‹ Le Château d'Eu (volume 3)Chapitre 10 sur 73 · SIXTE-QUINT · texte numérisé non relu

SIXTE-QUINT

En l'année 1 5s i , dans un petit village de la Marche d'Ancône appelé les Grottes, naquit d'un pauvre vigneron et d'une servante de ferme un enfant qui prit de son père le nom de Peretti, auquel on ajouta celui de Félix.

Dès l'âge de six ans? le fils du vigneron, trouvant à peine sa subsistance sous le toit paternel, fut réduit à entrer chez un laboureur, dont il gardai l les troupeaux moyennant la nourriture et le gîte. Un jour qu'il s'acquittait de cet emploi aux environs d'Ascoli, il vit venir vers lui un cordelier qui s'était égaré et demandait le chemin de cette petite ville. L'enfant se montra empressé; soit que l'habit religieux, si puissant sur l'imagination de tous les paysans italiens, exerçât sur celle du jeune Peretti une influence particulière, il oublia son troupeau, et voulut accompagner lui-même le cordelier Jusque

dans la \ille. Durant la route, il semblait n'avoii jamais marché avec tant déplaisir, et avail à cœui de ne pas rester en arrière <l<- son compagnon; il courait quand il ne pouvait faire des pas d'homme;

enfin on eut dit qu'il suivait sa fortune.

Il ne fut pas long à se révéler au bon cordelier, el à obtenir la faveur d'entrer au cornent des frères mineurs d'Ascoli pour y apprendre les premiers élémens des sciences. Il prit donc la robe de saint François à douze ans, et à vingt-huit il était docteur en théologie au couvent de Fermo, prêchait et soutenait devant les doyens du clergé les thèses les plus ardues, ettous ceux qu'il n'entraînait point par son éloquence, il les confondait par la force et la subtilité de sa controverse. Les degrés de la hiérarchie ecclésiastique, d'ordinaire si longs à monter, il les franchissait jour par jour; aussi fallait-il que les deux clergés, séculier et irrégulier, se réunissent pour accumuler sur lui toutes leurs charges, tous leurs honneurs. On le nommait consulteur du collège de l'Inquisition, vicaire-général de Tordre des Cordeliers,puis évèque de Sainte-Agathe, puis cardinal du nom de Saint-Jérôme de Montalte. et tout d'un coup ce fut Sixte V.

Jamais élection ne donna lieu à tant d'intrigues

que la sienne, jamais ambitieux ne joua son rôle avec autant d'habileté et de persévérance, et ne se démasqua avec plus d'audace lorsque la comédie fut jouée. Quatre ans avant la mort de Grégoire XIII , le cardinal de Montai te, vieilli par les austérités plus encore que par l'âge, appuyait son corps tout courbé sur un bâton, il toussait beaucoup, parlait peu , encore n'était-ce que pour se plaindre de son asthme ou de sa goutte, et ce fut sur les bras des cardinaux Saint-Sixte et Alexandrin qu'il arriva au conclave. Quoiqu'il se fût assuré, par toutes les manœuvres possibles , les chances de l'élection , et que trente-neuf cardinaux sur quarante-deux lui eussent, à l'exemple de ses deux protecteurs, donné le baiser d'adoration, le scrutin devait confirmer ce premier acte de reconnaissance ordinairement décisif; mais le nouveau pape n'attendit pas la fin de cette formalité, qui ne pouvait lui être contraire : il se leva, à la grande surprise de l'assemblée, il jeta son bâton à ses pieds, se redressa comme un homme de trente ans, et de sa poitrine, que tout à l'heure un mot, un soupir paraissait briser, sortit une voix d'airain qui imposa silence au doyen des cardinaux dont les observations mettaient en doute la validité

de l'élection. Un instant apçès, Sixlé-Qin ni entonii. 1

nail un Te Ueum triomphal sous les voûtes du \ atican.

Lorsque le nouveau pape, après son Hl Ironisât ion à Saint-Jean-de-Latran , traversa 1rs rues (te Rome, il don n ail sa bénédiction d'un bras si dégagé que le peuple ne pouvait concevoir que ce lût là le cardinal de Montai te, perclus de tous ses membres. On sait la réponse de Sixte-Quint à un cardinal « 1 1 ■ i lui exprimait son étonnement sur une métamorphose aussi subite : « Quand je cherchais les clefs » du paradis, je me courbais et baissais la tête pour » les mieux trouver; mais, depuis qu'elles sont entre » mes mains, je ne regarde que le ciel, n'ayant » plus besoin des choses de la terre. »

A peine investi du saint-siége, Sixte-Quint partagea ses premiers soins entre le spirituel et le temporel, et, en même temps qu'il publiait un jubilé et instituait des prières publiques avec de grandes indulgences à l'occasion de son couronnement, il rendait des édits empreints d'une sévérité draconienne contre les voleurs, les meurtriers et les adultères. Il purgeait toutes les terres de l'Église et l'Etat romain des bandits qui les infestaient; et, dans le but d'arrêter la licence et la corruption que la mollesse et l'i ncurie de ses prédécesseurs avaient accrues

de jour en jour, il plaçait sa sévérité impitoyable devant tous les désordres et devant tous les crimes de la Sodome romaine. On peut juger, par l'acharnement qu'il mettait à poursuivre les moindres délits, s'il devait épargner les grands. Il fit étrangler quatre hommes qu'on avait surpris avec des pistolets dont le port était interdit, et plusieurs personnes , qui avaient abusé un peu trop des licences du carnaval , furent pendues sans rémission. Une ambition aussi active , aussi démesurée que celle de Sixte-Quint, ne devait pas se reposer sur le siège apostolique. Elle devait s'agiter encore, regarder autour d'elle du Nord au Midi, de l'Orient à l'Occident , pour voir si, dans ce grand conflit des nations et des rois, il pourrait lui revenir quelque chose après la bataille. Sixte-Quint était homme à rendre à l'Église toute l'influence morale et matérielle qu'elle avait avant la réforme ; il était homme à retremper les foudres du Vatican de manière à ce qu'elles ne fussent pas éteintes sur le front des rois; mais les hommes ne peuvent qu'avec les siècles. Sixte-Quint eut lieu de reconnaître que l'excommunication n'était plus une arme, lorsqu'il l'employa contre Henri de Navarre, Condé, tous les protcslans de France et Henri III , qui faisait cause

commune avec eu*. La même année i Ï88 . il em ploya des moyens plus efficaces pour (aire rentrei le troupeau d'Angleterre dans le bercail romain; et il contribua pour un million d'or à l'armement de la fameuse flotte que Philippe 11 d'Espagne envoyait contre Elisabeth, et qui lui brûlée par l'amiral Drake ou submergée par la tempête.

Sixte-Quint fut plutôt roi que pontife en face des souverains de l'Europe; il l'avouait lui-même, et disait en parlant de Henri III : « Il n'est rien que » ce prince n'ait fait pour être moine, et moi pour » ne l'être pas. » En effet, le pontife prenait part aux intrigues des cabinets; partout où son autorité de chef de l'Église n'avait plus cours, il intervenait comme homme politique. Au sein des pays dévorés par la guerre civile et religieuse, ses sujets valaient des armées, et lui-même il savait attirer en sa puissance les petits états voisins du saint-siége. En même temps qu'il convoitait Naples, et recevait avec une hauteur dédaigneuse l'hommage de la haquenée et des 7,000 ducats que lui présentai! l'ambassadeur de Philippe 11, il faisait convoquer en Suisse une assemblée des cantons catholiques, dont les membres juraient sur l'Évangile de se vouer, âme, corps et biens, au saint-siége. En re-

vanche, on bâtissait chez eux des couvens qui étaient comme les postes avancés de l'Église.

Peu de papes et de monarques travaillèrent autant que Sixte-Quint. Il n'était pas une branche de l'administration intérieure qu'il ne modifiât ou ne renouvelât souvent tout entière. Les bulles , les décrets, les traités sortaient en foule du Vatican. En mémoire de l'ordre religieux où il avait obtenu ses premiers grades, il institua l'archiconfrérie des cordeliers , et accorda des indulgences à ceux qui prendraient le cordon de Saint-François ; puis il fixa le nombre des cardinaux à soixante-dix, divisa Rome en quatorze quartiers, à chacun desquels il donna un gouverneur ou capitaine. En i586, il fit plusieurs réformes dans la législation, érigea plusieurs villes de la marche d'Ancône en évêchés, et rendit mille bulles contre l'astrologie judiciaire qui, de Rome, s'était répandue par toute l'Europe. Plusieurs personnes d'un haut rang, convaincues de s'être livrées à la pratique de cette science folle, furent envoyées aux galères. Le pape ne se souvint pas alors de la bohémienne qui lui avait prédit son élévation future, lorsqu'il n'était que le petit pâtre.

Tous ces soins de délail et d'ensemble dans les

affaires de l'administration ci de la politique, peui lesquels l'existence d'un autre homme n'eût ]>;is suffi /laissaient enpore à Sixte-Quinl assez de temps pour établir ses plus grands titres à l'admiration de la postérité. Il n'eut pas que l'ambition de Ja fortune, il eut aussi celle de la gloire, et il rendit un culte magnifique aux lettres Et aux arts, comme aux médiateurs les plus puissans qui dussent exister entre lui et les siècles. Dans ce temps de troubles et de désastres, Sixte-Quint voulut ressusciter à lui seul le siècle de Léon X, et il l'aurait fait, si Raphaël et Michel-Ange ne lui eussent manqué. 11 voulut que la Rome du Christ héritât d'un obélisque qu'Auguste avait apporté d'Egypte à grands frais, et qui, entièrement masqué par des accidens de terrain et des pans de mur, était perdu pour l'art. Il le fit enlever de l'endroit où il était enfoncé pour le placer dans la grande cour de Saint-Pierre. Cette opération, devant laquelle Jules 11 et Paul 111 avaient reculé, et qu'on jugeait inexécutable, n'effraya pas Sixte-Quint. Les difficultés étaient des provocations à son génie. Il eut besoin, dans cette circonstance, de toute la puissance de son inflexible volonté : hommes, chevaux, machines, rien ne fut épargné pour le transport de cette masse

énorme qui n'avait pas moins de cent pieds de haut. Après quatre mois d'un travail prodigieux, quatre mois de transes et de dangers pour tous ceux qui étaient engagés dans cette entreprise, soit comme artistes, soit comme ouvriers , l'obélisque fut enfin posé sur son piédestal. On rapporte que l'architecte chargé de cette opération en répondait sur sa tête.

Ce monument, dédié autrefois à Auguste et à Tibère, fut surmonté d'une grande croix de bronze doré. Ce fut le symbole triomphal de la foi chrétienne planté sur les ruines du paganisme.

Voici l'une de ses inscriptions :

SIXTUS V PONT. MAX.

Page 1