XX VIII
Projet d'attaque contre Aarau.
Le soleil avait déjà parcouru plus de la moitié de sa course quand les nobles seigneurs, encore fatigués de Vorgie de la veille, se réunirent dans la grande salle. La table y était dressée depuis longtemps, et un même repas semblait devoir leur servir de déjeuner, de dîner et de souper. Le landgrave de Falkenstein seul était absent. Ses hôtes apprirent qu'après quelques heures de sommeil il était parti à pied avec douze hommes légèrement armés. Où était-il allé? personne ne le savait. Seulement il avait promis d’être de retour à Goesgen vers midi. Ce n’est que plus tard que les hommes de sa suite racontèrent qu’ils avaient cherché une jeune fille déguisée en béguine dans toutes les maisons, les chaumières, les écuries et les granges, sur la Hardet dans les bois entre Kuttigen et Erlisbach, et que toutes leurs recherches étaient demeurées infructueuses. En attendant Thomas de Falkenstein, les chevahers, qui d’ailleurs avaient besoin de respirer un air plus pur, étaient sortis et se promenaient entre le château et la montagne sur une plate-forme étroite, ombragée en partie par un vieux tilleul dont les dernières fleurs répandaient un doux parfum. Le château s'élevait sur une saillie de rocher au-dessus de l’Aar, et avec ses tours, ses toits et ses dépendances entourés d’un fort mur d'enceinte, il ressemblait aux maisons et aux clochers d’un jeu d'enfant qu'on réunit au hasard en faisceau avec un large ruban. Le long du
mur d'enceinte on voyait grimper çà et là un lierre séculaire, qui étalait ses taches d'un vert sombre sur le gris noirâtre de la pierre.
Les chevaliers se promenaient trois par trois en long et en large, quand le bruit de pas de chevaux qui approchaient vint fixer leur attention. Un cavalier richement vêtu, accompagné de plusieurs hommes armés, sauta de son cheval. Il avait de longs cheveux et une longue barbe, et avait sur sa tête une petite barrette en velours rouge avec une chaîne d'or et des plumes blanches ; il portait un habit noir serré à la taille, et dessus un manteau écarlate brodé de fourrure. Tous les chevaliers allèrent au-devan de lui et l’accueillirent avec des cris de joie, comme une ancienne connaissance. C'était Jean de Rechberg, qui s'était fait un nom dans la guerre contre les confédérés. On le voyait figurer partout où il y avait du mal à faire aux Suisses. |
Cependant beaucoup de gens, loin de vanter sa bravoure, prétendaient que, quand il fallait payer de sa personne dans un combat, il avait toujours quelque bon prétexte pour se retirer. Aussi n’avait-il jamais reçu aucune blessure et ne portait-il la marque d'aucun combat. Mais amis et ennemis s’accordaient à reconnaître qu'il n’avait pas son pareil pour les stratagèmes, les escarmouches, les surprises et les attaques imprévues.
« Vous restez là à vous promener tranquillement pendant que nous mourons d’ennui devant Laufenbourg. Faut-il que je vienne moi-même vous chercher, fainéants que vous êtes? Où est Falkenstein ?
— Le diable le sait! répondit Marquard de Baldegg. I ne perd pas son temps : il nous a versé à boire toute la nuit jusqu’au lever du soleil, et puis il est parti je ne sais pour quelle chasse. Il a promis de nous donner dans Aarau la nuit prochaine une fête comme nous n'en avons jamais vu, dit-il. Mais toi, te voilà frisé, Rechberg, et tiré à quatre épingles comme un damoiseau. Tu sens les es-
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sences et les parfums de la cour de France. Dieu me damne, Trullerey te brülera ta belle fourrure. Quelle idee as-tu de te mettre en soie et en velours, quand il s'agit d'escalader des murs et de prendre des forteresses ?
— Toute chose a son temps, répondit Jean de Rechberg. J'ai du cuir de buffle pour la nuit. Mais la landgrave de Falkenstein est au château, et je n'ai pas vu Mlle Ursule depuis mon retour de France.
— Oh! il te faut renoncer à cette fantaisie, s’&cria Bentlin de Hemmenhofen. Ces dames sont invisibles. Je me croyais bien plus en faveur que toi auprès de la noble demoiselle, et j’ai vu mes hommages repoussés. Malheu-
reux, va déployer ailleurs tes séductions ! »
Au milieu de ces conversations, le landgrave Thomas gravit la montagne avec ses hommes d'armes. Sa figure basanée dégouttait de sueur et avait un air plus féroce que jamais. Tout en roulant des yeux farouches, il exanmait de loin la noble assemblée. Il salua M. de Rechberg avec une politesse forcée, et invita toute la société à renter au château. Puis par un escalier tournant il les fit nonter dans une des tourelles, et, après les avoir conduits bar plusieurs sombres corridors, il ouvrit soudain la porte d'une salle spacieuse. Le long des murs lambrissés de
bois de noyer foncé et ornés de sculptures gothiques, pendaient entre les bois de cerf quelques arbres généalogiques couverts de poussière ou noircis par l’âge, des armures et des cuirasses, et au milieu les portraits à moitié effacés des anciens maîtres du château, qui, dans leurs costumes antiques et avec leurs figures barbues, ressemblaient à des spectres enveloppés de nuages noirs. Les carreaux peints des hautes et étroites fenêtres en ogives ne laissaient pénétrer qu’une faible clarté.
« Avant de nous mettre à table, où nous serions dérangés par les domestiques, dit Thomas de Falkenstein en s'essuyant le front, je vais vous confier, nobles seigneurs et amis, quel service je réclame cette nuit de votre bravoure.
C’est une affaire dont on parleraencore dans cent ans. Mais que chacun de vous garde ce secret jusqu’à ce qu'elle se révèle elle-même. Il faut de la discrétion pour que l'entreprise réussisse. Demain, Aarau ne sera plus qu'un monceau de cendres. N y a déjà dans la ville deux hommes fidèles, sur l’audace desquels je puis compter. A minuit, quand les bons bourgeois et leurs femmes seront plongés dans k premier sommeil, mes hommes mettront le feu aux quatre coins de la ville. Toi, Rechberg, tu iras avec quelques-uns d'entre vous à Schosnenwerth, et tu te cacheras dans les futaies de la montagne pour observer d'en haut ce qui s passe. Moi je franchirai avec les autres le Hungerberg, et je resterai en face de la ville, sur ke Giesshubel. Aussitôt que les flammes s'élèveront et que les toits tomberont, le peuple, pour échapper au feu de la fournaise, efoncera lui-même les portes et se sauvera dans toutes les directions. Alors toi, Rechberg, tu te porteras avec tes . hommes contre la porte d’en haut et le pont de la Schind, tandis que moi, descendant du Giesshubel, je passerai les deux ponts de l’Aar et marcherai rapidement contre k château d’Aarau. Nous n’y trouverons point de résistance, et nous n’aurons qu'à noyer ces misérables ! »
Tout en frissonnant, l'assemblée écouta cette ouverture avec des marques bruyantes desatisfaction. Thomas, éclairt comme il l'était par la lumière blafarde de la fenêtre, ressemblait à un des princes de l'enfer décrit par Milton. Le reflet violet d’un des carreaux jetait sur son œil gauche et sur son front urie large tache qui donnait à ses joues un air cadavéreux, tandis que le bas de sa figure basanée, éclairé par la vitre rouge foncé de la même croisée, brillait comme du bronze fondu.
« As-tu envoyé à la ville de Berne la lettre de rupture! demanda Rechberg. |
— La lettre est écrite et scellée, répondit le landgrave. Il sera encore temps demain de la faire tenir aux Bernois. En tout cas, ils apporteraient trop tard leurs
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mpes et leurs seaux à Aarau ainsi qu'à Brugg. C’est ı là que nous commencerons. Ce sera ensuite le tour : Zofingen et de Lenzbourg. Quand nous.aurons bayé le pays, le dauphin trouvera une large route dans Argovie.
— Dieu me damne ! mon cousin Thomas, voilà que je reconnais. Tu es toujours le même, s’&cria Marquard. : crois seulement qu'il aurait fallu commencer par Brugg, r je crains que l’embrasement d’Aarau ne réveille le el Effinger. Mais, au bout du compte, il m'est tout à it indifférent que l’on commence par Pierre ou par Paul. faut détruire et raser les villes, et semer du sel sur les «x incendies. Ma foi, c’est une misérable chose qu’un yuvernement de bourgeois. Derrière leurs murs, ils sont rgueilleux et arrogants comme les blaireaux dans leurs ous. Mais dehors, et quand il s'agit de se battre, ils urbent le dos et baissent la tête comme des chiens polons qui rentrent la queue par peur des coups. Il n’y a en de plus fier et de plus bouffi que ces secs et froids mseillers ; il semble, à les voir dans leurs manteaux et ars collerettes, que ce soient des empereurs romains ; ais, au premier coup de feu, leur cœur est dans leur llotte. Ce sont au fond de pauvres sires, qui ne savent en du monde et mesurent les événements avec leur me, comme leur drap et leur toile; qui volent à leurs mmes, dans leur cuisine, leurs belles règles d'économie ditique , qui marchandent au conseil comme les servantes 1 marché. Cela ne peut pas durer ainsi! L’Argovie a u anciennement, et de tout temps, à la noblesse, il faut qu’elle rentre sous sa domination. Que les Hallyls reprennent la part qu'on leur a enlevée. Nous autres : Baldegg, nous ne voulons pas, cette fois, en sortir les ains vides. L'Argovie et le domaine de Keenigstein déammageront les Falkenstein.
— Arrivons au fait. Quand marcherons-nous contre la lle? demanda Rechberg.
— Dès qu'il fera tout à fait nuit, répondit Thomas de Falkenstein. Prenons notre temps.
— Pourvu qu'aujourd'hui ou demain ce ne soit pas jour de fête consacrée par l'Église, dit Joerg de Knæringen en frottant ses gros sourcils touffus. Demandez cela à l'au- - mônier, si vous en avez un ici. Toute la journée on a entendu sonner les cloches du couvent de Saint-Pierre.
— Bah! s'écria Fritz de Haus, que nous chantez-vous là de fêtes de l’Eglise? C'est apr&s-demain la fête de saint Pierre aux Liens. Vous pourrez entendre la messe à Aarau.
— Permettez, Rechberg, que je me rende avec vous à la ville, par l’autre côté de l’Aar, dit M. de Hemmenshofen : car je parie que, dès que ça chauffera, les habitants ouvriront d’abord leurs soupiraux de ce côté, et je veux être des premiers. Ce sera pour moi une fameuse farce de voir les vieilles matrones et les chastes beautés d'Aarau courir en chemise ou dans le costume du paradis devant les portes de la ville. Je me rappelle avoir été une fois chez le bailli Jean Ulrich Zehnder; il a deux joies filles. Dans la rue j'ai aussi rencontré des figures qui n'étalent pas mal, toutes des filles d'artisans, mais parées comme si elles faisaient la chasse à des barons et à des comtes.
— Je les connais bien, interrompit Marquard. Plus d'une porte en colifichets sur son corps toute la fortune et les dettes de son respectable père. Je veux être des vôtres.
— Veit d’Ast, dit le baron de Falkenstein, et vous, comte Georges de Sulz, Hug de Hegnau, Marx d’Embs et Jerg de Knceringen, vous viendrez avec moi sur le Giesshubel, devant le pont de l’Aar. Nous serons les premiers à attaquer le château d’Aarau et à renverser la tour de Rore. Mais pour Trullerey, entendez-moi bien, que personne n'ÿ touche! J'ai des comptes à régler avec lui. Pas plus tard
qu’hier il a insulté ma nièce sur la grande route, et il m'a
tué deux superbes chevaux, dont la queue valait plus que ce chien enragé et sa tour. Certes, je ne suis pas cruel; mais, quand je lui retournerai le poignard dans le corps, on pourra entendre à plus d’une lieue mes cris d’allégresse, et je ferai clouer sa tête à la potence près de Rombach, pour que tous les habitants d’Aarau puissent la voir quand ils iront chercher leurs maisons sous les décombres. Je ferai porter deux barils de poudre sur leGiesshubel; aussi vrai que j'espère la félicité éternelle, la tour de Rore sautera en l’air de manière que les pierres en pleuvent jusque dans Berne et dans Zurich.
— N’agissons pas avec tant de précipitation, dit Hug de Hegnau. Il faudra d’abord examiner les bahuts, les caisses et les armoires : car, dans les maisons bourgeoises, il n’y a pas grand butin à faire, surtout quand une fois le feu est à ces repaires.
— Je vous abandonne tout ce que vous trouverez, dit Thomas de Falkenstein avec vivacité. Je ne me réserve qu'une chose, si je la trouve, et certes je la trouverai. Le renard a enlevé de nuit une poule. Nul autre que lui ne peut l’avoir fait. Nous serons tous bien armés, et chaque troupe sera suivie d'une partie de mes gens, avec des haches et des arquebuses. »
Après s’etre concertés entre eux avec beaucoup de bruit sur tout ce qui pouvait assurer la réussite de l’attaque projetée, les chevaliers descendirent dans la salle à manger, avec des figures où se peignaient à la fois le mystère et l'espérance. Le baron traita ses hôtes avec une extreme prodigalité. Le festin se prolongea jusqu'à l'heure où les étoiles commencèrent à briller derrière les nuages. A ce moment le landgrave s’écria : .
« Sonnez, trompettes, donnez le signal de l’assaut. Il en est grandement temps. Rechberg, deux bateaux sont préparés pour toi et les tiens au bas du château. Tout est prêt depuis longtemps, et mes gens t'attendent. Nous autres, nous passons par Erlisbach, dans les sapins du Hun-
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gerberg. Allons, mes nobles seigneurs, marchons gaiement, et à l’œuvre! Après un bon repas, il convient de voir un beau feu d'artifice! »
Terreur panique.
Ils vidèrent encore une fois leurs coupes avant de dire adieu aux grands hanaps d'argent. Déjà pendant le repas la plupart, pour aiguiser leur appétit ou pour aider la &gestion , avaient quitté momentanément la salle et mis cs temps à profit pour changer leurs habits somptueux contre des vêtements plus simples en cuir ou en coutil, pour choisir leurs armes et pour se préparer à l’œuvre sanglante de la nuit.
Quand enfin ils eurent franchi la porte et le pont-leris du château, chacun leva les yeux sur la ville menacée, pour voir s’il découvrirait déjà au-dessus d'elle quelques étincelles. De temps en temps on voyait briller au loin à l'est de päles éclairs. Chacun tressaillait, de peur d’arriver trop tard ‚et chaque fois on allongeait le pas.
« Calmez-vous, dit le baron à ses compagnons. Il est à peine dix heures. Pourvu que nous soyons au Giesshubel à minuit, nous y arriverons assez tôt : car il faut que la ville soit ensevelie dans un profond sommeil avant que retentissent le tocsin et les cris des gardes de nuit. Mes émissaires savent leur métier et connaissent ma volonté. Vous pouvez y compter. »
Ils continuèrent plus tranquillement leur marche le long de l’Aar, dont les sombres eaux étaient parfois illuminées par la lueur des éclairs. Puis le chemin s’écarta de l’Aar ettourna au nord, à travers des collines basses et sans ver-
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dure. Quelques-uns des gens de Falkenstein marehaient en ævyant pour leur indiquer le chemin ; d’autres portaient des ' bearils de poudre et formaient l’arrière-garde. Tous avan- <aient en silence l’un derrière l’autre, dans le sentier étroit; et ceux qui parlaient chuchotaient tout bas. La nuit devenait toujours plus profonde. Les étoiles pälissaient. On ne découvrait que de loin en loin une lumière vacillante à la fenêtre d’une maison de village ou d’une chaumière isolée. Le bruit des eaux de l’Aar se perdait de plus en plus; les éclairs étaient plus fréquents et plus vifs. L'air était doux etcalme; mais parfois un froid coup de vent passait impétueusement à travers les collines et les buissons, au-dessus de la vallée.
Le chevalier Hug de Hegnau, qui marchait immédiate ment devant Thomas de Falkenstein, se retourna et dit:
« Je crains, cher baron, que nous n’ayons un orage. 1l me semble parfois entendre gronder le tonnerre dans le lointain. Nous sommes tombés sur une bien mauvaise nuit.
— Au contraire, sire Hug, répondit Thomas; nous ne pouvons rien désirer de plus avantageux qu'un temps d'orage. La forêt vous abrite contre la pluie, et, quand on verra l’embrasement d’Aarau, on l’attribuera à la foudre. Cela me va! Un salut comme je compte en offrir un ce matin à Gangolf doit être favorisé par tous les saints.
— Falkenstein, cria soudain près d'eux une voix. en-
rouée, Falkenstein, prends garde à toi! Evite le château d’Aarau ! »
Le baron tressaillit.
Hug se retourna et demanda :
« Qui est-ce qui vous parle ?
— Avez-vous entendu quelque chose? répondit Thomas, en cherchant à voir dans l’obscurité autour de lui. Je pense que c’est le vent qui siffle dans les buissons.
— Non, la voix semblait venir d’au-dessus de nous, de
la montagne, dit Hug. Cet endroit ne me revient pas du tout! »
Cependant ils étaient descendus des hauteurs par des chemins creux, et ils voyaient apparaître à la lueur des éclairs une vaste prairie qui, à droite, semblait s’6tendre à perte de vue. En longeant le pied des montagnes avancées, ils se dirigèrent vers la gorge où venaient aboutir les premières chaumières du village d’Erlisbach. Pour éviter toute habitation, les guides choisirent, par ordre de leur maître, un chemin à travers des prés marécageux.
Les coups de vent se succédèrent avec plus de rapidité et de violence. Les aunes et les saules le long du ruisseau s'inclinaient en gémissant. Le tonnerre grondait avec plus de force dans les montagnes. Les éclairs se faisaient plus rares, mais jetaient une clarté plus éblouissante. On distinguait déjà, dans le fond, les murs grisâtres de la
Au moment où, passant le ruisseau par un pont étroit, chacun avançait lentement et à tätons, la même voix enrouée fit de nouveau entendre ces mots :
« Falkenstein, sois sur tes gardes. Evite le château d’Aarau! »
Les hommes arrêtés près du pont pour passer l’un après l'autre tournèrent la tête, quoique l'obscurité empéchät de rien distinguer.
« Oh! s’écria Thomas de Falkenstein. Faites attention, messieurs, au ruisseau, et faites-moi grâce de vos sottes plaisanteries. Quel que soit le malin parmi vous qui cherche à m’inspirer de l’effroi, il n’y réussira pas.
— Était-ce un des nôtres? demanda le comte de Sulz; je gagerais ma pauvre âme que ces paroles viennent du côté opposé du ruisseau. Attendons pour nous en convaincre qu'il éclaire de nouveau.
— Nous avons déjà entendu une fois la même voix le long des collines, repartit Hug de Hegnau. Il ne doit pas être loin de minuit. Pareille chose ne m'est jamais arrivée.
— Taisez-vous! Laissons là ces mauvaises plaisante-
» , s’écria le baron en riant. Vous ne me donnerez pas change. Un d’entre vous fait mal à propos le lutin pour jus forcer à rentrer. Si quelqu’un désire retrouver un ; de plume bien chaud , ou si quelqu'un a peur de voir le ernier jugement de Trullerey, il n’a qu’à retourner chez ai et à nous laisser achever seuls l'entreprise. |
— L'affaire ne me paraît pas bien claire, » murmura [ug à demi-voix, en traversant à petits pas le pont du uisseau. Les derniers suivirent dans un profond silence, travers les bosquets d’aunes’ et de saules, jusqu’à une erte lisière au pied du Hungerberg.
Le vent s'était apaisé, mais il commençait à tomber de rosses gouttes de pluie. La troupe gravit en toute hâte la nontagne, dont le bas avait déjà souvent été planté de vines par les habitants industrieux de la ville. Plus on ap- »rochait du sombre bois qui couvrait le dos de la monagne, plus la pluie, après chaque éclair, augmentait. Enfin on s’arrêta sous les premiers sapins, pour reprendre haleine après cette marche forcée. De l’autre côté de la ririère, on voyait briller, à la lueur des éclairs, la ville avec es tours de ses murs et les flèches de ses églises; à gauche s'élevait, comme au milieu d’un voile de brouillards, l’ansien château de Luteruau; à droite brillaient les murs blancs du couvent des religieuses de Schzunis; sur le devant se detachait la large et haute tour de Rore. On entendit sonner les trois quarts à l'église paroissiale.
« C’est minuit moins un quart! dit un des chevaliers.
— L'herbe n’a pas eu le temps de pousser sous nos pieds. Mais heureusement nous voilà échappés à la grosse oluie, fit remarquer un autre.
— Dans la tour de Rore il ne brille plus de lumière; tout y est sombre, dit un troisième. Certes Trullerey ne se doute pas que, par ce temps d'orage, nous songeons à lui faire visite.
— Eh! s’ecria Thomas de Falkenstein, il ouvrira de grands yeux quand je lui offriraila bénédiction de la Saint-
Jean à la lueur de dix mille torches. Une petite heure de patience, messieurs; De vous ennuyez pas trop!
— Sois sur tes gardes, Falkenstein ; épargne le châtean d’Aarau, » s’écria soudain de nouveau une voix hien connue.
Un éclair sillonna le ciel en large zigzag au-dessus du Goenhard, de l’autre côté de la ville. A la lumière de cette clarté rapide, quelques chevaliers virent passer au-dessus de la tête de Falkenstein une figure sombre et étrange, dont les vêtements flottaient au-vent comme des ailes. Thomas était appuyé contre un pan de rocher.
Il se fit de nouveau une complète obscurité..
« L’avez-vous vu? se demandèrent les uns à voix basse.
— Falkenstein, l’avez-vous entendu? demandèrent les autres.
— Que Dieu et tous ses saints vous soient en aide! » s’6cria Joerg de Knœringen.
Le tonnerre gronda avec plus de: force dans les mentagnes.
« Qui était-ce donc? demanda Hug de Hegnau, qui
avait également aperçu la figure au-dessus du rocher. Ca n’était pas un des nôtres.
. — Et quand ce serait Belzébuth en personne, s’écria le baron, Trullerey apprendra cette nuit à me connaître. En avant au Giesshubel, messieurs, pour nous trouver près du pont, disposés à agir. »
Les guides pénétrèrent dans le bois. Le vent soufilait dans les cimes des sapins comme sur une mer houleuse. Les valets frayèrent un chemin sous les branches du bois, en montant toujours, jusqu’au col de la montagne. Après de longues recherches inutiles, on découvrit enfin le sentier conduisant par-dessus le Giesshubel à la ville, et que suivaient d'ordinaire les habitants d’Erlisbach pour porter leurs denrées au marché. Sur la hauteur, à la sortie du bois, les chevaliers firent halte sous de grands chênes. A chaque éclair, ils pouvaïent distinguer la ville au-dessous
eux. Les horloges sonnèrent minuit. La pluie avait diinué, et l'orage, quoiqu’il grondät encore dans le voisi age, parut s'éloigner.
Tousobservèrent un profond silence, et prêtèrent l'oreille our entendre ce qui se passait dans la ville endormie. De emps à autre, le baron s’avancait avec impatience au nilieu des buissons du Giesshubel. A tout instant, il lui emblait qu’il allait distinguer quelque point lumineux ans les rues ou quelque colonne de fumée et de flamme. éclair il se sentait pénétré d'un joyeux frisson, ais il était toujours déçu dans ses espérances. L’eau déouttait de ses habits ; cependant il ne se réfugiait point ous le feuillage des arbres. Quand sa figure était illuminée ar les éclairs, ses traits durs et sombres, ses yeux fixes & saillants, prenaient un air terrible : il ressemblait à un mge exterminateur prêt à s’abatire sur une ville dont ila are la ruine.
Tout & coup, s’adressant & ses compagnons disperses les arbres, il s’écria :
« Malédiction! Que vois-je là-bas ? L’alarme a-t-elle été onnée dans la ville? J'aperçois de la lumière à quelques ‘nôtres, et, si je ne me trompe, à l’auberge du Lion d'or. in s’eveille. »
A ces mots, les chevaliers s’élancèrent. Tous regardèent fixement à travers les ténèbres, tous écoutèrent en etenant leur souffle au milieu du bruit monotone de la luie. Tout à coup un grand éclair jeta une vive clarté. Le pi tout autour parut être en feu, et chaque feuille du buison s’enflammer. Cet éclair fut suivi d’un coup de tonnerre froyable. La terre en fut ébrankée. Les ténèbres et un simce de mort succédèrent aussitôt, et on entendit une rurde chute contre terre.
« Jésus, Marie, Joseph, nous sommes perdus ! Au seours ! trahison! meurtre ! » fit entendre une voix.
C'était celle du chevalier Jerg de Knæringen. Il semlait lutter avec un étranger. Tous, sentant leurs cheveux
se hérisser sur leur tête, restèrent quelque temps sans oser respirer. Des pas précipités retentirent dans le bois.
« Sauve qui peut!» cria de loin un des hommes d'armes.
Soudain tout le monde se mit à fuir, et Thomas de Falkenstein avec les autres. Leurs pas devinrent plus rapides en entendant retentir pour la seconde fois derrière eux les cris et les gémissements du chevalier Jærg.
Certes, c'était à bon droit que le malheureux était saisi d'horreur et d'épouvante. A peine revenu de la commotion du dernier coup de foudre, il avait entendu un bruit audessus de sa tête, et, à la suite de ce bruit, il avait été renversé. Un moment il avait cru que le chêne avait été foudroyé et était tombé sur lui; mais il ne resta pas longtemps dans cette erreur, car il se sentit fortement enlevé par un être vivant auquel il s'était aussi cramponné dansss première consternation, pour se tenir à quelque chose. C'est ainsi qu’abandonne de ses compagnons après ses cris de détresse, il restait étendu par terre, à moitié privé deses sens.
« Mon trésor, laisse-moi, dit enfin la voix enrouée bien connue. C’est dans mon effroi que je suis tombée du haut du ch£ne. »
M. Joerg ne se posséda presque plus d’&pouvante, quand il entendit tout près de son oreille la voix redoutable qui déjà en route lui avait serré le cœur, et sa terreur augmenta quand, à la lueur d’un nouvel éclair, il aperçut au-dessus de lui une vieille et horrible sorcière avec un nez recourbé et pointu. A cette vue, il poussa un second cri d'angoisse.
« Mon trésor, laisse-moi; je ne te ferai pas de mal, mon trésor, » murmura la femme.
Tous les cheveux de Joerg se dressèrent sur sa tête, et le désespoir donna à tous ses muscles une force surnaturelle. Il lança au loin, d’un bras puissant, le fantôme qui pesait sur lui comme un cauchemar. Se levant aussitôt, il tourna trois fois autour de lui avec la rapidité du vent, et courut comme un trait dans la direction du bois. Il prit heureusement le sentier qui conduisait au village; mais
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plus de dix fois il glissa et tomba sur le sol d’argile dé-
trempé. Il attribua chaque chute à la sorcière, qu'il croyait toujours entendre derrière lui dans les buissons. Enfin, la peur doublant ses forces, il reprenait toujours sa course avec une nouvelle ardeur, et, l'orage s'étant dissipé, les étoiles commençant à briller à travers les nuages déchirés, ilarriva heureusement au château de Gœsgen.
Là tout le monde était encore éveillé. Pestant, haletant et révant, les héros de l’aventure étaient assis sans ordre dans la grande salle, chacun à la place qu'il avait trouvée en arrivant.
À l'entrée de Joerg de Knæringen, que tout le monde avait cru assassiné, les yeux des chevaliers se portèrent sur lui avec une joyeuse surprise. Mais lui, épuisé, se jeta sur le premier fauteuil vide, étendit ses pieds couverts de boue et dit avec un soupir :
« C’en est fait de moi. »
M. de. Rechberg était aussi là avec ses compagnons. Suivant leur récit, ils avaient eu connaissance de la mauvaise issue de l’entreprise en abordant sur la rive opposée de l’Aar : car il était accouru à eux vers le rivage, disaientils, un grand gaillard qui connaissait le but de l'expédition, et qui devait être un des deux bohémiens envoyés comme émissaires. Aussitôt qu’on eut répondu affirmativement à ses questions, si les seigneurs venaient du château, si les autres étaient déjà au Giesshubel, il les avait prévenus que l’entreprise était impossible pour cette nuit. Son camarade, s'étant approché trop hardiment à la nuittombante de la porte supérieure pour se glisser dans la ville, avait été arrêté par les archers et conduit en prison, au lieu d’être chassé comme on avait l'habitude de le faire. Mais Rechberg et ses compagnons ne s'étaient pas contentés de ce récit, et ils avaient engagé le bohémien à retourner avec eux, pour pénétrer d’une manière quelconque dans la ville et pour mettre le feu à quelque grange. Le bohémien avait bien consenti à aller avec eux jusqu'à la croix, près du
moulin de Wæschnau, et puis il s'était rendu tout à coug? invisible, près du ravin d’où sort le ruisseau de Roggeaæ hausen. Pendant longtemps les chevaliers étaient restés” irrésolus en face de la ville; mais enfin, l’orage et la pluie” étant devenus plus violents, ils avaient repris le ches de Gœsgen.
Les hommes de Falkenstein ne purent pas donmer dess renseignements aussi précis sur l'aventure du Giesshubel. Les uns affirmaient positivement que la bande infernale avait passé par-dessus leurs têtes au milieu du tonnerre et des éclairs : ils avaient distingué parfaitement le terrible: chasseur avec ses compagnons et ses chiens haletants. D'autres prétendirent qu'ils avaient senti un tremblement de terre, comme si le sol du Giesshubel se fût enfoncé e& qu'une partie de la forêt se fût écroulée avec fracas. D’au— tres encore juraient que le projet de Falkenstein avait été découvert aux habitants d’Aarau, que tout le bois était rempli de bourgeois armés, ayant à leur tête Gamgolf Trullerey. Le landgrave lui-même semblait pencher pour cette dernière opinion.
Quand Joerg de Knæringen, à qui Jean de Rechberg avait versé, pour l'aider à se remettre, tout un hanap de vin, eut repris un peu de ses esprits, tous lui adressèrent à la fois des questions : car il était resté le dernier sur ls place, et ses cris de détresse avaient retenti à plusieurs reprises dans tout le bois. Lui seul pouvait donc leur fournir des nouvelles.
« Que le diable vous emporte, s'écria-t-il, de m’aveir abandonné! Maudits soient les bois de ce pays, où les sorcières tombent des arbres comme des pommes pourries | Si saint Georges, mon patron (qu'il en soit à jamais beni!), n'eût pris ma pauvre Ame sous sa protection, la maudite sorcière (puisse-t-elle brûler au fond de l'enfer !) m'eût étranglé sans pitié. Sous son poids de plomb, je ne pouvais pas remuer un seul doigt, pendant qu'elle m'avait déj enfoncé dans le corps ses satanées griffes. »
or sommes pre ©
Quoique, après ce début, le chevalier Joerg de Knceringen racontät avec la plus grande prolixité sa lutte avec la sorcière, toute l’histoire ne devint que plus énigmatique par l'aplication qu'il cherchait à en donner. Après des discussions interminables à la suite desquelles, grâce au pouvoir magique des coupes aussitôt vidées que remplies, la bonne humeur de la plupart des chevaliers se rétablit comme par enchantement, Marquard de Baldegg dit :
« Nobles seigneurs et amis, nous laisserons chacan de vous penser de cette sotte diablerie ce qu’il voudra. Seulement, je vous conseillerais de ne pas en parler trop haut pour ne pas prêter trop à rire : car il me semble que nous avons tous joué des jambes comme si le diable était à nos trousses, sans trop savoir pourquoi. Cela me fait croire que Bélial et Belzébuth se sont entendus pour jouer un tour à d'aussi gais et pieux chevaliers que nous. Car, que Dieu me damne! sans miracles ou sans circonstances surnaturelles, aucun de nous n’aurait eu le souffle si court, les pas si longs et le cœur si étroit. »
La société se plut à donner son assentiment à la sage sterprétation du chevalier, et pour se consoler elle tomba ‘accord que les habitants d’Aarau’ne se doutaient pas du rojet formé contre leur ville, et que le bohémien pris ar eux devait, pour sa propre sûreté, ne rien déceler des dres qu’il avait reçus. Le jour commençait à poindre and on se mit à table pour prendre le repas du matin. »s écuyers du château et des chevaliers avaient déjà sellé préparé les chevaux pour que l’on püt partir sans rerd : car plus l’entreprise contre Aarau avait été malheuuse, plus on se promettait un heureux succès de la ntative contre Brugg.
Une expédition de deux jours.
Thomas de Falkenstein fut le seul que les brillantes perspectives de l’avenir ne purent consoler des contrariétés du moment. Un orgueil qui ne fléchissait mème pas devant la fatalité, une opiniâtreté qui ne reculait même pas devant les faits accomplis, semblaient étre les défauts héréditaires de sa famille, et étaient capables de le pousser aux actes les plus monstrueux.
Plus les autres s’accommodèrent peu à peu aux circonstances, plus sa fureur secrète augmenta. Il ne proférait que des monosyllabes. Ses yeux .roulaient des regards sombres et farouches sous ses épais sourcils. Sa grosse lèvre inférieure était plus saillante et plus pendante que de coutume, comme par la honte et le dépit de l’échec éprouvé, ou par l’amère ironie et le désir de la vengeance. Parfois il “ne pouvait croire à la possibilité de l’&venement de la nuit. Il se pencha tout à fait hors de la croisée, comme pour se convaincre qu'Aarau n'était pas changé en un monceau de cendres et que la tour de Rore élevait encore sa tête altière au-dessus de l’Aar. Alors une sombre douleur se peignait dans ses regards, un profond soupir échappait de sa poitrine agitée, et le feu de la colère colorait ses joues basanées. Il leva les poings en l'air et murmura entre ses dents un nouveau serment de sacrifier ses châteaux et sa vie pour réduire en cendres Aarau et la tour de son ennemi mortel.
« Nous avons été abandonnés par ces lâches et misérables coquins de bohémiens, car autrement tout aurait été terminé aujourd'hui; nous aurions occupé Kænigstein, et nous aurions pris et rôti ce sournois de Gangolf. J’em-
LE CHATEAU D’AARAU. 265
ai avec moi le bourreau, et, partout où un de ces Is Égyptiens me tombera sous la main, je le ferai t exécuter sans miséricorde. t tu n’auras pas tort, cousin, dit Marquard. En l, il me semble qu'il ne convient guère à un brave r comme toi d'entretenir des rapports avec ces s paiens. Ce sont des enfants du diable, tandis que Dieu me damne! nous sommes d’honnètes chrétiens, vons nous faire justice avec le glaive sans avoir 3 à la boue. Ne te déplaise, cousin, mais tu n’as eu que tu mérites, et aussi Satan nous a-t-il bien s cette nuit.
ui, par saint Georges et les dix mille chevaliers! le sire de Knæringen. J'aimerais mieux prendre it en plein jour le château d’Aarau et la tour de que de me chamailler encore une fois par une si horsuit avec l’engeance du Moloch. On viendra, je à bout de ce Gangolf, quand même la force de n ne serait à côté de la sienne que celle d’un enfant. vujours entendu dire que les Trullerey étaient au des gens honnêtes et pieux...
ion! se mit à mugir Thomas. Il n’y a pas une goutte g honnéte dans un Trullerey. Il n’y a pas une étinle noblesse dans cette race pervertie depuis long- , encanaillée avec des bourgeois, des paysans et des De plus, elle est attachée de corps et d’Ame aux cons, et elle a juré notre ruine. C’est pourquoi ce perıngolf a insulté publiquement devant tous les chevaa maison, ma nièce, qui lui était fiancée, ainsi que éme. Pas plus tard qu’hier, ce chenapan, sans déon de guerre, est venu attaquer par derrière Mlle de ıstein, et a tué deux des plus beaux chevaux de mes 8. Mais.... » Ici Thomas s’interrompit avec un rire ur concentrée, et il serra convulsivement ses poings. ; il serachâtié. Je lui réserve une vengeance! De : le feu à son maudit repaire, ce n’est qu’un jeu!
Mais son cœur doit être déchiré lentement au mi souffrances infernales. Oui, je veux, moi, deva yeux... »
Thomas se tut. Il semblait méditer quelque chose rible, et il ne s’interrompit que parce qu’en ‘park: imagination concevait des plans encore plus abom qui n’epouvantaient pas son cœur, mais que, malgı sa confiance, il craignait de ne pouvoir exécuter.
« Tu es en bon chemin, dit Rechberg. C’est an J'aime à te voir.
— Tu parles trop, cousin, ‘voilà la senle chose q à te reprocher, s’écria le sire de Baldegg. Le soleil : les chevaux sont sellés; partons, partons : autı Brugg nous échappera comme Aarau. Quand une fc rai vu un seul fait d'armes, j’ecouterai autant de d que tu voudras. »
Le baron se remit, et pria ses nobles compagr lui accorder un court délai. I neprit congé ni de sa ni de sa nièce; mais il donna plusieurs ordres sec concierge du château, et s’entretint longtemps encc le lollhard. Puis, avec un visage plus gai, comme s réussi, contre son attente, dans quelque projet, 1 devant le château, où les chevaliers et les écuyers l’attendaient avec impatience. Dès qu’il parut, les liers montèrent à cheval et les écuyers suivireı exemple. Le landgrave, & qui le concierge, la tê tenait les étriers avec beaucoup de respect, se mit €
« Rudi, cria-t-il au concierge, tu ne pourras pa quer ton coup avec l'appui que je t'ai donné. Dès auras pris la caille, tu m'en feras aussitôt part. J serve un présent comme tu n'en as pas encore regt
En parlant ainsi, il piqua des deux et prit la tête tége. Tout le monde se mit en mouvement. La . était close par maître Hæmmerli, le bourreau de 1 stein, qui, suivi de deux valets, se tenait à quelque d des autres.
Le soleil da matin commençait à éclairer la campagne rafraichie par l'orage de la nuit. Sur les cimes des monts Jura flottaient encore, comme de pâles voiles dorés, de pelits nuages à demi transparents. A chaque feuille, & daque épi, une goutte de pluie brillait comme un diamant. Alı place de la rivière, on voyait dans les vastes plaines de h vallée arrosée par l'Aar une large bande de brouillard qumarquait et cachait le cours de l’eau; et, & mesure que ksoleil s'élevait au-dessus des créneaux des tours de Lenzbourg et d’Aarau, le brouillard semblait s’animer, et il sdevait en vapeurs dorées vers l’astre du jour, comme pour lui rendre hommage.
Le cortége, d’abord assez bruyant, devint de plus en
plus silencieux à mesure qu’on approchait du-mont Benken. On n’entendait plus que le cliquetis des armes, et, sous le pas mal assuré des chevaux, le bruit des pierres que la pluie avait fait rouler des hauteurs sur les routes. Seulement Falkenstein éclatait en imprécations quand il apercevait par hasard sur la droite, par l'ouverture des gorges ou du haut des collines, la ville d’Aarau ou la tour de Rore, qui, brillant fièrement de l’&clat du matin, semblait le narguer ; mais il faut croire que de tout autres sentiments vinrent à se faire jour dans son âme féroce, quand, entre les rochers élevés du Geissflue et du Wasserflue, il reporta encore une fois ses yeux sur les solitudes de la Hard. La dureté de ses traits s’adoueit, et son regard aussi bien qu'un soupir à moitié étouffé annoncèrent une espèce de désir mélancolique.
Au nord de la mentagne, à l'ombre d'un taillis, le chemin tourna, près d'un ruisseau limpide, vers les misérables chaumières de la vallée de Weelflinswyl. Bientôt s’ouvrit la campagne plus riante du Frickgau, au fond de laquelle la forêt Noire, sur l’autre rive du Rhin, déployait comme, tn rideau bleu ses sombres masses de montagnes.
Plus les chevaliers approchaient du Laufenbourg , plus ils se réjouissaient en songeant aux aventures guerrières .
qui les attendaient, et aux amis dont la société devait les dédommager des peines et des fatigues de la veille.
Thomas de Falkenstein, Rechberg et Marquard, chevauchant à côté l’un de l’autre, convinrent seuls à demivoix des mesures à prendre contre Brugg. Ils arrêtèrent que Rechberg et Thuring de Hallwyl rassembleraient tous les chevaliers et tous les cavaliers près de Laufenbourg, tandis que Falkenstein ferait une visite & Brugg pour endormir la défiance de la ville, dans le cas où quelques soupçons sur le projet avorté contre Aarau y auraient pénétré. Les deux sires de Baldegg, qui avaient droit de bourgeoisie à Brugg, furent désignés pour accompagner le landgrave, car il fallait que la ville fût surprise et enlevée . sans coup férir; Falkenstein devait feindre qu’il venait de Zurich pour aller chercher l’évêque de Bâle, afin que celui-ci rétablit la paix entre Zurich et les confédérés qui l'assiegeaient. On riait d'avance de ce tour de carnaval, et des grands yeux que feraient les habitants de Brugg en voyant arriver Mgr l'évêque, rôle que Jean de Rechberg se réservait de jouer lui-même.
Au milieu de cet entretien, ils avancèrent le long du Rhin à travers de sombres et vastes bois, jusqu’à ce qu'ils se trouvèrent en face de la ville de Laufenbourg et qu'ils virent tout contre la ville, sur un rocher, le château avec ses grosses tours et ses hauts créneaux. Arrivés là, les trois interlocuteurs se turent, car leur projet devait rester caché à ceux qu’on n'avait pas voulu initier au secret. La ville ainsi que le château étaient occupés par beaucoup de troupes. On voyait encore, par les réparations toutes fraiches du mur de la ville, quelles brèches les Bernois et les Bälois y avaient faites un an auparavant.
Les chevaliers furent reçus avec allégresse au château de Laufenbourg, où Thuring de Hallwyl, Jean de Falkenstein et d’autres seigneurs, les attendaient déjà depuis longtemps. Tous brülaient d’impatience de recommencer les hostilités contre les confédérés. Le chevalier Burkhard
Mœnch venait d'envoyer d'Alsace la nouvelle que le lauphin , avec les Francais, marchait sur les frontières suisses pour faire lever le siége de Zurich. A la diète de Nuremberg, le roi des Romains, Frederic, avait accusé les confédérés devant tout l'empire, et engagé les élec teurs, princes, seigneurs et villes, à se metttre en campagne contre les Suisses. On raconta alors comment les Zurichois, assiégés par terre et par eau, se défendaient jusqu'ici courageusement contre les forces réunies des confédérés ; comment ils faisaient flotter les bannières de l'empire du haut de Saint-Pierre et d’autres tours; et comment, pour railler les confédérés, ils beuglaient à leurs oreilles pour cri de guerre le nom de l'Autriche, dans les combats, les sorties et les escarmouches de chaque jour. Cependant on ne cachait pas que la détresse de la ville augmentait de jour en jour, et qu'il était grandement temps de détourner l'attention des confédérés par de grandes entreprises.
Le landgrave Thomas, après s'être rafraîchi au château et avoir arrété les dernières mesures, ne tarda pas à partir avec les deux Baldegg et quelques écuyers, et il se rendit le même jour, par Waldshut, à Zurzach.
Le lendemain, les chevaliers partirent de grand matin pour Brugg. C'était un dimanche. On entendait sonner les cloches de tous les villages sur les grandes routes et sur les sentiers; à travers les champs on voyait les paysannes des fermes et des hameaux se rendre à l'église paroissiale. Toutes étaient parées et tenaient un bouquet de fleurs et un rosaire dans leurs mains jointes. Avec des pensées peu conformes & la solennité du jour, les chevaliers examinaient, de leur côté, les beautés champêtres qui, les yeux baissés, passaient en les saluant respectueusement ; puis celles-ci, retenues par la curiosité, s’arrétaient à quelque distance, suivaient des yeux les chevaliers, et, quand ils retournaient la tête, s’enfuyaient avec de grands éclats de rire.
Plus heureux que d’habitude, les voyageurs, en aı au bout de quelques heures près de la Stilli, sur trouvèrent le batelier et purent aussitôt passer la sur le bac ; ils eurent pour compagne une jeune pa qui, sans son costume empesé du dimanche, aurait été plus belle. Ses yeux bleus, sa figure espièg cheveux d’un blond doré tordus en tresses épaiss dessus de la nuque, autour d’une large aiguille er de cuiller; son bras potelé, avec des manches bot relevées au-dessus du coude, auraient pu faire de quêtes à la cour d’un prince. Mais sa collerett fermée comme une éclisse de fer autour de son «x corsage, roide comme une planche, qui lui écr poitrine et dont les pointes lui montaient presque jt menton, sa robe noire, avec d'innombrables peti tombant comme une cloche sur ses hanches, et 1 cendant guère au-dessous du genou; ses bas d écarlate, À coins de couleur, auraient déformé m taille d’une Vénus.
Cependant cette compagne de voyage, ainsi c ruines de la tour de Frendenau, à gauche, rappelè noble Marquard de Baldegg le saut périlleux que l”: ou la force de Gangolf lui avait fait faire quelque auparavant, à cause de la belle béguine.
Comme cela se fait souvent en voyage, Marqu:
conta l'aventure, pour divertir ses compagnons, & trant Frendenau, dont ils approchaient lentemen! dépeignit de son mieux le vieux lollhard et ses se: la charmante béguine et sa timidité, et la jalousi sière de Gangolf.
Plus Jean de Baldegg éclatait de rire pendant de son frère, plus la figure du landgrave s’assomb
« Mon cousin Marquard, dit-il d'un air contr: faut convenir que tu es par trop cavalier avec les
— Oh! oh! répondit Marquard en riant, depuis Thomas, t’es-tu fait recevoir parmi les saints et
veau l'ennemi des belles ? Autant qu’il m’en souvient, L'hésitais pas, autrefois, à te glisser dans le paradis rrestre et & jouer auprès de plus d’une Eve. le rôle du rpent.
— Tu ne fais pas de distinction entre les cailloux et les erks, répondit le landgrave. Rends grâce au créateur & ce que tu es mon Cousin } mais je taurais tué aux eds de la béguine. » | Les deux Baldegg éclatèrent de nouveau de rire en reırdant le landgrave, comme pour s'assurer que c'était en lui, et non pas un autre, qui leur parlait.
Mais, d'un air impériux, Thomas ordonna aux bateæs d'aborder, quand ceux-ci, nom loin des ruines, se sposaient à quitter la rivage et, en descendant le fleuve, traverser l’Aar pour se diriger vers les chaumières de | Still. Thomas mit pied à terre. Sur sa demande, les aldegg l’accompagnèrent jusqu’à la ruine. Marquard les aduisit à la voûte, montra la place que chacun des acars avait occupée, et se maudit lui-même d'avoir été sez fou pour n’avoir pas fendu la tête à Gangolf et woir pas enlevé la béguine au lollhard.
Le landgrave marchait lentement sous. la voûte, et ses ax semblaient chercher un objet perdu. Il s’assit queles instants sur le banc de pierre où la béguine s'était josée; il se leva precipitamment et retourna au bac © ses compagnons, sans rien répondre à leurs plaisanes.
fais quand Marquard se mit à dire : « Gangolf Truly n'est pas moitié si réservé et si respectueux que toi, sin Thomas! Que Dieu me damne si la béguine ne répas chez lui, à la tour de Rore, d'autres Ave Maria chez le vieux lollhard! » ces paroles agirent d’une age façon sur toute la personne de Falkenstein. On ous les traits de sa figure se contracter involontairet, et il porta les mains en avant comme s’il avait des uissements.
« Touches-tu à tes derniers moments? lui cria Marquard, un peu effrayé. Pourquoi toutes ces grimaces, comme si tu voulais prendre des mouches ou si tu étais sur le point de trépasser ?
— Que Dieu console sa pauvre âme! s’&cria Thomas d’une voix étouffée, mais toujours rugissante. Je le jure par ma vie, le chien de la tour de Rore ne goûtera pas le vin de cette année. Quand nous aurons fini à Brugg, œ sera le tour à Aarau. Partons , partons ! »
Arrivés à l’autre bord, ils se mirent en selle et lancèrent leurs coursiers au galop sur la route escarpée de Brugg. Il n'était pas encore midi quand ils aperçurent la ville. Plus ils en approchèrent, plus la colère de Falkenstein s’apaisa. Il était tout à l'entreprise qu'ils méditaient en commun.
Marquard était dans l’allögresse.
« Si j'étais de quarante-huit heures plus âgé, s'écrist-il, je me griserais un peu. Vous, messieurs de Brugg; vous me payerez avec usure le mal que vos seigneurs € maîtres de Berne ont fait à Schenkenberg. Porte la parok à Brugg, cousin Thomas, car ma bile s’échauffe quand j'ai affaire à ces petits bourgeois dont il m’a fallu suivre jusqu'ici humblement les bannières. Du reste, je l’avouerai franchement , je sais parler, prouver et faire des feintes avec les armes ; mais avec la langue, ça ne va pas. Je ne suis pas plus propre à faire un diplomate que le corbeau à faire un chanteur; je ne sais pas mentir en face, ni lécher par devant et égratigner par derrière. »
Sur le pont, les chevaliers furent salués par le gardien des portes de la ville, qui, en Ötant son bonnet fourré, s’inclina si profondément que son front toucha presque le pied du landgrave dans les étriers.
« Heureuse matinée, mes gracieux seigneurs! dit-il. Vous voilà de grand matin en route, ce saint jour du dimanche; avec votre permission, je vous demanderai, mon noble compère, si vous venez de bien loin.
— Je vais te le dire, compère, parce que tu es un habile garçon, répondit Falkenstein, qui, quelques années auparavant, avait servi de parrain à un enfant du gardien. Nous venons du camp de Zurich, et nous allons trouver l'évèque de Bâle. On travaille à sceller la paix avec les
confédérés.
— Que Dieu soit béni! s’écria le gardien, son bonnet
. fourré entre ses mains jointes, en sautant et en dansant. C'est bien sûr la paix ? Je n’en dirai pas le plus petit mot
à qui que ce soit. Mon noble compère, c’est là un heureux
message, comme nous n’en avons pas entendu depuis long-
temps à Brugg. Je sonnerai du cor du haut de la tour, quand la sainte œuvre de paix sera accomplie; je sonnerai
à Venvi avec toutes les saintes légions célestes. Bonne
chance, digne chevalier ! que Dieu vous comble de ses
bénédictions ! »
Les chevaliers gravirent la route escarpée de la ville, et
Sarrétèrent à l'auberge pour y commander leur dîner. Pendant qu’on le préparait, ils se promenèrent dans la ville et causèrent d’une manière affable avec les bourgeois qui leur étaient bien connus et qui, endimanchés, se tenaient sur le seuil de leur portes et se demandaient l’un à l'autre des nouvelles du jour. Tous se livrèrent à la confiance et à la joie quand ils aperçurent leurs trois nobles concitoyens, et qu'ils virent la mine importante que se donnaient les chevaliers en parlant de leur mission de paix auprès de l’évêque de Bâle.
Mais le vieux bailli Louis Effinger n’accueillit pas cette nouvelle avec autant de confiance, quand le landgrave vint jai faire une visite de cérémonie avec les deux frères de Baldegg.
« Puissent Dieu et tous les saints assister les hommes de bien qui travaillent à la paix! dit-il. Mais je doute qu'on y songe aujourd'hui plus sérieusement qu’on ne l’a fait jusqu'ici. Zurich a abandonné la confédération suisse. Les gens de Wintherthur, la noblesse de Thuringe, le roi
Le CHATEAU D'AARAD. 18
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des Romains, qui soulève contre nous le saint Empire, ls roi de France, qui veut faire des conquêtes, ne trouverait aucun avantage à l'union des Suisses et au retour de Zurich à la confédération. Pourquoi demanderaient-ils la paix? Les Suisses l'offrent tous les jours, si Zurich consent à rompre son alliance avec l'Autriche. Mais on ne veut pas de la paix.
— Monsieur le bailli, répondit le landgrave, vous cossidérez les choses du même point de vue où vous pouviez les voir il y a quelques semaines ; alors vous aviez raisen! Mais il n'y a pas de plus mauvais lien que l'intérêt pour cimenter les amitiés des cours. Les princes d’Allemagne ne montrent nul désir de se sacrifier pour l'agrandissement de la maison d’Autriche, et les Français font trop voir l’envie qu'ils ont d’étendre leur puissance jus qu’au Rhin et jusque dans l’intérieur de la Suisse. Aussi le roi Frédéric, abandonné par les uns, menacé par les autres, est tout disposé à rompre l'alliance, s’il le peut ‘sans forfaire à son honneur royal. La ville de Zurich, abandonnée à elle-même, ne pourra pas résister longtemps à toute la confédération. Son territoire est ravagé. Cela vous expliquera comment la paix est plus désirée que jamais par. tous les partis. »
Avec un sourire d’incredulite, ke bailli secoua sa téts
blanche et dit:
« Rappelez-vous ma parole, noble landgrave : quand une fois les épées sont tirées du fourreau, elles n°y rentrent plus qu'ébréchées ou brisées. Les passions sont plus violentes que la prudence. La Franceet l'Autriche ne renonceront pas à leurs prétentions sur la Suisse, à moins que leurs armées ne soient ensevelies dans nos vallées, ou que, leur rivalité mutelle les armant l’une contre l'autre, elles ne soient heureuses du mur de séparation que n° Alpes élèvent entre leurs frontières respectives. Mais l'Autriche n’abandonnera pas de sitôt ses projets contre nous, et la noblesse conservera toujours l’espoir d’asservir de
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nouveau les pays et les villes libres. On ne veut pas de ia hberté en Europe, et on craint que notre exemple ne soit suivi par les peuples qui gémissent sous le joug. Nous avons devant nous une guerre qui peut durer plus de mile ans, une guerre de vie et de mort, qui doit décider de la hberté ou de la servitude du genre humain. L’Autriche ne veut pas avoir le brandon si près de ses frontières. Vous connaissez la parole des Tyroliens : « Nous voulons « être Suisses. » Voilà ce que l’Autriche ne nous pardonnera
— Je n’aurais pas cru, monsieur le baïlli, dit Jean de Baldegg, qu'un Effinger püt jamais s'élever avec tant de force contre l’illustre archiduc.
— Mes ancêtres, répondit le vieillard, ont servi fidèlement la maison de Habsbourg. Mon propre père a péri, il y 2 soixante ans, avec le duc, devant Sempach. Depuis, l'Autriche s’est désistée de ses droits sur nous. Aujourd'hui je sers loyalement les seigneurs de Berne et les confédérés. J'aime à espérer que la noblesse d’Argovie ne connaft pas d'autre honneur que eelui du droit et de la foi jurée.
— La foi jurée? s’&cria Marquard. Que Dieu me damne, je pense que la noblesse est bien aussi libre que la ville de Berne ; et Berne elle-même dépend, comme tout seigneur, de l’empereur et de l'empire!
— Silence, cousin! s’ecria Thomas de Falkenstein. Il ne s'agit pas de cela en ce moment. Ce n'est pas à nous de renouveler la querelle, mais de rétablir la paix. Nous, monsieur le bailli, nous voulons rester amis. Aujourd’hui nous allons à Bâle; nous rencontrerons peut-être l’évêque en route. Préparez tout, sur ma parole, pour célébrer dignement une grande paix. Comme vos concitoyens, nous serons VOS CONVIVES. »
Les chevaliers déclinèrent. l'invitation du bailli et prirent congé de lui pour retourner à leur auberge. Mais, quand ils furent à table, les portes s’ouvrirent et \e
grand échevin entra, en cérémonie, accompagné de assesseur et de plusieurs huissiers. Ces derniers taient, dans des coupes d'argent, le vin d'honneur, q venaient offrir par ordre du bailli et du conseil € ville de Brugg. Dans un discours élégant et bien tou le grand échevin pria les nobles seigneurs, au nor l'illustre conseil et de toute la bourgeoisie, de vouloir accueillir favorablement cette faible marque de respe de dévouement, qu'ils avaient si bien méritée comme citoyens et pour leur coopération à la sainte œuvre paix. Le landgrave remercia gracieusement au nom d compagnons, et porta le premier toast au conseil € ville dans la personne des échevins, qui s’eloignären! suite avec de profondes révérences.
Les chevaliers parurent sentir qu'en ce moment i méritaient guère ces honneurs et ces témoignages mitié. Ils burent en silence l'excellent vin que leur of avec une généreuse hospitalité une ville dont ils m taient la ruine. Aussi s'empressèrent-ils de la quitter que leurs chevaux furent sellés; et ils retournèrent, p: Bœtzberg, dans le Frickgau. A la nuit tombante, ils joignirent leurs compagnons à Laufenbourg.
La nuit meurtrière.
La journée du lendemain se passa pour les cheva dans des préparatifs de guerre. Les poignards, les & les arbalètes, les arquebuses, furent mis en état; on toya les collets, les hauberts, les morions ; on examin chevaux, et on passa en revue les hommes d’armes. I avait que les chefs qui fussent instruits du but de l’e
jition. La plupart pensaient qu’on irait à Zurzach ou à Schaffhouse. Un messager était déjà parti de la veille pour porter à Berne la lettre de rupture des Falkenstein. Dans l’après-midi, tous les hommes d’armes se mirent en mouvement. Ils étaient environ cinq ou six cents, tous à cheval. Sur une ligne étendue, ils avancèrent lentement et deux à deux entre les montagnes et les bords du Rhin, jusqu’à ce que leurs armes éclatantes disparussent aux yeux des carieux spectateurs dans les taillis et les bois de la vallée de Sulz. Puis les cavaliers se dirigèrent vers le fond de là seconde gorge à droite, cachée à leurs regards par un rideau de sapins et de h£tres. Ils passèrent le long d’un torrent rapide, près des pauvres chaumières de Mettau et de Ganfingen, et au bout de quelques heures ils arrivèrent à la hauteur de la montagne. De là, par des sentiers à peine frayés, et en conduisant leurs chevaux par la bride, ils desœndirent la vallée de Mœn par le crépuscule du soir. Avant d'arriver aux quelques huttes disséminées, Thomas de Falkenstein ordonna de faire halte et d’assembler les chefs des divers détachements.
« Nobles chevaliers, il est temps maintenant, dit-il, de lire connaître le secret de notre entreprise aux braves gens qui vous suivent. Les hostilités commenceront dans peu d'heures. Les villes d’Argovie sauteront l’une après Vautre. Brugg ouvrira la marche. Cette nuit, nous n'avons Pas de dangers à courir, nous n’avons qu'à conquérir et à faire du butin, si nous parvenons jusqu’à la ville sans être découverts. Tout ce que nous prendrons, nous le porterons sur des bateaux et nous le ferons descendre par l'Aar jusqu’au Rhin et jusqu’à Laufenbourg. Là nous ferons les parts. Pendant que les autres pénétreront par les portes de la ville, le comte Gœrg de Sulz mettra la main sur les bateanx le long des rives de l’Aar et les équipera. Vous, Joerg de Kneringen, Hug de Hegnau et Fritz de Haus, vous fermerez aussitôt avec vos gens les issues de la ville, pour qu’aucun oiseau ne puisse dénicher.
Vous, Bentelin de Hemmenhofen, Marx d’Embs, Balthasar de Blumenegg, vous irez prendre les principaux personnages, les baillis, les conseillers; vous les r&unires et les garderez à vue dans !’hätel ducal d’Autriche. Jean le tailleur vous conduira ; il connaît toutes les maisons, tous les passages, tout le monde, et il n’en manquer: aucun : çar il a été banni de la ville il y a quelques années par l'ilustre conseil pour sa mauvaise conduite, et il brûle du désir de se venger de ses juges. Vous pouva vous fier à lui. Jean de Rechberg, Thuring de Hallwyl ét les sires de Baldegg formeront avec moi l’avant-gande; les autres suivront à quelques centaines de pas. Quand une fois nous serons entrés dans la ville, mon aide ne fera faute à aucun d’entre vous. »
Pendant qu'il donnait ces ordres et d’autres encore, ls groupes s'étaient rapprochés insensiblement de lui. Mais tout à coup toutes les têtes se detournerent; un murmure de surprise et de respect parcourut la multitude. A la lueur incertaine du crépuscule, on vit descendre du haut de la montagne un personnage à cheval, suivi d'un cortége respectable. Enveloppé d'un large manteau blanc, il portait un chapeau comme en portent d'habitude les évêques et les autres hauts dignitaires de l’Église. Parmi les personnes qui l’accompagnaient deux à deux, on reconnut distinct ment des hommes aux armes de Bâle,
« Silence! s’ecria le landgrave d'une voix adoucie. Ne voyez-vous pas que c'est M. de Rechberg qui, cette nuit, nous accompagnera comme évêque de Bâle et qui bénira notre sainte entreprise ! ? Que personne ne rie, ne bavards, ne tousse ni n’eternue. I} faut nous glisser jusqu'aux portes comme des chats. »
Puis il rejoignit le prétendu évêque, et chevaucha lentement à ses côtés. Il fut suivi des deux sires de Baldegg. Ensuite vinrent les armes et les couleurs de Bâle, quelques messagers, secrétaires et serviteurs, tous enveloppés de manteaux; le reste de la troupe suivait à quelque dis»
tance. Le pas des chevaux retentissait sourdement & travers les vertes prairies et les paisibles villages. Tous ceux qu veillaient encore dans les maisons et qui voyaient passer ces colonnes noires de cavaliers, se taisaient avec pouvante, et se livraient à de tristes pressentiments. Un seul homme courageux crut de son devoir de prévenir la ville de Brugg, et, quand le long cortége fut passé, ä courut par des chemins de traverse du côté de la ville; mais, forcé d'abandonner le sentier étroit et de reprendre la grande route, il redoubla de vitesse. Le bruit de ses pas le trahit, et la rapidité de sa course le rendit
Falkenstein et Rechberg se mirent à sa poursuite, et, quand il ne put plus leur échapper, ils crièrent : « Arrête
— Où vas-tu si vite, mon ami? lui demanda le landgrave.
— À Brugg, répondit le paysan tout essoufflé. Pour l'amour de Dieu, laissez-moi passer ; j’aichez moi un enfant qui se meurt.
— Mais tu n’es pas de la ville, dit Falkenstein. Comment t’appelles-tu ?
— Jean Geissberg, pour vous servir, mon noble seigneur. Je vais à la pharmacie. »
Puis il prit un grand élan en avant des chevaux pour se sauver. |
Jean de Rechberg se mit à ses trousses. °
« Débarrasse-nous de lui, il nous connaît, » s’écria le andgrave.
Bientôt après on entendit un cri pergant; puis tout levint silencieux. Lorsque l'avant-garde arriva au sentier troit, on vit le cadavre du paysan près de la route. Les hevaux passèrent en décrivant un grand arc.
N était minuit quand, au milieu des noirs brouillards pui couvraient l’Aar, on vit poindre les tours et les murs oùrs de Brugg, comme des ombres gigantesques. Plus on
280 LE CHATEAU D’AARAU.
approchait, plus les contours confus prenaient une forme précise.
Le landgrave ordonna alors aux hommes porteurs des armes de Bâle de passer devant et de frapper aux ports de la ville près de l’Aar.
Ils y frappèrent à plusieurs reprises.
Tout le monde était enseveli dans le premier sommeil.
Enfin la voix du gardien se fit entendre du haut de la tour.
- « Qui est-ce qui frappe là-bas à une heure aussi avancée de la nuit ?
— Eh! mon compère, ne connais-tu pas Falkenstein! répondit le landgrave. L'évêque de Bâle est arrivé. Ouvre! nous apportons la paix, et nous allons à Zurich, au camp de nos seigneurs de Berne. Allons vite, ouvre! Nous sommes pressés.
— Par les plaies de Notre-Seigneur, s’&cria le gardien d'une voix joyeuse, je ne me le serais pas figuré, même en rêve. J'ouvre à l’instant même, mon digne compère, seulement, un peu de patience! »
Quelques minutes après, on entendit dans la serrure de la porte grincer les grosses clefs. Les lourds verrous ftrent tirés, et les doubles battants s’ouvrirent en criant.
Le gardien avança jusqu'au pont de l’Aar, et s’inclina respectueusement devant le landgrave. Deux hommes aux armes de Bâle passèrent à côté de lui, puis celui que l'on prenait pour l’évêque, accompagné des deux Baldegg €! d'une nombreuse suite. On entendait de loin le pas dt beaucoup de chevaux, et on voyait fourmiller, dans l'obcurité, comme une armée d’ombres innombrables.
L'honnète gardien commença à s’en inquiéter, et ildi au sire de Falkenstein :
« Mon noble compère, voilà bien du monde pour u message. Je ne puis pas les laisser tous entrer sans avoi la permission du bailli. J'y cours; je ne serai pas long...
Il se disposait à fermer la porte, quand Falkenstein tu
soudain son glaive, et la tête du gardien vola dans l’Aar. Aussitôt le gros de la troupe s’avanga, et se précipita avec de grands cris par toutes les rues de la ville,
À travers les cris confus des forcenés, on entendait des coups sourds contre les portes fermées, des volets brisés qui craquaient, des explosions d’arquebuse. A ce vaarme infernal, toute la ville se réveilla. Bientôt on vit partout des lumières aux fenêtres. Aucun des habitants arrachés au sommeil ne pouvait comprendre ce qui s'était passé. Quelques-uns, s’imaginant que c'était un incendie, voulaient éteindre le feu; d’autres, croyant que c'était le jugement dernier, s’acheminaient vers l’église ; d'autres, se figurant que la ville était surprise par les Armagnacs, couraient chercher des armes ou bien se réfugiaient dans les greniers ou dans les caves. Päles et tremblants, les uns à moitié nus, les autres tels qu'ils étaient sortis de leurs lits, couraient par les rues ou chez les voisins, ou aux portes de la ville, ou à l’église, ou à l'hôtel de ville, enfin partout où chacun pouvait espérer trouver un asile.
Cependant les nobles avaient fermé et barricadé toutes lksissues, pour que personne ne püt échapper. Quiconque opposait de la résistance était massacré sans pitié. Le veux bailli Effinger, entouré d'hommes armés, fut traîné à la maison ducale d'Autriche , près du cimetière. On y conduisit aussi les autres conseillers et les chefs de la ville... D'autres pillards transportèrent aux bateaux l’argenterie, les bahuts et les caisses, l’obole des enfants, les épargnes
des vieillards, les tissus et les tricots des laborieuses mé- Rageres , ce travail de tant d’années, les archives, les bannières, les sceaux et les lettres de franchise de la ville, jusqu'aux chaînes de fer des portes, comme s’il ne devait rien rester debout que les murs nus et les tuiles des toits.
Thomas de Falkenstein se multipliait et encourageait partout ses complices.
« Allons, alerte! la ville nous payera cette nuit tous les
frais de la guerre et quelques chäteaux en plus. Videz les sacs, faites main basse sur les caisses, les armoires, les ateliers et les boutiques. Laissez les filles en repos. Que celui qui a uns amie dans la ville l'emmène avec lui.
— Cousin Thomas, lui dit Marquard de Baldegg, c'est ma foi la noce du diable! Une fois que nous sommes à l'œuvre, il faut que ce soit quelque chose dont on park. Cent soixante-dix pièces d’argenterie bien comptées ont été portées aux bateaux; sept barils d'argent et quelques douzaines de sacs de monnaie. Les Bernois apprendront qu’ils ne savent pas encore comme nous vider un nid plein. Mais, mon cousin, n’entends-tu rien? Dieu me damne ! il y a une heure qu'un bruit tinte À mes oreilles, comme si les villages sonnaient le tocsin. N'entends-u rien ?
— Cela se peut, laisse-les sonner. Nous sommes pour
eux l'orage que leurs cloches ne dissrpent point. Nous ferons ici table rase, et nous ne laisserons rien à glaner aux Bernois. Il y aura bien des gens contents de nous voir plumer ces fiers oisons de Brugg. Allons, cousm, à la maison ducale! Le jour commence déjà à poindre. Je vais maintenant attacher le sceau rouge à cartel aux confédérés. Connais-tu les deux hommes qui me suivent? Je leur procurerai de l'ouvrage.
. — C'est ton bourreau et son aide. Je te comprends, dit Marquard. Il y a déjà dans les rues une douzaine de bourgeois étendus morts sur le pavé. Que tout le respectable conseil de la ville suive! Si je pouvais bouleverser tout le nid et le noyer dans l’Aar, il n'y en aurait pas de atôt un autre à la place. =
Prenant une petite rue de traverse, ils passèrent par le cimetière pour aller à la maison ducale d'Autriche, dont les fenêtres étaient brillamment éclairées. Il y avait dans l'intérieur un grand tumulte. Jean de Rechberg vint audevant des nouveaux arrivants. Mais Marquard le saisit par le bras, le ramena dans la maison et dit en riant :
LE CHATEAU D’AARAU. 283
« Venez avec nous, monseigneur l’évêque de Bâle! faites bien vos fonctions ecclésiastiques. Qui absoudrait le bailli &les conseillers, si vous nous manquiez ? Vous avez manié assez lougtemps le glaive de saint Pierre ; maintenant il faut lire usage de vos clefs. Ouvrez-nous la prison. Nous montrerons aux prisonniers le chemin le plus court pour entrer dans le sein d'Abraham. » | Rechberg alla avec eux. Une troupe d'hommes d’armes ks suivit. Ils entrèrent dans une salle spacieuse, ornée dans le goût antique, et éclairée par d'innombrables bouges dans des candélabres et des lustres qu'on venait à peme d'allumer, et qui avaient peut-être été préparées pour une fête ou un banquet en l'honneur de la paix pro- Chaine. Mais en ce moment, au lieu d'éclairer de joyeux convives, les bougies ne jetaient leur éclat que sur des figures effrayées ou effroyables. Le long des murs, près de l'entrée, se tenaient, dans un grand désordre, les gentilshommes attirés par la joie du mal, par la curiosité ou par L soif du sang. Tous étaient en costume de guerre, avec beaumes, morions, plumets, hauberts, longs habits brodés d'or et pourpoints de buffle. Quelques-uns portaient des épées nues, d’autres des haches d'armes. Il y en avait dont is vétements étaient couverts de sang. Sur toutes ces figures sombres et barbues se peignaient de diverses maaires les passions auxquelles ils étaient alors en proie. Les uns fixaient sur les prisonniers des regards meurters; les autres riaient avec une ironie cruelle de ces malheureux à demi nus et de leur attitude lamentable. Les prisonniers eux-mêmes, les hommes les plus respectables du conseil et de la ville, se pressaient dans un coin, de l'autre côté de la salle, pleins d'angoisse et à peine Aus, comme on les avait arrachés de leur lit. Les uns. Priaient en silence; les autres frissonnaient dans une angaisse mortelle; ceux-ci, encore étourdis du terrible sort qui les attendait, ne sentaient presque plus rien; ceux-là, Re songeani qu'à leur famille et à leur patrie, étaient pleins
d'une mâle douleur ou d’une profonde colère mal dissimulée. Le bailli Effinger, seul, avait su conserver le noble maintien et la dignité calme qu'il avait toujours montrés à la tête du conseil. Il parlait tout haut, sans prendre garde à la présence des ennemis, et cherchait À inspirer du courage à son fils Balthasar, à son ami Ulrich Stapfer, ou à un autre citoyen.
« Vous semblez encore bien brave et bien actif, baill Effinger, seigneur d'Urgiz, » s’écria Falkenstein avec ironie.
‘ Le bailli se retourna alors avec une fière gravité vers le landgrave et lui dit :
« Thomas de Falkenstein, qu’ai-je à faire avec vous!
— Par ma pauvre äme! je pense, plus que vous De voudriez, répondit le landgrave, ou votre vieille tête a oublié que je vous tiens, ainsi que toute votre ville.
— Homme impie! s’ecria le vieillard d’une voix forteet puissante, tandis que la flamme d’un noble courroux lui montait à la figure; comment pouvez-vous vous en0rgueillir de l’action la plus infâme qui ait jamais été commise dans la chrétienté par des hommes sans foi ni loi!
— Bailli, c'est là la guerre! Par un stratagème permis à tout homme d’honneur, je suis maître de votre sort, et j'agirai avec vous d’après le droit de la guerre. Il faudra que vos confédérés nous donnent bien plus que vous et votre ville pour venger le massacre de Greifensee.
— Greifensee a été attaqué et assiégé ouvertement et loyalement par les confédérés, répondit Effinger. Après une défense acharnée, la ville a été obligée de se rendre à la merci du vainqueur. Mais vous, Thomas de Falkenstein, vous venez nous surprendre lächement de nuit comme des voleurs, au milieu de la paix. Vous vous ruez non pas sur vos ennemis, mais sur vos fidèles concitoyens; vous enfoncez traltreusement le fer dans la poitrine de Berne, cette mère qui vous a nourris et élevés, vous et votre frère Certes, cette pensée devait être loin de votre père quant il réclama pour vous au lit de mort la protection de Berne
LE CHATEAU D’AARAU. 285
L'enfer n’a pas montré plus d’ingratitude envers Dieu que vous envers votre père et votre patrie. Et que vous ai-je fait, ainsi que ces hommes que vous avez arrachés cette nuit du sein de leurs familles? Après de longues inquietudes, tous, pleins de foi dans votre promesse d’une paix prochaine, nous dormions paisiblement. Encore un coup, quel mal vous a fait cette ville qui vous a toujours honorés, vous et votre maison ? Comment pouvait-elle s'attendre à tant de perfidie de votre part, lorsqu'il y a à peine trois jours vous étiez venu comme ami dans ses murs, que vous aviez accepté ses présents et ses honneurs, et que vous étiez parti de chez nous accompagné de nos bénédictions ? Ma foi! Thomas de Falkenstein, si vous étiez venu nous attaquer ouvertement, vous auriez appris que les habitants de Brugg savent aussi bien tenir tête à leurs ennemis dans un combat loyal que répondre aux toasts de leurs anis dans un joyeux festin.
— Tais-toi! s’&cria le landgrave d’une voix tonnante.
— Thomas, vous n’avez rien À m’ordonner, répondit le digne vieillard avec un noble calme. Je suis le bailli de la ville vis-à-vis de laquelle vous avez été parjure. Ma voix est celle de cette ville qui vous a fait du bien et qu’aujourd’hni vous pillez, et dans laquelle vous répandez la douleur et la mort, après lui avoir annoncé la paix ily a frois jours! .
— Allumez des torches. Faites-les sortir tous, tous ! eria le landgrave d’une voix terrible. Tranchez-leur à tous la tête! | .
— Ne vous y trompez pas, Thomas de Falkenstein, dit le bailli. Vous croyez que les morts doivent se taire, mais kurs bouches parlent plus haut que celles des vivants! A l'âge où je suis arrivé, je ne regrette pas la vie. C’en est fait de la joie, de l'éclat et de la prospérité de Brugg. Mes chers frères sont assassinés traîtreusement. La patrie
n'a plus de prix pour moi. Laissez-la-moi chercher là-haut, devant le trône sacré de Dieu; je prierai pour les veuves
et les orphelins de Brugg. Ici je ne puis leur servir & père; là-haut je pourrai leur servir d’ange tutélaire. »
Il prononga ces paroles avec douleur, d'une voix tremblante.
« Allumez des torches, s’&cria Falkenstein de nouvean. Conduisez tous ces hommes au cimetière et executez-Ies!»
Alors Jean de Rechberg approcha du landgrave et dit d’un airgrave:
« Quel mal ont fait ces braves gens? ? Ils sont tombés sans défense entre nos mains; nous n’avons pas le draft de verser leur sang. Je n’en ai jamais eu l’idée. J'ai prêté la main à une farce de carnaval, et non à une boucherie.»
Le chevalier fut interrompu par un bruit subit venant du dehors. Plusieurs hommes d'armes pénétrèrent dans la salle et crièrent :
« Partez! partez, messeigneurs ! le feu est dans toutes les rues. On sonne le tocsin dans tous les villages ! On voit de tous côtés des colonnes armées déboucher d'Asrau, de Lenzbourg, de Villnachern, de Habsbourg.
— Diable et enfer! s’écria Marquard de Baldegg. Ce n’est pas possible ! les portes sont barricadées. Qui est-æ qui a pu sortir et donner l’alarme ? »
Quelques voix crièrent :
« Sans doute quelques hommes se seront fait descendre par des cordes le long des murs.
— Qui est-ce qui a ordonné de mettre le feu à la ville! demanda Jean de Rechberg irrité.
— Allons aux bateaux | aux bateaux! Attention au butin! rugirent plusieurs voix.
— Silence, silence! dit Falkenstein d’une voix tonnante. Tous, tous, tant que vous êtes, emmenez les prisonniers hors de la ville. »
Sur l’ordre impérieux de Thomas, on entraîna les citoyens. Falkenstein sortit de la maison. Une horrible clarté s'élevait derrière l'église. Au-dessus de la tour montaient de gros nuages de fumées. Au sortir de la petite
rue de traverse, il vit avec effroi des flammes s'échapper en quatre ou cinq endroits, entre les deux portes, des fenêtres et des toits.
« Que la peste étouffe ces maudits incendiaires!» s’écria- , til en serrant les poings; et il regarda autour de lui pour trouver des coupables sur lesquels il pût assouvir sa rage.
Derrière lui se tenaient le bourreau et son aide, comme ses fidèles acolytes.
« Ne me quittez pas, je vous ménage de l'ouvrage! » leur cria-t-il en avancant.
Des cris dechirants retentissaient dans toutes les rues. De toutes les maisons s’élançaient des enfants, des vieil lards, des hommes portant des malades; tous couraient vers les portes fermées de la ville, puis revenaient pour chercher d’autres issues. Avec le pétillement des flammes
et les tourbillons de fumée augmentaient les cris, les gémissements, les lamentations et les malédictions du peuple désespéré. Falkenstein demeura quelque temps lui-même saisid’epouvante, immobile et irrésolu, en face de ce speotacle de destruction.
Soudain il s’élança en arrière et, avec la fureur d’une bête de proie, il saisit par le cou un jeune homme chargé de paquets. C'était un des bohémiens qu'il avait expédiés conire Aarau.
« Canaille, je te tiens! s’écria le landgrave en grinçant des dents. Je te tiens! Nous allons régler nos comptes pour Aarau ! Va aux enfers, malheureux ! »
Le bohémien poussa un cri aigu et à moitié étranglé, et chercha à se dégager des mains du landgrave; mais celui-ci, le retenant d’un bras de fer, cria au bourreau et à son aide :
« Eh bien, pendards ! où étes-vous donc? Allons, atperce À à ce poteau, au-dessus du puits. Lancez-le dans ‘éterni
À peine avait-il dit ces mots que la victime, renversée à terre avec une prodigieuse rapidité, se trouva les mains
288 LE CHATEAU D’AARAU.
liées, Ja corde au cou et enlevée au haut du poteau. Quelques instants après, le pauvre diable se debattait dans l'air et rendait le dernier soupir.
« Ce serin ne sifflera plus, » dit maître Hæmmerl en riant.
Une pauvre femme, passant en toute hâte, aperçut le pendu au poteau. Elle recula, approcha encore une fois, poussa un cri et, jetant les yeux autour d’elle, à la vue du landgrave, elle partit avec la rapidité de l'éclair.
Cette femme n’était autre que la vieille bohémienne lisel, qui, après s'être éloignée avec une vitesse incroyable, reparut en face du puits , sur un mur assez élevé, qui, à sa droite et à sa gauche, réunissait deux maisons d'où sortaient des colonnes de feu. D'une voix effrayante elle pronongait des mots mintelligibles, en étendant ses bras vers le cadavre balance en l'air
Maître Hzmmerli et son | aide riaient à gorge déployée des gestes étranges de la vieille femme et la montrèrent au doigt.
Le landgrave aussi leva les yeux et reconnut la vieille Iisel. Elle ressemblait à un spectre sorti de l’enfer. Son étrange figure, avec ses haillons flottants, se dessinait en contours sombres et tranchants sur le fond éblouissant de l'incendie. Ses cheveux hérissés se dressaient sur sa tête comme des serpents autour de la tête de Méduse. Au-dessus d'elle, de pâles colonnes de fumée formaient comme un sombre et large nuage d'où s’échappait une pluie d'étincelles.
« Ah! maudite sorcière, faut-il que je te voie ici! s'écria le landgrave. N'y ati donc pas ici d’arbalète ni d’arquebuse ? Voyons, abattez-moi cette grand’mère de Belial. »
Il courut comme un possédé tout autour du mur, comme s’il voulait grimper dessus ou le renverser.
« Assassins! assassins! cria la bohémienne d’une voix glapissante. Meurtriers de mon pauvre enfant! Sois maudit
sept fois, Falkenstein, sept fois par minute depuis que le monde existe! Puisse la goutte te torturer de ses crampes, L fièvre brûler la moelle de tes os, et le mal caduc te tenir lieu de sommeil! Je te poursuivrai et je te tourmenterai comme la lèpre et la peste se sont attachées à la Judée, comme les taons torturent un cheval! Tu vivras au milieu des imprécations de tes amis, et tu mourras au milieu des sarcasmes de tes ennemis. Ta maison périra et ta famille sera détruite comme un nid de vipères, et elle disparaitra sans que personne sache ce qu'elle est devenue. Tes chäteaux se changeront en échafauds, et leurs tours dégradées S'élèveront comme des carcans de honte et des colonnes dinfamie. Assassin! assassin! en mourant tu maudiras le jour de ta naissance! Va, cours à ta ruine! »
A ces mots la bohémienne se retourna. Elle parut se précipiter dans les flammes qui s'élevaient derrière elle. Au même instant, une poutre enflammée tomba avec fracas à côté de Falkenstein. Il était là comme pétrifié, et comme s’il eût été dans l'enfer. Dans sa fureur il avait d'abord essayé d’écraser la bohémienne sous une grêle de pierres. Puis, ne pouvant l’atteindre, il se vit forcé d’entendre ses malédictions, pendant qu’autour de lui les flammes petillaient, les toits s’&croulaient, les murs se lézardaient, et que de toutes parts on entendait les la- Mentations des victimes.
Il fut alors saisi d’une angoisse comme il n’en avait jamais éprouvé dans sa vie. Sans savoir où il allait „il se ait à fuir pour échapper aux flammes, et il arriva à la xrte supérieure de la ville. Tout à coup il se vit entouré l'ane foule de femmes et d'enfants déguenillés. Les cris échirants des uns, les gémissements et les supplications »s autres, le teint livide de toutes ces figures, l'ébranrent.
I croyait setrouver au milieu de morts ressuscités pour dernier jugement.
Une femme âgée, portant sur ses bras tremblants un
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enfant tout nu, parut le reconnaître. Elle se jeta à & pieds et embrassa ses genoux en demandant grâce et séricorde.
Ne pouvant résister à ce spectacle navrant, il lui lan la clef de la porte de la ville qu'il avait sur lui, en disas
« Va, malheureuse, prends cette clef et ouvre la pa pour que vous ne brüliez pas! »
Pendant que des masses compactes s’empressalent: se réfugier dans les champs et sous les tilleuls au delà d murs d'enceinte, et que d’autres rentraient dans la vi pour appeler tous ceux qui étaient restés. le landgra courut à pas précipités vers la porte d'en bas, où, ı l'autre côté de l'Aar, les cavaliers s ‘assemblaient po quitter ce lieu de désolation.
Continuation.
Il faisait déjà grand jour. La vaste et belle campag brillait de sa riche parure d’été; chaque colline ressemb! à un autel de fleurs , chaque prairie à un vert tapis velours émaillé de mille couleurs. Mais, au milieu ce superbe encadrement de verdure, une large colonne fumée s'élevait vers le ciel, au-dessus de la ville ina diee, et le bruit lugubre des cloches sonnant le tocsm d les villages d’alentour retentissait comme la plainte tout le pays sur la rume des murs chéris de Brugg.
« Allons, en avant! Détachez les bateaux! s’ecria F kenstein en rejoignant les siens. TI est grand temps partir. La porte d'en haut de la ville est ouverte. colonnes armées d’Argovie descendent. Nous pourri avoir à soutenir un combat avant de nous en douter être pris par derrière du côté d’Umiken. »
Rechberg était occupé à faire transporter sur les bateaux lebutin entassé sur le rivage. Quand tout fut placé, non ans peine , et qu'il eut désigné les hommes chargés de la défense des bateaux, il revint, au moment où tous les canılers se mettaient en marche vers la:montagne. Thomas de Falkenstein, l’air sombre et bouleversé, marchait en ie avec quelques-uns de ses confidents. L’avant-garde suivait comme un convoi funèbre, dans un profond silence. Puis venaient les pauvres prisonniers à pied, les mains liées derrière le dos, entourés d'hommes armés. Un des gutishommes qui les précédaient portait, en signe de dérision, la bannière ds la ville. Elle était de la soie la plus fne; on y voyait brodées les anciennes armes : deux fours noires avec un pont ouvert.
«Eh! monsieur le bailli, s'écria le gentilbomme qui portait la bannière , en se retournant sur soh cheval vers les prisonniers (c'était sire Bentelm de Hemmenhofen), Cest là ma foi un singulier hasard. Vous rappelez-vous core lejour où, assis à votre table, je vous conseillais de ne pas vous ranger du parti de Berne et des confédérés? Navais-je pas grandement raison ? Mais vous m'avez alors eontredit fièrement et vous avez dit: « On verra les tours « de nos ponts monter sur le Bostzberg, avant que nous : manquions à notre foi et à nos serments. » Par le sang de Dieu! qui aurait dit que votre parole s’accomplirait ansi? Regardez, monsieur le bailli, comme votre bannire et comme les tours de votre pont montent. Je crois, messieurs de Brugg, que voire confiance dans les confé-
&rés doit être moins forte? »
Le vie Effinger leva la tête avec une vive mdignation dit :
« Que nos anciennes tours passent les montagnes du ara, notre ancienne fidélité les suivra. Ne vous prévalez as trop tôt du succès de votre ruse et de votre manque le foi, vous qui êtes venu vous asseoir à notre table. Le our n’est pas fini , le ciel a encore son bras tout-puissant
et vengeur, et les montagnes des confédérés ont encore leurs Suisses !
— Oh! s’ecria Bentelin en riant, bientôt les Suisses ne chanteront plus.si haut! Il est temps qu'on déracine leurs sottes idées de liberté et que les nobles redeviennent les maîtres du pays.
— Voilà ce que le diable avait aussi rêvé quand, avec les anges déchus, il voulut monter à l'assaut du ciel; ce pendant ıl a échoué dans son entreprise, répondit le bailli. Vous feriez plutôt tomber le soleil du firmament que vous n’arracheriez du cœur de l’homme le sentiment de la justice éternelle. »
Effinger se tut en ce moment, un des hommes d'armes l'ayant forcé d'accélérer sa marche, comme on pressait également le pas de ses compagnons d’infortune. Mais les terreurs de la nuit avaient épuisé les forces des prisonniers. Plus d'une fois leurs genoux flechirent; plusieurs tombèrent le long de la route, privés de sentiment. Le cortége fut obligé de s'arrèter à plusieurs reprises.
Quand on arriva dans la solitude de la Krepsi, où une prairie formait une verte clairière dans la haute forèt de chênes, Falkenstein fit faire une halte pour attendre que tout le monde fût réuni. Il jura avec impatience et commanda de doubler le pas. Et quand les prisonniers arrivèrent haletants à la prairie, il leur cria :
« Allez en enfer, maudits boiteux. Vous m'empécheriez de coucher aujourd'hui à Laufenbourg. Je vais vous donner votre gîte à l’heure même. Allons, avancez, bailli Effinger, seigneur d’Urgiz; il vous convient d'ouvrir la marche; le noble conseil et les bons bourgeois. suivront chacun selon son, rang. Agenouillez-vous, faites tous votre dernière prière, et disposez-vous au sommeil éternel. Hé, Hæmmerli, approche-toi avec tes aides ! Mets-leur les cous à au et lève ton glaive.
— Grand’ merci de ta pitié, dit d'une voix forte le baill
Effinger. Quant à ta trahison, scélérat, je t’en remercierai dans l’autre monde. »
Après ces mots, il se mit à prier à genoux par terre. Quand Jean de Rechberg qui, à quelque distance de là, tausait avec les deux Baldegg, vit cela, il accourut auprès
du landgrave et s’écria :
« Thomas, que médites-tu ? Tu es donc toujours altéré du sang de.ces hommes innocents?
— Rechberg, ne pouvait-on pas faucher aussi bien dans pre que dans celui de Greifensee ? demanda à son tour le landgrave.
— Falkenstein, s’&cria Rechberg avec horreur, voilà assez de cruautés! Si tu m'avais dit ce que tu comptais faire à Brugg , je ne t'y aurais pas suivi. »
Le landgrave fronça les sourcils et roula ses yeux rouges dans leurs orbites, indécis de ce qu'il ferait; car, malgré lui, il était obligé de ménager Jean de Rechberg.
« Laisse-leur la vie, à ces pauvres malheureux, lui dit le comte Joerg de Sulz. Tu pourras les vendre aux Arma- &nacs, qui les emmèneront loin d'ici. » |
Au même moment on vit déboucher du bois un cavalier Qui arrivait de Brugg à bride abattue. En approchant, il cria déjà de loin :
« Partez, partez sans tarder! Décampez au plus vite. »
Ce cavalier était un des hommes chargés de la garde
des bateaux.
«Qu’y a-t-il? lui demandèrent-ils tous en se pressant autour de lui.
— Nous n’aurons, au demeurant, dit le cavalier, que le tiste honneur d'être des incendiaires, et le diable nous alövera , au bout du compte, tout le butin. Les Trullerey, ks Luternau et tous les hommes armés d’Argovie avantent par la ville incendiée.
— Ah ! les Trullerey? Est-ce que Gangolf en est? rugit le landgrave d’un air de possédé. Gangolf en est-il ? — Je l’ai vu moi-même. Il se trouve en tête de tous. Il
voulait s'élancer à ma poursuite, mais son cheval fou resta bien loin derrière moi.
— Dégainons! cria le landgrave d'une voix tonn: à faire retentir les échos de la forêt. Allons, sus! ls de notre butin et de notre hoûneur.
— Haite-là! reprit le cavalier. Nous, sommes trop bles et nous courons au-devant d’une ruine inevita Tout le comté de Lenzbourg est en marche. Derrière Br on voit des masses d'hommes armés sur les Rutines. ll: a vingt contre un des nôtres. Aussi nos gens fuien tous côtés vers les bateaux.
— Pas d’imprudence, Falkenstein, dit M. de Rech Ne payons pas la farce trop cher. Passe la montagne: le gros de la troupe et avec les prisenmers. Je retourn àBrugg avec un détachement de l'arrière-garde, pour | téger les bateaux ou pour assurer notre retraite dar vallée de Frickgau. Avant la nuit je t'aurai rejoint. »
Le landgrave grinçait des dents de fureur, en vo; tous les chevaliers se ranger du côté de Rechberg ; m forcé de céder, il dut se résigner à prendre la route montagnes. Rechberg, accompagné d'une cinquant d'hommes, retourna du côté de la ville. Ii en apprı avec beaucoup de précaution, jusqu'à ce qu'arrivé dernière hauteur, il vit, à droite au-dessous de lui, flammes s'élever des rues deBrugg ‚et distingua, à gau les bateaux.
La rive fourmillait d'hommes armés, parmi lex on remarquait plusieurs nobles à cheval qui sembl très-affairés. Au loin on voyait quelques bateaux équipés, sans doute les derniers qui étaient parver s'éloigner, descendant le cours del’Aaar. Il y avait er le long de la rivière quelques petits. bateaux qu fuyards avaient abandonnés et que l'on. déchargeait.
Bien que Rechberg tint ses hommes cachés derriäs buissons-et qu’il ne se fût avancé qu'avec une faibl corte, il me tarda pas à être découvert; car 1l rema
LE CHATEAU D’AARAU. 295
mnt que les bandes armées groupées sur le rivags se
séarèrent : une d’elles se dirigea vers la Stilli; une autre
zureha du côté de la ville; enfin une troisième se porta vers la hauteur où il était posté lui-même. Un chevalier conduisit cette dernière troupe, à peine composée de ingt hommes, jusqu’au pied de la colline. Là le chef S'dança à bas de son cheval, tira l'épée et, à la tête de a troupe, gravit rapidement la montagne.
Rechberg, l'ayant reconnu, monta. vite à cheval et dit en riant :
«Ne vous mettez pas hors d’haleine à cause de moi, are Trulleruv ; nous nous reverrons dans un moment plus favorable. Maintenant, hâtez-vous d'aider les gens de Brugg à éteindre le feu.
— Oui, oui, avec votre sang parjure , sire de Rechberg, cria Gangolf. Si vous êtes aussi brave guerrier que vous êtes bon incendiaire, vous m’attendrez de pied ferme.
— J'aurais grande envis de vous laver la töte.... »
Mais à ce moment Rechberg fut interrompu par un de ss hommes d'armes, qui vint lui annoncer l’approche d'une nombreuse troupe de bourgeois.
« Au revoir! » cria Jean de Reehberg à son adversaire; et i disparut soudain du haut de la colline. |
Gangolf arriva tout essoufflé sur la hauteur. Les cawalers de Rechberg étaient déjà bien loin; ils échappèrent aux fantassins suisses accourus de toutes parts. Cependant me grande partie se mit à poursuivre les fuyards jusqu'au
mvers de la montagne, mais l’attention de Gangolf et de æs compagnons fut appelée sur un autre point par des ais confus d'hommes, qui, sur la route de la Stilli à Brugg, tent occupés à désarmer trois cavaliers. Gangolf destendit de la colline, se mit à cheval, fendit la foule bruyante et arriva au milieu du groupe. On enlevait justsment les &cuyers de dessus leurs chevaux, et les bandes forieuses criaient :
« A bas les Falkenstein! Mort aux inoendiaires! »
Gangolf reconnut avec effroi son vieux père, le fill Hemman et le maître Isenhofer de Waldshut. Il se fray un chemin jusqu'à eux et, lorsqu'il fut assez près, s'ér d'une voix impérieuse :
«Laïssez en repos ces hommes respectables. Ce dig vieillard est mon père. »
Ce disant, il sauta à bas de son cheval, releva Rudig et, après l’avoir embrassé, l’aida à remonter sur son cot sier. Les paysans reculèrent avec respect. Isenhofer tent amicalement la main à Gangolf, et le vieux Hemman r mercia le fils de son maître avec effusion.
« Sans votre heureuse intervention, dit Isenhofer, c braves gens, animés des meilleurs sentiments, nous aurai mis en pièces. Nous avions beau crier de toutes nos fon et décliner nos noms; ils ne nous écoutaient pas, et let clameurs étouffaient nos protestations. »
Quelques chefs des paysans excusèrent de leur mie l'erreur de leurs gens, ce dont on leur aurait bien f grâce. Les chevaliers quittèrent la foule et se rendiren l'ombre de hauts noyers, le long de la route d'Umikt Là Gangolf informa son père et le poëte de tout ce q savait lui-même de cette nuit de carnage, et leur nom ceux qui en étaient les instigateurs.
Il apprit en même temps que son père, accompa d’Isenhofer, se disposait à retourner à Aarau, où il att dait la prochaine arrivée d'une ancienne connaissan Après s'être communiqué mutuellement les nouvelles : les intéressaient le plus, Rudiger, sur l'avis de son f prit le devant et alla avec ses compagnons le long de rive gauche de la rivière jusqu’au village d’Umiken, pa que dans ce moment il était difficile de traverser la vi où beaucoup de monde était occupé à éteindre le feu & déblayer les décombres. Gangolf promit de joindre : père, dès qu'il aurait obtenu des renseignements p précis sur le sac de Brugg et qu'il se serait enter avec quelques amis et quelques hommes de cœur sur
manière de se venger des horreurs commises par Falkenstein.
Si le retour imprévu de son père à la tour de Rore causa à Gangolf un instant de surprise et de joie, le spectacle à la fois grand et touchant qui s’offrit à lui à son entrée à Brugg l’absorba bientôt entièrement. Toute l’Argovie s'était levée généreusement pour secourir la malheureuse ville. On voyait arriver de toutes parts des bêtes de somme et des voitures chargées de provisions de toute espèce pour les pauvres incendiés ; des tonneaux de farine, des pains déjà cuits, des fruits et des légumes secs, du vin; d’autres voitures portaient des vêtements pour tout sexe et pour tout âge, comme si des villages entiers s'étaient dépouillés pour vetir les malheureux habitants de Brugg. La nouvelle de la catastrophe s'était répandue presque aussi vite de village en village par des courriers que par la colonne de flammes qui s'élevait dans les airs ; et même ceux qui d’ordinaire ne voulaient pas de bien à la ville, ou parce qu’ils étaient jaloux de son crédit et de son opulence, ou bien parce qu'ils la soupgonnaient d’avoir un faible pour la plume de paon de l’Autriche et d’entretenir des relations trop amicales avec les nobles, ne s'abandonnèrent alors qu'aux généreux élans de la pitié.
Le peuple était très-irrité. Des détachements d'hommes armés poursuivaient les fuyards jusque de l’autre côté de la montagne, ou bien s’efforçaient de rejoindre les bateaux qui avaient pu s'échapper. Plusieurs disaient qu'il fallait se porter en masse contre Laufenbourg,, détruire la ville et mettre le feu au château.
D'autres s’écriaient : « Finissons-en d'abord avec les coquins et les traîtres que nous tenons, et dont les chàteaux sont dans notre propre pays; finissons-en avec tous œux qui sont attachés à l'Autriche et qui voudraient se rendre maîtres de la ville et du pays. »
D’autres encore disaient : « Ne faisons pas tant de façons avec la noblesse. Autrichiens ou non, les nobles comme les
loups ne changent pas de nature. Même ceux qu’on a apprivoisés vous montrent de nouveau les dents et redeviennent des bêtes féroces dès qu'ils sont les plus forts. Toute cette mauvaise engeance doit être exterminée, à nous voulons être libres et tranquilles. Ils lèchent la salive des rois et s’abreuvent du sang des peuples. Quel bien ont-ils fait au monde? Ils y ont établi le pouvoir absolu, la servitude, les corvées, les dimes, une vie sans Dieu et sans foi, l’orgueil et l’impudicité ! Tell d’Uri n’a pas ecore décoché toutes ses flèches; nous en avons d'aussi bonnes que lui! »
Gangolf, traversant les groupes et abordant tantöt l'un tantôt l'autre, n'eut pas peu de peine à se faire com prendre et à s'assurer le concours d’un certain nombre d'hommes résolus.
« Qui veut exposer avec moi sa vie, s'écria-t-il, pour venger Brugg de Falkenstein et de ses complices ? »
Plusieurs hommes des bandes mefiantes lui r&pondirent :
€ Nous nous chargerons bien seuls de l'entreprise, che
valier; nous saurons, sans votre aide, laver la tête des gentilshommes avec la crosse de nos fusils. Vous êtes noble, et, ne vous en déplaise, les loups, comme dit le proverhe, ne se mangent pas. »
Mais d’autres, connaissant mieux les véritables sentiments de Gangolf, se joignirent à lui et se portèrent garants de sa loyauté auprès de leurs compagnons. lis brülaient tous du désir de se venger. Quelques centainss d'hommes des comtés de Lenzbourg et de Bade, armés de lances, de javelots et d’arbalötes, se rangèrent sous ses ordres. Ils promirent de s’assembler le lendemain soir près d’Aarau, et de le suivre partout où il lui plairait de les conduire.
Quand ces hommes retournèrent à leurs villages pour se préparer à l'expédition projetée, Gangolf aussi quitta le vaste théâtre de l'incendie, alla retrouver son père et mat
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tre Isenhofer à Umiken, et se rendit avec eux a Aarau. Hs surent charmer la pénible route à travers les montagnes de Vilnachern et de Schiugnach jusqu'aux bois de Veltheim, par des conversations sur les événements du jour, sur les voyages de Rudiger, sur l’arrivée prochaine ds l'hôte mystérieux, et sur tout ce qui s'était passé au château d’Aarau eomme dans la ville, pendant l'absence du vieux chevalier.
Cependant, quand ces suyets de conversation furest épuisés, le vieillard retomba dans le sombre silence qui Im était habituel. Gangolf aussi se tut et se laissa aller à des pensées plus sombres que celles qui préoccupaient son père. Il songea à Véronique, qui avait disparu de la hard avec k lollhard son père et la paysanne leur servante, et dont, malgré toutes ses perquisitions, il n’avait pu découvrir la moindre trace. La chaumière était vide. Personne du oisinage ne put le renseigner sur les ermites. Il courat des bruits fâcheux sur l'impiété et sur l’hérésis du lollhard et sur les terribles effets de la vengance divine pendant Ja nuit d'orage.
Sans la moindre aventure, les voyageurs passèrent à la mit tombante par les bois d'Hauenstein, et, après avoir laissé derrière eux Biberstein, situé au pied de Gisulaflue, et avoir longé les bords de l’Aar rapide, ils firent leur entree au château d’Aarau. |
La destruction du château de Goesgen.
Use journée après les événements que nous venons de dire, le château le plus proche des domaines de Falkastein, c’est-à-dire Gwsgen, se trouvait investi par plus
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de deux cents Bernois et près de deux cents hommes de * Soleure.
Gangolf avec les Argoviens avait paru le premier devant cette place. Plusieurs braves bourgeois d’Aarau s'étaient joints à lui. Quand la troupe de Soleure vint grossir le corps des assiégeants, elle remit spontanément le commandement au jeune chevalier Trullerey, qui, en tacticien habile, s'était déjà emparé du bac de Schaenenwerth et de tous les bateaux amarrés au bord de l’Aar, et qui avait aussi placé des avant-postes du côté d'Olten et de la mortagne, près de Lostorf, de Stusslingen et d’Erlisbach, pour se garantir contre toute surprise; car il pensait bien qu'à la première nouvelle du danger que courait Gæsgen, Thomas viendrait de Falkenstein en toute hâte lui porter secours. Il semblait d’autant plus difficile de prendre le château, que les assiégeants n'avaient pas de matériel de siége. Aussi la réponse faite par le commandant du haut des murs fut-elle assez fière, quand Gangolf, au son des trompettes, somma le château de se rendre. En mème temps, pour donner plus de poids à son orgueilleux langage, le commandant fit jouer toutes les bouches à feu du fort, auxquelles les assiégeants ne purent répondre que par leurs arquebuses.
Cependant on ne tarda pas à se convaincre de la faiblesse numérique de la garnison. Gangolf ordonna aussitôt de préparer des brandons et d’enduire des cercles de poix bouillante, de couper des branchages pour faire des fascines afin de combler les fossés, et d’aller chercher des échelles. Lui-même fit extérieurement de tous côtés la reconnaissance du château, après avoir essayé d'en explorer la position intérieure du haut de la montagne, et il plaça en trois endroits différents des hommes qui, jour et nuit, pratiquaient des brèches dans le mur d’enceinte avec des pinces , des pelles et des pioches. Déjà, dès le second jour, le commandant du château prit un ton moins hautain, quand Gangolf le somma de nouveau de se rendre. 1l-ne
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demanda que la libre sortie pour les habitants des deux sexes, avec les bagages que chacun pourrait emporter. Mais quand cette proposition eut été repoussée, il offrit vers le soir d'ouvrir les portes du château si l’on accordait la vie sauve à la garnison, et si on lui permettait de partir avec la landgrave de Falkenstein, ainsi que sa nièce et un étranger qui habitait Gœsgen.
« Je vous accorde un répit jusqu'à demain matin, répondit Gangolf Trullerey. Si vous m’ouvrez le château avant l'aube du jour, vous aurez tous la vie sauve; mais après le lever du soleil ne vous attendez plus à aucune grâce, que j’entre de gré ou de force dans vos murs. Tout ce qui y respire sera voué à la mort pour venger le sac de Brugg.»
Les brèches étaient ouvertes, une douzaine d'échelles étaient toutes disposées pour l'escalade; on avait apporté les fascines pour combler les fossés, et on avait choisi les hommes qui devaient donner l'assaut. Rien de tout cela n'étut ignoré du commandant.
La nuit couvrait encore de son voile sombre la montagne et la rivière. Une seule lueur d'un rouge de sang brillait à l’est et se detachait sur le ciel chargé de nuages, au-dessus des noires hauteurs du Lægernberg. Tout à coup Trullerey fut éveillé du sommeil qu’il goûtait depuis quelques heures dans la même chapelle antique où Ursule de Falkenstein avait retrouvé un calrne apparent dans la
Le commandant avait fait sonner la trompette du haut du rempart pour annoncer qu'il était prét à capituler. Gangolf se rendit aussitôt près du mur d'enceinte, réitéra à promesse de grâce, désigna les soldats qui entreraient a château et ceux qui veilleraient au dehors; puis on tança avec des torches aïlumées vers la porte, qui s’oumit lourdement.
Le commandant présenta les clefs du château, tête nue et dans une humble posture, en demandant à genoux et
| D BD2 LE CHATEAU D'AARAU, d'une voix tremblante qu'il lui füt fait grâce de | ainsi qu'aux autres personnes du château. Tont de était rangé dans la cour d'intérieur, éclairée par be de flambeaux et de torches. La faible garnison | désarmée.
Quand Gangolf entra dans la cour, tous les h joignirent les mains et se prosternèrent. Il se fit ı fond silence, aussitôt que les Suisses eurent t cercle autour des prisonniers avec leurs larges 4 leurs hallebardes étincelantes. A la lueur des torc remplrent l'étroite cour de plus de fumée que de h Les figures livides des malheureux parurent enca pâles et plus contractées, etles coims des murs crént chevrons, les tourelles de l'antique château, pren formes fantastiques, sartirent des ténèbres comme k tres des anciens chätelains enveloppés dans les mx condamnés aujourd’hui à voir la ruine du maneir rable dont ils avaient été les fondateurs.
Pendant que Gangolf examinait rapidement les : niers agenouillés, et que ses yeux cherchaient la lar et sa helle nièce, son ancienne fiancée, il remarqua 1 figure d’un vieillard qui se tenait debout. Ayant r le lollhard, il s’avanga promptement vers lui et, a: surprise joyeuse, il lui tendit la main.
« Est-ce une illusion de mes sens ? comment vou vez-vous au milieu de ces gens ? Dites-moi, qui engagé à aller chercher un refuge chez le méchant | stein, au lieu de venir me demander un asile au « d’Aarau ?
— Le Seigneur est mon refuge, et nan pas Falke ni le château d’Aarau, répondit le vieillard qui, en naissant la figure et la voix de Gangolf, ne témoig plus de joie qu'il n’avait montré d'abord de peur qui vous a envoyé pour me tirer du repaire d gands est ma protection et ma sauvegarde. On m'a ici comme un malfaiteur, et comme pour servir di
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à des hommes insensés et coupables. Mais c'est leur heure, &non la mrenne, qui est venue.
— De grâce, dites-moi, où est Véronique? demanda Gangolf. Je ne la vois nulle part.
— Elle est sous bonne garde, répondit le vieillard avec calme. Elle est auprès de Dieu!
— Comment! elle est morte assassinée ? s’&cria Gangolf d'une voix brisée.
— Les vivants comme les morts ne sont-ils pas dans la mam de Dieu ? dit le lollhard. J'ignore si mon enfant est en vie ou bien si elle est dans la tombe. Depuis cinq, six ou sept nuits. c’est singulier, la mémoire me fait defaut... depuis que j’ai été enlevé de la chaumitre de la Hard, je n'a pasrevu ma fille. Mais elle n'est pas perdue pour moi, car ren ne se perd dans le domaine du Père éternel. »
Gangolf se retourna alors rapidement vers le commandant du château, et cria les yeux étincelants :
«Où est la fille de cet homme? pourquoi n’as-tu pas amene ici la beguine? "
— Que Dieu me soit en aide! balbutia le commandant e tremblant ; je ne conmais pas la fille de ce vieillard, je be connais pas de béguine. Je jure par tous les anges et buses saints du ciel que, depuis plus d'un an, aucune femme étrangère n’a été amenée au château de Gæsgen.
— Ah! instrument aussi fourbe que servile d’un maître Épravé, tes paroles ne sont que mensonges et ne méritent aucune créance, dit le chevalier. N'est-ce pas vous, scélérats, qui avez enlevé ce respectable vieillard de sa pieuse traite? Comment me faire croire que vous y avez laissé a file? Voyons, où l’as-tu cachée? Je ferai bouleverser le dteu de fond en comble, jusqu’à ce que je la trouve. Tu “initié aux secrets de ton maître. Si tu ne me dis pas la trié, je te ferai mettre à la torture, et je te coucherai sur wi de poix et de soufre. Et vous autres, continua Ganff en promenant ses regards sur le cercle des prisonüers, celui d’entre vous qui me donnera des nouvelles de
la fille de ce vieillard, je lui ferai grâce de la vie, et il aura de plus un riche présent. Vos têtes à tous me répondent de , la jeune béguine. »
Il s’eleva des lamentations et des gémissements parmi les prisonniers. Quelques-uns se tordaient les mains, d’autres se jetaient le front par terre. Tous protestèrent de leur ignorance et assurèrent que, s'il y avait eu un rapt, le commandant seul pouvait en être instruit. Plusieurs supplièrent le commandant de. ne pas charger son âme de leur malheur, de dévoiler tout ce qu'il savait, et d'assurer ainsi leur salut et le sien. D’autres, le voyant garder le silence, l’accablèrent de malédictions et d’imprecations.
« Que Dieu n'ait pas pitié de mon âme si je mens en vous disant que je n'ai jamais vu la fille de ce vieillard! s'écria le commandant en sanglotant. Vous savez tous qu'à l'exception de ce vieux lollhard aucun étranger n'a habite ce château. Mais il se peut que la jeune fille ait été conduite à Farnsbourg. Vous n'ignorez pas que, à la surprise de tout le monde, beauceup de meubles de pris y ont été transportés. Pourquoi vous élever tous avec vos clameurs contre moi, et pourquoi faire suspecter ma bonne foi au chevalier Trullerey , seigneur d'ordinaire si bon, s doux et si juste? Oui, noble chevalier, que je meure mille fois du supplice le plus affreux, si je vous abuse. »
Il s’eleva alors de nouveaux cris qui attestèrent les pa roles du commandant et certifièrent qu'on avait transporté beaucoup de meubles à Farnsbourg.
« Et ce qui doit encore parler en faveur de mon inw cence, continua le commandant, c'est qu'on n'aurait pas amené une jeune fille enlevée dans ce château habité par la landgrave elle-même et par sa nièce, la noble demo selle de Falkenstein. »
Cette raison parut convaincre le chevalier. Il jeta se regards autour de lui d'un air investigateur, et dit :
« Mais je ne vois pas non plus ces dames; pourquoi 59 refusent-elles à paraître ? Amène-les en ma présence.
— Seigneur, répondit le commandant en tremblant,
ayez pitié de moi, comme le ciel veuille avoir pitié de vous
à votre dernière heure. Je n'ai pas pu l'empêcher. Elles se
sont enfuies.
— Misérable! Quoi ! elles se sont enfuies, dis-tu? Comment se seraient-elles échappées? Hier soir, cette nuit mme, elles étaient au château. Traître, tu te joues de moi! Nem'as-tu pas demandé pour elles, il y a six heures, une libre retraite que je t'ai refusée ? Comment se seraient-elles enfuies ?
— Gel miséricordieux, je suis innocent ; j'ai supplié mes nobles maîtresses de ne pas quitter le château. Mais comment me serais-je opposé de force à leur fuite ? Eles sont montées sur le mur et en sont descendues à l'aide d'échelles de cordes qu’elles avaient nouées ellesmêmes.
— Depuis quand? demanda Gangolf.
— Il y a environ une heure ou un peu plus : car elles m'ont ordonné de ne pas vous ouvrir le château, qu'elles Nenssent au moins une heure d’avance sur vous.
— Quel chemin ont-elles pris ?
— Mon très-cher et très-noble seigneur, vous devez bien Penser qu'elles ne me l’ont pas dit. Mais, sans nul doute, des se seront dirigées vers la montagne où paissent les ‘Mupeaux, du côté de Farnsbourg. Le Tout-Puissant le
it. Certes je vous raconterais tout jusqu'au moindre , Si j'en savais quelque chose.
— Avait-on commandé des chevaux pour les dames? Quels sont leurs compagnons ?
— Grand Dieu, mon cœur se brise quand je pense à ces Ralbeureuses dames. Elles sont parties toutes seules à Red. Comment supporteront-elles ces fatigues ?
—Si tu dis vrai, on n'aura pas beaucoup de peine à les Yatiraper ; mais sais-tu bien que, si je ne les trouve pas, jete ferai pendre pour avoir voulu me tromper ? »
Puis il ordonna de faire sortir les prisonniers , de les
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lier et de les garder, de fouiller le château , de le piller « d'y mettre le feu.
Quant au lollhard, il.le prit lui-même par la main et conduisit devant la porte du château. Il donna ordre à lui faire servir à manger et à boire et de le traiter avec tou: les égards dus à un hôte aimé et respecté.
« Attendez-moi ici, et ne vous séparez pas de ces guer: riers, lui dit-il, car les chemins ne sont pas sûrs pou vous. Vous resterez sous ma protection jusqu’à ce que j'ai retrouvé votre fille. Je la découvrirai. Je visiterai tous le villages, tous les bois et toutes les cavernes du mont Jura et je détruirai tous les repaires de brigands.»
Le lollhard reprit :
« De quel droit disposez-vous de moi, et qui vous a fa mon maître? Je ne suis placé sous la protection d’aucu mortel, mais je suis sous la sauvegarde de celui qui donn la pâture aux petits des oiseaux et qui garde les séraphin dans les cieux. Que toutes les légions de l'enfer s'élèven contre mai, je ne les crains pas. J’ai pour moi et pour Ve ronique ma fille un défenseur plus fort que vous. Alle vous occuper de vous-même, et ne vous inquiétez pas d moi et de mon enfant. Et quand même je verrais ma fill dans les bras de Falkenstein ou du dragon de l'enfer soyez sûr que je ns tremblerais pas un seul instant! »
A ce discours, Gangolf regarda le lollhard d’un air tou ebahi: car une si grande piété, une telle confiance en Dieu lui paraissaient presque toucher à la démence. Mais c n'était pas le moment de soulever des discussions et de doutes religieux.
Le chevalier répondit tranquillement au vieillard :
« Non, je n'ai nullement l'intention de restreindre e rien votre libre arbitre, ni de blesser votre foi inébran lable dans la Providence divine. En promettant au père d l'aider à retrouver sa fille bien-aimée, je croyais lui ca ser de la joie et consoler son cœur. Mais votre vertu « vraiment surhumaine.
— Elle doit l'être, puisque la vertu est de nature divine &non d'origine terrestre, repartit vivement le vieillard.
— Je vous prie seulement, continua le chevalier, de vouloir bien, par amitié pour moi, rester auprès de mes hommes jusqu’à ce que je revienne. Avant la fin du jour, peut-être d’ici à quelques heures, je vous aurai rejoint. »
Le lollhard le lui ayant promis , le chevalier fit appeler plusieurs hommes braves et sûrs de Soleure et d’Argovie. D les envoya deux par deux du côté d’Olten et de Trimbach, à la gorge du Hauenstein, du côté de Wartenfels, sur la hauteur des rochers boisés, dans la direction d’Erisbach, courir après la femme du landgrave et sa nièce, pour les ramener s’ils les trouvaient. Lui-même, accompagné de son fidèle écuyer Irni Fæsen, gravit la montagne deGesgen par des sentiers plus courts, mais plus difficiles, passa près de Stusslingen, et s’avanga vers les vertes hauteurs boisées qui couronnent le col du Jura.
Après une course d’une heure et demie, l'œil percant dimi Fesen découvrit dans le lointain deux figures de femmes qui avaient déjà atteint la dernière pointe de la montagne où les noirs rochers calcaires du Geisflue s’évent derrière des buissons sauvages.
«Si elles se sauvaient, dit-il baletant et doublant le pas pour rejoindre Gangolf-qui avait pris les devants, si elles se sauvaient, je croirais que nous sommes sur le point d'attraper le gibier auquel nous faisons la chasse. Mais ces femmes semblent avoir la conscience bien nette, car elles sont assises sur le rocher et nous montrent la figure au leu de nous présenter les talons. Qu’indiquent-elles de leurs mains ? Certainement ce n’est pas nous. »
Il se retourna pour voir ce que les femmes désignaient, et s'écria :
«Le château brûle. Nos gens n'ont pas voulu attendre Ps longtemps pour essayer leurs torches faites de chanme et trempées dans de la poix. »
En jetant un regard en arrière, Gangolf aperçut une
colonne de fumée qui s’élevait derrière les cimes de sapins du fond de la vallée, puis, se détachanten nt formait de larges et grandes vapeurs grises qui nag dans l'air ou étaient suspendues sur les bois des monts Mais ce spectacle ne put l'empêcher de continuer sa c interrompue jusqu'ici par des rochers, des précipi des buissons. Bientôt il reconnut de loin à leur co: que ce n'étaient pas des femmes du peuple, mais bi fugitives qu'il cherchait.
La landgrave était assise sur un bloc de rocher et dait les bras du côté de son château en flammes. 0 tendait de temps à autre, dans le silence de cette soli sa voix gémissante, tandis que sa compagne semblait forcer de la consoler ou l’engager à continuer sa fu plus vite.
Gangolf s’approcha d'elles tout essoufflé. Il salua la grave respectueusement, et resta quelque temps sans voir proférer un mot.
« Vous arrivez à propos, sire Trullerey, dit Mlle de kenstein, les yeux goil&s de larmes, pour voir n l’âme à une sainte dont vous êtes l'assassin. Approcl repaissez-vous du spectacle des dernières convulsio: votre infortunée victime.
— Je plains le sort de cette noble dame, répondit golf dès qu’il fut en état de parler, mais je vou: d'être juste et de ne pas m’imputer un malheur dt faute retombe en entier sur votre oncle. Sans décla guerre à Berne, il a commencé les hostilités de la ma la plus horrible.
— N'oubliez pas que vous parlez à la nièce du grave! répondit Ursule. Quoique je ne puisse juger le sons qui ont poussé mon oncle à la guerre, je suis c dant sûre qu'il ne peut l'avoir commencée d’une ma déloyale.
—Je doute que les faits vous soient parfaitement cor repartit le chevalier. Au milieu de la paix, sans qu'oi
s'y attendre le moins du monde, il a abusé malicieusement de la confiance de Brugg; trois jours après avoir accepté le vin d'honneur qu’elle lui envoyait, il l’a surprise de nuit, et, après s’être fait ouvrir les portes de la ville, il l'a remplie du sang des malheureux sans défense, et a livré aux flammes leurs maisons hospitalières. Le bruit court même qu'il avait déjà envoyé auparavant à Aarau des incendiaires.
— Des bruits sont des bruits, et je ne veux pas en entendre parler en ce moment, répondit Ursule. Jusqu'ici ce 2 sont que les vaincus qui se plaignent d’un heureux stratagème. J’ignore en outre si les princes et les seigneurs sont tenus d’avoir pour des artisans et des paysans les égards que ces gens se doivent entre eux. Mais vous, vous, avez-vous fait?
— Ce que le devoir et l’honneur ne condamnent pas.
— Le vent complaisant vous apporte jusqu'au sommet de ces montagnes l’encens fumant de votre œuvre hono- Table, »
La landgrave de Falkenstein, qui, à moitié évanouie, avait jusqu’alors tenu sa tête appuyée contre la poitrine d'Ursule, se redressa, tourna sa pâle figure encore mouillée de larmes vers le ciel, et, levant les mains, dit tout bas :
«Oh! donne-moi la force de supporter tant de maux, où bier reçois mon Ame dans ton sein. »
Ursule baisa le front de son amie en pleurant, et dit après une pause, le visage tourné vers le chevalier qui regardait la landgrave avec campassion :
«Il semble que ce triste spectacle vous cause aussi une Graine émotion ? »
Les yeux d’Ursule s'arrétèrent longtemps sur la belle
de son ancien fiancé, qui, plein de noblesse dans k maintien , et plongé dans de tristes réflexions, ne sembait pas avoir entendu la question qu’elle lui adressait, Elle cherchait à deviner ce qu'on pouvait espérer ou Gaindre de lui. L’attitude calme de Gangolf déchira dans
\sa mémoire le voile du paradis d’un passé fortuné. C’&taient toujours les mêmes belles lèvres animées par un gracieux sourire, qui lui avaient juré fidélité; c'étaient les mèmes bras forts et finement arrondis, qui jadis l'avaient ten enlacée; c'étaient les mêmes yeux éloquents, qu’elle n'avait pu contempler sans un doux tressaillement.
Elle détourna soudain sa figure de Gangolf et la penchs sur la landgrave, qui poussa un profond soupir.
Au bout de quelques instants, Ursule demanda de mtveau à demi-voix et d'un ton mal assuré :
« Puis-je Savoir quel motif vous a amené ici? Quel sart nous avez-vous réservé ? »
Le chevalier, haussant légèrement les épaules, répondit d'en ton dans lequel pergait la pitié :
« Je me vois dans la cruelle nécessité de vous engager à retourner à Gæœsgen dès que la landgrave aura repris quelques forces. » .
Ursule tressaillit à cette déclaration, et dit en babutiant :
« J'avais espéré que vous ne feriez pas la guerre à des femmes inoffensives.
— Il nous faut des otages pour la sûreté des vieillards et des hommes sans défense que votre oncle a arrachésd® leurs lits et entraînés hors de Brugg. Maïs veuillez, je vous prie, écarter toute crainte; vous serez traitées avec tout !® respect dû à votre sexe et à votre rang.
— Et où nous conduirez-vous de Gœsgen ? reprit UM sule.
— ]l dépend de vous d'être conduites au château d’Arrau ou à Berne. »
A ces mots les deux femmes, s’abandonnant à tout leur désespoir, sanglotèrent tout haut. Mais après une pause Ursule se redressa, et, les yeux pleins de larmes, s'avança vers le jeune guerrier, saisit sa main avec une véhémence involontaire et s’écria avec l'expression d'une profonde douleur : « Gangolf! » Puis elle retira aussitôt
propre main en frissonnant, la pressa contre son cœur se tut.
« Et si je vous offre pour notre rançon tout ce que as pouvez demander ? demanda la landgrave.
— Madame, répondit-il, ce n'est pas à moi, mais à mue, de fixer la rançon.
— Fixez donc une somme telle, que le bailli et les consilrs de Berne ne puissent eux-mêmes demander damtage.
— Le château de Farnsbourg pour Berne, et vous êtes bres, répondit Gangolf.
— Ab! dit la landgrave en souriant. Vous demandez ee Mevous savez bien qu’il n'est pAs en notre pouvoir de ous donner. Nous sommes donc vos prisonnières. Dispoezde nous. Nous vous chéirons. »
Ursale regarda son ancien fiancé avec des regards à la xs douloureux et flamboyants, et dit en étendant vers li ses mains suppliantes :
«0h! Gangolf, est-ce ainsi que doit finir notre malheueux amour ? Veux-tu te séparer de moi dans cette soliide inhospitalière, et briser à tout jamais ce cœur que ı faisais battre autrefois, et qui, je l’avoue à ma honte, : sent encore attiré vers toi, Gangolf? Je t'ai souvent moigné de la colère, mais je n'ai jumais cessé de t'aimer. ai juré de te hair, et je n’ai pas pu dompter mon cœur delle. Gangolf, veux-tu le briser pour toujours? Je t'ai fense, mais c'était dans la fougue irréfléchie d'une folle ssion que tu avais enflammée. Je n'étais plus maîtresse
moi-même; ah! je ne le suis pas encore aujourd’hui. ‘t'ai-je pas prévenu souvent de mes malheureux caces? Tu avais toi-même fait eesser mes craintes. Raple-toi cette matinée de printemps à Landskron, quand, tenant dans tes bras, tu t’écriais : « Je voudrais avoir >» pardonner un péché mortel. » Gangolf, dégage aurd’hui ta parole.
- Mademoiselle, vous m'en avez dégagé vous-même.
— Non, il ne faut pas t'en prendre à moi, mais à la fol dont j'étais possédée, et dont mon cœur ne savait ré Gangolf, j'en appelle à mon excellente amie que voici, ciel tout-puissant et à ces rochers éternels. Veux -tu tr ner avec toi ton ancienne fiancée comme prisonnière, e livrer aux ennemis de son père ? Ta soif de vengeance c tre une malheureuse fille est-elle si insatiable? Gang par l’amour que tu avais autrefois pour moi, par la gé rosité qui ne t'a jamais abandonné, ne me livre pas : outrages du vainqueur. »
Un bel incarnat passa sur ses joues, pendant qu’ parlait et que ses regards étaient attachés avec douleu avec tendresse sur les yeux de Gangolf. Elle se pen avec une gracieuse noblesse vers lui, tandis que le v qui chassait les nuages de fumée du château incendié v les cimes des montagnes, se jouait des boucles défaites sa chevelure et faisait flotter la robe simple et légère qu' avait gardée sur elle en se sauvant du château.
Gangolf opposa beaucoup de froideur au langage p sionné d’Ursule.
« Noble demoiselle, j’ai un devoir rigoureux à remp ne m’en rendez pas l’accomplissement plus pénible. Qu: même vous seriez encore ce que vous étiez, ma fiam je serais forcé de vous remettre au pouvoir de Berne.
— 0 cœur de roche ! la rosée du ciel amollit et at drit la froide pierre; mais toi, rien ne t’&meut. N sommes tes prisonnières ; conduis-nous donc où il te pla Livre au mépris de la populace la malheureuse fille Falkenstein, que tu as pour toujours enchaînée à toi | que tu ne penses. Ouvre tes cachots, j'y descendrai s murmurer. Je t'ai aimé, je t'aime encore. Tue-moi échange de mon amour !
— Noble demoiselle, répondit Gangolf d’un ton de montrance, ne vous abusez pas en ce moment vc même...
— Gangolf, je ne te demande plus rien. Lesort m'a j
LE CHATEAU D’AARAU. 313
entes mains. Ecrase-moi ; mais ne mets pas le comble à ton insensibilité en doutant de mon cœur. Ne le fais pas. Je pourrais te citer mille témoins...
— Conjurez l'ombre du malheureux Hinz de Sax de témoigner pour vous, » dit Gangolf en se détournant d’Ursule avec un froid mépris.
Comme la flamme d'une bougie s'éteint soudain au souflle de la bouche, de même le regard flamboyant d'Ursule s'éteignit et l’incarnat disparut de ses joues. Toute pâle et confuse, elle approcha de la landgrave, Sassit à côté d’elle sur la pierre couverte de mousse, et pressa ses deux mains contre sa poitrine, comme oppressée par une violente douleur.
Après une assez longue pause, Mme de Falkenstein se
a et dit au chevalier :
« Remettez-nous aux autorités de Berne ; nous sommes pröies à vous suivre. »
Ursule se leva également et descendit la côte en chanœlant, appuyée sur la landgrave.
Gangolf leur offrit en vain le secours de son bras ; d’un signe de tête elles refusèrent. A toutes les questions les plus polies qu'il put leur adresser, elles ne répondirent pas un seul mot.
Cestainsi qu'à pas lents ils arrivèrent enfin au champ voisin de Gœsgen, où les confédérés étaient campés par krre et se plaisaient à regarder l'incendie du château en buvant, en riant et en chantant.
L'enceinte des hauts murs ressemblait à un immense cratère d'où s'élevaient sans cesse au sein d'une fumée noire des gerbes étincelantes, qui enveloppaient tout d'une dévastation toujours croissante. Des châssis étroits et brûlés des fenêtres, les flammes grimpaient par-ci Rr-l le long des pierres grises, comme si elles cherdaient au dehors quelque matière sur laquelle exercer kw ravage. Dans l’intérieur, le feu petillait au milieu des Pottres et du bois des lucarnes, et des bouffées de fumée
grisâtre sortaient à travers les fentes des murs disjoints par la chaleur.
Tout à coup une des anciennes tours du château s!croula avec un bruit étourdissant, et entraîna dans s chute une partie de l’enceinte du mur du nord. Tout autour le sol trembla de cette explosion. Tout le paysage disparıt dans la vapeur, la poussière et la fumée.
Gangolf ordonna de seller deux des chevaux emments des écuries du château; il y fit monter la landgrave et sa nièce, pour les mettre en état de continuer plus commodément leur voyage à Olten et à Berne sous une escorte mi litaire. Elles le quittèrent sans .jeter sur lui un seul regard et sans lui adresser un mot d'adieu. Bientôt elles eurent disparu au tournant de la montagne, entre les buissons et les cabanes du village voisin.
Le chevalier se mit ensuite À la recherche du lollhard. Il le trouva à l’ombre d’un gros orme, loin du tumulte des guerriers, les mains jointes comme pour la prière.
« Vous ne devez pas vous plaire au milieu de cette soldatesque, dit-il au vieillard. Permettez-moi de vous faire conduire dans la paisible retraite de mon château d’Aarat. Vous y trouverez une solitude plus profonde qu'à voit ermitage de la Hard. Pour moi, je suis forcé d’assister au partage entre Soleure et Berne. Puis j'irai demain par la montagne au château de Farnsbourg, pour le livrer ausi à la destruction. »
Le vieillard le regarda quelque temps d'un air distraï et rêveur, et dit enfin :
« Faites comme il vous plaira. J'irai où vous m'en rez. Mon faible corps a besoin de repos. Son infirmit étouffe en moi l'esprit. »
Gangolf fut étonné de l'acquiescement du vieillard, d'œ dinaire très-récalcitrant; mais son épuisement physique s lui échappa pas. L'absence de repos, la privation de | $gaciété de Véronique, peut-être aussi le manque de nou riture et même de sommeil, l'avaient visiblement affaibli
onduisit le lollhard à une place ombragée et plus comde, où, sous des branches de chêne, les chefs des upes avaient fait préparer un repas copieux pris sur provisions abondantes du château. Gangolf avanca le 5 beau fauteuil, fit asseoir le vieillard au haut bout de table,et se mit à côté de lui. Le respect que le chevalier soigna au lollhard força aussi les autres guerriers à lui ntrer une déférence que sans cela ils n'auraient certes seue pour Jui.
Dans l’après-dinée, on amena un des chevaux trouvés châtzau. Le vieïllard le monta et, après avoir comblé bénédictions son généreux protecteur, il se rendit à rau, accompagné de deux bourgeoïs armés de cette ville.
Le trésor de Grimmenstein.
Les bourgeois qui marchaient & pied à côté du lollhard miraient le noble maintien du vieillard sur son cheval, i était un des plus beaux et des plus vifs des écuries de Ikenstein.
« On voit bien, lui dit un de ses compagnons, que 5 votre jeunesse vous avez eu plus souvent entre les ins la bride et les rênes que le missel et le rosaire. otre place, je n’aurais pas sitôt prononcé mon oremus, je crois qu'on fait une fin aussi heureuse sous la cuise que sous le froc. Mes petits bonshommes à moi maniet un jour le glaive, le cheval et la lance, aussitôt ds sauront couper le pain. Aujourd'hui, le temps est à werte; il n’y a pas de meilleur métier que celui des es. L’an passé, nous avons acheté pour 550 florins du n le fort d’Aarau et la seigneurie de Kœænigstein avec
haute et basse justice, demeure et pâturage, bois et champs. Si tout marche maintenant comme il faut, tous les nobles qui ne seront pas de notre bord iront au diable, et le plus grand château se vendra meilleur marché que la plus petite maison à la ville.
— Eh! maître Entfelder, mon compère, comme tu y vas! reprit l’autre bourgeois. Je crois que tu as bu un coup de trop à la cave de Falkenstein. OEuvre de guerre, c'est œuvre de péché ! Tu es mieux assis sur ton établi de menuisier que sur la meilleure selle. Celui qui trempe sa main dans le sang est obligé de la laver ensuite dans les larmes. Autrefois le seigneur de Luternau, dans sa vieille tour, ne pouvait pas sentir les prêtres, et aujourd'hui il use une douzaine de semelles à courir à toutes les messes et à tous les pèlerinages. Le vieux Rudiger au château d’Aarau est tourmenté jour et nuit comme le roi Saül. Ei vous, mon pieux frère, vous devez être de mon avis. Celui qui a fait des fredaines dans sa jeunesse se fait ermite dans sa vieillesse. N’ai-je pas raison ? »
Le lollhard ne répondit point et garda même le silence quand les deux bourgeois, continuant leur causerie, cherchèrent par différentes questions à l'y meler. Il semblait privé non-seulement de l'ouie, mais de tous ses sens extérieurs; il ne paraissait pas avoir conservé d'autre faculté que celle de ralentir la marche de son coursier fringant. Son regard éteint ne s’attachait à aucun objet; ses traits étaient immobiles comme ceux d’un homme endormi. Parfois un soupir, échappé du fond de sa poitrine, indiquait qu’il était encore au nombre des vivants. Alors il remuait silencieusement les lèvres, comme s'il priait. Il est à présumer que ses pensées ne se portaient pas seulement vers le séjour céleste, mais aussi vers sa fille, quoiqu'il combattit sans doute en lui les sentiments de père, comme tout attachement aux choses terrestres, avec autant de franchise qu'il avait l’habitude d'en montrer extérieurement dans ses paroles et ses actions.
LE CHATEAU D’AARAU. 317
'enait de quitter le chemin de village caillouté pour rser un petit pont en bois à côté du précipice qu'un nt impétueux avait creusé près des huttes de l’Erlisinférieur, quand un homme vêtu et armé en chevaléboucha au grand trot le long des vignes du côté rau, et, à la vue du pont chancelant, modéra le pas nn coursier. Ce n'était personne autre que Isenhofer ‘aldshut.
. apercevant le lollhard, Isenhofer s'arrêta près du regarda le singulier cavalier et demanda aux piétons, ; un Salut amical et prononcé à demi-voix :
Mes braves messieurs d’Aarau, dites-moi, le chevalier olf est-il toujours près de Gœsgen avec nos gens et ommes de Soleure ?
Certainement, répondit l’un d'eux.
Tant mieux. Conduisez-vous ce vieillard à Aarau ne prisonnier ?
Point du tout, monsieur, bien au contraire. Le cher l’a confié à notre garde. Nous le conduisons chez igneur Rudiger. Il se trouvait parmi les prisonniers alkenstein ; mais le chevalier, à ce qu'il paraît, fait 1 cas de cet homme d'honneur, malgré la simple vie mène et l’humble costume qu'il porte.
Je vous salue, monsieur le chevalier Jœrg de End, enhofer au lollhard d'une voix fortement accentuée : > suppose que c'est vous, et non pas un autre. Hätezde procéder & une résurrection et de rappeler à la lui qui passe pour mort. »
vieillard, jusque-là plongé dans ses réflexions, n’avait ue pas pris garde à ce qui se passait autour de lui; rit les yeux en s’entendant appeler Jerg de End, et da fixement Isenhofer sans répondre un seul mot. "est vous, continua Isenhofer, c'est vous! Nous saque vous étiez dans les griffes de Falkenstein. Nous ions, chevalier, d’une vieille bohémienne qui vous it bien, ainsi que mademoiselle votre fille.
— Que me parlez-vous de chevalier et des griffes de Falkenstein ? reprit le vieillard. Je sais qui je suis, et je ne suis au pouvoir d’aucun homme. Mais où est ma fille? Vous semblez connaître le lieu qu'elle habite. C’est cette même bohémienne qui a conduit chez nous les bourreaux du landgrave Thomas.
— C'est juste ! Je ne me suis donc pas trompé, répondit le poëte de Waldshut avec une figure où se peignait la joie la plus pure. Je venais vous chercher et prévenir le chevalier Gangolf que le landgrave Thomas vous retenait prisonnier à Gœsgen. Eh bien! je suis enchanté que vous ayez déjà recouvré la liberté. Rendez-vous donc avec confiance au château d’Aarau en société de ces honnêtes bourgeois ; moi qui vais joindre le chevalier, je continue ma route plus gaiement ; attendez notre retour à la tour de Rore, chevalier Joerg de End.
— Ne me méconnaissez pas et ne m’offensez pas par les titres dont vous me gratifiez, dit. le lollhard. Je ne suis pas chevalier, je ne m'appelle pas Joerg de End. L'homme animé de l'esprit de Dieu occupe une place plus élevée que celle que vous voulez lui assigner d’après vos calculs d'enfant. C’est folie aux hommes délaissés de Dieu de croire qu'en s’affublant de titres ridicules ils pourront rehausser le mérite dela créature faite à l’image du Créateur.
— Eh bien, reprit Isenhofer, à qui le langage des frères de l'esprit libre n'était pas étranger, au fond vous n’avez pas tout à fait tort; mais il faut que je vous parle la langue usitée dans le monde: car on ne peut s'empêcher de hurler avec les loups. Vous savez que nous autres Allemands nous sommes les vieux éternels fous qui disent adieu au bon sens dès l'enfance, et qui ne vont à l’école que pour apprendre à estimer l'habit plus que l’homme, le ‘titre plus que le cœur, le don du hasard plus que le vrai mérite. Je conviens d’ailleurs que nous pourrions être des gens très-sensés, si nous n’étions pas forcés de désapprendre avec beaucoup de peine ce que l’homme raison-
nabie tient déjà de la nature. Ainsi donc ne vous en formalisez pas, respectable frère en Dieu. Adieu, hâtez-vous d'acomplir la bonne œuvre qui vous attend.
— Qui m'attend ?
— Oui, hâtez-vous. Le mal surprend l’homme et vient à moitié chemin au-devant de lui; mais le bien demande à étre cherché, poursuivi et emporté par surprise. Que j'aimerais à être avec vous au château d’Aarau! Allez, remplissez d’allégresse les anges du ciel ! »
Après ces mots, Isenhofer traversa le pont en saluant, et les autres continuèrent leur chemin vers la ville, entre les vignes plantées sur le Hungerberg et les rives de l’Aer bordées de saules.
Le lollhard se repentit alors de ne pas avoir demandé à l’aimable étranger ce qui l’attendait à la tour de Rore. Il se retourna trop tard pour l’appeler. Isenhofer avait déjà disparu derrière les buissons, les huttes et les collines. Quand le lollhard interrogea ses compagnons, ceux-ci ne purent lui dire le nom de l'inconnu.
Bientôt ils se trouvèrent en face de la ville; les maisons antiques et les tours des portes et des églises remplissaient l’intérieur d’une haute couronne murale crénelée en beaucoup d’endroits.
Près du mur d’enceinte, au-dessus du pont, s'élève la large tour carrée de Rore, dont le côté nord donnant sur la rive, avec six fenêtres étroites, placées les unes audessus des autres, attestait que cette ancienne habitation était spacieuse.
Le lollhard, en jetant ses regards par-dessus la rivière, posa vite la main sur son cœur, comme pour comprimer un sentiment à la fois doux et pénible. Car il se demandait: « Ma Véronique, mon enfant, es-tu dans une des pièces de cette tour? » Et il ne put empêcher ses yeux de se mouiller de larmes.
Quand il eut passé les doubles ponts et la double porte de la grille, et qu'il fut arrivé au fossé du château d’Aarau,
il s'élança rapidement de son coursier, et traversa la cour qui conduisait à la porte de la tour, en disant adieu à ses compagnons, qui remirent son coursier aux valets accourus. Au bas du sombre escalier parut le vieux Rudiger, qui s'arrêta devant lui en silence et d'un air grave.
Le lollhard s’inclina et dit: « Le chevalier Gangolf Trullerey m’a fait amener ici de Gœsgen, où j'étais retenu prisonnier par le landgrave Thomas de Falkenstein. Je suppose avec raison que ma fille, pauvre béguine pieuse, est sous votre garde. S'ilen est ainsi, veuillez me conduire auprès de mon enfant. »
Rudiger fut longtemps sans répondre. Enfin il dit d’une voix mal assurée : « Votre fille n'est pas ici, mais on l'attend. Puissiez-vous jusque-là ne pas trop vous déplaire chez moi! Veuillez me suivre. »
Puis il fit volte-face et monta lentement un étroit escalier tournant de pierre; ensuite un second, un troisième, un quatrième. Il ouvrit la porte garnie de fer-blanc d'une belle pièce claire et spacieuse, et la ferma dès que son hôte y fut entré. Le lollhard, presque essoufflé à force de grimper, s’assit sur une noire caisse de fer placée non loin de la fenêtre, pendant que Rudiger était encore occupé à fermer la porte. Mais en voyant le lollhard assis sur la caisse de fer, le vieux chevalier tressaillit involontairement : car il se rappela la nuit où, dans le paroxysme de la fièvre chaude, il avait trouvé assis sur la même caisse son ancien maître et ami Joerg de End.
Il examina en pälissant les traits du lollhard, et reconnut en lui le baron Joerg de End. C'était bien sa haute et longue stature, dont le temps avait en grande partie effacé la beauté. Les traits nobles et délicats de sa figure étaient devenus si durs qu’on avait de la peine à les reconnaître, et le beau nez aquilin du visage jadis rond et plein avait perdu sa symétrie et jurait avec les joues caves et ridées. Dans ses yeux cependant brûlait encore le feu d'un cœur animé d’une jeunesse éternelle,
Rudiger épouvanté, n’ayant presque pas la conscience de ses actions, joignit les mains et approcha en tremblant du lollhard, qui l’observait avec des regards étranges et pénétrants.
Il s’agenouilla enfin humblement et dit: « Est-ce bien vous le baron Jœrg de End, ou bien est-ce votre esprit qui revient pour retrouver son trésor? Que les années vous ont changé! Me reconnaissez-vous, mon ancien maltre et ami? »
Le lollhard ne répondit pas, et sans bouger regarda avec surprise le vieillard agenouillé.
Le chevalier, après une longue pause pendant laquelle i avait baissé les yeux vers la terre, leva encore une fois les mains en suppliant et dit : « Je n'ai jamais flechi le genou devant personne autre que devant Dieu et devant la majesté de l’empereur des Romains. Mais le parjure fléchit maintenant le genou avec repentir devant son maître qu'il a trompé et qu’il a dépouillé de ses biens. Toutefois le bahut de Grimmenstein repose encore dans cette caisse de fer, et ce que j'ai dérobé du trésor, en fait d'argent, vous sera rendu en biens-fonds, jusqu’au dernier denier. Accordez-moi donc avec commisération pardon et grâce, pour que, délivré de ma longue angoisse, je puisse quitter ce monde en paix. »
Le lollhard s’elanca vivement de son siége, mais resta aussitôt après immobile et comme cloué à la même place. Rudiger, accablé de chagrin, voyant le silence opiniätre de son ancien maître, se mit à raconter, les larmes aux yeux, comment jadis il avait cherché en vain le baron à Constance, et comment il avait pu apprendre de quel côté son protecteur s'était dirigé. Enfin il avoua que, cédant à la tentation du diable, il était retourné avec le trésor de Grimmenstein à la tour paternelle de Rore.
Le lollhard fit plusieurs fois des mouvements comme s’il allait parler. Enfin, sans laisser achever la confession du malheureux Rudiger, il cria d'une voix puissante :
Le CHATEAU D’AARAD. 2\
332 LE CHATEAU D’AARAU.
« Seriez-vous Gunther von der Weide?
— Je m’appelais ainsi à Grimmenstein. Jusqu'à mon nom était tromperie, dit Rudiger; et il raconta franchement ce qui dans le temps l'avait poussé à prendre un faux nom.
— Gunther von der Weide; reprit le lollhard; pauvre Gunther! »
Il avança de deux pas; de ses yeux tombèrent de grosses larmes qui suivirent ses joues creuses et se perdirent dans sa barbe blanche. Maîtrisé par les souvenirs d’un passé presque effacé de sa mémoire, et subjugué par des sentiments dont il croyait avoir triomphé dans sa lutte avec la nature terrestre en se vouant tout au ciel, il se pencha vers le vieil ami de sa jeunesse et le serra forte ment contre son cœur.
Mais Rudiger, dévoré par la crainte, la douleur et le remords, se sentit ébranlé par l’ardeur avec laquelle l'embrassait le seul homme envers lequel il s'était rendu coupable d’un crime. Il aurait supporté plus facilement la colère du baron changé en lollhard que son indulgent amour. Les deux vieillards restèrent longtemps dans les bras l’un de l’autre en s’étreignant avec une muette impétuosité, comme s’ils avaient eu trente ans de moins et s'ils étaient redevenus de fougueux jeunes gens. On trouvera cela peut-être contre nature, si l’on ne sait pas qu’à un âge avancé on retrouve la même tendresse de sentiments qui embellit les jours de la jeunesse. C’est ainsi que sur le déclin de la vie, non pas au milieu des fleurs, mais au milieu des fruits, l’arrière-saison ramène le doux printemps dans tout son éclat, mais sans le soleil du midi.
« Délivrez mon Ame du poids de ses péchés, s’écria Rudiger. Faites-moi grâce, tout vous sera restitué jusqu'au dernier denier. Prononcez votre pardon sur moi.
— Gunther ou Rudiger, comme j'aime mieux à te nommer, répondit le lollhard, qu’ai-je à te pardonner ! Viens sur mon cœur, Rudiger ou Gunther, comme tu voudras que je te nomme.
— Tant que je ne serai pas déclaré absous de mon péché, dit le chevalier, je resterai comme à Grimmenstein votre écuyer Gunther von der Weide. Nom funeste! Oh! oubliezle avec mon erme!
— Retire-toi, Radiger; ne tourmente pas mon cœur qui déborde de joie, reprit le lollhard. Si ton âme égarée a suivi jadis la fausse route du péché, le repentir et la pénitence font ramené dans la voie céleste de la vertu. Dieu ne sera pas toujours en colère contre la faiblesse de ta chair. Comment pourrais-je donc t’en vouloir? Je te pardonne de tout cœur le mal que tu crois m'avoir fait; car Dieu t'a pardonné aussitôt que tu t'es arraché des piéges de l'esprit mondain. Lève-toi, Rudiger ! »
Mais Rudiger demeura toujours agenouillé et sanglota plus fort. Avec reconnaissance il baisa la grosse souquenille du lollhard, comme la robe du plus grand saint. Puis il se leva et la joie perga à travers ses larmes. Il serra encore une fois dans ses bras le frère de l’esprit. hbre, et le conduisit entin à la caisse de fer d'où il sortit k coffre de Grimmenstein.
« Ici, baron, dit-il, se trouve votre bien tout entier.
— Arrête; ne me dis plus vous, Rudiger : car dorénavant nous ne sommes plus maître ni serviteur, mais les émanations d’une seule et même source lumineuse et divine, À laquelle nous retournerons bientôt. Qu’entre nous î ne soit plus question du langage insensé des mortels, mais que le royaume et la vie des justes demeurent entre toi et moi! Debarrasse-toi de ces richesses de la terre, qui nous sont inutiles & tous les deux.
— Frère Joerg, tout cela est à toi, c’est ta propriété, et tu possèdes plus encore ! car ce qui manque en argent est remplacé par autant d’acres de terre, comme le constatent les parchemins joints au trésor.
— Que parles-tu de propriétés ? s ’écria le lollhard d’un air mécontent. Nous qui appartenons à Dieu, que pouvonsnous dérober au Tout-Puissant pour le convertir en notre
propriété? Nous ne sommes que les administrateurs des biens qui nous ont été accordés pour la durée de la vie. Rien ne nous appartient, mais tout est concédé à tous dans l'univers. Les biens de la terre appartiennent aux générations présentes comme ils ont appartenu aux générations passées et comme ils appartiendront aux générations futures. Emploie les richesses qui te sontéchues à secourir les malheureux, à faire naître des idées bonnes et saintes! Pour moi, je n'ai pas besoin de superflu. J'ai tout ce qu'il me faut pour donner la pâture à mon corps, et pour voler au secours de ceux qui dans le malheur réclament mes soins. » ,
Rudiger, ne comprenant qu'à moitié le frère Joerg, lui demanda :
« Veux-tu que je remette tout ou une partie à l'Église? ou bien au couvent de Sainte-Ursule, de l’ordre de saint Augustin, à Aarau? Ma foi, je pense que ce serait une bonne œuvre, car nos religieuses manquent souvent du nécessaire.
— Porte le trésor sur le pont, s'écria le lollhard avec véhémence, et précipite-le dans le sein de l’Aar insatiable. Tu auras alors fait encore une œuvre plus sainte! O Rudiger, que tu es aveugle de vouloir donner de nouveaux étais à un édifice qui s'écroule! Qu’appelles-tu Eglise ? Ce n’est plus la communion des saints sur la terre autour du trône du père tout-puissant, dans le temple du monde où Jésus-Christ a prèêché; mais c’est la prison et la captivité d'hommes aveugles sous la domination de prêtres légers, egoistes et luxurieux. A l'instar des serviteurs de Baal, ils consomment eux-mêmes les offrandes qu’ils demandent pour le ciel, et leur orgueil se revêt de ce qu'ils reçoivent pour la glorification de Dieu. Ils sont aussi loin de l'esprit élevé de Jésus que leur chasuble brodée d’or l'est de son humilité, que leur mitre ornée de joyaux l’est de sa pauvreté, et que leur rage de persécution l'est de sa charité inépuisable! O Rudiger, que tu es aveugle de
vouloir sacrifier les enfants du pays au Baal de Babel, et de retirer le pain au peuple laborieux pour engraisser des moines et des religieuses livrés à l'oisiveté! Ce n’est pas dans les murs d’un couvent, mais au milieu des luttes journalières de la vie, que doivent se manifester l'abstinence et l’abnégation, ces bases fermes et inébranlables de la vraie félicité intérieure ! »
Le lollhard loquace continua encore longtemps ce langage irréligieux, dont le vieux Trullerey fut vivement scandalisé.
Plusieurs fois Rudiger osa l’interrompre timidement par quelques questions particulières. Mais chaque réponse ramenait inévitablement le frère Joerg à son sujet favori, de même que le torrent d’une montagne ne fait que tourner le rocher qui arrête son cours, pour reprendre sa marche avec d'autant plus de liberté.
C'est ainsi qu'on ne décida rien du tout au sujet du trésor de Grimmenstein ; mais, après une longue tristesse, Rudiger Trullerey venait de retrouver le meilleur trésor : la paix de son âme et la tranquillité d’une conscience bourrelée. Il céda la plus grande et la plus belle pièce du château à son généreux ami, qui alla l’habiter sans témoigner ni plaisir ni deplaisir. Ce n'est qu’à la vue des meubles précieux de cette pièce, que le frère Jærg s’efforça à l’occasion de démontrer la vanité des choses terrestres et de retracer le développement du grand spectacle du monde, pour préparer Rudiger à la révélation de l'Évangile éternel.
Dans un coin de la chambre était l’armure d'acier brillante, émaillée de fleurs d’or et d’argent, que Rudiger avait portée victorieusement dans plus d'un tournoi. Le long d’un mur était pendu le. rôle de parchemin artistement peint de l’arbre généalogique de sa race, qui, au x" siècle, avait poussé des racines, dont les branches séparées s'étaient déjà étendues, au xır siècle, au-dessus du sud de l'Allemagne, de Schaffhouse, de Lucerne et d’Argovie, et qui portait déjà dans ses écussons des capitaines, des pré-
lats, des bourgmestres de villes libres, des commandeurs, des abbés et des abbesses. Tout cela, ainsi que beaucoup d’autres choses , jusqu'à l’orgueil de famille qui brillait sur les vitres peintes des croisées, fournissait chaque jour au lollhard une ample matière à des réflexions spirituelles ‘et à des exhortations vertueuses.
Rudiger, quoique catholique orthodoxe selon la loi de l'Église, passait cependant beaucoup par amour et par reconnaissance au frère du libre esprit, et lui donnait quelquefois raison, non pas par conviction, mais par complaisance.
Peut-être espérait-il en échange obtenir quelque indulgence pour une lubie ou une faiblesse dont il s'était entidrement déshabitué, sauf quelques légers accès, pendant le long temps qu'avait duré son état de mélancolie, et qui, maintenant reparaissait chez lui en proportion de la guérison de son corps et de son âme.
Ce n’est pas une chose extraordinaire que de voir des hommes, pendant une maladie, changer de manière de penser et de sentir, et, au retour de la santé, revenir à leurs anciens sentiments, comme si leurs vertus et leurs vices étaient plutôt dans la chair que dans l'esprit.
Rudiger, qui jusqu'ici avait méprisé la vie et n'avait songé qu’à la tombe et au dernier jugement, se rappelait alors avec une certaine satisfaction que l'ancienneté de la famille Trullerey remontait au delà de la noblesse allemande et italienne, et que Charlemagne lui-même ne pouvait pas se vanter d’être issu d’une race plus ancienne: car, selon lui, les Trullerey étaient originaires du bourg de Truellis, construit jadis dans le pays de Vaud par les Germains, repris ensuite par les Helvétiens et brûlé enfin par César.
Mais le lollhard, élevé au-dessus des jouets futiles des passions, etau-dessus des agitations passagères du monde sensuel, n’attachait de prix qu'au type de perfection morale dont l’image planait devant lui, et tout servait à donner un essor plus élevé à sa dévotion.
LB CHATEAU D'AARAU. 337
Au bout de peu de jours, les deux vieillards ne se comprirent plas; aussi s’entôtèrent-ils d’autant plus, ce qui est assez l'ordinaire, à s'instruire et à se convertir l’un l'autre, car is s’aimaient réellement. Mais, malgré ces auages passagers, la bonne intelligence de leurs cœurs ne fut jamais troublée.
Le combat de Saint-Jacob.
Pendant que les vieillards, dans la tour de Rore, se rappelaient les scènes et les histoires de leur jeunesse, qu'ils se communiquaient l'un à l’autre les aventures et les vicissitudes de leur longue carrière, eu qu'ils continuaient leurs tentatives de conversion, il se répandit, vers la fin du mois d'août, les bruits les plus contradictoires et les plus inquiétants sur la marche de la guerre; et ces bruits attirèrent bientôt toute l'attention. Le Dauphin de France, disait-on, avait pénétré avec des forces immenses, par le Jura, jusqu’à Bâle; il avast détruit, près de cette ville, une armée des confédérés forte de quatre mille hommes, sans qu'aucun en échappâit, et il s’apprétait À s’emparer de la Suisse entière. A l'appui de ces brutts on citait une lettre que Thuring d’Hallwyl l’atn& avait envoyée à Zurich, au margrave Guillaume de Hochberg; des fugitifs du pays de Bâle confirmaient le désastre et ajoutaient que le siége du château de Farnsbourg avait été levé, et que partout les confédérés étaient dispersés et en fuïte. On reçut en même temps la nouvelle que les Bernois et les habitants de Soleure se retiraient de Zurich vers Bade et Lenzbeurg,. et que les montagnards de Glaris, de Schwytz et d’Unterwalden , ainsi que ceux de Zug et de Lucerne, se réfugiaient au delà de l’Albis, comme si tout était perdu.
Beaucoup des plus braves citoyens d’Aarau conseillaient de fortifier davantage la ville, de faire une défense desespéréeet de mourir pour leur liberté et pour celle de Berne, au milieu des ruines de leurs maisons et de leurs temples. Quelques-uns des membres les plus considérables du conseil vinrent au château pour avoir un entretien avec Re diger. La commune demandait le seigneur Gangolf pour chef de la guerre; mais, depuis qu'il avait quitté Farnsbourg avec les autres confédérés, on était sans nouvelles de lui. Le cri général était qu’il avait aussi péri dans le combat de Bâle.
Le premier effroi causé par le désastre sur la frontière
fut bientôt affaibli par d'autres nouvelles. La fureur du peuple se changea en confiance dans sa force ‚et les malédictions contre la lâcheté des défenseurs de la patrie en admiration pour leur héroïsme, quand on sut que ce n'étaient pas quatre mille, mais à peine deux mille confédérés, qui avaient soutenu une lutte héroïque, incroyable, contre toutes les forces réunies des Français; qu’ensuite le Dauphin, au lieu de continuer sa marche dans le Jura, s'était retiré dans l'Alsace et la forêt Noire, en jurant qu'il ‘n'avait jamais vu un peuple plus vaillant que les confédérés et qu'il avait une trop haute idée de leur bravoure -pour vouloir les combattre plus longtemps. On apprit en même temps que la France se séparait de l’Autriche, et qu'un jour avait été fixé pour les négociations entre les confédérés et la France.
Des nouvelles aussi heureuses furent accueillies avec une vive satisfaction, mais sans manifestations excessives et indécentes : car les Suisses, bien qu'ils connussent la force des Armagnacs et de l’armée du Dauphin, savaient
aussi que ce n'était pas seulement le combat sur la frontière, mais plutôt l'intervention du concile de Bâle et les projets de la cour de France contre l'Allemagne, qui avaient décidé ce prince; d'ailleurs ils ne redoutaient d’aucune manière la puissance et l’art militaire des Français.
Ils savaient que les Armagnacs, fussent-ils des centaines de mille , trouveraient honteusement leur tombeau dans les montagnes et les vallées de la Suisse, et qu'ils éprouveraient le sort de tous les envahisseurs venus avant eux. Dans un pays où le vieillard, l'enfant, la femme, la jeune fille, n’a pear ni du sang ni des armes, où chaque homme est prêt à mourir pour l'indépendance de la patrie, chaque montagne, chaque défilé, chaque enclos est un retranchement, chaque jardin un champ de bataille, chaque maison, chaque cabane, une forteresse et un rempart; on ne compte pas combien il tombe de défenseurs de la patrie, mais combien de têtes des envahisseurs étrangers ont payé chacune de ces précieuses têtes. Cette disposition était le fruit de la mort héroïque de la petite armée suisse à la frontière; ils avaient montré quel était le prix pour lequel on devait mourir, et aucun des confédérés ne voulait rester au-dessous d’un tel exemple.
Cependant Rudiger Trullerey ne pouvait cacher son inquiétude croissante sur le sort de Gangolf, car il y avait plusieurs semaines qu’on n’avait reçu de ses nouvelles. Bien qu'il se regardät mtérieurement comme un meilleur chrétien que son ami retrouvé, Joerg, dont les discours sentaient trop l'hérésie, il devait pourtant avouer qu'il était encore loin d’avoir sa foi inébranlable et sa tranquille confiance en Dieu. En vain le lollbard lui représentait son propre exemple; en vain il l’assurait que le sort de la fille chérie qu'il avait perdue ne l’empêchait pas de conserver la paix de l'âme, parce qu’il savait qu’elle était dans la main de Dieu; qu'il renoncerait plutôt à la vie qu’à la vertu; que la mort n'était pas un mal, mais la fin de tous les maux. Rudiger pensait, sans vouloir avouer au frère Joerg que c'était un des principaux motifs de son chagrin, que Gangoif était le dernier de la race de Trullerey en Argovie.
Le bruit soudain du trot de plusieurs chevaux qui passaient sur le pont-levis du château et entraient dans la
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cour, vint enfin, une après-midi, mettre un terme à tous | les soucis du cœur paternel. C'étaient bien Gangolf et Isenhofer, frais et joyeux, qui sautaient à bas de leurs chevaux avec les écuyers qui les avaient accompagnés. Les voisins accoururent pour voir les arrivants, et surtout le brave et beau gentilhomme, et ils le félicitèrent cordialement de son heureux retour. Rudiger, toujours sec et impérieux, même vis-à-vis de son fils, s’abandonna cette fois à toute sa joie, et vint à lui jusque sous la porte ds la tour, les bras ouverts. Et cependant il aurait eu difficilement autant de plaisir qu'en éprouva Gangolf lui-même quand il fut témoin de cette expansion, si nouvelle pour lui, de son père, et de sa franche intimité avec le lallhard. Pour sa longue absence et le silence qui avait inquiété son père, Gangolf avait de si bonnes excuses que le pardon ne pouvait lui manquer. Il avait, après la levée du siége de Farnsbourg, * cherché pendant plusieurs semaines la fille du lollhard, dans les vallées du Jura, depuis Weissenstein jusqu'à Bostzberg. Mais tous ses efforts avaient été inutiles; il n'avait pu découvrir nulle part la moindre trace de l'existence de la belle béguine. Comme une faible consolation, il avait eu la certitude que la jeune fille n'avait pas été amenée à Farnsbourg par Thomas de Falkenstein. C'est ce qu'il avait appris des hommes mêmes qui étaient venus traiter de la capitulation dans le camp des confédérés. Pendant qu’on échangeait ces récits et ces nouvelles, le soleil était descendu derrière les sapins de la montagne, et l'étoile du soir s'était levée brillante au-dessus des ruines du donjon. Rudiger conduisit ses hôtes dans la salle à manger. La table était chargée de mets de toutes sortes. Auprès était un buffet couvert de carafons de vin en argent ciselé de l’ancienne Franconie, d'un très-beau travail. Rudiger voulait célébrer le retour de son fils par un splendide repas, et il prévint d'avance qu'il se fächerait si frère Joerg quittait le cercle avant minuit : « Car, dit-il, notre pauvre vie n'a pas tant de doux moments. Ne les
LE CHATEAU D’AARAU. sat
laissons pas échapper, J'en ai été privé durant de lon» gues années, et la joie est devenue chose aussi rare pour mon cœur qu'une hirondelle en hiver. Mais, chers seigneurs et amis, je me vois maintenant r&concili avec le del et avec moi-même ; j'ai regagné le cœur de mon vieil ami Jerg; mon fils, qu'on disait mort, est au milieu de nous plein de vie, et les chers confédérés sont glorieusement délivrés de leurs plus redoutables ennemis. N'est-ce pas assez de sujets de se réjouir? Toute ma maison doit être en fête, la cave rester ouverte toute la nuit, et tout ce que renferme la cuisine et l'office sera livré aux domesti ques, aux garçons et aux servantes. »
Sur ce, Gangolf remplit de vieux Bourgogne les lourdes coupes dorées, et Rudiger, tenant la sienne entre ses deux mains, la leva en l’air et s’écria :
« Avant tout, chers seigneurs et amis, buvons à la mé. moire du haut fait de nos douze cents frères et confédérés, qui sont morts pour nous à la frontière et qui ont triomphé de l’orgueil des Français. Certainement nous ne serions pas assis paisiblement autour de cette table, mais nous verrions notre pays plein de bandes ennemies, si ces braves n'avaient pas fait si fidèle garde à la porte du territoire desconfédérés.» :
Tous en tombèrent d'accord. Cependant maître Iseuhafer, suivant son habitude, prit un air un peu dédaigneux ; ce qui ne l’emp£cha pas de vider sa coupe jusqu’à la dernière goutte.
« Je croirais presque, dit sire Rudiger, à qui l'expression de figure de son hôte n'avait point échappé, que maître Isenhofer de Waldshut ne fait pas grand cas du sanglant exploit des confédérés ?
— Hé, repartit Isenhofer en souriant, je ne Veux point discuter sur ce point; mais je crois que c'est moins sou vent l’homme qui fait les grandes choses que le hasard. Ce que nous nommons petit, ce que nous nommons grand, dépend de la couleur et du vernis que nous donnons aux choses. Une maisonnette fraîchement peinte fait plus d'effet
de loin qu’un château noirci par le temps. L’hon sage et fol animal, dont toutes les actions sont folie et de sagesse. Souvent ce qu’il commence finit mal et on le gronde. Ou bien il commenc« et il sait finir habilement, comme les Suisse Jacob, et alors on n’a pas assez d’eloges pour Iı
— Si j'entends bien tes sentences, maître,r diger, le combat livré pour la défense de la p: frontière aurait été...
— Oui, une folle équipée, dont vos compatri à la fin tirés en gens d'honneur, interrompit Is
— Il faut s'entendre, dit Rudiger, car tous sur ce combat se heurtent comme des flots qui: et se renversent les uns les autres.
— Nous étions de trois à quatre mille devant F dit Isenhofer, après quelques discussions pr pour justifier son opinion. Le paresseux et ru Rechberg se tenait tranquillement dans la plat dans sa barbe en voyant les Suisses accouri château de géant bâti sur la cime de la mo temps nous durait; il y avait là des rochers drı des murs et des murs solides comme des roc lorsque la grosse artillerie s’approcha de Bâle fortes munitions, Rechberg fit passer d’autre parla de capituler. On ne voulut point en enten et, avant que nous pussions nous en douter échappé par une nuit obscure et avait joint le Il avait garni d'étoupes les sabots de son cl passer à travers notre camp; nous vimes bri montagne voisine un grenier à foin : c'était un: apprendre aux siens dans la place qu'il était he: échappé.
— C'est un tour de Rechberg; il n’a pas son l'habileté, dit Gangolf. Le coquin a toujours été} de la tête et du pied que du bras.
— Tout à coup le bruit se répand, continua
ain arrive, avec des forces innombrables, de par le Sundgau, droit vers Bâle. Il avait, diante-dix, quatre-vingt-dix, plus de cent mille ıl de nous d'abord ne voulait le croire. Cepenssager fut dépêché au camp des confédérés ch; on nous envoya de là six à sept cents renfort. En effet, les Français étaient réunis ière. Le Dauphin, avec le corps d'armée fort quarante mille hommes, resta là derrière le ce de la ville de Bâle; il envoya dix mille avant jusqu'à Muttenz ; huit mille hommes de d'infanterie, sous la conduite du comte Damrèrent dans la plaine de Prattel, pour nous arnsbourg. Quand cette nouvelle nous parvint > fut dans le camp une nuit d’enfer et une confin.
otre permission, mon ami Isenhofer, ce n’était 1 d’effroi, interrompit Gangolf.
‘ent. Au contraire, les têtes folles voulaient à la rencontre de l'ennemi, sans connaître sa lus raisonnables conseillèrent de l’attendre atagnes. Enfin, après beaucoup de tapage et de ut d'avis d'envoyer une petite troupe du côté Prattel, pour observer l'ennemi. Nous restämes ous autres devant le château de Falkenstein, it de douze à seize cents hommes, et le matin s ils se trouvèrent en face de l’ennemi, qui fit : mouvements à droite et à gauche pour les envelopper.
our était-ce? demanda le lollhard, qui avait ici avec une grande attention, car son sang de nblait vouloir malgré lui bouillir à ce récit. ‘credi après la Saint-Barthélemy, le vingt-six dit le narrateur.
ue, maître, cria sire Rudiger. Il me semble que i est arrivé. Cela me brûle le cœur.
— Les Suisses considérèrent l’ordre de bataille du maréchal Dammartin, continua Isenhofer, et ils s’arrêtèrent devant les Armagnacs. Cent cavaliers que le général français envoya dédaigneusement contre eux furent bientôt culbutés. Les Suisses les poursuivirent bravement en criant: « Les voilà donc les misérables, les drôles ! chassons cette « vermine du sol de la Suisse. » Et ils se jetèrent sur les pièces ennemies; puis ils s’élancèrent, au nombre seulsment de douze cents, dans les rangs des huit mille Français. C'était insensé! maïs ils les ouvrirent de toutes parts, comme les glaçons que le fleuve charrie renrersent les piliers des ponts. Le comte Dammartin, forcé de céder à cette incroyable furie, se replia sur Muttenz ; mais les douze cents hommes y arrivèrent sur ses talons. LA, dans la vaste plaine, se tenaient en bon ordre dix mille Armagnacs à pied et à cheval, auxquels Dammartin se joignit avec les siens. Cependant, bravement et sans hésiter, les lances, les épées et les massues des Suisses s’ouvrirent un passage au milieu des épais bataillons. Longtemps les ennemis démoralisés, les uns par leur fuite, les autres par la vue qu'ils en avaient eue, combattirent sans assurance. Les Armagnacs perdirent beaucoup de monde; on leur enleva de belles bannières, des chevaux, des bagages, beaucoup de butin, et enfin la victoire. Les fuyards coururent vers Bâle, au delà du Birs, et les douze cents hommes les suivirent. Incapables de s'arrêter, entraînés par l’ardeur du combat, les vainqueurs s’élancèrent de la berge du Birs, en franchissant la rivière, contre le corps d'armée du Dauphin. C'était de la folie, du délire! Le Dauphin, avec quarante mille hommes d'infanterie bien reposés et partagés en quatre corps, les attendait de l’autre côté.
— Arrêtez, interrompit Gangolf. Ce n'était pourtant point la faute des chefs. Sur la berge ils avertirent teurs hommes de ne pas faire un pas de plus. Au nom de l’honneur et de leur serment il fut défendu à tous de franchir le Birs. Déjà à Prattel les chefs avaient défenda
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de faire une poursuite serieuse. Mais les hommes comme frappés de vertige, ne voyaient que l'ennemi; ils se précipitèrent sans ordre dans le Birs et gravirent la rive escarpée du côté opposé, en présence de touts l’armée du Daupbin. Les chefs durent alors, bon gré mal gré, courir à leur suite. C’est ainsi que tout Bâle me l’a raconté.
— C'est pour cela que c'était insensé; et le combat, comme un véritable acte de folie, fut engagé contre toute discipline ! reprit Isenhofer. Les douze cents ne s’étaient pas encore entièrement rangés en bataille de l’autre côté du Birs, que le Dauphin fit tourner contre eux toute son srtillerie ; en même temps Jean de Rechberg se jeta contre eux avec six cents chevaliers allemands sufvis de huit mille hommes d’armes de grosse cavalerie, si bien que les troupes suisses furent bientôt coupées. Alors ïls virent bien leur folie et ils résolurent de la terminer glorieusement. Une partie d'entre eux, près de cinq cents, se retira sur le bord du Birs, et de là sur une prairie tout entourée d'eau Là, enveloppés par des milliers d’ennemis, ils tombärent après une lutte héroïque, l’un après l'autre, accablés de bin sous les flèches et les balles. Une autre partie, également près de cinq cents, se tourna d’abord vers Bâle dans Fespoir d’y être secourue. Le secours vint bien, mais sans pouvoir arriver jusqu’à eux. Alors ils s’ouvrirent un sage jusqu'à l’hôpital et au jardme de Saint-Jacob. À l'abri de ses murs ils repoussèrent trois fois l’attaque du Dauphin; deux fois ils firent une sortie meurtrière et triomphante. Le soir vint ; mais toujours de nouvelles masses d’ennemis tournaient autour d'eux. L’artillerie du Dauphin renversa les murs du jardin : maison, chapelle, tourelle, étaient la proie des flammes; tout appui disparaissait. Épuisés de blessures et d’une lutte qui avait duré tout le jour, les Suisses combattirent cependant comme si le combat ne fxisait que commencer ; ils égorgeaient comme des lions. Chacun voulait donner sa vie pour la gloire de la patrie. Plus de huit mille ennemis couvraient déjà le champ de
bataille. Enfin les confédérés se réunirent, franchirent les murs en ruines, et se dévouant à la mort, ils se jetaient au milieu des rangs les plus épais des ennemis. Tous tom bèrent en combattant. Aucun ne demanda la vie. Le Dauphin lui-même fut plus affecté de cette bravoure héroïque des Suisses, qu'on lui avait peints comme mous et läches, que de la mort de tant de milliers des siens. Je ne vous fais pas là un conte. »
Quand Isenhofer se tut, un grand silence régnait parmi ses auditeurs, Ils écoutaient encore, et, les yeux tournés vers lui, restaient suspendus à sa bouche.
« Ainsi pas un des douze cents braves n'a échappé à la mort ? dit Rudiger.
— Sur le champ de bataille, répondit Isenhofer, les habitants de Bâle ont trouvé trente-deux hommes couverts de blessures, mais respirant encore. Aucun n'avait fui. Ne vous disais-je pas que cet acte de folie avait eu une fin glorieuse ? Ils devaient mourir; ils le devaient, après étre allés si loin. Leurs cadavres sanglants devaient fermer l'entrée du pays; autrement leur acte serait resté un acte de folie, comme maint autre. Mais pour l’accomplir il fallait bien, pardieu, des hommes qui connussent quelque chose de plus précieux que la vie. Ils ont montré devant eux à l'ennemi sur la frontière ce qu'il avait à attendre au delà, et derrière eux ils ont montré aux confédérés ce qu'ils avaient à faire pour maintenir l'indépendance de la patrie.»
Alors ia conversation devint plus animée; le grand événe ment inspirait Rudiger et ses hôtes, comme il inspire après des siècles leurs fiers petits-fils. On regardait déjà la guerre commeterminée. Que pouvait le roi des Romains, à qui les Allemands eux-mêmes refusaient leur appui, quand la cour de France se séparait de lui et faisait la paix avec les confédérés? Zurich, réduite à ses seules ressources, devait tôt ou tard quitter le parti de l'Autriche, et la noblesse désespérée se trouva heureuse qu'on ne brülät point ses derniers châteaux.
Pendant queles voix bruyantes se croisaient dans la salle à manger du château, où Rudiger racontait à son fils les événements de Grimmenstein, où Isenhofer faisait entendre des chansons, et où le lollhard pronongait de nouvelles prédictions; la table était aussi fort animée au rez-dechaussée, où s’entre-choquaient de vertes coupes de verre.
C'était la première fois depuis bien des années que les anciennes voûtes du château résonnaient du bruit inaccoutume de chants joyeux, de plaisanteries et de rires.
Ami et ennemi.
Bien que la pensée de Gangolf eût été plus d’une foisinvolontairement absente, la vue de cette réunion intime lui causait pourtant la plus vive jouissance. Lui, peut-être de tous le plus réservé, était plus d’une fois tenté de se croire le seul dont l'imagination fût un peu étourdie. La manière singulière dont s'était formée cette amitié entre son père et le lollhard le faisait presque douter de ses sens et de sa raison. Et cependant chaque nouvelle réponse à ses questions lui confirmait ce qu’il avait déjà appris: mais ce qui l'étonnait surtout, c'était l'incroyable changement de son père, qu'il avait toujours connu jusqu'alors sévère et farouche, et qui semblait porter la vie avec l’entrain et la joyeuse bumeur de sa jeunesse. Grâce à sa dignité affectueuse et à son élégant costume, le vieillard rajeuni semblait un roi qui a reconquis un royaume, et il animait de ses plaisanteries l’entretien des plus jeunes. Au-dessus de sa tête grise brillait fièrement, sur le dossier sculpté de son large fauteuil, la couronne d'or avec les plumes de héron, surmontant le lis blanc sur champ de gueules des armes des Trullerey.
Le CHATEAU DAABAD. LL
‘338 LE CHATEAU D’AARAU.
« Vive la joie, sire! s’ecria Isenhofer, qui rempli jusqu’au bord la coupe d’argent de Gangolf. Qu'avez vous à rêver, à vous étonner et à réfléchir ? Il faut pardier être gai. Les joues même du respectable lollhard ne brülentelles pas d’un feu sacré au-dessus de sa barbe, comme une céleste aurore au-dessus des brouillards d’une vallée de larmes ?
— Tues un heureux mortel de puiser ainsi à plein verre la joie au tonneau, dit Gangolf en souriant. C’est une nouvelle science.
— Pas du tout, mon ami, mais fort vieille ; car elle existait bien avant les prophètes! repartit le chantre inspiré de Waldshut. Voyez-vous, il y eut un temps où je vivais dans le doute, et où je ne pouvais pas comprendre si c'était un bien que l'invention du vin, qui rend fou le plus sage et qui pourrait mettre au monde entier la tête à l'envers. Dans la suite, la lumière se fit, quand j j'appris qu'il n’y a que les bons qui soient gais et qu'il n'y a que les gens gais qui puissent être bons. Le vin nous élève au-dessus de toutes les misères de la vie prosaique; il réconcilie les ennemis, .il rassemble dans une fraternité commune les esprits les moins fraternels; il donne du courage au lâche, de l'esprit au sot; il rend la jeunesse au vieillard, la force au corps épuisé; 1l arrache la vérité à l’hypocrite,
— Arrêtez, s’&criörent tout à coup toutes les voix en interrompant l'éloge du vin; silence! Qu'est-ce ? Ecoutez!»
. Un long cri pergant, comme un cri de douleur poussé par une femme, semblait venir de la salle au-dessous, où retentissait l'instant d’auparavant la joie des domestiques, qui s'étaient tus au milieu de leurs chants.
On écoute en s’interrogeant mutuellement du regard Dans le vieux château, rempli tout à l'heure du joyeuz écho de l’allégresse, régnait un silence de mort. On n'entendait que le bruit de l’Aar et des pierres qu'il roulait dans ses eaux.
LE CHATEAU D’AARAU. 339
« Ti est arrive en bas un malheur! s’&cria Rudiger avec les signes d’une sérieuse inquiétude.
— Je vais m'en mformer! » dit Gangolf.
Et il voulait se lever; mais Isenhofer le retint sur son siége par cette remarque :
« Pourquoi prendre la chose tellement au sérieux? Il est probable que c’est quelque Eve qui a fait des siennes dans le paradis reconquis. »
On écouta de nouveau, et on entendit un bruit étrange et étouffé, qui cessa tout à coup; après suivit un long cri de douleur longtemps étouflé, ou le rugissement d’une voix d'homme.
« Ne nous inquiétons pas, dit Isenhofer ; ces gens s’amusent à leur manière. Ils ne sauraient boire sans emporter chez eux un nez meurtri et gonflé, pour avoir pendant au moins quinze jours un souvenir palpable de leur divertissement. Laissons à ces braves gens leur plaisir!
— Je crois en effet qu'ils se battent, ajouta Rudiger ; ainsi ce n’est qu'une chute dans le paradis d’Isenhofer, et rien de plus. Silence! J’entend les pas de maître Langenhardt dans l’escalier. Il va nous donner des nouvelles détaillées de ce qui se passe dans le monde d’en bas. »
En effetl’intendant du chäteau,un petit homme tout rond, entra avec un visage bouleversé, auquel il s’efforga pourtant de donner l'expression respectueuse qui convenait à sa charge; trois fois il s’inclina aussi profondément qu'il put, sans prononcer une parole.
« Qu’y a-t-il, Langenhardt? lui demanda Rudiger; est-ce que vous éprouvez en bas la solidité de vos crânes? Qu’on envoie dans leur lit ceux qui veulent se battre, bien qu’il soit encore de bonne heure, et maintenez la paix parmi les autres.
— Rassurez-vous, messeigneurs, » dit l’intendant en s’arrétant de nouveau. Il se frotta le front, comme si l’expression propre lui était échappée, et continua avec un nouveau salut : « Je crois, Dieu me pardonne, que \e diable
. 340 LE CHATEAU D'AARAW.
est dechaine!... Grâce au ciel, aucun des gens de Vos Grâces ne s'est oublié. J’ai constamment présidé à table et ma présence a retenu les gens de la maison dans les bornes des convenances. Mais il est venu brusquement dans la cour et dans la tour des étrangers qui se seraient infailliblement égorgés sous nos yeux, si nous ne nous étions pas élancés entre eux.
— Quoi! s’ecria Rudiger; des étrangers? Les a-t-on arrêtés ?
— On s’est assuré d’un homme de la forêt Noire, pour servir Votre Grâce, et on l’a solidement garrotté. Cela ne s’est pas fait sans peine, répondit l'intendant. Pour la grand’ mère du diable, le chasseur même ne s’y serait pas risqué; mais les deux joyeuses jeunes filles, on pouvait les laisser tranquilles.
— Quel homme de la forêt Noire, quelle grand” mère du diable et quelles joyeuses jeunes filles? s’écria Rudiger en riant, mais d’un air mécontent: tu as sûrement trop bu. Rapporte-nous ce qui s’est passé, par ordre. Peut-être sont-ce de gais compagnons de la ville, que vos ébats ont attirés et qui ont voulu poliment s'égayer avec vous.
— Si Vos Grâces le permettent, reprit maître Langenhardt en respirant profondément, je vais bravement leur rapporter comment cela s’est passé. Nous étions nous autres assis ensemble dans une aimable concorde ; nous ‘étions tous en train et de bonne humeur, et, comme Votre Grâce l'avait expressément permis, nous chantions en chœur une petite chanson. Alors nous vimes tout à coup au milieu de nous un visage de femme étrangère, que personne n'avait vue entrer. C'est une vieille carcasse, laide comme un péché mortel, qui a des griffes de vautour et dans la tête des yeux de chat qui brillent comme du feu; | tous nous fûmes saisis d'horreur à la vue du monstre. La | méchante bête dit beaucoup de choses auxquelles je n’entendis rien. Sur ce il entra deux jeunes paysannes qui sa luèrent gentiment; mais lorsque la plus jeune demand |.
. Pr ns Bo pe |
LE CHATEAU D’AARAU, 341
otre Grâce, je me sentis tout troublé, car elle ressemble la sainte Vierge de la chapelle de Sainte-Ursule, comme n œuf à l’autre, et elle est encore beaucoup plus belle. ‘est probablement la mère de Dieu avec le costume du ays. Je ne mens pas! »
À cette assurance donnée de tout cœur, les convives ne urent retenir un bruyant éclat de rire.
L'intendant regarda ses auditeurs tout saisi, s’inclina ncore une fois et reprit : « Je ne mens pas; que je meure | je dis un mot qui ne soit pas vrai. Je voulais aussi spporter immédiatement à Votre Grâce ce qui arrivait. lais il entra à ce moment un paysan de la forêt Noire u’aucun de nous ne connaît, il jeta de tous côtés des yeux ouges de sang sous son chapeau de paille; il sauta sur 1 susdite jeune fille et il l’aurait prise par les cheveux, si leini Entfelder ne s'était pas élancé entre eux: ce fut un ruit d'enfer. Votre Grâce a sans doute pu entendre d'en aut les deux jeunes filles qui invoquaient le droit d’asile ; endant ce temps-là, la vieille sorcière poussa un cri épouantable, sauta sur la table au milieu des plats, fit des eux de basilic au paysan de la forêt Noire, et agita contre ai un long couteau. De son côté le paysan tira son poignard ontre la vieille, et il voulait se précipiter sur la table. Ceendant Irni Fæsen, Hemman et nous tous nous tombâmes ur le coquin, nous lui arrachâmes son couteau, nous le : stâmes à terre, nous lui mimes le genou sur la poitrine, et ous le tinmes solidement jusqu’à ce que dame Elisabeth pportât une grosse corde. Le coquin criait comme un taueau qu'on égorge; mais maintenant il est bien garrotté, | grince des dents, tourne les yeux, et écume comme s'il ombait du haut mal. »
Les convives se regardaient avec un air de doute, et ne avaient s’ils devaient garder leur sérieux ou s’abandonner ‚leyr envie de rire. .
« Maître Langenhardt, dit enfin sire Rudiger, tes disours ont une pointe de bon vieux vin rouge, et je ne m'en
fAdhe point. Qu'on lève les ponts et qu’on ferme les portes. Pour le furieux paysan, qu’on le jette sur une botte de paille en lieu sûr, à gauche de la cave, où il pourra cuver tranquillement son vin. Demain il aura à rendre compte de son criminel attentat dans ce château inviolable. Qu'on enferme aussi solidement la grand'mère du diable. Nous ne voulons pas troubler notre digestion par l’aspect de ses charmes. Au contraire, amène-nous ta sainte Vierge déguisée en paysanne , ainsi que sa compagne, qui ent Invoqué toutes deux le droit d'asile. Je pense que leur vue ne gâtera pas le vin pour nos chers amis.
— Parfait! s’&cria maître Isenhofer. Vous jugez comme un vrai chevalier, en faveur des dames, et, comme un excellent maître de maison, vous ajoutez un nouveau charme à notre festin. »
L’intendant s’inclina après avoir reçu les ordres de son . maître et courut les exécuter. Il reparut bientôt et, ouvraut la porte toute grande, il introduisit deux jeunes paysannes qui entrörent timidement, la tête penchée sur la poitrine et cachée par un petit chapeau de paille tout plat, et qui semblaient fort embarrassées. Elles avaient leur costume de dimanche : de grandes manches bouffantes d'une blancheur de neige, une collerette et un corsage brodé d’or avec de larges agrafes et des chaînes argentées. Leur courte jupe, bouffant sur les banches avec mille petits plis, grise du haut, noire du bas, ne laissait pas vair seulement le bord écarlate du jupon, mais aussi les jarretières de cuir noir qui retenaient les bas rouges audessous du genou.
« Mesdemoiselles, dites-moi pourquoi vous invoquez le droit d'asile. Quel crime avez-vous commis pour qu'on vous poursuive ? » dit Rudiger Trullerey avec la dignité de sa race et sans quitter son fauteuil armorié.
L’une des paysannes s’inclina avee une convenance rare, tourna son visage vers le seigneur et voulut parler; mais la parole lui manqua quand elle leva les yeux, et,
mme frappée d'un prodige, toute la société réunie auar de la table demeura immobile, les yeux fixés sur la lle paysanne. Maître Langenhardt avait trouvé la plus ste comparaison. C'était une madone en humble toite de campagne, et pourtant dans cette humilité une véable reine du ciel.
Le charme qui produisait un silence de’ mort ne dura urtant qu'une minute; car Gangolf bondit de son siége s'écriant : « Véronique! » Et la jeune paysanne s’agewiila au même moment près de la chaise du lolihard, toura de ses bras blancs le vieillard, et s’écria au milieu larmes de joie : « Cher père!
— Qu'y at-il donc ? >» demanda Rudiger.
Mais personne ne l’entendit ni ne songea à lui répondre. e lollhard, troublé jusqu'aux larmes, tenait son enfant ms voix dans ses bras, et Gangolf, à côté de la jeune fille genouillée, semblait changé par l’&tonnement en statue. Rudiger répéta encore plusieurs fois en vain sa queston: « Qu’y a-t-il donc? » Il dut patienter jusqu’à ce que la première folie d’une joie montée jusqu'aux larmes ft passée. Alors le lollhard conduisit lui-même la jeune Île devant le fauteuil du chevalier et dit :
« Le Seigneur a accompli sur moi de grandes choses. Ina pas oublié le ver de terre dans la poussière. Que son mm soit éternellement béni! Voici ma fille. Le dragon d'enfer a en vain tourné ses coups contre elle; elle m'est rendue ! »
Véronique se pencha pour baiser la main du chevalier. Mais celui-ci pressa ses lèvres sur le front de la jeune fille tt, la bénissant, il félicita son père, ainsi que lui-même, de que la fille du vieillard lui avait été rendue dans sa propre maison. Le lollhard présenta alors à sa fille le respectable neillard comme l’ami chéri de sa jeunesse, puis le joyeux ‘hanteur de Waldshut. Mais lorsqu'elle voulut ensuite se ourner vers Gangolf pour le saluer à son tour, une éclainte rougeur se répandit sur son visage, et les regards
3kh LE CHATEAU D'AARAU.
qui auraient voulu se lever vers le ciel retombaient timidement à terre, quand elle sentit sur ses mains tremblantes le fou des lèvres du jeune homme.
Pendant ce joyeux et solennel échange d’éclaircissements, de félicitations, de questions et de témoignages de joie, l’intendant était demeuré contre la porte, dans une attitude respectueuse et sans faire aucun mouvement, pendant que, de l'autre côté, la compagne de Véronique, une jeune paysanne, pleurait à chaudes larmes, de crainte ou d'émotion. On l'avait tout à fait oubliée; Rudiger le premier songea à elle.
« Qui est donc votre compagne ! demanda-t-il à la fille de son bienheureux ami.
— Monseigneur, répondit Véronique, c’est la fille de la femme qui m'a sauvée, qui m'a soignée et à qui je dois une reconnaissance éternelle. Dans la nuit où nous fümes surpris sur la Hard par des misérables, et où mon père me fut enlevé, j’errai longtemps dans la forêt avec notre servante, qui m'avait arrachée de la cabane. Dans sa terreur elle m'entraîna je ne sais où. Dès que j’eus triomphé de . ma première épouvante, je revins à la cabane de mon père pour partager son sort. La fidèle servante s'y opposa en vain, Je trouvai la maison dévastée. Je vous cherchai, je vous appelai cent fois, cher père, mais sans être entendue. Je rentrai alors dans la forêt pour retrouver la servante. Elle avait disparu. Je restai quelque temps couchée, puis j’errai dans la forêt et sur la montagne au milieu des ténèbres, jusqu’à ce que, au bout de quelques heures, j'aperçus dans un fourré une maison de paysan. C'était très-haut dans la montagne. Mes forces étaient épuisées. Je me laissai tomber sur le banc de bois devant la porte de la cabane. Les gens de la maison m'y trouvèrent le matin endormie. On me fit entrer. Je racontai mon malheur. La propriétaire de la maison, une veuve, mère de sept enfants, me témoigna beaucoup de pitié. Je devins son huitième enfant, et Ja bonne Gritli devint ma chère sœur.
— Oui-da! s’écria Rudiger en se tournant vers la jeune paysanne tout en larmes; approche ici, mon enfant. Tu n'es point une étrangère dans cette maison. Sois la bienvenue! Assieds-toi avec nous, et rafraîchis-toi à ma table.»
Gritli, essuyant ses yeux avec le coin de son tablier gris des dimanches, restait timidement à la porte: Gangolf, puis Véronique, vinrent à elle avec des paroles caressantes et l’amenèrent moitié de force à la table. Isenhofer avança deux lourdes vieilles chaises patriarcales. Tous prirent place, Véronique entre Gritli et son père. On remplit les coupes apportées devant les jeunes, filles et on leur servit les morceaux les plus délicats. Mais elles ne touchèrent pas à leur assiette, et ce ne fut qu'après s'être fait longtemps prier qu'elles mouillèrent leurs lèvres dans le vin.
Après une assez longue interruption du récit de Véronique, pendant laquelle Gangolf prouva que son admiration pour la madone en habit de campagne ne lui avait pas tout à fait ôté la parole, la béguine, sur la demande de son père, continua le récit de ses aventures.
« Les frères aînés de Gritli, dit-elle, parcoururent plusieurs fois la Hard et les villages voisins sans rapporter aucune nouvelle de vous, cher père. Il ne venait personne dans la métairie éloignée, si ce n’est de temps à autre un mendiant ou bien quelque bohémien, ou un diseur de bonne aventure ambulant, de qui on n’apprenait rien. Mon cœur cependant ne désespérait point et ne perdit jamais la foi à la divine Providence.
— Et vous m'oubliiez ainsi, moi, votre ami dévoué et celui de votre père ? dit Gangolf en jetant à la conteuse un regard plein du plus tendre reproche. Vous m’oubliiez et vous n’envoyiez aucun message au château d'Aarau? »
Véronique rougit et resta muette.
« Tu as oublié de parler de la vieille diseuse de bonne aventure, lui dit tout bas Gritli à l'oreille, avec la pensée de venir en aide à la mémoire de la conteuse.
— J’allais justement parler d’elle, dit Véronique en paraissant surmonter un nouveau trouble. La mère de Gritli apprit en effet, par une magicienne d'Égypte, que vous étiez, cher père, retenu prisonnier par le farouche seigneur de Falkenstein dans le château de Gæsgen, qu'il me cherchait aussi et qu'il avait juré de me trouver, dût-il fouiller tous les trous et toutes les cavernes de la montagne. Ils me tinrent cachée dans la cabane jusqu’à ce que ce matin la bohémienne reparut au lever du jour. Elle dit, à notre grande surprise, que Falkenstein errait depuis longtemps, déguisé en marchand de bestiaux, dans les environs de la montagne, et que je devais partir pour me rendre au château d’Aarau, où vous viviez, cher père, depuis des semaines chez le seigneur de Trullerey. Tous m’en dissuadaient; mais je suis venue vous chercher dès qu'il a fait nuit. La bohémienne marchait devant pour me conduire et veiller à ma sûreté. Gritli m'a fait une fidèle conduite. Les frères de Gritli nous ont suivies, armés, à quelque distance, jusqu'au village de Kuttigen. Sur le sombre pont de l’Aar, la bohémienne vint gaiement à nous et nous annonça que la porte de la ville était encore ouverte et qu’il n'était pas trop tard. Cependant un homme, que nous ne pûmes reconnaître à cause de l'obscurité, s’approcha de nous et park * à l'Égyptienne. Celle-ci ne répondit pas, mais nous fit signe vivement et avec efroi de nous hâter. Elle-même courut plus vite. Nous imitämes son exemple, et, une fois “ dans la ville, nous la vimes nous faire encore un signe, puis disparaître dans l’intérieur du château. Nous y arrıvames aussi hors d’haleine. L’&tranger était sur nos talons. D'abord il ne menaga que moi; mais il sembla recomnaltre l’Egyptienne et avoir une grande haine contre elle. Sans l'assistance des hommes qui sont en bas, c'e était fait de cette femme. »
Gangolf ne perdait pas une syllabe de ce récit, et, pendant les dernières paroles de ia belle béguine, il s'était serré contre la table, les yeux étincelants.
« C'est un des émissaires et des limiers de Falkenstein, "seria-t-il; sus sur lui. Il faut qu’il confesse l’œuvre de célératesse dont il s’est fait l'instrument, ou la torture aura bien lui arracher la vérité.
— Patience, patience ! Le drôle, quel qu’il soit, ne saurait nous échapper, dit le père de Gangolf.
— C’est un des coqums de la bande de Thomas, sans loute, un des pillards qui ont dévasté le sanctuaire de a Hard, s’ecria Gangolf avec une vivacité dont il n’était Joint maître.
— Nous voulons d’abord faire venir la vieille bohénienne. Langenhardt, amène-nous l’Egyptienne, » dit le veux Trullerey avec dignite et d’un ton solennel ; et quand l'intendant fut sorti, il ajouta : « Gangolf, cette femme a rendu& mon pieux ami safille, et probablement elle a fait plus encore, aussi a-t-elle des droits à toute ma reconnaissance. Je pense que c’est la vieille Ilsel. Gangolf, on dit
que la vengeance est douce; mais il est plus doux en-
core de pouvoir être reconnaissant. Je suis le débiteur d'ue bohémienne. Elle m'a rapporté un anneau de ti, frère Joerg, et c’est par elle que tu as été décou-
Vert. »
Le lolthard secoua sa tête grise et dit :
« L'anneau a été dérobé plutôt que trouvé par la paienne,
& moi-même elle m'a découvert à Falkenstein plutôt qu’à
lt Ce n’est pas à elle qu'est dû notre hymne d'amour,
Mis à Dieu, qui conduit merveilleusement nos pas à tra-
vers les ténèbres de ce monde. Laisse la paienne aller en
Paix et récompense-la comme tu voudras: car qui rend à
mortel une reconnaissance imméritée ne fait qu'être re-
(onnaissant envers Dieu, de même que qui maudit un de
ses semblables blasphème contre les desseins sacrés et impénétrables de la divine Providence. »
La suite de ce discours fut, au bout de peu de temps, interrompue par l’entrée d’Ilsel. Dès qu’elle parut, Rudiger juges eomvenable d'ordonner à l’intendant de s'éloigner. Il
348 LE CHATEAU D’AARAU.
ne voulait vraisemblablement pas permettre & trop de monde d’entendre les secrets de la maison.
La vieille laissa rapidement ses yeux courir sur tous les assistants, et s’approcha ensuite de la table avec une expression amicale plus horrible encore que la colère.
« Bien fait, bien fait, petit père, dit-elle avec volubilité en tournant son maigre visage vers Rudiger. Vous voilà tous réunis! Vois-tu? Le seigneur d’End chez Gunther von der Weide! Pense à l'anneau d'or! Ai-je bien rempli ma tâche, vieux trésor ? Et t'ai-je bien amené ta belle fiancée,
petit fils d’or ? C’est que je t'aime, dit-elle à Gangolf, qui rougit presque autant que Véronique, pendant qu’lsenhofer fourrait son nez en buvant dans sa coupe pour cacher un sourire.
— Silence, vieille! s’écria Rudiger. Je ne demande pas des bavardages hors de propos, mais une réponse. Est-il vrai que tu as trahi et livré à Thomas de Falkenstein le respectable frère que voici? »
Et il montra le lollhard.
« Comment livré, vieux trésor ? Je ne l’ai pas trahi; je l'ai laissé aller, parce qu’il ne voulait rien savoir de mol, de toi, ni de Gunther von der Weide. « Que m'importe, pe « sai-je en le laissant aller, si le dragon l’attire dans so® « antre ? C'est sa faute! » Mais ce n'était pas le lollhard, C& tait la belle fiancée du jeune seigneur que Falkenstein désirait posséder. Je l’avertis et je la sauvai, car je l'aime, œ cher petit seigneur. Et quand Falkenstein voulut mettre le feu à Aarau, j'ai averti cet homme sanguinaire de prendre garde au château d'Aarau; j'ai vu le limier devant le château sur la route pendant le bruit d'orage, quand il marchait contre la ville. Je l'ai fait, beau petit fils, parce que je t'aime. J'ai cherché aussi la colombe envolée, jusqu'à ce que mes gens ont trouvé son petit nid. Et déjà le faucon était sur la trace de la tourterelle.
— Quoi! s’écria Gangolf, Falkenstein avait des projets contre Aarau ? Maudite mendiante | et tu as pu te taire?
Aurais-tu donc voulu voir tout massacrer comme à Brugg!
— Dis-moi, mon bijou, est-ce que tu m'as payée pour te dire tout ce que je sais? Quand la petite ville aurait brûlé, que m'importe? j'en aurais ri; car que lui doisje? Mes enfants n’y ont-ils pas assez souvent maigri dans la misère ou dans les cachots? Et, si je m’y promenais de jour, les archers ne voudraient-ils pas me pendre? Et pourtant, mon bijou, je serais venue dans la ville pour tavertir. Pas un fil qui t’appartient n'aurait été brûlé, tant je t'aime! Et hier, mon ghyr m'annonça : «Le jeune « seigneur Gangolf retourne au château.» Vite, je suis allée au nid sur la montagne, et je t'ai amené la colombe! N’ai-je pas mérité une récompense ? »
Rudiger interrompit la femme d’une voix sévère et dit:
« Silence! Donne des projets homicides de Falkenstein d'autres preuves que celles que ta bouche pleine de mensonges vomit dans l’air.
— D'autres, cher trésor ? s’écria la vieille. Tu tiens le kup dans le piége. Interroge-le.
— Qui interroger ? reprit Rudiger avec impatience.
— N’as-tu pas Falkenstein dans la tour? poursuivit la bohémienne. Interroge-le, tourmente-le, torture-le, fais couler son sang goutte à goutte, arrache chaque fibre de- Son cœur. 1l est en ton pouvoir.
— Es-tu hors de sens ? demanda Rudiger.
— Tu le tiens. Fais-le amener. Je l’apergus hier au ir à la lueur du crépuscule, à Bilgerihof. Je reconnus bien vite l’homme de la forét Noire: il ne me vit pas. «Bon, pensai-je, que sir Gangolf ait d'abord sa fiancée. » Puis j'appelle mes jeunes gars, et nous nous mettons à la
Chasse du vieux sanglier. Mais il n’y a pas une heure, il était encore devant la porte d’Aar; il me suivit et courut de lui-même dans le piége dès qu'il eut vu la colombe. »- Et de son long doigt maigre elle montrait Véronique. « Qui? qui? criaient tous les convives à la fois.
350 LE CHATEAU D’AARAU.
— Falkenstein, cria la boh&mienne. II était aveugk comme le coq de bruyère en chaleur.
— Je ne te crois pas, sac à mensonges, dit Rudiger. Mon fils, appelle Langenhardt: »
L’Egyptienne répéta son dire avec beaucoup de protestations ; Gangolf et Langenhardt vinrent; Rudiger ordonna de conduire la femme en lieu sûr, de ne lui laisser échanger aucune parole avec personne, et cependant de la bien traiter. En même temps il commanda de faire monter le paysan de la forêt Noire. Aucun d'eux n’ajoutait foi aux paroles de la bohémienne : car qu’un ennemi mortel, après s'être chargé de si odieux attentats, se fût risqué dans les murs d’une ville qui avait tant de droit et de désir de se venger, c'était demander trop même à la crédulité de la haine.
Dénoûment.
« Et si c'était pourtant ? dit Isenhofer en jetant un regard sérieux sur les deux Trullerey.
— Ce n’est pas possible! repartit Gangolf; les yeux chaS” sieux de la vieille sorcière se sont trompés.
— Mais enfin si c'était, que feriez-vous ?
— J'abattrais l’infâme scélérat sans pitié! Oh ! quen'atil mille vies! je le ferais mille fois périr. Une seule mort me saurait expier tous ses crimes contre ce vieillard et contre cet ange. »
Avec quelque vivacité que parlät le jeune homme, sa voix de tonnerre s’adoucit pourtant ainsi que le feu de son regard, quand, en prononçant les dernières paroles, il l'abaissa vers le lollhard ‚et plus encore lorsqu'il vit la ma-
LE CHATEAU D’AARAU. 351
lone qui le contemplait avec une profonde émotion et me terreur croissante.
« O Gangolf! s’ecria-t-elle; et, ne songeant plus à ce qu'elle faisait, elle mit ses bras autour de lui comme pour #mpêcher un meurtre. Pourriez-vous prêter à l'enfer votre main si pure? Vous souiller du sang d’un homme sans défense ! Non, vous ne le ferez pas!»
Le lollhard poussa l'assiette et le verre qui étaient derant lui sur la table, ainsi que son siége, comme s'il vonlait quitter la place.
« Je ne veux pas être le témoin d’une telle atrocité, ditll aux deux Trullerey avec une sombre sévérité, ni demeurer dans la maison du crime. La vengeance m’appartent, a dit le Seigneur! Et ce n’est pas à vous, enfants
de poussière, à vous arroger les droits de Dieu. Je me sépare de vous cette nuit même, si vous versez le sang d'un homme.
— Calme-toi, mon ami, s’&criaRudiger en mettant la main sur le bras de son ami pour le retenir. Ne t'effraye pas de la violence de Gangolf; c'est à moi à juger, et non à lui. Thomas a mérité la mort; mais ce n'est pas à nous qu'il
appartient de lui infliger la peine qu’il mérite. En suppo- Sant qu’il soit tombé entre mes mains, c’est à Berne de Prononcer sur son sort. Je le remettrai comme prisonnier
mes gracieux seigneurs de Berne, avec lesquels il est en &Suerre. Maître Isenhofer, ai-je raison ? »
Isenhofer, d’un air réfléchi, leva lentement les épaules À dit : |
« Bien que la maison de Falkenstein m’ait témoigné beaucoup d'amitié, je ne puis pourtant pas être le defenseur de Thomas. Mais, autant que j'en puis juger, dès que le baron est entre vos mains, vous n’avez pas le droit de le tuer comme dans un combat libre et honorable. Vous agiriez avec plus de barbarie que les confédérés devant Greifensee, où ce fut pourtant tout un conseil de guerre qui prononça sur la garnison qui s'était rendue à merei
aux vainqueurs. Vous auriez à subir les reproches de Berne, et par un seul meurtre vous attireriez l’eternelle
vengeance de la puissante maison de Falkenstein, de toute :
la noblesse qui lui est alliée ou unie, et de l’Autriche, sur vous et sur l’innocente cité d’Aarau. Ce seraient les suites inévitables de la mort du landgrave ; mais, d’un autre côté, je dois le reconnaître, il ne me semble pas moins dangereux .de livrer Falkenstein à la ville de Berne. Berne est trop politique pour faire exécuter, en aucun cas, un tel prisonnier de guerre. Elle verra certainement beaucoup plus d'avantage à le conserver comme un gage et un otage: car on ne sait pas quel changement la guerre peut amener. À la fin des hostilités, elle devra le remettre en liberté moyennant une bonne rançon ; et elle le fera, elle cherchera habilement à s’en faire un ami, pendant qu'il demeurera l'ennemi irréconciliable de votre maison et de la vilk d’Aarau. Songez bien à ce qui arrivera : vous faites un prisonnier, mais Berne a tout le profit et vous tout le dommage, dès que le baron se retrouve en liberté. Cependant je crois que nous perdons ici nos paroles , car Falkenstein est trop malin pour se jeter lui-même dans vos filets. »
Rudiger était plongé par ces observations d’Isenhofer dans un embarras plus grand qu’il ne voulait le laisser paraitre. Il pouvait bien se faire qu’Isenhofer, à cause de ses anciens rapports avec les Falkenstein, nourrit le désir de sauver Thomas; cependant il avait eu l’habileté de ne point parler dans l'intérêt du landgrave, mais seulement dans celui de la maison de Rudiger et de la ville d’Aarau, et ses raisons ne manquaient pas de valeur. Rudiger se trouva aussi ébranlé par leur force que son fils l'était par les doux et suppliants regards que Véronique attachait sur le jeune homme.
On parlait encore en différents sens sur l’affaire, lorsque l'intendant introduisit le prisonnier, qui avait les mains et les bras liés derrière le dos avec des cordes. Il avait la tête baissee, et les larges bords de son chapeau de paille,
nu
pliés par devant et par derrière, formaient comme quatre uttières profondément enfoncées sur son front. Un large >Llet de toile couvrait son cou, ses épaules, son dos et sa oitrine. Son pourpoint de coutil, avec des basques tomant presque jusqu’aux genoux, laissait voir en dessous ne camisole de laine rouge foncée, qui, sans boutons ni ordons, flottait assez bas sur les hanches, et, pour sut ornement, montrait encore la bande noire et jaune u métier, en guise de bordure. Les larges pantalons ouffants étaient attachés par devant et sous le genou vec d’etroites courroies; les bas étaient cousus avec du il rouge.
Quelque ressemblance qu'il y eût entre cet homme et un simple paysan, son aspect, ainsi que ses efforts pour cacher son visage, causèrent une grande sensation. A peine Yintendant, sur l’ordre de son maître, avait-il quitté la salle, que Gangolf s’écria avec une expression d’horreur et de colère : « Si ce n’est pas Falkenstein, c'est le diable en personne qui a pris sa figure, » s’élança de son siége vers le prisonnier, et lui arracha son chapeau. Tous aussitôt se levèrent avec un cri d’etonnement. Ils voyaient devant eux Thomas de Falkenstein les sourcils froncés et se mordant les lèvres.
« Landgrave Thomas, lui dit Gangolf, meurtrier, in- Cendiaire, ou de quelque nom qu'on doive vous nommer, Comment osez-vous venir dans cette ville, dans cette mai- Son, où vos crimes, qui crient vengeance au ciel, doivent trouver le châtiment qu'ils méritent ? »
Thomas lui tourna fièrement le dos et lança un sombre regard autour de lui sur le reste des assistants. Lorsqu'il 1perçut la béguine, ses yeux s’allumèrent et demeurèrent ixés sur elle. Véronique le remarqua, et, offrant le bras ‚sa compagne, elle passa avec elle dans le fond de la pièce. tudiger se retira également avec Isenhofer dans une emrasure de fenêtre et causa avec lui à voix basse, en bservant de là le prisonnier. Le lollhard, au contraire,
demeura entre son siége et la table, debout et immobile, dans l’attitude majestueuse qui lui était ordinaire.
« Vous me faites longtemps attendre votre réponse! » dit Gangolf.
Le landgrave se tourna à demi vers lui, et, le regardant dedaigneusement par-dessus l'épaule, il dit:
« Quoique vous m'ayez pris et garrotté, vous ne devez pas oublier qu'il convient de me parler autrement.
— Landgrave, pour vous parler comme il conviendrait, il faudrait que l’honndte langue allemande cherchät des | mots nouveaux pour votre inouie méchanceté.
— Chevalier Gangolf Trullerey, je vous tenais depuis longtemps pour un garçon tem£raire; mais je ne vous crois pas assez lâche pour maltraiter un prisonnier qui, s’ilavait les mains libres et son épée, vous ferait bientôt chanter sur un autre ton.
— Vil fanfaron, vous savez mieux que personne si j'ai jamais eu peur de vous! Vous savez mieux que personne comment vous avez maltraité des hommes sans défense qui vous avaient reçu en ami et en hôte, les conseillers et les bourgeois de la ville de Brugg. Ou bien n'est-ce pas vrai?
— Je n’ai pas à vous rendre compte de ce que j'ai fait dans une ville enlevée par une ruse de guerre. Mais que prétendez-vous ?
— J'espère, Thomas de Falkenstein, que vous aurez bientôt à rendre compte à un juge plus haut que moi. Vos meurtres et vos incendies crient vengeance au ciel.
— L’incendie de Brugg n'a pas été ma faute, et ilestarrivé à mon insu et sans ma volonté. Mais vous, vous avez mis le feu à mon château de Gæsgen et mené en prison comme les dernières des femmes deux nobles dames de Falkenstein.
— C'était, je pense, le droit légitime de la guerre.
— Ce qui est juste pour vous doit l'être aussi pour mol je pense?
— Pourquoi vous êtes-vous glissé sous ce déguisement par la porte d’Aarau?
— Vous n’êtes pas mon juge, mais mon ennemi.
— Je puis vous forcer à parler; notre tour a une chambre de torture. »
À ces mots de Gangolf, on entendit dans toute la salle le grincement des dents du landgrave. Il jeta sur le chevalier un regard de haine mortelle et secoua ses bras sur son dos, comme s’il voulait faire sauter ses liens.
« Pourquoi avez-vous osé pénétrer dans ce château où vous saviez que la mort vous attendait? » poursuivit Gangolf.
Le baron dit d’une voix, à moitié étouffée par la rage :
« Je voulais écraser une salamandre.
— En vérité, Falkenstein, repartit Gangolf, à qui l’hor-
rible grimace de Thomas arracha un sourire, en vérité, vous ne vous étiez fait connaître jusqu'ici que comme un monstre ; mais je commence à vous croire fou, et ce ne serait pas le plus fächeux pour vous. Quand la tête est perdue, la volonté n’a plus à répondre de rien. Vous me smblez enfin moins coupable que je ne l'avais cru. Si vous n’aviez pas perdu le sens, vous n’auriez pas pris ce costume et vous ne vous seriez pas glissé seul dans la ville Pour faire le métier d’espion et d’assassin. Ce n'est pas l'affaire d’un seigneur. Vous avez assez de coquins à vos
&ages. Dites-moi franchement, que cherchiez-vous à Aarau,
Si ce n’est une mort certaine ?
— Personne que vous, si vous voulez le savoir, répon-
t le landgrave, qui faisait des efforts pour se contenir,
Ou que contenait peut-être pour le moment la douleur que ‚u causaient ses liens.
—Vctre haine mortelle contre moi, n'est-ce pas aussi de la démence ? Quel tort vous ai-je jamais fait? Parlez lilement.
— Taisez-vous, hurla le landgrave, taisez-vous. Je crois
ue vous voulez, par vos insultes, me rendre fou, pour
que je perde le souvenir de vos crimes contre notre maison. Mais quand vous me tueriez, puisque mon imprudence m’a fait votre prisonnier, il reste assez de Falkenstein pour laver la honte de notre maison dans votre sang. Un mendiant comme vous ne se sera pas permis impunément de repousser avec dédain la fille des Falkenstein.
— Landgrave, modérez-vous. Ce n'est pas moi, si vous voulez le savoir, qui ai refusé votre nièce, c’est elle qui m'a repoussé. Elle vous le dira ainsi qu’au monde entier.
— Tais-toi, drôle! cria Thomas avec une rage furieuse et en frappant du pied. Tu le payeras, toi et ta donzelle de la Hard.
— Infâme coquin! s’écria Gangolf. Qu’oses-tu dire? De qui parles-tu?'
— De toi et de ta...
— Par ma vie! ce sera ton dernier outrage, » s'écria Gangolf d’une voix de tonnerre.
Et il se précipita vers une épée pendue à la muraille. Tous dans la salle s’élancèrent avec un cri. Véronique, hors d'elle, se jeta sur la poitrine de l’impétueux jeune homme et le retint en l’enlaçant avec angoisse de ses bras tremblants. Cette étreinte apaisa son courroux.
Le vieux Rudiger s’avança pendant ce temps avec dignité, et dit à son fils :
« Laisse là cette épée, Gangolf! Je vais rester ici aveC Isenhofer pour parler seul au landgrave et décider de soP sort. Laisse-nous. Conduis ces jeunes filles dans une autr€ pièce. Je te ferai appeler quand il en sera temps. |
— Mon père, accordez-moi de ne pas vous quitter, d£f Gangolf en laissant tomber son épée. Je me tairai et vou® laisserai parler. »
Véronique avait déjà détaché ses bras d’autour de Gas 7"
golf, et, regrettant la précipitation de sa peur, elle se tenast devant lui les yeux baissés. Mais comme il refusait d'obésF à son père, elle leva de nouveau sur lui un regard sup“ pliant, et dit :
« O noble chevalier ! ne restez pas dans cette salle. »
Le jeune homme, dont la colère avait déjà été calmée ar l'intervention spontanée de la béguine, s’inclina et it : « J’obeis. » I prit en silence un des chandeliers d’arent sur la table et conduisit les deux jeunes filles, par un scalier tournant, dans une pièce de l’&tage supérieur. Le ollhard resta en bas avec Rudiger et Isenhofer.
« Je vous remercie, dit la béguine à Gangolf en entrant lans la chambre et en lui souriant. Vous m'avez sauvée Yun grand malheur.
— Comment ! reprit le jeune homme un peu saisi. Vraiment je n'aurais pas cru que Falkenstein püt jamais avoir droit à votre pitié, ni à plus forte raïson à la faveur d'un cœur aussi pur que le vôtre. Et quand je pourrais oublier tous ses crimes, le misérable n’a-t-il pas traine votre pauvre père en prison? N’a-t-il pas attenté, l'infâme ! à
votre liberté, à votre honneur ? N’a-t-il pas, l'impudent! osé vous insulter en ma présence, de la façon la plus sanglante ?
— C'est un enfant du péché; il est déchu de tout ce qu'il ya de divin en lui et hors de lui, répondit Véronique. Il est enfoncé dans la boue du monde, il hait ce qui est pur. Mais nous, nous n’avons pas péché! Sa méchanceté n’est Pas notre méchanceté. Nous demeurons libres et enfants de Dieu.
— Et s’il avait réussi dans son horrible attentat ! S'il Vous avait pris sur la Hard et emmenée! Si vous aviez été en son pouvoir exposée à l’affreux danger. !
— Me croyez-vous si peu de courage ? O noble seigneur, ayez plus de confiance. L'homme peut bien tenir le corps;
äme est hors de son pouvoir. En Dieu nous n’avons rien
Acraindre. Il étend sur nous sa main libératrice, ou nous Rolls réfugions dans son sein paternel.
. — Comment auriez-vous pu fuir, si le plus infâme des ifämes vous avait une fois tenue dans un de ses chà-
teaux? »
358 LE CHATEAU D’AARAU.
Véronique tira un petit couteau d'une gaîne en argent enrichie de perles, et dit avec un doux sourire : « J'étais à tout événement munie de cette petite clef pour m'ouvrir la porte de la vie. Une aiguille suffit pour déchirer les liens du corps. »
Et approchant sa petite main de sa poitrine, elle appuya d'un geste significatif le couteau sur son cœur.
Gangolf frissonna et prit la main de la jeune fille, comme pour l’&carter d’une place si dangereuse.
« O Véronique! et que serais-je ensuite devenu? » s'écria-t-il.
La béguine lui retira sa main en rougissant, mais lui lança un regard d'une tendresse et d'une douceur infinies, dans lequel son âme semblait être passée tout entière.
« Vous seriez resté le bon, le bienheureux enfant de Dieu, comme vous l’etes! murmura-t-elle à demi-voix. Pouvez-vous en douter ? Votre cœur est bien pur, et peut beaucoup supporter !
— Non, non, chère Véronique, dit-il avec le ton d'une entière conviction; je suis faible, très-faible, dans ce sens où vous dites que j'ai tant de force.
— Je ne serais plus sous ce toit, reprit la béguine; jerrerais dans la nuit avec mon père par les rues de la ville, cherchant un asile, si vous n'aviez pas comprimé dans votre cœur la colère qui vous rendait sourd aux ordres de votre père, si vous aviez versé le sang des Falkenstei, qui vous....
— Oh! interrompit Gangolf, voulez-vous appeler force ce qui n’était que faiblesse, parce que votre parole & votre regard m’avaient désarmé? Mais vous pouvez av0lf raison. Souvent les vertus humaines ne sont pas de noir dres faiblesses que les passions humaines, et nous n triomphons de l’une que par l’autre : car, en réalité, © n'est pas moi, c’est vous qui avez triomphé de ma just colère. Dans toute autre circonstance, j'aurais eu honte dé ma condescendance.
- 2-20 ou Dé 7
mn mm
LE CHATEAU D’AARAU. 359
— Ne traitez pas la vertu de faiblesse humaine, noble seigneur. Elle est le souffle de notre âme, elle est tout notre être. Elle est la lumière divine, elle est l’&tincelle de l'amour céleste. L’obeissance de la créature n'est pas faiblesse. Vous demeurerez toujours assez fort dans cette obéissance pour triompher de la révolte de la nature corrompue.
— Pour que je devienne plus fort et plus pieux que je ne suis, Véronique, vous devez ne jamais vous séparer de moi : car, je le sens, votre présence seule peut me donner la force de penser et d'agir d'une manière agréable à Dieu.
— Rien ne doit me séparer de vous, rien ne le pourra, dit-elle avec un tendre abandon et en lui tendant la main en signe d'alliance, rien que le péché. »
l serra la main de la jeune fille sur son cœur et dit:
« O Véronique, ne t'éloigne jamais de moi, et le péché ne m'atteindra jamais, tant que tu seras le chérubin qui garde le paradis de mon cœur. Ma vie est engagée à ta vie, engage-moi la tienne. »
Elle ne répondit pas. Dans un gracieux embarras, elle baissait les yeux sur sa poitrine. Il s’approcha d'elle, et, € tremblant, il lui baisa le front. Elle voulait doucement Se retirer. Le trouble, l'amour, la confusion, se peignaient Sur ses traits, lorsqu'elle le regarda avec une muette sup- Pication. Ses lèvres touchèrent les lèvres immaculées de la jeune fille. « Ma fiancée, ma fiancée! » murmura-t-il
le plus pur ravissement.
Elle répondit :
« Mon âme est en Dieu ; qu'elle soit en lui la fiancée de ton âme. Loin de nous toute pensée profane et terrestre ! PS tu ne quitteras jamais le château, Véronique?
Mil.
— Mon âme ne s'éloignera pas de ton âme, tant qu'une
ute ne viendra pas nous séparer, répondit-elle avec une üobleet calme dignité. Mon esprit vivra toujours dans le
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tien, quand mème je n’habiterais pas dans ces murs, mais qu’en fille dévouée j’accompagnerais loin de toi les pas de mon père. N'oublie jamais que je ne puis être la fiancée que de ton âme! Ecarte éternellement toute autre pensée. »
Le trouble de Gangolf à ces mots ne saurait se décrire. Il laissa tomber la main de Véronique et dit:
« Comment donc, ma Véronique? Suivre au loin ton père? Toi, ma fiancée, et non mon épouse devant l'autel de Dieu? »
Elle secoua la tête avec un tendre sourire et répondit :
« Mon âme demeure dans la tienne. Ni l'éloignement nt la mort ne pourront la séparer de toi. Mais dégage-to1 de toute pensée terrestre, ami de ma vie. Nous avons l’un et l'autre sacrifié à Dieu tout ce qui est de la terre. Non, point d’autel ni d'union nuptiale. Dans le commerce divin il n’y a point place pour celui du monde. »
Qui n’eüt éprouvé en ce moment les mêmes sentiments que Gangolf? Il ecoutait avec une triste surprise les paroles de la béguine, qui se tenait devant lui comme une sainte d’autres sphères, et qui semblait ne plus appartenir à la terre et resplendir d’une pure et céleste lumière. Ce fut en vain qu'il lui présenta avec une éloquence de feu les objections naturelles qui s’offraient à lui. Véronique était toujours plus éloquente pour les repousser par quelques mots. Ce fut en vain qu’il l’assura que son éloignement serait la mort des joies de son existence. Cela même lui semblait un bien : car, en mourant aux charmes de l’existence, il regarderait avec indifférence la vie et la mort, et appartiendrait tout entier à Dieu.
Enfin, 1l appela à son aide la compagne de Véronique, jusque-là muet témoin de cet entretien, et qui regardait par la fenêtre les étoiles, au-dessus des noirs sommets des montagnes. Il lui raconta, comme à une confidente et à une sœur, toute sa vie, son amour et ses peines, et l’invita
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à exprimer un jugement sur toutes ces choses. Gritli l’ecouta avec un grand recueillement, puis elle prit dans ses deux mains la main de la béguine et se serra contre son amie avec un soupir, sans dire le moindre mot. Il resta ainsi son seul avocat, et Véronique demeura inébranlable dans ses pieux sentiments.
Au milieu de ces entretiens, une heure avait passé comme une minute, et les frères, restés dans la chambre d’en bas avec le landgrave de Falkenstein, avaient été entièrement oubliés, quand la porte s’ouvrit, et Isenhofer entra avec une figure rayonnante en s'écriant :
« Venez, c’est fini ; tout est jugé et terminé. »
Plus occupés de ce qui s’était passé entre eux et de ce qui avait été dit que de ce qui allait arriver, ils suivirent tous deux en silence leur guide dans la salle à manger. Gangolf y vit avec étonnement Thomas, délivré de ses liens, marcher librement dans la chambre. Sur la table il y avait de l'encre et une plume, à côté d’un parchemin couvert d'écriture de la main d’Isenhofer. Le lollhard embrassait au même moment le vieux Rudiger et lui disait :
« C’est bien, frère; tu as accompli une bonne œuvre et tu as sanctifié ton âme. »
Les regards de Gangolf suivaient avec surprise le landgrave débarrassé de ses liens; mais Rudiger, se tournant vers son fils, lui montra la signature du landgrave de Falkenstein sur le parchemin, et dit :
« Thomas de Falkenstein nous a juré la paix, etil a signé et scellé de ses armes le serment de n’attaquer ni pendant cette guerre ni en aucun temps nos chers maîtres de Berne ou des villes libres d’Argovie, ni de sa volonté, ni par ordre étranger, ni sous d’autres bannières. De notre côté, nous voulons le laisser partir sans lui faire de mal, d’autant plus que c’est seul, sans suite, sans armes et sans intention hostile, ni même sous le costume de chevalier, qu'il est venu dans la ville, et que ce n’est pas non plus
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par les voies légitimes de la guerre qu'il est tombé en notre pouvoir.
— Tout n'est-il pas légitime contre lui et ses pareils? s’ecria Gangolf en fronçant le front avec des yeux étincelants.
— Silence! s’écria Rudiger.
— Comment pouvez-vous croire, mon père, continuat-il, que ce ne soit pas avec des intentions infernales qu'il a pénétré dans la ville? »
A ce moment, le landgrave avança d’un pas et dit :
« Je pourrais être dispensé de toute explication vis-àvis de vous. Mais je dois à cette demoiselle que j'ai offensée un éclaircissement, une satisfaction et une demande de pardon. J'ignorais qu'elle fût la baronne Véronique de End et que le baron Joerg fût caché sous le capuchon du lollhard. Qu'elle ne s’en prenne qu'à sa beauté si j'ai été fou, si je... Il suffit que vous entendiez, que vous sachiez que je ne poursuivais qu’elle et que je voulais seulement découvrir si elle demeurait dans le château d’Aarau. Je ne me serais jamais risqué dans la ville, si la vue d'une vieille sorcière à qui j'ai juré la mort, et aussi le soupçon que l’une des deux fugitives était la béguine, ne m'avaient fait perdre la tête. Je pensais, grâce à mon déguisement, ne pas être reconnu, et, à votre barbe à tous, chätier la bohémienne dans le château même et enlever la belle béguine. Si cela ne vous suffit pas, je suis prêt à vous rendre raison à tous sur un autre terrain.
— Si mon père, répondit Gangolf, croit devoir sépare nos affaires personnelles des intérêts publics, je respetterai sa volonté; mais vous ne m’en devez pas moins une réparation.
— Chevalier, vous trouverez qui vous répondra.
— Je l’obtiendrai, dussé-je aller la chercher au fond de l'enfer.
— Paix, paix, mon ami! dit Véronique en mettant 54 main sur la poitrine de Gangolf. C’est à Dieu à la demar-
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O Gangolf, veux-tu donc sitôt élever une barrière e ton âme et la mienne? »
udiger Trullerey se tourna vers son fils et dit : Jusqu'à présent, personne ne sait que le landgrave mas a été à Aarau. Nous lui avons promis de taire, tant de son côté il ne violera pas le traité de paix, la nière ridicule dont il est tombé entre nos mains. Pros-le-lui aussi, et donne-lui la main pour gage de ton nent. »
angolf demeurait dans un sombre silence. Véronique ‚sa main et murmura d'une voix caressante :
Agis avec magnanimité. Bénis l'ennemi qui te mau- |
- J'obéis, » dit le chevalier avec un front sombre. t il tendit la main au landgrave de Falkenstein, avec frisson involontaire et en détournant la tête.
Nos affaires sont réglées, sire Rudiger Trullerey, dit mas; maintenant accomplissez votre parole, et mettez- Len liberté.
— Maître Isenhofer va vous conduire, répondit Rudiger. 2z sans crainte et sans mystère au milieu de mes gens. mystère ne ferait qu'éveiller la curiosité et l'attention. ‘sonne ne vous a reconnu. »
‘homas prit congé et sortit. Isenhofer l'accompagna. 1 auparavant, la bohémienne avait été congédiée la même manière et conduite jusqu’à la porte de la e .
lous, sans exempter le lollhard, se trouvaient, par suite événements de ce jour, dans une très-grande excitation. lement les dispositions de tous étaient loin d’être les mes.
tudiger invita ses hôtes à reprendre leur place à table. -même donna l'exemple, s’assit sur son fauteuil arrie, et, remplissant de nouveau sa coupe d'argent :
: Cette journée a été vraiment pour moi, mes enfants, : journée bénie, dit-il tout ému; elle m’a réconcilié
avec le ciel et avec la terre. L'orage même qui a interrompu notre fête devait en rehausser l'éclat.
— Dieu est grand! s’écria le vieillard’ en tendant la main au vieux chevalier. Tu as travaillé à ton salut et tu as ramassé des charbons ardents sur la tête de ton ennemi. Tu as fait un pas vers Dieul .
— Ne me loue pas tant, ami, répondit Rudiger. J'ai plutôt agi par intérêt que par crainte de Dieu. Il dépendait, en effet, de moi de faire périr le scélérat Thomas ou de le livrer à Berne ; mais je n’avais ni le droit de prendre sa vie, ni mission pour le livrer. Ce n'était pas les armes à la main, d’une façon honorable, comme il convient aux gens de guerre, que je l'avais fait mon prisonnier. Maintenant je lai désarmé contre la ville et le pays de Berne, et j'ai détourné la sanglante vengeance des Falkenstein d’Aarau et de ma maison.
— Votre conduite, mon père, dit Gangolf d’un ton contrarié, peut avoir été aussi généreuse qu'habile. Cependant pardonnez-moi si je laisse éclater tout ce que j'ai sur le cœur. La mise en liberté du monstre me semble une faute éternelle contre tout ce que commandaient l’honneur et l'intérêt des confédérés et de Berne, ainsi que la destruction meurtrière de Brugg. Quand j'ai pris un dragon, est-il une pitié pour la créature de Dieu qui doive me rendre faible, une habileté qui me commande de l’épargner? Mon devoir est de le tuer, dussé-je périr en combattant contre lui. Mon honneur de chevalier me défend la fuit, et ce que je dois au monde menacé m’interdit la pitié! Mais maintenant c’est fait, j'ai été outragé par lui d'une manière cruelle, il a jeté une sanglante insulte à cette sainte; il faudra tôt ou tard que j'en tire une sanglant expiation.
— Dieu est grand! s’écria le lollhard. Quand le pécheuf est perdu sans ressource dans son péché et qu’il est mûr pour le mal, il ne saurait échapper au bras de la justice divine. Ne parlez point d'honneur ni de devoir dans le
sens du monde, et ne vous laissez pas égarer par la crainte superstitieuse de cette vaine idole des barbares. L'honneur du monde est le lien avec lequel le diable retient l'humanité pour l'empêcher de s'élever vers les hauteurs divines.
— Oublie et pardonne, noble ami, soupira Véronique avec un muet et tendre regard ; et dans sa tristesse elle ressemblait à un ange qui se lamente sur la chute prochaine du bien-aimé dont il est l'esprit tutélaire. Oublie et pardonne. T’est-il donc si difficile de t’elever au-dessus du monde et de ses passions, au-dessus de la vie et de ses préjugés? Veux tu m’eloigner de toi, me repousser, noble Gangolf? Oh! que dois-je donc donner pour racheter ton cœur et lui faire oublier la vengeance ? »
Gritli passa son bras autour de la béguine et, appuyant son aimable visage contre son épaule, elle lui mumura d’un air malin : « Je saurais bien le prix! »
Véronique laissa tomber en souriant un regard de reproche sur sa compagne, comme une mère sur un enfant espiègle.
L’attention de Rudiger avait été vivement excitée en entendant pour la seconde fois le ton familier dont la béguine parlait à son fils. Il les considéra tous deux, puis, regar-
dant le lollhard d’un air significatif, il dit :
« I! me semble presque, bien-aimé frère, que nos enfants se sont déjà rencontrés sur le même terrain où nos souhaits se réunissaient il y a quelques jours.
— Laisse agir la Providence ! répondit gravement e llbard en jetant un regard observateur sur sa
— Mademoiselle, dit Rudiger à Véronique, ajoutez les dernières fleurs au paradis dans lequel la généreuse amitié de votre père m’a conduit. »
Véronique mit les deux mains sur sa poitrine avec expression d’un sentiment profond, et ses yeux se porrent tour à tour vers le vieux chevalier, puis vers le ciel,
comme s'ils voulaient dire: « Oh! avec quel plaisir! Oh! si je le pouvais !
— Voulez-vous me permettre, à moi qui suis un vieillard, continua Rudiger, de vous adresser le tw que vous accordez à mon Gangolf? Voulez-vous étre aussi ma fille ? »
Véronique se leva avec une modestie charmante, alla vers le siége du vieillard, et s’agenouillant devant lui, prit
sa main et la baisa. Celui-ci se pencha vers elle et la baiss
au front; puis, avec des yeux pleins de larmes, il regarda d’abord le lollhard, ensuite son fils qui était assis à côté de lui, prit sa main en silence, la mit dans la main de Véronique, et cria d’une voix tremblante au lollhard qui était assis à sa droite : « Je sens que mon cœur va se briser. Viens, mon frère, et bénis-les ! »
Gangolf, dès qu'il sentit la main de Véronique dans sa main, tomba à côté de la béguine à genoux devant son père, baisa d’abord la main de celui-ci, puis passa ses deux bras autour de Véronique et l’attira toute tremblante contre son cœur. Le lollhard se leva gravement de son siége. La porte s’ouvrit, Isenhofer entra. Immobile de surprise devant ce tableau, il s’écria :
« Voilà le plus beau dénoûment de cette belle soirée. »