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Le plus noble lui semblait d'aller bravement au-devant de l'adversité et d’unir son sort à celui d’Addrich, dépouillé de ses biens, privé de ses enfants, menacé dans sa vie, fugitif et sans asile, et condamné à vivre en mendiant et en proscrit. Ce dont l'homme de cœur peut s’enorgueillir le plus, c'est de ne pas céder à l'adversité et de ne jamais redoute la force des événements.
11 sentit déjà les tristes et sinistres exhalaisons du lieu de
l’incendie, au milieu des branches sèches et à moitié carboaisées, des arbres fruitiers qui ombrageaient autrefois l'habitation disparue. C'est ainsi que de fidèles serviteurs partagent avec des maîtres aimés une ruine dont ils sont innocents. Mais Addrich ne se montrait nulle part.
. En parcourant avec un grand empressement les environs et en suivant le petit sentier qui conduisait des Mousses à la vallée du Diable par le bois de sapins, il trouva sur le chemin le chapeau rond et pointu d’Addrich, et à côté l’herbe était foulée, comme par un homme qui s’y était couché. Ce fut avec une secrête horreur que le jeune homme releva le chapeau chargé de pluie, et qui semblait indiquer que cette place avait bien pu être une des stations du vieillard sur le calvaire de ses douleurs. Il se laissa conduire par un obseut pressentiment jusqu'au village.
Et en effet, il apprit aux premières cabanes de la vallée du Diable qu’Addrich en avait effrayé, au point du jour, le: habitants endormis en venant frapper et crier, et les interroger sur le malheur de sa maison.
Il avait écouté en silence, et sans pousser un soupir, & qu'on avait pu lui raconter de la mort de sa fille, de la disparition de sa nièce et de la ruine de sa maison. Puis il s’dtai' éloigné sans prononcer une parole, et, autant que le crépus cule du matin permettait de le reconnaître, il s'était dirig: vers Kulm.
Le jeune homme l'y suivit à grands pas. Des femmes e des enfants, qui regardaient immobiles à l'entrée du cime: tière, la figure tournée du côté des tombes,annonçaient déj: par leur expression de curiosité crainte qu'il était près dı celui qu'il cherchait. Fabien l’apergut en effet dès l’entree dı cimetière. Le malheureux gisait étendu sans mouvement su: la plus fraîche des tombes, le visage tourné contre terre Fabien reconnut aux restes flétris de plusieurs fleurs répan
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dues autour et témoins du deuil d'Épiphanie, que le père n'avait pas manqué la tombe de son enfant. Le jeune homme, tremblant pour la vie fragile du vieillard, l’enlaga doucement dans ses bras et le fit relever à moitié. Addrich ouvrit les yeux comme dans un rôve, s’assit en s'appuyant sur la tombe, et regarda tour à tour le jeune homme, son entourage et le tertre sur lequel il était: mais il ne répondit à aucune des questions que Fabien lui adressait avec une tendresse inquiète.
« Que le sommeil est doux chez les morts ! » dit-il enfin comme pour lui-même.
Fabien lui parla de nouveau; mais Addrich le laissa encore en vain attendre une réponse : cependant le jeune homme rassemblait les fleurs flétries que la main d’Epiphanie avait touchées et qu'elle avait consacrées sur la tombe. Enfin Fabien conduisit presque de force le vieillard à moitié engourdi et épuisé, à l'auberge, où il le ranima avec une fortifiante soupe au vin, puis il aida à le déshabiller et à le mettre au lit. Addrich dormit d’un sommeil léthargique durant près de vingt-quatre heures, et ne s’éveilla que le surlendemain, ayant tout à fait recouvré ses forces et ses sens ; Fabien, qui l'avait veillé avec une piété toute filiale, avait employé ses tristes loisirs à nettoyer son habit de voyage et à prendre des informations plus précises sur les événements arrivés aux Mousses. Tous les rapports confirmaient l’affreux soupcon que c'était le capitaine Gédéon Renold qui avait dirigé l’incendie et l'enlèvement d’Epiphanie.
« Je suis prôt à partir, dit Addrich. Tout est fini pour moi dans le monde. Écoute un air étrange: :
Quelle nuit sur ton existence Où ne luit plus nulle espérance !
Ton enfant dort sous le gazon, Et sous la cendre est ta maison.
Je vis encore et pourtant je ne vis plus... Il est affreux de conserver la conscience dans la tombe. Cependant ne redoute rien de moi Fabien, ne crains rien. Tu m’es resté fidèle; aussi jaccomplirai ma promesse et je ne me séparerai de toi qu'après t'avoir rendu ta femme. Viens, Gédéon est parti avec une troupe de l'Oberland. Je lui mettrai la pointe de mon épée sur le cœur; il faudra qu'il me dise la retraite WENN.
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Viens, ne nous reposons pas jusque-là. Et alors j'aurai fn ma tâche dans ce monde. »
ls se mirent en route. Comme le bruit courait que le corps
des combattants de l’Oberland, fort d'environ deux mille hommes, se retirait vers le pays de Langenthal, et que Leuenberg était à leur tête avec d’autres chefs confédérés, Addrich et Fabien suivirent la même direction. Ils ne firent oependant qu’une courte journée de marche, car les forces d’Addrich, dont le corps athlétique pliait maintenant sous son propre poids, semblaient brisées, et son esprit même était abattu. Rien n’excitait plus son intérêt. L'annonce même que le jour précédent Schybi avec les hommes d’Entlibuch avait victorieusement combattu à Root aux gorges de Gisikon, près de la Reuss, contre les hommes de Lucerne, dont is avaient fait prisonnier le capitaine Krebsinger, et fait sauter en l'air le magasin à poudre établi dans une grange, que les combattants de Schwyz, d’Unterwalden et de Zug avaient hésité à tourner leurs armes contre les braves campagnards, que Leuenberg et les hommes de l'Oberland étaient résolus à livrer prochainement bataille aux villes.... rien ne réveillait plus la ouriosité d'Addrich ni son ancienne espérance. Il semblait un eadavre marchant au milieu des vivants. La joie et la crainte avaient perdu toute influence sur lui. Il ne disait rien. Les affectueuses paroles de Fabien ne recevaisnt point de réponse.
Ce fut le lendemain qu’il donna la preuve la plus affreuse qu'il était mort à tout. Tous deux avaient traversé en silence la plaine monotone de Langenthal, où l’on n’apergoit à l'horizon que de basses collines, et avaient passé entre les haies des prairies devant le village d’Herzogenbuch, pour se rendre à Wangen: car c'était là que Leuenberg devait s'être dirigé. Ea arrivant devant Herzogenbuch, ils aperçurent dans la plaine quelques sentinelles des Oberlandais armées de hallebardes, et à quelque distance devant eux les troupes de l'armée de Berne, les étendards déployés. Fabien tressaillit. Addrich jeta un regard indifférent sur la scène, et continua sa route vers les rangs ennemis. Le jeune homme dut le ramener vers le village, où s’avançait en même temps avec sa suite le général bernois Erlach, parce que les sentinelles lui avaient dit qu’il n'y avait plus de rebelles. Mais dès les premières maisons la généreler ter compagnons farent acoueillis
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par un feu si meurtrier qu'ils rebroussèrent chemin en toute hâte. Pendant que Fabien se jetait de côté, Addrich s’aranga tranquillement dans le village, au milieu d’une pluie de balles; Fabien chercha aussitôt à le retrouver. Mais le village, dans lequel régnait naguëre le plus profond silence, s'était tout à coup rempli d’Oberlandais armés, comme par enchantement. Ils s’dlangaient en bataillons serrés au-devant de l’ennenıi.
Hs se jetèrent avec impétuosité sur l'avant-garde des Bernois et la repoussdrent, pendant qu'Erlach developpait lentement son corps d'armée. Au bout d’une heure les Oberlandais ne virent plus seulement devant eux, mais encore à droite et à gauche sur les prairies, de longs rubans bleuätres de fumée de poudre, derrière lesquels s’approchaient les lignes de bataille d’Erlach. Se voyant trop avancés, ils s’emparérent d’un petit bois où ils continuèrent la lutte avec acharnement. Mais entourés aussi là et pressés de tous côtés, ils durent enfin s'ouvrir un passage pour regagner le village. Dans leur retraite ils disputèrent encore le terrain pas à pas au vainqueur. À chaque haie ils reoommengaient le combat, jusqu'à cs qu'ils eussent atteint le village. Divisés dans les maisons, dispersés derrière les chaumières et dans les jardins, ils soutinrent une lutte désespérée, jusqu'à ce que les maisons furent devenues l'une après l’autre la proie des flammes. Alors möme une partie d’entre eux tint encore longtemps sur le cimetière, dont le haut mur leur servait de rempart. D'autres se dirigèrent vers le bois dans le plus grand ordre et en combattant toujours. D’autres coururent dispersés à travers les vergers du côté des bosquets et des prairies d’OEnz.
C'est là aussi que l'issue de l'affaire et la force des événements avaient entraîné Fabien, qui avait d’abord longtemps cherché le visillard, puis avait comme chirurgien exercé son philanthropique ministère, sans distinction d'amis ni d’ennemis, auprès de tous les blessés relevés sur le champ de bataille.
Il marchait à travers une riche prairie, indéois s'il devait rester dans le voisinage du village ou s'éloigner. On ne voyait et n’entendait plus rien, ni des poursuivis ni des poursuivants. Mais de côté, derrière un bosquét de saules, au entendait les gémissements d'une voix humaine. | % enkonre
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dans le taillis du côté d’où partaient les plaintes, et il apergut sur le bord couvert de roseaux d'un étang limpide, ke long duquel courait un sentier, un guerrier étendu à terre ei qui cherchait en vain à se relever. Ses vêtements tachés de sang ne laissaient pas de doute sur sa fächeuse situation.
Fabien en s’approchant saisit sa trousse, qu’il portait toujours avec lui, et s’agenouillant à côté du blessé : « Courage,
camarade! que vous manque-t-il?
— Ce n'est certes pas le courage! » reprit le guerrier « tournant la tête pour voir qui l'interrogeait.
Fabien tressaillit en voyant la pâle figure et en reconnais sant Renold :
« Toi ici ? » s’écria-t-il hors de lui et avec colère; puis il ajouta en jetant les yeux sur la poitrine ensanglantée du capitaine : « Tu sembles être assez mal. »
Gédéon plissa la bouche avec une fierté dédaigneuse.
« Voilà un beau jeu pour tes pareils. Tu peux prendre une revanche sans avoir de résistance à craindre. Nous alloas être quittes. Finis-en avec moi sans préparation.
— Montre-moi tes blessures, reprit Fabien sans l’entendre, et trempant une éponge dans l’eau de l'étang, il s 'agenouilla de nouveau et ouvrit sa trousse.
— Vous venez post festum, maître médecin, s’&cria Gédéon. J'ai déjà reçu des pilules de la pharmacie de l’armurier, et elles vont me purger l’âme en la faisant sortir du corps. Je veux dire en brave soldat adieu & ce monde, sur le champ d'honneur, pendant que vous crèverez à la potence.
— J'espère, Renold, que tu peux encore être sauvé, dit Fabien. Laisse-moi visiter tes blessures.
— Par grâce, laisse-moi tranquille! reprit le blessé. Je n'ai plus que faire de tes soins. Il m'est entré deux balles dans le corps, et elles sont sans doute sorties par derrière, car j'étais assez près de la gueule de leurs fusils. Notre affaire a manqué; elle eût mérité un plus glorieux dénoûment. Mais l'ennemi nous avait déjà ruinés à Mellingen, avec ses menées et ses trafics. Aujourd'hui nos hommes ont été des héros dans la bataille. L’ennemi, qui déployait contre nous une cavalerie, une artillerie et une infanterie bien montées, s'est vu longtemps disputer la victoire. Mais nous manquions de ce qui est la base de toute opération militaire,
de conseils de guerre bien ditigès et An disrinline. >
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Fabien, qui avait cependant ouvert le pourpoint de Gédéon et lavé avec l'éponge le sang de sa poitrine, dit :
€ Épargne tes paroles pour des choses plus nécessaires, car tu n'as plus beaucoup de souffle à dépenser.
— Rends-en grâce à la déesse de la Fortune, coquin d’aventurier, » dit Gédéon d’une voix sourde, pendant que Fabien lui couvrait de toile et d’emplätres deux trous de balle à la poitrine , pour arrêter l'épanchement du sang. Le soldat parut n’en rien sentir, car, sans remarquer les soins de Fabien ,il continua : « À la première rencontre je t’aurais abattu de mon sabre, et massacré en présence de ta maîtresse.
— Cesse tes fanfaronnades , Renold, s’écria Fabien. Ta dernière heure a sonné. La mort est devant toi. Songe à l'éternité.
— Pourquoi y-songer ? Qu’ai-je à craindre? repartit Gédéon. J'ai vu d’autres majestés. Je meurs honorablement, comme j'ai toujours désiré. Ne t’avise pas de répandre des calomnies, et de dire que je ne suis pas resté jusqu'à la fin an guerrier intrépide.
— Renold, tu comparaîtres bientôt devant le tribunal de celui qui sait tout. Avoue la. vérité, remplis ı ma dernière prière, dis-moi encore...
Gédéon Pinterrompit : «a Ne me moleste pas. Sie transit gloria mundi.... Tout passe.
— Avoue que tu as enlevé Epiphanie des Mousses. Dis-moi où tu as emmené la malheureuse.
— Si l’oiseau n'avait pas été enlevé, je l’eusse mis en cage pour te jouer un tour et te chagriner ; mais le nid était vide.
— Épiphanie a disparu! » s'écria Fabien avec la plus vive angoisse, car il remarquait la faiblesse toujours croissante de Renold, et il craignait que celui-ci ne se tüt pour jamais avant d’avoir révélé le secret du sort d’Epiphanie. « Je t'en conjure! parle! Ne mens pas! Réconcilie-toi avec Dieu et avec les hommes, par l’aveu de la vérité. Où est la retraite de la malheureuse? »
Renold ferma les yeux et répondit à voix basse : « La madone est.... nescio....
— Nomme-moi, Gédéon, nomme-moi l'endroit! au nom de Dieu! nomme:-le!
— Nescio....» répondit celui-ci avec un wourd gèxiane-
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ment; puis ses traits se contractèrent tout à ooup, et après quelques convulsions ils retombèrent dans la froide immobilité de la mort.
Fabien répéta avec désespoir son appel: Gédéon ne re pondit plus. Le jeune homme se recula alors en frissonnan devant le corps inanimé, Il le contempla longtemps avec de sentiments d'horreur, d'effroi et de pitié. Comme il resta là dans une sombre méditation, les mains jointes et étendu devant lui, la tête tombant sur sa poitrine et les rogan attachés sur la figure du soldat, belle encore dans la mor des pas reientirent derrière lui sur le sentier de l'étan, dans le taillis. Fabien se retourna, et il aperçut avec ı joyeux étonnement Addrioh, qui lui manquait depuis si lon! temps. Il alla au-devant de lui.
« J'ai entendu ta voix de loin, Fabien, dit le vieillar avec qui parlais-tu ?
— Dieu soit loué, s’écria le jeune homme, puisqu'il no réunit de nouveau. Je t'ai longtemps cherché en vais, je te croyais perdu, tué, ou prisonnier.
— Craintes vaines! repartit Addrich. La mort ne mer clame point, et la vie ne veut pas de moi. Il me faut errers la terre comme le Juif-Errant. Les balles se sont détourné de moi. Je n'ai évité que les griffes des Bernois et de leu bourreaux. Tant mieux que tu vives. Aveo qui parlais-tu?
Fabien lui montra en silence le corps de Renold, et obser la physionomie d’Addrich pour reconnaître quels sentimen cette triste vue ferait naître chez le vieillard, qui sembl: devenu presque insensible,
Addrich s’approcha lentement du cadavre et le oonside en silence. Aucun trait de son visage ne changea. Quelqu fois il murmurait entre ses dents un « hem! hemi » comr si quelque chose d’inattendu lui causait un léger étoon ment. Au bout de quelque temps il chantonna à voix bass
A sa lèvre où brillait la vie
La pourpre éclatante est ravie.
D'un glaive il a le flanc ouvert, De son sang le sol est couvert.
Pour lui ton assistance est vaine ; Il ne sent plus douleur ni peine.
Il dort pour ne plus s'éveiller.
Une plerte ent yon oralller.
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Fabien tressaillit, et il oraignit pour la raison du vieillard.
« Allons, allons, hâtons-nous de sortir d'ici, dit Addrich;
car nous ne sommes pas en sûreté, pres du champ de bataille. »
Délivrance.
Fabien saisit Addrich par le bras et l’entrafna avec lui à travers champs et bois, sans éviter ni choisir aucan chemin, mais droit vers le nord pour atteindre l’Aar. En route, il raconta , avec beaucoup de remarques entremêlées, la derniere et courte conversation qu'il avait eue avec Gédéon Renold; puis il forma des plans : ils pourraient, par la vallée de Munster, ou par les cantons autrichiens, sur le Rhin, s'échapper soit en France, soit en Allemagne; et lui-même, aussitôt qu'on aurait trouvé pour Addrich une retraite assurée, il voulait pénétrer en Suisse et chercher la trace d’Epiphanie. Addrich semblait à peine entendre, et il ne prononçait qu'un sec : « oui, » ou e non, » ou € bien possible, » plutôt par complaisance, ou pour satisfaire le questionneur, que par envie de causer.
Au bout d’une heure, en débouchant dans une tranquille vallée, ils aperçurent les bords de l’Aar, et, à l'endroit où le ruisseau dont ils avaient suivi le cours se jette dans le torrent, quelques cabanes de pêcheurs. Devant une des cabanes, un jeune homme raccommodait des filets étendus. Fabien lui demanda de les transporter sur J’autre rive, en offrant un bon pourboire. Celui-ci oonsidera longtemps toûr à tour les deux voyageurs avec une attention singulière, et dit : « Je vois, vous venez du lao d’Herzogenbuch, et le sol vous brûle ici sous les pieds. Jésus, Maria! ca s’eät mal terminé. Venez, suivez-moi. »
Il jeta vivement son filet à terre, sauta vers l’Aar, arma un bateau et fit monter les voyageurs. Après avoir démarré et tout en ramant : e Messieurs, dit, a ya un mom à
ma töte, tu t'appelles Fabien der Almen, et ce vi Addrich des Mousses. Jésus Maria! Il y va maintenar tête pour plus d’un. »
Fabien pälit d’&pouvante, de s'entendre nommer étranger et dans un pays inconnu.
« Et que sais-tu de nous? demanda-t-il au pêcheur.
— Qu'on vous poursuit partout, répondit celui-ci, désire moins peut-être s'emparer de Leuenberg que d deux, et qu’un pauvre diable comme moi pourrait faci gagner une couple de doublons, si j'allais donner à de vos nouvelles. Mais cet argent serait le prix du Dieu m'en préserve! Je vous ai reconnus sur-le-cha votre air, à votre costume et à votre tournure, quan vous êtes approches de moi sur le rivage, car le por! Ja lettre de cachet a donné de vous un signalement rien ne manque. »
Bien que Fabien se sentit innocent, le cœur lui violemment à cette nouvelle inattendue, non moins à d’Addrich qu'à cause de lui-même, qu'on avait vu f avec celui-ci dans le soulèvement, comme son comp inséparable.
Le pêcheur remarqua l'agitation de Fabien, et dit: ..« Sois sans crainte; tu n’a pas été seul à pôcher à l'e
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Fabien toujours plus inquiet, l'obscurité du soir était arrivée. Le bateau descendait rapidement avec le courant.
« Tu ne te repentiras pas de nous avoir menés, dit Fabien ; je te donnerai un doublon d'or, si tu veux nous conduire toute la nuit; demain matin nous serions à l’endroit où l’Aar se jette dans le Rhin.
— Jamais, répondit le pêcheur. Je ne connais point la rivière passé Brugg, et il ne ferait pas bon s’y fier pendant la nuit. Mais si vous voulez, je vous accompagnerai, pour la moitié de ce que vous m'offrez, par-dessus la montagne jusqu’à Iffenthal, chez ma cousine, où vous serez mieux caché que dans le sein d'Abraham ; avant que le jour paraisse, je serai de retour sur la berge. »
Fabien consentit à tout, pourvu qu'il trouvât pour lui et pour son malheureux compagnon un asile sûr. Le pêcheur dirigea enfin le bateau vers la rive droite, contre un massif d’aunes où il fit débarquer les voyageurs pendant qu'il attachait le canot. Puis il se mit à marcher devant eux, par.des champs, des prairies et des landes, jusque dans le voisinage d'un village sur la route d’Olten. On s’y arröta une heure à la belle étoile, pour manger un peu et reprendre des forces. Puis on s’engagea dans le chemin de la montagne. Il passait . par des vallées, des collines, des bois de sapins et des ravins, et faisait mille détours toujours en montant.
La nuit était noire. « Connais-tu bien la route ? demanda Fabien au guide, qui prenait toujours les passages les plus courts, mais non les plus commodes.
— Ah! répondit celui-ci, je la trouverais les yeux fermés. J'ai couru ici pendant deux ans, quand je faisais la course de la Kilt (Kiltgang), pour aller voir ma Seppli, et j'y viens encore toutes les semaines depuis qu'elle est devenue ma femme. Il est vrai que j'aimerais mieux l'avoir près de moi sur la berge; mais, tant que nous n’aurons pas d'enfant, il faut qu'elle reste et travaille dans la maison de sa vieille mére '. |
4. La visite nociurne du jeune homme à sa bien-aimée, la course du Kilt, comme dans d'autres pays de montagnes en Allemagne, est encore d'usage en Suisse. 11 est aussi trés-ordinaire qu'un jeune couple, quand il est sans ressources ou sans enfants, demeure séparé, chacun cher cs parenis.
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Au bout de deux longues heures, les voyageurs atteignirent vers minuit une cabane isolée.
« Nous voici arrivés, cria le pêcheur, mais tont le monde dort là dedans. Attender, je vais réveiller Seppli. »
Il grimpa le long de la maison sur un arceau de bois, et disparut par une ouverture en forme de fenêtre donnant sur le balcon. Peu après on entendit remuer dans la cabane, on vit briller une lumière: la porte s’ouvrit et, avec une torche de résine à la main, le pêcheur fit entrer ses amis dans une chambre étroite. Une jeune et jolie femme à moitié vêtue, puis une vieille maman, entrérent, souhaitärent aux deut étrangers la bienvenue, et exprimèrent leur regret de ne pouvoir leur offrir pour la nuit rien de mieux que le poëleet les bancs. Ce fut avec reconnaissance que Fabien remit au pêcheur le prix convenu.
« Eh bien maintenant, dit celui-ci, après quelques précautions et quelques avis pour cacher les voyageurs, gens alfamés et fatigués ne sont difficiles ni pour la table ni pour le lit. Vous voici à l'abri. Attendez patiemment que l'orage soit passé. Dieu soit louél »
Fabien, heureux de se voir en sûreté avec l'oncle. d'Épi phanie, s’accommoda sans peine des pauvres ressources di chalet des montagnes, et trouva son banc cette nuit-ci, et le: nuits suivantes sa couche de foin, ainsi que la table servi des simples produits du troupeaux, infiniment préférables at séjour dans une caverne de rochers, auquel il avait pens: dans sa première inquiétude. Les fugitifs n'auraient guèr: pu choisir un asile plus agréable que la haute et verte metairie dans laquelle on passait de longs mois sans voir ur visage humain, et où les deux excellentes femmes rivalisaien avec un vieux domestique. de soins empressés pour leur: malheureux hôtes. La vallée, entre les deux passages dt Hauenstein, avait un charme sauvage particulier. Des deu: côtés, des cols arrondis, formés de prairies alpestres, s’ap puyaient contre les crêtes de rochers de la montagne. Dan: le fond il y avait une petite église suspendue d’une façor pitioresque sur une hauteur au-dessus d'un affreux précipice: autour de l’église quelques misérables cabanes, appuyées lei unes contre les autres, formaient, avec les petites métairie: éparses dans la montagne, la commune isolée.
Pendant qu’Addrich, dans celte adlituie, cherchait les en«
droits les plus solitaires, et restait assis des jours entiers . immobile sur une roche nue et escarpée, parlant à peine ou se plaignant de la Providence, et exprimant d’affreux pressentiments, Fabien courait avec impatience par la montagne. Tourmenté par la pensée douloureuse du sort d'Épiphanie, son oisivetd et sa solitude lui devinrent bientôt insupportables. Au bout d’une semaine, il aurait déjà quitté Iffenthal pour chercher sa femme, même au péril de ses jours, s'il n'a. vait pas été retenu par une inquiétude secrète pour Addrich et par les terribles nouvelles qu’apportait le fidèle berger chaque fois qu'il paraissait dans la vallée.
Chaque semaine, celui-ci leur apprenait de nouveanz exemples de la sévérité et dela cruauté exercées par les autorités contre les rebelles vaincus ; il ne se passait pas de jour où on ne fit des emprisonnements, et tout suspectétait arrôté. Presque tous les chefs de l'insurrection étaient déjà en prison et dans les fers. Leuenberg avait été trahi à Trachselwald par un de ses voisins et complices, Hans Bierri, saisi de nuit, et tratné à Berne. A Zofingen il s'était établi un tribunal de quinze personnes pour condamner les prisonniers et punir les coupables. Christen Schybi, découvert à Entlibuch, avait été mené à Zofingen, condamné et décapité à Sursee avec trois autres compagnons d'infortune. Adam Zeltner, l'habile sousbailli de Buchsiten, tomba à Zofingen sous la main du bourreau, bien que l'envoyé français sire de La Barde intervint de la manière la plus pressante pour sauver sa vie. Ulli Schad fut étranglé devant la porte de Bâle pendant que six autres de ses compagnons de révolte, tous d'ailleurs respectables, avec des têtes et des barbes blanches, y furent décapités. Le même sort fut partagé par Leuenberg, à qui la torture seule put arracher des aveux, par son secrétaire intime Brœmmer et par beaucoup d’autres à Berne. Un forgeron d'Hochstætten, qui avait forgé des piques pour armer le peuple, fut décapité, puis écartelé, et ses membres furent cloués au gibet. Quand le dimanche suivant (3 juillet) un effroyable orage accompagné de coups de vent et de coups de tonnerre s'abattit sur Berne, fit de grands dégâts dans la ville, renversa l'échafaud avec les têtes des rebelles quisy étaient attachées et le mit en pièces, la superstition du peuple, qui tremblait sous la colère de ses chefs, vit du moins une consolation dans cake proton
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du ciel contre la fureur sanguinaire de ses seigneurs 4 maîtres. -
Le nombredes personnes exécutées était grand ; plus grand encore le nombre de celles à qui on avait fait couper une oreille ou la langue .par le bourreau, que l'on avait fait battre de verges, déportées, ou envoyées sur les galères de Venise pour trouver la mort sur mer en combattant les infideles, ou enfin que par d'énormes amendes on avait réduites à la mendicité.
Les dernières apparitions.
« J'aimerais mieux vivre au milieu d’anthropophages, de Turcs, de paiens et de bêtes feroces, qui ne mordent et ne tuent que lorsque la faim ou la nécessité de la défense demandent du sang, s’écriait Fabien, que parmi ces autorités chrétiennes, qui cachent sous la cruauté leur lâcheté et la peur qu’elles ont eue, et qui couvrent hypocritement leur vengeance de l'égide des lois et de la justice, qui commencent par écraser le pauvre peuple avec une impudeur et une avidité sanguinaires, et qui punissent ensuite son désespoir avec une rage aveugle, sur les innocents comme sur les coupables ; enfin qui se traitent de cléments seigneurs et de maîtres craignant Dieu, tandis qu'ils appellent les pauvres sujets, dépouillés de tous droits, de libres et bienheureux sujets. Derision monstrueuse de la nature!
— Pourquoi t’emporter, mon ami, contre la nature? répondait Addrich avec calme et même avec froideur. Elle suit une marche invariable. Nous nous disons l’image de la divinité; mais nous h’avons guère qu'une figure humaine qui nous distingue des animaux. Quand une nation se laisse mener, comme les enfants, avec les verges et le fouet, elle ne mérite rien que le fouet et les verges.
— O Addrich, s’il n’y avait rien de plus pour m’attacher à cette terre abreuxée de sang , s’deria Fabien avec émotion
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ec des larmes d’une sainte douleur dans les yeux, je ‘ais me retirer dans un désert et faire société avec les 3. As-tu entendu raconter à notre pêcheur l’histoire de ille femme d’Olten, qui alla à Zofingen se jeter aux ix. des impitoyables juges pour obtenir la vie de son et de son fils, ou au moins celle de l’un des deux? Et 1 on lui eut accordé l’horrible choix, et qu'après une épouvantable entre la tendrese maternelle et l'amour gal, les sentiments de l'épouse l’emportèrent, on railla une ironie barbare la malheureuse qu’on avaittrompée, lui déclara que son mari et son fils devaient périr. atrocité me semble couronner dignement tant de S.
Silence, mon garçon | repartit Addrich. Tu es jeune enprends garde. Dans un pays où il y a des tyrans, les es ont des oreilles. »
avait pas tort, car le pasteur d’Iffenthal avait découvert our des fugitifs, appelé et interrogé la femme du pè- , puis ordonné à celle-ci de garder le silence sur tout ’il avait dit et demandé. Mais la jeune femme écouta tla voix de la compassion que celle du pasteur, et, tout ete, elle vint avertir les fugitifs. Ainsi le chalet isolé t plus pour ceux-ci un asile.
2 avant donc! dit Fabien; pour sauver sa vie il faut la risquer. Tentons, par des passages non frayés, de er les métairies et les villages de la montagne et d’atre sur le Rhin le territoire de l’Empire.
Ça m'est égal, répondit avec indifférence Addrich. Tu ne point sauver ma vie. Si je n'avais pas donné ma pail y a longtemps que j'en aurais fait abandon. Je te ai. »
lendemain matin, avant le lever du jour, ils quittèrent alet hospitalier, Fabien avec des remerciments et le ému, Addrich sombre et silencieux. Un brouillard était répandu sur la vallée et couvrit leur fuite: mais ême temps il cachait si bien le chemin et le pays, que fut qu’au lever du soleil qu'ils sortirent de la gorge à rs Jaquelle un torrent, roulant au milieu de pierres es, leur avait montré une sortie sur la grande route ıenstein.
ndant qu'ils montaient la roide pente de rachers àonk in ADDRICH Des Mousses. x