ADDRICH DES MOUSSES
cime était couverte par un nuage grisätre flottant le long des crêtes, ils remarquèrent bientôt un voyageur eu costume de ville, qui montait devant eux sur la montagne. Fabien enfonça plus avant sur ses yeux son bonnet de velours, et il se hâta de dépasser l’homme, en detournant la tête et en Jui adressant un sec bonjour.
« Holä! halte! cria le voyageur. Dimanche et lundi se rencontrent dans toutes les semaines, mais pas les hommes. Je suis très-aise, cher monsieur, de vous rencontrer ici, et je ferai volontiers route avec vous, si vous ne courez pas comm® un colporteur.
— Vous voilà en route de bonne heure, répondit Fabien, qui reconnut le joyeux maître chanteur d’Aarau, et fort henreux de retrouver cette ancienne connaissance. Qu’y a-til de nouveau ? La paix et la sécurité sont maintenant rétablies dans le pays, et le gouvernement plus fort et plus solide que jamais.
— Oui, oui, cher monsieur. On fait maison nette. Seulement, je le dis, les balais neufs balayent bien, mais ils ne vont pas dans les coins. Le grand meneur Addrich n'est pas en- * core trouvé, et qui sait où il se cache? Mais quand le diable ala selle, il veut aussi prendre la bride. Je gage qu'il ne promènera plus bien longtemps sa trogne rougie. Aujourd'hui ou demain il pendra à la potence du bourreau, ou au moins les épaules nues, il courra aux baguettes par le marché. Il l'aurait mérité, rien que pour ce qu’il m'a fait. Et quand il serait dans un trou de blaireau, je m'y glisserais pour l'en arracher.
— Tu peux l'avoir à meilleur marché, s’écria Addrich, resté par derrière et qui arrivait au même moment. Me voici. Combien a-t-on promis à qui me livrerait? »
Maître Wirri demeura tout abasourdi, fixant sur le vieillard des yeux hagards; cependant il se remit bientôt et d'un ton moitié inquiet moitié amical :
« Allons, allons, dit-il, j'espère que vous comprendrez la plaisanterie, mon cher monsieur. Je vous avais bien vu, et ce que j'ai dit n'était que pour vous faire peur. Je dois vous présenter aussi les humbles compliments de mon Aenneli, qui était autrefois à votre service et qui vous est toujours dévoués.
— Elle est devenue ton Aenneli ? repartit Addrich d’un air indifférent.
ADDRICH DES MOUSSES. 339
— Ab! cela serait étonnant ! s’écria Wirri, qui ne pouvait cacher son plaisir de mettre promptement le redoutable vieillard sur un autre sujet. Mais ce qui n’est pas fait pourrait se faire. Elle est chez le respectable doyen Rusperli, où elle mène une vie bien heureuse. Sa langue frétille toujours comme la queue d'un poisson.
— Et combien a-t-on offert pour ma tête? » demanda Addrich de nouveau.
Le ménétrier redevint sérieux à cette demande; cependant il contraignit ses traits contractés à sourire et repartit :
« Ah! ah! avec une pilule on ne fait pas une bombe. Chacun comprenait qu'on ne pouvait plus aller avec les vieux bas, et les paysans avaient raison. Personne ne doit leur en vouloir. Si vous aviez seulement forgé votre fer quand vous étiez devant l’enclume! Mais chacun des paysans ne songeait qu’à graisser ses propres choux; et, quand deux chiens rongent un même os, il est rare qu'ils s'entendent. Ce fut le mal. C'est un homme comme vous, cher monsieur, qu'il eût fallu au gouvernail, et non un orgueilleux manant comme ce Leuenberg, qui se croyait un homme à entendre trotter les puces et l’herbe pousser, et qui tendait la tête en marchant comme s’il avait avalé une épée.
— Tais-toi, méchant roquet! interrompit le vieillard. Laisse les morts en paix. Au moins il a péri pour quelque chose de meilleur que ce pour quoi tu vis.
— Oui, certes, se hâta de dire Wirri avec embarras. On paye souvent pour graisser la charrette plus que celle-ci ne vaut.
— Je parle de la liberté du pays, dit Addrich.
— C'est juste ! Ah! la chère liberté! On l’achète toujours très-cher, mais on la revend pour un centime. Croyez-moi. L’Italien la perd en chantant, l’Allemand en buvant, le Français en dansant, le Hollandais en marchandant, l’Espagnol en priant, et le Suisse en dormant. Si le paysan ne peut pas devenir bailli, il faut qu'il porte lui-même son fromage au marché.
— Je remarque, dit Addrich, que tu es de ceux qui veu- Jent voguer par tous les vents. »
Fabien, qui désirait détourner la conversation sur d’autres objets, demanda alors tout à coup :
« Où alliez-vous si matin, maitre
— Je viens d’Olten et je vais à Bâle. Il faut tout faire] le bon Dieu et pour sa pauvre vie. Le respectable doyen honoré de sa confiance , et c’est moi et aucun autre qui porter ses lettres à Bâle, à dan... din.... don.... da Vous savez bien qui je veux dire. J’avalerais plutôt. glouterons que de faire sortir de ma gorge ce maudit no: Il mit alors la main dans son pourpoint et en tira une le pour lire l'adresse.
Fabien, qui soupgonnait aussi le sire de Groenkerkenkt à propos d’Epiphanie, tressaillit en entendant parler dı correspondance du doyen avec cet homme, et il pensa to coup qu’il allait peut-être trouver là quelque lumiere p l'éclairer dans son obscurité.
« A don Nardo ? s’ecria le jeune homme en s’élançant il arracha brusquement la lettre des mains du ménétrier.
— Justement! » répondit maître Wirri, et il ajouta en m trant Addrich d'un air malicieux : « Ne donnez pas la le plus loin, il y a là un petit monsieur qui m'a déjà fait peı le prix d'un message en ouvrant une lettre qui n'était pour lui.
— Je puis le faire moi-même, et j’en répondrai au do Rusperli, » dit Fabien en brisant le cachet et parcouı rapidement avec des yeux enflammes le contenu de la let
Maître Wirri resta tout ébahi, la bouche ouverte, et, qu il eut recouvré la parole, il balbutia, moitié effrayé, mt en colère :
« Dieu me pardonne! c’est ce qu'ailleurs on nomme brigandage de grande route. Mais moi je vais retourner b abattue auprès de M. le doyen, et patience, il saura v rattraper.
— Silence! » s’ecria Addrich en levant le poing : menace.
Maître Wirri se courba jusqu’à terre et battit précipit: ment en retraite dans la direction d’Olten, en criant :
«Il ne fait pas bon voyager entre le loup et le ren: Dieu vous garde! Il y a encore des autorités qui l’empo ront sur vous. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. »
Pendant qu’il s’eloignait en se retournant quelquefc mais continuant sa retraite toutes les fois qu'Addrich rer velait son geste de menace, Fabien lut la lettre. Elle é
écrite en latin, et assez Khscure pour \e pans ham
ADDRICH DES MOUSSES. 341
felles étaient cependant à peu près les paroles du doyen à lon Nardo :
€ Ah! si nous avions assez d'eau dans notre tête, et que 108 yeux fussent deux sources de larmes pour pouvoir eurer jour et nuit! Jer.9. Mieux vaudrait que tu eusses été récipité du haut d’un rocher, ou plongé une meule au cou lans le fond de la mer, et que tu eusses perdu la vie tempo- ‘elle et non la vie spirituelle.
« Addrich a, comme Dathan et Abirom, grandement péché e jour où il s'est séparé de l'autorité établie par Dieu; mais ja faute est infiniment légère, à côté de ta haute trahison mvers Jésus-Christ: car ton apostasie est un péché contre le . jaint-Esprit, qui ne saurait jamais être pardonné. Je ne puis lus être l'ami de l'ennemi de Dieu. Ma maison n’a plus pour lui jue des portes fermées. Aussi, si tu es à Bâle, restes-y ; si ce iilet ne t'arrive que sur la route d’Aarau, retourne sur tes as et sois averti : car le jeune homme que tu cherches, tu te le trouveras pas ; nous ne savons rien de lui.
« Hélas! pourquoi l’esprit malin t’a-t-il aveuglé et fait omber dans les piéges des catholiques d’Espagne ? Si les auvages des îles Philippines t’avaient donné le coup de la nort au lieu de défigurer seulement ton visage d'une blesure, tu serais moins à plaindre; car ta pauvre âme eût été auvée. Mais toutes les tonnes d’or que tu as héritées là de a riche femme, parce que tu avais sauvé sa vie des barbares, ıe sauraient te racheter de la damnation. Et que te servirait l'avoir gagné toutes les Indes et le monde entier, si tu as ait du tort à ton âme?
« Moi, serviteur indigne de la parole divine, je t'en conjure jar la blessure saignante de mon Sauveur, reviens à la vraie t évangélique Église, dans laquelle tues né et as été élevé, t n’entraîae pas la jeune fille à une maudite apostasie. Je e demanderai un jour l’äme de cette enfant devant le trône le Dieu. Encore une fois, retourne à la vraie foi et à Jésus. lors je pourrai te revoir ; sinon, jamais! Je crierai jour et suit à Dieu pour qu'il touche ton cœur et te ramène dans la 'oie du salut. »
Enfoncé dans la recherche du sens de cette lettre et dans l'inquiets pressentiments sur l’enfant ou la jeune fille désinée par le doyen, Fabien s'était avancé à grands pas en isant et relisant la lettre jusqu'au baut de \a rouke , sans Sin-
342 ADDRICH DES MOUSSES.
quiéter d’Addrich et de Wirri qui étaient restés derrière à disputer. Lorsqu'il leva les yeux, il se vit déjà enveloppé da nuage qu’il avait vu auparavant au-dessus de lui sur le sommet de la montagne. Un courant d'air glacé lui souffla au visage à travers les rochers nus et abrupts, entre les fentes desquels les buissons, au milieu de l’épais brouillard, ressemblaient à des formes animées qui s’agitaient avec des gestes étranges. Mais une autre forme se détacha devant lui de l’intérieur du nuage, avec des contours de plus en plus distincts. Il reconnut un cavalier qui conduisait son coursier par la bride; et tout à coup il eut devant lui don Nardo, avi . se rendait à Aarau près du doyen.
« Halte! cria Fabien en tirant son glaive. C'est Dieu même qui te livre en ma puissance. Réponds-moi. »
Don Nardo, qui ne s'attendait point à cette rencontre, de meura d’abord saisi; mais quand il eut reconnu le jeune homme, il lui dit d'un ton dégagé :
« Je n’ai pas épargné l'argent pendant des semaines pour envoyer sur toutes les routes des gens te chercher; mais je ne pouvais pas m’imaginer que tu faisais ici le brigandage. Me connais-tu, malheureux ?
— Réponds-moi! cria Fabien en lui mettant la pointe de son épée sur la poitrine. C’est toi qui as enlevé Épiphanie, la nièce d’Addrich, ma femme. »
Pendant qu’il parlait, on entendit les pieds de plusieurs chevaur, et on vit de nouvelles formes flotter dans le brouillard. Un cri pergant retentit : « Ne tue pas mon père! » et aussitôt un bras de femme écarta l'épée de Fabien. Le son de la voix étourdit le jeune homme et ébranla tout son être. Il laissa tomber son épée à terre. En même temps la libératrice tr. ssaillit en apercevant le jeune homme; elle recula d’aburd avec effroi, puis elle leva les bras en pleurant et en criant : a Ah! Faby! Fabyl c’est toil » et elle se laissa tomber sur sa poitrine. Immobile , les yeux fixes et pâle comme la mort, il murmura, les lèvres tremblantes : « Fanelil & mon âme, Ô ma vie!»
Tandis que, dans le premier ravissement de s'être retrouvés et de se tenir embrassés, ils oubliaient tout ce qui lesentourait, Addrich arriva hors d'haleine au sommet de la montagne, dont il avait gravi en se hätant les pentes escarpées. Il avait
entendu le cri poussé sur \a hauteur, ek À avait redauble le
ADDRICH DES MOUSSES. 343
pas, dans la crainte que Fabien n'eût été surpris dans le brouillard par quelque poste avancé et fait prisonnier. Résolu de le délivrer, et, à la vue des chevaux et des hommes au milieu de l'obscurité du brouillard, ne doutant plus de la vérité de son pressentiment , il tira son épée, et se précipita sur le premier qui sortit du groupe pour venir vers lui. Cependant, comme s'il eût été frappé de la foudre, son bras retomba sans force, son visage pâlit bouleversé d'épouvante, et ses yeux sombres, sortant de leurs orbites, brillèrent comme des tisons enflammes. Il balbutia d’une voix tremblante, indistincte et sans conscience : « C'est mon frère mort, Diethelm! »
Le sire même de Groenkerkenbosch, à qui rien d'ordinaire
ne faisait perdre son impassibilité, perdit contenance et recula tout étourdi en s’écriant : « Addrich! » Mais se remettant aussitôt : « Malheureux | dit-il, tu es devenu le fléau du pays, depuis que tu n’as plus eu d'autre Dieu que ton horrible moi. Je voulais t'éviter, mais tu m'as rendu ton débiteur par tout ce que {u as fait pour mon enfant. Il ne m’appartient pas de faire ton procès. Fuis ce pays qui te maudit; mon château sur le Rhin aura de la place et des joies pour nous tous. Tiens, prends ma main, nous sommes réconciliés. »
Addrich recula avec épouvante devant la main qui lui était tendue, et dit d'une voix basse et enrouée : « N’es-tu pas enterré sous la glace du glacier de Rawy]? »
Don Nardo secoua la tête avec un triste sourire et dit : « Silence là-dessus, mon frère; ou si tu veux le“savoir, apprends tout en quatre mots. La miséricorde et la providence de Dieu ont tout fait. Ta dureté peu fraternelle ne fit que me montrer la route qui m'a mené par le Rawyl aux Indes orientales et au bonheur. Une pieuse et riche créole des Philippines devint ma femme, et moi, après sa mort, l'héritier de sa fortune. Retournons sur-le-champ à Bâle. Mon but est atteint sans que je m'y attendisse.... Ta main ?
— Homme, qu'ai-je à faire avec toi? dit Addrich, et il resta dans sa pose immobile. N’es-tu pas le malheur incarné de ma vie? N’as-tu pas commencé par arracher à l'enfant repoussé le cœur de son père ? au jeune homme l'amour de sa fiancée? C'est toi qui m'as enlevé Épiphanie, à mai et à an époux.
34% ADDRICH DES MOUSSES.
— Laisse cette vieille querelle, dit le beau-frère d'un ta conciliant. Le cœur des autres n'est au pouvoir de personne que de Dieu. Si elle m'a aimé, ce n'est ni ma faute ni mon méritef Et voici Epiphanie; j'ai dû l'enlever, parce que je ne pouvais point la réclamer. Tu es proscrit pour ta fausse croyance, et moi pour la foi qui donne seule le bonheur éternel. Je ne puis plus marcher sans danger dans le pays de mes pères, parce que je suis rentré dans l’Église catholique romaine. Je n’ai point de droits devant vos juges, et, par fa natisme, vos magistrats m’auraient refusé ma fille. Ce bailli même pour lequel j'ai perdu fortune, dignité, et tout, à qui seul je me suis découvert d’abord, n’a eu que juste asses de . reconnaissance pour m’avertir de ne pas fouler le territoire de Berne, comme si j'étais un lépreux. »
Addrich semblait ne pas faire attention aux paroles de son frère, mais, enfoncé dans d’autres pensées, il restait les yeux fixes.
« Allons, mon vieux , continua Diethelm , après un count silence, pendant lequel il considera avec compassion le sombre vieillard, ta main! C'est Dieu qui nous a réunis aussi haut, au-dessus de la terre, dans les nuages du ciel, sur les sommets de la patrie. Que le passé soit passé ! Je veux effacer tous tes chagrins. »
Addrich leva alors la tête et dit : « J'ai donné ta fille, que tu avais abandonnée, à ce jeune bomme, Fabien der Almen, pour qu'elle ne manquät point d'appui. »
Avec un doux mouvement de tête, qui témoignait son contentement., don Nardo répondit : « 1l sera mon fils! »
Addrich chercha des yeux dans le brouillard, et, passant devant son frère, il alla à Fabien et Épiphanie qui se tenaient encore fortement embrassés. A sa vue l’un et l’autre s’écriérent, avec un ravissement dans la voix et dans le regard : « Addrich! à Addrich! toutes douleurs et tous maux ont maintenant cessé!
— Tout! » murmura Addrich. Et comme son frère approchait, il se retira lentement, tout pensif, dans le brouillard, où il erra comme une ombre morne, au milieu des rochers.
« O mon Faby! s’ecria Épiphanie en levant sur son bienaimé un tendre regard chargé de larmes de joie, va serrer ton père dans tes bras | »
Fabien retint fortement d'une main aa helle dnause, comme
ADDRICH DES MOUSSES. 345
s’il craignait qu’elle püt encore lui être arrachée, et de l’autre se découvrant devant don Nardo, il dit : « Épiphanie votre fille est ma femme par légitime mariage. Je vous demande votre bénédiction.
- — Tu seras mon fils, dit don Nardo avec un bienveillant regard en posant la main sur la tête de Fabien, comme pour le bénir. La volonté du ciel ordonne tout, on ne peut le méconnaître. Toi qu'avec Addrich je fis en vain chercher depuis sept semaines, toi de qui on n'avait pu découvrir la moindre trace, Dieu te conduit par la main à ma rencontre d’une façon merveilleuse. Nous voulions nous rendre à cause de toi à Olten chez le doyen Rusperli.
— Oh! que d’inquiétudes j'ai eues pour toi, Faby! soupira Épiphanie en baisant la main de son bien-aimé.
— Pardonnez-moi, dit Fabien au sire de Grænkerkenbosch, si je vous ai méconnu et si par erreur je vous ai offensé. Pourquoi me taisiez-vous que vous étiez le père de ma Fanny ? Pourquoi, vous que je connaissais bien comme sire Diethelm, vous cachiez-vous sous un faux nom?
— Mon nom est bien celui que j'ai reçu au baptême, répondit celui-ci. Je m'appelle Léonard Diethelm. Sous un ciel étranger, j'ai renoncé à tout ce qui pouvait me rappeler des jours malheureux, même à mon nom. J'ai été plus heureux que Léonard et que Diethelm ne l'avait jamais été. Mais comment, mon jeune ami, pouvais-je me fier à toi que je ne connaissais point? Je ne connaissais que par oui-dire un homme léger qui recherchait ma fille chez Addrich, un séduisant militaire. Longtemps je t’ai pris pour lui. »
Fabien embrassa le père d'Épiphanie et dit avec entraînement dans le geste et dans la voix : « Soyez mon père. Je serai votre fils obéissant. N’allez pas à Olten! n'allez pas à Aarau, vous n’y trouveriez point bon accueil ! »
Don Nardo baisa le front du jeune homme avec une émotion visible, et poussa Épiphanie dans ses bras : « Elle est ta femme. »
A. ce moment le nuage gris se déchira tout autour d'eux comme un voile qui tombe, et entoura d'une ceinture d'or le sommet de la montagne. Le soleil revêtit d'une magnificence éblouissante les crètes de rochers et les vastes broussailles du plateau solitaire, et chaque brin d'herbe Gt briller un Lama de mille couleurs aux premiers feux Au jour . Comme \en ann
346 ADDRICH DES MOUSSES.
aimantes qui se retrouvent après la mort dans les demeures éternelles, Fabien et Épiphanie se tenaient embrassés, dans une admiration silencieuse, et s’interrogeant avec une muette
tendresse sur leur amour. Les regards du père se reportérent :.
longtemps avec satisfaction sur le beau couple, semblable à
deux bienheureux du ciel. Enfin il se tourna vers les do-
mestiques qui se tenaient avec les chevaux à quelque dis-
tance, et cria : « Faites tourner les chevaux. Nous repartons our Bâle... Mais où est mon frère ? »
Addrich avait disparu dans le brouillard. Aucun des domestiques ne l’avait aperçu. On l’appela de tous côtés. Aucune voix ne répondit. Tous se mirent à sa recherche. Au bout de deux heures personne ne l'avait trouvé.
« Laissez, dit Fabien, le malheureux souffre trop de la félicité des heureux. Il s’est rendu seul où nous voulions nous rendre aujourd’hui, il est allé par la montagne sur le territoire de l'Empire. » |
Tous descendirent alors de l’autre côté d’Hauenstein, et arrivèrent par un chemin moins roide au village solitaire de Læufelfingen. Là don Nardo envoya encore de tous côtés chercher le malheureux égaré dans la montagne, ou dans les parties les plus sauvages, vers Frickthal, où selon toute pro babilité il devait s'être dirigé. On promit de l’attendre à Bäle, et l’on se remit en route vers cette ville.
Après trois jours, don Nardo reçut enfin des nouvelles. On avait trouvé le cadavre du vieillard au fond d’un précipict dans lequel il était tombé, perdu au milieu du brouillard, de quelque crête de rocher. Don Nardo garda le silence pour ne pas troubler le ciel de ses enfants. Ce ne fut que longtemps après, dans son château sur le Rhin, qu'il leur découvrit la fin d’Addrich.