DRAME LITURGIQUE DES MARIE
Dans la grande bible des Noêls angevins, édition de MDCGLxxx, à Angers, chez A. J. Jahyer, libraire, rue Saiat-Michel, se trouve à la page 25, composé par Urbain Renard, un Noël qui renferme cette strophe :
La joie est angélique
A Pâques d*ouïr Cloches, orgues, musique»
Les Marie ^enir Chercher dans le sépulcre Jésus qui n'est plus là ; Puis portant œufs d'autruche On chante Alléluia.
Ce passage indique que le drame liturgique des Marie, aussi nommé drame de la Résurrection, se jouait autrefois à notre cathédrale le saint jour de Pâques.
Cet usage existait dans la plupart des églises d'Occident, et prenait quelquefois le nom de mystère.
Le plus complet que nous connaissions, car il y avait d'assez nombreuses variantes dans ces pieuses représentations, est tiré d'un très-ancien manuscrit de Saint- Benoist-sur-Loire, et a été publié par la Société des bibliophiles français en 1839, ainsi que dans le Ralional ou manuel des divins offices, de Guillaume Durand, t. IV, page 460, année 1854.
Le drame de Saint-Benoist-sur-Loire avait pour acteurs neuf personnages figurant : les trois Marie, trois anges, Pierre et Jean, et enfin le Sauveur en costume de jardinier. Les religieux chargés du rôle des feuimes étaient habillés de manière à imiter les trois Marie ; ils devaient s'avancer lentement et l'air triste vers le sépulcre, puis ils chantaient en forme de dialogue diverses strophes sur un ton lamentable.
lis s'approchaient du tombeau comme des gens qui cherchent, et chantaient ensemble un verset indiquant qu'ils ne pouvaient ouvrir le sépulcre sans Taide de quelqu'un.
En ce moment, un ange leur apparaissait vêtu d'une aube dorée, ayant une mitre sur la tête, une palme dans la main gauche et dans la droite un rameau chargé de bougies^ et cet ange, assis en dehors et près du tombeau disait : Qui cherchez-vous ?
— Jésus de Nazareth, répondaient les saintes femmes. L'ange : Il n'est pas ici, il est ressuscité.
Les trois Marie se tournaient ensuite vers le peuple en répétant les paroles de l'ange ; puis Marie-Madeleine se séparant de ses compagnes, s'approchait du tombeau et disait en le regardant fréquemment :
— Hélas ! ô douleur ! hélas ! qui a ôté du sépulcre cft corps tant chéri ?
Après quoi elle s'avançait rapidement à la rencontre de deux personnages chargés de représenter saint Pierre et saint Jean, et leur disait tout éplorée :
— Ils ont enlevé mon Seigneur et je ne sais où ils l'ont mis. On a trouvé son tombeau vide et le suaire avec le linceul plié dedans.
A leur tour Pierre et Jean, eùtendant ces paroles^ de s'élancer en courant vers le sépulcre. Jean, le plus jeune, arrive le premier et s'arrête à l'entrce, puis tous deux pénètrent dans le tombeau. Peu après, Jean sort et s'écrie :
— Le Seigneur a été furtivement enlevé.
. — Non ! dit Pierre, il est ressuscité !
Ici deux stropbes dialoguées qu'il serait trop long de traduire.
Pierre et Jean s'éloignent. Vient Marie-Madeleine , Tair triste, en chantant pour la seconde foie.
— Hélas 1 ô douleur ! hélas ! etc.
Sur ces entrefaites, deux anges apparaissent assis au pied du tombeau, et adressent ces paroles à Marie-Madeleine :
— Femme, pourquoi pleures-tu ?
Ici trois strophes dialoguées entre l'un des anges et Marie.
Puis celle-ci de s'écrier :
— Mon cœur brûle du désir de voir mon Seigneur. Alors parait un religieux chargé de représenter le
Sauveur en costume de jardinier. Il s'arrête près du tombeau et dit :
— Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu ? Ici touchant dialogue dans lequel le jardinier dit :
Marie ! et Madeleine : Rabboni ! maître ! en se jetant à ses pieds.
Celui-ci se retire comme s'il feignait d'éviter son attouchement et prononce le : Noli me tangere.
Marie se tourne vers le peuple et s'exprime ainsi :
— Félicitez moi..., j'ai vu mon Seigneur.
Ensuite deux anges disent :
— Venez et voyez l'endroit où le Seigneur avait été déposé.
Deux vicaires répondent :
— Credendum est magis, sait Mari veraci quam Judceorum turbœ fallaci.
Enfin le chœur reprend :
— Scimus Christum surrexisse à mortuis verè.
Puis le Te Deum.
Ce drame liturgique de la Résurrection se passait différemment à Angers.
Au lieu de neuf acteurs, on en comptait seulement quatre , savoir : deux corbelliers agissant au nom des saintes femmes, et deux maires chapelains chargés de représenter les anges. ,
Le tombeau était préparé en forme de grotte tout au fond de l'abside de la cathédrale, à l'autel Saint-René, où l'on plaçait sur deux bassins de vermeil des œufs d'autruche habillés d'une gaze blanche. Là, dans le sépulcre se tenaient les anges ou plutôt les deux maires chapelains, en chape, qui attendaient la venue des corbelliers. Ceux-ci, à la fin de matines et avant le chant de l'hymne ambroisien, partaient de la sacristie couverts de l'amict et de la barette, portant l'aube, des gants brodés, une ceinture et une dalmatique blanches sans manipule et sans étole, puis ils se rendaient au tombeau précédés de deux thuriféraires. Arrivés au sépulcre et agenouillés au pied de l'autel, le dialogue ci-après avait lieu entre les quatre figurants :
Les maires chapelains :
— Quem quceriiis in septtlcro 1
Les corbelliers :
— Jesum Nazarmum cruciftxum.
Les maires.
— Non est hic^ surrexit sicut prœdixerat ; venite et videte locum ubi posittis est Dominus.
A ce moment les coibelliers, au nom des saintes femmes, pénétraient dans le sépulcre^ baisaient l'autel, se saisissaient chacun d'un œuf d'autruche et quittaient le tombeau que les thuriféraires encensaient trois fois.
Sur ces entrefaites, les anges chantaient ;
— Ite, nuntictte discipulis ejus quia surrexit. Obéissant à cet ordre, les corbelliers se dirigaient vers
l'évêque siégeant au trône et chantaient :
— Resurrexit Dominus hodiè, resurrexit ko fortis^ Christus Filius Dei.
Le chœur répondait :
— Deo gratiasy alléluia !
Arrivés au trône, l'un des deux corbelliers, le plus âgé, approchait ses lèvres de l'oreille droite du pontife et lui disait très-bas et très-mystérieusement :
— Surrexit DominuSj alléluia!
L'évêque répondait :
— Deo gratiasj alléluia !
L'autre corbellier agissait de même, mais du côté de l'oreille gauche.
Pareille scène se reproduisait à l'égard de chaque prêtre, en commençant par les chanoines dignitaires. Après quoi les deux corbelliers retournaient au re vestiaire (la sacristie), et y déposaient les œufs d'autruche.
Pendant qu'ils se retiraient, l'évêque entonnait le Te Deum.
Ce n'était pas sans motif qae Ton choisissait pour établir le sépulcre, l'autel Saint-René. Une pieuse légende en effet voulait que cet ancien évèque eût été ressuscité par saint Maurille : le nom de René, rursus natuSj signifie né de nouveau. Cet autel fut donc considéré comme un emblème de résurrection. La même idée s'attachait aux œufs d'autruche.
Nous renvoyons sur ce sujet à notre article inséré au Répertoire archéologique, de juin-juillet 1865, pages 149^ etc., et à la Semaine religieuse du diocèse d^AngerSy dimanche l^r avril 1866.
ENTERREMENT DE l'aLLELUIA.
Dans les manuscrits de Lehoreau (bibliothèque de l'évêché d'Angers), tome P% page 434, en marge, on lit cette note aussi curieuse que mal rédigée :
c< La cérémonie (l'enterrement de V alléluia) se faisait ainsi : Les enfants, revêtus de certains habits^ avec des cierges allumés et une image voilée qu'ils appelaient Alléluia^ sortaient de la sacristie après nones du samedi avant la Septuagésime, et couraient au travers du chœur jusqu'au réfectoire, qui est la salle de théologie, chantant Subvenite.
« Le pénultième jour 1547. Cette cérémonie fut défendue aux enfants de chœur, parce qu'elle déplaisait à M^' l'évêque Guillaume Ruzé, le 16 avril 1576, Dumesnil, page 136 *. »
* Guillaume Ruzé, évêque d'Angers de 1572 à 1587. Dumesnil,
A qaoi se rapporte la phrase : le pénultième jour 1547 ? Je l'ignore. Ce fut peut-être que la cérémonie se fit cette année d'une manière plus solennelle. La coutume d'enterrer V Alléluia n'était pas seulement propre à la cathédrale d'Angers ; on la retrouve en d'autres églises. Il parait qu'elle est originaire de l'Église de Metz, au IX* siècle, et que c'est de là qu'elle se répandit en France *.
A Angers, le procédé d'inhumation ressemblait beaucoup à celui que nous trouvons mentionné à l'article XV des statuts de l'église cathédrale de Toul, rédigés au XV® siècle.
Voici cet article :
SEPELITUR ALLEXVIA.
Sabbato Septuagesimœ in nona conveniant pueri chori feriati in magno vestiarioj et ibi ordinent sepulturam Alléluia. Et expedito ultimo BenedicamuSy procédant cum crucibusy tordis^ aqua benedicta et ince7%so, portan-tesque glebam ad modum funeris^ transeant per càorumy et vadant ad claustrum ululantes usque ad locum ubi sepelitur-y ibique aspersa aqua et dato incenso ab eorum altero redeunt eodem itinere. Sic est ab dntiquo consuetum.
Traduction : « Le samedi, veille du dimanche de la Septuagésime, à l'heure de noue, il est ordonné que les enfants de chœur se réuniront vêtus de leurs costumes
chanoine d*Angers. Voir ses œuvres manuscrites â la Bibliothèque (l'Angers, n*"^ 658 et 590 du catalogue de M. A. Lemarchand.
^ Manuel des Divins offices de G. Durand, notes de Charles Barthélémy, t. III, p. 483.
soc. d'ag. 11
de fête, dans la grande sacristie ; que là ils prépareront la sépulture de V Alléluia. Le dernier Benedicamus prononcé, ils ouvriront la marche avec les croix, les torches, l'eau bénite et l'encens ; puis, portant une figure de personnage mort, ils traverseront le chœur, iront au cloître en pousoant de profonds gémissements jusqu'au lieu de la sépulture. Sur la fosse, il y aura aspersion et encens ; Tenterrement achevé, le cortège reviendra par le même chemin. Cet usage s'observe ainsi depuis longtemps. »
A Angers comme à Toul, l'inhumation du défunt Alléluia avait lieu au fond d'une fosse creusée dans le cloître. Chose bizarre ! ce mot hébreu qui signifie : louez le Seigneur, est devenu V une sorte de substantif : Alleluianum (eucologe des Grecs) ; 2° un verbe : A/feluiare; 3** enfin un personnage susceptible de mourir, capable d'être enterré et certain de ressusciter.
C'est là, disait un spirituel chanoine d'Angers, un enterrement que j^ n'eusse pas fait sans rire.
Au xvni'' siècle, on découvrit dans un missel du xn^ siècle à l'usage du diocèse d'Auxerre, la collecte qui servait de conclusion à l'office de V Alléluia, car ce défunt avait son office particulier; plus tard, il eut même son hymne spéciale, qui ne manque ni de grâce ni d'élégance.
La voici :