêtez, dit Wirri en s'efforçant de retirer ses bras de leur étreinte de fer. Je sais que la force l'emporte sur le droit. Mais qu'est devenu le brave homme qui m'a amené ici? Il ne souffrira pas qu'on me violente. Il répondra de moi. Se jeter trois ou quatre sur un seul, est-ce là une conduite chrétienne? Lâchez plusieurs chiens contre un lièvre, il faudra bien qu'il succombe! Le plus fort aura nécessairement le dessus sur le faible. Moi qui croyais arriver chez d’honnêtes gens, chez des chrétiens, et non pas chez des brigands et des paiens|
— Tais-toi, mauvaise langue, répondit un de ses agresseurs. Nous avons des sentiments plus chretiens que toi et tes semblables. Comme espion et porteur de missives, tu meriterais, selon les lois de la guerre, qu’on te pendit à l'arbre le plus proche. Ce n’est que par commisération et par humapnité que nous te faisons grâce de la vie; mais jusqu'à nouvel ordre tu resteras prisonnier : hâte-toi de nous obéir et de nous livrer les dépêches, si tu ne veux pas nous forcer de recourir à des moyens extrêmes.
— Foin de ton protocole, mon ami! ditle ménétrier. Certes, je n’en donnerais pas un zeste, si je ne voyais là une demi-
douzaine de poings tout prêts à le sceller par la force. Lächez donc une de mes mains pour que je cherche cette lettre. Mais n'oubliez pas qu'il y a cinquante-deux semaines dans une année, et qu'il arrive souvent du soir au lendemain des choses auxquelles le plus fin n'a pas songé!
— C'est bien dit, répondit un autre. Tu l’apprends aujourd’hui, et les villes en feront bientôt aussi l'expérience. Vos gros bonnets se sont imaginé avoir à eux seuls toute la sagesse, et ont cru que, malgré tous les mécontentements provoqués par leurs iniquités, ils maintiendraient leur autorité illégitime. Mais voilà que tout à coup la glace est rompue contre toute attente, et 12 brèche ne sera pas facile à réparer. Allons, vite tes dépêches! » .
Wirri chercha la lettre en murmurant quelques mots inintelligibles. Quand on pense à sa poltronnerie naturelle, on doit être étonné de lui voir déployer tant de courage dans cette circonstance. Mais il appartenait à la classe nombreusd de ces individus qui ne tremblent que devant le danger tant qu'ils ne le voient pas. Aussitôt que le ménétrier eut livré la lettre qu’on lui demandait, tous s’éloignèrent, à l’exception d’un seul homme laissé sans doute en sentinelle devant la porte de la forge.
Cependant le maître chanteur, qui s'était rassis sur le banc, proférait, comme pour décharger sa bile, quelques ju- - Tons; mais comme ce n’était pas son habitude, il n’oubliait pas d’en demander aussitöt pardon au ciel. On croira sans peine qu'il désirait se voir bien loin de cette maudite forge: mais il croyait devoir attendre son guide athlétique, soit pour recouvrer par son aide la lettre du baron Mey, soit pour ne pas s’aventurer seul dans le bois au milieu de la nuit Pour se désennuyer il observa longtemps le gardien, qui, sans desserrer les dents, se promenait en long et en large. Ses yeux se porterent aussi sur les deux gros chiens couchés à ses pieds où bien sur les étoiles qui tantôt brillaient audessus de lui, tantôt disparaissaient au milieu des nuages.
Il régnait tout autour de lui un profond silence; les coups des marteaux se ralentissaient, et l’on entendait les voix de plusieurs hommes qui causaient dans la forge. Wirri, ayant cru distinguer la voix rauque de son guide, se tourna pour s'en assurer. Derrière Jui une lueur rougeätre s’échappait entre le mur et les poutres par une fente assez large pour
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. qu’il püt découvrir sans peine ce qui se passait dans la forge. Au fond gémissait le soufflet qui ranimait la flamme du foyer. Plusieurs barres de fer étaient à moitié ensevelies sous la braise ardente. Quelques parties de la forge enduites d’une suie noire, telles que poutres, saillies de mur, chevrons, et plusieurs outils comme marteaux, tenailles, pinces, suspendus aux murs, semblaient tantôt avancer au milieu d'une flamme petillante, tantôt reculer dans le sein de l'obscurité.
Le compagnon de Wirri, semblable au prince des ténèbres, trônait fièrement et comme un géant sur l’enclume. Comme il était tourné vers le foyer, son corps projetait une grande ombre noire, et ses cheveux dressés sur la tête et éclairés par le reflet de la flamme ressemblaient à des gerbes de feu. En guise de sceptre, il tenait dans sa main droite un de ces fers pointus dont on garnissait d'ordinaire les lances et les piques.
A cette vue le ménétrier fut saisi d'une terreur superstitieuse; mais son effroi s’acorut quand il reconnut, dans lun des trois paysans placés debout devant l’enclume, le Suédois qui lui avait apparu ainsi qu’au baron Mey sur la montagne de Rued. C'était bien sa figure imposante, ses yeux étincelants, sa barbe noire frisée, ses moustaches relevées ; seulement, à la place de l’élégant costume militaire, il portait une jaquette de paysan en gros coutil écru.
« A quoi tient ce retard ? demanda la voix rauque d'un ton contrarié. Au lieu de trois cents nous devrions déjà en avoir trois mille ! Vous ne songes donc pas que sous peu de jours nous allons avoir sur les bras les hommes de Bâle, de Mulhouse, de Berne et de Zurich? » .
Un des forgerons répondit : « On en a déjà fait et distribué cinq cents, comme tu sais. On ne cuit pas des piques au four comme le boulanger y cuit de petits pains. Le fer demande à être forgé.
— Assez! remuez-vous un peu plus, dit l'homme assis sur l’enclume. Travaillez jour et nuit, il n'y a pas de temps à perdre; autrement, tout ira au diable! Qu'en penses-tu, Gédéon? ces piques sont trop courtes. Ce. sont de vrais curedents! Elles devraient avoir au moins un demi-pied de plus! »
Le même ouvrier qui avait déjà parlé répondit encore : « Elles ont juste la mesure que le capitaine Gédéon nous a ordonné de leur donuer, il y a trois semaines. S'il ya
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erreur, ce n’est pas notre faute. Cela ne me regarde pas. Mais songe qu’en les allongeant d’un demi-pied, cela doublait le travail, et cela aurait diminué de moitié l’argent dans ton sac. Apres tout, que m'importe? je les ferai comme vous voudrez | »
Le Suédois prit la pointe de fer de la main du vieillard, examina le travail et dit : « C’est bien comme celal ce qui manque au fer en lonzueur est remplacé par le bois du mauche, et celui qui aura ce cure-dent dans le ventre n’auru plus d’indigestion à craindre. Nous n'avons que faire de hallebardes, qui ne sont bonnes que pour des gardes du corps et qui ne valent rien pour l'infanterie légère formée des jeunes gens que nous avons enröles, et qui n’ont chez eux ni arbalètes, ni arquebuses, ni mousquets. Il n’est pas bon que la pique pèse trop du haut, comme j'en ai fait la remarque dans la fameuse armada impériale. Cela rend toujours le coup moins sûr. Du reste, je pense que nous ne manquerons pas de munitions, puisque presque toutes les maisons sont pourvues de poudre et de plomb, ou du moins de massues, armes assez respectables dans une mêlée. »
Le vieillard reprit : « Ne traite pas l'affaire trop à la légère. Le conseil de Berne a fait une levée de soldats étrangers qu'il vante comme des gens braves, aguerris et dévoués.
— Cela se peut, reprit le capitaine en jaquette de coutil. Mais le cabaret$qui vend du bon vin n'a pas besoin de bouchon au-dessus de la poîte. Au bout du compte, cette levée n’est qu'une fournée d'hommes ramassés à la hâte, une soldatesque peu faite au service, et à laquelle nous pourrons tenir tête sans peine. Je donne ma parole qu'avant quinze jours, j'aurai fait de nos hommes des soldats qui sauront si bien leur métier, qu’ils forceront ces fanfarons étrangers à passer les monts.
— Celui qui méprise son ennemi, dit le vieillard, a déjà perdu à moitié la partie.
— Comme aussi celui qui le craint, reprit Gédéon. Nos hommes entrent en campagne pour la défense de leurs droits et de la liberté de la patfe. Aussi ils se battront en désespérés, carils ont reconnu complétement que l’ancien ordre de choses afait son temps. Et maintenant qu’on commence à battre la caisse, il n’y a plus de choix qu'entre une glorieuse victoire ou un gibet. Veillons seulement à ce que l’on ne répande pas
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trop tôt le bruit de nos projets et de nos ressources, pour . que nous soyons les premiers à attaquer l'ennemi qui espère nous surprendre.
— C'est juste, répondit le vieillard. Jusqu'à cette heure, l'affaire est tenue assez secrètement et connue de peu de monde.
— C'est pourquoi il faut observer un régime militaire sévère, continua le capitaine. Le premier que l’on prendra comme traître aura sans grâce la töte à bas! L’espion et le porteur de missives suspectes aura sans grâce la tôte à bas. »
A ces mots: «La tête à bas! » que le capitaine répéta avec force en les accompagnant d’un geste expressif du bras, comme s’il remplissait déjà lui-même l'office du bourreau, le ménétrier perdit presque l'usage de ses sens.
Songeant à la lettre qu’on venait de lui enlever, il s'appliqua naturellement ces paroles, et, abandonné de tout le monde, il se crut perdu. Aussi, détachant en toute hâte ses regards de la fente du mur, il songea à la fuite.
La sentinelle se promenait toujours devant la porte de la forge. Au moment où elle tournait le dos au ménétrier, celui-ci crut que le bois voisin lui offrirait un refuge assuré au milieu des ténèbres. En descendant la pente de la montagne, il espérait gagner facilement la route de la vallée. Il fit toutes ces réflexions avec la rapidité de l'éclair et avec plus de présence d'esprit qu'on n’aurait dû en attendre de la part d’un homme rempli de terreur par les discours du capitaine.
‘Il se leva aussitôt st se mit à fuir; mais il n’avait pas encore fait quelques pas, qu'il se sentit retenu derrière par la nuque et arrêté devant par une grosse bête velue qui, en aboyant avec fureur, s'était élancée contre sa poitrine. Il poussa un grand cri. C’etaient les deux chiens qui le tenaient, et que, dans sa précipitation, il semblait avoir tout à fait oubliés. Le plus grand de ces dogues avait posé ses deux pattes de devant sur les épaules de Wirri comme s'il allait l'embrasser, et de sa gueule il lui Mrrait le cou, préservé heureusement par le collet du manteau et la rebord du large chapeau. Le gatdieh accoutut promptement et oria aux chiens : « Allons, À bag! à bas! »
Le ménétriet se secoua fortement, comme pour s'assurer
qu'il était bien délivré de ces terribles animaux et qu’il n’avait pas de membres de cassés; puis il s’écria :
« Si ce n'était pas un péché que de se porter à des malédictions, je souhaiterais que ce coupe-gorge fût au fond des enfers avec les hommes et les bêtes qu'il renferme; il y serait certes bien plus à sa place que sur le territoire de .Mes gracieux seigneurs et maîtres.
— Ma foi, tu es fou, dit en riant le paysan qui, l'ayant saisi par le bras, se disposait à le ramener. Pourquoi ne restais-tu pas en place ? pourquoi t’es-tu mis à courir comme un possédé ? Tu peux te vanter d'avoir du bonheur, puisque mes dogues t'ont laissé le temps de pousser un cri de détresse.
— Ne puis-je aller où bon me semble? répliqua maître Wirri; suis-je votre prisonnier ? De quel droit retiens-tu un honnête homme? Va-t'en au diable. Je n'ai que faire de toi, et je me trouve aussi peu à ma place dans ce repaire qu'une colombe dans un nid de vautour.
— Tiens-toi tranquille, reprit le paysan. Il ne te sera fait aucun mal. Nous n'égorgeons personne, et nous sommes d'honnèêtes gens comme toi. Sois sûr que je tiendrai ma parole.
— Oui, dit Wirri; tu tiens sans doute ta parole comme le lièvre tient en place quand il entend le tambour. »
Pendant cette altercation, une ombre noire s'était glissée entre Wirri et le paysan. Le maître chanteur reconnut sans peine, & ses formes athlétiques, son guide mystérieux. Bien que, depuis ce qu'il avait vu et entendu dans la forge, il n’eût plus grande confiance en cet homme, il ne l'en aborda pas moins d'un ton affable, lui raconta ce qui venait de lui arriver depuis leur séparation, et lui demanda aide et protection contre les méchants chiens et les hommes grossiers auprès desquels il l'avait conduit.
« Que veyx-tu à ce brave homme? Je l'ai rencontré en route, et ce n'est que par complaisance qu'il m’a accompagné jusqu'ici, dit le vieillard d’un ton courroucé. Jockli, je t'en préviens, le plaisir que {u trouves à narguer les étrangers te vaudra quelque jour une côte brisée et pourra bien coûter la vie à tes dogues enragés. Viens, maître: partons ensemble, ajouta-t-il d’un ton plus doux en prenant Wirri par le bras. Ces hommes de la montagne sont des manants sans la moindre éducation. Allons, viens: bonne nuit, Jockli. »
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Quelque plaisir qu’eût le ménétrier de quitter ce fatalendroit, il s’arr&ta cependant après les dix premiers pas en disant :
« Je sais bien que les forgerons sont habitués au feu et que les charbonniers ne sont pas blancs. Aussi je ne leur en veux pas. Mais ces gens-là sont de vrais fripons. A peine avais-tu tantôt tourné les talons, qu'ils m'ont enlevé de force la lettre du baron. Il faut qu'ils me la rendent, ou bien je porterai plainte au bailli de Lenzbourg, qui aura bientôt mis fin à leur conduite brutale et sauvage.
— Silence ! lui dit tout bas son guide en l’entraînant aveclui dans le bois fourré. Qu'on net’entende pas! Tu ne sais donc pas où nous sommes ? Veux-tu follement amener ta perte et la mienne? Ce sont tous des gens ameutés, des insurgés, des rebelles. S'ils devinaient nos projets, ils nous briseraient le crâne avec leurs marteaux, et personne ne leur dirait un mot.
— Vraiment, tu-ne m’apprends rien de nouveau, répondit Wirri, qui, se cramponnant au bras de son guide, avançait avec anxiété au milieu de l'obscurité. J'ai reconnu ces beaux oiseaux à l’air qu’ils ont chanté dans la forge. Mais pourquoi les hantes-tu? et pourquoi m’as-tu amené ici? Pauvre homme que je suis, quelle mine piteuse je ferai devant le baron Mey de Rued!. j
— Tu me fais de la peine, maître; mais, demain matin, j'arrangerai ton affaire auprès du baron.
— Te proposes-tu sérieusement d'aller demain au château? demanda Wirri d’un ton incertain, qui ne montrait que trop qu’il doutait de la probité de son guide.
— As-tu déjà oublié ce que je t’ai dit, en venant ici? Ne fallait-il pas juger des faits par nos propres yeux pour p»uvoir en parler savamment au baron? De simples conjectures ne suffisent pas à des hommes commelui.
— Mais, si mes oreilles ne m'ont pas trompé, il me semble que tu chantais un peu sur le même ton que ces”maudits rebelles. Je ne prétends pas dire pré:isément que je te prends pour un homme de leur clique; mais celui qui approuve le mal par son silence passe pour complice. -
— Faut-il donc béler comme un mouton quand on se trouve avec les Joups ? Comment t'y serais-tu pris pour leur tirerles vers du nez? Leur aurais-tu dit la vérité et leur aurais-tu fait un sermon? Maître, je commence à croire que tu n'es
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pas d’Aarau, car les bourgeois de cette ville en savent plus long que toi.
— Je sais comme toi, mon ami, que toute vérité n ’est pas bonne à dire. Aussi as-tu agi très-sagement. On connaît les gens dans l’occasion. Maintenant, je connais aussi ce beau . M. Gédéon. Toute médaille a son revers, comme tout mal a son bon côté! C'est égal, le baron sera bien étonné quand je lai conterai cette histoire. Mais, à dire vrai, j'en suis un peu mortifié ; je ne me serais pas imaginé que le régisseur eût. le nez si fin!
— Tu connaissais donc déjà cet archicoquin de Gédéon ?
— Je l'ai rencontré hier en prenant le frais avec le baron devant le château. Nous nous sommes pris de paroles; il s’est levé sur ses ergots, et nous a montré bec et ongles. Mais, patience. A quelque chose malheur est bon | comme on dit; j'aurai ma revanche, et quelque jour je lui jetterai aussi une pierre dans son jardin.
— Ahl je ne suis plus étonné que ces gens aient su tout de suite que, chargé d'une mission du baron Mey, tu étais porteur de lettres. Gédéon t'avait suivi à la piste, maître, car il en savait dix fois plus que moi sur ton compte. Tu ne devrais pas dire comme ga tes affaires devant tout le mpnde.
— Quand l'ai-je fait? Si ce pendard n'a pas écouté aux portes dans l'auberge de Kulm, il faut qu'il s’entende avec le diable; car je me garde bien de dire un mot de plus qu’il ne faut, "et avant de parler j'examine bien mon homme. Mieux vaut un faux pas qu’une parole de trop. Mais il faut croire que le diable a prêté son oreille à ce coquin de Gédéon. A Kulm, je ne me suis informé que des jeunes filles qui demeurent chez Addrich.... |
— J'entends, maître, et je vois que nous sommes tous deux pour l'autorité que le bon Dieu a instituée. Je suis un bon Lomme tout rond, et je trouve, ma foi, que je t'en ai déjà trop dit suf mon compte. Garde ta langue, et ne me trahis pas dans le pays.
— À quoi penses-tu, cher ami? Ne crains rien. Il fautqu’il fasse rudement. froid pour que les loups se mangent entre. eux. »
Tout en causant de la sorte, nos deux voyageurs, sortis du bois, venaient d'arriver à la plaine; un vent froid soufflait dans la vallée et détachait les brouillards des montagnes.
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Wirri ne laissait pas de jeter de temps en temps ses regards de tous côtés pour chercher à s’orienter. Mais l’obscurité l'empêchait de distinguer autre chose que les montagnes qui, comme de sombres nuages, se dessinaient à l’extrémité de l'horizon. On ne découvrait nulle part ni lumière ni habitation; mais le vieillard, dont la conversation ne tarissait pAs, ne paraissait nullement s'inquiéter de sa route; il avançait d'un pas allègre, tantôt sur du gravier, tantôt dans des prairies, dans un ravin, ou à travers un massif de bois.
Quand, après une marche soutenue, le maître chanteur commença à éprouver quelque fatigue, et qu’il crut remarquer que les montagnes de la vallée se resserraient des deux côtés, il s’arrêta tout à coup et dit à son compagnon :
« Mon ami, si tu n'as pas quelque mauvaise intention, tu dois être égaré, car il me semble qu’à la manière dont nous allons, nous pourrions bien ne pas sortir de toute la nuit de cette contrée sauvage et déserte. On n'entend ni chien ni clochette, rien que le vent qui souffle à travers les feuilles sèches des arbres. Je suis d’avis de retourner sur nos pas et d'aller chercher un asile dans la première hutte ou grange venue : car je suis glacé de froid, et la nuit ne me sourit guère. | ,
— Ne veux-tu donc pas aller chez Addrich des Mousses ? demanda le vieillard d'une voix rauque.
— Que le bon Dieu m'en gardel s'écria le maître chanteur. Y penses-tu? Tu sais bien qu’on m'a enlevé ma lettre. Je taurais cru assez intelligent pour comprendre que je ne pouvais ni ne voulais plus me rendre dans un endroit où je n'ai plus rien à faire. Pourquoi ne me mènes-tu pas au village ou chez toi?
— Maître, c'est ta faute et non pas la mienne; pourquoi ne m’as-tu pas dit plus tôt qu'il te répugnait d'aller chez Addrich ?
— Mais ma lettre n'est-elle pas entre les griffes des hommes de la forge ?
— Eh bien, qu'est-ce que cela fait? Ils t'ont laissé ta languse ; et d’ailleurs qui te dit que Fannely sache lire? Fais-lui ta commission de vive voix. Elle trouvera peut-être plus d3 plaisir à voir tes bonnes grosses joues qu'une mince feuille de papier.
— Mon bon, fais-moi l'amitié de rebrousser chemin. Je
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n’invite pas le diable à venir chez moi, et j’aime encore moins à aller le trouver chez lui.
— Si le génie du mal te donne jamais un aussi bon gîte que nous sommes sûrs d’en trouver un chez Addrich, il ne faut pas le refuser. Pour moi je ne retourne plus : car, quelques pas encore, et nous sortons du taillis et nous touchons au but. J'ai froid et j'ai faim comme un chien abandonné de son maître, c’est l'heure du souper, et Addrich est hospita- ‘lier. Chez moi tu trouverais à peine un fromage de thèvre.
— Des cheveux courts sont bientôt brossés, répondit le ménétrier. Tout bien pesé, je sens avec une grande lassitude dans les jambes une véritable faim canins; je ne pourrais pas me traîner un quart d'heure de plus; et rester sur la route dans cette profonde obscurité, ce serait dix fois pire que d'aller affronter la mort!
— Viens donc ; maître Addrich n'est pas si méchant qyon le dit.
— Arrête un peu, mon ami. I} y a quelqu'un qui nous suit dans l'ombre. N’entends-tu rien? s'écria Wirri plein d’effroi, et il sentit au même instant le souffle de gros animaux qui tournaient autour de lui en le flairant.
— Ce ne sont que les chiens d’Addrich.
— Ces maudites bêtes n’aboient même pas; on'dirait qu’elles me connaissent.
— Tu vois donc que leur maître est hospitalier. Allons en avant! si nous retournions à présent, nous ne ferions qu’eveiller les soupçons. »
Wirri suivit son guide lentement et avec timidité; car les chiens rôdaient toujours autour de lui sans qu'il püt les voir. Enfin après quelques pas ils aperçurent une faible lueur qui brillait entre les branches des sapins; immédiatement après, ils découvrirent les fenêtres d'une grande maison de paysan.
es
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La maison maudite.
En entrant, le guide de Wirri eut plutôt l’air d’un ancien ami de la maison ou du maitre lui-même que d'un hôte étranger. Deux valets qui étaient à causer près du foyer de la cuisine se Jlevèrent pour le saluer. Il se mit à parler avec eux à voix basse ; le ménétrier prit leur place auprès du feu, au-dessns duquel était suspendue à un crochet de fer une ‘marmite qui exhalait une odeur agréable.
« Viens avec moi, dit à Wirri un des valets, qui s ’approcha de lui une lampe allumee à la main. Chez nous tu ne mınqueras de rien ; mais je ne crois pas que tu puisses voir Addrich aujourd'hui, sa fille est malade. »
Le ménétrier s’apergut alors qu'il était seul avec le valet: car, pendant qu'il se chauffait à la flamme petillante du foyer, il n'avait pas pris garde que son compagnon de route avait disparu avec l'autre valet. Il se laissa donc conduire par quelques petites chambres à un corridor étroit, about'ssant à une pièce située à l’extrémité de la maison. Le valet l'introduisit dans cette pièce, dont l’espace était presque entièrement occupé par un énorme poële en briques, par un lit si haut qu'il touchait presque au plafond, par une vieille table en bois de sapin et par quelques chaises de même bois.
Le valet posa la lampe sur la table et dit en sortant :
« On t’apportera ton souper, et, si tu as envie de dormir, voici ton lit. »
Wirri, qui ne s'était guère attendu à un si bon accueil dans une maison aussi mal famée, fut enchanté de se trouver dans une chambre aussi propre que chaude. Si l'habitation, comme toutes celles du temps, n’était construite qu’en bois et couverte de chaume, elle était lambrissée en dedans, et tout y denotait l'ordre et l’aisance. Le maître chanteur trouva surtout un plaisir infini à examiner son lit haut comme une tour, dont les draps en toile écrue et grossière étaient d’une fraîcheur
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able. Mais ce qui lui parut étrange, c'était de voir de arres de fer à l'extérieur de la fenêtre, et des veriqués au dehors et non en dedans de la porte, ce ait à sa chambre presque l’aspect d’une prison.
t qu’il s’abandonnait à ces réflexions, on lui servit promis et tant désiré. Un valet, suivi d’une trèse, apporta de la bouillie d’avoine, des tranches de du pain blanc et tendre comme de la laine, du fro-. l'Emmenthal, dont les pores brillaient de gouttes de du vin dans une bouteille de cristal vert: avec une emarquable l’Hébé villageoise deploya la nappe et de manière que le large liséré rouge viat occuper ı de la table. En un clin d’eil tous les mets s’y ıt rangés dans la plus parfaite symétrie. Elles’ac- . sa tâche sans proférer un seul mot, d’un air tiis riant, les yeux baisses, mais avec beaucoup de turelle. La souplesse de ses mouvements, même s pieds étaient en repos, ainsi que la légèreté de sa 2, ne pouvaient échapper au maître chanteur. Mais ds de Wirri n’etaient pas moins attirés par l'épaisse »t les tranches dorées du jambon ; aussi la jeune fille, uhaitant tout bas un bon appétit, disparut-elle à ses
ıme une sylphide.
seulement après avoir satisfait à l'exigence grossière mac qui ne s’apaisa qu'à la vue des plats vides, que lu ménétrier se représenta de nouveau la petite Hebe, manières gracieuses n'avaient rien de commun avec une simple paysanne. Plus il se retraçait sa figure élancée, plus il se persuadait que cette jeune fille tre la malheureuse filleule du doyen Rusperli, qu'il pgagé à délivrer. Il se fit de justes mais tardifs s d’avoir laissé échapper l'occasion de tout disposer réussite de son projet.
»n une heure après la porte s’ouvrit, et la jeune fille our ôter le couvert. Le ménétrier s’empressa d’enaimable et timide enfant dans une conversation et niner de plus près.
3mblait encore bien jeune, et avait le teint un peu issi ne pouvait-on pas l’appeler une beauté; mais il y ı charme particulier dans le jeu de sa physionomie licate que mobile. Ses cheveux étaient tresses en
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ngttes; elle portait une robe d’une étoffe grossière et d'une couleur presque passée, une chemise de grosse toile, attachée au cou par des agrafes, couvrait sa poitrine.
«Pourquoi donc, lui dit-il, pourquoi restes-tu chez Addrich, où tu ne dois pas te plaire ?Âta place, j'aurais passé depuis longtemps les montagnes. On est comme abandonné de Dieu et des hommes dans cette horrible gorge. Addrich te donne-t-il au moins de bons gages ?
— ]l ne me donue rien.
— Rien peut être bon pour les yeux, mais cela ne suffit pas à l'estomac. Alors je ne sangois pas ce qui peut te retenie ici.
— Je suis une pauvre orpheline. Addrich m'a recueillie par charité. Où irais-je ? Je serais heureuse de trouver partout ailleurs de quai gagner seulement ma vie!
— Eh bien! pourquoi ne viendrais-tu pas à la ville, par exemple à Aarau, où je demeure ? Je suis menetrier , et je gagne pas mal d'argent. On me reçoit parfaitement dans toutes les bonnes maisons ; aux baptêmes , aux fêtes et aux noces, on me paye bien mes pièces de vers. Je gagne encore bien des choses à droite et à gauche. Si j'avais une bonne ménagère, je serais comme une perle enchâssée dans l'or. Tu sais, et je suis là pour l’attester, qu’un garçon, quand même il aurait tout à foison, ness’enrichit pas : car, comme dit le proverbe, pierre qui roule ne ramasse pas de mousse. Mais si nous vivions tous deux ensemble, par exemple, je dirais adieu aux soucis. Nous en aurions assez pour nous deux, même quand il nous viendrait un troisième.
— Voilà de bien singuliers discours, et auxquels je n’entends rien, dit la jeune fille en le regardant avec surprise et d'un air plein d’innocence.
— Cependant je sais parler. On ne peut pas plus s'empécher d’aimer que de tousser! Ainsi, bref et rond comme je suis, je te dirai : Si tu veux de moi, je temmène. A Aarau, je n'aurais qu'à passer la main par ma fenêtre, pour avoir autant de fiancées que j’ai de doigts à chaque main. Mais sache-le bien, c'est pour toi seule que je suis venu dans ce nid de hibou. J'avais même pour toi une lettre de‘la part du baron Mey de Rued; mais les voleurs et rebelles assemblés à la forge me l'ont enlevée de force. Nous devions tous deux nous réfugier à Liebegg |
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— Que me chantes-tu là? dit la jeune fille en riant et en autant autour de la table. Le baron de Rued s'inquiète bien le la pauvre Aenneli! |
— Aenneli, répéta Wirri, tout ébahi et à voix basse. le me suis trompé de porte. Vieil âne, tu n’as qu'à te aire raccourcir les oreilles pour ressembler à un jeune Joulain !
— J'ai bien pensé, en te voyant entrer dans la maison vec Addrich, que tu venais d'Aarau ; les messieurs de chez rous aiment à plaisanter]
— Avec Addwuch! s'écria Wirri consterné. Que dis-tu, \enneli ? Le vieillard qui vous regarde aveë ses yeux comme ı travers des chiffons de drap de Frise rouge, c’est là Ad- Irich ? »
La jeune fille riait et sautait comme une folle.
« Ab! tu ne joues pas bien ton rôle. Tu voudrais en vain ne faire croire que tu ne le connais pas. Ah! tu ne m’atraperas pas |
— Me voilà encore bien loti, murmura le ménétrier. On ‘échappe pas au mal qu’on craint : se tromper, c'est perdre | wel jour de guignon pour moi! Le diable m'a fait donner us le panneau, et me voilà pris! Que Dieu me vienne en
de! » 11 passa la main sur son front avec angoisse, et la
ırna tout autour de sa tête comme s’il cherchait le nom de
sique chose qu'il avait perdu. Puis s’adressant de nouveau
8 jeune fille, il dit : e Ainsi, c'était Addrich lui-même?
‘8e serait douté de cela? Il avait l'air innocent comme
v'avait jamais troublé l’eau, et comme s'il ne voyait pas ‘ loia que-son nez. Mais on blanchit bien l'assa-fœtida ! woi, ma bonne Aenneli, vit-on du moins ici dans la te de Dieu, dans la paix et l’union, comme si les cigognes ht établi toute l’année leur nid sur le toit Ÿ » ÿ baussa les épaules, et dit d'un air effrayé et à demi- .« Este que je sais ce qui se passe ici? On va, on ‘et on ne sait pas pourquoi. Je suis depuis Noël dans von, et je ne comprends rien à ce qui s'y fait. Bien des $ennent ici que‘l’on ne voit plus s’en aller, et plus % parti de la maison que je n’ai jamais vu revenir. } la peur me prend, car ici tout se passe autrement ws. On ne doit pas tout entendre ni tout dire. Ah! vais trouver une place dans une maison chez d'hon-
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mme un pauvre pecheur de la fenêtre de sa prison, car elle- &me ne sait pas un mot de ce qu'elle chante. » A ce récit extraordinaire, maître Wirri secoua involontaiment la tête.
« On devrait faire ici des croix sur toutes les planches, écria-t-1l, car la malédiction est attachée à cette maison. uitte-la dès que tu le pourras, Aenneli, et secoue la pousère de tes pieds. Si tu viens à Aarau, tu n’as qu'à me mander. Le premier enfant venu t’indiquera la demeure de altre Wirri, près du Ztegelrain '. Une bonne place ne te anquera pas, et je te trouverai peut-être encore quelque ose de mieux; car tu es si gentille et si aimable que tu rais, certes, l'affaire d'un honnête ménétrier. » Tout en causant avec le maître chanteur, Aenneli avait levé ce qui était sur la table et 16 tenait sous le bras. Elle urit au ménétrier d'un air franc et candide. « Que n’es-tu nu, dit-elle, à la mort de ma mère, quand je me trouvais andonnée de tout le monde! Les paysans ont le cœur en dur, et de plus ils sont pauvres ; aucun ne voulut me cueillir pour l'amour de Dieu. Je me suis bien trouvée fore d'aller chez Addrich, et cependant je savais tout ce qu'on sait de lui au village. J’entrai chez lui en pleurant et avec roi. Hélas! on passe tout à l’homme riche, tandis que le uvre orphelin est mené rudement.
— Chère Aenneli, ne tiens donc pas de si tristes discours, t le ménétrier en passant sa main sur la joue de la jeune le, rougissant de pudeur. Pourquoi secoues-tu la tête? Te éfierais-tu de moi? J'ai des intentions honnêtes, et toi tu es pas pauvre, car j'estime bien plus une fille qui a de aux yeux comme toi qu'une fille qui n'aurait que de beaux us. Une fois que nous nous serons bien entendus, le reste ı tout seul! »
Elle recula toute honteuse en disant : « Ah! tu es toujours . ur moi un monsieur d’Aarau ! Bonne nuit. > A ces mots elle sortit, après lui avoir fait un signe amical la tête. Maître Wirri resta longtemps immobile sur sa aise, les yeux fixés sur la porte. Il voyait toujours devant | la figure d’Aenneli, ses mouvements gracieux, sa vive déırche, le jeu de sa physionomie mobile, où le sérieux alter-
|. Briquelcrie ou tuilerie. (Note du tradueteur.)
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nait avec la gaieté enfantine. Il trouvait tout charmant en elle, et il était obligé de s’avouer qu'Aenneli serait la plus gentille ménagère qu'il pôt désirer.
S’abandonnant à des réflexions profondes et agréables sur une matière aussi intéressante, il proféra quelques mots entrecoupés, dont le sens pouvait à peu près se traduire ainsi : « Sans doute le choix d’une femme est plus difficile que celui d'un bonnet! Mais souvent plus on choisit, plus on est attrapé. A dire vrai, J'aimerais bien mieux enlever Aenneli que cette amie des lutins et des sorcières avec son âme de prophète. Les mariages sont écrits dans le ciel. Je sais bien qu'on ne vit pas d'amour et d'eau claire, et qu’une femme dépense souvent plus qu’un homme ne gagne à la sueur de son front. Mais cette Aennelil La modestie est la meilleure dot. La simplicité vaut la plus riche parure. Plus on a. plus on dépense. Il faut régler sa dépense sur son revenu. > Au bout d'une nouvelle pause, il continua en ces termes : . «Certes, il est facile de prendre une jolie femme; mais la garder: c’est autre chose! On dit encore que les femmes ont les jupes longues et les idées courtes, et que dans le mariage tout n'est pas rose. Mais ma foi! tout bien considéré, je crois qu'il est temps d’en finir. Maintenant ou jamais! Je suis dans le meilleur âge pour ms marier. D'ailleurs l’amour fait naître l'amour, et vivre seul n’est pas vivre ! »
Dérangements.
Le ménétrier fut arraché-à ces profondes méditations par le grincement des gonds de la porte. Elle s'entr’ouvrit pour livrer passage, non pas à la gracieuse tête de l’innocente jeune fille à laquelle il r&vait, mais à une figure colossale, aux traits rudes, aux pommettes saillantes, aux sourcils épais , aux yeux injectés de sang, en un mot à Addrich, qui, d'un ton sourd, prononça ces mots:
« Bonne nuit, maître Wirri! demain matin nous aurons à causer ensemble. »
La tête d'Holopherne disparut. La porte s£ referma, Wirri entendit pousser un verrou, et il reconnut qu’on fixait en outre un cadenas à la porte. Ensuite les pas s'éloignèrent dans le corridor. |
L'effroi du ménétrier s'était tellement accru, qu'il n'avait pas répondu au souhait d’Addrich, et qu'il n’avait pas eu la force de lui demander pourquoi il l’enfermait. Le sifflement du verrou rouillé et le claquement du cadenas résonnèrent dans ses nerfs et chassèrent aussitôt toutes les douces idées matrimoniales auxquelles il s’etait abandonde avec trop de précipitation. Il essaya enfin, en remuañt doucement la porte, de s’assurer de sa captivité, à laquelle il se refusait encore à croire, malgré tout ce qu’il venait d'entendre et ce que les barreaux de fer de la croisée lui avaient déjà fait craindre. Le doute ne lui était plus permis; il poussa un profond soupir et s'écria :
« Serais-je donc un de ceux qu'on aura vus entrer et qu'on ne verra plus sortir? Ciel miséricordieux, viens à mon secours! Auprès de cet abominable repaire, la fosse aux lions de Daniel serait encore un excellent gtte! »
Il se jeta tout habillé et plein d’angoisse sur son lit. Pour retrouver quelque calme, il se mit sans succès, tantôt à prier, tantôt à jurer. Il ne se recveillit qu’& la longue, mais sans se livrer à une trop grande confiance; il finit par espérer qu’on n’en voulait pas à sa vie, quand sa première terreur fut passée et que l’agitation de son sang se futapaisée. « Car, se disait-il, si Addrich avait voulu se débarrasser de moi, il aurait pu le faire sans le moindre danger pour lui, ou dansla forge ou dans le bois, où bien dans notre voyage nocturne. II n'avait qu’à me conduire sur le bord d’un abtme et à m'y précipiter. Avec les morts, il n’y a pas de procès, se dit encore Wirri. Mais tant qu'on vit, fl y a de la ressource. La fortune change; si elle est aujourd'hui pour lui, elle sera peut-être demain pour moi.»
Telles furent les réflexions du ménétrier qui, se retraçant tous les faits de la journée avec plus de sang-froid, découvrit bientôt le motif le plus probable qui faisait garder la nuit sa respectable personne sous les verrous! Il se rappela qu’Addrich, par une ruse infernale, lui avait arraché l’aveu qu'il
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était chargé d’une lettre du baron, et que d’ailleurs Addric! en connaissait le contenu et était informé de la mission dı ménétrier, d'enlever Epiphanie et de la conduire à Liebegg Quoi de plus naturel que de déjouer le projet du ravisseur eı l’enfermant pendant la nuit? « Demain matin, il merira aune et me renverra avec ma courte honte et mille injures. El bien! ses sottises ne feront pas de moi un sot, et avec moi pied de nez je ne me cognerai pas contre un arbre. »
Il en était là de ses méditations, quand, à la clarté vacillant: de sa lampe, il s’apergut qu’elle allait s’eteindre; il voulu en vain la ranimer. Aussitôt qu'il eut touché à la mèche, ils: trouva dans les ténèbres. Cet accident le mit dans de nouvelle transes ; il retourna en tâtonnant à son lit, y grimpa non san: peine à cause de sa hauteur démesurée, puis se ramassa su: lui-même et ferma les yeux, ce qui était sans contredit li moyen le plus sûr de ne pas s’apercevoir de l’obscurité.
Au petit jour, il tomba dans un demi-sommeil encor: assez agité; mais bientôt il fut réveillé en sursaut par ui aboiement de chiens qui semblait venir de dehors: Le cœur lui battait bien fort, pendant qu'il écoutait avec la plus grand attention. Tout étant rentré dans le silence, il laissa tombe sa tête alourdie sur l’oreiller pour dormir. Mais bientôtil entendit un bruit singulier, comme des pas d’homme, et si pre: de lui, qu’il croyait qu'on approchait de son lit. Il se mit su son séant; il crut que son cœur allait se briser dans sa poi: trine et sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête, quand il vi une ombre noire se balancer devant la grille de sa fenêtre plus ill’observa, plus il distingua la forme d'un homme qu grimpait à la fenêtre, posa ses pieds sur les barreaux, et montant toujours plus baut, disparut à ses yeux.
Quel que fût le désagrément que notre pauvre Wirr éprouvait de se voir de nouveau dérangé dans son sommeil il se tranquillisa un peu en reconnaissant qu'il ne courai en ce moment aucun dauger.
« Si c'est, se disait-il, un voleur qui convoite les trésor: d’Addrich, je suistout à fait en sûreté, grâce aux barreaux dı Ja fenêtre et aux verrous de la porte. Si c'est un amoureu: qui vient de nuit faire sa cour à la charmante Aenneli, il n pense nullement à moi. Mais j'aimerais bien mieux être à s: place. Cette jeunesse sait donc déjà aussi que la nuit est fa: vorable aux amours! Mais qui aurait cru cela de deux yeu:
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aussi innocents? Allons, point de foire sans larron, point de fille sans garçon. L'esprit vient de bonne heure aux fillettes! Adieu mes rêves d'amour»
Pendant ce court monologue, les jambes reparurent sur les barreaux de fer à la croisée. La figure descendit et disparut. Mais au même moment, il se fit un nouveau bruit, et une voix d'homme cria:
« Arrête, coquin! »
Maître Wirri prötait l'oreille avec une attention soutenue. Il entendit le cliquetis de deux épées, et une voixforte qui criait:
« Mätin, pille! »
Un silence de mort succéda, puis il y eut des gémissements sourds qui diminuaient de plus en plus. Enfin tout rentra dans le silence.
Le ménétrier fut saisi d’une angoisse mortelle. Les hommes qui en étaient venus aux mains devant la maison n'étaient ni des valets ni des paysans; voilà ce que prouvaient leurs armes. Il était certain qu’un meurtre venait d’être commis dans la maison d’Addrich. On conçoit sans peine que Wirri ne put plus fermer l'œil du reste de la nuit; il lui semblait qu'elle ne finirait jamais, et que le soleil ne reparaftrait plus à l’horizon.
Aussi sa joie fut-elle extrême quand la pâle lueur du matin pénétra dans sa chambre, et que la vie se répandit peu à peu dans la maison. Ce ne fut qu’alors que, se croyant plus en sûreté, il osa fermer les yeux et chercher le sommeil qui avait fui ses paupières pendant toute cette terrible nuit. Mais son repos fut bientôt troublé par plusieurs voix d'hommes. Plein de curiosité, -il s’elanga du haut de son lit pour courir à la fenètre. L’ herbe de la prairie était couverte des perles argentées de la rosée. De gris brouillards enveloppaient les cimes des noirs sapins. Sur une petite place libre, entre la maison et le bois, on voyait trois hommes dans une conversation animée, mais faite à demi-voix, et d'un air mystérieux. Un quatrième était occupé à passer et à repasser un balai sur le gazon teint de sang. .
Sous les premiers arbres du bois on apercevait un cinquième individu qui, armé d’une pelle, comblait de terre une fosse fratchement creusée. Wirri, songeant aux événements de la nuit, n’eut pas de peine à s'expliquer cette scène lugubre.
Bien qu'il ne fit pas encore assez jour pour tout distin-
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guer au dehors, le ménétrier reconnut facilement parmi les trois ititerlocuteurs la figure gigantesque d’Addrich.
L'autre était le Suédois, qui, transformé en paysan, portait lenom de capitaine Gédéon. Il tenait sa main droiteen écharpe, fait qui pour notre observateur à la fenêtre ne laissait pas d'être très-significatif.
Le troisième homme, court et trapu, d’une forte carrure, vêtu moitié en paysan moitié en bourgeois, était plus difficile à reconnaître, parce qu'il tournait à la maison son large dos. Ce fut cet individu qui excita le plus la curiosité et l'esprit d'investigation du maître chanteur, car Addrich et le fer Suédois semblaient lui témoigner une déférence toute particulière. Mais Wirri eut beau chercher, rien ne le mit sur la voie, ni le feutre rond avec plumes vertes du personnäge, ni son large surtout de laine brune sans manches, qui couvfait un justaucorps et des chausses plissées, descendant sur des bas rouges jusqu’à mi-jambe.
Ce ne fut que lorsque Addrich eut invité de la main l’etranger à partir avec lui, et que celui-ci se tourna, que Wirri put distinguer ses traits. Il lui semblait qu'il avait déjà vu quelque part cette grosse figure sérieuse, terminée par une courte barbe pointue et des moustaches qui retombaient sur des lèvres serrées et pincées. Ils ne lui paraissaient pas non plus inconnus, ce large et haut front, ces cheveux épais et crepus tombant en boucles jusqu’äux épaules, cette cravate blanche noude légèrement autour du cou et rarnenée en double nœud sur une poitrine ornée de deux rangées de petits boutons ronds qui fermaient du haut en bas un pourpoint de couleur brune. Mais quand, en s’en allant, l'étranger parut lancer un regard menaçant vers lä fenêtre, Wirri reconnut le personnage et recula d’un pas. Ce n’était autre que le chef des rebelles de Lucerne, Christen Schybi d’Eschlismatt, qu'il avait vu à Wollhausen.
« Maintenant je sais ce que la cloche a sonné, murmura le ménétrier effrayé. Que Dieu nous garde! partout où cet homme se montre, il arrive quelque malheur! Ah! si le baron Mey savait cela à Rued! il y aurait là une capture à faire dont se réjouirait toute la confédération. Pour moi, je n'achtterai pas de pique pour la guerre, et je veux bien n'avoir rien vu, s’ils me lächent yivant de leurs griffes. »
Au bout d'un bon quart d'heure la sérrure s’ebranla, le
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rou cria, la porte s’ouvrit, et Addrich entra dans la mbre. 11 était accompagné de deux paysans qui avaient pieux ferrés à la main. | As-tu bien dormi, maître? demanda Addrich, et un sou- , équivoque et malicieux passa sur ses traits sévères, ime un rayon du soleil couchant éclaire subitement le enveloppé de sombres nuages.
- Je mentirais si je disais oui; car je te connais maintet, Addrich. Mais que t’avais-je donc fait pour m'avoir npé ainsi hier toute la ‘journée et m'avoir gardé la nuit ‘onnier ?
- Tu es fou, répondit le vieillard; il ne t'est pas arrivé ıoindre mal. Mais ne te charge plus de missions perfides, ‚e te mêle pas de choses qui ne te regardent pas. Je te serais bien aller si ta langue pouvait rester aux Mousses. - Laisse-moi partir en paix, Addrich, et la chemise que sur moi ne saura pas que j'ai été chez toi. On s’instrüit es dépens. J'ai payé assez cher la leçon, je saurai me el | - Quand tu te seras tu pendänt trois jours, je te croirai lite, et j’enfermerat le renard dans le poulailler. Mets-toi ntenant en route ; mes gens t'âccompagneront. Tu n'auras loin à aller pour trouver ton déjeuner.
- Où me conduira-t-on ?
- Au delà de la Bampf, le long des lacs jusqu’à Hochdorf, ındit Addrich en poussant Wirri hors de la chambre et e menant par plusieurs chämbres jusqu’à la porte de la son. En Argovie, ajouta-t-il, tu ne serais pas un instant ‘ûreté. Le premier que tu rencontrerais te tuerait comme Caïn. Töut le peuple est soulevé contre Berne; il se ré- 1 comme un feu qui prend daus un bois ou comme un ent qui déborde.
- Le feu et l’eau sont de bons serviteurs, mais de maumaîtres, » répondit le ménétrier; et il ajouta & voix e : « De même que les paysans.
. Pars, dit Addrich d’un ton sec. Que Dieu te garde! On be bien sur un sol couvert de gelée blanche. Ne cherche à fuir ni à crier, autrement tu aurais sur-le-champ deux s de couteau dans les côtes. Entendez-vous, vous 25? >»
ces mots, le vieillard mit le ménétrier à la porte de cher
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- e lui, et les paysans le forcèrent de marcher au milieu d’eux et de gravir le col de la montagne. Addrich les suivit des yeux tant qu'il put les voir. Puis il rentra dans la maison, demeura quelque temps indécis au bas de l'escalier, le monta et ouvrit doucement la porte d’une chambre.
Les hôtes.
Aenneli vola au-devant d’Addrich sur la pointe des pieds, l'index de la main gauche surles lèvres, et la main droite levée en l'air.
« Doucement, doucement, ta fille est assoupie, lui murmura-t-elle à l'oreille. Fanny aussi, qui a passé toute la nuit au chevet de Lorely, repose depuis deux heures. »
Et en disant ces derniers mots elle désignait la porte d’un cabinet contigu à la chambre.
Addrich fit un léger signe à la jeune fille, qui sortit aussitôt. |
Resté seul, il avança lentement vers le lit de son enfant malade. Pas le moindre petit grain de sable ne cria sous ses souliers. Il contempla Lorely en silence.
Elle était couchée les bras étendus au-dessus du drap de lit, comme si on allait la mettre dans la bière. On découvrait encore des traces de beauté sur ses traits flétris, et d’un blanc de nrarbre. De dessous son bonnet sortaient quelques boucles de cheveux aplatis et noirs comme de l’ébène. Si autrefois ils avaient rehaussé l'éclat de cette tête de vierge, ils ne faisaient aujourd'hui qu’augmenter la triste impression de ce spectacle navrant. Ils tombaient sur son front pâle et descendaient le long de ses joues bleuâtres, comme pour mieux indiquer que la vie était éteinte dans ce corps immobile. Son sein ne palpitait pas, aucun souffle n’agitait ses lèvres décolorées; ses yeux caves semblaient à tout jamais fermés à la lumière du jour.
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Addrich, les mains jointes et la tête baissée, regardait fixement la figure de cet ange près de s'envoler de la terre. 7 Levant les yeux et les abaissant de nouveau sur sa fille assoupie, il dit en soupirant et d’une voix à peine intelligible : « O mon enfant, ma pauvre enfant! Toute ma joie, toute ma viel Pourquoi personne ne peut-il tarracher au pouvoir fatal de la destinée? »
Accablé par le chagrin, sa poitrine se gonfla et il eut de la peine à respirer. Il leva aa tête vers le ciel avec l'expression
-d’un désespoir muet, et serra convulsivement ses mains contre son cœur. De grosses larmes lui tombèrent une à une des yeux, et il poussa de sourds gémissements. Quand sa douleur fut calmée ou qu’elle céda à son épuisement moral, ses lèvres agitées semblèrent adresser d’ardentes supplications au maître suprême et invisible de toutes choses. La stature élevée de ce vieillard vigoureux, courbé avec humilité, avait quelque chose du chêne orgueilleux brisé par la foudre, dont. le feuillage fané frémit au moindre souffle du vent, et la rougeur de ses yeux embrasés semblait indiquer la flamme qui le consumait.
De temps en temps il proférait des mots incohérents , qui ressemblaient aux discours d'un insense, mais qui n'étaient au fond que les accents de son âme déchirée, et marquaient l'enchaînement de ses idées et de ses douleurs, comme on distingue une chaîne de montagnes éloignées par quelques pics saillants à l'extrémité de l'horizon.
« O douce proie de la mort, disait-il, fallait-il que ta mère te mit au monde pour m'être enlevée sitôt? Je te reconnais avec épouvante , monstre insatiable qui dévore ses propres intestins et qui les reproduit pour avoir une nouvelle pâture! Ah! pauvre belle rose des Alpes, qui se fane ignorée du monde! Pourquoi as-tu fleuri? Le ciel est bon et’juste, diton; je voudrais le croire. Mais ce corps inanimé dit que non. Il n’existe rien de plus affreux que le sentiment à côté d’un rocher insensible, que la vie à côté du muet anéantissement. L'amour est la seule chose qui par aucun lien ne se rattache au monde! O pieuse et sainte enfant, pourquoi t'avoir fait goûter cette douce existence pour te l'enlever au milieu des douleurs? Qu’as-tu fait pour que la nature puisse se permettre ce crime de te détruire? O crime sans nom! Laissemoi, Satan! Le monde porte en lui la conscience de son éter-
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nité! Ah! situ t'en vas avant moi, je te suivrai, ange! Nous ne nous separerons pas! »
Ici ses sanglots étouffèrent sa voix; il s’agenouilla en gémissant tout bas, jusqu’à ce que ses larmes se tarirent. Il se releva, et, jetant encore un regard désespéré vers le ciel, il dit: « Que ta volonté se fasse! » !l s'essuya les yeux, posa une plume de duvet sur les lèvres de son enfant, et reconnut avec un douloureux plaisir les traces de la vie dans le balancement du duvet. Il se pencha sur le lit, baisa doucement la robe de sa Lorely et sortit le plus doucement possible de la chambre.
« Ne quitte point Lorely que Fanny ne soit réveillée, ditil à Aenneli qui parut sur l'escalier. Je me rends auprès de mes hôtes, et je ne verrai pas beaucoup ma fille aujourd'hui. Souhaite-lui le bonjour de ma part. »
Sur ce, il descendit, traversa rapidement la cuisine et deux grandes pièces contiguës, pour se rendre dans une chambre tout au fond de la maison. Ici se trouvaient les individus que maître Wirri avait aperçus À la pointe du jour. Gédéon et Schybi d'Eschlismattétaient assis près d’un homme vieux, mais encore vert, à qui sa chevelure et sa barbe blanches donnaient un aspect très-vénérable. Ils étaient engagés dans une conversation animée.
« Sur mon honneur, disait Gédéon, je ne regarderais pas à vingt doublons, si je pouvais savoir quelles étaient ses intentions. Il maniait parfaitement la lame: Ads la première botte, il m'obligea à me tenir sur la défensive, tandis qu’en rompant la mesure, il marchait lentement en arrière pour prendre sa retraite bien calculée vers le bois. »
Christen Schybi secoua gravement la tête et dit:
« Je vous le répète, quelque isolée que soit la maison d’Addrich , et quelque secrète que soit tenue cette conférence, vos seigneurs de Berne se doutent de quelque chose. C'était pour sûr un de leurs espions. Si tu avais pu lui fendre le crâne! Mais tu as été trop tard sur sa piste.
— Je n’y ai pas mis plus de temps qu'il ne faut pour un Pater noster, répondit Gédéon. Aussitôt que le chien d’Addrich aboya, j'étais à bas de mon lit, sur mes jambes : et, habillé ma bonne épée à la main, je m’elancai hors de la chambre. J'en suis fâché pour la pauvre bête; à peine l'avais-je lancée contre l’individu suspect, qu’elle tomba morte à terre et que le drôle disparut dans le bois, au milieu des brouillards.
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— Et tu ne le poursuivis pas, Gédéon Renold? demanda l’homme aux cheveux blancs.
— Il faisait si obscur, répondit Gedeon, que je ne distinguais la figure que comme une ombre au milieu des brouillards. Je suivis longtemps le Bruit fait par les branches qui arr&taient la course du fugitif. Mais, privé de l’assistance du chien tué, je dus renoncer à lui donner la chasse.
— Brisons là-dessus, mes chers voisins et mis, reprit Addrich. Nous avons aujourd'hui des affaires importantes à traiter: cela vaudra mieux que de nous creuser la tête pour deviner qui a marqué la main vaillante de Gedeon et tué mon vieux Packan'! Aujourd’hui ou demain, les forces réunies des villes entreront dans l’Argovie. Il faut agir résolûment, si vous de vouléz pas être tous pris et pendus après-demain. N'est-ce pas, Ulli Schad, tu as vu de tes propres yeux partir la levée de Bâle? »
L'homme aux cheveux blancs répondit :
« Certes, c'est comme je vous l'ai dit. J’allais de Waldenbourg à Bâle. Avant-hier, quatre cents hommes enröles dans la ville, et des compagnies prises dans les campagnes, sont sortis de la villé, musique en tête. Les capitainés Louis Krug et Paul Bekel faisaient caracoler fièrement leurs chevaux; et ces coquins portaient, je vous l’assure, des chapeaux ornés de plumets si longs, qu'ils furent forcés de se baisser pour passer sous la porté Saint-Alban. Le cortége était ouvert par cent hommes de Mulhouse qui n'avaient pas l'air de venir seulement pour abattre des clioux. On racontait en outre que quinze cents hommes de Zurich allaient entrer en même temps sur le territoire de Berne.
— Ma foi, Gédéon, Leueriberg pataît nous abandonner, dit alors Addrich au capitaine Suédois; où bien lui serait-il arrivé quelque malheur en route? Selon ton rapport, nous aurions déjà dû le voir la nuit dernière. >
Gédéon Renold répondit :
« Leuenberg tiendra parole, bien que des affaires impor- ‚antes aient pu le retarder. A toute heure il lui vient des démutations des communes des divers cantons, et il est obligé le donner des instructions à droite et à gauche. C’est chez ui comme un quartier général avant la bataille, quand le