PONT. II
Sixte-Quint fit encore déterrer, du grand cirque et du mausolée d'Auguste, trois autres obélisques de moyenne grandeur qui furent plaeés en face diverses églises.
Ce n'étail p;is assez pour lui de rendre au jour
des merveilles, il voulut en faire aussi; mais il consacra ses travaux autant à futilité publique
qu'à la grandeur du saint-siège, et il joignit à la magnificence d'un césar la prévoyance d'un édile. Il fit monter les eaux d'une fontaine sur le mont Quirinus, au moyen d'un superbe aqueduc qui porta le nom de Félix. Il songea aussi aux pauvres et aux souffrans, comme l'atteste le vaste hôpital bâti sur les bords du Tibre pour contenir deux mille hommes hors d'état de gagner leur vie, cl à l'entretien desquels il affecta une rente de 2 5,ooo ducats par an.
Si François ï mérita le nom de Père des lettres pour son collège de France, Sixte-Quint n'a pas moins de droits que lui à la reconnaissance des savans. La bibliothèque qu'il fit construire au Vatican est un des chefs-d'œuvre que les artistes admirent, et un des plus riches arsenaux de civilisation que le monde possède. La religion, la science', l'art se donnaient la main dans cet admirable Panthéon de l'intelligence humaine. La peinture \ avait représenté les seize grands conciles de l'Eglise, et à côté des saints et des docteurs de l'Église figuraient les savans illustres et les premiers inventeurs de caractères.
Il était bien juste qu'après avoir doté Rome de tant de monumens Sixte-Quint s'en attribuât quelques-uns. Pour éterniser son berceau et sa tombe, il jetait les fondemens d'une ville autour du château de Montai te, et il érigeait, dans l'église de Sainte-Marie-Mineure, une chapelle et un mausolée qui devaient recevoir ses dépouilles pour sa mort , son nom pour l'avenir.
Parlerons-nous maintenant des statues dont il décora la ville, des ponts qu'il fit jeter sur le Tibre, des hôtels qu'il construisit pour ses gardes suisses? nous n'épuiserions pas facilement la liste de ses travaux, et Rome est toute pleine du nom de Sixte- Quint.
'( Mais enfin après toutes ces choses, dit le vieil "historien, Sixte fut attaqué d'une fièvre qui ne » tarda pas à l'emporter. Il ressentait depuis long- » temps d'affreuses douleurs de tête , qu'il attri- » buait à ses veilles multipliées; mais il n'y pre- » nait pas garde. Quand il vit se déclarer enfin les » symptômes d'un mal plus alarmant, il comprit v que son heure n'était pas loin; cependant il ne » changea rien à ses habitudes de travail. « Un w prince doit mourir debout, » répondit-il à ceux » qui lui prescrivaient le repos ou le lit. Kr i5 août
i jo,°> Sixte-Quint mourût , après cinq ans de pontificat ou plutôt de règne.
On pense généralement qu'il fut empoisonne, el le rapport des médecins, qui firent l'ouverture de son crâne, est le premier fondement de cette croyance. Sixte-Quint lui-même avait dit, quelques heures avant sa mort : « Je crois que les Espagnols » sont si las de me voir pape qu'ils tâchent d'abré- » ger mes jours et mon pontificat. >;
Peu de personnages historiques ont été aussi diversement jugés que Sixte-Quint. On a parlé tour à tour de son avarice, de sa cruauté, de sa magnificence et de son ambition. Les uns en ont fait un homme de génie, les autres un intrigant heureux. Les hommes ordinaires seuls peuvent être jugés en détail, parce que leurs actions, médiocrement bonnes ou mauvaises, ne coïncident pas les unes avec les autres pour tendre à un grand résultat ; mais les hommes de la trempe de Sixte-Quint, qui agissent sous l'influence d'une vocation puissante, qui vont de toute l'opiniâtreté de leur génie vers un grand but, demandent a être appréciés d'après l'ensemble de leurs actes.
Sixte-Quint fut avare, disent les historiens: mais ce fut, il faut l'avouer, un avare magnifique ; il n'en-
tassait pas sordidement ses millions dans son trésor, il les changea en airain, en marbre ou en pierre, à la gloire et au profit du peuple romain. Il dépensait 37,96$ écus d'or pour élever un obélisque, en consacrait 200,000, à diminuer le prix des vivres de Rome. Il reniait des hôpitaux, des couvens, et versait des sommes annuelles pour le rachat des esclaves chrétiens d'entre les mains des Turcs. Ce n'était là que de menus frais; qu'on juge du reste. 11 faut dire aussi que, pour faire face à tant de dépenses, il fut obligé de vendre des offices comme Léon X avait vendu des indulgences, et de recourir à d'autres moyens entachés de vénalité ou d'exaction.
Venu dans un temps où la corruption était à son comble, où Rome n'était plus qu'un cloaque de vices, Sixte-Quint porta la justice jusqu'à la cruauté. Il enveloppa dans le même cercle les erreurs et les crimes, et il les frappa des mêmes coups, de sorte que le glaive du juge immolait ceux que la main du pasteur pouvait encore ramener. Pour i évêque, pour le souverain de Rome, la clémence» était à la fois une obligation et une prérogative : Sixte-Quint y fut étranger, et les rois de ce temps, qui vivaient dans les batailles , usaient plus de leur
droit de faire grâce que le Vicaire du Dieu de paix. Sixte-Quint appartient a cette souche de prêtres
qui commence à Vunenès et finit à Richelieu. Il eut beaucoup de tète, peu d'entrailles. Son âme ne connaissait d'autres passions que (elles de la gloire et du despotisme, et son âpre génie, qui ne pouvait répandre sur le monde la douce influence des vertus évangéliques, voulait lui imposer la discipline et l'autorité du cloître. Autant qu'il le pouvait, Sixte-Quint fit de la tiare une couronne; car le saint-siége n'était plus à cette époque déjà l'axe moral sur lequel le monde chrétien tournait, mais seulement la plus haute place où s'élevaient les ambitions temporelles du clergé ; aussi le rôle de Sixte- Quint eut-il moins d'action sur les destinées sociales, que celui des deux cardinaux ministres dont le génie reçut pour mission de conduire les peuples à l'avenir, au lieu de rattachera un passé plein degrandeurles restes d'une puissance qui s'affaiblissait chaque jour devant l'incrédulité des peuples. Sixte fut tour à tour l'objet de l'enthousiasme ou de la haine des Romains; le peuple lui avait élevé une statue au commencement de son pontificat, parce qu'il avait diminué les impôts; le peu pie la brisa après sa mort !