RAPPORT
SDR UNE ÉTUDE
HISTORM ET ÂRGHiOLOGIQi
M. aOIDARID-FAXJLTRIER
Qui a obtenu la médaille votée par le Conseil général et décernée par
la Société impériale d'agriculture, sciences et arts d'Angers,
dans sa séance du 6 décembre 1866,
PAR M. PORIQUET
Préfet de Maioe et Loire.
Monsieur le Préfet, Messieurs,
Il y a quatre ans, notre compagnie, grâce à son ancienneté et à son titre de Société impériale, fut appelée la première à jouir seule du généreux , et désormais périodique, subside antérieurement partagé chaque année entre quatre sociétés. Nous eûmes alors la bonne fortune de répondre à la bienveillance du Conseil général en lui offrant un de ces travaux qui honorent à
la fois leur auteur, le corps studieux qui les provoque et le pouvoir public qui les récompense. Un des magistrats du ressort d'Angers qui conservent le mieux les laborieuses traditions des anciennes corporations judiciaires, M. d'Espinay, nous avait adressé sa belle Étude historique sur la législation féodale en Anjou, d'après les cartulaires angevins. C'était, suivant l'appréciation du rapporteur, éminemment compétent *, chargé d'analyser ce travail, « une œuvre hors ligne, dépassant la proportion ordinaire d'un mémoire académique, une œuvre dont la vaste étendue et l'abondante érudition révélaient un auteur familier avec les recherches historiques et avec les sources originales du droit dans notre province. » Ajoutons qu'à ces qualités de bénédictin le docte magistrat joignait le talent et le goût d'un habile écrivain. Il était donc sous tous les rapports parfaitement digne de la médaille du Conseil général. En la lui décernant nous ne faisions au reste qu'accompagner de notre modeste suffrage ses succès à l'Institut.
Aujourd'hui, Monsieur le Préfet, nous venons sous vos auspices reproduire la même distinction pour un de nos collègues, couronne déjà ici une première fois, et honoré, lui aussi, de plusieurs récompenses dans les hautes régions du savoir.
Le fondateur et conservateur du Musée archéologique d'Angers est un de ces hommes laborieux avec lumières et avec fruit, qu'une société d'étude est heureuse de compter parmi ses membres, et dont elle s'enorgueillit de pouvoir considérer comme siens les travaux et leurs
1 M. Favocat Faire.
résultats. Aussi, Messieurs, éprouverons-nous une sorte de satisfaction de famille en vous entretenant des nouvelles découvertes que notre collègue a faites dans les Archives de l'Empire et à la Bibliothèque impériale \ Nous remplirons cette tâche avec d'autant plus de plaisir que ses recherches cette fois se sont portées sur un sujet dont l'intérêt pour les Angevins est toujours nouveau. Il s'agit du bon roi Rméy comme on l'appelait jadis et comme on rappelle encore, de ce prince qui partage dans notre pays le privilège trop exclusivement attribué à un autre excellent souverain par ce vers fameux:
Le seul roi dont le peuple ait gardé la mémoire.
Le récent travail de M. Godard-Faultrier se compose de deux parties, bien distinctes par les idées qu'elles éveillent, mais logiquement enchaînées par le souvenir de René. L'une nous introduit dans l'intimité de sa vie; l'autre nous le fait, pour ainsi dire, suivre jusque dans la mort.
La première se rapporte à quatre inventaires inédits, provenant des Archives de l'Empire et contenant l'énumération des meubles et objets divers qui garnissaient, au temps du roi René, quatre de ses demeures, savoir: le château d'Angers et les manoirs de Ghanzé, de la Menitré et de Reculée.
^ M. Godard s'est fait un devoir et un plaisir d'indiquer qu'il a été aidé dans ses recherches par M. Vallet de Viriville, professeur à l'École des Chartes, et par M. Dauban, directeur-adjoint du cabinet des estampes et frère du conservateur du musée angevin de peinture et de sculpture.
La seconde partie contient l'historique et la description de plusieurs anciens dessins, inédits jusqu'à ce jour, et que M. Godard vient de faire fidèlement reproduire pour les publier. Ces curieuses images représentent : le tombeau du roi René ; celui de Jeanne de Laval, sa seconde iemme, ou peut-être de Marie de Bretagne, sa grand'mère; celui delà bonne Thiéphaine, nourrice de René et de sa sœur, Marie d'Anjou, reine de France; puis un plan, restauré avec légende explicative, de la cathédrale d'Angers, telle qu'elle était environ deux siècles après que le corps de René y fut déposé et à deux siècles de distance également de l'époque actuelle; enfin une vue de la façade de cette église au commencement du xiv^ siècle *.
Je vais, Messieurs, en parcourant l'une et l'autre parties, essayer de vous en indiquer les principaux détails.
Des quatre habitations dont les inventaires décrivent l'ameublement avec une telle fidélité qu'on croit revoir, sans altération produite par le long cours des ans, l'intérieur complet de ces royaux édifices, deux surtout étaient pour René des séjours de prédilection. Il était né au château d'Angers, il y retrouvait ces souvenirs du premier âge Jont le charme augmente à mesure qu'on avance dans la vie. Au manoir de Reculée, il goûtait plus que partout ailleurs les douceurs d'un commercé d'affection avec les humbles sujets dont sa
^ La gravure copiée par M. de Farcy porte la date 1699; mais évidemment elle représente l'édifice à une époque bien antérieure, puisqu'elle reproduit le narihex construit sous Tépiscopat de Foulques de Mathefelon en 1336.
bienveillante familiarité lui conciliait l'amour sans le priver de leur respect. « Là, dit M. Godard,.... il se plaisait à tendre le filet aux petits poissons.... Aussi les pêcheurs, ses bons amis, Tavaient-ils appelé le Roi des gardons. Roi des gardons! (continue notre collègue) vraiment ce sobriquet lui convenait^ non qu'il ne fût pas capable de très-grandes choses, car en mainte occasion il montra de l'héroïsme et un vrai talent d'administrateur; mais il se préoccupait par-dessus tout du sort des humbles, des souffrants et des petits, moins pour les charger d'impôts que pour les gouverner en père. Et cet amour qu'il leur portait, ils le rendent à sa mémoire après tantôt quatre siècles; caries pêcheurs de Reculée n'ont pas encore oublié leur bon roi des gardons. :»
M. Godard n'a étudié spécialement que l'inventaire du château d'Angers, laissant avec trop de modestie à ses lecteurs le soin de tirer des trois autres les inductions qu'il était plus que personne capable d'en faire sortir.
Ce sont en effet de véritables documents historiques, ces procès-verbaux de récolement de mobiliers, comme nous dirions maintenant. Plus ils sont secs , froids et même ingénus, plus ils sont expressifs. C'est, si l'on veut, par certains côtés, l'envers de l'histoire; mais cet envers, notre époque s'est mise à l'observer, à l'interroger sérieusement, et elle n'a pas lieu de s'en repentir. Elle lui doit d'importantes révélations sur les hommes et sur les choses. Les choses ont été généralement mieux appréciées. Parmi les hommes, quelquesuns y ont perdu; tant pis pour leur mémoire! tant
mieux pour la vérité! En fait d'histoire, même à l'égard des plus renommés personnages, il faut adopter le principe : Amicus PhtOy magis arnica veritas. Point de dénigrement systématique et passionné; mais aussi point d'engouement traditionnel et non justifié. « Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre^ dit
M. Godard Mais ce ne serait pas le roi René qui
perdrait au déshabillé. Toujours semblable à lui-même, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, il n'a pas deux faces,.... et de quelque manière qu'on l'envisage, il restera constamment le modèle des princes, d'une popularité sans reproche parce qu'elle était sans recherche. »
Recueillons donc avec M. Godard dans un des inventaires, et, même privés de son secours, dans les trois autres, quelques-uns de ces faits qui, en peignant la vie intime d'un personnage célèbre, font voir aussi ce qu'étaient les arts, l'industrie et la civilisation à l'époque où il a vécu.
En lisant ces quatre pièces, on est frappé d'abord de l'exactitude, rigoureuse jusqu'à la naïveté, avec laquelle elles ont été rédigées. Permettez-moi, Messieurs, de vous en citer quelques exemples. Si leur ingénuité vous fait sourire, elle vous prouvera du moins quelle confiance méritent de si consciencieux documents.
Divers objets y sont inscrits avec la note : qui riens ne vauU ou guères ne valent.
On y trouve :
« Une eschelle de charpenterie qui ne sert de riens.
j) Ung meschant couteau tout rouillé à manche d'yvoire.
» Une escriptoire plate à la faczon de Turquie, mengée de ratz. :»
Ailleurs :
€ Troys coffres de boys fermans à clef, et ne sçait-on qu'il y a dedans, pource que on na pas les clefs. »
Puis encore :
a Une petite boueste en faczon de boueste d'apothicaire painte à feuillage en faczon de drap d'or en laquelle a dedens ne sçay quelle petite chose torteisse que ne savons nommer.
T^ Item une autre chose de corne en faczon de gobellet et y a un siblet au bout. »
Les quatre inventaires qui, comme on le voit, témoignent de la plus scrupuleuse attention à ne rien omettre, furent rédigés par ordre de René dans les années 1471, 73 et 78, les trois premiers par GuiUaume Rayneau , secrétaire du roy de Sicille et clerc de ses comptes, à Angiers, le dernier par Jehan Muret, conseiller du roy de Sicille, etc. et Jehan Lepektiêry huissier. Au dos de celui du château d'Angers est écrit ;
« Inventaire des meubles et utensilles estans au chastel d'Angers et appartenans au Roy, fait par Messire Guillaume Rayneau, par son commandement, après son partement du pays d'Anjou pour aller en Prouvence, l'an mil un lxxiii. i
« Ce mot de partement, dit M. Godard, a quelque chose de pénible, rapproché de la date de 1473; en effet ce fut à cette époque que René quitta notre pays sans espoir de retour, pour aller mourir dans sa ville d'Aix, le 10 juillet 1480, âgé de 72 ans. »
La Provence du moins. Messieurs, était pour lui un
autre Anjou. Dans cet asile de sa royauté déchue, il put conserver jusqu'à la fm les habitudes de sa vie angevine, simple, mais d'une simplicité élégante et de bon goût, telle que devait être celle d'un prince homme de guerre au besoin, mais surtout homme de paix et d'affections douces, homme d'étude, de talents variés et de gracieuse imagination. Tel apparaît René, en quelque sorte photographié, si longtemps avant la photographie, dans la sincérité de nos naïfs inventaires.
Les ustensiles de guerre n'en sont pas absents; mais ceux dont il est spécialement fait mention semblent, d'après leur forme, leur origine et leur ornementation, avoir été surtout des objets de parade et de curiosité comme ceux dont on compose aujourd'hui des trophées dans les cabinets d'amateurs. Ce sont, par exemple :
€ Quatre targettes (c'est-à-dire de petits boucliers) de cuir bouilli à la faczon de Tunis.
» Ung escu de boys, paint de blanc et roge.
» Six arcs turquois.
3 Sept vieux carquois de Turquie, un couteau en façon de masse, à pommeau et poignée de fer, deux autres carquois de drap pers, rouge et vert, toujours à la mode de Turquie, i On sait que le vieux mot pers désigne une couleur intermédiaire entre le vert et le bleu. C'est, si je ne me trompe, le vert de mer, couleur tellement noble que comme dit La Fontaine,
On en faisait jadis le partage des dieux.
C'est la couleur que le vieil Homère attribuait aux yeux de Minerve, glawôpis Athénê.
f Ung crenequin, garni de criq, et ung carquois, garni de viretons.
> Une berbalaistre (arbalète) d'acier de Cathelongne (Catalogne), garnie de criq, une autre petite berbalaistre de Cathelongne, garnie de petites tilloles.
» Ung cric d'Alemaigne' en ung estuy de cuir noir.
» Une paere d'estrées (étriers) noirs, à la faczon de morisque, une autre paere d'estrées blancs à la genète, deux paeres de petits espérons, les uns blancs et les autres noirs, une paere de vieux estriés de léton à Tentienne faczon.
» Une bride de cheval, égayée de deux boulons aux armes du roi, ayant pour supports deux sauvages, i Remarquons en passant le joli mot égayée (pour ornée), mot que René était bien capable d'avoir lui-même introduit dans l'inventaire.
Enfin, et ce n'est pas l'objet le moins curieux, « ung boys de lance creux où il y a dedans un roUet de parchemin auquel est dedans la pourtraicture de la royne de Sicille. » •
€ Cette reine, dit M. Godard, devait être la seconde femme de René, Jeanne de Laval, quil avait épousée en 1455 et laquelle vivait à l'époque où se faisait notre inventaire. Ce portrait de ses plus chères affections, caché dans le bois d'une lance, était assurément tout-àfait dans le goût du roi de Sicile.
» Pour lui, la lance dut être un emblème de valeur et le rollet un emblème de tendresse. Cet objet à ses yeux signifiait, sans aucun doute, amour et bravoure. »
Ajoutons, Messieurs, que, de nos jours, une reine aussi
aurait pu faire graver cette lance comme vignette de la romance au refrain devenu national :
Amour i la plus belle, Honneur au plus vaillant !
Il ne serait pas aussi facile d'attacher une idée nette à certains objets faisant partie des mobiliers de René. Qu'était-ce, par exemple, qu'une « petite chose de fer faicte en faczon de gresillon suspendu à ung cordon de soye? i> Gela ressemblerait assez à un cordon de sonnette dont le bouton aurait eu la forme de l'insecte appelé grillon ou gresillon; mais il est plus que douteux que les appartements du roi René fussent munis de sonnettes comme le sont maintenant ceux du moindre bourgeois. En effet, longtemps encore après René, les grandes dames portaient des petits sifflets d'ivoire et d'or, suspendus à leur ceinture, pour se faire entendre de leurs gens.
Le genre de service qu'elles demandaient à leurs sifflets, René le demandait peut-être aussi à un objet bizarre dont nous avons vu ci-dessus la description; outre que cette chose de corne en faczon de gobellet et y a un siblel an éou/ pouvait bien, quand le roi chassait, lui être utile tour à tour pour se désaltérer et pour rappeler ses 'chiens.
Ce n'était pas seulement à la chasse que les chiens de René le suivaient. D'après l'usage d'alors, il les admettait dans ses appartements. L'entrée d'aucune pièce de ses habitations ne leur était interdite. On se bornait à quelques précautions pour empêcher ces favoris trop peu réservés d'abuser d'une si large tolérance. Ainsi,
dans la description d'un charlit de parement (lit de pa*rade) qui ornait une des plus belles entre les cinquantecinq chambres du château d'Angers, nous lisons : c: Ung grant treillis de boys pour garder que les chiens ne se couchent dessus. » Et ailleurs, dans une galerie, qui probablement servait de garde-meubles : « Ung treillis fait de lattes cousues ensemble pour mectre sur les litz pour les deffendre des chiens. »
On peut bien croire que tous les objets à l'usage d'animaux si chéris étaient dignes d'eux. Aussi trouvonsnous :
« Deux lesses de poil blanc, rouge, pers et vert;
» Item une autre lesse de poil rouge et pers;
» Item un collier de lévrier de satin violet escript dessus en alman en lettre de fil d'or. »
Quand on traite si bien les chiens, il est probable qu'on aime aussi les oiseaux, et certain que, si on les aime, on aura pour eux de délicates attentions. La glu et les cages figurent dans le mobilier royal; il faut bien y avoir recours pour se procurer certains oiseaux et pour les conserver. Mais un oiseleur compatissant tempère du moins autant que possible ces inévitables rigueurs. Deux fois les inventaires parlent d'échelles sur lesquelles il fallait monter pour panser les oiseaux. Il eût été plus simple de faire descendre et remonter les cages à l'aide d'un cordon; mais apparemment la sollicitude du bon roi pour la tranquillité de ses petits pensionnaires allait jusqu'à ne pas vouloir qu'on les effrayât en agitant leur mobile prison.
Quant à ceux qu'on pouvait sans inconvénient laisser jouir d'une liberté au moins relative, tels que des paons, des faisans, des perdrix, le roi aimait à les voir prendre
lears ébats dans ses jardins. Ils ofi&*aient à ses pinceaux des modèles vivants. M. Godard rappelle que René peignait une bartavelle quand on lui annonça l'usurpation de l'Anjou par Louis XI.
Deux autres espèces d'oiseaux (les inventaires en font foi) plaisaient encore à René. C'étaient les tourterelles, sans doute à cause de leurs doux penchants, et les perroquets^ probablement pour l'éclat de leurs vives couleurs. Suivant M. Godard, ce double goût du roi ne lui était pas exclusivement personnel. « Les tourterelles, dit^il, appelées en ce temps-là itirtesy et les perroquets, nommés papegauUs, étaient particulièrement les heureux favoris des grandes dames. » Puis il ajoute : c Je ne mets aucune intention, je vous prie de le croire, à grouper ici ces oiseaux de l'amour et du babil. Si vous y trouvez malice, c'est à l'inventaire qu'il faut s'en prendre. » Pour moi. Messieurs, j'en demande pardon à M. Goiard, ici je trouve qu'il ressemble un peu à ces commentateurs qui font honneur de leurs propres idées aux poètes de l'antiquité; mais il y a une différence capitale, toute à l'avantage de notre collègue. Les maladroits annotateurs de Y Iliade ou de V Enéide appauvrissent ces chefs-d'œuvre en voulant les enrichir. M. Godard, au contraire, enrichit véritablement l'œuvre aride de Messire Guillaume Rayneau. Pour trouver de l'esprit dans un travail de commissaire-priseur, il faut bien lui en faire l'aumône.
Demanderons-nous maintenant aux inventaires un aperçu de l'ameublement proprement dit des maisons royales au xv** siècle? C'est là surtout que nous trouverons une simplicité qui n'exclut ni l'élégance, ni même la richesse et la grandeur.
Le bois s'y montre abondamment et sous toutes les formes. Pour sièges des escabeaux, des bancs et des chaises de bois (appelées chertés ou chaieres)^ quelquesuns de ces sièges revêtus de tapisseries et trois ainsi
« Ung buffet à escripre, en faczon d'escabeau.
» Item un petit bufiTet en forme d'escabeau sur lequel escript Berthèlemy.
» Item une cherre à coffre et à ciel sur laquelle se siet Berthèlemy pour besongner. j
Ce Berthèlemy devait faire bien des envieux. C'était probablement un secrétaire intime qui avait l'honneur de besongner sous la dictée du roi.
Les larges lits, à ciel de menuserie^ aux a flancs peints et sculptés de façon à former des ornements imitant de petites fenêtres, :» sont élevés sur des estrades comme des trônes. On y monte au moyen de gradins, qui souvent sont des coffres servant d'armoires. Quelquefois le dossier est formé d'une armoire « pour mectre, dit le texte, le harnois du roi. » D'autres armoires, d'autres coffres, dont plusieurs servent de sièges, des tables de divers genres, des tréteaux, des pupitres peints ou ornés de velours vert, des torchiers (torchères) en bois varient l'aménagement et la décoration des chambres.
Outre les torchères, elles sont éclairées avec des chandeliers à. deux, trois, quatre et même six bobèches, les uns en laiton, en cuivre ou en fer-blanc, d'autres en verre, mais un grand nombre aussi en bois. Sur les tables et sur les dressouères (dressoirs), à côté de la faïence et de la verrerie, le bois encore se prête à tous les usages : pots et plats peints, écuelles et salières, go^
bellets et coupes, bouteilleâ et flacons, le bois est propre à tout, n est vrai qu'on le façonne et le pare pour lui donner plus de grâce et de valeur. Un c draiouer (drageoir) est ouvré sur le bort de bestes et de fleurs; un bâton à main est couvert de plumes de paon ; un ' benoisiier (bénitier) est ouvré à ymaiges et en devant a une ymaige de Nostre-Dame de Pitié ; une coppe (coupe), appelée aussi esguère (aiguière), est ouvrée à fleurs et a le pié percé à jour, et a un couvercle pareillement ouvré, sur lequel a au maillieu une jeune fille qui tient une palenostre (un chapelet). » Quelques-uns de ces objets sont en racine de couUre (coudrier), de bouys (buis) et d'autres bois.
Comme le bois, l'ivoire est élégamment approprié à des usages variés. Il fournit de beaux échecs; «quatre bastons fais à petites casses, et semble que ce soit une quetwlle (quenouille) par pièces; » puis, pour couteaux et autres ustensiles, des manches sculptés en forme de personnages ou d'animaux, et ornés de la double croix de Jhermalem avec la lettre R, initiale du nom de René; une paix de chapelle, représentant l'Annonciation; enfin, deux objets plus remarquables que tous les autres par leurs dimensions. Ce sont :
€ Ung grant tablez bien marqueté, ouvré à bestes et feuillage ;
^ Ung cofire vieil tout fait à personnaiges disvoire. >
Par ces mots ung grand tablez je pense qu'il faut entendre un panneau sculpté et destiné à la décoration d'un appartement d'honneur. Quant au coffre, c'était évidemment un de ces meubles à riches sculptures comme il y en a quelques-uns à Paris au musée de
Cluny. Si le coffre et le tablez existaient encore, ils mériteraient d'y figurer parmi les plus curieux spécimens de Fart de tailler Tivoire.
Connaisseur en toute espèce de choses propres à flatser les yeux d'un artiste, René aimait les cristaux et les beaux produits de la céramique. Je ne finirais pas si je voulais énumérer les vases de verre cristallin (comme parlent nos inventaires) et de faïences variées qui chez lui joignaient à l'utilité du service l'agrément d'objets rares et précieux. 11 en serait de même, s'il fallait, Messieurs, vous faire connaître les ustensiles de tous genres et de toutes matières qu'il recherchait à cause de leurs formes empruntées à la tradition des nations les plus renommées alors pour la fécondité de leur imagination et l'originalité de leur goût. Entrant dans cet ordre d'idées plus que je n'en ai ici le temps, M. Godard trace un vaste et brillant tableau dont je tiens à vous montrer du moins une partie :
« Lorsque par la pensée, dit-il, on groupe ensemble les lieux lointains d'où provenaient la plupart des objets de luxe de notre inventaire, on pourrait être surpris de l'étendue du commerce à cette époque, principalement sur les côtes de la Méditerranée, si l'on ne savait que depuis les temps les plus reculés le négoce avait uni l'Orient à l'Occident. 11 sera facile de se rendre compte de ce très-ancien et civilisateur mouvement, en lisant le chapitre quatrième, tome I, dô YHistoire de Jules César par Napoléon III, chapitre intitulé : Prospérité du bassin de la Méditerranée avant les guerres puniques.
9 Mais, sans prendre les choses de si haut, bornonsnous à dire que ces rapports, même au point de vue
du commerce, n'ont fait qu'augmenter avec les croisades
» L'impulsion était donnée, et ce remarquable mouvement, même après la fin des croisades, se soutint par l'entremise des Vénitiens , des Génois et des Pisans. Leurs vaisseaux couvraient la mer, leur navigation servit à former cette remarquable école méditerranéenne qui ne dut pas être sans influence sur l'esprit de Christophe Colomb et d'Améric Vespuce, le premier Génois et le second Florentin. Tout se lie, tout s'enchaîne : les pèlerinages enfantèrent les croisades , celles-ci imprimèrent un incroyable essor au commerce ; le commerce à son tour donna le goût de l'inconnu, ce goût mit au cœur du marin l'amour des lointaines contrées, l'amour des découvertes, et vers la fin du xv® siècle, le monde fut doublé.... 11 n'y a donc pas lieu de s'étonner de voir figurer dans nos inventaires des objets provenant de Turquie, de Turin, de Venis.e, de Valence, de Catalogne, etc., etc.
)» D'ailleurs, la maison d'Anjou, par ses rapports continuels avec le sud de l'Italie, était plus à même qu'aucune autre de se procurer les poteries de Valence, les cuivres ornés à la façon de Turquie, les étriers morisques, les cuirs turquois, les verres de Venise, les tissus chatoyants du Levant et les targettes de Tunis. »
Grâce à M. Godard, voilà, Messieurs, en quelques lignes, un résumé aussi complet qu'animé, qui me dispense d'entrer dans plus de détails sur une partie trèsétendue des inventaires.
Il en est une bien restreinte, au contraire, et dont le peu de développement rappelle combien était rare au
xye siècle un objet mobilier devenu maintenant si commun que, malgré son apparence de luxe, il est à peu près classé parmi ceux de première nécessité. Il n'y a pas aujourd'hui une maison de petit bourgeois où Ton ne voie une pendule et souvent plusieurs. Or, Messieurs, voulez-vous savoir combien il y en avait dans les trois maisons royales dont nous nous occupons? Une, une seule!.... Nous la trouvons au cbâleau d'Angers, dans une pièce qualifiée chambre de retraict du roi, et cette unique pendule est appelée petite orbge. Le manoir de La Menitré avait bien aussi son horloge, mais elle n'ornait pas les appartements; elle est cataloguée de cette manière : une aureloge au hault de la chapelle. Enfin, dans une pièce de notre château angevin, pièce respectable entre toutes, et qui était presque un sanctuaire, car on la nommait Estude du roy, il y avait < ung petit cadran de leton en ung estuy de cuir, i» M. Godard pense que c'était un cadran solaire. Cela se peut ; mais le lieu où il se trouve inscrit et le soin qu'on prenait de tenir ce cadran renfermé dans un étui prouvent que c'était moins un instrument usuel qu'un simple objet de curiosité.
Le roi de Sicile était sans doute plus riche en orfèvrerie qu'en horlogerie. Il paraît en effet avoir été luimême par anticipation un peu confrère de M. Josse : témoins cinq articles de nos inventaires qui énumèrent établis, tour, enclume, fourneau, marteaux, tenailles et SiUlres petits ferrements (est-il dit), tout un outillage expressément désigné comme celui d'un orfèvre :
c Ces instruments, dit M. Godard, par leur situation dans la petite chambre du haut retrait du roi, nous
laissent deviner qu'ils ont bien pu être à Tusage de René.
» S'occuper d'orfèvrerie, tourner le bois ou les métaux, ne semblent d'ailleurs point choses étrangères à ses habitudes. Si plus d'une fois il a été comparé par sa spontanéité loyale, franche et généreuse, à Henri IV, il pourrait l'être à Louis XYI par son goût pour les arts industriels et quelque peu par ses infortunes. » Touchant rapprochement. Messieurs, inspiré à notre collègue par sa vénération pour la mémoire de deux excellents princes qui demandaient à des travaux manuels l'oubli momentané des soucis de la royauté, toujours si féconde en amertume, et pour eux si tristement terminée! Moins à plaindre toutefois que Louis, René futa même réellement bien malheureux ? Il ne perdit que la couronne. S'il la regretta, il est permis de penser que ce fut seulement parce qu'en la lui ravissant on lui enleva le pouvoir de faire du bien à ses sujets.
Dans ses loisirs, Messieurs, le bon roi ne se refusait pas des distractions d'un caractère moins spécial que celui dont je viens de vous parler. Les inventaires le montrent pratiquant tour à tour, suivant les saisons :
Les patins f nommés aussi esgaloches pour aller sur la glace. — Vous le voyez, ce n'est pas d'aujourd'hui que cet exercice d'agilité est encouragé par les plus hauts personnages.
La Paume, dont, bien longtemps après, le nom devait se rattacher politiquement à celui de Mirabeau, et pourtant aussi amusement princier^ remis à la mode, il y a un demi-siècle, par le duc de Berry, jeu négligé depuis et qui en ce moment reprend faveur.
Les Éehecsy jen de rois et roi des jeui.
Le Billardy difiEërent plus ou moins alors de ce qu'il est à présent.
Les Boules y jeu de bons bourgeois, qui ne pouvait manquer de plaire à René.
Les DéSy moins innocents, longtemps admis dans les palais des rois et maintenant relégués dans les tripots.
Quant aux Cartes, il ne parait pas que René en ait fait grand usage ; car dans nos quatre inventaires, si chargés d'objets de toute sorte, elles brillent complètement par leur absence. Il y avait cependant un siècle déjà que la démence de Charles YI avait doté les oisifs de ce genre de distraction, légué aux gens d'esprit par un insensé.
Je l'ai dit, Messieurs, rien de ce qui pouvait flatter la vue ou frapper l'imagination d'un artiste n'était indifférent à René. Au nombre des objets qui décoraient ses appartements étaient des curiosités d'histoire naturelle; aussi nos rédacteurs d'inventaires avec leur exactitude habituelle, qui dégénère ici en emphase, font-ils mention de a grandes, larges et grosses coquilles de mer. »
Quant à la musique, bien que René en goûtât les charmes, elle est, il faut le dire, un peu singulièrement représentée dans ses mobiliers.
Voici d'abord < deux guiternes (guitares) de boys, l'une painte de rouge à fouUage (feuillage) de jaulne, et l'autre est de boys blanc. »
Puis « ung grant tabourin, en faczon de tamballe, couvert de cuir noir. » — « C'était, dit M. Godard, une sorte de tambour propre aux Provençaux, moins
large et plus long que le tambour; on le battait avec une seule baguette, en s'accompagnant avec le galoubet ou ûûte à trois trous. »
< Item un cor de boys , garni de ferrements d'or. » — (Ce n'était pas assurément, dit encore M. Godard, un cor d'harmonie. Ces cors servaient de trompes principalement à la chasse. »
< Item une grosse courte corne noire foncée et est faicte en faczon de cor.
» Item un petit cor de verre esmaillé. » Celui-là du moins était élégant. Je laisse, Messieurs, à de plus compétents que moi le soin d'en apprécier la valeur au point de vue musical.
Enfin, t un vieil manicordion désaccordé et mal en point. » — M. Godard fait observer que l'étymologie indique assez qu'il s'agit d'un instrument à cordes que le musicien touchait avec les doigts. Ne pourrait-on pas. Messieurs, ajouter que ce manicordion désaccordé et mal en point, ressemble passablement au c luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s'en faut, > si plaisamment introduit par Molière dans le Mémoire des hardeSy nippes et bijoux que le seigneur Harpagon veut faire accepter à son emprunteur comme bel et bon argent comptant? Et de même les grandes, larges et grosses coquilles de mer y portées sur les inventaires avec une si évidente admiration, ne font-elles pas penser un peu à la fameuse <i peau d'un lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d'une chambre ? »
Peintre lui-même, René se plaisait à honorer les autres artistes en s'entourant de leurs travaux. Sa piété
accordait naturellement la prééminence aux tableaux religieux, il en avait un grand nombre; mais son imagination de poète trouvait aussi de l'attrait dans les sujets mythologiques. D'autres peintures, sur toile, servant de tapisseries, répondaient agréablement aux prédilections du prince et de l'homme privé. Ainsi :
< Ung grant drap où sont paintes les villes de Prouvence et les villes qui sont depuis Prouvence jusqu'à Gennes.
. j» Item une autre pièce de toille où est la ville de Gennes en peinture.
» Item deux toilles où il y a en chacune ung homme paint tenant un vouge.
» Item trois autres petites toilles à mectre en une chambre, dont en l'une a paint ung paon, ung fesant et deux perdrix, une chevêche, ung cinge et plusieurs autres chouses. En l'autre est pareillement paint ung paon, ung fesant, ung oyseau de rivière, deux potz de grubelles, etc. En l'autre a escrips plusieurs petiz personnaiges à pié et à cheval , ung faulcon, ung connin blanc (lapin) et une ville, etc.... »
« Je ne sais si je me trompe, dit à ce propos M. Godard (et il ne se trompe pas), mais il me semble que toutes ces toiles ont un certain air de famille avec les goûts de René ; elles lui rappelaient sa chère Provence, qu'il aimait tant à parcourir, après l'Anjou toutefois. Elles mettaient sous ses yeux Gênes, la superbe alors, si riche par son commerce du Levant, Gênes dont son fils, Jean d'Anjou, duc de Galabre, avait été gouverneur en 1459. Ces belles rives de la Méditerranée, je ne serais point surpris qu'il les eût peintes lui-même, comme
aussi ces oiseaux qu'il se plaisait à élever dand seschâ*teaux, paons, faisans, faucons et perdrix. »
Ne croyez pas toutefois, Messieurs, que des oiseaux vivants ou peints, objets de distraction et d'études artte* tiques, représentent seuls dans nos inventaires, avec les beaux chiens de chasse dont nous avons parlé, l'histoire naturelle des animaux : ils en sont la partie poétique; en voici la partie prosaïque, mais qui a aussi son genre d'intérêt. Je vais la citer dans toute la crudité de son réalisme.
« S'ensuyvent les besles qui sont de présent à la raectayrie de la Rive (c'était une dépendance du manoir de Chanzé) :
) Six bœufs tirans, -* deux mères vaches, — deux toreaux venans à troys ans, — deux génisses de ceste année, — une génisse venant à deux ans. — deux truys, dont il y a une qui a cinq ans, et l'autre venant à deux ans, — deux porcs venans à deux ans, — cinq petitz porceaux, — neuf brebis que masles que ieraelles. >
De même pour le domaine de La Meiiitré :
€ Sensuyt le nombre des bestes estant de présent audit lieu de la Menistré :
» Premièrement :
» De vaches mères seize, — de jeunes vaches d'un an et de deux ans cinq, — de jeunes veaulx de ceste année quatre, — de bouvars de troys ans quatre, — ung thoreau et ung petit thorillon d'un an.
» A la mestayrie de la Menistré :
» De bœufs de hernoys huit, — de bovars quatre, — de vaches mères deux, — de genices deux et ung veau. »
— as —
Et pouf que rien ne manque à rénumëration, cette note où le foin, comme cela doit être dans une métai*' rie, s'appelle naturellement du foin et ne flatte pas l'odorat comme dans le beau v^s de M. Ponsard :
L'herbe coapée exhale un parfum qui m^enivre.
« En la grandie de la Menistré soixante charretées de foing ou environ.
» Une grant barge de foing qui est en un placistre devers le bûcher où il a huit vingts charretées de foing ou environ. »
Je ne vous demande pas pardon, Messieurs, de ces rustiques détails. Dans une Société d'Agriculture, Sciences et Arts, il est naturel de regarder comme un titre d'honneur pour un prince, artiste et poète, d'avoir aussi été un peu agriculteur et éleveur de bétail. D'ailleurs, puisque Thistoirc ne croit pas déroger en constatant que le puissant empereur Charlemagne faisait vendre au marché les œufs de ses poules et les légumes de ses jardins, elle peut bien jeter un coup d'œil sur les étables et les bergeries du roi troubadour. Elle y verra que, si René par la simplicité patriarcale de ses mceurs avait du rapport avec les rois pasteurs des anciens âges , il était loin de leur ressembler par l'opulence de ses troupeaux.
Ce que nous venons de voir constituait un aménagement rural qui pour un particulier eût été confortable, comme nous disons maintenant. Pour un souverain il n'était que modeste; mais il devait paraître suf-
fisant au Roi des gardons , arrière grand-père du Rùi d'Yvetot.
Rien ne donne lieu de supposer qu'il eût, comme le bon petit roi immortalisé par Béranger, une soif un peu vive; mais on peut tenir pour chose certaine qu'il faisait ses quatre repas... et les faisait bien. Ce n*est pas un crime :
en rendant son peuple heureux,
Il faut bien qu*un roi vive.
Or, Messieurs, René vivait et faisait vivre ses commensaux avec une abondance vraiment homérique, du moins si Ton en juge par le nombre de quelques-uns des ustensiles afiectés dans ses châteaux au service culinaire. Une seule cuisine^ outre un bel assortiment de petits et grands rôlissoirs, était munie de cinq grandes broches de fer; une autre de « quatre grans broches de fer et une petite. ^ — « Une grant table à dresser viande, sur deux gros tréteaux, » était accompagnée de « troys grosses tables à hacher viande. » De chaque cuisine il dépendait une ou même deux chambres spécialement appelées la saulcerie. Un de ces laboratoires de Comus (celui de Ghanzé) montait du rez-de-chaupsée au premier étage. A cet égard les héros d'Homère étaient dépassés. Achille et Patrocle se faisaient bien servir des bœufs presque entiers, rôtis à l'aide de broches à cinq broches ; mais assurément ils n'avaient pas un luxe de sauces comparable à celui du roi de Sicile.
Cela nous étoôDe un peu dé sapart;tnais rappelonsnous le vers de Voltaire :
Quel homme est sans erreur, et quel roi sans faiblesse?
Faiblesse donc, si l'on veut; n'en tenons pas trop rigueur au bon René. Passons-lui ce petit rafGnement dans la nourriture corporelle en faveur des soins qu'il donnait à la nourriture de l'esprit chez lui et chez les autres.
« Il appela d'Italie des savants, dit un de ses derniers biographes, établit des collèges, fonda des bourses gratuites, encouragea les hommes instruits et expérimentés à faire des livres élémentaires, les examina lui-même, et s'appliqua à répandre la lumière parmi ses peuples K »
Quant aux livres à son propre usage, il y cherchait tour à tour agrément et instruction. Nous en avons pour preuve la mention que font nos inventaires des coffres de la librairie royale. Ce n'était pas en effet sur les rayons d'une bibliothèque, mais dans des coffres qu'étaient placés les livres de René, et ces coffres bien fermés à clef mettaient en sûreté le précieux trésor. Lisons les titres de quelques-uns des ouvrages dont il était composé.
Voici d'abord la langue latine, et avant tout son application aux cérémonies religieuses :
< Un missel, dit l'inventaire, un missel à l'usage de Rome. ]»
^ À. Og. --> Dictionnaire de la conversation, t. XLVI, p. 460.
Puis des traités divers dans cette même langue, tels que :
« Un livre couvert de parchemin qui se commence : il verilate quidem.
D Item un autre livre en papier escript en latin qui se commence : Hic nota quœdam deffimta (sic).
) Item un autre livre en parchemin couvert daes escript en latin ouquel est escript dessus : Description des parties orientales. »
Ces derniers mots nous conduisent naturellement i :
« xxiii livres tant granz que petiz escripz en lettre turquine et morisque.
» Item un roUe en parchemin jaune escript en lettre turquine.
» Item un grant tableau auquel sont escripz les ABC par lesquelz on peut escripre par tous les pays de chrétianté et de sarrasinaisme. » C'était, on le voit, un tableau synoptique d'alphabets orientaux et occidentaux. M. Godard remarque avec raison que cette pièce mérite d'être signalée aux bibliophiles et à tous ceux qui s'occupent de linguistique. Malheureusement ce n'est désormais qu'un souvenir.
Il me semble que les bibliophiles ne pourront aussi lire sans une surprise mêlée d'un certain intérêt: c< Item ung cayer en papier roUé du pas fait à Bruxelles par Messire Pbilipe de La Lain. »
Ce titre est équivoque. Philippe de La Lain avait-il présidé le pas d'armes de Bruxelles? Ou bien, en avait-il plutôt rédigé le récit et exécuté les dessins, contenus dans le cayer rollé; en élait-il, comme nous disons aujourd'hui, à la fois l'auteur et l'éditeur? C'est ce
dernier sens qui appellerait l'attention des bibliophiles. Assurément je ne pense pas qu% la célèbre maison typo^graphique Delalain ait la prétention de remonter jusqu'au messire Philippe de La Lain figurant dans la librairie (ou bibliothèque) du roi René; mais l'identité du nom a quelque chose de piquant. II ne serait pas difficile de citer des arbres généalogiques d'une autre nature qui n'ont pas de plus solides racines et sur lesquels pourtant de complaisants d'Hoziers font pousser et s'étendre à perte de vue les plus luxuriantes ramifications.
c Item ung autre livre en papier ou nagueres d'escriptures couvert de parchemin commançant : Compositions et condamnacions. » Guères d'écritures! mot charmant, Messieurs, et qui répond bien à l'idée qu'dh se fait de la justice du roi René! Heureux le prince, heureux le peuple, quand le registre des condamnations n'est guère autre chose qu'un cahier de papier blanc !
Il est tout simple qu'à ce gracieux article viennent se joindre les deux que je vais citer; car il devait chanter volontiers, le prince qui condamnait si peu.
c Item ung livre en parchemin tout escript de cbanczons ensiénes, commançant : Amour et désirs my destroient.
D Item ung autre livre en papier longuet ouquel a un commanchement de cbanczons notées , commanzant : Quant elle voy qui noccist. b
Mais écoutez, je vous prie, Messieurs, voici quelque chose de plus grave :
« Ung livre en parchemin nommé — cette désignation est vraiment curieuse — nommé Dante de Fleurence, cs-
cpîpt ea lettre ytalienae. » Évidemment le rédacteiir de rinventaire se serait trouvé bien embarrassé pour dire quel était ce nommé Dante, dont il cataloguait le Uvre en parchemin, escript en lettre ytalienne, avec la même scrupuleuse et ignorante bonne foi que plus loin : a Ung petit livret en parchemin couvert de cuir noir fermant à esguillettes. » Personne de- vous, Messieurs, ne fera au roi René l'injure de supposer qu*il ne savait pas mieux que son candide serviteur quelle différence existait entre un bouquin quelconque et Tœuvre du grand poète florentin.
Deux ou trois titres encore, si vous le permettez, Messieurs :
c Item ung autre livre en papier couvert de cuir noir ouvfé à la devise du roy commençant : Cy s'ensuivent les histoires des Belges.
j Item ung autre livre en papier de la générale division de toute la terre. »
Ajoutons-y cette Description latine des parties orientales dont nous avons parlé, quatre mappemondes, petites et grandes, dont une ornée des xii signes du zodiaque, puis un astrolabe et une boussole : de tout cela nous pourrons conclure que dans les études de notre bon prince une place notable était accordée à l'astronomie et surtout à la géographie. C'est encore un point de ressemblance entre René et Louis XVI, qui avait pour la géographie un goût très-prononcé ; il en donnait des leçons au dauphin jusque sous les verroux du Temple.
J'ai cédé bien longuement. Messieurs, au plaisir de suivre M. Godard dans la première partie de son riche
travail. Je m'étendrai beaucoup moins sur la seconde, pour ne pas abuser de votre attention, et aussi parce que, malgré l'intérêt du sujet et l'habileté avec laquelle notre collègue l'a traité, cette partie ne prête pas autant que la première à des observalions de détail.
Dans la seconde moitié du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, vivait en France un archéologue appelé Gaignières, très-savant homme et dont le profond savoir était rehaussé par une extrême modestie. Cette dernière qualité (s'il fallait en croire M. Godard, bien sévère sur ce point envers ses pairs), la modestie ne serait pas précisément la vertu dominante chez les antiquaires actuels. Quoi qu'il en soit, voici comment s'exprime notre collègue : « Quel personnage était donc Gaignières? Une façon d'antiquaire comme il n'en existe plus. — Ah.... M. Godard nous permettra du moins de lire presque plus, — ^ » recueillant de tous côtés et ne publiant pas, amassant des trésors de quoi faire vingt réputations et négligeant la sienne, homme modeste parce qu'il était homme de dévouement. Les services qu'il a rendus sont immenses.... Il n'est peut-être pas en France une cathédrale , pas un édifice religieux un peu remarquable , qui ne puissent, à l'aide de ses portefeuilles, rétablir leurs anciens tombeaux, leurs vieilles inscriptions et leurs autels primitifs. C'est une mine féconde où l'historien, l'archéologue, le sculpteur, le peintre et l'architecte peuvent puiser à l'aise et sans mécomptes. » — Heureux résultat. Messieurs, d'une studieuse passion qui a, dans une certaine mesure, protégé Timmortalité de tant de belles œuvres contre les outrages du
temps ou des hommes I Quand, doublement impies, tes iconoclastes de 93 brisaient dans nos temples Iféi sta* tues des saints et les tombeaux des personnages historiques dont ils jetaient les cendres au vent, ils ne se doutaient pas que, depuis un siècle, une sorte de pieux pressentiment avait d'avance atténué du moins les effets de leur sacrilège démence. On peut donc appliquer aux œuvres d*art ce que le poète latin dit des livres, qu'une spéciale destinée les plonge parfois dans l'oubli, mais parfois aussi les lui dispute avec succès : habmt sua fata (HoR.).
A la mort de Gaignières, en 1715, son cabinet, qu'il avait légué au roi, fut annexé à la bibliothèque de la rue Richelieu. Les manuscrits et les imprimés, les médailles et monnaies, les tableaux et dessins, en faisaient un véritable musée archéologique. « Cette collection, dit M. Dauban de la Bibliothèque impériale, placé mieux que personne pour en juger, cette collection est peutêtre la plus considérable qu'un particulier ait jamais possédée, et on a peine à comprendre aujourd'hui comment un homme isolé , dont la fortune était bornée, a. pu la former. »
Seize des volumes in-folio qui contenaient les dessins sont maintenant dans la bibliothèque d'Oxford. Gomment ont-ils été transportés en Angleterre? On l'ignore; mais on ne peut guère expliquer le fait que par un vol. A qui doit-il être imputé? On ne le saura probablement jamais. Toujours est-il qu'il en résultait à la Bibliothèque impériale une très-fâcheuse lacune. Pour la combler autant que possible, le gouvernement a fait prendre, dans ces dernières années, à Oxford, la copie
parfaitement exacte 4e tons les dessins qni manquaient en France. M. Godard, à son tour, a obtenu de faire copier dans les portefeuilles de la Bibliothèque impériale les fac-similé qu'il jugerait convenable de publier. Son choix s'est naturellement porté sur les monuments inédits de TÂnjou. Il en désigne un certain nombre a qui ne forme, dit-il, qu'une faible part des trésors que renferment sur l'Anjou les seize volumes d'Oxford; bien plus faiUe encore relativement aux autres portefeuilles de Gaignières que la Bibliothèque impériale possède en originaux. > Il est amené ainsi à discuter, au double point de vue de l'histoire et de l'art, les dessins inédits dont il a préparé la publication et dont je vous ai, Messieurs, indiqué les sujets.
C'est d'abord le tombeau du roi René. M. Godard nous en donne deux reproductions empruntées , l'une aux portefeuilles d'Oxford, l'autre à un dessin de la Bibliothèque impériale, exécuté en 1783, probablement d'après une ancienne image du monument. Les deux exemplaires présentent dans plusieurs parties de notables différences; mais l'aspect général de l'ensemble et surtout l'idée principale sont identiques. On y voit, couchées côte à cote, les statues de René et d'Isabelle, sa première femme; leurs blasons d'Anjou et de Lorraine, supportés par des anges; puis une étrange figure qui était peinte au centre du monument et qui dominait tout le reste. Elle représente la Mort sous une forme et dans une attitude inusitées. Ordinairement, sur les tombeaux, c'est un squelette immobile, s'appuyant sur la faux et tenant à la main un sablier. Dans les peintures connues sous le nom de danses macabres, le
squelette courte entraînant à sa suite ou chassant devant lui ses victimes de toutes les conditions et de tous les âges. A ce genre d'allégorie appartenait la peinture ainsi décrite dans l'inventaire du manoir de LaMenitré : « Ung tableau de toille paincte en ung chasseis de boys cousu contre la muraille ouquel est la mort qui picque lamoureux. » Au tombeau du roi René, la Mort, couronnée et drapée dans les plis d'un magnifique manteau royal, est assise sur un trône. Elle penche la tête d'un air indolent, l'affreux rictus de sa bouche décharnée grimace comme dans les danses macabres un sourire narquois, et sous ses pieds est un sceptre qu'elle foule avec dédain.
D'après une ancienne tradition, dont M. Godard prouve que l'exactitude est contestable, cette figure aurait été ébauchée par René lui-même et achevée par son peintre suisse Gilbert Wandemont. Ce qui est certain, comme le remarque M. Godard, c'est que ce tableau < était bien, par sa composition, dans le goût mélancolique de René. » Il était d'ailleurs en rapport de pensée avec les huit vers latins gravés sur le tombeau et dont René était l'auteur. Ces vers. Messieurs, j'en demande pardon à la muse royale, ne sont pas virgiliens ; mais on les voit cependant avec intérêt parmi les dessins que publie M. Godard, de même que dans la belle édition des œuvres complètes du roi René due au patriotisme angevin et national de M. le comte de Quatrebarbes *.
Le tombeau parait avoir été au moins commencé du
1 Œuvres complètes du roi Keaé, 1. 1, p. 84.
vivant de René, sur ses propres indications, puisqu*on lit dans son testament : « Ledict seigneur roy testateur veult que, en quelque lieu qu'il trépassera, selon la voulenté de Dieu, son corps soyt porté en Téglise d'Angiers, pour estre en icelle scvely ou lieu quel est ja sevely le corps de la feue royne Isabelle de très noble mémoire en son vivant son épouse. »
« De ce magnifique mausolée , dit M. Godard , qu*existe-t-il aujourd'hui? Quelques débris seulement, en marbre blanc, classés au musée des antiquités, et derrière la boiserie du chœur de la cathédrale l'arcade ornée qui encadrait le sépulcre. Aussi serait-ce le cas de répéter avec l'inscription même du tombeau :
t REfilA. SCEPTRA. LVIS. RVTILIS. FVLGENTIA. THRONL^, etc..
Le monument représenté dans le second dessin est, suivant Gaignières , le tombeau de Jeanne de Laval. M. Godard estime que c'est celui de Marie de Bretagne, femme de Louis 1er et grand'mère de René. Il appuie son opinion sur de savantes considérations, demandées à l'histoire, à l'archéologie et à son goût exercé par l'étude des arts. Pour abréger, détachons seulement de sa dissertation les quelques lignes qui décrivent le tombeau.
« Ce dessin représente, sur un dé de marbre noir, un édicule gothique entourant une femme, horizontalement étendue, enveloppée d'un long manteau à collet rabattu, les mains jointes, la tête ornée d'une couronne ouverte et appuyée sur un coussin; deux écussons muets paraissent à droite et à gauche. »
Quant au tombeau de la bonne Thiéphaine, nul doute,
moindre honneur), attache la plus haute importance à la conservation et à la restauration intelligente des monuments de tous genres qui, de siècle en siècle, ont affirmé tour à tour et souvent ensemble la foi religieuse, le génie artistique et l'héroïsme guerrier de nos pères. Dans cette patriotique pensée, de magnifiques travaux ont été achevés déjà ou sont en cours d'exécution à Paris et sur divers points de la France. La cathédrale d'Angers aura son tour, on ne peut en douter. Nous avons la certitude, souffrez que je le dise, Monsieur le Préfet, nous avons la certitude qu'une voix sûre d'être écoutée s'élèvera en sa faveur puisqu'il s'agit du plus bel ornement de la ville chef-lieu d'un département que vous voulez bien considérer désormais comme votre patrie d'adoption.
Je termine en vous priant, au nom de la Société impériale d'Agriculture, Sciences et Arts d*Angers, de remettre à M. Godard-Faultrier la médaille qu'il a méritée. Il sera doublement honoré de la devoir au Conseil général et de la recevoir de votre main.
Le Rapporteur,
J. SORIN,
i*ré«idcDt IvDDoraire de la Société.
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