‹ Le château d'Eu (volume 2)Chapitre 55 sur 68 · DUCHESSE DE CHEVREUSE · texte numérisé non relu

DUCHESSE DE CHEVREUSE

Marie de Rohan, fille d’Hercule de Rohan, duc de Montbazon, née en 1600, épousa en premières noces, en 1617, Charles-Albert de Luynes, connétable. Après la mort de son premier époux, elle se remaria en 1 622 à Claude de Lorraine, duc de Chevreuse, cinquième fils du Ralafré.

C’est cette duchesse qui acquit une si grande célébrité pendant les brouilleries de la cour de Louis XIII et les guerres civiles sous la minorité de Louis XIV. Elle était jolie, spirituelle, passionnée pour l’intrigue et les plaisirs, et dévorée du besoin de dominer. Anne d’Autriche la créa surintendante de sa maison. La reine-mère, qui avait vu ce choix avec regret, adressait parfois à la duchesse de vifs reproches sur sa légèreté : la duchesse, pour se

venger de cette princesse, autant que pour mortifier les femmes de la vieille cour, qui critiquaient la jeune, se mita la tête du parti qui s’opposait au mariage de Gaston avec mademoiselle de Montpensier, la plus riche et la plus belle personne de la cour. Le cardinal de Richelieu, dont l’amour était toujours réglé sur sa politique, crut utile à ses intérêts de gagner le cœur de la duchesse de Chevreuse; mais elle résista à ses vœux. Le cardinal, pour se venger, employa tous ses soins à contrarier le penchant qu’elle avait pour le duc de Buckingham. Furieuse contre le prélat, qu’elle n’appelait que son tyran , elle accueille avec bonté le jeune Chalais, qui avait étourdiment formé, avec plusieurs de ses amis, le projet d’assassiner Richelieu dans sa maison de campagne de Limours : elle l’encourage par ses caresses.... La tête de cet imprudent favori tombe sur un échafaud; la duchesse de Chevreuse reçoit l’ordre de s’éloigner de la cour ; elle se retire dans sa maison de Dampierre, en Lorraine.

C’était un séjour bien triste pour une intrigante : son ambition ne rêvait qu’à reprendre sa première faveur, n’importe à quel titre. Buckingham, qu’elle idolâtrait, ne tarda pas à lui en fournir un dangereux prétexte. Ce duc, réellement épris des char-

nies d’Anne d’Autriche, ou entraîné par la vanité de faire croire qu’il ne déplaisait pas à la reine , demandait a revenir comme ambassadeur à la cour de France. La double jalousie de Louis XIII et de Richelieu y mettait de constans obstacles : il s’irrite et se propose de revenir si bien accompagné, que le ministre n’osera pas lui refuser l’entrée du royaume. Il envoie auprès de la duchesse de Chevreuse milord Montaigu, son confident : elle affecte en public de le traiter en amant, afin de cacher les desseins politiques qu’elle médite de concert avec Buckingham, et sacrifie ainsi, selon son usage, sa réputation à l’intérêt de sa vengeance. Richelieu, qui avait les yeux ouverts sur ses démarches, fait arrêter Montaigu à l’instant où, après avoir parcouru la France, il allait repasser en Lorraine; plusieurs seigneurs de la cour, entre autres le marquis d’O, furent mis à la Bastille; madame de Chevreuse se sauva en Angleterre. Richelieu avait conservé pour elle, malgré ses dédains, un reste de faiblesse; iLparut céder aveoplaisir aux instances delà jeune reine/: qui lui demanda elle-même le retour de sa surintendante. Pour gage de sa reconnaissance, elle se hâta d’entrer dans le dessein formé par le garde-des-sceaux Châteauneuf de rem-

placer Richelieu au ministère. Obligée de quitter la France une seconde fois, elle s’enfuit en Espagne. Ce ne fut qu’après la mort de Louis XIII, et malgré ses dernières volontés, qu’elle eut la permission de reparaître à la cour de France.

La duchesse de Chevreuse y revint en i643, comme en triomphe; Anne d’Autriche la reçut en public comme une amie; mais en particulier elle lui conseilla de se retirer à la campagne. La duchesse, très-étonnée, obtint, après avoir longtemps combattu, prié, pleuré, la permission de se présenter au moins quelquefois à la cour. Cette défaveur était l’ouvrage de Mazarin, qui, commençant à gouverner l’esprit d’Anne d’Autriche, ne voulait partager cet empire avec personne. Cependant il crut prudent de faire, auprès de la duchesse de Chevreuse, une démarche que l’on crut concertée avec la reine. Il alla lui faire visite le lendemain de son arrivée ; et, après les complimens qui peuvent flatter une femme pleine de prétentions à la gloire de l’esprit et à l’éclat de la beauté , il lui offrit son crédit et sa bourse. Elle refusa la bourse; quant aux offres de services, elle ne les dédaigna pas. Cependant elle dicta ses conditions avec tout l’orgueil d’une ancienne favorite qui ne

peut renoncer à l’être : et, alliant toujours le soin de ses plaisirs au succès de ses vengeances, elle demanda avant tout que l’on dépouillât le jeune duc de Richelieu du gouvernement du Havre pour le donner au prince de Marsillac, depuis duc de La Rochefoucault, nouvelle conquête qu’elle venait d’attacher à son char.

Sa maison devint le rendez-vous de ce qu’on appelait alors les important : c’était un foyer de jalousies, de querelles, de picoteries, dont le rang des personnes faisait bientôt des affaires sérieuses. Elle avait dans la duchesse de Montbazon, sa bellemère, une charmante auxiliaire, non moins dévouée qu’elle-même à l’esprit d’intrigue et de galanterie. Leur société attirait tout ce que la cour avait de seigneurs élégans et de jeunes officiers : c’est là que le vainqueur de Rocroy vint déposer aux genoux de la duchesse de Montbazon les lauriers de sa première victoire; mais une nouvelle intrigue de ces deux dames le détacha bientôt de leur cabale. Madame de Chevreuse, s’imaginant que M. le prince était l’unique cause de l’arrestation du duc de Reaufort et de la disgrâce de Châteauneuf, songea à s’en venger ; elle associa à son dessein madame de Montbazon, qui ne pardonnait pas à la sœur

du duc d’Engliien d’avoir épousé le duc de Longueville, qu’elle aimait. Des lettres amoureuses sont trouvées, lues, montrées publiquement au cercle de la reine. Mesdames de Chevreuse et de Montbazon répandent qu’elles sont de la jeune duchesse de Longueville à Coligny , duc de Châtillôn. Toute la cour est en rumeur. Le duc de Guise se déclare avec toute la maison de Lorraine pour la duchesse de Montbazon. La régente, effrayée d’une scission qui pouvait renouveler les anciennes haines des Guises et des Bourbons, condamna la duchesse de Montbazon à faire une réparation. Mazarin en régla la forme, le lieu, le cérémonial. Il y rencontra autant de difficultés que s’il avait été question d’un traité qui aurait décidé du sort de deux empires. La duchesse lut, d’un air moqueur, quelques lignes d’excuse en présence de la princesse de Condé; et ces dames se séparèrent plus brouillées qu’auparavant. Telle fut ce que M. de La Châtre appelle Y amende honorable de madame de Montbazon; mais, non content de la tournure qu’avait prise cette affaire, Coligny appela en duel le duc de Guise : ils se battirent à la Place-Royale : l’avantage demeura tout entier au duc de Guise, qui désarma son adversaire après l’avoir dangereusement blessé.

Anne d Autriche manda, à cette occasion, à la duchesse de Chevreuse : « Si vous ne songez, lui » dit-elle, qu a vivre agréablement en France, sans » vous mêler d’aucune intrigue, je vous promets » mon amitié; mais, si vous voulez troubler la cour, » je vous forcerai de vous éloigner; et je ne peux » pas vous promettre de grâce plus grande que » celle d’être au moins chassée la dernière. » Cette menace se réalisa après l’arrestation du duc de Beaufort , qui mit fin à la cabale des importans.

Retirée a Bruxelles, la duchesse de Chevreuse, n’ayant pas d’intrigue de cour à conduire , s’occupa de ménager la bizarre entrevue qui décida le mariage de fantaisie de Henri, duc de Guise, avec la comtesse Le Bossu (ij. Enfin, lasse de son exil, elle prit, en 1649? le parti de revenir sans permission. « La reine s’en fâcha, dit le cardinal de Retz, et lui » envoya un ordre de sortir de Paris dans vingt- » quatre heures.... J allai à l’hôtel de Chevreuse : je » trouvai la belle à sa toilette, dans les pleurs; de » là chez M. de Beaufort, à qui je persuadai qu’il » n’était ni de notre honneur ni de notre intérêt » de souffrir le rétablissement des lettres de cachet,

» qui notaient pas le moyen le moins odieux dont » on s était servi pour opprimer la liberté publique ....

(1) Voir la notice de Henri, duc de Guise.

» , l’allai, en sortant de chez M. de Beaufort, chez le » premier président. « C’est assez, me dit-il, mon » bon seigneur : vous ne voulez pas qu’elle sorte, » elle ne sortira pas. » A quoi il ajouta, en s’appro- » chant de mon oreille : « Elle a les yeux trèsd beaux (i)! » De ce moment, madame de Chevreuse reprit auprès d’Anne d’Autriche son premier ascendant, et se dévoua à la fortune du cardinal de Retz; elle lui donna quelques instructions pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la reine, afin de supplanter Mazarin. « Essayez, lui disait-elle; » faites le rêveur quand vous êtes auprès de la » reine; regardez continuellement ses mains; pes- » tez contre le cardinal, et laissez-moi faire le « reste. » Elle ne demeura pas étrangère à une seule des intrigues de la cour , jusqu’à sa mort, qui arriva fe 1 3 août 1679. « Je n’ai jamais vu qu’elle, dit le » cardinal de Retz, en qui la vivacité suppléât au » jugement. Elle avait des saillies si brillantes , » qu’elles paraissaient comme des éclairs , et si » sages, qu’elles n’auraient pas été désavouées par » les esprits les plus judicieux de son siècle. » Sa beauté attirait auprès d’elle une foule d’adorateurs. M. de Candale avait embrassé la religion réformée (1) Mémoires du cardinal de Retz , livre n.

pour lui plaire (elle était protestante) : D’Aubigne

composa, à cette occasion, les vers suivans :

« Hé! quoi donc, petit Sibilot (1),

» Pour l’amour de dame Lisette » Vous vous êtes fait huguenot ,

>* A ce que nous dit la Gazette ?

» Sans ouïr anciens ni pasteurs ,

» Vous vous êtes donc fait des nôtres ?

>» Vraiment nous en verrons bien d’autres»

» Puisque ses yeux sont nos docteurs. »

Il est fâcheux que la duchesse de Chevreuse ait décoloré , par un funeste manège d’intrigues , les charmes et les qualités dont elle était ornée : on doit plaindre les femmes qui, méconnaissant le véritable genre de gloire auquel elles sont appelées, préfèrent trop souvent le brillant scandale de la célébrité aux modestes triomphes de la vertu.

(1) Ce mot équivalait à celui de fou ; c’était le nom d’un célèbre bouffon de la cour de Henri III.

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