AMIRAL ET MARÉCHAL DE FRANCE
( Peint d’après le portrait qui est au Musée Royal. )
Charles de Gontaut, duc de Biron, né vers i562, était fils du maréchal de Biron tué d’un coup de canon au siège d’Épernay , l’un des plus grands capitaines de son siècle. Il hérita de la valeur de son père et de ses grandes qualités, et comme lui servit Henri IV avec ardeur et dévouement. Aussi ce prince l’honorait-il de ses bonnes grâces, et le pritil pour confident et pour favori. Biron fit des prodiges de valeur à la journée d’Arques en 1689, et à celle d’Ivry en i5qo; c’est après cette dernière bataille, où il reçut quatre blessures, que Henri IV écrivait au maréchal Armand de Biron : «Quoique » vous soyez le père, vous n’aimez pas tant votre fils » que moi. » Le jeune Biron augmenta encore sa réputation de bravoure par sa conduite aux sièges
de Paris et de Rouen , et au combat d’Aumale en i5g2. Cette même année Henri lui donna la charge d’amiral de France. Peu après, en 1594, il l’éleva à la dignité de maréchal. Appelé au gouvernement de Bourgogne, Biron réduisit le château de Beaune, les villes de Nuits, d’Autun, de Dijon. Au combat de Fontaine-Française, percé de plusieurs coups d’épée, il allait succomber lorsque Henri IV luimême le dégagea du milieu des ennemis. Dans la guerre contre l’Espagne, Biron se signala encore à plusieurs sièges; le roi, toujours plus satisfait de lui , érigea en duché-pairie la baronnie de Biron , en 1598, avant de l’envoyer à Bruxelles comme ambassadeur chargé de faire jurer la paix de Vervins à l’archiduc d’Autriche. C’est là que Biron , aveuglé par sa présomption , trouvant que le roi ne récompensait pas assez richement ses services, commença à écouter les séductions de l’Espagne. Environne d’honneurs et de caresses , il promit de se mettre du parti des catholiques s’ils se soulevaient. Le duc de Savoie, à son voyage en France, acheva de le gagner, malgré les avis de Henri IV qui, instruit de ses secrètes menées, lui disait : « Ne laissez point approcher cet homme-là de vous, » c’est une peste, il vous perdra. »
Lors de la guerre contr e le duc de Savoie , Biron y tint une conduite fort équivoque. Henri IV l’ayant appelé en particulier dans le cloître des Cordeliers de Lyon, le supplia de lui révéler le complot, en lui promettant son pardon, et le maréchal lui avoua ses relations avec les Espagnols. Peu touché des bontés du roi contre lequel on l’avait exaspéré, il ne tarda pas à renouer ses coupables intrigues avec l’étranger.
Cependant, en 1601, Henri IV l’envoya en Angleterre annoncer à Elisabeth son mariage avec Marie de Médicis; il pensait bien que cette reine lui aurait donné de sages avis, provoqués dit-on par la secrète correspondance de Henri IV. De Thou rapporte qu’en effet Elisabeth, lui montrant sur la tour de Londres la tète du comte d’Essex qui venait de périr sur l’échafaud, lui dit : « Vous voyez la tète » du comte d’Essex. Je l’avais élevé aux plus gran- » des dignités, il avait toute la faveur de sa reine; » mais ce téméraire, abusant de mes bontés, a eu » l’audace de croire que je ne pourrais jamais me » passer de lui. Sa trop grande fortune et son am- » bit ion l’ont rendu superbe et perfide, et d’autant » plus criminel qu’il avait paru vertueux. Il a souf- » fert un juste supplice; et si le roi mon frère m’en
» croyait il tiendrait à Paris la conduite que j’ai » tenue à Londres. Ce prince ferait bien de sacrifier » à sa sûreté tous les rebelles et tous les traîtres. Je » prie le ciel que la clémence de ce monarque 11e » lui soit pas funeste ! »
De retour de ce voyage à la cour d’Angleterre, où le maréchal avait été comblé d’honneurs, il fut encore envoyé comme ambassadeur en Suisse, pour y renouveler l’alliance avec les Cantons. Henri IV espérait toujours le ramener à lui à force de faveurs et de bontés, mais rien ne put rassasier son ambition. La Savoie et l’Espagne lui promettaient la souveraineté du duché de Bourgogne et de la Franche-Comté avec la main d’une fdle du duc de Savoie, ou d’une princesse espagnole; il finit par traiter secrètement avec le duc de Savoie et le comte de Fuentès. L’homme qui dirigeait cette affaire, Lcifin , trahit Biron et donna au roi les noms de tous les conspirateurs. Henri IV fit appeler le maréchal à Fontainebleau. Dès que Biron, qui 11e se doutait de rien y fut venu, le roi après l’avoir à plusieurs reprises vainement pressé de se repentir et de lui révéler son crime, écrivit à Sully : « Mon » ami, notre homme est venu, qui fait fort le re- » tenu et le prudent, venez en diligence afin que
* nous advisions à ce que nous avons à faire. Adieu. » Je vous aime bien (i)« » Sully arrivé, ils décidèrent qu’il fallait arrêter Je maréchal; il fut fait prisonnier le soir en sortant du cabinet du roi , « en » la chambre de saint Louis (2), » et de là conduit par bateau à l’Arsenal et enfermé à la Bastille. Lafin avait remis au roi des lettres écrites de la propre main de Biron , qui démontraient le complot jusqu’à l’évidence. Biron , dans ses premiers interrogatoires à la Bastille, répondit mal, et ses contradictions prouvèrent sa culpabilité; mais devant le parlement, présidé par le chancelier, sa défense fut beaucoup meilleure, et son noble regret de ses fautes produisit le plus grand effet. « Il mêla à ses » raisons, dit Mézeray, une si vive représentation » de ses beaux faits et tant de mouvemens de com- » passion, qu’il tira des larmes de quelques-uns » de ses juges; et, si l’on eût opiné sur-le-champ, » peut-être eût-il trouvé quelque miséricorde ; mais, » comme il n’y avait point assez de temps pour » prendre les voix , on remit l’affaire au lundi. » Biron fut condamné à avoir la tête tranchée en place de Grève; mais, comme on redoutait un souci) Mémoires de Sully.
(2) Mémoires de Bassom pierre.
lèvement parmi le peuple, il fut exécuté dans la cour de la Bastille le 3i juillet 1602, à l’âge de quarante ans , après avoir été absous par deux docteurs en théologie. Son corps fut porté à l’église Saint- Paul ; il y avait à ses funérailles une foule innombrable de peuple. On couvrit son tombeau d’eau bénite. Malgré le crime de Biron, on voit avec douleur qu’Henri IV n’ait point pardonné à son ami, son compagnon d’armes, en faveur de ses services passés. La famille du maréchal se jeta en vain aux pieds du roi , déplorant la honte dont ce supplice allait la couvrir; Henri répondit : « Dépareilles
» punitions ne déshonorent pas les familles. Je n’ai » pas honte , moi, d’être descendu des Armagnacs » et du comte de Saint-Pol qui ont péri sur l’écha- » faud. »
L’excès de la vanité fut la cause de toutes les infortunes de Biron. Il ne trouvait jamais les faveurs de la cour à la hauteur de son mérite. Il eût voulu que tout se fît par lui dans l’État. Sa passion effrénée pour le jeu contribua beaucoup aussi à l’entraîner à sa ruine. Les pertes énormes qu’il faisait (1) le mettaient souvent dans la gêne, et ses habitudes de luxe et de prodigalité le portaient
(1) Il perdit dans une seule année plus de 500,000 écus.
sans cesse à accuser le roi d’avarice et d’oubli. « Je » ne sais, disait-il, si je mourrai sur l’échafaud; » mais je sais bien qu’au moins je mourrai à l’hô- » pital. »
À de grands défauts Biron unissait de grandes qualités, une activité infatigable à la guerre, et le plus brillant courage.