‹ Le chateau d'Angers, au temps du rois RenéChapitre 13 sur 36 · SOBRIQUETS · texte numérisé non relu

SOBRIQUETS

Vous avez pu remarquer, Messieurs, par les citations que nous avons faites de certains objets, qu'ils indiquaient jusqu'à un certain point, les goûts familiers du roi René. En eflet si le style est l'homme en général, le mobilier est en quelque sorte l'homme dans sa vie privée; mais il nous reste maintenant à vous faire connaître les tendances de René, à personnifier les souvenirs qu'il aimait, même les plus abstraits.

Du vivant de sa première femme Isabelle de Lorraine et afin de lui témoigner sa tendresse, il invente la devise (Tardent désir placée tout près d'un élégant réchaud où pétille la flamme, emblème de son amour. Après la mort de cette épouse chérie, arrivée le 28 février 1458, cette même devise et ce même symbole, il les peint ou les fait peindre sur les colonnes de son tombeau ; on peut les voir encore derrière la boiserie du chœur de la cathédrale d'Angers, vers nord.

Il va plus loin, il s'empresse, en souvenir de sa dame, de personnifier la devise Ardent désir, en appelant de ce nom, une personne de sa cour. C'est du moins ce que l'on peut inférer de ce passage de notre inventaire, folio 20 :

< Item ung petit traicté en parchemin que Ardent désir donna au roy. »

D'un autre côté il s'en va personnifiant l'ordre du Croissant, en donnant ce même nom au concierge dq

château d'Angers, devant lequel se fit l'inventaire. On voit par là que René se plaisait à imprimer la vie aux choses matérielles; c'était aussi le goût de Tépoque. On mettait alors son plaisir à personnifier la vertu, le vice y la beauté , la laideur , et à leur donner sur la scène et dans les romans, un langage dialogué. Mais avançons !

En comparant entr'elles quelques dates extrêmes de nos quatre inventaires, 1471 et 1478, on est pris d'une certaine tristesse en songeant qu'ils ont été dressés aux.époques les plus douloureuses de la vie de ce bon roi. En effet, toutes les souffrances lui vinrent coup sur coup : mort de son fils Jean d'Anjou ; désastre de Marguerite en Angleten*e, 4 mai 1471 ; perte de son gendre Ferry de Lorraine, 1472; décès de Nicolas, son petit*fils, le 27 juillet 1473; perte de son frère le comte du Maine. Ce n'est pas tout! Vers le même temps, Louis XI lui enlève l'Anjou, le contraignant à se réfugier en Provence où du moins il passa dans la compagnie de Jeanne de Laval, sa deuxième femme, assez paisiblement les quelques années qui lui restèrent i vivre.

A la fin de la copie du présent inventaire, on lit qu'il a été achevé c après le partement (de René) du pays d'Anjou pour aler en Prouvence l'an Mil cccc lxxiii. »

Ne trouvez-vous pas, Messieurs, que ce mot de partement a quelque chose de pénible, rapproché de la date de 1473; en effet ce fut à cette époque qu'il quitta notre pays sans espoir de retour, pour allôr mourir dans sa ville d'Aix, le 10 juillet 1480, âgé de 72 ans. Ge prince emporta du moins avec lui les regrets de ses

chers Angevins; leur amour ne lui fit pas défaut, convaincus qu'ils étaient que son grand cœur valait bien une charte.

Ici, Messieurs, je m'arrête et pourtant il me resterait encore à vous parler des trois autres inventaires savoir :

1o De Chanzé^ manoir situé, d'après une note de Me A. de Soland, sur la route de Faye à Thouarcé ;

2"" De la Menitréy petit castel encore existant et situé dans la vallée, non loin de Beaufort ;

30 Enfin de Reculée, habitation détruite et qui près d'Angers, faisait les délices de René. Là, sur la rive droite de la Maine , il se plaisait à tendre le filet aux petits poissons; le filet, c'était son sceptre familier et il en usait moins pour les prendre et les faire frire, que pour les déposer dans ses viviers où il aimait à les nourrir et les voir s'ébattre au soleil ; aussi les pécheurs, ses bons amis, l'avaient-ils appelé le roi des gardons. Roi des gardons ! Vraiment ce sobriquet lui convenait, non qu'il ne fût pas capable de très-grandes choses, car en maintes occasions il montra de l'héroïsme et un vrai talent d'administrateur, mais il se préoccupait par-dessus tout du sort des humbles, des soufirants et des petits, moins pour les charger d'impôts que pour les gouverner en père. Et cet amour qu'il leur portait, ils le rendent à sa mémoire après tantôt quatre siècles, car les pécheurs de Reculée n'ont pas encore oublié leur bon Roi des gardons.

Vous ne l'oublierez pas non plus, Messieurs, et vous saurez suppléer à mon silence, sur les trois autres inventaires, en les étudiant vous-mêmes. Vous y re-

trouverez les objets qui lui furent familiers, et mieux que je ne le pourrais faire, vous reconstituerez avec certains éléments épars^ ses habitudes privées, ses goûts modestes et pour tout dire sa vie domestique. Cette manière d'envisager l'histoire, bien qu'assurément terre à terre , n'est cependant pas sans charme; voir toujours un personnage par le côté des batailles et de l'administration, par son côté public et extérieur, si je puis ainsi parler, devient monotone.

Le voir quelquefois déchaussant le cothurne, apporte du moins quelque diversion. Je le sais, on Ta dit et écrit, il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre , j'en tombe d'accord, mais si le grand homme s'efface au déchaussé, l'homme vrai, méchant ou bon apparaît, et ce revers de médaille est encore de l'histoire. Ce ne serait pas d'ailleurs le roi René qui perdrait au deshabillé. Toujours semblable à lui-même, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, il n'a pas deux faces. Tune qui pose et l'autre qui mente, et de quelque façon qu'on l'envisage, il restera constamment le modèle des princes, d'une popularité sans reproche parce qu'elle était sans recherche.

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