‹ Le château d'Eu (volume 2)Chapitre 31 sur 68 · ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE

(Peint d’après Porbus.)

Henri IV naquit à Pau, en Béarn , le 1 3 décembre i553, d’ Antoine de Bourbon, roi de Navarre, et de Jeanne d’Albret. Son enfance s’écoula au château de Coarasse , en Béarn : là le petit prince fut élevé parmi les enfans des montagnards; vêtu comme eux, partageant leur grossière nourriture, courant, grimpant sur les rochers, toujours nu- tête, souvent pieds nus. A l’âge de cinq ans, il fut amené à la cour de France ; et à huit ans il fut mis au collège de Navarre pour y être institué es bonnes lettres. « 11 y eut pour compagnons, dit l’historien Ma- » thieu , le duc d’Anjou , qui fut son roi (Henri III), » elle duc de Guise qui le voulut être. » Il n’y resta qu’une année. Jeanne d’Albret comprit le danger de laisser son fils si près de Catherine de Médicis;

elle le ramena dans le Béarn, lui fît reprendre sa première façon de vivre, et lui donna successivement pour précepteurs Lagaucherie, homme sévère et vertueux, et Florent Chrestien, l’un des littérateurs les plus habiles de son temps. Ses livres favoris étaient Plutarque, Horace et les Commentaires de César, dont il fit une traduction. Ses études furent interrompues de bonne heure par les circonstances. Jeanne d’Albret, menacée d’une invasion par le roi d’Espagne, destinant d’ailleurs son fils à devenir le soutien du calvinisme qu’elle avait embrassé, le conduisit en i56g à La Rochelle, auprès du prince de Condé. Sa jeunesse, sa bonne mine, sa gaîte spirituelle, son âme ardente et sensible, lui gagnèrent tous les cœurs. Il se trouva à la bataille de Jarnac; il brûlait d’essayer sa vaillance; mais Conde, l’embrassant ainsi que son fils, qui partageait le meme désir : « Non, mes enfans, leur » dit-il, l’armée peut perdre aujourd’hui son chef:

» c’est vous qui me remplacerez et me vengerez. » Fidèle à cet oracle , la reine de Navarre , après la défaite des protestans, se montre au reste de leur armée, tenant par la main son fils et le jeune prince de Condé : « Mes amis, s’écrie- t-elle, voilà deux » nouveaux chefs que Dieu vous donne, et deux

)) orphelins que je vous confie. « Officiers et soldats, tous jurent à la fois de leur obéir et de les défendre : Coligny devient leur père commun.

Le prince de Béarn fit ses premières armes sous ce digne maître, au combat d’Arnav-le-Duc , en Bourgogne : il se battit avec intrépidité. Coligny lui donna une autre leçon, qui ne fut point perdue pour sa belle âme : comme il paraissait goûter avec complaisance

« Le plaisir et la gloire

» Que donne aux jeunes cœurs la première victoire : #

« Ne me demandez point, lui dit l’amiral, si nous » avons pris beaucoup de canons , si nous avons » tué beaucoup d’hommes : ces hommes sont des » Français. »

Cependant Catherine de Médicis, qui méditait la ruine du parti huguenot, sentit la nécessité d’en attirer les chefs à la cour. Pour mieux masquer ses exécrables projets, elle proposa le mariage de Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, avec le prince de Béarn. Jeanne d’Albret vint à Paris ; quelques jours après son arrivée, elle avait cessé d’exister. Le deuil de Henri, qui, à la mort de sa mère , prit le titre de roi de Navarre , retarda son mariage jusqu’au 18 août 1572. Béthune, père de Sully,

avait dit : « Si les noces du prince de Béarn se font » à Paris, les livrées en seront vermeilles. » Ce funeste pressentiment ne fut que trop réalisé. C’est au milieu des fêtes de ce mariage (i) que retentit le tocsin de la Saint-Barthélemy! Catherine de Médicis n’osa point faire assassiner le roi de Navarre : elle se contenta de le faire arrêter avec le prince de Condé. Charles IX , les yeux enflammés de courroux, leur dit : Mort , messe ou Bastille ! Les deux jeunes princes abjurèrent le calvinisme.

Depuis cette époque, la position du roi de Navarre à la cour était devenue difficile autant que périlleuse. On lui avait donné des gardes : il forme, en 1574, avec le duc d’Alençon, le dessein de se dérober à cette surveillance : le duc, toujours prompt à trahir ses amis au moindre danger, va révéler ce projet d’évasion à la reine-mère , qui le transforme en un complot contre les jours du mo

(1) On remarqua surtout parmi ces fêtes un spectacle odieusement allégorique : c’ctait une espèce de tournois qui se donna à l’hôtel de Bourbon, près du Louvre. Catherine l’avait imaginé pour avoir une joie anticipée des massacres qu’elle projetait. Au côté droit on avait représenté le paradis chrétien , auquel on avait donné pour vestibule les champs-élysées du paganisme. Au côté gauche étaient le tartare et l’enfer. Des chevaliers armés de toutes pièces , conduits par le roi de Navarre , se présentèrent pour forcer l’entrée du paradis, mais ils furent repoussés et précipités dans l’enfer, où mille monstres hideux s’agitaient au milieu des flammes.

narque. On charge le parlement d’informer sur ce qu’on appelle la conspiration de Saint-Germain : Henri de Bourbon, par la fermeté de ses réponses, fait pâlir ses accusateurs. Il fallait du sang à Catherine de Médicis : Lamolle et Coconnas périrent sur l’échafaud (i).

Charles IX touchait à son heure dernière ; il fit appeler à son lit de mort Henri de Bourbon, et lui recommanda sa femme et sa fille : il l’avertit

ensuite de se défier de (Il prononça ce nom de

manière à n’être pas entendu des assistans : c’était celui de Henri III.)

Le roi de Navarre accompagna la reine-mère au pont de Beauvoisin, où elle allait recevoir Henri III, qui, à la nouvelle de la mort de son frère, s’était enfui de Pologne. Il communia avec le nouveau roi de France, à Lyon, le ier novembre 1 574 ? en gage de réconciliation. Cette bonne intelligence ne dura pas. 11 affectait d’abord à la cour la légèreté d’un jeune seigneur plus occupé de plaisirs que d’intérêts politiques. Un jour que, se trouvant dans la chambre de la princesse de Condé, sa tante, il en-

(1) La reine de Navarre (Marguerite de Valois), et la duchesse de Nevers, qui aimaient éperdument ces deux infortunés, allèrent elles-mêmes pendant la nuit déterrer leurs têtes pour les embaumer.

tendait un gentilhomme de la maison de Noailles chanter en son honneur des couplets qui commençaient ainsi :

« Rien ne me plaît , rien ne me tente ,

» Absent de ma divinité, »

le roi de Navarre, emporté par sa gaîté naturelle, dit en riant au troubadour amoureux :

« N’appelez pas ainsi ma tante ,

» Elle aime trop l’humanité. »

Cette saillie fut bientôt répandue dans toute la cour. Le roi en fut charmé : « Voilà, dit-il, un trait » d’esprit bien digne de mon frère ; si chacun s’a- » musait ainsi, nous aurions bientôt la paix. »

Les protestans, plus sévères, murmuraient de cette apparente frivolité. « Le fils de Jeanne d’Al- » bret, disaient-ils, n’est donc plus que l’esclave » de Catherine de Médicis ! » Leurs plaintes, qui le troublaient même pendant son sommeil; leurs exhortations, qui, par l’organe de d’Aubigné, allaient quelquefois jusqu’à la rudesse; la corruption de la cour et la scandaleuse faveur des mignons, le déterminent à écouter la voix de ses anciens frères d’armes qui le rappellent sous leurs drapeaux. Sous prétexte d’aller à la chasse dans la forêt de Senlis, il sort de Paris le 3 février 1576, se rend d’abord à

Alençon, puis à La Rochelle, où il se remet à la tête des protestans (i). La scène change : ce prince, dont la feinte légèreté avait endormi les soupçons de la cour, redevient un intrépide guerrier. Le 29 mai i58o, il entre, lui septième, dans la ville de Cahors, qu’il ne put réduire qu’au bout de cinq jours de la plus opiniâtre résistance : ses officiers, effrayés des dangers dont il était entouré, le conjuraient de se retirer. « Non , dit-il , ma retraite hors » de cette ville sera celle de mon âme hors de mon » corps. »

Ce premier succès encourage sa faible troupe, qui, sous un tel chef, brave tous les périls. Le roi de Navarre fait une guerre savante contre l’armée royale ; le maréchal de Montmorency , gouverneur du Languedoc, s’unit à lui , après lui avoir juré foi de chevalier. La cour, alarmée de ses exploits rapides, pense que le plus sûr moyen de les arrêter, c’est de faire tomber sur le roi de Navarre les foudres du Vatican : l’infatigable jésuite Mathieu, courrier de la ligue , court à Rome, en i585, pour

(1) « Depuis son parlement de Senlis il ne dit mot jusqu’à la rivière » de Loire; mais, l’ayant passée, il jeta un grand soupir, et dit : Loué » soit Dieu , qui m’a délivré! Puis gaussant à sa manière : Je n’ai, ajouta- » t-il , regret qu’à deux choses, la messe et ma femme : toutefois, pour la » messe, je puis m’en passer; mais, pour ma femme, je veux la ravoir. »

{Journal de Henri J II.)

solliciter du pape la bulle d’excommunication. Sixte-Quint, à ses sollicitations, déclare Henri de Bourbon relaps , bâtard , détestable , incapable de succéder à la couronne. Le parlement de Paris fait à cette occasion des remontrances dans l’intérêt des libertés de l’État; le roi de Navarre fait afficher dans Rome, aux portes du Vatican, que monsieur Sixte- Quint, soi-disant pape , en a menti; et il poursuit ses succès. Le 20 octobre 1 587 ? il défait dans les plaines de Coutras l’armée royale , commandée par Joyeuse. On ne sait, dans cette journée, ce que l’on doit admirer le plus de sa bravoure et de sa gaité dans l’action , ou de son humanité après la bataille. « Plus de sang, s’écriait le vainqueur; re- » cevez-les tous à merci, ils sont braves, ils sont » Français; il faut que le roi nous remercie de cette » victoire. »

Mais le nouvel Annibal ne sait pas profiter de ses avantages ; il quitte son camp pour aller déposer ses lauriers aux genoux de la belle Corisande, comtesse de Guiche.

Cependant Henri III, pressé dans Tours par Mayenne, allait succomber sous les efforts de la ligue; il demande une entrevue au roi de Navarre; ce prince généreux se rend, suivi d’un seul page,

au château du Plessis-lès-Tours, se réconcilie avec le monarque; et l’on voit les Crillon, les Lanoue, les d’Aumont, les Biron , les Cliâtillon, les Mornay, réunis sous le même étendard , combattre pour la même cause. Les deux rois marchèrent sur Paris de succès en succès, et déjà ils menaçaient cette ville , des hauteurs de Saint-Cloud , lorsque Henri II 1 fut assassiné par Jacques Clément, le ieraoût 1589. Ainsi que son frère Charles IX , ce prince en mourant fit appeler le roi de Navarre. « Je vous laisse, » lui dit-il, mon royaume dans un grand trouble; » la couronile vous appartient. Plût à Dieu que je » vous la remisse aussi brillante que sur la tête de » Charlemagne! » Elle ne devait pas briller d’un moindre éclat sur la tête de Henri IV; mais que d’obstacles à vaincre, de périls à essuyer! Et d’abord, sous le prétexte de la religion, le plus grand nombre des chefs de l’armée hésitaient à le reconnaître pour roi. Givri s’écria alors, en tombant à ses genoux : « Ah ! sire, vous êtes le roi des braves, » et il n’y a que les poltrons qui vous quitteront. » Cet exemple entraîna plusieurs seigneurs catholiques; le duc d’Epernon et d’autres se retirèrent; et la ligue opposa à Henri IV, dans le cardinal de Bourbon, un fantôme de roi. Ce fut alors que le

nouveau monarque, qui disait gaîment : « Je suis » roi sans royaume , mar^sans femme , et guerrier » sans argent, » déploya toutes les ressources d’un génie et d’un courage qui, loin de se laisser abattre par le malheur, semblaient grandir avec les difficultés. Il sent qu’il a besoin d’une victoire pour Se faire reconnaître roi de France, et, le 22 septembre 1^89, avec sa petite armée, forte seulement de cinq à six mille combattans, il défait Mayenne à la tête d’une armée de trente-deux mille hommes, sous le château d’ Arques (1). Poursuivant ses avantages, il va mettre le siège devant Dreux : il apprend, sous les murs de cette ville, que Mayenne s’avançait : il fait venir ses principaux officiers : « Je » vais, leur dit-il, vous faire un grand chagrin: » nous levons le siège; mais je vous promets dans » deux jours un grand plaisir : nous allons battre » M. de Mayenne et les Espagnols. » Et, le 14 mars i5go, il tint parole dans les plaines d’Ivry. C’est de là qu’il marcha sur Paris; toute la population était en armes. « Les moines eux-mêmes faisaient

(1) C’est le soir de celte journée qu’il écrivit à Grillon ce fameux billet qui peint si bien ces deux guerriers : • Pends-toi , brave Crillon , nous »> avons combattu à Arques, et tu n’y étais pas. Adieu , brave Crillon, je » vous aime à tort et à travers. »

» une espèce de revue militaire, marchant en pro- » cession , la robe retroussée , le casque en tête , la » cuirasse sur le dos, le mousquet et le crucifix à la » main. » Que ne peut le fanatisme !... Une horrible famine désolait la ville; on était obligé de chercher un aliment dans les ossemens des morts, dont l’on composait un pain homicide ! Si Henri eût voulu profiter de cette douloureuse situation, il se fût rendu maître de la capitale ; mais, par une pitié héroïque, il permit aux assiégeans de nourrir les assiégés. « Je ressemble, disait-il, à la vraie mère de » Salomon : j’aimerais mieux n’avoir point de Paris » que de l’avoir déchiré en lambeaux. » Cette magnanimité laissa au duc de Parme le temps de venir au secours de la ville affamée, et mit Henri dans la nécessité de lever le siège. Il alla faire celui de Rouen. Sur la nouvelle que le duc de Parme s’avançait, il marche à sa rencontre , en 1 , avec cinq cents hommes. « Allons voir, disait-il, ce que veulent ces » gens-là. » Entouré subitement d’ennemis, il reçoit un coup de feu dans les reins, et manque d’être pris au passage du pont d’Aumale. C’est après ce combat , que Henri appelait toujours l’erreur d’ Jumelle, que Mornay lui écrivit : « Sire, » c’est assez faire l’Alexandre, il est temps de faire l’Auguste.

Le moment approchait où le ciel, en mettant un terme à tant de fatigues, allait récompenser tant de courage et de magnanimité. Philippe II avait manifesté le désir de placer la couronne de France sur la tête de Tin fan te Isabelle, sa fille, dont il offrait la main au jeune duc Henri de Guise. Mayenne fit rejeter les propositions de l’Espagne parles États de Paris, en i5g3 : le roi profita de cette désunion pour ouvrir des conférences avec les prélats jusque là dévoués à la ligue, et, disant que Paris valait bien une messe , il annonça qu’il ferait à Saint-Denis son abjuration solennelle, s’y rendit le s5 juillet i5g3, et jura entre les mains de l’archevêque de Bourges de vivre dans le sein de l’église catholique. Enfin, le 22 mars 1 5q4 ? Brissac , gouverneur de Paris , et L’Huillier, prévôt des marchands , lui ouvrirent les portes de la capitale. Lorsqu’ils lui remirent les clefs , Henri les embrassa en leur disant : « J’arrive avec l’oubli des erreurs » et la mémoire des services. » Il entre à minuit : le lendemain, il va droit à la cathédrale, entend chanter le Te Deum , se rend au Louvre, et dîne en public devant une foule immense qui se presse pour le contempler. « Laissez-les tous s’avancer, » disait-il, ils sont affamés de voir un roi. » Les

Espagnols sortirent de Paris : le roi se mit à la fenêtre pour les voir défiler, et leur dit : « Recomman- » dez-moi à votre maître, mais n’y revenez pas. »

C’était beaucoup d’être maître de Paris; mais le reste du royaume n’était pas soumis : Mayenne dominait dans la Picardie , soutenu par l’armée espagnole des Pays-Bas. Henri marche contre le dernier chef de la ligue, et s’empare de Laon et d’Amiens. Au commencement de i 5q5 , il attaque les mêmes ennemis à Fontaine-Française, avec une témérité qui décide la victoire, et la Bourgogne reconnaît son autorité. Dans cette même année , Lyon et Marseille suivirent cet exemple. Les ducs de Mayenne et de Mercœur firent leur soumission; et Rome prononça l’absolution de Henri.

En i S96 , le roi , pour fixer plusieurs points d’administration financière, convoqua les notables à Rouen : on connaît le début de sa célèbre harangue à cette assemblée : « Je viens, dit-il, demander vos » conseils, les croire et les suivre, et me mettre en » tutelle entre vos mains. C’est une envie qui ne » prend guère aux barbes grises et aux victorieux ; a mais mon amour pour mes sujets me fait trouver » tout possible et honorable. »

En 1 597, il força l’archiduc Albert à sortir d’A- 11. 14

miens, dont il s’était emparé par surprise; enfin, le 2 mai 1598, il conclut la paix de Vervins avec l’Espagne; et, la même année, par le glorieux édit de Nantes, il accorda la liberté de conscience et de culte à tous ses sujets.

La guerre civile était terminée; mais Henri IV sentait que pour affermir son trône un mariage qui lui donnerait des héritiers directs lui devenait nécessaire. Séparé, d’un consentement mutuel, de Marguerite de Valois, qui s’était vengée par de nombreuses faiblesses des nombreuses infidélités de son époux, il désirait en secret placer la couronne sur la tête de Gabrielle d’Estrées, sa maîtresse, dont il avait déjà plusieurs enfans. Un jour il prend Sully en particulier : « Je suis un peu difficile, lui dit-il, » sur le choix d’une femme; je lui voudrais entre » autres qualités sept conditions principales : beauté » en sa personne, pudicité en sa vie, complaisance » en l’humeur, habileté en l’esprit, fécondité en » génération, éminence en extraction, et grands » états en possession; mais, mon ami, je crois que » cette femme est morte, voire n’est peut-être pas » née. » Sully le devina, lui présenta des objections accablantes. Gabrielle mourut presque subitement; et, malgré les intrigues de l’impérieuse Hénriette

d’Entragues, le roi épousa, en 1600, Marie de Médicis, fille du grand-duc de Toscane.

Ce fut deux ans après ce mariage que Henri IV éprouva le chagrin de voir Biron, ce Biron dont il disait : « Je le présente avec la même confiance à mes » amis et à mes ennemis, » tremper dans un complot contre sa vie et contre le trône. 11 est à regretter que la clémence du roi se soit démentie dans cette occasion : il devait sauver, en dépit de lui-

même, cet ami égaré La tête de l’infortuné Biron

tomba sur un échafaud.

Le royaume jouissait d’une profonde tranquillité. Maître d’un état florissant, il ne manquait plus à la gloire de Henri que d’être choisi pour médiateur entre les puissances de l’Europe : Borne et Venise rendirent, les premières, cet hommage à sa haute prudence. On dit qu’il conçut alors le dessein de diviser l’Europe en quinze grandes dominations, dont les limites auraient été tracées de manière à ce qu’elles eussent pu se servir réciproquement de contre-poids , et mettre les peuples à l’abri des vicissitudes et des horreurs de la guerre : il espérait devenir le chef de cette vaste confédération ; l’Allemagne et l’Espagne paraissaient peu disposées à s’y ranger. Henri IV rassembla une armée formi-

dable, les uns disent pour abaisser l’orgueil de ces deux puissances, d’autres prétendent pour punir l’archiduc Albert d’avoir donné asile à la princesse de Condé , que son mari avait forcée de quitter la France pour échapper a la violence de l’amour du roi. C’est au milieu de ces préparatifs de guerre ou de vengeance qu’il fit sacrer à Saint -Denis, le i3 mai 1610, Marie de Médicis. Le roi s’efforça en vain de paraître gai : depuis quelques jours, il disait à ses confidens : « Je ne sais, mais tout me dit » que je vais mourir bientôt : linquenda tellus , et » domus , et placens uxor. » En sortant de l’église, il voulut faire passer la reine la première; elle s’y refusa, et Passez, madame, lui dit-il d’un ton qui » trahissait les secrètes émotions de son âme, c’est » à vous de commander ici. » Une autre cérémonie devait avoir lieu le surlendemain i5 mai; mais, le i4? le roi, accablé des plus noirs pressentimens, sort du Louvre en voiture pour aller voir Sully à l’Arsenal. Il était accompagné des ducs d’Epernon et de Montbazon, du maréchal de Lavardin, de Roquelaure, de La Fare, de Mirabeau et de Liancourt. Son carrosse, arrivé dans la rue de la Ferronnerie, est arrêté par deux charrettes. Un assassin (c’était Ravaillac), monté sur une roue de derrière,

et avançant le corps dans le carrosse par-delà le duc d’Épernon (i), frappe et tue le roi de deux coups de couteau (a)! On cache sa mort, on dit seulement qu’il a été blessé; on transporte son corps au Louvre, où cette dépouille si chère reste dans le plus ingrat abandon, tandis que le peuple, en sa pieuse erreur, court dans les églises implorer du ciel la conservation du roi qui n’est plus : il n’apprit que le lendemain qu’il avait perdu le meilleur des princes et des hommes (3).

(1) Sully raconte dans ses mémoires qu’aussitôt après le crime de Ravaillac , Concini , déjà confident de Marie de Médicis, vint au Louvre, et, grattant à la porte de la reine, dit, sans autre désignation : « È amazzato! »

(2) Déjà plusieurs complots avaient été tramés contre ses jours. En 1593 un homme de la lie du peuple, P. Barrière, avait conçu le projet de partager l'odieuse célébrité de Jacques Clément. En 1595, Jean Châtel , séduit par les maximes régicides des Jésuites , chez lesquels il avait été élevé , porta au roi un coup de couteau qui lui déchira la lèvre et lui cassa une dent. Un chartreux, nommé Pierre Ouin, un vicaire de Saint-Nicolas-des- Champs, un tapissier, un malheureux qui contrefaisait l’insensé, et plusieurs autres encore , méditèrent le même attentat. On porte à vingt-deux le nombre de tentatives faites par le crime contre les jours de ce grand monarque.

(3) Le lendemain de la mort de Henri IV, M. de Fie, passant dans la rue de la Féronnerie, fut saisi d’un tel frisson, qu’en rentrant chez lui il se mit au lit et expira pendant la nuit. Cet officier était fort attaché au roi; il déploya une grande valeur à la bataille d’Ivry, où il fut blessé. Henri, pour reconnaître cet acte de courage, lui fit présent du château d’Ermenonville , où l’on voit encore le portrait en buste et l’armure de M. de Vie , et le tableau de la bataille d’Ivry. A celte époque, Ermenonville n’était qu’un château flanqué de tours ; il n’avait pas encore été embelli des magnifiques jardins élevés par les soins de M. le marquis René de Girardin, et que J.-J. Rousseau a dotés de sa mort et de son impérissable souvenir.

Le corps du roi fut ouvert le 1 5 mai : les chirurgiens déclarèrent qu’il aurait pu vivre encore trente ans, selon le cours de la nature. Ses entrailles furent portées le même jour à Saint-Denis, et le cœur gardé pour être transporté à La Flèche.

La postérité a décerné à ce prince le surnom de Grand : ses soldats l’appelaient leur père; le peuple a coutume de le nommer le bon Henri.

Comme monarque, il accrut la puissance de la France et l’éclat de la couronne; le bonheur de ses peuples était sa sollicitude de tous les instans : « Je » voudrais, disait-il, qu’ils fussent bien persuadés » que je les chéris tous comme mes enfansî » « Epar- » gnez les Français! » s’écriait-il sur le champ de bataille. Lorsque le duc de Nemours fit sortir de Paris affamé les bouches inutiles : « Laissez venir » à moi ces malheureux, disait Henri IV; il y a des » vivres pour eux dans mon camp ; je ne veux point » régner sur des morts. » Les laboureurs se souviendront toujours de ce vœu : « Si Dieu me prête » vie, je veux qu’il n’y ait en France si pauvre » paysan qui ne mette la poule au pot le dimanche. » Une de ses maximes favorites était que la satisfaction que l’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment, tandis que celle qu’on tire de la clémence

est éternelle. Il fit entrer dans ses gardes-du-corps plusieurs des plus intrépides soldats de la ligue. Un jour il dit au maréchal d’Estrées, en lui montrant un de ces gardes : « Voilà le soldat qui me » blessa à la journée d’Aumale! » Quand on le pressait de faire quelque acte arbitraire : « Je ne le » puis, disait-il, j’ai deux maîtres qui m’arrêtent, » Dieu et la loi. » S’il apprenait quelques exactions commises : « Vive Dieu, s’écriait-il, s’en pren- » dre à mon peuple, c’est s’en prendre à moi. »

Comme administrateur, il réforma la justice, diminua les impôts, favorisa le commerce, la navigation, l’agriculture; encouragea les arts, attira les savans à sa cour; fit construire le canal de Briare , prépara l’établissement de nos soieries , créa la manufacture des Gobelins , bâtit le château de Saint-Germain, acheva le Pont-Neuf (où sa statue a été rétablie en 1819), continua le Louvre, fonda l’hôpital Saint-Louis, et fit régner partout l’ordre, l’abondance et la prospérité.

Comme guerrier, il joignait à l’intrépidité du soldat l’habileté d’un grand capitaine. Il possédait à merveille l’art d’enflammer l’esprit de son armée. « Je ne vous dis autre chose, s’écriait-il dans » les plaines de Contras , au prince de Condé et au

» comte de Soissons, sinon que vous êtes du sang » de Bourbon; et, vive Dieu! je vous montrerai » que je suis votre aîné. » Et dans les plaines d’Ivry : « Si vous perdez vos enseignes , guidons ou cor- » nettes, ne perdez pas de vue mon panache blanc; » vous le verrez toujours dans le chemin de l’hon- » neur et de la victoire. »

Comme homme, il unissait aux sentimens les plus elevés une simplicité de mœurs charmante. Sa mère ri avait pas voulu qriil fût un illustre ignorant; il protégea les lettres. Le cardinal Duperron était admis dans sa familiarité, Il recevait Malhei be ; il fit venir Casaubon en France et le nomma son bibliothécaire : il donna , le premier, aux artistes distingués des logemens dans le Louvre. Sa correspondance se fait remarquer par la grâce et le naturel du style : quelques-unes de ses chansons sont devenues populaires .* son éloquence en public était noble et franche. Sa gaîté au milieu des dangers, ses bons mots dans le malheur, toutes ces saillies d’une âme vive et généreuse, cette foule de traits que l’on cite et qui sont à la fois d’un homme d’esprit et d’un héros, semblent peindre en même temps l’imagination française et le caractère national

Il faut avouer pourtant quil paya le tribut à l’humanité ; il eut des défauts , des faiblesses. Il était joueur et parfois mauvais joueur (i). Il avait pour les femmes un penchant irrésistible ; non-seulement il avait publiquement des maîtresses , mais il se livrait souvent à des amours de fantaisie : de là les ennuis qu’il éprouvait dans son intérieur : de là ces jalouses humeurs de Marie de Médicis dont il se plaignait si souvent à Sully. Les noms de Sauve, de Corisande , de la charmante Gabrielle , de Charlotte Désessarts, d’Henriette d’Entragues se sont placés tour à tour à côté du nom de Henri dans les fastes de la galanterie. Mais, si ce grand cœur se montra souvent infidèle en amour, il resta toujours constant à l’amitié; il était bien digne delà sentir celui qui dit un jour : « Mais relevez-vous donc, » Sully, ils vont croire que je vous pardonne! » Enfin , pour me servir des expressions d’un historien moderne, « Henri IY, aimable et glorieux » type du caractère français, sut réunir les qualités » chevaleresques à toutes celles que demandait un » âge de civilisation plus heureux et plus avancé.

(1) « Une nuit, il gagna à Lesdiguières cinq mille écus à trois dés, et » à Sancy un cordon de perles estimé huit mille écus, duquel S. M. se »> jouant dit tout haut que c’étoit pour gagner le jubilé. »

(, Journal de Henri 1F.)

» De tous les grands hommes, il est celui dont le » nom attendrit davantage, que l’on connaît le » mieux, avec lequel on croit le plus avoir vécu. » Nul mortel, sur le trône, n’est allé plus loin en » générosité, en vaillance, en énergie de caractère, » en grâces de l’esprit, et surtout en bonté. »

MARGUERITE DE FRANCE

DUCHESSE DE VALOIS, REINE DE FRANCE ET DE NAVARRE. (Peint d’après un portrait qui est au Musée Royal.)

Marguerite de France, reine de Navarre, fille de Henri II et de Catherine de Médicis, naquit le i4 mai i552. Elle était d’une beauté admirable et la merveille de la cour. Son savoir et son esprit relevaient encore la grâce et les attraits de sa personne. L’empereur et le roi de Portugal la recherchèrent en mariage; mais les intérêts politiques furent cause qu’on la maria, en 1 572 , à Henri, alors prince de Béarn. La Saint-Barthélemy fut résolue pendant les réjouissances de la noce.

Marguerite manqua périr elle-même dans cette nuit de sang. Un gentilhomme huguenot, blessé et poursuivi, vint frapper à sa porte et se précipita sur son lit pour échapper aux meurtriers. Elle au-

rait été peut-être avec lui leur victime, si Nançay, capitaine aux gardes, n’était arrivé dans ce moment, et n’avait fait sortir les archers. « Il me donna, dit- » elle dans ses mémoires, la vie de ce pau vre homme, » qui me tenoit, et que je fis coucher et panser dans » mon cabinet jusqu’à ce qu’il fût du tout guéri; » et changeai bien vite de chemise , parce qu’il m’a- » voit couverte de sang. »

Le mariage de Henri de Navarre et de Marguerite ne fut point heureux : avant leur union elle aimait le duc de Guise; et déjà son inconstance et sa légèreté faisaient bruit , car Charles IX disait : « En don- » nant ma sœur Margot au prince de Béarn , je la » donne à tous les huguenots du royaume. » Henri , dont le caractère galant n’était que trop en rapport avec celui de sa jeune épouse, prodigua son affection à différentes maîtresses, et elle, de son côté, se laissa aller à ses faiblesses amoureuses. Une âme sensible et haute rachetait ses erreurs. Oubliant que le roi de Navarre, en s’échappant de la cour, était parti sans lui dire adieu, repoussant les souvenirs de leur mésintelligence passée, elle fit tout pour obtenir la permission d’aller le rejoindre en Gascogne. Elle parvint à la fin à se réunir à lui, et, pendant cinq années, ils vécurent ensemble dans une bonne

amitié; mais une querelle, à propos de religion, rompit cet accord, et Marguerite revint à la cour de France. Elle s’y abandonna à son goût pour les plaisirs. Le roi son frère, qu’elle aimait bien pourtant, la traita publiquement avec si peu d’égards, que le roi de Navarre ne put s’empêcher de lui envoyer des députés pour le forcer à lui donner explication de ces traitemens injurieux. Marguerite retourna en Béarn; mais elle n’éprouva que froideurs de la part de son époux. Ne gardant plus de frein dans sa conduite, elle s’appuya de l’excommunication lancée par Sixte-Quint contre Henri, et s’empara de l’Agenois. Les excès de son pouvoir la firent chasser d’Agen ; elle se sauva en Auvergne. Enfermée au château d’Usson, elle sut bientôt s’en rendre maîtresse en se faisant aimer du marquis de Canillac , qui la gardait. « On dit , raconteMoréri, » que ce seigneur devint captif de sa prisonnière » pour avoir regardé un peu trop attentivement » la blancheur du bras de cette reine. »

Henri IV, devenu roi de France et n’ayant point eu d’enfant d’elle , lui fil proposer de casser leur mariage; elle y consentit avec bonté, à la seule condition qu’on payât ses dettes et qu’on lui assurât une pension convenable.

Leurs nœuds furent rompus en 1699 par Clément VIII.

Marguerite, toujours emportée par le besoin de l’agitation et du changement, quitta le château d’Usson, et vint à Paris au mois d’août de l’année i6o5. Herlri, qui ne s’attendait point à son arrivée, la reçut pourtant avec considération. Les Parisiens, qui aimaient ce qu’elle avait de chevaleresque et de brillant, l’accueillirent avec enthousiasme. Elle fit bâtir un superbe palais dans la rue de Seine, avec de magnifiques jardins qui se prolongeaient jusqu’à la rivière. Elle y donnait les fêtes les plus splendides. Henri IV lui-même y assistait souvent. La demeure de Marguerite était l’asile des gens de lettres, des beaux-esprits, qu elle honorait et comblait de bienfaits. Elle acquit dans leur commerce tant de vivacité de pensée et de facilité d’expression, qu’elle parlait et écrivait mieux qu’aucune femme de son temps. Elle vécut ainsi, partageant son temps entre les lettres, la dévotion et la galanterie, jusqu’à l’âge de soixante-trois ans. Elle mourut le 27 mars i6i5. Elle fut enterrée à Saint- Denis, et son cœur fut déposé au couvent des filles du Sacré-Cœur, qu’elle avait fondé.

Cette princesse fut un mélange de défauts et de

nobles qualités. A côté d’une imagination exaltée, souvent bizarre, elle avait une âme grande, compatissante, généreuse. Sa grâce égalait sa beauté; personne ne dansait aussi bien qu’elle. Don Juan d’Autriche partit en poste de Bruxelles, et vint à Paris incognito, exprès pour la voir danser à un bal paré.

Son esprit n’était point au-dessous de ses charmes. Nous avons d’elle des poésies agréables, et des mémoires curieux , écrits d’un style plein de naïveté (i).

(t) lis donnent entre autres des détails fort curieux sur la Saint-Barthélemy et sur les goûts un peu frivoles de Henri IV dans le choix de ses amours.

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