ROI DE FRANCE ET DE NAVARRE
Henri III , quatrième fils de Henri II et de Catherine de Médicis, naquit à Fontainebleau le 19 septembre i55i. N'étant encore que duc d'Anjou, il gagna la bataille de Jarnac contre le prince de Condé, et celle de Montcontour contre l'amiral de Coligny. L'éclat de ces deux victoires engagea les Polonais à offrir la couronne à ce prince; ils l'élurent roi en 1573 : il partit, non sans regret. On raconte qu'ayant pris son chemin, pour son nouveau royaume, par l'Allemagne, il fut assailli chez le comte palatin par un grand nombre de réfugiés français protestans, échappés au massacre de la Saint-Barthélémy, et qu'après une réception froide le comte lui montra le portrait de l'amiral de Coligny, en lui disant : « Vous connaissez bien cet » homme : vous avez fait mourir en lui le plus
» grand capitaine de la chrétienté, et vous ne le » deviez pas , car il vous a fait et au roi de très-grands » services (i). » L'accueil qu'il reçut en Pologne fut plus agréable et plus brillant; mais ni les fêtes, ni le diadème ne pouvaient distraire de son cœur le souvenir de la France et celui de Marie de Glèves , princesse de Condé; il lui écrivait de Pologne « avec » du sang qu'il tirait de son doigt; et son secrétaire » rouvrait et fermait la piqûre à mesure qu'il fallait » remplir la plume. » Aussi , dès qu'il apprit la mort de Charles IX, il partit, ou plutôt il s'enfuit de Pologne dans la nuit du n août 1 5y4? avec huit ou neuf chevaux seulement. 11 ne fut rejoint par le grand-chambellan de Pologne, qui se mita sa poursuite, qu'alors qu'il était déjà sur les terres de l'Empire.
Après avoir été reçu avec la plus grande magnificence, à Vienne, par l'empereur Maximilien , qui désirait secrètement que sa fille, veuve de Charles IX , épousât le nouveau roi de France, il passa par Venise, où le sénat lui fit présent de l'original des statuts de l'ordre du Saint-Esprit, que Louis d'An
(I) Henri 111 a avoué plusieurs fois qu'il riait avec sa mère le premier auteur de la Saint-Barthélémy. ( Voir sa conversation avec Miron , son premier médecin, dans Villeroy cl lé P. Mathieu.)
n jou, roi de Jérusalem . Naples el Si< île, avait institué. De là il se rendit à Turin, où Marguerite <l<- France, fille de François I et épouse du duc Emmanuel-Philibert de Savoie, obtint de l'imprudente libéralité de Henri plusieurs places fortes qui facilitaient à la France le passage des Alpes. On trouva que c'était payer cher une superbe collation que le duc avait offerte au monarque français ;et Branl orne, en faisant allusion à la petite taille de Marguerite, s'écrie à cette occasion : « Faut-il qu'une si petite » pièce de chair nous fasse rendre tant de belles » pièces de terre? » Enfin il arriva en France, s'arrêta à Avignon pour assister à la procession des flagellans, à la suite de laquelle mourut le cardinal de Lorraine ; alla se faire sacrer à Reims par le cardinal de Guise, le i5 février 1 5 7 5 , le même jour de l'an révolu de son sacre en Pologne (1). Le lendemain il épousa Louise de Lorraine, fille de Nicolas de Lorraine-Vaudemont; passa à Saint-Marcould, où il fit faire la neuvaine d'usage par son grandaumônier, et vint à Paris, 011 il fit son entrée solen-
(1) « Quand on vinl à lui mettre la couronne sur la leste, il dit assez liau l « qu'elle le blessoit, el lui coula par deux fois, comme si elle eût voulu » tomber-, ce qui fui remarqué el interprète1 à mauvais présagi
(Journal de Henri 111.)
nelle le 27 février, et « alla descendre de son coche » au Louvre. »
La France attendait beaucoup du vainqueur de Jarnac; mais
« Ce n'était plus ce prince environné de gloire , » Aux combats , dès l'enfance, instruit par la victoire , » Dont l'Europe en tremblant regardait les progrès , » Et qui de sa patrie emporta les regrets » Quand du Nord, étonné de ses vertus suprêmes , » Les peuples à ses pieds mettaient les diadèmes. » Tel brille au second rang qui s'éclipse au premier , » Il devint lâche roi d'intrépide guerrier. »
En effet ce prince , au milieu des intrigues et des cabales de Catherine de Médicis, de Montmorency, de François, duc d'Àlençon, depuis duc d'Anjou, de Condé, des Guises, fut effrayé des obstacles dont il était environné; trop faible pour les surmonter , entraîné d'ailleurs par son goût pour la mollesse et les plaisirs, il aima mieux abandonner les rênes du gouvernement à des favoris; et Quélus , Maugiron, Saint-Mégrin , Saint-Luc, Joyeuse et d'Épernon, compagnons des débauches du monarque, devinrent les seuls dispensateurs des grâces de la cour, et les gouverneurs absoliis de l'État. Le royaume fut livré aux fureurs des factions; le roi se déclara , en 1^76, le chef de la ligue, sans prévoir que, parcel acte, il se mettait dans la dépendance d'un parti; tandis qu'en sa
qualité de monarque il «levait tous les dominer, au moins les réunir. IJ s'en forma trois dans l'État: celui des ligueurs, conduit par Henri de (^uis« : celui des huguenots, par Henri, roi de Navarre;
celui des politiques ou royalistes, par Henri III lui-même. La guerre qu'ils se déclarèrent fut appelée la guerre des trois Henri. Le roi, redoutant l'influence de Henri de Navarre, surtout depuis que, par la mort du duc d'Alençon, il était devenu l'héritier présomptif de la couronne, s'unit avec Guise pour le combattre. Un édit de 1 585 révoqua toutes les concessions faites par le traité de Bergerac aux protestans. « Le roi de Navarre, » dit Mathieu, en fut tellement affligé, qu'un côté » de sa moustache blanchit tout-à-coup. » Le roi envoya contre lui le duc de Joyeuse, qui fut battu et tué dans les plaines de Coutras, le 20 octobre 1587. A cette nouvelle, Paris appela le duc de Guise ; Henri III, effrayé de l'arrivée « de cet homme, » dont il ne pouvait pas supporter le regard sans » émotion, » lui envoya l'ordre de ne pas entrer dans la capitale; mais le duc n'en tint compte, il alla d'abord rendre une visite à la reine-mère, Catherine de Médicis; et, suivi d'une foule idolâtre qui se pressait sur ses pas, il se rendit au Louvre
pour saluer le roi. On dit que le conseil de faire arrêter cet illustre factieux fut donné au monarque , qui, n'osant pas l'exécuter, se borna à faire venir des troupes (i). Le peuple tendit des chaînes dans les rues , et chassa les soldats de tous leurs postes; c'est ce qu'on appela la journée des barricades. Les prédicateurs, qui marchaient en tête de la multitude , criaient « qu'il fallait aller » prendre frère Henri de Valois dans son Louvre. » La cour fut encore obligée de s'humilier devant Guise pour faire cesser cette révolte. Il parut, une baguette à la main , et les barricades furent enlevées. Un semblable rival était trop à craindre pour Henri III; ce prince sortit seul du Louvre, comme s'il allait faire une promenade ; arrivé aux Tuileries, où étaient ses écuries, il monta à cheval; Du Halde, son valet de chambre, le botta et lui mit son éperon à l'envers : « C'est tout un, dit le roi, je » ne vais pas voir ma maîtresse ; j'ai un plus long » chemin à faire. » Étant à cheval, il jura de ne rentrer à Paris que par la brèche; prit le chemin
(1) « O le téméraire! » disait à cette occasion Sixte-Quint, en parlant du duc de Guise. « O le faible prince! » s'écria-t-il en parlant de Henri. Le même pape ajoutait, au sujet de la conduite de ce monarque: « J'ai tout fait pour me tirer de ma condition de moine , cl il fait tout ce qu'il » pont pour y tomber. »
de Sain t-Gloud, coucha tout botté à Rambouillet, et arriva le lendemain à Chartres. C'est là que la ville de Paris, pour le rappeler dans son sein, crut devoir lui députer la fameuse confrérie des pénilens. « A la tête ( dit l'historien deThou) paraissait » un homme à grande barbe sale et crasseuse, » couvert d'un cilice, et par-dessus un large bau- » drier d'où pendait un sabre recourbé; d'une » vieille trompette rouillée il tirait, par intervalle, » des sons aigres et discordans... Après lui venait » frère Ange de Joyeuse (i) qui représentait le Sau- » veur montant au Calvaire; il s'était laissé lier et » peindre sur le visage des gouttes de sang qui sem- » blaient découler de sa tête couronnée d'épines; » et quatre satellites le frappaient à grands coups » de fouet. »
De cette ville le roi se rendit à Rouen , où , à l'instigation de Catherine de Médicis, il signa Xédii d'union dont le véritable objet, dirigé contre Henri de Navarre, était d'éloigner tout prince protestant de la couronne. Cependant les choses en étaient à ce point qu'il fallait que Henri III abdiquât ou se défît du duc de Guise, dont la puissance réelle effaçait la sienne. Les états de Blois furent convo-
(1) Leduc de Joyeuse s'était fait capucin sous le nom de frère Ange.
qués en 1 588 : c'était un piège tendu par Henri 111 au duc de Guise, dont il avait résolu la perte. Les deux rivaux s'embrassèrent publiquement et communièrent ensemble. Le lendemain le roi dit à ses confidens « qu'il était temps de jouer le dernier » acte de la tragédie. » Il donna ensuite des ordres précis pour que ses quarante-cinq gentilshommes se trouvassent à son lever. « Puis il prend son bou- » geoir et s'en va coucher avec la reine. Réveillé » par son ordre à quatre heures du matin : « Ça , » mes bottines, ma robe et mon bougeoir, dit-il, » » et il descend dans son cabinet; il demande à Du » Halde les clefs de ses petites cellules qu'il avait » fait dresser pour des capucins; il y enferme le » sieur De Termes, Du Halde lui-même, et tous » ceux de ses gentilhommes à mesure qu'il en » trouvait. Lorsque les quarante-cinq qu'il avait » mandés eurent été ainsi clos, il délivra ses pri- » sonniers, et leur commanda de servir sa ven- » geance en faisant périr le duc de Guise. L'un » d'entre eux, nommé Sariac, lui dit en son langage ); gascon : « Gap de diou, sire, iou lou bous rendis » mort. »Toutes les dispositions faites ( il était huit heures du matin) , le roi dit à M. de Révol , secrétaire d'Etat : « Allez dire à M. de Guise qu'il vienne
» parler à moi, en mon vieux cabinet i Le sieur deNambu, huissiei d< la chambre, lui ayant refusé le passage , il revient au cabinet avec un \ isage effrayé. « Mon Dieu, dit le roi, qu'avez- vous? qu'j
» a-t-il? (jue nous êtes pale! vous m<- gâterez tout. » Frottez vos joues, Révol, frottez vos joues; » et il donna de son cabinet l'ordre de laisser entrer Révol et le duc de Guise. Le duc parait : il est aussitôt massacré à coups d'épées et de poignards. Dès que la nouvelle de sa mort fut connue à Paris, un cri de malédiction s'éleva contre Henri 111 ; la faction des Seize le déclara déchu de la couronne; on le dépouilla du titre de roi; on ne l'appela plus que Henri de Valois; dans toutes les assemblées, dans la chaire même, on lui donnait les noms de parjure , de tyran, d'assassin; le parlement accueillit avec empressement l'accusation portée contre lui parla veuve du duc de Guise ; la Sorbonne délia les peuples de leur serment de fidélité envers leur souverain; Sixte-Quint l'excommunia. Cette bulle l'affligea beaucoup; car, selon son propre aveu, « il redoutait les foudres du \a- » tican plus que tous les canons de la ligue. » On faisait de lui de petits bustes en cire; on les déposait sur des autels, et les ligueurs allaient en pro-
cession les piquer au cœur avec une épingle. Leur furie s'exerça également contre les monumens de marbre que Henri III avait eu la scandaleuse faiblesse d'élever à ses favoris morts. « C'est un gibet, » disait- on, qui doit servir de parement aux corps » des mignons du tyran, de ces sangsues du » peuple. »
Le duc de Mayenne ayant été proclamé lieutenantgénéral de F Etat et couronne de France, Henri III , qui voyait les dangers se multiplier chaque jour autour de lui, invoqua la générosité de ce même héros contre lequel il avait envoyé l'armée commandée par Joyeuse. C'est ainsi que souvent les rois, après avoir cherché à paralyser l'influence des princes placés le plus près du trône, ont recours à eux dans les jours de danger, et sont bien aises de tirer parti, pour leurs propres intérêts, d'une popularité qui d'abord avait excité leur haine ou leur envie.
Henri de Navarre vint trouver le roi au château du Plessis-lès-Tours. Comme il passait la rivière , quelqu'un de sa suite voulait lui donner quelqu'ombrage : « Dieu m'a dit que je passe , répliqua Henri , » et que je voise; il n'est en la puissance de l'homme s de m'en garder, car Dieu me guide cl passe avec
midi, o Cette i* « oui iliation attira une telle foule, queo (es deux rois furent un grand quart d'heure
» dans l'allée du parc du Plessts à se tendre 1< s bras » l'un à l'autre sans m- pouvoir joindre. Enfin ils » s'embrassèrent très-amoureusement, même avec
» larmes. Le roi de Navarre, se retirant le soir, dit : » Je mourrai content, désormais, puisque Dieu » m'a fait la grâce de voir la face de mon roi. » A la tête de ses troupes, il dégagea Henri 111 des mains du duc de Mayenne, qui le tenait assiégé dans Tours. Henri III se ressouvint dans cette affaire de son ancienne vaillance; aussi le roi de Navarre s'écria avec courtoisie : « Je ne m'étonne plus si » nos gens perdirent les batailles de Jarnac et Mont- » contour. »Les deux rois, disant « qu'il n'étoit rai- » sonnable de hasarder un double henri contre un » carolus (i), » ne poursuivirent pas Mayenne, et vinrent mettre le siège devant Paris. La ligue touchait à sa ruine, lorsqu'un moine jacobin, nomme Jacques Clément, un fanatique, âgé seulement de vingt-deux ans, et dont l'esprit faible et l'imagination déréglée avaient été exaltés par les caresses *. Iig»e„„ o, „ * „,,. cs ^,„„ces, ,
(1) Leduc de Mayenne se nommait Charles. Un henri élait une pièce d'or ; un carolus n'était qu'une monnaie de billon.
Si rendit à Saint-Cloud , demanda à voir Henri III, pour lui remettre une lettre, les uns disent du comte de Brienne, les autres du président Achille de Harlay ; admis seul en sa présence , il lui enfonça un large couteau dans le ventre ; le roi le retira luimême de la plaie, et en frappa son assassin au sourcil gauche, en s' écriant : « Ha! le méchant » moine! il m'a tué; qu'on le tue! » Les gardes accoururent, et massacrèrent Jacques Clément; son corps fut exposé nu en public, tiré à quatre chevaux, et brûlé. Henri III mourut le lendemain, i août 1 589; ses derniers momens furent consacrés à des devoirs religieux, dont il parut s'acquitter avec beaucoup de ferveur. H manda le roi de Navarre, l'embrassa tendrement, et lui dit : « Si Dieu » dispose de moi , je vous laisse ma couronne comme » à mon légitime successeur; » et il invita tous les seigneurs qui étaient présens à reconnaître ce prince pour leur souverain.
On ne peut se faire une juste idée de ce qui se passa dans Paris à cette nouvelle. Tandis que les ligueur* faisaient éclater une insolente et féroce joie de la mort du monarque; tandis qu'on lappelait en chaire Héraclès (1) et t/ran, on nommait
1 1. tnagramme de Henri de Valois donna vilain ffêrode*. 11. 0
raint et martyr son meurtrier; on vénérait comme sacrées 1rs entrailles qui avaient porté ce monstre;
on plaça son portrait sur les autels; <>n se rendit en foule à Saint-Cloud pour racler la terre teinte de son sang; la Sorhnnnr délibéra sa canonisation ; Sixte-Quint prononça à Rome son éloge funèbre, et ces vers furent composés et chantés publiquement en son honneur :
« Un jeune jacobin, nommé Jacques Clément,
» Dans le bourg de Saint-Cloud , une leltre présent'
» A Henri de Valois , et vertueusement
» Tin couteau fort pointu dans l'estomac lui plante. »
Parmi les nombreux libelles publiés dans ces temps de désordre et de licence, ce n'est pas toujours chose aisée de démêler la vérité. On ne croit pas s'en écarter en disant que Henri III était brave de sa personne, mais qu'il n'avait que le courage du moment, et une facilité déplorable à se laisser endormir dans la mollesse et les plaisirs. Timide et irrésolu dans le conseil, il manquait d'audace et de fermeté dans l'exécution; cependant, s'il fut pusillanime dans la journée des barricades, il se montra plus hardi aux états de Blois. Il est fâcheux qu'il n'ait retrouvé quelque force d'âme que pour un assassinat! Ennemi des affaires, il se trouvait heureux d'adopter l'avis des gens qu'il aimait. Lé-
$3 ger, frivole, il employait à des détails indignes de la majesté royale le temps que réclamait l'administration du royaume. « Nonobstant toutes les » affaires de la guerre et de la rébellion, il allait » ordinairement en coche avec son épouse, la reine, » par les rues et maisons de Paris , prendre les petits » chiens qui leur plaisaient; ils allaient aussi par » tous les monastères de femmes aux environs de » Paris, faire pareilles quêtes de petits chiens, au » grand regret des dames qui les avaient; se faisaient » lire la grammaire par Doron, et apprendre à dé- » cliner. » Pasquier, avocat-général en la chambre des comptes, fit à cette occasion cette épigramme, « afin, dit-il, que, tombant dans les mains du roi, » elle lui fût une leçon, non de grammaire latine, » mais de ce qu'il devait faire :
« Declinare cupit , vere déclinât et ille » Bis rex qui fuerat, fil modo grammaticus. »
« (Il aime à décliner, il décline fort bien ,
» Celui qui deux fois roi n'est plus qu'un grammairien. »
Il aimait les gens de lettres, et avait formé une
sorte d'académie avec Pibrac, Ronsard et autres
beaux-esprits. Il était lui-même éloquent; et « il
» prononça, dit Mézeray, aux états de Blois de
» 1 576 ? une harangue avec une action vraiment
» loyale et une grâce merveilleuse. » Il rèpréâen-
tait noblement dans les occasions solennelles; mais il avait d'ailleurs l'afféterie de la femme la plus coquette. Le jour de son sacre, la messe ne put se dire que le soir, contre L'usage de L'église, parce que le roi était occupé toute la journée à arranger des pierreries el à ajuster ses nabillemens ou ceux de sa nouvelle épouse. Il frisait lui-même les cheveux de la reine, et « goudronnait les collets de sa » femme et de ses mignons. » Il couchait avec des gants dune peau particulière, pour conserver la heauté et la blancheur de ses mains; il mettait sur son visage une pâte préparée pour maintenir la fraîcheur de son teint; il s'occupait avec un soin plus que minutieux des détails de son coucher, de
son lever. Il introduisit un nouveau cérémonial à
la cour; lit mettre des balustres autour de sa table; fit un règlement particulier pour tous ceux qui devaient entrer dans sa chambre ou dans son cabinet. Il voulut qu'on ne dît plus le roi ou la reine, mais leurs Majestés. Par une déclaration rendue aux premiers états de Blois, en 1576, il ordonna que les princes du sang précéderaient tous les pairs; et il régla les rangs entre les princes du sang, suivant leur proximité à la couronne. Christophe de ThoU, premier président du parlement, assura Le
roi, à cette occasion , que, depuis l'avènement de Philippe de Valois au trône, il ne s'était rien fait de si utile pour la conservation de la loi salique. Dans ses lois somptuaires, il recommandait la magnificence des meubles et des festins. Il honorait les omelettes d'une distinction particulière : il voulait « qu'elles fussent saupoudrées de musc, » ambre, perles, et qu'elles revinssent chacune de- » puis cent jusqu'à cent cinquante écus. »
Telle était sa scrupuleuse exactitude sur l'étiquette et sur la propreté, qu'il renvoya un jour de la cour le duc d'Épernon , qui s'était présenté devant lui sans escarpins blancs et avec un habit mal boutonné. 11 prescrivit que nul n'entrerait dans sa chambre sans bonnet : « Il portoit lui-même un » petit bonnet comme d'un enfant, qui avoit un » borlet descoupé à taillades de travers , et sur ice- » luy une plume par devant avec quelque belle en- » seigne, et une grande perruque, et ne se défuloil » jamais, non mesme à l'église , pour ce qu'il avoit » la teste rase. » Ce qui faisait dire: «Même son turo ban représente son infidélité, estant toujours d coiffé à la turque, lequel jamais on ne lui voit » oster pour faire honneur à Jésus-Christ. »
Ses mœurs étaient dissolues. Il avail aimé pâte
sionnémenl la princesse de Con< le : lorsqu elle mourut, il versa beaucoup de larmes; on le vit, poui
attester sa douleur, garnir ses habits de petites U •tes de mort, et en mettre jusqu'aux aiguillettes de
ses souliers. Mais les femmes n'avaient pas le premier hommage de son cœur, et son règne (ut celui des favoris. « Ces beaux mignons, que Henri III
» associoit à ses débauches et à sa puissance, por- » toient les cheveux longuets, frisés et refrisés, re- » montant par-dessus leurs petits bonnets de ve- » lours, comme font les femmes;- et leurs fraises » de chemises de toile d'atour empesées, et longues » de demi-pied , de façon que voir leurs têtes des- » sus leurs fraises, il sembloitque ce fustle chef de » saint Jean en un plat. » On ne peut se faire une juste idée des faiblesses et des prodigalités de Henri pour ses mignons; il aimait à les parer lui-même des plus beaux habits; il leur abandonnait les trésors de l'État, et leur donnait des fêtes magnifiques. On le voyait se promener dans les rues avec eux. « tenant un bilboquet à la main , dont il se jouoit, » faisant mille folies. Il portoit une merveilleuse » amitié à Quélus et à Maugiron; il les baisa tous » deux morts, fit tondre leurs têtes et sérier leurs » blondes chevelures; il ôta à Quélus les pendans
» de ses oreilles que lui-même auparavant lui avoit
» donnés et attachés de sa propre main, et fit ces
» deux vers :
» Seigneur , reçois en ton giron
» Schomberg, Quélus et Maugiron. »
Il ne s'en tint pas là : il ordonna que leurs corps seraient exposés sur un lit de parade, comme les princes, et que toute la cour assisterait à leurs funérailles. Il garda la chambre plusieurs jours , reçut des consolations solennelles, convia les poètes Ronsard et Desportes d'enchanter sa douleur par l'harmonie de leurs vers, et fit élever aux favoris qu'il pleurait de superbes mausolées de marbre. Il consacra au duc d'Épernon une statue qui le représentait embrassé par la fortune , avec ces mots , qui faisaient allusion à son nom :
« Èper non lasciar ti. »
Unissant la superstition à ses débauches, Henri III institua des confréries de pénitens; il faisait des pèlerinages pour gagner les indulgences, guidait des processions, se donnait la discipline, parcourait les rues, soit de jour, soit de nuit, avec un long chapelet de tètes de morts qu'il appelait en plaisantant le Jouet de ses grandes haquenées. « Sous » ces emblèmes pieux, dit le poète Desportes, il
cachoit les emblèmes de ses amours. » Il s'enfermait quelquefois à Vmcennes sous l'habit de moine,
prêchait, et sefaisail appeler frère Henri.
Mais le peuple de Paris n'était pas dupe de ces inomeries; il répétait à cette occasion ce pasquil :
« Le roi , pour avoir de l'argent , » .4 fait le pauvre et l'indigent ,
»> Et l'hypocrite.
» Le grand pardon il a gagné :
» Au pain , à l'eau il a jeûné ,
» Comme un hermite.
» Mais Paris, qui le connoît bien, » Ne voudra plus lui prester rien
» A sa requeste ; » Car il en a jà tant preste , » Qu'il a de lui dire arresté :
» Allez en questeî »
C'est ce prince qui, le Ier janvier 1^79, établi! en France l'ordre du Saint-Esprit, dont les statuts lui avaient été donnés à son passage à Venise; le collier de Saint-Michel était si avili, qu'on ne l'appelait plus que le collier a toutes bêles. Henri choisit le signe du Saint-Esprit, en mémoire de ce qu'il avait été élu roi de Pologne et qu'il était monté au trône de France le jour de la Pentecôte. On s'accorde à penser que cette institution cachait le motif politique de détacher les grands seigneurs du parti protestant pour les ramener au parti de la com. La cérémonie eut lieu dans l'église des lùgustins,
et pendant deux jours « le roi y traita les vingt-sept » nouveaux chevaliers avec la plus grande magni- » licence, et l'après-dîner tint avec eux conseil. »
II reçut dans cette même église, des mains du comte de Warvick, l'ordre de la jarretière, «que » la reine d'Angleterre (Elisabeth) envoya au roi » comme à son bon frère, garni de perles et pier- » reries estimées plus de cent mille écus. »
Les restes mortels de Henri IÏI furent transportés, par ordre de Henri IV, en l'abbaye de Saint-Corneille de Compiègne; son cœur fut déposé à côté du maître-autel de l'église de Saint-Cloud, avec une épitaphe latine en lettres d'or. Au bas de cette inscription sont ces vers français :
« Si tu n'as pas le cœur de marbre composé, » Tu rendras cetlui-cy de les pleurs arrosé , » Passant dévotieux , et maudiras la rage » Dont l'enfer anima le barbare courage » Du meurtrier insensé qui plongea sans effroi » Son parricide bras dans le flanc de son roi.
» Hélas! si tous les morts se trouvoienl inhumés » Dans les lieux qu'en vivant ils ont le plus aimés , » Le cœur que cette tombe en son giron enserre » Reposcroit au ciel et non pas en la terre. »
Tous les beaux-esprits du temps ne furent pas aussi flatteurs pour ce prince que l'auteur de ces vers, attribués à Benoise, secrétaire du cabinet du
roi. Voici l'analyse qu'un poète <l«- la ligue avail faite gaîmenl de son règne :
i .<• pauvre peuple endure tout , » Lee gens d'armes ravagent loul » La sainte église paye tout, » Les favoris demandent tout .
» Le bon roi leur accorde loul, » Le parlement vérifie tout,
» Le chancelier selle tout , » La reine-mère conduit tout , » Le pape leur pardonne tout , » Chicot (1) tout seul se rit de tout , » Le diable à la (in aura tout. >
C'est en la personne de Henri III que finit la branche de yalois qui avait commencé à régner en i3a8.
(1) Ce Chicot, gentilhomme gascon , était riche, vaillant, et grand bouffon; il mourut d'un coup d'épée que lui donna ie comle de Chaligny qu'il avait fait son prisonnier au siège de Rouen.