DUC DE GUISE , DIT LE BALAFRÉ
Henri de Lorraine, duc de Guise, surnommé /c Balafré , né le 3 1 décembre i55o, était fils de François de Lorraine, duc de Guise, et d’Anne d’Esl- Ferrare. Il n’avait encore que treize ans lorsque son père fut assassiné sous les murs d’Orléans par Poltrot de Méré; il jura qu’il ne mourrait pas sans avoir vengé sa mort, que la maison de Lorraine at tribuait à l’amiral de Çoligny : aussi, lorsque l’amiral fut massacré , la voix publique imputa ce crime au duc Henri de Guise (i). Ce désir de vengeance, un besoin insatiable de grandeurs , peut-être aussi la secrète espérance de mettre la couronne sur sa tête, soit du vivant de Henri III, si l’on parvenait
(1) Marguerite de Valois donne, à ce sujet , des détails positifs dans ses Mémoires.
à le reléguer dans un monastère, soit après sa mort, que ses débauches semblaient devoir rendre prochaine, enfin les brillantes promesses de Philippe II, le déterminèrent à se déclarer chef de la ligue contre le roi. « J’ai dégainé l’épée contre » mon maître, dit-il : je n’ai plus qu’à en jeter le » fourreau dans la rivière.» Il quitta la cour en 1 585 , s’écriant, dans le Louvre même, qu’il n’y rentrerait quen barbe grise , et se rendit à Nancy, où les principaux ligueurs se réunirent pour conspirer la chute de Henri III. Un traité est passé avec le roi d’Espagne; le cardinal de Bourbon, que l’on voulait opposer à la cour comme un fantôme de roi, publie un manifeste pour appeler les vrais fidèles aux armes , afin que la sainte Eglise soit rétablie dans son ancien lustre. Le roi tremble; Guise lui dicte la paix à Nemours. Henri de Navarre (depuis Henri IV) ne peut contenir son indignation ; il envoie un cartel au duc de Guise. « i^mbitieux étranger, lui écrit-il, » épargnez des maux à ma patrie. Je dépose la su- » périorité de mon rang pour vous provoquer en » champ clos. M. le prince de Condé me servira de » second contre le duc de Mayenne votre frère; car » mon cousin et moi nous achèterions de notre
» sang le bonheur d’épargner au roi les peines que
» votre rébellion lui cause. Le ciel m’est témoin » qu’en cela mon unique désir est de voir Dieu » servi et honoré , mon roi mieux obéi , et le pau- » vre peuple en paix. » Sûr de sa renommée et fidèle au projet d’une lente usurpation , le duc de Guise osa laisser ce cartel sans réponse.
Cependant la faction des Seize ne cessait d’ourdir des trames secrètes contre la liberté ou la vie de Henri III ; mais ses agens n’osaient rien entreprendre sans le duc de Guise : pressé par les instances de Bussy Le Clerc , il se décida à venir à Paris malgré l’avis que le roi lui avait fit donner à Soissons de ne point approcher de la capitale; et le lundi 9 mai i588, vers midi, il fit son entrée par la porte Saint-Denis. Sa présence excite un enthousiasme difficile à décrire : la multitude se précipite au-devant de ses pas ; on crie vive Guise! on chante hosanna fûio David ! on le nomme libérateur du peuple : les uns fléchissent devant lui le genou; d’autres baisent ses habits ou lui font bénir leurs chapelets; les dames jonchent les rues de rameaux de fleurs; et lui, calme au milieu de cette folle ivresse, ne cessait de répéter, en baissant son grand chapeau : « Mes amis, c’est assez; messieurs, c’est » trop : criez vive le roi! » Il va descendre à l’hôtel
de Catherine de Médicis, qui ne peut déguiser sa surprise et son embarras; il lui fait mille protestations de respect et de dévouement; et, comme s’il ne venait que pour ranimer les plaisirs de la cour, il prodigue aux dames qui entourent la reinemère les hommages de la plus élégante courtoisie. Le duc de Guise marche ensuite vers le Louvre, entouré de la foule idolâtre qui fait retentir l’air de ses louanges, et accompagné de Catherine de Médicis portée dans une chaise. En montant les escaliers, il ne peut se défendre d’un secret effroi; il salue le roi, qui lui dit : « Votre démarche d’aujour- » d’hui me rend votre obéissance bien suspecte. » Guise s’incline, proteste de sa fidélité, se retire en jetant autour de lui des regards inquiets, et ne respire librement qu’en se trouvant hors de ce palais où le colonel Alphonse, depuis maréchal Ornano, n’avait attendu qu’un signal du roi pour massacrer l’audacieux Henri. Le peuple se presse autour de lui : c’est une armée autour de son général. Le roi fait venir des troupes; la multitude tend des chaînes et massacre les Suisses. Cette journée du 12 mai t 588 fut appelée la journée des Barricades. Le monarque, prisonnier dans son Louvre , est réduit à implorer le secours de l’auteur delà
révolte; et Guise, une baguette à la main, arrête la fureur populaire et permet aux troupes royales de retourner au Louvre. « J’ai contenu des tau- » reaux échappés, disait-il le soir à la reine-mère, » et j’ai bien plus vaincu le peuple lui-même que » le roi. »
C’en était fait de Henri 111 si le duc de Guise avait osé franchir le dernier degré qui le séparait du trône : effrayé d’un triomphe sanglant et tumultueux, il s’arrête, écoute Catherine de Médicis, et, pendant qu’elle l’amuse par de feintes promesses , le roi s’évade du Louvre et de Paris.
La journée des Barricades avait appris à ce monarque qu’il n’avait que le vain titre de roi, et que le duc de Guise, surnommé alors le roi de Paris , serait bientôt le maître de la France entière. Il résolut donc de se défaire d’un rival aussi dangereux. Les états de Blois furent convoqués, et ouverts le 16 octobre 1 588 : c’est là que Henri III prépara les moyens de faire périr Henri de Guise. Il fit venir Crillon, et lui confia son projet en ajoutant : « Je » n’aurais jamais pensé à un coup si hardi, si je » n’avais été sûr du cœur et du bras de Crillon. — » Ah! sire, reprit Crillon, mon cœur est à vous; » mais je suis soldat et gentilhomme, je ne ferai
» jamais l’office d’un bourreau. » Le roi se contenta de lui demander le secret, et trouva plus d’un autre instrument de l’assassinat qu’il méditait. Malgré le mystère dont le complot fut environné, on fit parvenir au duc de Guise plusieurs avis de se tenir sur ses gardes ; mais le duc les dédaigna. « Il » n’oserait, répondait-il toujours (i). » Le cardinal, son frère, le pressait de s’absenter des états : « Non, » non , dit-il : les états cesseraient de me servir » s’ils voyaient en moi un sentiment de crainte. » Néanmoins, comme cet entretien avait laissé quelque vague inquiétude dans son esprit, il alla se distraire auprès de madame de Noirmoutiers , auparavant madame de Sauve. Il se rit de ses alarmes, et ne la quitta que le lendemain à la pointe du jour. Le a3 décembre i588, il ne fut éveillé qu’à huit heures du matin par son valet de chambre, qui lui annonça que le roi était prêt à se rendre au conseil. « Il se lève , s’habille d’un habit de satin gris , et se
» rend dans la chambre du conseil. Peu après qu’il
(1) Le duc d’Elbeuf, son cousin , lui assura que l’on devait attenter à sa vie : « Je vois bien , lui dit-il , que vous avez regardé votre almanach : » tous les almanachs de cette année sont farcis de telles menaces. » L’an 1587, une des centuries de Nostradamus portait :
« Paris conjure un grand meurtre commettre ;
» Blois lui fera sortir son plein effet. »
» fut assis : « J ai froid , dit- il , le cœur nie fait mal : » que 1 on fasse du feu , et que l’on me donne des » raisins de Damas ou de la conserve de roses. » Ne » s y en étant pas trouvé, on lui apporte des prunes » de Brignoles. Là-dessus, S. M. lui fait dire par Ré- » vol que le roi le demande dans son vieux cabinet; » le duc entre, salue ceux qui sont dans la cham- » bre, et qui le suivent comme par respect; mais, » ainsi qu’il est à deux pas près de la porte du » vieux cabinet, prend sa barbe avec la main droite, » et tourne le corps et la face à demi pour regarder : » tout-à-coup les gentilshommes et les gardes le » frappent a coups d epees et de poignards. Le duc » crie : « Hé ! mes amis, hé ! mes amis, miséricorde ! ,>
» et il tombe et ne peut proférer que ces mots :
« Mon Dieu! je suis mort! ayez pitié de moi; par- » donnez-moi mes péchés.» Il fut couvert d’un man- » teau gris, et au-dessus mis une croix de paille;
» demeura deux heures en cette façon ; fut visité par » le roi (i), puis livré entre les mains du sieur de » Richelieu, grand-prévost de France, lequel fitbrû- » 1er le corps , et jeter les cendres dans la rivière. »
(1) « S. M. donna un grand coup de pied par le visage à ce pauvre * mort, et, l'ayant un peu contemplé, dit tout haut . : Mon Dieu, qu’il est » grand ! il paroît encore plus grand mort que vivant. »
G Journal de Henri JJ J.)
Sa mort fut mise au rang des calamités publiques. Sanglota, larmes, prières, tous les hommages de deuil furent rendus à sa mémoire; à Paris les prédicateurs en firent un martyr, et se déchaînèrent contre le roi. « On était contraint » de faire le pleureur, de peur d’ètre assommé. » Le curé de Saint- Nicolas -des-Champs s’emporta jusqu’à demander si, parmi ses auditeurs, il 11e se trouverait pas quelqu’un qui entreprît de venger la mort du saint duc sur le tyran. Le peuple imita la fureur fanatique des prédicateurs. Tous les jours on portait au pied des autels l’effigie du Balafré, grande comme nature, toute sanglante et marquée des signes affreux de l’assassinat : tous les jours, on insultait, on brisait, on brûlait les images de Henri III.
Ainsi périt, par un crime d’État, un homme qui eût fait la gloire de la France s’il eût consacré à la défense des droits du trône et des libertés publiques les brillantes qualités dont le ciel s’était plu à le douer. On sait le mot attribu é à la maréchale de Retz : « Ils ont si bonne mine ces princes lorrains, qu’au- » près d’eux les autres princes paraissent peuple.» Tel était surtout le charme attaché à la personne de Henri, que l’on disait que « les huguenots étaient
» de la ligue quand ils regardaient le duc de Guise. » Il se mêlait tant de grâce et de* douceur à son air de grandeur et de fierté, que sa présence inspirait l’amour plus encore qu’elle ne commandait le respect. Il avait l’esprit prompt et hardi. « Ce que je » n’ai pas décidé en un quart d’heure , disait-il lui- » même, je ne le déciderai de ma vie. » Caressant avec la multitude, audacieux envers la cour, dévoré d’ambition, avide de la faveur populaire, couvrant tous ses projets du prétexte spécieux du bien public et de l’amour delà religion, humilié de n’être pas le premier de l’Etat, ayant plus de hauteur que de magnanimité, il déplaça la gloire en la mettant hors du devoir : trop séduit par l’idée d’être le rival de son roi , il devint de grand citoyen un illustre factieux. Prudent au conseil, il était intrépide dans les combats. Un jour (c’était le premier octobre x ^75) , il poursuivait à Dormans avec impétuosité les reîtres commandés par Montmorency Thoré; il reçut un coup d’arquebuse à la joue gauche. Ce fut la cicatrice de cette blessure qui le fit surnommer le Balafré . « Balafre très-glorieuse, dit » Mézerai, envers les catholiques, et fort avanta- » geuse à l’égard des dames, qui croient que ceux » qui sont braves le sont partout. » Cette cicatrice,
qui lui donnait une ressemblance de plus avec son père, ajouta encore à l’idolâtrie du peuple : et telle était cette idolâtrie « qu’il y avait des gens qui in- » voquaient le duc de Guise dans leurs prières; » d’autres qui mettaient son image dans leurs heu- » res; et que plus d’une noble dame était folle pour » lui d’un autre amour que celui de Dieu. »
Henri de Lorraine avait épousé Catherine de Clèves, comtesse d’Eu. Il fut le premier comte d’Eu du nom de Guise; c’est lui qui fit bâtir le château et le collège d’Eu (i).
Les états de Blois ont fourni à M. Reynouard, auteur des Templiers , le sujet d’une tragédie que le public n’a pas vue sans intérêt. Pierre Mathieu, historien et poète du seizième siècle, en avait composé une sous le titre de Guisiade , qu’il dédia au duc de Mayenne le ier mai i58g. On nous saura peut-être gré d’en citer une scène :
le roi au duc de Guise.
On me dit tous les jours qu’en me faussant la foi ,
Vous liguez de nouveau mes sujets contre moi.
LE DUC
Que j’arme contre vous? que, cruel, je prodigue Sur vous le noble sang de notre sainte ligue ?
Que je sois un mutin ? que je couve en mon sein Contre les lys françois quelque traistre dessein ?
LE ROI
Jamais l’ambition en France ne fut bonne.
(1) On voit son tombeau dans l’église de ce collège.
LE DUC
Le nom d’ambitieux la France ne me donne.
LE ROI
La France pourroit bien sans vous vivre en repos.
XE DUC
Quel propos! n’ayant plus que la peau et les os!
LE ROI
! On ne doit acheter par le sang la concorde.
LE DUC
Malheuretix est l’accord qui nourrit la discorde.
LE ROI
Contentons-nous d’avoir les corps et non les cœurs.
LE DUC
Si nous n’avons les dieux nous ne serons vainqueurs.
LE ROI
Sous le nom catholique on aura des athées.
LE DUC
Notre foi ne se sert de marques empruntées.
LE ROI
Sous un zèle hypocrite ils se contreferont.
LE DUC
La foi qui vit au cœur ne se masque le front.
LE ROI
Ce mal n’est pas au corps, c’est de l’âme un ulcère.
LE DUC
Après un doux remède il y faut un cautère.
LE ROI
Un roi doux rompt les coups des rebelles vassaux.
LE DUC
Vos frères l’ont bien sçu à Amboise et à Meaux.
LE ROI
On forcera plutôt les lions effroyables A fendre les guérets des terres labourables ,
Que non ce peuple dur, nourri de liberté,
Ce peuple né rebelle à notre majesté.
LE DUC
Sire, un prince chrestien , comme vous, se résout , Pour défendre son Dieu, de mourir tout debout.
LE ROI
Si je ne mets pour vous mes exploits en campagne , Si de force et de cœur je ne vous accompagne ,
S’il y a quelque feinte au zèle de ma foi ,
Le ciel , le juste ciel puisse tomber sur moi! L’Éternel, qui mon front d’un double rond encerne, Me jette au plus profond du pestilent Averne !
LE DUC
Depuis l’aube où l’on voit s’emperruquer le jour,
Des beaux crins du soleil , jusqu’au moite séjour Du fameux Gibraltar, et du Nil jusqu’au Gange , Vous orrez Irompetler votre belle louange.
111bis.
LE MÊME