‹ Le château d'Eu (volume 2)Chapitre 16 sur 68 · JACQUELINE DE LONGWIC · texte numérisé non relu

JACQUELINE DE LONGWIC

DUCHESSE DE MONTPENSIER

Jacqueline de Longwic, comtesse de Bar, en son propre droit, fille de Jean de Longwic, seigneur de Givry, et de Jeanne bâtarde d’Angoulême, fut mariée, en août i538, à Louis de Bourbon II, duc de Montpensier. Elle avait du mérite, de l’esprit et du caractère. « C’était, dit le président de La Place, » une femme de bon entendement, et clairvoyante » même aux affaires de l’Etat. » Comme favorite de Catherine de Médicis, elle exerçait à la cour une grande influence ; et l’on s’accorde à penser que, si elle eût vécu davantage, elle aurait pu adoucir le caractère farouche de cette reine , et modérer le cours de ses vengeances et de ses cruautés : la mort l’enleva à la veille des grands troubles de la religion, le 28 août i56i. Elle fit connaître, pendant sa

longue maladie, a Fontainebleau , qu elle était secrètement, ainsi qu’on l’avait soupçonné, de la religion réformée; elle demanda un ministre de cette religion ; « on lui envoya Malo , qui refusa de lui ad- » ministrer le sacrement de la Cène, pour autant » qu’elle estoit seule ; remonstrant ledit Malo qu’i- » ceîuy sacrement n’estoit institué pour estre par- « ticulièrement administré, comme estoit le bap- » tesme, ains pour estre communié à plusieurs » fideles ensemblement. » Elle déclara mourir dans la croyance des huguenots.

Elle avait cherché à inculquer les memes principes a ses filles ; et, pour y réussir, notamment à l’égard de Françoise de Bourbon , depuis duchesse de Bouillon, elle fît disputer devant elle deux ministres et deux docteurs de Sorbonne. « Cette confé- » rence, dit Bayle, ne put se tenir dans l’hôtel » Montpensier , parce que le duc voulut exiger que » les ministres ne priassent point Dieu avant l’ac- » tion, à quoi ils ne voulurent pas consentir : la » partie fut donc rompue; maison la renoua quel- » que temps après, et elle eut lieu à l’hôtel deNe- » vers, a

On lui a reproché d’avoir décidé Antoine, roi de Navarre, à abandonner la régence à Catherine de

Médicis : « Les persuasions de cette duchesse qu’on » appelait la Sirène (dit Varillas) l’emportèrent sur » toutes les remontrances ; » mais elle eut la gloire de faire choisir pour chancelier de France le vertueux Michel de L’Hôpital.

CATHERINE DE LORRAINE

DUCHESSE DE MONTPENSIER

Catherine de Lorraine, fille de François de Lorraine, duc de Guise, et d’Anne d’Est-Ferrare, naquit en i55a. Elle épousa, en i57o , Louis de Bourbon II, duc de Montpensier, devenu veuf de Jacqueline de Longwic; elle devint veuve à son tour en i58a, et mourut à Paris, en i596, sans postérité.

C’était l’implacable ennemie de Henri III. On prétend que d’abord elle avait essayé de le séduire par 1 éclat de sa beauté; mais les charmes des femmes n’avaient pas grand empire sur lame de ce prince; on ajoute qu’il se permit des railleries sur quelques defauts secrets de la duchesse, « outrage, dit Mé- » zeray , bien plus impardonnable à l’égard des » femmes , que celui qu’on fait à leur honneur. »

La duchesse de Montpensier ne pardonna au monarque ni ses dédains ni cette offense. « Un jour » qu’elle jouoit à la prime (car elle aimoit fort le » jeu), dit Brantôme, ainsi qu’on lui disoit qu’elle » meslât bien les cartes, elle répondit devant beau- » coup de gens : « Je les ai si bien meslées qu’elles » ne se sçauroient mieux meslerny desmesler.»Une autre fois, c’était la veille des barricades , montrant une longue paire de ciseaux d’or qu’elle portait toujours à sa ceinture : « Ils serviront bientôt, dit- » elle, à tondre le roi dont nous ferons un moine. » Ce fut chez elle que l’on composa ces vers :

« Valois qui les dames n’aime,

» Deux couronnes posséda ;

» Bientôt sa prudence extrême » Des deux l’une lui ôta ;

» L’autre va tombant de même,

» Grâce à ses heureux travaux ;

» Une paire de ciseaux » Lui baillera la troisième (1). »

Ce ressentiment devint de la fureur lorsqu’elle apprit la mort de ses frères Henri le Balafré et le cardinal de Guise, tués tous deux aux états de Blois par ordre de Henri III. « Sortie de son hôtel avec » les enfans de monsieur son frère , les tenant par

(1) Henri III avait pour devise trois couronnes avec ces mots: Manet ul * tirna cœlo. Ses ennemis y substituèrent : Manet ultima claustro.

» les mains, elle les pourmena par la ville de Paris, » fit sa déploration devant le peuple, l’animant de » pleurs , de cris de pitié et paroles , de prendre les » armes et de se lever en furie. » Le roi lui fit dire par un gentilhomme « qu’il était bien averti que » c’était elle qui entretenait le peuple dans la rébel- » lion , mais que , s’il pouvait rentrer , il la ferait » brûler toute vive. » La duchesse répondit sans s’émouvoir : « Le feu est pour les impies comme lui, » et non pas pour moi. Je l’empêcherai bien de » faire de Paris une nouvelle Sodôme. »

Uniquement occupée du soin de sa vengeance, qui , par l’assassinat de ses frères, avait pris un caractère à la fois plus énergique et plus solennel , elle voyait avec une profonde douleur que la puissance de la ligue allait s’évanouir devant les armées réunies de Henri 111 et de Henri , roi de Navarre ; cependant elle ne perdait rien de son audace, et cherchait de tous côtés les moyens de renverser le monarque dont elle avait juré la perte : elle entend parler de Jacques Clément, l’accueille, l’exalte, par ses discours et ses caresses, dans son projet de tuer Henri 111, de délivrer la France d’un tyran ; ce jeune fanatique part : elle va attendre dans son coche, auprès de la porte qui mène à Saint-Cloud, le cour-

rier qu’elle y a envoyé pour savoir l’issue du projet régicide qu’elle a favorisé par ses séductions. Le courrier paraît, elle l’embrasse. — « Ah ! mon ami, » s’écrie-t-elle, est-il bien vrai? le tyran, le monstre » est-il mort? Dieu! que vous me faites aise! je ne » suis marrie que d’une chose, c’est qu’il n’ait su » avant de mourir que c’est moi qui ai dirigé le » coup (i). » Puis, se tournant vers ses demoiselles : « Eh bièn, dit-elle, que vous en semble? ma tête » ne tient-elle pas bien à cette heure? m’est avis » qu’elle ne branle plus. » Et la voilà qui vole dans les rues et dans les places publiques, en criant de toutes ses forces : « Bonnes nouvelles, mes amis, » bonnes nouvelles! le tyran est mort; il n’y a plus » de Valois en France! » et elle distribue des écharpes vertes (2), et elle mêle sa voix aux cantiques que le peuple fanatisé chante autour des feux de joie dressés dans toute la capitale (3).

Après le retour du parlement de Tours à Paris,

(1) Racine a prêté ce même sentiment, ce même langage à son Hermione :

« Ma vengeance est perdue ,

S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.

(Jndromaque , acte IV , scène IV.)

(2) « A la nouvelle de la mort du roi, le peuple, pour en témoigner sa joie, » porta le deuil en vert ; et tous les Guises ne portèrent plus que le grand » cordon vert, tel qu’on le voit sur plusieurs de leurs portraits » (l’estoile.)

(3) Tous ces détails , répétés comme authentiques par divers historiens, sont extraits du journal de Henri 111.

la duchesse de Montpensier, comprise dans l'accusation dirigée contre le duc d’Aumale, comme complice du meurtre de Henri III, fut contrainte de s’absenter, jusqu’à ce quelle se fût fait comprendre dans l’édit du duc de Mayenne. Malgré cette précaution et la confiance que devait inspirer la parole de Henri IV , qui avait promis un pardon general, elle ne pouvait se defendre d’une terreur secrète. Le roi prit soin de la rassurer; il tint à la duchesse de Nemours le langage le plus affectueux, et jouant aux cartes avec la duchesse de Montpensier : « N’êtes-vous pas bien étonnée, lui dit-il, de » me voir a Paris? — Je n’eusse désiré qu’une » chose, lui répondit-elle, avec autant de dissimu- » lation que de courtoisie : c’est que M. de Mayenne, » mon frère, vous eût abaissé le pont pour vous y » faire entrer. — Ventre-saint-gris ! répliqua le mo- » narque, il m’eût fait possible attendre trop long- » temps, et je ne fusse pas arrivé si matin. »

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