‹ Le Château d'AarauChapitre 6 sur 28 · ES · texte numérisé non relu

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ans levées en l’air votèrent pour la mort de tous. Reaucoup de gens de la commune, pour ne pas participer à cet \omicide, s’en allèrent les uns en jurant, les autres les larmes aux yeux.

Mais Redmg demeura impassible et dit aux assistants :

« Si le bien public ne peut être maintenu que par la terreur, un homme de cœur ne doit pas hésiter & y avoir reeours. »

Le bourreau de Berne entra dans le cercle et découvrit sa large épée, qui brillait au soleil couchant comme un rayon rouge de sang. Cependant un moine, à figure hâve et à longue barbe, s’approcha avec sa croix et son rosaire pour recevoir la dernière confession des prisonniers. Ils étaient tous en groupes, sombres, muets, presque sans mouvement et les mains garrottées. Quelques-uns remuaient les lèvres en silence, comme s'ils récitaient des prières ; d'autres lancaient des regards furieux sur leurs meurtriers; d’autres, la figure défaillante, semblaient éprouver d’avance les angoisses de la mart; le plus petit nombre montrait un courage sans bravade et une résignation sans désespoir.

« Mes amis, leur dit le sire de Landenberg, le Tout- Puissant veut que nos destinées s’aecomplissent. J'ai vécu au milieu de vous, je vous ai conduits au combat. Aussi je meurs volontiers avec vous, et je marche le premier à la mort ! » Puis se tournant vers le bourreau, il lui dit : « Maître Pierre, fais ton devoir ! »

Il s'agenouilla, jeta un regard vers le ciel, ferma ses yeux, et sa tête roula dans l'herbe.

N se fit alors un silence de mort. Un nuage noir obscercit le soleil couchant et jeta une large ombre sur la vallée et sur la montagne. Isenhofer tressaillit, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Jusqu'ici il avait observé avec beaucoup de calme l’horrible spectacle; mais, quand la tête sanglante de Wildhans tomba détachée du tronc, il perdit presque connaissance. Le regard morne et fixé à

terre, il ne s’apergut pas que le second, puis le troisième de ses camarades d’infortune, chacun après s'être confessé, avaient reçu le coup de mort.

Tout à coup un singulier bruit, un léger murmure, le tira de son abattement. Les yeux de tous les assistants étaient dirigés vers le ciel. Une colombe blanche planait sur le lieu du supplice; elle fut suivie d’une seconde, puis d’une troisième; enfin toute une bande aux ailes éclatantes s’envola au-dessus des nuages grisätres, comme si elles eussent été envoyées pour servir de témoins aux victimes innocentes.

A cette vue, son bourreau abaissa son glaive contre la terre ensanglantée, et se tourna du côté d’Itel-Reding, comme s’il attendait de celui-ci l’ordre d’&pargner les autres. Mais le bailli éleva la voix et dit: |

« Continue! S'il faut qu'un autre vienne à ta place, il commencera par ta tête! »

Les exécutions commencèrent de nouveau. Un frisson saisit encore Isenhofer, quand ses yeux tombèrent par hasard sur le baron de Sax, qui s’approchait justement du moine pour se confesser.

Le beau jeune homme n'était pas reconnaissable. Son ancien sourire et l'animation de sa figure avaient fait place à une fixité livide de tous les traits et aux teintes jaunâtres d’un visage de cire. En quittant le moine, il passa lentement près d’Isenhofer et dit d’une voix éteinte :

« Je vais mourir dans la pourpre, comme on me l'a prédit. »

Deux hommes l’emmentrent. Sa figure était terreuse, sa bouche plombée. Il s’agenouilla. Sa tête tomba.

Déjà neuf cadavres gisaient les uns à côté des autres. Le bourreau plaça alors le dixième homme à part.

« D'après le droit impérial, dit maître Pierre de Berne, dans les grandes exécutions, le dixième homme appartient à l’exécuteur.

— Mais chez nous, répondit le bailli, règne le droit

mmun, et non le droit impérial. Fais ton devoir et laisse tes discours. »

À peine avait-il dit ces mots, qu’une voix retentissante, irtie de la foule des guerriers, se fit entendre :

« Itelhans, ce n'est pas la justice de l’empereur ni celle e la commune qui te frappera, mais c'est la justice de ieu qui répandra ton sang comme tu répands le sang rjourd’hui!. »

N sembla à Isenhofer que toutes les angoisses de la ort étaient passées pour lui, quand il eut vu tomber la te du bel Hinz. La révolte de la nature était apaisée; on caractère avait repris son ancienne énergie. Il rearda tranquillement l'œuvre de sang, et une sécurité aisible, née de la pensée d’une vie immortelle, l’éleva auessus des terreurs du présent.

« N’etes-vous pas maître Isenhofer de Waldshut? » emanda tout à coup quelqu'un derrière lui.

À cette question, il se disposait gaiement à se rendre après du moine et À se confesser, car il croyait qu’on appelait. Mais celui qui lui avait adressé cette demande : retint par le bras et l’interpella de nouveau. Enfin, près qu’il eut répondu affirmativement, un vieillard, qui u était inconnu, le conduisit à l'écart, à quelque distance es autres.

« Qu’avez-vous encore à me dire? lui demanda Isenho- T.

— Restez À cette place, répondit le vieillard, et ne la uittez pas qu’on ne vous appelle. Obéissez, je vous prie, ion cher monsieur.

— De qui vient cetordre? demanda Isenhofer.

— Peu importe, » balbutia le vieillard avec un peu 'embarras; mais il ajouta ensuite à voix basse : « Cet rdre vient du château d’Aarau. »

1. Frappé d’un coup de poignard par un inconnu à Schwytz au ois d'août en 1466, il expira deux heures après.

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Aussitôt après ie visillard s’éloigna et se perdit dans la foule.

isenhefer était étonrié qu’à l'heure de sa mort on lui transmit un ordre si’ étrange. Il dit adieu en esprit au noble Gangolf, pour lequel il await pris une vive aflection. Puis il se mit à prier, et sa pensée l’éleva de nouveau au-dessus du monde, jusqu'à l’auteur de son être.

Le nombre des victimes vouées à la mort drminuait ionjours. Le bourreau s’arröta à plusieurs reprises ‘et jeta sur Reding an regard lamentable. Mais celui-ci mi fit signe de continuer. Quarante cadavres ‘étaient rangés par terre. Le sang coulait en ruisseaux. Quand la cinquantiäme ide tomba, il commençait à faire nmt. Le bourreau dit:

« Je n’y vois plus.

— Sois tranquille, répondit Redmg; on t'éclairera, Petermann. >»

Et il ordonna d'apporter des torches. Leur flaname bridtante jeta une sombre ineur:sur les spectateurs armés, sur les cadavres étendus à terre et sur les malheureux qui restzient encore à inmmoker.

Quand la: cinquante-nenvième tête fut tombée, ıl faisait tout à fait nuit. La plmpart des spectateurs. .s ’étaient dis

Quand le soixantième homme fut amené au bourre, itel-Reding s’en.alla aussi, soit qu’il eût assez de cet affreux spectacle, soit que d’autres affaires l’appelassent ailleurs.

Dès qu’on s'apergut de la disparition de Reding, le cercle des spectateurs se rompit, et tous s'en .allèrent de côté et d'autre, oomme si l'œuvre était accomplie. Petermann de Berne jeta le glaive ensanglanté à terre et essuya la sueur de son front. Le peuple s'écoula de tous côtés. Isenhofer sentit qu'on touchait à ses mains, et la corde qui les liait se trouva défaite. Le vieillard qui l'avait conduit à l'endroit où il était alors l’emmena avec lui au vil lage voisin de Nænikon.

La chaumière au bord du lac de Katz.

« Dien soit loué et tous ses saints! dit le vieillard, qui curait avec Yagilite d'un jeune homme. Maître, le ciel veus a pris sous sa protection! Treize seulement ont échappé. Fuyez, fuyez cet endroit maudit ! Jésus, Marie, Joseph ! je vois toujours le glaive de Petermann ; et comme il regardait piteusement le bailli, toutes les fois qu’une nouvelle tête était tombée !

— Où me conduisez-vous ? demanda Isenhofer.

— En lieu sûr, ne vous inquietez pas, s'écria le vieilkard tout haletant. Je vous ai mis à l'écart pour que vous fussiez un des derniers. Petermann vous est aussi venu en aide ; il a traîné en longueur ; le vieux moine en a fait autant. On espérait quelque pitié du temps, car Itelhans n'en avataucone. Que Dieu soit loué dans tonte éternité ! »

Le vieillard courut ensuite dans une écurie, non loin du village, et ramena deux chevaux sellés. Il engagea son compagnon à monter sur l’un d'eux, et lui-même s’élança sur l'autre; puis il partit au grand trot, suivi par Isenhofer. Celui-ci s’apergut, autant que le lui permettaient la rapidité de ia course et la immière douteuse des étoiles, qu'ils suivaient le même chemin par lequel il était venu un mois ausararant à Greifenses avec le malheureux baron de Sax. Mais, au bout d'une heure, il se trouva dans un pays sauvage qui lui était tout & fait étranger. Tantôt on gravissait ou on descendait des montagnes ; tantôt on traversait des ravias ou des broussailles. On évitait surtout les routes frayées et les endroits habités. Isenhofer s’efforgait en vain de faire parler son guide, qui ne desserrait pas les dents et allait toujours au grand trot. Les formes fantastiques

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des rochers et des troncs d’arbres couraient & leur droite et à leur gauche comme de sombres spectres.

Il pouvait être minuit quand la lune, pergant les nuages, jeta sa pâle lumière sur les collines boisées et sur le miroir tremblant du lac. La lueur rougeätre d’une fenêtre éclairée brillait à une faible distance. Le vieillard s’y dirigea en droite ligne, à travers des prairies humides. A droite, le vent agitait les joncset les roseaux du marécage ; à gauche, on voyait briller, à la clarté de la lune, la tour et les murs délabrés du château. Le vieillard mit pied à terre devant une misérable cabane, sous le chaume de laquelle brillait la fenêtre éclairée.

« Où sommes-nous ? demanda Isenhofer.

— Dieu soit loué! chez ma sœur, près du lac de Katz, répondit le vieillard. Maintenant nous pouvons nous Te poser. Descendez. »

Un garçon sortit de la cabane; il était suivi d’une vieille femme.

« Est-ce toi, Hemman ? s'écria la femme. Jésus, Marie, mon cher frère , j'étais bien tourmentée à cause de toi.

— C'était aussi une fameuse course, dit le vieillard en déteudant ses membres roidis. Écoute, je pense que mon noble maître est ici?

— Il est arrivé bien longtemps avant la chute du jour, répondit la vieille. Il n’a rien voulu prendre. Ne fais pas de bruit. Il est assis devant la table, dans le coin, etil remue un peu la tête. Il n’a pas voulu se coucher avant de t'avoir vu.

— Félix! cria alors le vieillard d’un air content au jeune garçon. Les chevaux sont en sueur, promène-les un peu dans le pré jusqu'à ce que je revienne.

— Est-ce toi, Hemman? » cria par la fenêtre une voix qu’Isenhofer connaissait fort bien. C'était la voix du chevalier qui, la nuit précédente, l'avait éveillé avec les autres prisonniers. « Est-ce toi, Hemman ? arrives-tu seul?

— Non, mon excellent et digne maitre, répondit le

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eillard en se tournant vers la fenêtre ouverte. Tout a en réussi. Il est sauvé!»

A ces mots, le vieillard prit Isenhofer par la main et le onduisit dans la cabane. Une porte basse, noircie par la umee de la cuisine, conduisait dans une pièce étroite qui n’avait pas plus de deux mètres de haut, et dont près d'un tiers était rempli par un large poêle en maçonnerie. Devant une épaisse table en bois de sapin, qui occupait presque la moitié de la chambre, était assis, à la lueur d'une lampe fumante, un homme âgé, dont la figure rayonnait de joie.

« Maître Isenhofer, je salue votre retour à la vie, dit-il en lui tendant les deux mains par-dessus la table avec un mouvement de satisfaction. Pourquoi me regarder si fixe ment, comme si j'étais un spectre? Est-ce que vous ne vous souvenez plus de moi? »

En effet, Isenhofer était plongé dans la plus vive surprise : car, après un moment de réflexion, il reconnut sire Rudiger Trullerey, qu’il n'avait, il est vrai, fait qu’entrevoir au château d’Aarau.

« Que s'est-il passé dans le pré de Nænikon? demanda ensuite le chevalier. Raconte-moi cela, Hemman, car le maître de Waldshut n'est pas encore tout à fait revenu de son effroi. La lame tranchante de Petermann était déjà terriblement près de sa nuque. Else! où est la vieille Else? Allons, sers-nous maintenant les carpes; Else, donnenous à boire de ce bon vin du couvent des seigneurs de Wettingen.

— Chevalier, dit Isenhofer ému et les yeux humides et brillants, en serrant la main du joyeux vieillard, c’est donc vous qui avez été mon ange tutélaire ?

— Pas précisément, répondit le vieux Rudiger. De tous les prisonniers de Greifensee, tu étais le seul que je connusse. Quand nous vimes que la mort de tous était inévitable, nous sortimes du cercle pour nous entendre; \ étais avec les plus honnêtes de Berne, de Zug et de Lucerne.

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Ils convinrent de faire si bien trainer l'exécution, qu'à la nuit tombante la moitié à peine des victimes aurait succombé. Puis on comptait, par ruse ou par force, enlever les autres de l’endroit où on les garderait pendant la nuit. Je recommandai alors au capitaine de Glaris, qui était chargé de vous garder, de placer au dernier rang le pauvre maître de Waldshut. Voilà tout. Je laissai derrière moi Hemman avec de bons chevaux, et je vins ici pour ne pas voir l’affreux carnage de Nænikon, et pour vous préparer en tous cas un gîte sûr. Eh bien, Hemman, raconte-nous comment ces malheureux ont été arrachés des grifies d’Itelhans. »

Le vieux serviteur s’inclina profondément et raconta d'une manière circonstanciée comment il était allé trouver le capitaine de Glaris; comment celui-ci lui avait ordonné d’aller chercher lui-même l’homme désigné et de le placer à l'écart; puis il ajouta comment, après la disparition du bailli Reding ,.il n’y avait plus eu d’ordre, et comment chacun.de ceux qui devaient encore être Iexecutes avait trouvé un ami pour le sauver.

Pendant ce récit, la vieille Else avait servi sur la large table du pain bis, du fromage d’Emmenthal, du vin dans des pots d’etain, et toutes sortes de poissons cuits, frits et grillés, qui faisaient autant d'honneur à la richesse du poissonneux lac de Katz qu'à l’art culinaire de la vieille Else.

« Mange, dit Rudiger à Isenhofer. Else m'a fait longtemps la cuisine à Aarau, avant de se marier au valet du couvent de Wettingen. Là, elle n'a point désappris un art qui est en grand honneur chez les révérends pères. A chaque grand repas pendant le car&me, Elise est encore appelée aujourd’hui pour aider la cuisinière du couvent. -Avant toutes choses, mon cher maître, goûte-moi de cette carpe accommodée aux oignons et aux carottes. Tu lui trouveras, je pense, meilleur goût qu'à la maigre pitance de

ce matin!»

L’höte ne se fit pas prier longtemps, car il n’avait rien

rıs depuis le matin : un long séjour sur le lieu de l’exéation et une course forcée de près de six heues à cheval vaient épuisé toutes ses forces. Mais, quand ‘il les eut éparées grâce à une nourriture succulente et au jus doré le la treille, il retrouva aussi sa langues et sa bonne humeur.

« Ma foi, dit-il, l’homme ressemble à une horloge qui ı besoin d’être remontée à son heure. Quand l’estomac est dien lesté, la langue sonne gaiement lss.heures pendant que l'esprit fait tourner les aiguilles. Mes yeux voient mamtenant le massacre de ce jour tout autrement qu'ils ne le voyaient à midi. »

Sur la demande de Rudiger, {senhofer raconta les cironstances qui l'avaient mis en rapport avec Wildhans et qui avaient failli lui coûter la vie. Le vieux chevaher lécouta avec plaisir ; ıl s’attachait de plus en plus à cet bomme singulier qui jugeait de toutes choses d’une façon a juste etsi droite, et qui trouvait moyen de plaisanter jusque sur les moments les plus critiques de sa vie.

« Mais aujourd'hui, dit Rudiger, la besogne de Petermann n a pas dû te donner envie de rire?

— Cela dépend , noble sagneur, répondit Isenhofer. Je puis avoir eu l’air sérieux quand la vie se débattait en moi contre la mort; mais mon âme s'élevait en souriant vers le ciel. Je me serais agenowillé aussi tranquillement devant Petermann que je m'agenouille chaque soir devant mon it avant d’y monter. Je n'étais pas d'un cheveu plus près de la mort sur le pré de Nænikon que je ne le suis à sette table. Je m’abandonne au maître de la vie, qui nous nvoie sur cette terre, nous en rappelle et ne songe jamais qu’à notre bien! »

En entendant ces mots, Rudiger remit sur la table la sonpe qu'il approchait de ses lèvres, et considéra Isenhofer avec le même regard éteint et la même gravité glamel qu'il avait déjà montres à la tour de Rore. A celte

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métamorphose subite, Isenhofer interdit allait lui demander s'il se sentait indisposé, quand celui-ci leva un peu la main en avançant l'index et dit d’une voix sourde :

« Le Dieu fort et jaloux qui recherche les péchés du monde.... |

— C'est là le dieu des prêtres, et non le Sauveur que nous invoquons en criant abba, interrompit Isenhofer.

— Comment! reprit le vieillard, sur le lieu du supplice tu n'avais pas peur, il ya quelques heures, de comparalire devant le juge suprême ?

— Nullement, répondit Isenhofer ; avec la foi, l'amour et l'espérance, nous nous trouvons toujours en présence de Dieu! .

— Dieu se cache derrière d’épaisses ténèbres pour celui qui est chargé de crimes, » dit le vieillard en laissant retomber sa main tremblante. .

Isenhofer se sentait gêné. Il voyait que Rudiger était replongé dans son ancienne mélancolie. Il voulut donne un tour plus gai à la conversation, mais il n’osa se permettre aucune plaisanterie à la vue de cette figure toujours plus terne et plus livide.

Un mystère pesait sans doute sur la vie du vieillard. Ses singuliers discours le faisaient supposer. Isenhofer résolut de faire son possible pour tranquilliser l’homme à qui il avait de si grandes obligations.

« Permettez-moi une question un peu indiscrète, sire Rudiger. Tout à l’heure votre figure brillait de l'éclat de la joie. Pourquoi changez-vous si vite contre un manteau de deuil la robe de fête qui vous allait si bien? »

Rudiger restait l’œil fixe et absorbé en lui-même. Il paraissait ne rien entendre.

» J'aurais cru, continua Isenhofer, que vous deviez plus que jamais sedtir dans votre cœur tautes les joies du ciel, aujourd'hui que votre générosité a sauvé la vie d’un homme. »

Aucun geste de Rudiger ne trahit que le discours d’Isen-

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hofer eût frappé son oreille. Le présent semblait ne pas

exister pour le vieillard, dont le corps était sans doute dans la cabane du pêcheur, mais dont l’esprit planait dans d'autres régions.

« II me semble, sire Rudiger, que vous subissez l’influence d’un fatal accès, dit Isenhofer après une longue pause, pendant laquelle il contempla le vieillard avec une sorte d’effroi. Votre teint est changé; vos yeux et vos joues semblent se creuser. Vous êtes malade. Voulez-vous me donner votre confiance ? J'ai étudié la médecine à Bologne et à Paris sous de grands maîtres. Dites-moi ce que vous éprouvez, quelle douleur vous ressentez. Déjà à Aarau j'ai remarqué que votre santé était fort ébranlée. Donnez-moi votre main, que je sente aux battements de votre pouls si une fièvre lente ne mine pas vos jours. »

Quand Isenhofer eut pris la main de Rudiger pour lui tâter le pouls, celui-ci tourna lentement la tête vers lui comme en révant, retira sa main et, se levant brusquement de table, se mit à marcher avec une grande agitation dans la chambre. Isenhofer se leva aussi et suivit longtemps des yeux le vieillard, puis il lui dit : « Rendezmoi heureux. J'ai À m’acquitter d’une grande dette. »

A ces mots Rudiger s'arrêta devant Isenhofer, soupira et dit : < Une grande dette, maître?

— La dette de toute une vie, répondit Isenhofer.

— Et tu ne peux plus t’en acquitter? demanda Rudiger d’un regard sombre et scrutateur.

— Cela dépend de vous. Je vous dois les jours qui me restent encore à vivre. Sans vous mon corps serait en ce moment étendu sur le pré de Nænikon près de cinquanteneuf autres victimes. Permettez-moi donc de vous en témoigner ma reconnaissance, de vous consacrer cette vie dont je vous suis redevable, et, s’il le faut, de la sacrifier pour vous. »

Rudiger secoua la tête, reprit sa promenade dans la

chambre, et s’arr&tant de nouveau devant Isenhofer, ı] lu dit :

« J'y consens. Tu viendras avec moi en pèlerinage à Rome.... |

— Pourquoi à Rome ?

— Pour trouver le repos sur le seuil des saints apitres, puisque le ciel me refuse la faveur de retrouver ailleurs la paix de l’âme.

— Qui pourrait vous enlever ou vous avoir ravi votre repos ? |

— L'enfer. .

— Il ne le peut pas, sire Rudiger.

— Oh! il le peut. Il étend bien loin son horrible bras sur ma vie. Sois-en sûr. Mais en voilà assez pour aujourd’hui. Va te coucher. M’accompagneras-tu dans mes cour ses dans le pays? ou bien me suivras-tu à Rome?

— Partout où vous voudrez; mais puis-je.... ?

— Demain, Isenhofer, tu sauras tout. Maintenant va te coucher. Vois, on nous a dressé des lits dans le cabinet À côté. Va, je te suivrai bientôt. »

A ces mots le chevalier ouvrit le cabinet, où l’on avait étendu sur le plancher de la paille fraîche recouverte d’une toile grossière, mais propre.

Isenhofer obéit et se jeta sur cette couche. Rudiger ferma le cabinet, Isenhofer l’entendit sortir de la chambre et de la cabane. Il voulut le suivre, car le vieillard lui inspirait des inquiétudes; mais il renonça à ce projet, de peur de déplaire au chevalier ou bien d’étoufier par son importunité une confiance naissante. Après l'avoir attendu longtemps inutilement, il s’endormit. Les émotions et les fatigues de la journée avaient épuisé ses forces.

Le récit.

Le lendemain, Isenhofer se reveilla fort tard d’un long et profond sommeil. Les événements de la veille, se confondant avec les rêves de la nuit, commençaient à s’effacer devant les clartés du présent. Heureux l’homme qui vit dans le présent sans l’oublier au milieu des regrets du passé, sans l’échanger légèrement pour les espérances de l'avenir ! |

En ouvrant les yeux, Isenhofer découvrit près de lui sur la couche de paille Rudiger botté et éperonné, et enveloppé d’un manteau brun de laine grossière, dont le capuchon relevé lui tenait lieu de bonnet. Le chevalier avait son épée nue à côté de lui et tenait un rosaire dans ses mains jointes sur sa poitrine. Une pâleur livide était répandue sur ses traits. Il ressemblait à un mort exposé sur son lit funèbre : car, suivant la pieuse coutume du temps, les chevaliers eux-mêmes étaient ensevelis dans un froc. |

Mais, au premier mouvement fait par Isenhofer, Rudiger Trullerey ouvrit aussi les yeux. On se souhaita mutuellement le bonjour, on secoua ses vêtements froissés, on se lava la têts, la poitrine, la barbe, le cou et les mains avec de l’eau froide, on fit ses prières du matin, et on déjeuna confortablement, pendant qu’Eise toujours active ne ces-sait de s’excuser de la mauvaise chère qu'elle faisait faire à ses hôtes.

Quand ils sortirent de la cabane pour respirer l'air pur et frais d’une matinée de mai, Rudiger dit : « Mon ami, 12 m'as promis de m'accompagner dans mes pérégrinañons

et même d’aller avec moi jusqu'à Rome. Si tu te repens de ta promesse, je te dégage de ta parole.

— Non, répondit Isenhofer, ne me dégagez pas de ma parole, tant qu'elle peut vous être agréable. J'ai à m’acquitter envers vous d’une grande dette, et je suis bien aise de m’eloigner du théâtre de cette horrible guerre: Mais rappelez-vous que vous m’aviez promis de me communiquer ce qui vous tourmente et ce qui vous engage à vous rendre à Rome.

— Je ne l’ai encore révélé à personne, dit le vieillard d’un air grave. Maître, tu as gagné ma confiance comme ne l’a encore fait aucun homme. Ce que je compte te révéler, mon fils Gangolf lui-même ne l’apprendra que quand je ne serai plus. Me promets-tu le secret jusqu’à ce que je sois descendu dans la tombe ? »

Isenhofer leva la main vers le ciel et dit : « Je vous le promets au nom de Dieu et de tous les saints! » Puis, comme pour confirmer sa promesse, il tendit la main au chevalier.

Tous deux traversèrent les prés en causant et se dirigèrent vers la montagne, sur le revers de laquelle s'élevait au-dessus de la vallée la petite ville de Regensberg, éclairée par les rayons du soleil. On voyait à côté les murs d&mantelés et la tour délabrée du vieux château de Regensberg. Ces ruines offraient l'image de la désolation et attestaient la folie des hommes. Il n’y avait qu’un an que ce château avait été détruit par les confédérés, après avoir bravé les attaques de l'ennemi et les outrages du temps.

Le soleil brillait déjà d'un vif éclat quand nos deux promeneurs s’assirent sur la pente de la montagne à l'ombre de poiriers sauvages. En face d'eux, derrière les prés verdoyants, le vent du matin traçait de larges sillons sur la surface mouvante des deux lacs jumeaux. Isenhofer avait parlé jusque-là de ses voyages en Allemagne et en Italie, de ses rapports avec les Falkenstein,

de la manière dont il avait fait \a connaissance de Gangalf,

LE CHATEAU D’AARAU. 161

infidélité d’Ursule,; de l'assemblée orageuse des chers à Seckingen et de la mort du baron de Sax.

e vieux Rudiger, qui avait écouté ces récits avec une nde attention, soupira et dit :

« Le sort en est jeté! Un Dieu fort et puissant punit les fants des fautes de leurs pères. La splendeur de mon cienne maison est éteinte. Gangolf, réduit à l’état de rtisan et de mercenaire, est forcé de courir le monde qu'à ce qu'il trouve la mort. J’esperais qu'il relèverait fortune par une alliance avec la maison de Falkenstein. la encore cette dernière espérance déçue!

— Pourquoi vous tourmenter au sujet de Gangolf, dont bras et le cœur sont faits pour conquérir autant de riiesses qu'il en voudra ? dit Isenhofer. Il est l'héritier de os biens, et....

— Non, interrompit Rudiger. Il n'a pas d'héritage à sperer. Tous mes biens appartiennent à un autre; et, si : ne le découvre pas, je laisserai tout à l'Église pour asırer le repos de mon àme.

— L'Église prendra l'argent, le clergé en profitera, ais Dieu seul donne le repos, dit Isenhofer en souriant. ‘vous en prie, dites-moi le fond de votre pensée. Quel t cet autre maître que vous semblez ne pas même savoir mment découvrir ?

— C'est le baron Joerg de End, seigneur de Grimmenin, dansla vallée du Rhin. As-tu jamais entendu parler lui ? demanda Rudiger.

— Non, répondit Isenhofer ; voilà un nom qui m'est tout ait INCONNU.

— J'étais un rude soldat, continua le chevalier, du ıps où les Bernois, par ordre de l'empereur Sigismond du concile de Constance, occupèrent l’Argovie. Mon 'e me tenait la bride haute et me traitait comme un ent, quoique j’eusse déjà trente ans. Nous étions ranent d’accord. Il était attaché aux Bernois, tandis que i, avec le reste de la noblesse, je defendais la cause de LE CHATEAU DAARAU. 11

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Frédéric, le duc proserit d’Autriche. Enfin, poussé à bont, mon père ne voulut plus entendre parler de moi et me dé fendit de jamais reparaître devant ni. Je me mis gaiement à courir le monde, content d'échapper aux mauvais tra tements de mon père et à sa maigre chère. Un bon cheval, une bonne lame, faisaient toute ma richesse. J’espérais que cela me suffirait pour gagner ma vie. Je cherchai quelqu temps du service; mais, quand mon argent commença À baisser, je perdis courage. Il m'en coûtait de retourner À la tour de Rore et d’implorer la grâce de mon père; j'# vais honte de ternir le noble nom de mon ancienne familk en prenant du service comme simple mercenaire. Je changeai alors ce nom contre celui de Gunther von der Weide, resolu de ne pas rougir du plus vilain metier, füt-ce celui de brigand.

— Où aviez-vous été chercher une conseience aussi timorée et aussi roturière ? demanda Isenhofer. Le métier de brigand est un métier qui relève de la haute noblesse et dont ne rougit ni un empereur ni un roi quand il envahit

un pays étranger. Mais ravir des bagatelles, attaquer et .

piller des pèlerins et marchands, c’est en effet déshonorant! Comment l’entendiez-vous ?

— Les choses tournèrent autrement, dit Rudiger, dont l'air sérieux parut indiquer que la plaisanterie d’Isenhofer n’était pas de son goût. A Saint-Gall, où j'étais assis tristement à l'auberge, je fus abordé par un riche seigneur d'environ trente-cinq ans, qui était venu avec une grande suite d'hommes, de chevaux et de chiens, faire visite à l'abbé de Saint-Gall. C'était un bel homme, mince et trèsgrand, d'une taille extraordinaire, magnifiquement vêtu, vif, libéral et causeur. Dès qu'il eut appris ma fächeuse situation (je lui fis un récit de mes mésaventures de guerre), il me dit :

« Gunther von der Weide, j'ai besoin d'hommes de ta « trempe; entre à mon service, tu ne t'en repentiras pas. »

« Ce seigneur était le baron Jœrg de End. Le le suivis.

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il y a peu de châteaux de prince où il y ait autant de luxe et de magnificence que dans le manoir de Grimmenstein. Mais tout ce qui reluit n’est pas or, dit un vieux proverbe. Le baroa vivait en mauvaise intelligence avec sa femme et en guerre ouverte avec les parents de sa femme. Jarg était noble et généreux, mais irritable , impétueux et colère. Sa femme, au contraire, réunissait tous les vices : fausse, asincieuse et haineuse, elle vivait dans des rapports coupables avee un jeune page nommé Conrad. Elle ne suscita pas seulement ses frères contre le baron, mais elle souleva des inimities mortelles entre lui et les proches parents de son mari. Jærg, dont le caractère fougueux et bouillant était redouté de tout le monde dans la maison, avait des querelles avec tous ses voisins. Quand j’entrai à son service, il était de plus en lutte avec quelques villes de l'empire. Sa méchante femme aurait bien voulu le var mourir. Jarg me prit en amitié. Dans plus d'un combat je me battis bravement à ses côtés. Aussi j'avais chaque fois une large part dans le butin. Sachant m accommoder à ses caprices et me plier à ses boutades, je devins son anni, le seul qu'il eût au monde. Il me confiait tout. En ce temps, il arriva un grand malheur. Au printemps de l’an 1416, le chevalier Joerg s'était rendu à Constance pour se concerter avec quelques prélats et quelques seigneurs du concile. Mais il y vivait très-secrètement, car il était en guerre avec la ville. Il n’avait personne avec lui que le page Conrad. La veille du dimanche des Rameaux, il s’éleva de violentes plaintes dans la ville. On accusa les serviteurs du baron de End d’avoir enlevé sur le lac de Constance un bateau de grains et d'autres denrées appartenant aux gens de Feldkirch et de Constance. Déjà, avant ce temps , les serviteurs du baron avaient insulté sur les grandes routes des ecclésiastiques, des abbés et des évêques se rendant au concile. Cela causa un grand scandale à Constance. Le page Conrad eut l'infamie de trahir la retraite de son matre. Conrad se sauva de la ville par \e \ac”,

mais on le poursuivit et on le noya dans le lac avec sa pesante armure.

— C'était bien fait! s’écria Isenhofer.

— Quand la nouvelle arriva à Grimmenstein qu’à Constance on allait juger le baron, continua Rudiger, sa femme dit d’un air moqueur : « Le loup.est pris au piege.»

« Je crois encore aujourd'hui que cette méchante femme avait, en l'absence de son mari, arrangé cette aflaire pour le perdre; car lui-même n'avait aucune connaissance de ce qui était arrivé. Cependant, quelques amis de Jærg, auxquels je me joignis, allèrent à Constance pour intercéder en sa faveur. Ils obtinrent sans peine du conseil de Constance qu’on lui fit grâce de la vie; mais le conseil exigea que le château de Grimmenstein lui fût livré pour être détruit. Jusque-là Joerg devait rester prisonnier dans la ville, et jurer ensuite de ne faire aucun mal aux habitants de Constance ni aux autres villes de l'empire. Quand nous arrivämes à la prison pour annoncer au baron cette dure sentence, il entra dans une grande fureur contre ses serviteurs et contre le conseil de Constance. Cependant il dut se résigner. Au moment où ses parents le quittèrent, il me retint auprès de lui et me dit :

e Ce sont tous des traltres qui veulent accomplir ma « ruine. Mais ils n’y réussiront pas. J’ai bien de quoi con- « struire deux nouveaux châteaux comme Grimmenstein. »

« Puis il se jeta à mon cou et ajouta :

« Mon cher ami Gunther, en toi seul je mets toute ma « confiance : tu peux me sauver. Jure-moi devant Dieu « que tu m'obéiras et que tu me garderas le secret. J'ai « quelque chose d’important à te confier. »

« Je fis alors à genoux le serment de vivre et d’agir conformément à sa volonté. »

A ce moment Rudiger suspendit son récit; il joignit ses mains convulsivement. Ses yeux étaient à moité fermés, les traits de son visage douloureusement contractés. Il

semblait que les pleurs le sufloquaient, mais aveune larme

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chappa de ses yeux. De ses lèvres comprimées sortait elquefois le mot de parjure, prononcé à voix basse. Isenhofer regardait le vieillard avec effroi et compassion, ais il n'osa le troubler par aucune question.

Après une longue pause, Rudiger, s'étant remis, connua :

« Maître, tu sauras tout. Le baron me révéla alors qu'il rait un bahut rempli d'or et de pierres précieuses. Il 'indiqua la cachette où il avait serré ce trésor, et me t:

« Häte-toi d’aller à Grimmenstein et de t’emparer du bahut. Apporte-le ici, et, si je n’ai pas encore recouvré ma liberté, ne le remets à personne, ni à ma femme, ni à ses parents ni aux mieus. Cher Gunther, garde-le en dépôt jusqu’à ce que je vienne le réclamer moi-même ou qu’un tiers te présente en mon nom cet anneau que je détache de ton doigt et que je conserverai à cet effet jusque-là. »

« Le baron Joerg ayant cessé de parler, je m 'empressai e m’acquitter de sa commission. Je trouvai le trésor à endroit indiqué et je m’en emparai le jour de Pâques, eu de temps avant que le fort fût remis aux délégués de onstance. Je me cachai dans une cabane de paysans, arce que la contrée n’était pas sûre. Le mardi, je vis les ammes dévorer le fort. En arrivant à Constance, on me tque le baron Jærg de End avait été relâché, mais qu'on norait ce qu’il était devenu. »

Rudiger se tut de nouveau comme pour reprendre des rces. Puis il continua, les yeux baissés et d’une voix ible :

« Isenhofer, tenté alors par le diable, je cédai aux fusstes suggestions de l’enfer. Je m’appropriai le trésor,

m'enfuis à Strasbourg, je m "achetai de superbes habits,

, après avoir quitté mon faux nom, je retournai avec n train magnifique à Aarau, au château de Rore, auprès mon père. Quand je lui eus dit que j'avais fait à \e

guerre un riche butin, qui me permettrait de dégager sa terre grevée d’hypothèques, il mecombla d’amities, ne me ‘laissa plus partir, me maria et me montra jusqu’à la fn de ses jours toute l’affection et la tendresse du meillenr père. Mais je ne pouvais pas-&ire gai et tranquille comme lui. Ma femme fut une excellente épouse, un modèle de piété. Elle mourut avec la sérénité d'une sainte, en se louant du bonheur qu'elle avait goûté avec moi. Mais je n’avais commu que bien rarement la joie. Vingt ans seulement après la destruction du château de Grimmenstein, je m’informai en secret du sort du baron Jærg de End. Je parcourus le pays où se trauvaient les ruimes de. son chéteau. Pendant huit jours, soixante honmmes avaient été occupés à en abattre les gros murs. Je vis les parents du baron. Ils possédaient sa terre. Quant aux dépendances de Grimmenstein, Louis de End les. avait vendues à l'ipital de la ville de Saint-Gall. Mais personne ne savait alors quelle était la résidence du baron Joerg, qui, après avoir vécu quelques années dans sa terre, près du lac de Constance, avait tout à fait disparu du pays depuis la mort de sa méchante femme. Quelques-uns disaient qu’il s’étut retiré dans: un couvent, d'autres qu'il était alé en pèlerinage à Jérusalem, d’autres encore pretendaient que des voyageurs. l'avaient rencontré vivant en anachorète dans les bois du Tyrol. Maintenant, je me suis mis en route pour le chercher. Je sais qu'il vit. La miséricorde de Dieu est avec moi: elle ne veut pas la mort du pécheur, elle me donnera les moyens de me racheter du parjare. Ou, il vit. Le ciel lui-même me l'a révélé. Maintenant, maître Isenhofer, tu sais tout. Garde-moi le secret. Tu veux être mon compagnon. Je cherche l'ami trompé et trahi pour lui restituer san bien. Je suis encore en état de lui rendre tout. Mais mon fils Gamgolf et moi, nous mavens plus rien, nous sommes ruinés : car, si j’apprenais à n’en pouvoir douter que le baron Jerg est mort, je donmerais tout à l'Eglise. Aucun bien rmuswment aumis ns Ich

LE CHATEAU D AABAU. 167

rester entre les mains des Trullerey. J'ai réglé toutes les affaires de ma maison. »

Le vieillard se tut, et Isenhofer resta quelque temps à le regarder les mains jointes sur ses genoux, la tête baissée sur la poitrine, l’air pâle et épuisé. Enfin, après une assez longue pause, il ui dit:

« Chevalier, votre parjure et votre crime m'ont fait frissonner; mais ne perdez pas courage : vous avez été un grand pécheur, vous ne l’&tes déjà plus. Je vous aiderai à retrouver votre malheureux ami, füt-il au baut du monde. Cependant, qu'est-ce qui vous fait croire qu'il vit encore? Car, entre nous, je n'ajoute pas une foi abselue aux révélations célestes de notre temps. =

Rudiger soupira profondément sans donner de réponse.

« Si dans cette révélation figurent des prêtres ou des moines, continua Isenhofer en haussant les épaules et en se pinçant la lèvre, je n’en donnerais pas un angster! : car ces messieurs trafiquent aujasrd’hui, dans leur officine spirituelle, de toutes les choses surnaturelles. Avec de l’argent, on peut en obteuir la rémission des péchés, la delivrance du purgatoire, des miracles, des révélations, des érocatiens d'espriis, enfin tent ee qu'on veut.

— Assez, s'écria Rudiger avec vékémence. Jærg de End m'est apparu lui-mäme en personne.

— Comment! lui-même! continua Isenhofer; en röve?

— Non, pas en rêve! dit Rudiger. Ce n'était point une fiction, mais une réalité. Aussi vrai que je te vois, je l'ai vu vivant, dans la tour de Rore à Aarau, il n'y a pas trois Mais.

— Pourquoi donc l’avez-vous laissé partir sans luirestituer sen bien? demanda Isenhofer, que ce récit n'avait pas convaincu, Pourquoi donc. sammes-nous obligés de le

chercher ? Pourquoi semblez-vous douter que vous puis-

I. Monnaie de compte de Suisse, Quatre angsters font un kreutaet , Mi) en faut 240 pour us florin.

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siez le retrouver? Cette révélation me paraît un peu suspecte. Pardonnez-moi d’avoir hérité de l’incredulit de saint Thomas.

— Isenhofer, tu ne parleras plus ainsi, dit Rudiger, quand tu sauras tout. Depuis bien des années, je n'avais pas regardé les perles ni les pierres précieuses que j'avais en dépôt, car je ne pouvais.pas le faire sans trembler d’effroi. Cependant un jour, il y a à peu près trois mois, mon fils Gangolf était juste en route pour revenir de Paris; je me décidai à visiter ces richesses. Tout en les contemplant, je fus saisi d'une violente tentation. La plus grande partie de l’or avait été employée à payer les dettes de mon père. Mais à qui appartenait le reste du trésor ? Je le convoitais; je songeais à me l’approprier pour acquérir des rentes, des dimes ou bien quelque beau domaine qui püt montrer aux Falkenstein que Gangolf n’était pas un pauvre sire réduit à se laisser nourrir par eux. Mais je fs vœu d'offrir à la sainte Vierge de la chapelle des religieuses d’Aarau le plus beau collier de perles, pour qu'elle intercédât en ma faveur auprès de Dieu. Je rédigeai méme la lettre de donation pour la communauté des religieuses, avec l'intention formelle de la porter au couvent dès le lendemain. La nuit étant survenue, je me couchai. Je n'étais pas encore tout à fait endormi, quand je fus réveillé de mon demi-sommeil. Il se fit un bruit dans la chambre, et je m’entendis appeler par mon faux nom de Gunther von der Weide. La voix ne m'était que trop connue. Je n’osais ouvrir les yeux; je voulais me persuader que c'était une hallucination, un rêve. Mais je m’entendis appeler une seconde fois, d'une manière plus distincte encore que la première. La voix résonna dans la tour ; mais au troisième appel, je ne pouvais plus m’abuser moi-même. Les lèvres de celui qui m’appelait par mon faux nom étaient presque collées à mon oreille; je sentais son souffle glacé... je sentais sa main froide se cramponner à ma poitrine, comme si elle voulait m’arracher \e cur. Le poussai un

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: désespoir, et je m’élançai hors du lit. La lune jetait ive clarté dans ma chambre. »

nhofer sourit avec compassion; il aurait bien voulu ler le vieillard, dont les traits s’altéraient de plus en

Allons, dit-il, tout cela n’est qu'un cauchemar, un épouvantable.

. Un rêve!»

aussitôt, ouvrant sa cotte d'armes et son pourpoint, eux chevalier découvrit sa large poitrine et indiqua loigt la place du cœur. On apercevait une marque re bleue et noire, et tout autour cinq blessures comme s avec les ongles. On distinguait parfaitement l’emıte du pouce; la cicatrice était plus grande et à égale nce des quatre autres.

Cela s’appelle-t-il rèver? » reprit le vieillard d’une étouffée en recouvrant sa poitrine.

enhofer, un peu troublé, ne put récuser le témoire de ses yeux; et cependant il ne voulait pas renoncer sage de sa raison.

Mais je le vis alors lui-même, continua Rudiger. 3 de End était assis sur le coffre-fort en fer, qui rene le babut avec le trésor. La lune éclairait la moitié de corps, de sorte que je voyais tous les mouvements de gure et tous les cheveux de sa tête. Je ne suis pas un ron; mais à cette vue je sentis mes cheveux se dresser ouvante sur ma tête. Joerg, étendant la main, me

« Connais-tu cet anneau; Gunther ? » Il me montra s l'anneau avec une &meraude verte, qu'il m'avait Ôté loigt à Constance, et il le fit tourner à la lueur de la :. Je reconnus mon anneau. Puis il le remit à sa main che et dit : « Parjure Gunther, tu ne détourneras pas 1e pierre, pas une perle de mon trésor, ou bien je vien- ‘ai réclamer ton âme. Tu ne diras pas demain que je > suis pas venu te trouver : car demain tu porteras t anneau à ton doigt, comme une preuve de ma visite.

170 LE CHATEAU D’AARAU.

« Mais tu ne sauras pas par moi où je suis. C'est à toi, « parjure, de me chercher. Je t'ai maintenant arraché du « cœur cette paix du péché dans laquelle tu te complai- « sais. » A ce discours, j’approchai de lui, tremblant, je m'agenouillai devant mon ancien maître, et je lui dis: « Est-ce vous-même, ou bien est-ce votre esprit qui revient réclamer le trésor que vous m’avez confié ? » Mais Jærg, me posant le pied sur la poitrine, me repoussa avec une telle force que je roulai bien loin la figure contre le mur, et que je perdis connaissance. J'étais encore étendu à terre, le matin, quand je revins à moi. Je me sentais très-faible. Le plancher de la chambre était couvert de sang. Men visage était ensanglanté. Je souffrais des blessures de ma poitrine. Tout était bouleversé dans ma chambre, et la lettre de donation gisait à terre, décbirée et tachée de mon sang. »

Quand le vieillard eut cessé de parler, Isenhofer secoua gravement la tête, comme quelqu'un qui ne sait pas où il en est.

« Quoi qu’il en soit, répondit Isenhofer, je crois que tout cela peut s'expliquer naturellement. Tout en conservant une faible connaissance de vos actes, vous avez eu une crise de fièvre chaude, un paroxysme de délire. A. force de vous livrer à vos pénibles réflexions et de veus préoccuper d’un passé lugubre, vous vous êtes sans doute échauffé le sang. Au milieu des transports de la $èvre, vous avez cru entendre des voix; en proie à des convulsions, vous veus êtes déchiré la chair de vos propres ongles; vous vous êtes élancé hors du lit; vous avez rêvé les yeux ouverts, et vous avez tout bouleversé dans votre chambre, tandis que votre imagination vous faisait voir des fantômes; vous vous êtes meurtri la figure contre le mar, et en perdant votre sang vous êtes tombé sans connaissance. Croyezmoi, chevalier, des ballucinations de ce genre ne sont pas impossibles. »

Mais Le vieillard secoua la tête en silence, leva la main

et montra à Isenhofer une &meraude verte, fimement taillée, aux armes des Trullerey enchâssée dans un gros anneau d'or.

« Voilà l'anneau fatal revenu À mon doigt, le même que . Jerg de End me prit il y a vingt-huit ans. Depuis trois mois, je le porte de nouveau. »

isenhofer resta tout saisi; il regardait l'anneau sans pouvoir trouver le nœud de cette horrible énigme, mais sas perdre la conviction que Rudiger devait s’abuser luimême ou être la dupe d’un autre.

Dans cette perplexité, il ne put s’empêcher de rire de lui-même. Rudiger s’en aperçut , et dit d’an ton fâché :

« Comment! tu doutes encore de la vérité ?

— Pardonnez, sire, répondit Isenhofer. Ma raison me paraît en ce moment aussi ridicule qu'un enfant intimidé par les tours de passe-passe d’un escamoteur. Êtes-vous sûr d'avoir vu, dans la nuit dont vous parlez, Jerg et pas un autre ? Qu'est-ce qui vous l’a fait reconnaître si vite et si positivement”?

— Bes gestes, sa vorx, je dirais même son costume, répondit Rudiger. Il était absolument tel que je l'avais toujours vu.

— Eh bien! s’écria Isenhofer vivement, ce ne pouvait done pas être le baron Jærg de End. Votre imagination a emprunté ses traits À votre mémoire. Vous oubliez que l'homme qui, il y a vingt-huit ans, n’en avait que trentecinq, devrait à présent avoir soixante-trois ans. »

Rudiger, frappé var cette simple observation, commença à douter de lui-même ; il leva les yeux au ciel et, après avoir réfléchi quelque temps, il dit à demi-voix :

« Mais cet anneau! C’est pourtant le même que j'avais donné aw baron.

— Et le matin, après l’apparition, vous l’aviez au doigt? demanda Iseshofer.

— Non pas, répondit le chevalier. Mais le soir du même jour, je me tenais sous la porte de la tour, quand une vi-

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laine bohémienne, poursuivie par des archers, se précipita dans la cour du château. Elle avait volé une poule. Comme la faute honteuse dont elle s'était rendue coupable ne m’inspirait guère l'envie de lui accorder l’asile qu'elle réclamait, elle me regarda fixement avec ses yeux noirs et me dit : « Gunther von der Weide, si tu me repousses, tu « repousses en même temps ton bonheur. Tu ne me con- « nais pas; mais moi, je te connais à l’&corchure que tu « portes au-dessus du sourcil gauche. Nous nous sommes « vus dans la vieille chaumière, quand tu as caché le bahut « de Grimmenstein, au moment où le château de Joerg de « End brülait. »

« A ces paroles, Isenhofer, je demeurai stupéfait. La bohémienne me prit la main, en regarda les lignes et me dit : « Tu cherches un objet perdu, je l’ai et je te le ren- « drai, si tu me caches et si tu me sauves des mains de « ceux qui me poursuivent. Tu as du chagrin, j'ai une « plante pour t'en guérir. »

« Je cachai l'Égyptienne dans un réduit de la tour, et je lui dis : « Si tu dis vrai, montre-moi l’objet perdu que je « cherche. » Elle me remit en ricanant l’anneau qu’elle prétendait avoir trouvé dans la forêt, près de Winterthur. Et, quand je la pressai de me dire comment elle savait que cet anneau était à moi, elle répondit que les armes sculptées au-dessus de la porte du château le lui avaient appris.

— La sorcière l’a volé, s’ecria Isenhofer. Toutefois c'est un singulier hasard, ou, si vous aimez mieux, c’est l'œuvre de l'éternelle Providence, que vous ayez retrouvé cet anneau juste le lendemain du jour où vous avez rêvé, dans le délire de la fièvre, de choses qui vous avaient tourmenté en secret près de trente ans.

— Maître, appelle cela comme tu voudras, dit Rudiger; mais il y a là une main redoutable. J'ai cru aussi que la bohémienne avait volé cet anneau au baron Jœrg; mais elle l'a toujours nié, même quand je l’ai menacée de la torture et du gibet. Elle affirma seulement qu'elle avait ren-

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ntré le baron Joerg près d’Eglisau, et elle me promit de découvrir, si je l’aidais à recouvrer sa liberté. C'était mon chagrin, ajouta-t-elle, et elle connaissait une plante dur m'en guérir. »

Isenhofer sourit d’un air incrédule et dit :

« Je connais ces misérables bohémiens, qui disent la yonne aventuré et vivent de mensonges !

— Mais je suis forcé d'ajouter foi aux paroles de cette femme, répondit Rudiger, car elle m’a dévoilé beaucoup de secrets. Je m'explique bien comment ces bohémiens qui courent et épient partout, peuvent tout savoir, et comment, en se rencontrant dans les carrefours, dans les écunes et dans les bois, ils découvrent tout ce qu’ils veulent.

— Qu'est devenue la bohémienne ? demanda Isenhofer. Vous l'avez laissée échapper. La sorcière en sait sans doute plus long sur le compte du baron Joerg qu'elle n’a jugé à propos de vous en dire.

— Je lui ai rendu la liberté après avoir pris longtemps son d'elle, répondit le chevalier. Si elle me fait connaître

h retraite du baron, elle recevra un riche cadeau. Elle

saura me découvrir partout aussi bien qu’à Aarau. Gangolf

est toujours informé du lieu où je me trouve. Dans l’armée

des confédérés, devant Rapperswyl, où j'ai cherché lemalheureux Joerg, je nel’ai pas plus rencontré que dans le camp de Greifensee. Mais je crois être sur ses traces. Il vit, dit-on, retiré dans un couvent de Souabe. C'est là que je Yeux aller; il n’y a plus de repos pour moi sur la terre. Jour et nuit, je suis obsédé par une seule pensée. Comme ie premier fratricide, je suis condamné à errer sans cesse. Et quand j'aurai la certitude de la mort du baron, il ne ue restera plus qu'à aller à Rome. »

À ces mots, le vieillard se tut et sembla retomber dans es anciennes angoisses. Il serra convulsivement ses mains èches l’une contre l’autre, et, l’ceil éteint, il regarda deant lui.

Isenhofer se laissa aller à de longues réflexions sur la

singulière aventure qui allait le transformer en chevalier errant. Il s’apercut bien que le vieux cheralier, poursuivi par les remords d> sa conscience, avait l'esprit malade, et que, superstitieux comme tout malheureux, ü ne choisissait pas le chemm le plus court pour atteindre son but.

« Votre secret vivra et mourra avec moi, dit enfin Isenhofer au chevalier. Je ne vous quitterai pas que vors ne soyez console. Mais tout bien considéré, accordez-moi une demande : donnez-moi trois jours pour que j’aille à Aarau me concerter avec Gangolf. Pnis nous nous mettrons à la recherche de tous les parents proches on éloignés du baron Joerg de End, dans le Rhinthal et en Souabe. Après cela, il sera encore tamps de courir le monde. Je gage-que, sans avoir recours aux bohémiens, nous finiwons par trouver celui que nous cherchons. »

Après quelques hésitations, Rudiger consentit à ce que Isenhofer lui demandait. Ils retournèrent par les prés à la chaumière d’Else. Hermann Enderli amena tont selk le cheval d’Isenhofer, et bientôt après le maître de Waldshut galopait À travers la vallée, vers les rives de la Limamat.

La rencontre.

Déjà le soleil venait de se coucher quand , par une belle soirée du mois de mai, Isenhofer arriva À Aarau, et fit son entrée dans l’ancien château, dont la tour se dressait comme un géant dans l’ombre du crépuscule. Gangolf vint au-devant de son hôte et l’introduisit dans le salon brillamment éclairé du fort.

« Sois le bienvenu, dit Gangolf, car je vis comme un

LE CHATEAU D’AARAU. 175

rmmte et je garde la maison et la ville contre Thomas de 'alkenstein. Cependant on n'entend point dire qu'il se répare à nous attaquer. Notre bourgeoisie est prête à se kéfendre. M’apportes-tu quelques nouvelles de la guerre, ie Zurieh, Greifensee, de Rapperswyl ? Le sang y a coulé, et les confédérés ont, dit-on, déjà mis le feu à plus d'un château et à plus d’un village. Tu dois avoir de quoi nous raconter pour huit joars et plus?

— Cher chevalier, à peine pourrai-je rester huit heures pres de vous, répondit Isenhofer.; car des affaires s6neuses me rappellent loin de vous. ri irai demain de grand matin par Laufenbourg à Waldskut, afid de régler les affaires de ma maison peut-être pour bien longtemps, et le lundi de la Pentecôte je dois avoir rejoint votre père. »

Au souper, Isenhofer raconta ses aventures, la fin malheureuse du baron de Sax et la manière miraculeuse dont H avait échappé, dans sa reconnaissance, il rapportait tout le mérite de sa délivrance au vieux Rudiger. Ils causèrent longtemps; Isenhofer fit parfois quelques questions sur le père de Gangolf et sur la bohémierine. Il demanda, entre autres choses, si cette dernière avait reparu au château, on bien s’il n'était pas venu à sa place un chevalier étranger. Gargolf s’aperçut bien que ces questions devaient se rapporter au mystère de la vie de son père et à ses projets de voyage; mais il ne pressa pas Isenhofer de lui révéler ce qu'il savait des malheurs de son père, quand le maître de Waldshut lui eut déclaré qu’il s'était engagé par serment à se taire.

Ge qui tranquillisait et consolait un peu Gangolf, c'était de voir qu’un homme aussi éclairé et aussi dévoué qu’Isenhofer s'était décidé à servir de compagnon et de conseiller à son père. Aussi promit-il d'exécuter de tout point les diverses commissions dont le chargea Isenhofer, bien qu il n'en comprit pas toujours le but.

I était près de minuit quand les deux amis se séparèrent pour prendre quelques heures de repos, et à peine

le sommet du Gisalæflue, sur le Jura, brillait-il des premières teintes dorées du matin, qu'ils étaient de nouveau réunis pour le déjeuner, et occupés à concerter les moyens de se donner souvent et sûrement de leurs nouvelles l’un à l’autre. Lorsque Isenhofer franchit à cheval le pont-levis du château, Gangolf lui fit à pied la conduite jusqu’à la porte de la ville, et ’accompagna même au delà des deux ponts de l’Aar, jusqu'aux premières collines. L’immense paysage avec ses sommets boisés, avec les cimes escarpées du Jura et les lignes argentées des montagnes de neige à l'horizon, flottait dans des vapeurs transparentes, comme un tableau magique. L’alouette chantait dans l'air bleu, le merle près du ruisseau, et le pinson dans les haies. Les pommiers en fleurs répandaient de doux parfums. De temps à autre les épis et les fleurs des prés tressaillaient sous le souffle caressant du matin, et les branches de cerisiers tardifs répandaient une pluie d'argent.

Le charme de la matinée et du paysage entraîna Gangolf à accompagner Isenhofer plus loin qu'il ne se l'était d’abord proposé. Quand il fut au haut du plateau sur lequel passait la route, et qu'il aperçut à sa droite, au delà des collines, des vallées et des bois, sur le Kirchberg, les murs grisätres du presbytère solitaire et de la petite église élevés dès le x° siècle pour les fidèles de Kuttingen et de Biberstein, il résolut d’aller jusqu'au village de Kuttingen, dont les chaumières, éparses dans la vallée, étaient à moitié cachées par un petit bois d’arbres fruitiers. Là il dit adieu à son ami , qui prità droite le chemin de la Staffelegg sauvage, montagne qu'il avait déjà franchie deux mois auparavant, quand il vit pour la première fois le bel Hinz de Sax dans la société de la noble demoiselle Ursule de Falkenstein.

Pour Gangolf, il prit à gauche, à la sortie du village, vers le pied du haut Wasserflue et du Benkenberg, où il voyait briller, à la lueur rosée du matin, les fenêtres du château de Kœnigstein.

Il traversa en sifflant la paisible vallée et se mit à gravir la montagne de Kæœnigstein, sans autre but que de faire une agréable promenade. Arrivé au sommet, il se reposa à l'ombre de larges érables et de vieux tilleuls, près des murs antiques du château, tout couverts d’un manteau de lierre. Il s’abandonna aux douces rêveries auxquelles l'âme est surtout disposée quand, libre de toute espérance et de tout souci, elle se fond dans la vie pure et calme de la nature. Les solitudes de la vallée à gauche, les grands contours des masses de montagnes, le profond silence de toute la contrée, firent naître en lui cette sublime sérénité que goûie une âme pure, après avoir triomphé des orages et des tentations du monde. |

ll fut troublé dans ses r&veries par l’aboiement d’un petit chien blanc, qui vint le caresser en frétillant de la queue, puis rentra dans le bois, et en ressortit de nouveau pour disparaître encore. Par ce manége et par ses jappements, le petit chien semblait vouloir l’engager à le suivre. D s’y décida enfin et suivit son guide par un sentier étroit et mal frayé, qui le conduisit, par le col de la montagne, dans une vallée déserte. Le chien courut gaiement à travers les prés, franchit un ruisseau peu large, et mena Gangolf vers une montagne assez élevée et couverte de hauts sapins. Gangolf pénétra d’autant plus volontiers sous l'ombrage que le soleil commentait à devenir ardent. Mais à peine fut-il entré sous les sapins qu'il s’aperçut que le chien avait disparu. Il eut beau siffler pour le rappeler, le déserteur ne se montra plus.

Cependant il continua à marcher sur la mousse de la forét, et il n’eut pas de peine à reconnaître qu'il était sur la Hard, haut plateau où l’on ne trouvait que quelques huttes solitaires, disséminées entre les bois et les prés. Cette contrée déserte ne lui était pas inconnue, car il l’avait souvent parcourue avec ses chiens quand il chassait le sanglier et le chevreuil.

Après avoir marché quelque temps dans le bois, À de&-

Le CHATEAU DAARAD. .

bouche dans une clairière et aperçut, à l’ambre de deu graads chènes aux larges branches, ne maisonnette de paysan , nouvellement construite avec des troncs d’arbres dégrossis et serrés les ‘uns contre les autres. Le toit de chaume formait une saillie très-svaneée, peur ombregr les petites ercisées et les abords de la cabane, ou po cËrir un abri en temps de pluie.

Une simple haie de bramches entre-crotsées entouraitun petit jardin potager.

On a toujours du plaisir à rencontrer dans des lieux peu fréquentés la trace de l’activité et de l’industrie & l'homme. Mais un tout autre objet fixa soudain l’attention de Gangolf. Près de l'endroit par où il était sorti de la fortt, les branches fleuries d’un cognassier sauvage, markes à de blanches guirlandes de clématites et à des bouquets d’eglantier rose, formaient un léger berceau, sous lequel dormait une jeune fille. Une grosse vipère aux écailles d’un brun foncé tournait autour de la dormeuse et dardait sans cesse sa langue contre le nouvel arrivant, comme si elle était chargée de défendre la jeune fille. Gangolf fut saisi d’epouvante. Il ne pouvait pas voir la figure de la jeune fille, qui, la tête appuyée sur son bras, lui teuznait le dos, et dont les traits étaient en partie cachés per les tresses d'or de sa chevelure. Mais il reconnut cette taille élancée sous cette large robe gris cendré, cette belle tête et la fossette du menton. C'était la bégmse Véronique.

Aussitôt il s'élança à côté d'elle, prit une branche sèche et fit la chasse à la vipère, qui s'enfuit dans les broussailles loin de la dormeuse. De quelques coups Gangolf tus la vipère. En se retournant, il vit la béguine réveillé par le bruit. Elle était debout devant lui dans une aimable confusion. Ses joues jetaient un plus vif éclat que les bouquets roses de l'églantier entre les fleurs blanches du cognassier. Encore un peu voilés par le. sommeil, ses yeux peignaient la plus grande surprise; elle les ba

modestement quand son sauveur approcha d'elle et la salua d'un air respectueux.

« C'était un serpent qui allait vous piquer, dit-il à demi voix et en balbutiant. Pardonnez à ma t&merite.... de vous avoir troubl£e.... »

il se tut, il n'aurait pu ajouter un mot de plus. Il osait à peine lever les yeux; mais il y avait dans cet embarras subit une éloquence bien capable de calmer les craintes de la timide Véronique.

Cependant, les yeux baissés, elle murmura ces mots

entrecoupes :

« Quand je cours un danger, il faut que Dieu vous envole à mON secours. »

Un gracieux sourire, à ces mots, se dessina sur ses lèvres, et un léger mouvement de tête fut la muette expression de sa reconnaissance. |

Tous deux, également surpris d’une rencontre aussi mattendue, sentaient leurs langues comme enchaînées par en pouvoir inconnu. Le cœur de Gangolf battait sans qu'il sût si c'était de joie ou de peur; et, au plus léger mouvement du jeune chevalier, la béguine se repliait craintivement sur elle-même, comme la tendre sensitive au plus faible attouchement. Elle jetait ses regards autour d'elle, et ne les arrêtait que furtivement sur la noble figure de Gangolf, qui n'aurait pas pu prendre devant une reine une attitude plus respectueuse.

Ils se mirent enfin à parler de choses très-indifférentes; mais la béguine tourna plusieurs fois les yeux , avec inquiétude, vers la cabane, au fond du pré.

« Cette habitation est à vous? demanda-t-il.

— Non pas, répondit-elle; mon père l’a seulement louée à un villageois d’Erlisbach. Voudriez-vous me faire le plaisir de me suivre et de vous reposer chez nous? Il cammence à faire chaud, etvous vous êtes peut-être égaré dans ce désert. Si vous avez besoin de vous rafraichir, notre frugal repas de pain et de lait est à votre service.

— Je ne réclamerai de votre bonté qu'un peu d’eau fraîche, » répondit Gangolf, enchanté de l’aimable invitation.

Au comble du bonheur, il suivit sa conductrice; le désert s’était changé pour lui en un nouveau paradis. Les hauts sapins, tout autour, dans leur sombre majesté, semblaient veiller sur cet Eden caché. Quand Véronique approcha de la cabane, les cimes des chênes séculaires dont le vert feuillage abritait des deux côtés la modeste demeure, se penchèrent avec un doux murmure comme pour la saluer.

Un grand homme maigre, qui s’était courbé pour passer sous la porte basse de la maison, vint au-devant d'eux, et à sa barbe et à ses cheveux gris, à la rudesse de ses traits, Gangolf reconnut aussitôt le lollhard.

« Soyez béni en entrant dans ma cabane, dit le vieillard en lui présentant sa main osseuse et décharnée. Quelle affaire vous amène en ce lieu si rarement visité ? »

Puis il l’engagea à s’asseoir sur le petit banc de bois, sous le toit de la cabane.

Gangolf s’assit volontiers et raconta, en disant son nom et sa demeure, quel hasard l’avait conduit dans la Hard et comment il y avait trouvé Véronique endormie à côté du serpent.

« La nuit était tiède et étoilée, dit le lollhard ; ma fille l’a passée presque tout entière avec moi en méditations et en prières. C'est ce qui l’a fait tomber de fatigue. Mais pourquoi avez-vous tué le serpent ? L’innocence dort partout en sûreté, comme Daniel dans la fosse aux lions; les anges du tout-puissant veillent sur elle. »

Véronique s'était éloignée dès que le jeune homme avait commencé à parler avec son père; mais l'imagination de Gangolf la lui représentait toujours dormant sous le berceau d’eglantiers et de clématites; et quand le vieillard parla d’anges gardiens, un éclat céleste se r&pandit sur tout le tableau.

Bientôt après la béguine sortit de la cabane, tenant dans sa main une coupe de bois remplie d’une eau claire comme le cristal. Elle approcha de l'hôte de son père et lui présenta la coupe en silence et en tremblant.

« Puisse, s’écria le lollhard en voyant boire le jeune homme, puisse, noble seigneur, votre âme altérée s’abreuver bientôt à la source d’eau vive qui coule dans la vie éternelle ! »

En achevant ces mots, il alla chercher du pain dans la chaumière.Gangolf, après s’être désaltéré, éloigna la coupe de ses lèvres et leva ses regards vers la jeune fille avec une émotion pleine de reconnaissance. Elle était devant lui dans une silencieuse humilité, les yeux baïissés à terre et sa belle tête penchée de côté, comme plongée dans de douces réflexions. Mais quand ses yeux s’abaisserent sur lui et que leurs regards se confondirent, sa figure sérieuse s’anima d’un sourire pur et céleste, et une pudeur angélique colora ses joues. Cependant il tenait toujours la coupe dans sa main tremblante, et il ne pouvait détourner ses regards de la jeune fille. Le cœur palpitant, il essaya en vain de lui adresser la parole. Sa voix expira sur ses lèvres. Une chaleur brûlante parcourut ses membres. Le souffle Jui manqua. Tout l'univers disparut à ses yeux, et il laissa tomber la coupe de sa main.

« Que vous êtes pâle! Vous ne vous sentez pas bien, s’ecria-t-elle d'un air inquiet. L'eau était peut-être trop froide ? »

De crainte qu'il ne tombât à la renverse, elle lui tendit la main. Mais lui, revenant soudain à lui, secoua la tête avec un muet sourire, saisit le bout des doigts délicats de la jeune fille et les porta à ses lèvres; aussitôt sa figure reprit sa couleur naturelle. Véronique pâlit à son tour, et, toute tremblante, recula d'un pas.

« Je me trouve bien, » dit Gangolf d’une voix faible et mourante. Puis ramassant la coupe, il se leva et demeura immobile devant Véronique. « Que ne puis-je mourir en ce

moment! dit-il les yeux levés vers le ciel, lorsque le vieillard parut sur le seuil de la porte avec de pain et du vin.

— Mourir! » s’écria te lollhard, et posant le pain etk eruchon de vin sur une petite table devant le bane, il regarda le jeune homme d’un air sérieux. « Mourir, sire Gangolf? Mais avez-vous fini de vivre?»

La béguine se détourna en baissant la tête, et rentrs d'un pas chancelant dans la cabane au moment où Gargolf disait : « J'ai vécu.

— Vous êtes dans l'erreur. Rêver n'est pas vivre. La vie, c'est la clarté et la vérité! Ce n’est point par note volonté, mais par celle de Dieu que nous existons; car ce n'est qu'en Dieu que se trouve la clarté et la vie. Jets loin de vous le bandeau da sommeil, dont le monde et l’enfer obscurcissent la vue des enfants des hommes, et révaillez-vous en Dieu. Que le Seigneur m’accorde la force de vous éveiller, vous avant mille autres; car vous sembler porter sur vous le signe des élus! »

Le lollhard continua encore longtemps A parler dans cet termes. Après avoir écouté le pieux sermon avee plus ou moins de dévotion, Gangolf éprouva cette sensation qu'on éprouve en sortant d'un rêve.

La belle béguine n'était pas revenue; mais, chose étrange! Gangolf craignait de la revoir. Il jugea À propos de ne pas troubler plus longtemps la sainte famille dans sa solitude, mais de retourner chez lui. Le lollhard prit son long bâton de voyageur pour accompagner son hôte une partie du chemin. Au moment de partir, le jeune homme tressaillit encore une fois en entendant derrière lui un bruit contre la porte de la cabane. TI se retourna: ce n’était pas la personne qu'il à s'attendait voir, mais une jeune paysanne qui allait de la chaumière dans le petit jardin.

Le lollhard reprit en route le sermon À l'endroit où il l'avait Jaissé. A l'extrémité de la la forêt, le chemin s’en-

gageait dans une vallée étroïte, au bout Ar \anmelle ils

èrent près d’un long édifice délabré qui avait servi sunnement à loger les malades accourus pour prendre bains d’eaux minérales. Non loin de là s'élevait une Me chapelle consacrée à saimt Laurent, au pied des chers du Ramesflue. Toute la vallée, resserrée entre des‘ ontagnes boisées, s’ouvrait à gauche du côté des chauières du village d’Erkisbach.

ka le lollhard quitta son jeune ami, qu'il considérait à comme à moitié converti ; il l’engagea affectuausemant venir le visiter dans sa solitude, s’il tanait À se défaire de ks-erreurs et à sauver son âme.

Gangolf secoua avec retonnaissance la main décharnée da visillard, et prit des sentiers bien connus de lui, à trares les sombres bois de sapins du Hungerberg, pour arriver plus vite à Aarau et àla tour de Rore.

La sseonde visite.

Gangolf croyait n'avoir jamais passé de sairée plus énie que la veille de la sainte Pentecôte. Autour de lui, ut avait un air de fête. Les maisons de la ville, les sumières au pied de la montagne, les jardins, les haums, les ravins, tout le paysage, de près comme de mn, resplendissait d’une lumière sursaturelle. Les eaux Jj’Aar murmuraient comme des chants le ‘long. de la tour de la ville. Il y avait dans le soufile du vent comme de ucæs voix d'ange, et les branches paraissaient s'incliner as un tressaillement respectueux devant la divinité inüble. Gangoif était plus qu'heureux. Jamais le dimanche

la Pentoeôts il n'avait assisté avec plus de recusillemt aux offices de l'église paroissiale. Son âme était ph-

184 LE CHATEAU D’AARAU.

nétrée de saintes pensées d'amour et de charité, comme jadis les âmes des apôtres et des disciples du Seigneur. U envoya de riches aumônes à tous les pauvres ménages de la ville qu’il connaissait. Il en porta lui-même à quelques ‘familles avec la plus grande humilité et la plus douce sa tisfaction.

Son aventure sur la Hard se liait pour lui & des circon-

stances surnaturelles. La divinité elle-même l'avait envoyé dans cette sainte solitude. Le petit chien blanc qui lui avait servi de guide n'avait pas paru et disparu par l'effet du hasard ; le serpent qui, comme un mauvais génie, avait veillé sur le sommeil de Véronique, semblait s'être placé entre le ciel et lui comme l’emblème de l'enfer envieux. Cependant il ne regardait pas comme un mauvais présage d'avoir tué le serpent. Il se sentait attiré vers le désert par un désir ineffable, mais il n’osait suivre cette voix du cœur. Il tremblait même rien qu'à la seule pensée de revoir la sainte de ce bois : car, en considérant ses propres imperfections , il se Jugeait indigne de l’approcher, elle qui par la beauté et la pureté de son âme, par ses qualités physiques et morales, était supérieure à toutes les créatures de la terre. Il se passa plusieurs jours sans qu'il se permit autre chose que de contempler de son siége, devant la fenêtre de la salle du château, les sombres montagnes qui s’elevaient en amphithéâtre de l’autre côté de l’Aar. C'était là, à l’endroit où les rougeurs enflammées et éblouissantes du soleil couchant brillaient chaque soir à travers les cimes noires des sapins, que se cachait la montagne sacrée. C'était là qu'il se représentait la fille et l’héritière du ciel au milieu: de l’éclat du soleil couchant, comme dans une transfiguration sur le Thabor. C'était là encore que l'étoile du soir lui marquait le côté où il devait tourner ses regards : car elle planait au-dessus de !’humble chaumière de Véronique, comme jadis brillait au-dessus de la crèche de Béthléem l'étoile merveilleuse qui guidait les rois mages.

LE CHATEAU D’AARAU. 185

Dans sa re@verie silencieuse, il aurait fini par se représenter l’habitante solitaire de la montagne comme un être éthéré en commerce avec les seraphins du ciel, si un désir invincible n'eût fini par triompher de sa timidité et ne lui eût fait entreprendre un pèlerinage vers la montagne sacrée. Mais ce ne fut pas sans avoir soutenu une longue lutte avec lui-même. Il s'était aussi, sans trop savoir pourquoi, habillé avec plus de soin, non avec plus de magnificence, mais d'une manière plus simple et avec plus de goût et d'élégance. Et ce que c’est que la pauvre humanité! Devant le petit miroir de la chambre de son père, il avait baissé les yeux tristement, avec désespoir : car il lui avait semblé tout à coup que, loin d'avoir rien qui pôt plaire, il pouvait plutôt passer pour laid.

Quand il fut descendu dans la vallée au delà du Hungerberg, et qu'il fut à peu de distance de la chapelle de Saint- Laurent, où un aigle planait justement autour de la cime déchirée du Ramesflue, il fut saisi d’une nouvelle inquiétude, et il trembla en voyant approcher le grand moment où il apercevrait la forêt, le pré et la chaumière abritée par les chènes séculaires. Il gravit lentement la montagne, et pénétra avec un battement de cœur dans le bois sacré. Arrivé dans le pré, il eut comme un frisson de fièvre à la vue de la chaumière, qui lui semblait avoir été transportée à d’une terre sainte par les anges. Il fut presque pris de vertige en s’avançant vers la porte. Il fut forcé de s’asseoir pour respirer et pour se remettre. Il n’aperçut personne, mais la porte était entr’ouverte. Il entendit à l’intérieur une voix, mais ce n’était ni le doux son de voix de la beguine, ni la voix dure et rauque du vieillard : c'était une voix étrangère.

Des pas se firent entendre. Une femme en grossier costume de pèlerin sortit de la chaumière. Sa figure était maladive et bl&me; d’une main elle tenait un grand bâton blanc et un long rosaire, de l’autre un léger paquet. Elle

semblait avoir perdu depuis peu un œil par accident; car

186 LE CHATEAU D'AABAU.

o8 voyait encare des traces de sang sous le bandeau anir qui le couvrait. Sa têts était presque tout entière envelep pée et couverte d'un chapeau à larges bards; son mantess. comame ceux des pèlerins, était orné de coquilles. Derrière elle marchait, comme pour la conduire, la même paysanse que Gangolf avait déjà aperçue la première fois.

Ce qui le frappa, ce fut de voir la pénitente, une fois sartäe de la maison, malgré ses infirmités et soh Age, tourper la tête rapidement, tantôt à droite, tantôt à gauche, & lui lancer à lui-même, de l'œil qui lui restait, des regards furtifs et perçants. Il ne remarqua pas avec moins de surprise (surprise partagée par la jeune paysanne) que les pas chanoelants de la vieille femme, à mesure qu'elle avançait, devenaient toujours plus fermes et plus rapides. Tout à coup la vieille disparut dans le bois.

« Quelleest cette femme ? demanda le jeune chevalier à la paysanne restée sur leseuil de la porte. .

— Ah ! répondit la villageoise à peine revenue de sa surprise, elle arrive de bien loin, elle vient de la Terre- Sainte, etelle a promis pour une ammône de réciter pour

eux l’évaagile de saint Jean. Mais le vieux dollbard, qui as peut pas souffrir les gens qui courent le monde en priant, lui a fait une forte réprimande, lui a donné du pain et quelque monnaie, et l’a renvoyée. J'ai eu pitié de ceite femme; mais que Dieu me prenne en sa sainte garde! je crois presque que c’est quelque sorcière. Mais, monsieur: n'entrerez-yous pas? »

En disant ces mots, la paysanne s'était retirée de la poris pour lui faire place. Il avanga machinalement. Dans l'âtre brûlait un feu à mortie éteint. La paysanne ouvrit une autre porte de côté, et Gangolf se trouva dens une chambre basse, dont les murs et le plafond étaient lambrissés de sapins. |

Le lollhard et la béguine étaient assis à une patits table et prenaient leur repas, servi dans deux plats de terre : dans l’un, il y avaït un morceau d'agneau rôti;

dans l’autre, du cresson assaisonné avec du sel, du vinaigre et de l’hutle d'olive

Gangoff, amicalement salué par les deux convives et invité par eux à se mettre à table, sut à peine se rendre com pte de ce qui se passait en lui. TI hni semblart qu’il n'était plus sous le prestige du pouvoir magique qui l'avait fascmé jusque-là. Au lieu de se trouver en présence de la figure ideale et céleste de ses rêves, il était assis à côté d'une beile jeune fille délicate et gracieuse, mais qui, comsne lus, appartenait à la terre. Surprise par l'arrivée inattendne de Gangolf, Véronique rougit, eonfuse et muette, elle baissa les yeux, tandis que lui, enhardi sans savoir comment, osa la regarder de côté pour s'assurer si c'était bien elle, ou s’il s’abusait en ce moment, s'il s'était abusé jusqu'alors.

Mais bientôt, quand il lui adressa la parole et qu'elle lui répondit avec une douce timidité unie à une candeur con- fiante, il fut de nouveau incertain si elle était plus ammable telle qu'il la voyait en ce moment, ou telle qu'elle s’offrait à lui dans ses rêves. Tout en s’étonnant de ce changement qui s'était opéré en elle et en lui, il trouva qu’il y gagnait. I se mit à parler avec le ton d’un ami de la maison, ou du moins d’une connaissance ; il prit part au simple repas de famille, quoique cela lui parût presque un péché de porter un morceau à sa bouche devant Véromque. Ii avait ‘de la peine à concevoir qu’une sainte aussi délicate pût manger comme un simple mortel. 1l est vrai qu’elle mangeait aussi peu qu’un oiseau; et quand, en causant, elle lui souriait d'un air modeste, elle lui sem- . blait plus céleste que jamais.

Après le frugal repas, qui se prolongea beaucoup par les récits que Gangolf fit de ses voyages, de ses connaissances, de sa vie an château d’Aarau, le lollhard joignit ses mains pour la prière, s'agenouilla et baissa humblement vers la terre ses bras et son front. La béguine aussi se prosterna dans un coin de la chambre et posa sa figure

188 LE CHATEAU D’AARAU.

contre ses mains jointes sur le banc de bois pr&s du mur. Le chevalier se laissa entraîner par l’exemple de ce pieux recueillement. Il ne put pas prier, et cependant toute son äme n’etait qu’adoration. Il fut saisi d’un respect et d’une trissesse inexprimables en pensant à l’Etre-Supr&me, devant lequel un vieillard et un ange étaient en ce moment prosternés. Il balbutia tout bas, en élevant ses pensées vers le Tout-Puissant, trois noms qui lui étaient chers : celui de son père et ceux du lollhard et de Véronique. Il resta la tête appuyée sur sa poitrine, dans un pieux oubli de lui-même; il était encore à genoux quand les autres étaient déjà levés. Le bruit qu'ils firent le rappela à la réalité; il n'était qu'à moitié revenu à lui. Véronique vit une larme perler entre ses cils; elle le regarda en silence et en souriant avec une émotion visible. Le vieillard aussi s’apercut de l’attendrissement de Gangolf. Il le conduisit dehors, sous le rebord du toit, et le fit asseoir sur le banc devant la cabane, résolu de ne plus retarder d'un instant une conversion qu'il semblait avoir depuis longtemps résolue.

« Chevalier, dit-il d’un ton cordial qui ne lui était pas habituel, il me semble que c’est l’esprit de Dieu qui vous a conduit dans cette solitude pour y trouver la suprême félicité à laquelle votre cœur aspire.

— Je le crois presque moi-meme, répondit Gangolf embarrassé et interdit, les yeux baissés ; car ilesongeait à une autre félicité que le vieillard, et il redoutait en secret ce que celui-ci allait dire.

— Abandonnez donc, continua le vieillard, vos craintes mondaines, votre assujettissement aux coutumes de la société, votre culte idolätre des objets terrestres, des autels et des temples de pierre, des scribes et des pharisiens et de leurs doctrines de Baal. Voyez ici, depuis les prés jusqu’au firmament, le temple du Très-Saint, qui n'a pas été élevé de la main des hommes. Levez vos regards vers le soleil et vers les astres; € est \à aue sont les vraies

et éternelles lumières. Vos prières sont les vrais pèlerinages, vos soupirs sont les fêtes des saints : tout le reste est tromperie de prêtres, depuis le commencement jusqu'à la fin. Secouez le joug de vos préjugés et vos fausses idées sur la naissance, le rang, la richesse et l’honpeur. Ne vous laissez pas guider par vous-même ni par le monde. Devenez libre, agissez comme le veut l’esprit du ciel, et comme un véritable enfant de Dieu. Vous n'aurez plus d'autre volonté que celle qui vous vient de Dieu. Il n°y a de péché et d’enfer que dans notre misérable égoisme, dans notre attachement aux erreurs et aux illusions du monde.

— Comment le pourrai-je? demanda Gangolf frappé de l'étrange piété du vieillard.

— Vous me faites la même question que le riche adressa à Notre Seigneur Jésus-Christ, notre modèle à tous. Mais moi, je dis: Osez vous séparer du monde; donnez ax pauvres ce que vous avez, et vous serez riche; jetez

dans le feu votre arbre généalogique et vos parchemins, et vous serez noble. Pour marcher dans les voies du Seigneur, néprisez le jugement de l'humanité aveugle et prévenue, et vous deviendrez divin et sans tache, la pure émanation de l’Etre de tous les êtres. Le cœur doit brûler au dedans comme un feu sacré. Toute pratique extérieure est œuvre morte : car à quoi peuvent vous servir l’eau du baptême, la messe des morts et les indulgences des prêtres ?

— Comment! êtes-vous vraiment un chrétien ou un paien? s’ecria Trullerey en se reculant un peu sur le banc.

— Ecoutez-moi; je vais vous révéler un mystère, dit le vieillard à demi-voix, mais avec dignité. Une nouvelle ère approche, la dernière avant la fin de toutes choses. Dieu le père ayant parlé en vain dans les jours de l'ancienne alliance, par la bouche des prophètes ; puis Dieu le fils ayant parlé en vain par celle des douze apôtres à l'espèce

190 LE CHATEAU D’AARAU.

humaine pervertie; maintenant dans un troisième âge du monde, par le décret de Dieu, le Saint-Esprit émanant du Père et du Fils va révéler l'Évangile éternel. Car ce que le Tout-Puissant a commencé deux fois peut-il demeurer inachevé ? et ce que sa bouche a promis peut-il rester sans accomplissement ? Voici qu'après Jésus-Christ Dieu envoie le consolateur du monde, le Saint-Esprit.

— Je ne suis pas versé daus la théologie, répondit le chevalier, et je ne sais que répondre. Cependant je voudrais savoir d'où vous est venue cette révélation.

— De l'esprit de Dieu qui s’est emparé de moi et qui m'a choisi pour lui servir d’instrument, répondit le lollhard avec chaleur. Un jour, j'étais bien haut, il m’a précipité dans l’abime ; je possédais les richesses de la terre, il m'a jeté dans la misère. Jo trouvais ma consolation dans l'amour d'une tendre épouse, il a brisé aussi ces liens de la nature, et j'ai pleuré avec mon enfant sur le cadavre d’une sainte. Alors mon cœur a saigné. J’ai envoyé ma fille au couvent pour la consacrer à Dieu. Et pourtant je me remariai à une méchante femme et je perdis tout, tout! En ce temps, je marchais encore dans l'aveuglement du cœur , à la lumière morte de la nature , et je ne savais rien de la lumière de Dieu. Je me réfugiai dans le désert. Là, l'esprit m’eveilla à la véritable vie intérieure ; j’etudiai ls livre de la théologie allemande de l’illustre prédicateur Jean Tauler, et j'arrivai enfin à la connaissance réelle d’Adam et de Jésus-Christ. Je fus particulièrement guidé dans cette étude par les canseils d’un homme inspiré, de Nicolas de Buldersdorf, qui a allumé pour moi la lumière de l'Évangile éternel. Je sortis du désert sur l'appel du Saint-Esprit, je retirai la pauvre Véronique du couvent et des griffes de la romaine Babylone. Nous triomphâmes du monde en renonçant à lui.

— Vous venez de nommer Nicolas de Buldersdorf, dit le chevalier en frissonnant. Vous ne savez donc pas qu'il a été arrêté et condamné var les Pères réunis à Bâle et

LE CHATEAU D'AARAU. ral

qu'en le réserve aux flammes du bücher? Soyez sur vos gardes pour ne pas finir comme lui. »

D’un ton solennel et avec le rayonnement d’une serenite sænaturele, le vieillard répondit :

= Qu'importe s'ils tuent le corps? Eelui qui est assuré d'une existence éternelle fait peu de cas de cette misérable we. Tous les jours il meurt des milliers d'hommes; que m'importe à moi, qui sis éternel, de grossir ce nombre asjourd’hui cu demain ? Le monde a bien lapidé et tué les prophètes de l’Ancien Testament; on a crucifié et tué les apôtres et les martyrs. Aujourd'hui on livre aux fammes les élus de Dieu. La puissance de Satan est grande. Le monde rebelle s'est, de tout temps, montré hostile à ceux qui travaillaient à sa conversion et à son salut. I n'y a pas une vérité, pas une liberté, pas un droit que l'humanité n'ait acquis au prix de sanglants saaifices. Sire Trullerey, vous m’entendrez entonner .les louanges de Dieu, quand les flammes du bücher élèveront leur voûte dorée au-dessus de ma tête.

— Comment! pouvez-vous oublier Véronique? Que deriendrait cette infortunée, privée de votre appui? s’ecria Gangolf d’un ton d’effroi.

— Les rayons de la divinité retournent à la divinité, répondit le vieillard avec une patience sublime; mais je vous le dis, le grand jour du Seigneur approche ! Les heures de la seconde ère se sont écoulées; l'aurore de l'Évangile éternel commence à poindre, et la créature souffrante n'attendra plus longtemps l’arrivée du règne de la perfection. Préparez-vous à voir cesser les criailleries et les fausses doctrines de vos prêtres. Les peuples s’approcheront de Dieu et l’adoreront en esprit et en vérité. Vos châteaux, vos églises , seront brisés comme des vases impurs. Parmi les enfants de Dieu il n’y aura plus que des frères. On ne verra plus de noblesse, ni de serfs, | ni de seigneurs, ni d'esclaves. C'est là la grandeur de l'Évangile éternel, que l'humanité, jusqu'alors en tutelle,

sera enfin émancipée, et que les inventions diaboliques de l'orgueil et de l’avarice seront foulées aux pieds dans la poussière. »

“ Gangolf regardait fixement le prêtre inspiré de l’Evangile, incertain s’il blasphémait ou s'il révélait, au nom du ciel, une sagesse supérieure. Enfin il se remit et dit :

« Ne craignez-vous pas que la sainte Église ne vous excommunie pour vos discours téméraires ?

— Comment ! répondit le lollhard avec dignité ; je craindrais l’Église qui croule, qui tombe en ruine! Vous n'avez que le culte de l'Eglise et des prêtres, vous n'avez pas de cuite divin. Moi je possède Dieu comme il me possède. ll est le principe et l’essence de la vie; tout le reste n'est qu'écorce vide! Dieu est dans toutes les formes de l'être, dans le seraphin, dans l'arbre et dans le plus vil insecte. Je ne fais pas un pas sans rencontrer Dieu. Vous mar- . chez encore dans l’aveuglement ; vous ne le connaissez

pas, vous ne le voyez pas dans cette sombre lumière de la nature où vous vous traînez à la suite de vos maîtres terrestres. Vous n’adorez que la poussière. Vous servez l'esprit avec une vaine pompe extérieure. Ni Moïse ni J£sus-Christ n’ont jamais enseigné ce que vous enseignez dans vos églises. »

A ces mots, le vieillard se leva tout à coup et dit :

« En voilà assez pour aujourd’hui. J’ai dû dessiller vos yeux. Rentrez en vous-même, et Dieu se révélera à vous. Attendez la venue du Saint-Esprit. Il vous parlera au fond du cœur ; il vous remplira, et tout ce que vous ferez ensuite viendra de lui. »

Gangolf demeura à rêver sur le banc, et réfléchit aux singulières paroles de l'homme qui s’éloignait.

Sans doute les lecteurs ne seront pas moirs étonnés de l'étrange religion du vieillard que ne l’&tait le jeune chevalier. Cependant, de tout temps, des exaltés de ce genre n'avaient pas été rares en Suisse, et ils ne le sont

pas encore aujourd'hui. Dans \a solide de leurs belles

LE CHATEAU D’AARAU. 193

vallées ou de leurs montagnes, au milieu de tableaux d'une nature majestueuse , livrés à leurs propres réflexions sur les choses divines , la croyance ordinaire de l'Église leur semblait trop étroite ‚ et la pompe du culte établi trop mesquine. Ils adorèrent l’Être suprême d’une manière plus grandiose. Dans la liberté de leur vie de pasteurs, simple, paisible et pleine de loisirs, la contrainte des lois civiles et religieuses devait leur paraître d'autant plus odieuse et plus ridicule, qu’elle semblait s'éloigner davantage de la simplicité de la nature ou du pur langage du bon sens. Sous l'influence d’une imagination ardente et d’une äme impressionnable , se forma chez eux cette religion interieure et secrète que l'autorité laique et religieuse poursuivit en vain pendant des siècles. Elle insultait non-seulement à l’Église et aux lois civiles, mais souvent aussi à la morale. Avec les idées exaltées que ces hommes avaient de la sainteté du cœur et de la vie en Dieu, ils prenaient en si grand mépris tout ce qui était de la terre, qu’ils ne croyaient plus pouvoir commettre de péché dans le monde. La communauté des biens et des femmes ne leur semblait que trop souvent un retour à l'innocence du paradis, et la satisfaction donnée aux sens ne leur paraissait pas plus un péché que d’apaiser la faim et la soif.

C'est ainsi que beaucoup de ces hommes, par mépris. pour les érreurs du monde, comme ils les appelaient, Vivaient en ermites sur leurs montagnes, au milieu des bois, sans demeure fixe ou sans patrie, comme les lolihards, les beghards, les béguins et les béguines. Ils habitaient méme dans les villes, souvent à Berne et à Fribourg, où ils faisaient du bien aux pauvres, construisaient des hospices pour les malades et des auberges pour les voyageurs. Dès les xu°, xur° et xıv® siècles, ils eurent à lutter, ils eurent à souffrir la faim, la prison, les rigueurs de l’Église, la confiscation de leurs biens, tous les genres de persécution et la perte même de la vie : comme le frère Kar\, dans

le canton d’Uri, et le frère Burkhard, dans le canton de LE CHATEAU DAARAD. 1%

Zurich, le frère Nicolas de Buldersdorf mourut avec joie sur le bûcher.

De nos jours ehcore, les fanatiques d’Amsoldingen, le messie de Mitteln, de l’Entlibuch, le sauveur de la maison de fous de Koenigsfelden, ou les voyants de Wildenspuch, dans le canton de Zurich, n’auraient pas refusé de suivre leurs devanciers au bûcher en chantant des psaumes.

Mais le jeune chevalier avait beau réfléchir aux discours de l’ermite de la Hard, il ne pouvait débrouiller ce chaos théologique. 11 lui semblait que le proverbe qui prétend que les fous disent souvent la vérité d’une manière surpre nante, nette et rude, au milieu de folles ou puériles niaise: ries, avait aussi raison ici. Mais, conteñt de ses croyants religieuses, qu'il n'avait pas plus envie de discuter que de défendre, il abandonnait volontiers ce soin à d’autres.

Cependantil fut curieux de savoir si Véronique, qui sortait justement de la cabane, attendait comme son père le règne prochain de l'Evangile éternel, et quel effet produirait sur lui la singulière théologie du lollhard, préchée par de si belles lèvres. Il la suivit avec un tressaillement secret, quand elle l’invita à entrer dans le bois derrière la cabane, pour y chercher l’ombre et la fraîcheur. La nature y avait disposé, comme pour la promenade, une allée spacieuse sous la voûte de feuillage des hêtres, dont les troncs blancs et tachetés, quelquefois entourés de lierre, formaient un vaste et magnifique portique.

« Je suis charme, dit-il, de pouvoir me distraire un peu en votre société des méditations sérieuses que la conver: sation de votre père a fait naître en moi. Il attend une ère merveilleuse. Je ne l'ai pas tout à fait compris, et je n'ai pas trouvé trop de clarté dans tout ce qu'il disait des choses divines.

— Vous n’esperez sans doute pas cette clarté, dit Véronique en regardant gravement devant elle. L'avenir est voilé pour nous. Mais nous avons tous en nous le sentiment de la divinité, parce que nous émanons de la divinité

; que nous faisons partie d'elle. Et, si nous restons unis vec elle, cela suffit pour notre salut. Tout le reste n'est ue poussière ou invention humaine. Nous ne savons pas e qui est la vérité. Je ne le sais pas. I} y a une chose raie que je sais, mais je n'ai pas de langue pour l’ezprimer. »

Gangolf, pour qui les discours de la belle béguine ivaient un son plus doux que la plus douce musique, en jaisissait encore moins le sens qu'il n'avait compris "Evangile éternel du lollhard.

« Oh ! que ne pouvez-vous l’exprimer! dit-il. Si je savais * si je possédais tout ce que vous possédez, je serais bien leureux !

— Vous le possédez, » répondit-elle.

Et un doux sourire éclaira, comme un rayon de soleil, sa figure sérieuse.

« Qu'est-ce que je possède donc ? demanda-t-il avec un peu d'embarras.

— Ce que je possède. Vous vous possédez vous-même, : et vous avez comme moi la conscience de votre nature divine. Oui, nous sommes d'une origine céleste. Tout le rest n'est pas à nous, mais au grand tout. Dieu est tout, et tout est en lui. Le corps et l'âme ne sont que des enveioppes, des instruments, des formes du divin en nous, et ils ne font pas partie de nous.

— Comment! s’ecria Gangolf étonné, en s’arrétant et jetant un regard étrange sur sa belle institutrice. Après la mort, le corps, l’äme et la raison, tout périt; que reste-til donc ? |

— Vous, le fils de Dieu; vous, l'éternel ; vous, vous, comme moi, l'être même de Dieu! dit Véronique en regardant le chevalier avec une noblesse d’une grâce indicible. Tout ce qui est puisé dans le trésor inépuisable de Dieu, dans la nature, tout ce que vous avez de commun avec les autres êtres, retourne après votre mort dans le trésor infim. Vous le savez et vous le sentez; vous-même, vous

196 LE CHATEAU D’AARAU.

n'êtes pas la raison : seulement vous êtes doué de raison comme tous les autres hommes. Si vous étiez vous-même la raison, vous ne seriez plus un être agissant par votre volonté, mais subissant une loi fatale. Vous n’&tes pas l'âme, mais vous avez une âme comme tous les êtres sensibles et comme tous les animaux. Vous n'êtes pas le corps, mais vous avez un corps comme toutes les plantes. Vous vous distinguez de tout ce qui est hors de vous et en vous comme un être particulier, supérieur, indépendant et divin, dans une enveloppe étrangère. Tout se meut suivant les lois de la nature, qui sont les pensées de Dieu. La raison est la loi naturelle de notre être. Mais Dieu, le régulateur de toutes choses, est supérieur à toute raison. Le sentiment de notre indépendance, de la différence qu'il y a entre nous et tout ce qui existe, est une garantie de notre nature divine et éternelle. »

A ces singuliers discours de la béguine, le jeune homme se sentit pris comme d’un vertige; il ne savait même pas si c'était à cause de ses expressions étranges et inintelligibles, ou bien à cause de la majesté presque surnaturelle dans laquelle elle planait devant lui, enseignant et révélant, comme une prophétesse, le mystère de Dieu. Un vif et pur incarnat rayonnait sur sa figure comme une sainte auréole, et le souffle du soir, qui soulevait les boucles de sa chevelure châtain, faisait briller de doux reflets autour de sa tête.

Elle parut remarquer la surprise et la confusion de Gangolf. Alors elle joignit ses deux petites mains contre sa poitrine comme pour prier, baissa humblement les yeux et dit avec la ferveur de la conviction :

« Soyons bons et saints comme l'être bon et saint que nous implorons sous le nom d’Abba.

— Vous pouvez bien être bonne et sainte, répondit le jeune homme ému sans pouvoir retenir un soupir ; mais moi, je suis un pécheur. Oh! si je pouvais vous entendre

Zoujours et me sanctifier ! Peut-ètre miraïs-ie, à votre

LE CHATEAU D’AARAU. 197

contact, par comprendre ce langage que vous m’apportez des cieux éloignés.

— Oh! noble seigneur, veuillez seulement vous comprendre vous-même ; alors vous comprendrez le langage qui vient des cieux : car Dieu se révèle en vous comme il s’est révélé avant vous dans tous les saints et dans tous

es pécheurs. Vous le savez mieux que moi; pourquoi vous le dirais-je? Vous n’avez qu’à écouter la voix de l'amour éternel qui vient des cieux.

— Je l’entends en effet, je l’entends qui découle de vos lèvres, et tous mes sens sont tendus pour la recevoir.

— Dieu parle aussi quelquefois par la bouche des mortels, mais je ne suis pas digne d’être l'instrument du Seigneur.

— Et cependant vous l’êtes, pieuse Véronique ; car le pouvoir que vous exercez sur moi n’a rien d’humain. Quand je suis près de vous, je me sens comme arraché à moi-même ; et quand je suis loin de vous, toute mon âme est remplie de vous. Oh! essayez, et commandez ce que vous voulez.

— Que je m'estimerais heureuse, moi, pauvre servante de Dieu, s’il m'avait élue, noble seigneur, pour vous arracher à ce qui est périssable et pour vous gagner à ce qui est éternel et divin! Oui, vous seul! Ma mission icibas se trouverait remplie! »

La béguine prononça ces paroles avec un regard de ferveur vers le ciel et avec une innocence que Raphaël luimême n’a pu donner à ses anges et à ses madones.

Gangolf restait debout, les mains jointes, dans un humble et pieux abandon, pénétré d’un candide respect devant la pretresse de l'amour éternel. Elle lui paraissait de nouveau l’être divin de ses rêves, dégagé de tous les liens terrestres.

« Que demandez-vous? dit-il; que me faut-il faire pour être digne de votre faveur ?

— Non pas de ma faveur, mais de celle de Dieu. € est

pour elle qu'il dot vous être facile de sacrifier mème votre vie.

— Ma vie? Ah! Véronique, le sacrifice de ma vie n'est pas pour moi le plus difficile de tous les sacrifices. Commandes ; dites-moi quand, comment et où je dois mourir. J'ai déjà vu souvent la mort de près.

Il dit cela d'une manière si naturelle, si ferme et si décidée, que la béguine, presque effrayée, le regarda avec consternation.

« Que voulez-vous dire? demanda-t-elle avec um ton incertain, qui témoignait qu'elle croyait ne pas l'avor compris.

— Je veux mourir. Oh! j'ai toujours eu envie de mourir. Si vous êtes pour moi l’ange de la mort, faites-moi signe. J'irai à Dieu, je mourrai pur et bon !

— Chevalier, s’ecria-t-elle toute troublée et avec un mouvement comme pour l'arrêter, pourquoi mourir! Comment pourrais-je vouloir votre mort ?

— N'avez-vous pas demandé ma vie? dit-il en levant timidement ses regards vers elle,

- —Non; vous n’auriez pas dû prendre mes paroles aussi

à la-lettre, répondit Véronique en se remettant. Pour l'amour de tous les saints, comment pourrais-je....? Non! non ! Comment avez-vous pu croire de moi pareille chose!

— Devais-je douter de la vérité de vos paroles ?

-— J'ai eu tort, car ce n’est. pas là ce que je voulais dire, mais seulement que vous deviez pouvair sacrifier ce qu vous aimez le plus au monde, et ce que vous avez de plus

— Comment dois-je le sacrifier ?

— Il faut le repousser, le mépriser et l'oublier.

— Je ne le puis pas. C’est plus difficile que la mort, dit le jeune homme à demi-voix et en secouant faiblement ls tête. ,

— Comment! vous ne le pouvez pas? » dit-elle avec uns naivete enfantine. Et elle le regarda d'un air inquæt, en

LE CHATEAU D’AARAU. 199

Aarquaat en lui une secrète tristesse. Mais bientôt elle

rit le courage exalté d’une pieuse et entière résignation,

jouta : « Mais si Dieu exige le sacrifice, vous devez,

s pouvez l’accomplir ; vous l’agcomplirez.

= Non, non, jamais! s'écria Gangolf en détourpant son

age, comme s'il eût voulu cacher Ja douleur que lui

sait la seule pensée de la possibilité d’un tel sacrifice.

a, Véranique, je ne saurais .vous repousser, ni VOUS

ndanner, ni voys oublier.

— Je ne parle pas de moi, dit-elle naturellement.

— Mais moi, je parle de vous, répondit Gangalf avec

ndon. Quand même le ciel l’exigerait, je ne pourrais

s oublier. »

it une larme mpyilla sa joue, sans qu'un de ses traits changé. Il ne leva pas les yeux. Il ne s’apergut pas

elle pAlissait et frissonnait tout à coup. Elle joignit les

ins sans parler et les laissa retomber.

&nfin , pleine d'inquiétude et d’embarras, elle prit la

role et dit :

« Noble seigneur, pourquoi parlez-vous de choses gux-

les je ne pouvais pas penser ?

— Vous avez parlé de ce que j'aimais la plus au monde, »

ondit-1l d’un air calme, mais ahattu,

Elle pälit de nouveau et dit:

ı Chevalier , partez. x

Ns’iuglina et s’en alla en silence vers les hauts chènss

la cabane.

zomme frappée elle-même du pouvoir de ses paroles

de l’ohéissance muette et passive du nable chevalier,

: le suivit d'abord quelque jemps de sen grands yeux

xs et immobiles, Puis elle tendit les bras vers lui avec

: muette anxiété somme paur le retenir, Enfin elle laissa

omber ses bras avec désespoir, et fajsent invelontaire-

nt deux petits pas, elle s’écria :

ı Ne partez pas fâché! »

[l s'arrêts et regarda en arrière,

« Où allez-vous? dit-elle en marchant lentement vers lui.

— Dans l'exil, comme vous me l'avez ordonné, r&pondit-il en revenant près d'elle.

— Il n’appartient pas à votre servante, noble seigneur, de vous donner des ordres, reprit-elle ; mon père est bon, ne me laissez pas porter la faute de votre absence. »

La figure de Gangolf s’éclaircit à ces mots. Il semblait qu'une parole de joie ou de remerciment allait s’&chapper de ses lèvres, mais il se tut de nouveau.

« Accordez-moi seulement une grâce, continua-t-elle après une pause. Soyez bon et saint. Il ne faut pas vous abuser ni me tromper. Abjurez tout ce qui est terrestre. Ne me parlez jamais comme vous venez, de me parier. N'est-ce pas ? jamais! jamais! Promettez-le-moi, » dit-elle.

Et, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, elle étendit la main vers lui comme s’il devait jurer sur cette main. Il mit en tremblant sa main dans celle que lui présentait Véronique.

« Je me tairai et j’obéirai, » dit-il; mais il ne lächa pas la main dela jeune fille , et, bien qu'il se tüt, il manqua cependant à la promesse qu’il venait de faire, par le muet langage de tous ses traits et de tous ses mouvements. La béguine aussi , dominée par un trouble secret, oublia de retirer sa main. Elle le fit enfin, mais presque trop tard. lis revinrent, en échangeant à peine quelques syllabes, vers la cabane, où le lollhard lisait dans un long parchemin.

Cette belle journée se termina par une belle soirée. Gangolf la passa dans un doux entretien avec les deux solitaires. Lorsqu'il partit, tous deux l'accompagnèrent à travers le bois jusqu’au bas de la montagne, à la chapelle de Saint-Laurent, au-dessous du Ramsflue.

LE CHATEAU D’AARAU. 201

Fâcheuse rencontre.

Véronique revint en silence, à côté de son père, vers sa demeure solitaire. Elle ne put s'empêcher de penser sans cesse à Gangolf; cependant, quand le lollhard faisait l'éloge du chevalier, elle cherchait à détourner la conversation sur d'autres sujets. Elle fut heureuse de se retrouver seule dans sa chambre et de pouvoir s’abandonner à ses r@veries.

Dans sa petite chambre, où un lit de paille étendu par terre, une petite table et un tabouret de bois, prenaient presque toute la place, elle resta muette et r&veuse, quand déjà depuis longtemps elle voyait la lune briller entre les étoiles, à travers son étroite fenêtre. Elle trouvait du plaisir à se rappeler tous les événements de la journée. En pensant à Gangolf, elle ressentait de nouveau ces douces émotions, ces tressaillements , ces délicieux transports que sa présence avait fait naître en elle. Si dans son humilité elle se répétait avec défiance les paroles par lesquelles il voulait l’élever au-dessus de ses semblables, la noble franchise du chevalier ne lui permettait pas de regarder ces déclarations comme des plaisanteries. Son cœur, tout dévoué à Dieu, se révoltait contre cet esprit mondain qui aimait mieux faire à l’Etre suprême le sacrifice de sa propre vie que celui d’une personne étrangère. Elle aurait voulu se fâcher contre lui, si elle avait été capable de se mettre en colère ou qu'elle eût été moins bonne. D'ailleurs, son cœur éprouvait pour le jeune homme un intérêt qu’elle n'avait jusqu'alors ressenti pour personne. Elle tomba à genoux et pria avec ferveur pour que le ciel éclairèt Les prit du chevalier.

Dans l’uniformité de la vie solitaire de Véronique, le silence de la nuit et l’activité du jour ramenaient toujours devant ses yeux l'image du jeune chevalier. Elle pensait à lui dans les petits travaux du jardin comme dans ses occupations domestiques. Il se présentait aussi à elle dans ses prières, et les saintes méditations de son père lui rappelaient la vie mondaine de Gangolf.

Il vint le lendemain; les yeux de Véronique s'étaient déjà souvent portés du côté où il devait sortir de la forét Mais à sa vue elle tressaillit et detourna les yeux.

Il vint aussi Jes jaurs suivants. Plus ses visites devinrent fréquentes, plus ses rapports avec la pieuse famille se resserrérent, Il se joignit A sas prières, à aes travanz et à ses saintes méditations. Il cueillait toujours, en tra versant le bois, des fleurs et des fraises tardives pour Véronique; ou bien il apportait d’Asrau des cerises et d'au tres fruits dans une corbeille de jonc qu’elle avait tressée elle-même.

Cette vie paisible remplit le cœur de Gangolf d'une douce sérénité, qui lui rappelait les jours de son enfançs. Ni le passé ni l’avepir ne pouvaient le detzeher du présent et de l'existence pleins de charme qu'il menait. Les semaines s’écoulèrent ainsi comme des rêves du matin.

Les promenades solitaires qu'elle faisait dans le bois au sur les hauteurs voisines, d'ordinaire en société de son père ou de la jeune paysanne qui l’aidait dans les soins du ménage, étaient l’un des plaisirs favoris de Véronique. Depuis que Gangolf visitait plus souvent ls Hard, ces promenades re dirigeaient plus ordineiremant du côté de la vallée par lequel il avait l'habitude de venir.

Un jour qu’elle était descendue dans la vallée et qu'elle se reposait devant la chapelle de Saint-Laurent, sur un petit banc de pierre, pendant que la jeune paysanne faisait ses dévotions dans la chapelle, elle entendit dans le lointain les pas de plusieurs chevaux. Elle entr’ouvrit

son capuchon et vit au pied de \a colline d'Exlishach, sur

LE CHATEAU D’AARAU, 208

ıen6e blanche, une dame en noir qui approchait apelle. Elle était suivie de deux écuyers magnifivêtus, avec des toques dont les plumes flottaient

que Véronique fût remise da sa surprise, les ca- ‚arr&terent devant la chapelle, La dame, envel'un voile noir, fut descendue respectueusement quense par les hommes de sa suite, qui semblaient pages. Elle entra dans la chapelle. Véronique atvec impatience la paysanne pour partir avec elle. dame voilée revint auparavant et dit aux deux d'un ton impérieux : « Allez un peu en avant avec enée, je suivrai à pied.» Ils obéirent.

L la dame en noir passa devant la béguine ençaée, qui lui fit un salut respectueux en se levant ge, elle s'arrêta , et, sortant une pièce de monpetit sac brodé d'or qui était attaché à sa cein- ‘une chaîne d'argent, elle l’otfrit à la béguine. ue refusa et dit en s'inclinant :

rous remercie, noble dame, Réservez vos dons ; gens qui en ont plus besoin que moi.

meures-tu dans cette contrée ? demanda la géné rangère en relevant son voile.

demeure sur la montagne, avec mon père, » ré» a béguine; et par respect, ou peut-être aussi un euse de voircette dame sibienveillante, alle rejeta re son capuchon.

s deux, en se regardant, parurent également surmais surtout l'étrangère. Son œil noir examina ps Véronique, qui eut de la peine à soutenir çe »t qui baissa modestement les yeux.

ne dais pas me connaître? dit enfin l’Etrangäre en aut la jeune béguine avec une attention plus ‘use. Je suis la baronne Ursule de Falkenstein. » ique leva les yeux et considéra la pâle figure de étrangère d'un air calme et tranquille, comme

904 LE CHATEAU D’AARAU.

on regarde une personne qu'on voit pour la première fois.

« Veux-tu m'accompagner jusque chez moi? continua la noble demoiselle. Je ne demeure pas loin d'ici, de l’autre côté d’Erlisbach , le long de l’Aar, au château de Goesgen, qui appartient à mon oncle.

— Je ne puis pas m'éloigner de la cabane de mon père, répondit Véronique; mais, si vous le permettez, je vous accompagnerai jusqu'au bout de la prairie. »

Toutes deux se mirent à marcher lentement et s’arrètérent souvent en causant; Ursule s’informa, avec la curiosité naturelle à son sexe, de tout ce qui regardait Véronique. Dans cette conversation, la fille du lollhard, sans s'en douter, fit éclater toute la candeur et toute l’amabilité de son caractère. Le sérieux d’Ursule se changea bientôt en une affabilité mélancolique; et son ton, d’abord un peu fier, prit peu à peu cet accent qui marque une inclination naissante ou un sentiment de compassion.

« Oh! enfant digne d'envie, s’écria Ursule en jetant un . regard de tristesse sur la béguine, que tu es heureuse! tu n'es qu’abusee. Que Dieu te protége! tu ne jouiras pas longtemps de ton bonheur.

— Pourquoi pas, noble demoiselle ? Dieu veut nous voir heureux tant que nous voulons l'être.

— Vraiment ? Chère enfant, le bonheur est en dehors de notre pouvoir. Si le bonheur était subordonné à la volonté des mortels, qui verserait sous le ciel d'autres larmes que des larmes de joie?

— Les larmes de douleur font aussi partie du bonheur, noble demoiselle, peut-être plus encore que les autres. On les verse quand on expie l'infidélité, et que seule dans le monde on recherche une félicité plus parfaite. »

A ces mots Ursules’arrêta , et, d’un air sombre et scrutateur, elle chercha à lire dans les yeux si francs et si riants de Véronique. Elle craignait que la béguine ne vou- Jüt se permettre de méchantes allusions. Mais son indi-

LE CHATEAU D’AARAU. 205

mation déjà excitée s’apaisa à la vue de cette calme figure i pleine d’innocence. Ursule n’eut pas le courage de penser nal d’une.enfant qui semblait à peine se douter jusqu'où ouvait aller la méchanceté du monde.

« Tu parlais d’infidelite, dit Ursule après quelques moments de réflexion. Qu’entendais-tu par là ? |

— L’eloignement de Dieu, la mort de l’âme au milieu des choses terrestres, l'attachement aux biens périssables et la renonciation aux biens éternels. Celui qui s’attache à ce qui n'a pas de durée ne doit-il pas toujours souffrir et pleurer ? son cœur ne doit-il pas toujours saigner? car il perd toujours ce qu'il aime ou il a toujours une perte à craindre. .

— Es-tu si forte, jeune fille? dit Ursule étonnée et cependant un peu incrédule. Ton cœur n’a-t-il jamais été attaché à autre chose qu'à ton Dieu ?

— Dieu veuille qu’il en soit ainsi! » dit Véronique.

Et elle regarda Ursule d’un air noble et ouvert.

« Oh! enfant digne d'envie! » s’écria la noble demoiselle en contemplant la béguine avec un respect involontaire.

Dans le maintien de Véronique, dans tous les traits de sa figure si pure, se révélait ce calme virginal qui n’a pas encore été troublé par le moindre souffle de la passion, et qui repousse impérieusement les désirs des hommes sans les comprendre. .

« Il est certain, se dit Ursule à part soi, qu’il n’a jamais aimé cette enfant. Ou du moins il n’ajamais trouvé en elle un sentiment d'amour ! Elle est innocente. »

Le lecteur devinera facilement à qui elle pensait : car, lès le moment où Véronique avait découvert sa figure près de la chapelle, Ursule avait eu presque la certitude que cette jeune fille était la béguine du Brugg qu'elle avait crue sa rivale. Mais sa fierté l’emp£cha de faire des questions qui auraient pu la trahir ou l'humilier.

« Conserve ton bonheur, dit-elle d'un ton presque aifectueux à sa compagne ; conserve-le tant que tu pourras \

— Ne le pourrai-je pas toujours ? reprit Véronique.

— Certes non, tu peux m'en croire, répliqua Ursule. Je suis ton aînée et j'ai une bien plus longue expérience du monde que toi! Tu parles encore le langage confiant de J'enfance. Il ya eu un temps où je parlais comme tu parles de toi et du monde, sans connaître l’un plus que l'autre. Ne quitte pas sans y être forcée la solitude de ta montagne.

— Pourquoi, noble demoiselle, me donner-vous ce conseil ? Cette contrée, je pense, est sûre ?

— Tu es un tendre agneau que convoitent les loups afsmés. Je voudrais que tu pusses venir avec moi. Je voudrais te sauver.

— Mais de qui? Je ne vous comprends pas. Mon père serait-il persécuté ? En auriez-vous entendu parler ?

— Me répondras-tu franchement si je t'adresse une question importante ?

- — Je n’ai rien à cacher.

— As-tu jamais aimé un homme, ou bien en est-il un que tu aies préféré à tous les autres ?

— Oui, mon père, noble demoiselle.

— Un autre encore n’aurait-il pas quelque prix à tes yeux ?

— Oui, plus d'un. Dans mes voyages, j'ai rencontr plus d’un caractère noble et digne.

— Noble et digne! » répéta Ursule d’un ton railleur e amer. Puis elle ajouta vivement : « Ne juge ainsi personne enfant abusée ! Les hommes sont tous faux, méchants e cruels. Ces bêtes féroces ne sont moins redoutables qu dans l'enfance et la vieillesse, parce qu'ils n’ont pas alor de dents pour déchirer leurs victimes. Les hommes n'on que des appétits violents et des désirs indomptables; ils n connaissent ni la tendresse ni l'amour. Ils guettent leu: proie avec la ruse du renard; dans leur méchanceté, ils s réjouissent d'avance de voir succomber la victime qu'il laisseront ensuite avec une cruelle indifférence baigné

LE CHATEAU D’AARAU. 207

dans son sang, cofhine l'ours rassasié abandonne la brebis déchirée. Aïe horteur de ce sexe barbare, chez lequel il n'y a plus rien d’humain. Par sa force physique, l'homme s’est fait notre tyran et celui du monde, et il ne craint plus pèrsonne queses pareils. A force d’orgueil et de présomption, l’homme est descendu au rang de la brute!

— Il y a des hommes grossiers et méchants, dit la béguine. J'en ai rencontré. Mais vous admettez des exceptions.

— Oh! candeur du premier Age! s’&cria Ursule. Des exceptions? Aucune, si ce n’est dans les langes de l’enfance et dans les glaces de la vieillesse. Le démon furieux n'est pas le plus redoutable, on l’évite; c’est le démon plein de dotceur. Tremble devant celui qui vient à toi avec l’auréolè de la sainteté, accompagné de toutes les vertus, et qui se fait le miroir de la pureté de ton âme. Tout cela n’est que feinte, trotperie et mensonge, pour cacher la ruse et la méchanceté. Crois-moi, l’homme n'est qu'une écorce, une simple écorce qui couvre la pomme noire et vénéneuse de Sodome. 11 a gardé de l'humanité, comme l’ange déchu, la forme et la figure, et des vertus perdues seulement les noms sacrés. »

Véronique écouta d’abord avec l'air grave de la sum prise, puis elle recula avec une espèce d’effroi; mais, pour ne pas blesser son interlocutrice par l'expression de ses sentiments ou de ses doutes, elle sourit gracieusement à la noble demoiselle, comme pour lui demander pardon de sa crainte momentanée.

« Ah! mademoiselle, dit Véronique, que vous portez des jugements sévères ! Mais je vous crois. Vous avez été profondément blessée par des hommes méchants. Votre belle figure pâle et sérieuse le dit. Vous avez perdu la paix de votre âme. Réfugiez-vous en Dieu, vous y retrouverez tout. Si vous pouviez échanger la vaine splendeur de vos châteaux contre une solitude comme la nôtre! On y est beaucoup plus près de Dieu.

— La splendeur des chäteaux a pour moi peu d’attraits, repondit Ursule en soupirant. Un couvent ou une tombe, peu m’importe! Je voudrais avoir perdu la mémoire! Mais toi, tu me fais de la peine, mon enfant! C'est pourquoi va au couvent, vas-y bientôt, avant que ton cœur n'ait à désirer l'oubli. Les démons craignent encore les murs consacrés à Dieu.

— Quoi! des murs de pierres et de plâtre ? Oh! mademoiselle, un cœur consacré à Dieu est plus fort que le mur le plus solide d’un château ou d'un couvent. Je n’ai pas peur de la toute-puissance de l'enfer.

— Pauvre enfant, tu ne connais pas encore l'enfer, dit Ursule en souriant d’un air de pitié et en cherchant des yeux ses pages, qui étaient arrêtés à deux cents pas devant un massif de frênes et de saules. Il faut que je te quitte et que je t’abandonne à ton sort. Songe à mes avertissements.

— J'y songerai, et je me souviendrai aussi de vous. Mais nous sommes dans la main de Dieu, et non dans celle du sort, » dit Véronique. |

Et elle s’inclina respectueusement, en baisant la main que lui présentait la noble demoiselle.

« Te reverrai-je ? demanda Ursule avec bonté. Peutêtre viendrai-je te voir dans ta solitude, Le chemin de la montagne n'est-il pas trop roide pour les chevaux ? »

Véronique lui indiqua le chemin à la droite du Ramsflue, qui conduisait par la vallée jusqu’au bois; on pouvait le voir de l'endroit où elles se trouvaient placées; puis elle lui dépeignit si bien le sentier à travers les sapins jusqu'au pré et à la cabane sous les chênes, qu'il n’y avait . pas moyen de se tromper.

« Et si je viens te voir, je ne trouverai là-haut personne autre que toi, la paysanne et ton père? demanda Ursule.

— Quelquefois, mais pas tous les jours, nous recevons la visite d'un noble seigneur d’Aarau, » répondit naive-

ment la béguine.

LE CHATEAU D’AARAU. 209

Jne sombre rougeur couvrit la figure d'Ursule, et ses x étincelèrent.

: Ah! vraiment, n'est-ce pas une ancienne connaisice? Dis-moi son nom! Tu peux bien me le dire. Tu 3 trouvée avec lui à Brugg; tu l’as peut-être déjà vu paravant. Je le sais, je le sais. S’est-il glissé jusqu’à toi is son véritable nom ou sous un nom emprunté? Je ne le demande pas sans motif : car, je te le répète, dans mme il n’y a rien de vrai que la fausseté. Ainsi donc, appelle... ?

— Gangolf Trullerey, répondit Véronique, mais avec un 1 d’embarras; car la rougeur subite et la vivacité de le de Falkenstein l’intimidaient un peu.

— Tu le vois souvent, me disais-tu ? continua Ursule. — Depuis que mon pfre....

— Ton père est..., » interrompit vivement Ursule; mais ravisant aussitôt, elle reprit avec une tranquillité affec- :: « Ton père est sans doute un homme de bien. Oui, me à le croire, n'est-ce pas? c'est le hasard seul qui us a fait transporter votre ermitage tout près d’Aarau? — Oh! mademoiselle, répondit la béguine, comment yez-vous au hasard, si vous croyez à un Dieu qui disse de tout ? |

— Tu ne devrais pas mêler à tout cela le nom de Dieu, liqua Ursule d’un ton de reproche. Je connais votre gage mystique, mais je ne l’aime pas beaucoup. Disı plutôt si tu étais déjà convenue à Brugg avec ton bon i de choisir la montagne pour lieu de vos rendezas? »

Véronique, saisie de ce changement subit, osait à peine ondre.

« Pourquoi ne me réponds-tu pas? reprit Ursule.

— Noble demoiselle, je ne vous comprends pas...

— Mais moi, je ne te comprends que trop bien; seule-nt, j'avoue que c'est ta figure, et non pas ta robe, qui a trompée. Il me faut réellement rire de ma sin- Ls CHATEAU D'AARAU. 1&

plicite. Ne ris-tu pas aussi secrètement de ma sotte urtdulité ?

— Non, répondit la béguine sérieusement.

— Je ne te l'aurais pas conseillé. Voilà donc ‘bien des semaines que vous vivez ainsi ensemble dans la mortagne. Comment aussi ai-je pu, même à cet égard, m'en laisser imposer par ct hypocrite sournois? Où et quand vous étes-vous vus pour la première fois ? Avoue-le franchement, et je ne te ferai aucun mal. Ne crains rien.

— Je ne vous crains pas, noble demoiselle, répondit Véronique avec sa douceur ordinaire, tout en laissant lire sur ses traits une méfiance involontaire, inspirée par ces discours qui semblaient témoigner d'une certaine folie.

— C'est à son école que tu as appris, ce me semble, cette orgueilleuse bravade, dit Mlle de Falkenstein. Elle vous convient bien à tous deux. Il n’y a qu’une chose que je veuille savoir de toi. Reponds-moi, et puis dte-toi de devant mes yeux. Où ce Gangolf t’a-t-il rencontrée ? Dans quel carrefour ? dans quelle écurie? Je parle de ta première rencontre avec lui, avant que le scélérat parjure ne tait attirée à Brugg.

— Mademoiselle, dit Véronique ,. les joues rouges d'indignation, je vous pardonne si vous jugez à propos de me maltraiter. Mais qui peut vous engager à calomnier un innocent que vous ne semblez pas connaître ?

— Je ne le connais pas? Eh hien! sache donc, s'écria Ursule, emportée par la passion, qu’il était mon fiancé pendant qu'il courait le monde avec:toi! »

Tout à coup elle se tut avec un geste de vive contrariété, comme si elle était fäch&e de s'être ainsi emportée ou oubliée.

« Votre fiancé! dit la béguine avec un mouvement de surprise et de pitié indéfinissables. Votre fiancé ! Est-il possible qu'il vous ait delaissee?...

— Délaissée, lui, moi? sotte fille! J'ai repoussé lem sérable qu’on avait eu l’impudence de vouloir m'imposer.

LE CHATEAU D’AARAU. 211

Réponds à la question que je t'ai faite. Il ne me convient guère de perdre mon temps avec toi.

— Oh! mademoiselle , pardonnez, je suis hors de moi. C'est vous qui l'avez repoussé ? Repoussé, lui qui est si bon! Comment a-t-il pu mériter votre disgrâce ? Celui que je connais ne peut pas être homme dont vous parlez. N doit y avoir entre nous quelque erreur, quelque malentendu. Souffrez, je vous en coujure, que je vous adresse une seule parole, une seule question !.…

— Tais-toi et obéis; ici je suis ta maîtresse. Depuis quand entretiens-tu avec lui cet infâme commerce?

— Mademoiselle, veuillez modérer votre colère; elle vous fait oublier ce que vous devez même à la plus pauvre fille, s’écria Véronique avec dignité.

— Voyez donc l’impudente ! dit Ursule l'œil enflammé.

— Vous n'êtes pas dans une disposition à m’entendre, mademoiselle. »

A ces mots la béguine s'incline profondément et fit un mouvement comme pour s'éloigner.

« Je veux que tu restes; ne bouge pas d'ici, s’ecria Ursule d’un air impératif, en montrant du doigt la place que la béguine venait de quitter.

— Permettez-moi, mademoiselle, de soustraire à vos regards l'objet de votre colère, » répondit Véronique en cherchant à couvrir ainsi sa retraite.

Ursule fit deux grands pas après elle en s’écriant :

« Reste! ou bien j'appelle mes gens et je te fais trainer garrottée à Gœsgen et jeter dans la tour. »

Après avoir prononcé ces mots, elle se tourna rapiment pour appeler ses pages ; mais elle resta muette et pâle comme la mort. Devant elle se trouvait Gangolf Trullerey, qui avait descendu la montagne à travers le bois et qui ne fut pas moins surpris de se voir inopinément devant son ancienne fiancée, et d’apercevoir, à quelques pas d’elle, la sainte de la montagne. il s’inclina profondément, avec une froide politesse, devant l’héritière de Falkenstein, et il

voulut passer sans lui adresser la parole. Mais Ursuk, sans répondre à son salut, l’arrêta d'un signe imperieux de la main.

Dès que Véronique aperçut Gangolf, elle revint sur ses pas et dit:

« Mademoiselle, je rends grâces au ciel qui a envoyé sire Trullerey. Cela mettra un terme à notre malentendu, et vous ne serez plus en colère contre moi.

— J’admire votre témérité , sire Trullerey, s’écria Ursule, sans faire attention aux paroles de Véronique, d'oser courir apr&s l’objet de vos amours sur les terres de la maison de Falkenstein !

— Mademoiselle, reprit le chevalier, il y a deux choses dont vous êtes mal informée. Je ne cours pas après l'objet de mes amours et je ne suis pas ici sur les terres de Falkenstein. Cette vallée, jusqu’au ruisseau du village d’Erlisbach, fait partie du domaine de Koenigstein et appartient à Aarau. Avez-vous quelque autre ordre à me donner ?

— Celui de ne plus vous montrer dans cette contrée, répondit Ursule. Votre conscience doit vous dire quel châtiment attend l’audacieux calomniateur de mon honneur et de celui de ma famille !

— Ce n’est pas de moi, je pense, que vous voulez parler? Depuis que nous nous sommes quittés l’un l’autre, vous ne m'avez fourni aucune matière à éloge ni à bläme.

— Misérable ! mais vous vous êtes vanté d'avoir repoussé mon alliance.

—Je ne l'ai jamais fait.

— Jamais? Vous oubliez l'assemblée des chevaliers à Seckingen, où vous avez couronné l'impudeur par la làcheté , en vous dérobant par la fuite au châtiment qu’allait vous infliger le landgrave Thomas.

— Celui qui vous a tenu ces propos a menti.

— Quoi! mon père et mon oncle ?

— Ils ont menti tous deux.

€ LE CHATEAU D’AARAU. 213

— Parlez de mes parents avec plus de respect! » s’écria rsule en jetant sur Gangolfun regard flamboyant oü se jgnait la colère de l’orgueil outragé; et, montrant du igt ses pages, elle continua : « Je ne suis pas seule. Vous connaissez les couleurs de Falkenstein. Un geste, miséıble fanfaron , et vous et cette fille vous êtes perdus !

— Mademoiselle, je puis souffrir que vous me menaciez, ais je ne souffrirai pas que vous insultiez cet ange de vertu! — Oh! oui, ange de vertu! s’écria Ursule avec un rire nique. J’ai envie de faire emmener cet ange à vos yeux. ous ne souffrons sur notre domaine, ou sur les limites » nos terres, de vagabonds qu’en prison ou à la potence.» De son mouchoir blancelle fit signe à ses pages, attentifs à depuis longtemps à la conversation animée de leur aîtresse avec les deux inconnus; ils arrivèrent au galop.

« Mademoiselle, s'écria Gangolf, et l’on voyait ses uscles se gonfler, les veines de son front bleuir et ses zux lancer des éclairs, je n’oublierai pas que vous êtes ne femme; mais n'oubliez pas non plus que vous et vos ens vous êtes sur les terres de Koenigstein. Dans votre )lère ne commettez pas un crime. »

D'un ton sec et impérieux, Mlle de Falkenstein dit aux ivaliers accourus:

« Saisissez la vagabonde et conduisez-la garrottée au häteau.

— Malheur au t&me£raire ! s’écria Gangolf en levant le oing fermé, malheur à qui osera mettre la main sur cette ane fille. C’est un homme mort! »

Les cavaliers regardèrent avec embarras le redoutable dversaire qui s'était jeté, le bras levé, entre eux et la béuine, et qui sans armes les menaçait de la mort : car l’égant poignard, incrusté d’or et de nacre, qui pendait par ne chaîne d’argent à sa ceinture, était moins une arme u’un objet de parure.

« Je le veux, obéissez! » s’&cria Ursule , la figure tovrde vers ses pages et la main étendue vers la béguine.

as LE GHATEAU D'AARAU.

Leé pages se disposaient à obéir. Tout à coup, le cheval de Fun se cabrä en éeumant et se mit à reculer sur ses pieds de derrière ; l’autre tomba roide mort en lançant son cavalier au loin sur le pré. Bientôt l'autre cheval tomba aussi lourdement à terre. Du cou et du poitrail des chevauz coulait un torrent de sang. Lepoignard de Gangolf les avait frappés tous deux comme l'éclair et percés mortellement.

Ursule reeula avec épouvante, comme si elle était témoin d’un enchantement. Véronique , pâle, les mains Jointeset levées vers le ciel, priait pleine d'angoisse, sous les branches d'un saule. .

Gangolf tenait le poignard daus sa main gauehe, et, dans sa droite, l'épée du page qu'il avait tirée du fourreau. Etourdi de sa chute et consterné d’effroi ‚le page se releva de terre, tandis que son compagnon, jurant et la hanche meurtrie, gisait encore sous son cheval expirant.

« Vous semblez être revenue à vous, dit Gangolf à Ursule, qui, muette et imimobile, regardait ce sanglant spectacle. Je pourrais et je devrais vous emmener prisonnière à Aarau. Vous avez rompu la paix publique. Remontez sur votre haquenée, retournez chez vous. Je vous laisse la liberté. »

Puis il rengaina son poignard, plia la lame de l'épée, en appuyant la pointé à terre Jusqu'à ce que le fer se brisât, aida ensuite le page à se dégager de dessous son cheval, lui prit son épée et la brisa comme l’autre.

« Vous ne méritez pas d’avoir une épée au côté, dit-il aux cavaliers désarçonnés, dont l’un regardait avec dé sespoir son coursier mort, tandis que l’autre boitait en jurant et en gémissant. 1] ne vous sied pas de porter ce qui est l'honneur de l’homme. Les cordes et les menottes sont plutôt ce qui vous convient, puisque, au lieu de protéger les femmes sans défense, vous exercer contre elles l'office d’archers et de valets de bourreau! »

En disant ces mots, il leur tourna le dos, se rappriooha

de la béguine et la ramena par \e chemin de La montagne.

LE GHATEAU D’AARAU. 215

Pieux entretien.

Ursule, averses deux écuyers, devait éprouver le sentiment de stupeur de ceux au nrilieu de qui la foudre vient toat à coup de tout renverser. Aucun. d'eux. ns comprit d’abord comment le mal s'était fait si vite. Ghæcun'aurait voulu croire à une illusion des sens ; mais les fragments des épées, les chevaux étendus par terre dans des mares de sang, attestaient le contraire:

« Mille bombes! que: le tonnerre m'écrase! s’äcria le boiteux: en: gemissant. Qu’est-il donc arrivé. Josué ?. Tous deux: morts immolés comme des veaux, et mom épée de Damas brisée en deux! Il faut que Trullerey: soit possédé de Satan ou qu'il ait trois mille diables dausile corps, pour faire une telle boucherie! Mais personne n’a jeté le moindre brin de paille dans son chemin ; pourquoi ce brigand nous tae-t-1l nos chevaux? Mets-toi à ses trousses, Josué ; assomme-le comme un chien enragé; car, tudieu, il ne l’a pas volé! Sur ma parole, tue-le! Sije n'étais pas percius de tous les membres, je réglerais son affaire sur-le-champ ; songe qu'il n'a pas d'armes.

— Ah! ma belle et fidèle Lisi, soupira Josué, la tête baissée sur la poitrine et les mains jointes et étendues devent li avec un chagrin qui approchait du désespoir. Qui est-ce qui se serait 'douté de cela ? Pauvre: bête ! Devais-tu tomber sous les coups d’un assassin ? J'aurais:sacrifié cent fois la vie pour toi dans:un combat honorable. Je n’aurai plus maintenant un jour de joie. Oh! Gobert, regarde! ma belle Lisi est morte! Il n’y avait pas d'homme si raisonnable, si fidèle et si bon que cette noble bäte\

— Que l'enfer t'engloutisse, toi et. ta Lisi! s’écria Go-

216 LE CHATEAU D’AARAU.

bert. Réserve cette oraison funèbre pour le moment où l’on mettra ton cheval en terre. Prends ce tronçon de ton épée; il est encore assez long pour fendre un crâne ou pour éventrer un homme. Cours après ce maudit brigand, il te reste encore deux bonnes jambes. Mais moi, on dirait que l'on me donne des coups de couteau dans la moelle des os. Je veux être damné si je n’ai pas trois côtes de brisées, et si je n’en demeure pas bancal et bossu.

— Ah! si je pouvais rappeler Lisi à la vie, reprit Josué, je ne regarderais pas à la perte d’une jambe, d'une main ou d’un œil! »

Pendant que les deux pages exhalaient ainsi leur douleur en plaintes lamentables, Ursule demeurait immobile comme une statue, la tête tournée vers la vallée du côté du Ramsflue, où Gangolf avait disparu depuis longtemps avec la béguine et la paysanne. Elle semblait privée de sentiment, et sa figure pâle et fixe était blanche comme de l'albâtre. Le vent agitait son voile noir et le faisait flotter autour de sa tête sans qu'elle s'en aperçüût.

Sur l'avis de Gobert, Josué, les yeux remplis de larmes, se livra enfin à la triste tâche d'enlever les belles selles et les riches harnais des deux chevaux, pour sauver au moins quelque chose du désastre. Cependant Ursule, revenue de son morne abattement et ayant un peu repris ses sens, fixa ses regards sur les corps inanimés des chevaux, puis sur ses écuyers.

Plus elle recueillait ses souvenirs, plus son âme révoltée -se soulevait. Ses lèvres livides tremblaient; ses belles mains se crispaient convulsivement; ses yeux éteints lan- ‚caient soudain des éclairs; on entendait le bruit de sa respiration agitée, puis des paroles murmurées rapidement ‚entre ses dents et accompagnées d’un rire effrayant :

« Oui, par tous les saints! je foulerai aux pieds leurs cadavres ! je tremperai mes pieds dans leur sang !» Puis se tournant vers ses écuyers, elle s'écria : « Amenez ma haquenée, misérables et lâches coquins! Un seul homme

vous a jetés à terre, il a brisé vos glaives, et vous n'avez pas bougé, poltrons! Si vous n’avez pas de bras ni d’armes pour défendre mon honneur, courez le monde comme des chiens galeux, chassés et repoussés partout : c'est tout ce que vous méritez. Otez-vous de ma présence, ne reparaissez jamais devant moi. Je ferai fouetter par les archers et chasser par les chiens celui de vous qui osera se montrer aux portes d’un des châteaux de Falkenstein. Allons, détalez au plus vite, misérables gueux ! Que les polissons des villages vous jettent de la boue et vous frappent de verges! »

Cette verte apostrophe agit encore plus fortement sur les esprits des pauvres diables que leur chute de cheval. ls pälirent à la pensée de cette ignominie, de la colère de leur maîtresse et du châtiment que leur réservait le landgrave de Falkenstein. L’un oublia la douleur de sa hanche, l’autre la peine que lui causait la perte de son cheval aimé. Tous deux se jetèrent aux pieds d’Ursule et demandèrent grâce en balbutiant quelques excuses. Mais Ursule passa devant eux sans entendre leurs prières, et, s’elançant sur sa haquenée, elle s’écria :

« Malheur à celui qui approche du château! On lui donnera la chasse comme à un lièvre égaré, et on le fera déchirer par les chiens. »

Elle fit alors tourner son coursier, et galopa vers Erlisbach, puis vers l’Aar et le château de Gasgen.

Le chemin était devenu inégal et rocailleux. La haquenée prit une allure plus lente. La belle cavalière, s’oubliant elle-même, laissa échapper la bride de ses doigts. L’agitation de son cœur, où la soif de la vengeance, le désespoir, la honte, l’orgueil, la jalousie, le repentir, la fureur, s’elevaient et retombaient tour à tour commeles flots de la mer dans la tempête, la rendait tout à fait insensible aux beautés de ce paysage qu'elle avait vanté peu de jours auparavant comme s’accördant le mieux avec la mélancolie de son âme.

Enfin. elle fut rappelée à elle-même par son coursier, qui, ayant pris un cliemin de traverse conduisant à la hauteor, s'arrêta tout à coup près d’une grande croix.en bois, der vaut une petite chapelle où l'épouse de Thomas de Fakenstein aimait à faire ses dévotionsi Sans douts, le coum sier avait cru devoir amener également vers ce: liew sacré la-belle dame qu'il portait, et il avait pris le sentier habituel suivi chaque jour par sa maîtresse, la landgrave de Falkenstein. Mais Ursule reconnut dans cs hasard le-doigt de la Providence. Elle sauta en bas de sa haquenée, la laissa courir librement, et entra dans la chapelle pour y chercher la paix du cœur.

C'était ane antique chapelle, dont le toit était crevass: Une des: murailles latérales était assez fendue pour qu'au lierre y eût pénétré du dehors et. eût. étendu ses verts rameaut sous la voûte: intérieure. Une pierre dressée et taillée figurait l'autel. Au-dessus, dans une niche cintrée et décoré: de minces colonmettes, on voyait un Christ sur la croix, et, à côté, la Mère de Dieu, le cœur percé de sept glaives. Tout était si dégradé, qu’un tapis de toutes sortes de plantes couvrait le sol de la chapelle, et que sur l’autel on découvrait de hautes orties.

« Sainte Mère de Dieu! dit Ursule en s’agenouillant les mains jointes. Oh! sainte délaissée, au cœur sept fois perté, vois mon cœur percé mille fois. Oh ! reine des douleurs, aie pitié de mon âme; sauve-la du désespoir! Pourquoi suis-je condamnée à dépérir de langueur ? Pourqnoi suis-je seule repoussée ? »

A. ces mots, des larmes brülantes inondèrent ses jones pâles. Elle appuya sa main sur la froide pierre de l'autel, et glissa enfin en sanglotaut sur le sol de la chapelle. Elle pleura longtemps et amèrement, jusqu’à ce qu'elle fût épuisée, et ses larmes furent séchées par un assoupissement qui calma sa douleur. Elle se sentit renaître, comme, après une chaleur d’été étouffante, la campague se trouve rafraîchie par une pluie bienfaisante.

LE CHATRAU D'AAKAU. 319

Quand elle se réveilla et qu’elle se reteva, il lui semblait qu'uri ange avait calmé ses douleurs et avait fortifié son Ame. Elle s’inckha encore une fois respectueusernent devant la saïñte Vierge, de qui elle semblait avoir obtena miséticorde ef consolation. Datıs sa reconnaissamce, elle fit vœu d’elever en ce Môme liew ou ailleurs une chapelle pus digne de la reine des cieux : car cet épuisement, c® repos et ce calme de tout son être, devaient êtte, elle n’en pouvait douter, l'effét d’wne grâcé surhatarelle accordée à ses prières.

Elle sortit, plas tranquille, par ka petite porte de la cha pelle. Le monde flottait devant elle dans les vapeurs pourprées du soleil couchant. Un souffle tiède et parfumé !’enveloppa et fit pénétrer en elle comme une neuvelle vie.

En face d'elle, de l’autre côté des eaux argentées de Y’Aar et de ses bords boisés, brillaient, À moitié éclairés, les bâtiments du chapitre de Schœnenwerth et la tour de l'église isolée sur une colline au-dessus de la vallée, dans une solitude claustrale. Dès le vrr° sièele, le culte chrétien avait consacré cette colline, du haut de laquelle retentissait en ce moment le son solennel de la cloche du soir. Derrière cette colline s’étendaient des montagnes en amphithéâtre, couvertes de sapins. Dans la plaine, on voyait errer des troupeaux de bœufs et de vaches, dont les clochettes tintaient gaiement au delà de l’Aar. Les ruines d'anciens châteaux brillaient au soleil, comme des couronnes d’or sur les cimes de la montagne. A gaache, vers le levant, se déroulait la belle et riante vallée d’Aarau, remphe de vil- . lages et de châteaux jusque sur les bleus sommets des monts Lægern et Heiters. Derrière les basses montagnes qui avançaient dans le fond, on apercevait au-dessus des lignes de nuages les pyramides des neiges éternelles.

Ursale de Falkenstein se sentit doucement émue par ce magaifique spectacle. Elle put même, sans perdre son calme, contempler le pont, les murs noircis et les toits à pignons de la ville d’Aarau, ainsi que la sombre tour de

Rore, éloignée de plus d’une lieue de l’endroit où elle se trouvait. Avec le sentiment du pardon céleste dans le cœur, elle pardonnait au monde toutes les douleurs qu'il lui avait fait essuyer. Elle était dans cette disposition d’esprit, quand elle fut dérangée par l’arrivée de la jeune épouse de son oncle Thomas. La landgrave, née de Ramstein, avançait à pas rapides vers la chapelle, et elle lui criait déjà de loin :

« Jesus, Marie, Joseph! que tu m'as causé de terribles frayeurs , Ursi ! J'ai trouvé ton coursier paissant là-bas, seul, près de la route, et aucune trace de toi ni des écuyers qui t’accompagnaient. Que fais-tu donc, Ursule ? Qu'est-ce qui t'a amenée à cette chapelle, que tu n'as pas l'habituds de visiter ?

— La main invisible de Dieu, répondit Ursule en baisant la main que lui présentait la landgrave. Oh! il y a longtemps que je n’ai éprouvé la paix céleste dont je jouis en ce moment. Je suis très-tranquille.

— L'es-tu réellement? demanda la landgrave, qui, épuisée de sa course, s’assit sur une pierre couverte de mousse et regarda sa nièce avec up triste sourire. Ne m'abuses-tu pas encore, pauvre enfant toujours bercée par de trompeuses chimères et par des illusions mensongères! Oh! que tu pourrais me rendre heureuse!

— Je prendrai le voile. Demain ou après-demain j'entrerai au couvent, et je renoncerai à un monde qui a été si cruel envers moi! Demain, au plus tard après-demain. Le plus tôt sera le mieux! Je veux apprendre à oublier, à renoncer et à mourir!

— Ne le peux-tu pas, comme mille autres, en vivant dans le monde?

—Mille autres n’ont pas éprouvé l’affreux sort qui m’accable ! Je ne pourrai trouver le repos que dans les murs nus d’une cellule, où rien ne me rappellera la méchanceté du monde, et où il ne pourra plus me persécuter. Je veux tout laisser derrière moi!

— Ah! chère enfant, on ne laisse rien derrière soi quand on emporte encore quelque souvenir dans son cœur. Pare tout tes regrets te suivront. C’est en toi que tu vois le monde , chère nièce. Es-tu bien décidée à te retirer au couvent? Crois-moi, le voile et la cellule ne feront pas plus de toi une religieuse que le froc ne fait le moine et que le glaive ne fait le soldat. Bätis-toi un cloître dans ton propre cœur ; bannis toute passion, tout désir terrestre, et tu pourras vivre en religieuse dans un château comme dans une église. Je connais les couvents, j'y ai été élevée.

— C'est pourquoi tu es si bonne et si pieuse, ma chère tante, dit Ursule en soupirant.

— Oh! non, Ursi; j'ai appris beaucoup de prières, mais j'ai vu et entendu beaucoup de mauvaises choses. Les murs étaient plus saints que leurs habitants et les habits plus pieux que les cœurs. Suis mon conseil: modère d’abord la violence de tes sentiments, triomphe d’un petit caprice d’orgueil , sacrifie au ciel tout ce qui faisait battre jusqu’a- Jors ton cœur ; en un mot, commence par être religieuse avant de te faire couper les cheveux; alors toute la terre se changera pour toi en couvent. Ce n’est pas le monde ni l'esprit volage des hommes, ce n’est pas Hinz de Sax ni Gangolf Trullerey qui sont les auteurs de tes maux; toi seule es la cause de tes peines.

— Ne me parle pas des hommes; ils sont tous méchants et parjures , s’écria Ursule en poussant un profond-soupir. Je voudrais n’entendre jamais parler d’eux, n’en voir jamais aucun. »

La landgrave répondit avec un doux sourire :

« Nous autres pauvres femmes, la dureté, la brutalité et la passion sensuelle des hommes nous rendent rarement heureuses ; mais, s’il n’y avait pas d'hommes sur la terre, mon enfant, il faudrait nous cacher dans des cavernes et nous désespérer! Ce sont les hommes qui nous aident à supporter les autres femmes, comme l'été nous fait supporter l'hiver.

:— Chère tante, tu as sans doute une raison pour décerner aux hommes ces louanges! ton cœur a peut-être trouvé le bonheur!

— Moi, le bonheur! » dit la landgrave en levant ses beaux yeux vers le ciel, pendant qu'un léger incarnat colorait ses joues comme le reflet d'un temps de félicité passée, auquel, à cause du présent, on n'aime pas à se reporter.

Ursule regarda avec une expression d'intérêt la noble figure de la landgrave, pour laquelle elle avait plutôt l'affection d’une sœur que le respect d’une nièce.

La jeune femme, dont le visage exprimait la plus pure tendresse et la plus humble résignation, était assise en silence et l’air pensif sur un rocher, les mains jointes et appuyées sur ses genoux, étouffant un soupir qui soulevait son sein malgré elle.

Elle paraissait être déjà ce qu'elle avait conseillé à Ursule de devenir, une religieuse pour qui le monde n'est qu'un silencieux couvent. Son costume simple et sans recherche, sa longue robe de laine gris de perle qui lui descendait jusqu’à la cheville, sans autre ornement que de doubles manches bouffantes; sa coiffe de toile d'une blancheur de neige, légèrement nouée sous le menton et trop petite pour retenir les flots de sa chevelure, tout dénotait qu'elle vivait, par goût, en religieuse.

« Tu as aimé, s’écria Ursule, ne le nie pas!

— Oh! si tu avais réellement aimé, répondit la landgrave d’un ton à la fois bon et sérieux, tu ne me dirais pas: « Tu as aimé; » car l'amour ne peut pas avoir de fin. Tes sens seuls ont été émus, mais non pas ton cœur. On n'aime qu’une fois dans sa vie, mais alors c’est pour toujours. Celui que j'aimais du fond de mon âme n'en a jamais rien su. J'ignore où il est aujourd’hui, et même s’il vit encore. Mais qu'importe? Il est l’ange de mes rêves, la consolation de mes veilles. Ceux que Dieu a unis, ni le monde ni les hommes ne sauraient les séparer !

LE UHATEAU D’AARAU. 2933

— Tête folle! s’eoria Ursule les yeux humides, en serzant vivement la baronne de Falkenstein contre son cœur, 4u. es heureuse de n'avoir pas connu de plus près celui à qui ton cœur s’est donné. Il l'aurait déchiré comme le mien l’a été, et tu aurais été trahie comme je l’ai été.

— S'il m’eût trompée, répondit Mme de Falkenstein, je lui aurais pardonné. C'est là le véritable amour! Le caractère de l’homme diffère essentiellement du nôtre, et c'est ce qui fait qu’il a tant d’attraits pour nous. On veut trouver dans celui que l’on aime des qualités et des perfections que l'on n'a pas soi-même. Pourquoi l’homme s’attache-t-il à la femme? C’est qu'il trouve en elle la douceur et la grâce qui lui manquent. La femme ne veut pas que l'homme soit efféminé, pas plus que l’homme ne veut trouver chez la femme trop de rudesse.

— Mais ton mari, mon oncle, qui est si dur, si emporté? demanda Ursule timidement et d’un air compatissant.

— Je n’ai pas le droit de demander qu'il soit autre qu’il n'est, répondit la landgrave. On me l’a donné pour mari; il est mon maître et seigneur, et il a des qualités que j'honore. Il n’est pas d'homme assez méchant pour ne pas avoir de vertus qui puissent le rendre digne d'estime ou du moins le faire supporter.

— Je ne puis que t’admirer, douce et aimable sainte!

— Si tu m’admires, je ne puis que te plaindre, chère enfant; car tan admiration trahit ton cœur et la cause de ses peines.

— Que veux-tu dire, ma chère tante? dit Ursule en faisant un pas en arrière.

— Ne t'en aperçois-tu pas? répondit Mme de Falkenstein en prenant affectueusement la main d’Ursule. Si tu avais un peu plus de patience, d’indulgence et de résignation, tu ne m’admirerais pas, mais tu serais plus heureuse. Mauvaise tête! tu voudrais façonner le monde à ta guise, et tu en es le jouet, parce que tu es plus faible que

294 LE CHATEAU D’AARAU.

mille autres. Crois-moi, il n’y a de fort que celui qui est son propre maître. Petite capricieuse, tu as su rarement commander à tes passions. Celui qui aime à gouverner les autres oublie souvent de se gouverner lui-même. »

Les bohémiens.

Des pas et des voix d'hommes qui approchaient mirent fin à la conversation d’Ursule et de la landgrave.

C'étaient deux valets du château, portant un panier couvert qui semblait assez pesant.

« Qu'est-ce que vous portez sur la montagne à une heure aussi avancée ? demanda Mme de Falkenstein avec surprise. |

— Eh! Votre Grâce, répondit un des valets pendant qu'ils s’inclinaient tous deux respectueusement, c'est de la pâture pour des corbeaux rapaces; je veux parler de ces misérables gueux de bohémiens, dont M. le landgrave se sert pour boucher un trou dans le monde ou pour en faire un.

— Si c’est l’ordre de votre maître, allez!»

Quand les valets furent passés , elle soupira à demivoix :

« Dieu sait ce qui se prépare; je pressens des malheurs. Ton oncle ne peut rester en repos. Il médite quelque coup hardi. Voilà plus de huit jours que des messagers vont et viennent au château et que des gens suspects courent les buissons et les bois.

— Ne sais-tu pas que le dauphin et les Armagnacs marchent déjà d’Altkirch vers Bâle ? fit remarquer Ursule. Et, si le dauphin s'avance avec une armée formidable pour

LE CHATEAU D’AARAU. 225

exterminer les confédérés, aucun des chevaliers, aucun des Falkenstein ne peut se tenir à l'écart!

— Je ne crois pas qu’il soit question des confédérés , répondit Mme de Falkenstein. Je crains qu'on ne médite quelque terrible vengeance contre Gangolf Trullerey.

— Vraiment ? s’écria Ursule avec vivacité. As-tu appris quelque chose ?

— J'ai vu plutôt qu’appris, et j'ai lu dans les traits de mon mari. Depuis avant-hier il n'est plus le même; il m'évite, il me renvoie. Tous ses actes décèlent de l'inquiétude et une grande préoccupation. Il n'écoute pas ce qu'on lui dit; il rêve les yeux ouverts; il donne des ordres et les révoque un instant après. Depuis hier, tu le sais, il fait préparer une belle chambre dans la tour de Farnsbourg. Elle ne test pas plus destinée qu'à moi. Nous devons rester toutes deux dans le château de Gœsgen. Il ne prononce plus le nom de Gangolf avec sa fureur ordinaire, mais avec une rire ironique, comme le nom d’un homme dont la perte est assurée. Qui sait si le malheureux n'est pas déjà en son pouvoir ?

— Non, non, répondit Ursule en détournant sa pâle figure, tu te trompes; Gangolf court encore aujourd’hui librement le monde.

— Et quel hôte étranger l’appartement dans la tour de Farnsbourg doit-il recevoir? A en juger par les meubles précieux qui y ont été apportés de Kinbourg, de Falkenstein, et, ce matin même, de Gœsgen, on croirait qu'il s'agit d’un illustre personnage. Je pensais au dauphin, mais cet appartement isolé ne convient guère à un prince; quant au beau lit qu'on y dresse, il serait digne même du fils d’un roi.

— Un lit nuptial?

— Oui. D’ailleurs, comme le commandant de Farnsbourg me l’a confié en partant dans l'après-midi, on ne fait aucuns préparatifs pour recevoir la cour brillante et nombreuse du prince royal de France. Et toutes ces allées

236 LE CHATEXU D'AARAU.

et venues, tous ces mystères , n’ont commencé qu'huer. il paraîtrait que tout cela ne se fait qu'en vus d’un gran personnage qu'on veut garder prisonnier.

— Devinons, ma chère petite tante. L’aflaire est asse singulière pour piquer la curiosité. Depuis avant-hier, disais-tu, mon oncle a reçu des lettres, des messagers? Y avait-il là des étrangers? Je me repens maintenant d'avor cédé à tes prières et d'être allée, ces jours derniers, à Kœlliken. D'ailleurs, comment une visite à ce repaire m’aurait-elle distraite? Tu dis donc avant-hier ? Et tu n'as rien remarqué, ce jour-là, d’extraordinaire?

— Rien que je sache. J'ai bien vu venir beaucoup de messagers ; mais, comme il en venait. sans oesse depuis quelque temps, j'y ai à peine fait attention. Du reste, mon mari a été presque toute la journée absent. À son retour, il était déjà dans cette excitation étrange, tour à tour renferme et taciturne , ou d’une gaieté exagérée, puis rêveur ou tout bouillant. Il prononga plusieurs fais le nom de Gangolf avec un sourire plein d’une joie méchante. Je dus tout entendre, car nous soupions seuls. A peine ms dressa-t-il la parole, je ne pus lui faire aucune question : car tu sais comme il est.

—]] aura tenu quelques conciliabules dans le voismage. Cela me semble certain.

— Peut-être pas tant que tu crois. Il est sorti à cheval avec un costume plus simple qu'il n’a l'habitude d’en porter. Le chasseur qui l'avait accompagné a raconté, en ramenant les chevaux, que mon mari avait gravi la Hard à pied.

— La Hard! » répéta tout bas Ursule avec une intonation toute particulière.

A ce moment, les valets se firent entendre de nouveau. Ils revenaient les paniers vides. La landgrave leur ordonna de ramener la haquenée au château ; puis elle engagea Ursule à l'accompagner pour examiner, au moins de loin, les convives que son mari traitait sur l'herbe. Une fumée qui

LE CHATEAU D’AARAU. 927

s'élevait non loin de là, du fond du bois, indiquait !’en- ‚droit où ils devaient être campés, et cet indice n'était pas trompeur.

Dans une gorge &troite au milieu du‘bois, brülait un fen de branches mortes. Autour de ce feu étaient campés cinq bohémiens, à moitié vêtus, qui se régalaient des mets envoyés par le landgrave, et qui faisaient passer de bouche en bouche un petit baril de vin. Devant eux dansait une jeane fille & la taille élancée, qui s’accompagnait de son chant et se balançait sur la pointe de ses pieds nus et sur ses hanches, et qui levait et baissait les bras avec des mouvements fantastiques, mais non sans grâce. Dans un com, une femme. blottie sur l'herbe allaitait un enfant. Tout autour, des habits et des haillons étaient pendus aux buissons. Ces gens causaient gaiement, mais dans un langage inintelhgible. Cependant tout à coup, une vieille et horrible femme, qui sortait du bois, s’étant approchée du groupe, il s'établit aussitôt un profond silence; et même la jeune fille cessa son chant et sa danse. Les hommes se levèrent et entourèrent la vieille, qui leur parlait avec une certame hauteur, tandis que les autres l’écoutaient avec une grande attention. Enfin, après avoir échangé quelques mots, tous exprimèrent de diverses mamères leur satisfaction, les uns en faisant avec la tête des signes d’assentiment, les autres en battant des mains.

On invita la vieille à s’asseoir et à manger. Chacun lui offrit les meilleurs morceaux.

Pendant que les deux spectatrices, cachées par les arbres , observaient secrètement les bohémiens, elles furent troublées par une apparition à laquelle elles étaient loin de s'attendre, et qui ne leur fut pas des plus agréables. Le landgrave Thomas se trouvait derrière elles.

«J'aurais cru, dit-il & demi-voix et d’un ton irrité, Mme de Falkenstein dans un endroit plus convenable pour elle que celui-ci; il me semble aussi déplacé d’observer des mendiants déguenillés que d’&pier mes projets. »

La landgrave, tout interdite, se disposait à se retirer en silence, quand Ursule prit la parole :

« Nous ne savons pas, mon oncle, ce qui vous inspire tant de méfiance contre nous. Ni l’une ni l’autre des intentions que vous nous prètez ne nous a amenées en ce lieu. Fallait-il prendre la fuite quand nous avons vu une fumée s'élever dans les bois ?

— Retournez à l'instant même au château, s'écria le lundgrave d’un ton rude et avec un geste impératif ; et ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si je vous fais garder À vue dans vos appartements. On ne confie pas au chat la garde du rôti, ni aux femmes celle d’un secret. »

Ursule, sur le point de relever la méchante sortie de son oncle, en fut empêchée par Mme de Falkenstein, qui l’entraîna doucement avec elle.

Dès que sa femme et sa nièce eurent disparu, Thomas descendit dans la vallée et alla trouver les bohémiens, qui, à sa vue, se levèrent avec une familiarité respectueuse, mais qui, en tournant autour de lui, se tenaient toujours à trois ou quatre pas.

« J'espère que la cuisine du château a suffisamment pourvu à vos besoins ? »

Tous s’inclinèrent profondément en léchant leurs doigts, tandis qu'un gros sourire de satisfaction éclairait leurs laides figures.

« Tant que vous serez à mon service, continua le landgrave, il y aura pour chaque homme un florin et la nourriture par jour, et, si je suis content, un cadeau comme vous en ferait un prince. Au traître la potence! Vous m'entendez. »

Tous l’entourèrent avec de muets ou bruyants témoignages de joie, des gambades, des révérences et des protestations sans fin. Mais Thomas, qui ne paraissait pas beaucoup goûter ces démonstrations, fit signe de la main pour réclamer le silence, et leur dit:

« Je ne puis pas me confier à chacun de vous. Je ne vous

connais pas et je ne tiens pas non plus à être connu de vous. Notez cela. Cette femme intelligente que voici, ajouta-t-il en désignant la vieille bohémienne, que vous respectez tous comme une mère, a ma confiance. C’est à Ilsel que je donnerai mes ordres, et votre récompense sera proportionnée à votre obéissance et à l’adresse que vous d#ploierez à me servir. »

A ce moment, un des bohémiens avança d’un pas, etrelevant sa moustache noire, il posa ses deux mains sur sa poitrine et dit :

« Le coq rouge volera la nuit prochaine au-dessus de la ville d’Aarau, et on le verra à vingt milles à la ronde. Nous avons exploré le vieux nid en tous sens. Il y a là bien des trous pour s’y glisser, dussions-nous passer par le conduit en bois du ruisseau établi au-dessus du Hirschgraben. Il n'ya pas de danger. La farce ne demande pas plus de deux allumettes. Tout cela est en paille et en bois de pin sec. Cela flambera bien! Mais, seigneur, il ne faudra pas nous laisser dans l'embarras. Ilsel assure que vous aurez vos gens sur le Distelberg et le Giesshubel. Nous comptons là-dessus. Si vous nous laissez prendre, nous dirons que nous avons agi par votre ordre. Soyez donc prêt à nous assister. Et quand on criera : « Au feu ! « au feu! » dans les rues, nous pourrons emporter ce qui nous conviendra. Ce sera par-dessus le marché, et vous ne nous en demanderez pas compte. »

Le landgrave, tournant le dos à moïtié au bohémien, pe lança que de temps à autre un regard de côté sur son hardi interlocuteur.

« Vous avez ma parole, dit-il enfin, vous connaissez ma volonté. »

Puis, faisant signe à la vieille Ilsel, il s’en alla.

Quand il se crut assez loin de l’horrible compagnie, il s'arrêta dans le taillis, et, ordonnant à la bohémienne qui l'avait suivi d'approcher, il lui dit :

« Es-tu bien sûre de ton affaire ? car, si Gangolf Trul-

230 LE CHATEAU D'AABAU. :

lerey était la nuit chez la béguine, cela pourrait faire couler du sang, et tout échouerait. J'aime mieux mettre des gens vigoureux en embuscade.

— Mon bijou, ne crains rien, s’écria la vieille; je tiens le lollhard et sa fille. Le chevalier d’Aarau ne se montre que le jour, il ne vient jamais par la même route; il a au tant de chemins à sa disposition que le vent. Mais le beau chevalier craint la nuit.

— Que le maudit coquin ne se trouve jamais sur mon chemin, ou c’est un homme mort, murmura le landgrave. . Si tu m’amènes aujourd’hui la jeune fille, je te donnerai deux poignées d’or.

— Tu étais si près de la colombe, et tu ne l'as pas saisie par l’aile et mise en cage!

— Tu n’es qu'une oie. Le jour. mille yeux sont ouverts. I1 y avait du monde dans les champs. Personne ne doit se douter de ce que la jeune fille est devenue, une fais que je la tiendrai en mon pouvoir. D'ailleurs, jusqu'ici, je ne l'ai jamais rencontrée seule. Il est donc bien entendu qu’à ton retour tu viendras frapper à la porte du château. Tu y trouveras un gardien prévenu de tout. Des chevaux reste ront sellés toute la nuit. J'accompagnerai moi-même les lollhards à Farnsbourg. Demain matin, je serai prêt avec mes gens sur le Giesshubel. Quand une fois je serai entré dans la ville, vous pourrez piller et.emporter tout à votre aise. Vous trouverez à l'hôtel de ville des caisses bien garnies, et dans les maisons des bourgeois de belles tirelires. Allons, pars maintenant, Ilsel, il commence à faire nuit. Agis avec intelligence. Je t'attends à Goesgen. >

A ces mots, il lui tourna le dos et gravit la montagne. La vieille bohémienne retourna auprès de sa bande, qui, toujours accroupie autour du feu, menait joyeuse vie.

L’enlèvement.

An milieu des ombres de la nuit, la bohémienne, suivie de deux hommes à qui elle montra le chemin, se glissa à pas muets et furtifs par la vallée d’Rrlisbach vers la vallée au-dessous du Ramsflue. On n’apercevait plus de lumère qu’aux fenêtres de quelques chaumières.

La vieille avait un œil couvert d’un bandeau et un cha. pemu de pèlerine, comme elle s'était déjà montrée une fois dans la solitude du lollhard. Ses deux compagnons, gaillards solides et résolus, la suivaient bien armés. Quand ils enrent traversé le bois et qu'ils furent arrivés en haut de la montagne, ils virent briller ia chaumière des loliharde audessus de la prairie. La vieille conduisit ses compagnons le long du bois, près de la montagne, et leur ordonna d'attendre le signal qu’elle donnerait après avoir fait ellemême une reconnaissance autour de la chaumière.

Eile se glissa à pas de chat, comme une ombre, jusqu’à la petite maisonnette, se blottit sous la fenêtre éclairée, et leva de temps en temps la tête pour reconnaître quelles étuent les personnes qui causaient dans la chambre, à la leur de la lampe.

Véronique était assise devant la table, penchée en arnère contre le mur, les bras croisés, et elle regardait fixement la flamme de la lampe. Le lollhard, placé dans un coin, parlait comme un prédicateur, le bras levé en l'air et l'index en avant. Il ressemblait à un des prophètes ds Ancien Testament. Les ombres produites par la lumière de la lampe faisaient ressortir la dureté de ses traits. Quelques parties éclairées se détachaient sur le fond som bre de sa barbe, comme des muages grisâtres sur un ciel

noir et couvert. La béguine, dans une pleine mais doute lumière, écoutait en silence.

__ « de te le dis, continua-t-il, pour que tu reconnaisses, par la folie de la malheureuse demoiselle de Falkenstain, jusqu'où l'âme s'égare quand elle se fait l'esclave du corps. Je te le répète, l'amour est d'une nature divine; car Dieu est amour, et nous émanons de Dieu. Le rayon céleste de l'amour pénètre aussi la pierre, la plante et la poussière du corps de l'animal : il est la puissance qui les rapproche et les perpétue; mais la pierre, la plante et la poussière, ne peuvent pas aimer. Tout amour en dehors de l'amour éternel et spirituel est l’instinct de la plante et de la bête, et rien de plus. Le véritable amour naît de l’admiration des hautes vertus et des dons supérieurs que nous vénérons dans un autre, parce que la nature divine qui est en nous aspire à se confondre avec tout ce qui est divin. L'attachement produit par la beauté physique, par l'attrait des sens ou par l'habitude, est semblable à l'instinct de l'animal : ilest l'opposé de ce qu'on appelle divin. L’esprit ne peut pas aimer la poussière ni s’unir avec elle; il ne recherche que l'esprit. La force de l'habitude fait que les chiens mêmes s’attachent à leurs maîtres jusqu’à la mort. Tu as vu aujourd'hui un homme pleurer son cheval tué par Gangolf. C’est le triomphe du principe général dans la nature mortelle, et non du principe vraiment humain dans l'homme. L'amour spirituel ne connaît ni l'envie, ni la colère, ni la crainte ; mais il a le désir de se purifier et de s'identifier avec la perfection. Dis-moi, comment m’aimestu, Véronique ? »

La béguine leva les yeux vers le ciel et dit :

« J'ai pour toi le même amour que pour le noble Gan-: golf.

— Tu le perdras donc sans douleur, continua le lollhard, comme tu me perdras un jour sans te plaindre : car on ne perd jamais le bien qui nous assure l'éternité. Il n’y a que ce qui est périssable et sensible qui puisse cesser dis

ter. Le corps dont nous sommes revêtus rentre dans la poussière, et ses éléments passent dans d’autres plantes et dans d’autres animaux qui se corrompent et qui redeviennent l’engrais de la terre et la matière d'autres corps animés. Vois, Véronique; les corps des hommes, des animaux, des plantes que tu aperçois aujourd’hui, ont déjà existé, mais non pas dans le même assemblage de leurs éléments. Nous sommes revêtus de la poussière de nos ancêtres. Le corps même que tu portais il y a dix ans est depuis longtemps évaporé et anéanti. Nous passons sur cette terre par des métamorphoses éternelles.

— Qu'est-ce donc que l’amour du corps ? Il n’y a qu'un Dieu qui soit éternel et immuable, reprit Véronique. Et pourtant ce qui attire l'être sensible vers un autre étre sensible n’est que le pouvoir du rayon d'amour céleste qui pénètre tout. Comment la justice de Dieu peut-elle plonger l'esprit dans les supplices éternels, à cause du corps dont la été une fois revêtu ?

— Je n’ai pas dit cela, répondit le lollhard. L'être parfait doit, il est vrai, renoncer aux jouissances de la terre; mais, si le sentiment terrestre n’est pas contre Dieu, on ne pèche pas en obéissant à la nature à laquelle on est enchaîné. Nous mangeons et nous buvons chaque jour; mais nous ne devons pas regarder ce qui est corporel comme le bien suprême de la vie, et rendre l'esprit esclave de ce qui est périssable. »

Le lollhard parla probablement encore longtemps; mais la bohémienne ne fut pas édifiée de cette conversation, à laquelle elle n’entendait pas grand'chose. Elle se glissa autour de la maison jusqu’à une porte de depvière qu'elle

avait vue entr’ouverte, et qui était près de a ham ambre de

la servante. Mais quand elle voulut entrer IN 30 ucement,

la porte cria si fort que la paysanne, une | Ja man, sortit de la chambre à coucher, et À la yu SN Ve Kt k signe de la croix. ve, NS

«e Jésus Maria! balbutia-t-elle toute 0” be, Va

2354 LE CHATEAU B’AARAU.

vieille pélerine ! Que demandez-vous à une heure aussi avancée ?

— Silence! murmura la bohdmienme Ilsel en hu faisant vivement signe de la tête et des mains; et elle entra dans la chambre avant que la paysanne, qui la suivait en tremblant, eût le temps de l’en empêcher.

— Grand Dieu! s’écria de nouveau la paysanne. A la manière dont vous vous êtes glissée dans la maison, on croirait qu'un lutin y est entré. Cependant nous sommes encore loin de minuit. Je tremble de tous mes membres. Il y a une heure que j'ai entendu des eris et un bruit dans le bois, comme si la bande infernale était déchaînée. Ma foi! je l'ai entendu de mes propres oreilles. Cela ne signifie rien de bon. Tous les bons esprits louent le Seigneur!

— Je le loue aussi, répondit Ilsel. Mais silence, Cathni, silence ! J’ai entendu toutes sortes de choses dans le bois. C'est pourquoi je viens si tard. On médite de mauvais coups contre cette maison. Mais dis-moi donc le nom du lollhard.

. — Comment le saurais-je? Je crois qu’il n'en a pas. — Ne l’as-tu jamais entendu appeler Jerg de End? — Jamais. Pas plus End que Anfang‘. Qu'est-ce qui

vous prend, au nom de Dieu, de me demander de pareilles choses ?

— Si tu ne le sais pas, Cathri, il faut que je l’entende de sa propre bouche. Il faut que je le sache, et à l'instant même.

— Vous ne passerez pas, s’écria Cathri en retenant la vieille bohémienne. Votre vue tuerait Véronique. A quoi pensez-vous? Elle croirait que le diable ou une sorcière est dans la maison.

— Eh bien, prépare ta maîtresse à ma visite. Va dire au lollhard que la pèlerine qu'il a traitée si durement il

1. C’est toujours le même jeu de mot sur End, fin. Anfang signifie commencement.

l'y a pas longtemps lui apporte des compliments de la part e M. Gunther von der Weide. Rappelle-toi bien le nom. runther von der Weide! Aussitôt tu le verras sauter en ‘air et demander à me parler. |

— Restez donc et attendez mon retour. Mais ne hougez as de place et ne vous montrez pas à la bonne Véronique : car, si elle vous apercevait, elle en mourrait de rayeur ! »

Quand Cathri fut partie, la bohémiemne resta à écouter. Aentöt elle entendit la voix rzuque du lollhard et ensuite in grand bruit. Croyant que c’était le lollhard qui arrivait, Île s’élança du lit de Cathri, sur lequel elle s'était assise jour se reposer, et s’avanga vers la porte. Mais au lieu du n@llard qu’elle s'attendait à voir, ce. füt la paysanne qui ui dit:

« Dépêchez-vaus de vous en aller ; car autrement naus ıppelons tous les voisins au secours.

— Qu’a répondu le lollhard ? Répète-le mot pour mot.

— Si vous tenez absolument à le savoir, mais ce n’est ' guère poli, il a dit que vous pouviez aller au bout du nonde avec votre Gunther von der Weide, et. que, si vous ne partiez pas tout de suite, tous les voisins allaient arriver. Ce sont là ses paroles. Je vous conseille, me bonne emme , de décamper au plus vite.

— Chut, silence! Ne souffle pas un mot! dit la bohénienne. Si ce n’est pas là mon homme, c'en est un autre! Pen importe ! Fais attention, Cathri, à ce que je vais te lire. Si tu entends du bruit, fuis avec ta maîtresse dans e bois. Réfugie-toi chez les voisins! »

Après ces mots, la pèlerme retourna dans le bois auprès le ses compagnons. Cathri, qui entendit frapper trois fois dans les mains, fitavec effroi le signe de la croix et se mit à prier ; car elle prenait la vilaine bohémienne , sinon pour un être surnaturel, au moins pour un être mystérieux et malfaisant.

Elle songeait encore au dernier avis qu'elle venait de

recevoir, quand elle entendit avec effroi briser les carreaux dans la pièce à côté et pousser de grands cris. Päle & tremblante, elle s’élança vers la cuisine. Au même moment, la fille du lollhard courut au-devant d'elle en criant : -

« Au secours ! des brigands entrent par les croisées! »

La fidèle Cathri entraîna avec elle sa jeune maîtresse vers la porte de derrière, pendant que le lollhard criait :

« Pourquoi as-tu peur, Véronique ? »

Puis il se tourna d'un air froid et sérieux vers les brigands, dont les horribles figures étaient barbouillées de noir, et qui le saisirent en lui mettant leurs couteaux sur la gorge.

e Insensés ! leur dit-il, allez chercher de l'or et des pierres précieuses chez les hommes qui amassent les richesses de la terre, mais non chez un frère du libre esprit. Mon trésor est dans le ciel, où vous ne le déroberez pas... De quoi me menacez-vous? Ma vie est entre les mains d'un pouvoir supérieur.»

Les hommes parlèrent entre eux un langage inintelligible. Tout à coup un des bandits partit en avant. On entendait ses pas dans toute la maison. Il semblait chercher les femmes qui s’étaientenfuies. Pendant ce temps, l’homme resté près du lollhard tenait toujours la pointe du couteau contre le cœur du vieillard, en faisant d’affreuses grimaces pour lui imposer silence. Le lollhard ne se laissa pas intimider et continua :

« Ne crois pas que ta figure noircie m’effraye comme un enfant, ou que ton arme me fasse trembler. Autrefois, j'avais l'habitude de traiter différemment les hommes de ton espèce, et tu aurais eu la tête fendue avant de l'avoir seulement passée par la croisée. Maintenant j'ai pitié de ta pauvre âme, bête féroce à figure humaine. Où crois-tu que ton âme ira quand viendra ta dernière heure?

— Imbécile, repartit le bohémien en ricanant d’un air sardonique, si elle ne pourrit dans la terre, c’est qu'elle sera pendue à côté de la tienne.

— Malheureux! ta vie ici-bas est un commencement sans fin. Comprends-tu cela?

—Et ta vie est une fin sans commencement. Comprendstu cela ?

— Insensé ! s’écria le lollhard.

— Tais-toi, s’écria le bohémien, ou bien je t'étrangle avec ta barbe de bouc. »

Cette conversation fut interrompue par l’arrivée d’Ilsel et de l’autre bohémien. La bohémienne semblait faire d’amers reproches à ses deux acolytes pour avoir laissé échapper les femmes. Cependanton se mit aussitôt à garrotter le lollhard pour étouffer ses cris, et, les mains liées derrière le dos, on l’entraîna hors de la maison, par la prairie et le bois.

La vieille llsel prit les devants et se dirigea à pas précipités vers le château de Gœsgen, pour annoncer au landgrave Thomas la malheureuse issue de l’entreprise. Elle courait dans les ténèbres de la nuit comme un spectre. Le voyageur attardé fit avec épouvante le signe de la croix en la voyant passer, à travers les bruyères et les rochers, à la simple lueur des étoiles, enveloppée de son long manteau qui flottait au gré du vent comme des ailes de chauvesouris. Le gardien posté à la porte du vieux donjon de Gesgen ne put se défendre d’une certaine terreur, quand elle s’arréta tout à coup devant lui avant qu’il l’eût vue approcher. Il traversa en tremblant le pont-levis, et entra dans le triste château pour annoncer au landgrave l’arrivée de la bohémienne.

. 888 LE CHATEAU D'AARAE.

XX VII Les chevaliers de Gæsgen.

Le landgrave Thomas était assis en joyeuse conrpagnie, dans une salle magnifiquement éclairée du château de Gœsgen. Plusieurs seigneurs suisses et de la forêt Noire, tous partisans de l'Autriche, qu'il avait convoqués pou faire la guerre avec lui, avaient répondu à son appel. Il : avait devant chaque chevalier une coupe d’or ciselée, qu aussitôt vidée, était immédiatement remplie. On voyai encore sur des plats d'argent les restes d'un excellent sou per, et la fumée de mets succulents s’élevait devant sir Marquard de Baldegg, qui, attendu depuis longtemps n'était arrivé de Seckingen que depuis un quart d'heure

Son appétit faisait honneur à la cuisine de son nobl amphitryon. Tout en découpant une volaille et en fourran les morceaux dans sa bouche l’un après l’autre, il s’amu sait, par son silence, à mettre la curiosité et l’impatienc des autres à la torture, et à répondre à vingt questions e indiquant un mets auquel il n'avait pas encore touché.

Comme on ne lui laissait aucun repos et que la besogn était assez avancée :

« Un honnête homme doit-il être ainsi tracassé quan il a bien travaillé et qu’il a besoin de se refaire? Les mou: ches affamées de Liestal m'ont disputé chaque bouchée d mon diner, et, maintenant que je suis en face d’un boı souper, vous m’abreuvez de fiel. Est-ce agir en chrétien

— Si tu avais répondu à ma première question , cousi Marquard, dit Thomas de Falkenstein, nous t'aurion laissé tout le temps nécessaire pour répondre aux autres Dis-nous donc comment vont les affaires sur le Rhin.

— Eh bien, quoique je prévoie que vous ne serez qu

Plus friands quand vous aurez goûté au bonbon , tout va bien. Nous pouvons marcher demain sur Brugg.

— Où sont les hammes, et combien sont-ils ? » demanda Thomas.

Et tous l’assaillirent à la fois de questions.

« Ne vous l’avais-je pas prédit, que le démon de la

caniosité s'emparerait de vous dès que j’ouvrirais lu bouche pour vous répondre ? Eh bien, il y a en tout quatre ou ang cents hommes, tant seigneurs que cavaliers. Ils sont disséminés dans les villes et dans les bois, à Binsingen, à Murg, à Tigeringen, à Laufenbourg et à Seckingen. Ils atiendent l'ordre de se mettre en marche. Mon frère Jean, ainsi que Jean de Rechberg, Thuring de Hallwyl et beaucoup d’autres, sont de la partie. Voyons, cousin Thomas, si tu as écrit la lettre de défi à Berne, il est temps de l’envoyer ; il y a péril en la demeure , periculum in moribus, comme le père sommelier de Saint-Blaise a l'habitude de. dire quand les hanaps commencent à se vider. Maintenant vous savez tout, ne m'en demandez pas plus long. Que Dieu me damne si vous m’arrachez une syllabe avant que j'aie dit un mot à ce canard ! »

Pendant que les autres riaient, Thomas gardait le silence et calculait, en murmurant quelques mots tout bas :

« C'est demain , vendredi, le dernier juillet ; après-demain le 1e aoüt.... puis à Seckingen.... à Brugg pour far. C'est bien. »

D s'écria ensuite à haute voix :

«La farce ne se jouera pas à Brugg avant cinq jours; mais, par tous les diables, plus on fera de folies, mieux cela vaudra! Cela tombe le mardi d'avant la Saint-Laurent Rappelle-toi cela, cousin Marquard.

— Estu fou? reprit Marquard. Comment garder et Déurrir tant d’hommes jusque-là ? Ça mange comme des sauterelles ! Il ne reste pas au paysan un morceau de lard

ni un oignon dans son jardin. Cela est impossible. Je suis renu te chercher. Si tu ne viens pas demain avec moi

à Seckingen, ou tous les seigneurs se débanderont avec leurs hommes , ou bien mon frère Jean, Rechberg, Hallwyl et nous autres, nous terminerons nous seuls l'affaire à Brugg. ,

— Vous n’en ferez rien, répondit le landgrave avec hauteur et en relevant sa longue moustache noire. Demain, cousin, je veux d’abord assouvir ma vengeance sur Aarau. Tu m'accompagneras. Toutes mes mesures sont prises. Je noierai Trullerey dans l'Aar, comme on y noie les sorcières.

— Oui? s’ecria Marquard en ouvrant de grands yeux. Êtes-vous déjà ivfé avant minuit? Nous sommes cinq cents là-bas , et nous ne savons pas encore comment nous viendrons à bout de Brugg, qui n’a rien d’imposant avec son mur d'enceinte et la tête de lion qu'on y a incrustée. Et vous autres, qui n'êtes que huit ou dix ferrailleurs, vous voulez prendre Aarau d'assaut ? La ville ne vous opposet-elle pas comme une tête de sanglier deux formidables défenses ? Ou bien avez-vous déjà abattu le fort de Luternau et la tour de Rore ? |

— Ne crains pas les défenses usées de ce sanglier, cousin Marquard, répondit le landgrave avec une grimace de dédain. Il est déjà enferré. Nous lui brûlerons les soies et nous le mangerons rôti demain soir. Fie-toi à ma parole. »

En ce moment, le gardien de la porte du château entra et fit signe au landgrave. Celui-ci se leva aussitôt et sortit de la salle avec le gardien.

« Comte Joerg de Sulz, de tous ces braillards avinés vous me semblez le plus calme et le plus raisonnable, dit Marquard; car vous aimez la cruche d’eau comme le vanneau aime le ruisseau. Que pensez-vous des discours du landgrave? Avez-vous encore quelques hommes cachés autour du château, ici ou à Lostorf, ou à Kienberg, ou bien quelque part ailleurs dans la montagne?

— Pas que je sache, répondit le comte de Sulz. Le

LE CHATEAU D’AARAU, Qu

signeur Thomas est renfermé et taciturne; il cache ses projets et 11 nous promet pour demain soir une expédition facile. Je le laisse faire. Il paraît être sûr de son affaire. N a probablement quelques intelligences avec les bourgeois.

— Ou bien Gangolf Trullerey s'est-il converti et fait-il amende honorable? ajouta le chevalier Bentelin de Hemmenhofen. J'en serais fâché. J'aimerais mieux avoir à le dépouiller de sa peau de renard qu’à la lui caresser.

— Je sais, reprit Marquard de Baldegg, que vous êtes un redoutable chasseur aux renards, sire Bentelin; mais cette fois-ci vous suivez une fausse piste. Vous croyez faire la chasse au renard, et vous allez vous trouver en face d’un loup furieux, qui vous aura déchiré avant de ramper à vos pieds. Dieu me damne, sire Bentelin, si vous l’expulsez de son repaire sans perdre de vos poils, qui ne repousseront jamais!

— Hem! repartit Bentelin d’un air ironique. On dirait que vous parlez par expérience. Nous savons maintenant d'où vient, sur votre tête crépue, cette place chauve où les cheveux ne repoussent pas!

— Oh! s’ecria Marquard, laissez en repos ma tête chauve, si vous voulez que j'oublie votre menton imberbe. Vous savez que je suis d’une famille qui croît et pousse comme le rouvre. Il y a cent ans, mon aïeul Jean, chanoine e doyen de Kirchberg ', dont Dieu ait l'âme en paradis, avait cent quatre-vingt-six ans, et dans sa haute vieillesse i lui poussa encore de nouvelles dents et des cheveux soirs. Cela me console.

— Ah oui! si vous gardez aussi longtemps la tête sur vos épaules, dit en riant le chevalier Marx d’Embs. Les Suisses vous veulent autant de bien que vous leur en Youlez. Je gage que, s'ils vous prennent, ils vous racœurciront comme ils ont fait au pauvre Hinz de Sax à Nznikon. »

L 1. nichberg, près d’Aarau. Ce chanoine, Jean de Baldegg, mourut. an 1343.

Le Cuateau D’Arrıv. 16

Pendant que tous riaient à gorge déployée et que Marquard lui-même prenait part à la gaieté générale, Thomas de Falkenstein revint dans la salle ; mais il se retourna à la porte et cria au dehors d’une voix tonnante :

« Maudite sorcière, si tu ne la trouves pas, le bourreau saura bien te trouver. »

Puis il entra avec un air sombre.

Ses traits durs et basanés étaient enflammés de colère. Il était suivi de deux hommes armés conduisant au milieu d’eux le lollhard, les mains liées derrière le dos. Ils s'arrêtèrent à la porte. Le landgrave traversa la salle pour rejoindre la société, mais, entendant les pas des hommes qui entraient après lui, il se mit à jurer et cria :

« Marauds, conduisez-le dans le cachot sous la tour.

* Pourquoi me suivez-vous ?

— Je te suis comme le remords, Thomas de Falkenstein! dit le lollhard à tr&s-haute voix.

— Tonnerre! qu'est-ce qui me siffle dans les oreilles? s'écria Marquard en-s’élançant de sa chaise. Que Dieu me damne! c’est ma cigogne de la Freudenau. Eh oui, ma foi! aussi vrai que j'existe, c'est mon vieux sermonneur. Allons, : raconte-moi à qui tu as livré la jolie enfant affublée en béguine. Ou bien quelqu'un te l’a-t-il enlevée du bec?

— Cousin, laisse là ce vieux radoteur, dit le landgrave d'un air contrarie.

— Non; il faut que le lollhard me dise d’abord ce qu'il a fait de la belle jeune fille qu'il menait dans le temps avec lui. Voyons, mon vieux, est-ce Trullerey, le jeune freluquet, qui certes n'est pas allé avec toi à Brugg pour ton long bec de cigogne ?

— Eh! s'écria Bentelin de Hemmenhosen en s’approchant du groupe. Je connais bien cette jeune fille; je l'ai vue à l'auberge de Brugg, et je vous jure que, pour plaire & la charmante béguine, l’empereur, le pape et les cardinaux pourraient être tentés de se convertir à sa religion. Dis-nous, frère lollhard, qu'est devenue la pieuse sœur ? »

LE CHATEAU D AARAU. M3

Pendant cette conversation, tous les ssigneurs s'étaient levés de table et avaient entouré le vieillard.

« Est-ce que vous êtes possédés de Satan? s’écria le landgrave Thomas vivement contrarié, quoiqu'il ne püt s'empêcher de rire de ce brouhaha général. On dirart que vous connaissez tous ce vagabond arrêté sur mon territoire comme suspect d'espionnage. Déjà depuis plusieurs jours il rôde autour du château et épie mes mouvements. Maïs, pour des femmes et des filles que ce vieux coquin traînerait après lui au marché, je n’en sais pas un mot. On le mettra sur le chevalet et on lui appliquera les me nottes, jusqu'à ce qu'il fasse tonnaître la retraite de ces donzelles.

— Mon cousin Thomas, interrompit Marquard, c’est tout à fait parlé avec la sagesse de Salomon. Quant à la petite béguine, envoie-la-moi à Schenkenberg. Il est vraiment dommage que ce soit une hérétique. Je veux la con vertir. Comprends-tu ? Je m'y entends aussi bien que le meilleur dominicain. »

Tous éclatèrent de rire. A ce moment, le lollhard ouvrit la bouche et ses yeux lancèrent des éclairs contre les TIQUFS :

« Oh! tyrans hypocrites! Engeance de vipères qui d’une double langue empoisonnée flatte et assassine, prie et blasphème, s’engraisse des dépouilles d'autrui et, comme les plus vils animaux, rampe dans la poussière sans lever les yeux vers le ciel!

— Que le tonnerre t’&crase, homme sans cervelle! s’écria Thomas. De qui te permets-tu de parler de la sorte?

— Je vous en prie, mon cher landgrave, n'empèchez pas le vieux bouledogue d’aboyer. C'est le bo vet de la fte, dit le chevalier Balthasar de Blumene,, en Tiant. Continue, vieillard, peste et jure, mais i Le , D ton rôle. Cela m’ amuse beaucoup ! 0

— Vous n'avez pas besoin de l’exciter . N eptend

parfaitement, dit Marquard. . \ P

Ah LE CHATEAU D’AARAU.

— Ordonnez ou défendez, tyrans! je suis votre prisonnier, continua le lollhard; mais tremblez tous, vous qui détruisez le pays et qui bouleversez le monde : la lumière divine que vous voulez éteindre brûle encore, et l’esprit humain que vous croyez pouvoir fouler aux pieds est encore debout. Vous seriez heureux, n’est-ce pas, princes des ténèbres, s’il n'y avait pas de Dieu au-dessus de la voûte étoilée et pas de raison dans les mortels ? Alors vous feriez rétrograder le siècle comme l'aiguille d’une horloge, pour ne pas être plongés dans l’abime qui doit vous engloutir. Alors vous arréteriez la marche de l'esprit et des temps. Vous tondriez et chasseriez devant vous les peuples comme des moutons, et vous feriez du globe un échiquier pour charmer . vos ennuis princiers. Vous accommoderiez sans peine la

justice à votre intérêt, la vérité à votre ignorance, et vous érigeriez en distinctions et en priviléges exclusifs de la noblesse les fautes que vous punissez dans le peuple et dans la brute. Alors vous pourriez dire dans votre orgueil : « Le monde a été créé pour le trône et pour l'autel, « pour les gentilshommes et pour les prêtres, pour nos -« bouches et pour nos panses, et celui qui en doute « périra comme un blasphémateur dans les flammes du « bûcher. »

— Bravo, bravo! s’écria Balthasar de Blumeneck. Ce grison aurait fait un excellent prédicateur de la passion.

— Silence! dit le chevalier Fritz de Haus. I] était justement sur le point de donner aussi leur paquet aux prêtres. Laissez-le parler, et ne lui faites pas perdre son texte.

— Non, vieux mécréant, s’écria soudain le chevalier Joerg de Knœringen d’une voix menaçante, avec sa grosse figure toute ridée. Ne te permets pas de salir de ta bave les serviteurs de Dieu, ni de mal parler de la sainte Eglise. Aboie, si tu veux, comme un chien enroué à la chaîne contre nous autres seigneurs laïques; mais pas de blasphème. »

Le lollhard avait continué sans se laisser troubler. On

ne l'avait pas écouté; mais on pouvait deviner par l’ensemble de ses discours qu'il devait avoir proféré des paroles qui choquaient la piété du chevalier Jerg de Knæringen. .

« Quand Israël fut sauvé par la grâce angélique du pasteur céleste, reprit le lollhard, Jésus fonda une nouvelle alliance entre Dieu et les hommes, mais non pas une nouvelle Église. Il pr&cha l’amour et la charité aux enfants de la poussière. 11 ne leur enjoignit pas de fonder des églises et des couvents, de payer des dimes, et de s'agenouiller devant les images des saints de la terre. Si Jésus- Christ avait voulu établir une Église et la prêtrise, il en aurait fixé lui-même les lois comme Moïse. Mais il ne l’a pas fait. Il n’a pas laissé d'image de sa propre figure, pour empêcher l’idolätrie et pour faire adorer l’Invisible qui est seul saint dans le ciel et sur la terre. Mais les prêtres sont venus et ils ont constitué une Église; au lieu d’une loi d'amour et de charité, au lieu du christianisme, ils ont établi le sacerdoce ; ils ont abaissé le trône au-dessous de l'autel, et ils ont remplacé le pontife par le pape, l'expiation par la messe, Jérusalem par Rome.

— Tuez ce misérable, cria Jœrg de Knoringen. Il est possédé du diable; Satan parle par sa bouche ; on jurerait, Dieu nous soit en aide, que tout ce qu'il dit est vrai.

— Si le Christ revenait sur la terre et se montrait à Rome, comme jadis à Jerusalem, pour y pr&cher sareligion, s'écria le lollhard, et pour chasser du Temple les marchands et les vendeurs de rosaires, vous le verriez crucifier de nouveau comme hérétique, hétérodoxe et ennemi de l'autel et du pape. Mais vous êtes dans la main du Seigneur ce que l'argile est dans la main du potier. Je vous le dis, comme l'éclair fend les nuages du ciel, un rayon de l'esprit éternel illuminera les enfants de la pousre; les murs de l'Église seront ébranlés, ses fondements crouleront et elle courbera sa tête prgueilleuse. Alors le soleil empruntera sa lumière de \, lune, saint

Pierre servira les rois, et le laïque enseignera au prètre les principes d'une vie sainte. Et un autre rayon de l'esprit éternel brillera, et du haut des rochers tomberont les forts des seigneurs, et des ruines des châteaux les serfs élèveront les ateliers de leur richesse; alors les esclaves deviendront les maîtres et les maîtres les esclaves. .…

— Tais-toi, faux prophète, s'écria le chevalier Jarg, dont les traits grossiers étaient enflammés par la colère et le via. Comment, nobles seigneurs, pouvez-vous souffrir ces discours insensés ? On ne saurait dire si ce vagabond privé de sens annonce le bouleversement du monde ou le dernier jugement. »

- Mais le vieillard, sans se laisser intimider par ces dameurs, recommenga à parler avec plus de véhémente du troisième rayon de l'esprit éternel. L’ennui parut gagner la plupart des chevaliers : les uns retournèrent à leurs coupes ; les autres se groupèrent en riant pour se livrer & leurs saillies.

Le landgrave de Falkenstein, qui depuis longtemps aurait fait éloigner le lollbard s’il n’avait pas cru devoir le retenir pour divertir ses convives, le poussa dehors avec ses gardes. Le concierge du château et le geôlier attendaient à la porte. Thomas renvoya le gedlier et ordonna, à la grande surprise du concierge, de préparer pour le lollhard une chambre commode, un lit moelleux et un bon souper. Il espérait sans doute inspirer de la reconnaissance . au grison capricieux et récalcitrant, et obtenir des nouvelles de la béguine plus facilement qu'en usant de dureté et de violence.

Quand Thomas de Falkenstein eut donné ses ordres e qu'en rentrant dans la salle il ouvrit la lourde porte de chêne, on entendit encore retentir au loin la voix da lollhard dans les corridors du château. Mais la noble compagnie était tellement occupée par une conversation bruyanie devant des coupes pleines de vin, ou par les dés et le trictrac, que personne n’y fit plus attention. Is

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jouerent et ils burent jusqu'à ce que l’aurore, éclairant au delà de l’Aar le clocher de Schoenenwerth, vint éblouir leurs yeux fatigués.

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