‹ Le Château d'Eu (volume 3)Chapitre 12 sur 73 · ELISABETH · texte numérisé non relu

ELISABETH

REINE D*>ANGLETEIIRE.

(Peint d'après un portrait qui est au Musée Hoyal.)

Elisabeth, fille de Henri Vlll et d'Anne de Boulen, née le 7 septembre i533, morte le il\ mars i6o3.

Après la mort de Marie, 1 558 \ le parlement s'assembla pour délibérer sur le droit des personnes qui pouvaient être appelées à régner. Elisabeth, qu'Henri VIII avait placée dans son testament après Marie, fut reconnue sans obstacle et proclamée reine. Quoique élevée dans les dogmes de l'église réformée , elle ne pouvait se défendre d'un certain entraînement vers le cérémonial romain; elle se fit sacrer à Westminster, et reçut la couronne des mains d'un évêque catholique.

Elle s'appliqua, dès son avènement, à cicatriser toutes les plaies que le fanatisme religieux avait

faîtes en \nglcterre durant les années précédentes; ci tous les prisonniers, sans distinction de croyance ni de parti, furent rendus à la liberté. A propos de celte amnistie, le chancelier Bacon disait a Klisabeth : a Notre grâce royale ne s'arrêtera-t-elle » pas aussi sur quatre prisonniers qui, depuis le » règne de Marie, sont bien étroitement détenus? » — « Qui sont-ils ? » demanda la reine. — « Ma- » dame, répliqua Bacon, ils s'appellent l'un Ma- » thieu, l'autre Marc, le troisième Luc et le der- » nier Jean. Votre peuple attend avec impatience » que vous leur donniez la liberté. » — * J'ai toujours eu ces prisonniers présens à la mémoire. » répondit Elisabeth , mais je veux d'abord les » consulter sur ce que je dois faire en leur faveur. » La reine d'Angleterre ne voulut pas se souvenir des outrages dont on avait abreuvé la princesse Elisabeth; non-seulement ses anciens persécuteurs trouvèrent grâce près d'elle , mais ils furent encore maintenus dans leurs dignités : sir Bennefield, à la garde duquel elle avait été commise pendant sa captivité, et qui avait rempli les fonctions de son ministère avec une rigueur impitoyable, s' étant présenté devant Elisabeth le jour de son couronnement, cette princesse lui donna sa main à baiser;

puis, avec un sourire degaîté, elle dit en se tournant vers les autres gentilshommes : « Voilà mon » concierge. » Ce fut toute sa vengeance.

Malgré la réserve excessive qu'elle apporta dans les questions religieuses, elle n'en fut pas moins en butte aux anathèmes de la cour de Rome. Le pape Paul IV, mal éclairé sur les intérêts de son église, consulta moins la raison et la politique que ses vieilles rancunes contre la réforme d'Angleterre, et, au lieu de suivre la modération d'Elisabeth , et de mettre à profit la tendance bien connue de cette princesse vers les rites catholiques, il aima mieux maintenir les bulles de Clément VII et de Paul 111, qui déclaraient illégitime et déchue de ses droits à la couronnera nouvelle reine d'Angleterre. Pour comprendre cet acte de passion , il faut se rappeler qu'Elisabeth était le fruit de ce détestable amour qui avait amené l'hérésie de Henri VIII. Ces mesures violentes eurent le résultat qu'on devait en attendre; elles légalisèrent en quelque sorte l'émancipation de l'Angleterre , et Elisabeth se jeta sans hésiter dans le sein de la réforme. Elle rappela son ambassadeur et fit assembler le parlement à Westminster. Là s'ouvrit un colloque entre les catholiques et les protestans , et après un mois de disputes

el de controverses, ou les dogmes religieux el le>> intérêts politiques furent vivemenl combattus par

les deux partis, le parlement se déclara contre le

culte catholique, et annula tous fes «'dits de l;i reine Marie, en même temps qu'il remettait en vigueur ceux d'Edouard VI. Cependant Elisabeth, au lieu d'accepter du parlement le titre de chef de l'Eglise que Henri VIII avait porté, se fit nommer souveraine gouvernante dans l'étendue de ses états, en toutes sortes de causes séculières etecclésiastiqin is. Héritier des haines apostoliques de son prédécesseur, Pie V excommunia Elisabeth et délia tous ses sujets de leur serment de fidélité. Sixte-Quint ne se contenta pas de confirmer les bulles de ses devanciers, il souffla la sédition parmi la noblesse catholique de l'Angleterre; il demanda au roi d'Espagne s'il avait abandonné son trône d'Angleterre à la bâtardise et à l'hérésie; puis il contribua de ses exhortations, de ses trésors à l'armement de la flotte invincible. Elisabeth, excitée par toutes ces tentatives, ayant à se défendre d'une main contre la révolte intérieure, de l'autre contre la guerre étrangère, sentit bouillonner dans son cœur le sang de Henri VIII. On n'avait répondu à sa mansuétude et à sa modération, que par la haine et la

UJ

violence; elle montra que ce n'était point par faiblesse qu'elle reculait devant les moyens extrêmes , et que ses mains pouvaient frapper aussi bien avec l'épée qu'avec le sceptre. Elle fit face à tous ses ennemis : aux bulles d'excommunication des pontifes, elle répondit par des ordonnances qui abolissaient la religion catholique en Angleterre; à la révolte qui grondait sourdement au fond des provinces, elle montra les prisons déjà ouvertes, les échafauds déjà dressés. On confisqua les biens de ceux qui s'expatriaient plutôt que de renier leur foi. On déclara criminels de lèse-majesté les prêtres convaincus d'avoir des intelligences avec la cour de Rome. En même temps que, par ces mesures rigoureuses, Elisabeth s'assurait le calme à l'intérieur, elle se préparait au dehors des auxiliaires contre ses redoutables ennemis. Elle alimentait d'hommes et d'argent les révoltés des Pays-Bas et les protestai] s de la France.

Philippe II, quoique repoussé par Elisabeth , n'avait pas renoncé à la succession de la reine Marie; ses intérêts politiques, ses idées religieuses, son ambition l'excitaient contre l'Angleterre. Il résolut donc une expédition maritime qui devait enlever un refuge à l'hérésie, et ajouter un nouveau

fleuron à la couronne d'Espagne. ( )n sait comment la Sotte invincible sortit des ports de l'Espagne, on

sait comment elle y rentra après avoir rencontré la tempête. Tandis que ses derniers débris devenaient la proie de l'amiral Drake, Elisabeth , ignorant encore les désastres de l'expédition ennemie, elle triomphe du pavillon anglais, appelait la nation aux armes; elle paraissait à cheval au camp de Tewkesburg ; là elle parcourait tous les rangs de ses soldats, qu'elle exhortait avec une fermeté d'âme bien faite pour les électriser. « Enfans, leur » disait-elle, je vous conduirai moi-même à l'en- » nemi. Je n'ai que le faible bras d'une femme: » mais j'ai l'âme d'un roi, et, qui plus est, d'un roi » d'Angleterre. Je périrai dans le combat plutôt qui » de survivre à la ruine et à l'esclavage de mon » peuple! »

Désormais la cause de la nation et celle de la reine étaient inséparables, l'héroïsme d'Elisabeth avait excité dans toute l'Angleterre un enthousiasme difficile à décrire. A Londres, on frappa en son honneur une médaille qui portait pour légende : « Dur, fœ mina facta ; » et le peuple, ne trouvant pas, dans les cérémonies nationales, des hommages qui fussent au niveau de son admira-

tion , voulut décerner à sa reine les honneurs de l'ovation romaine.

Instruite par le danger qu'elle venait de courir , Elisabeth comprit que le salut et la grandeur de l'Angleterre étaient dans une marine imposante, et, consultant aussi bien en cela les intérêts que les dispositions de son peuple, elle mit tous ses soins à l'organisation d'une force navale qui devint bientôt la première du globe. Seule, dans l'espace de quelques années, Elisabeth donna plus d'extension au commerce national que tous les rois ses prédécesseurs ne l'avaient fait pendant une longue suite de siècles. Tandis que ses amiraux Howard , Hawkins et Foi bisher rendaient le pavillon anglais redoutable à toutes les nations, d'autres navigateurs, entraînés par le génie des découvertes, suivaient la route précédemment tracée par les Portugais et les Espagnols. Ainsi François Drake faisait le tour du monde et Walter Raleigh établissait, dans l'Amérique du Nord, les premières colonies anglaises (i583). Quelques années plus tard, la compagnie des Indes orientales se formait sous les auspices de la reine, et commençait l'exploitation d'un monde au profit de l'Angleterre.

La splendeur industrielle de cette nation date

aussi d'Elisabeth) < jui fonda «m grand nombre de manufactures dont elle confia la direction aux plus habiles fabricans des Paj S'Bas que la tyrannie espagnole avait chassés de leur patrie.

Elisabeth étonna l'Europe par ses grandes actions, mais elle ne sut pas lui cacher toutes ses faiblesses. On voudrait oublier les deux faunes sanglans où sa passion joua un plus grand rôle que sa politique, la mort de Marie-Suart et celle du comte d'Essex.

Le souvenir de ces deux terribles vengeances assiégea souvent sa vieillesse, et, désabusée des grandeurs de ce monde, elle quitta le trône et la vie le il\ mai 1608, dans la soixante-dixième année de son âge et la quarante-cinquième de son règne, après avoir désigné pour son successeur le fils de- Marie Stuart, Jacques VI d'Ecosse.

Elisabeth encouragea les lettres; elle fit plus, elle les cultiva. Lorsqu'elle avait traduit quelques pages de Salluste, ou d'Euripide, ou de Platon, elle revenait aux auteurs modernes, et trouvait toujours quelques heures à passer entre Bacon et Shakespeare.

Philippe II lui avait envoyé, par un ambassadeur, la notification suivante :

« Te veto ne pergas bello defendere Belgas; Qiue Drakus eripuit nunc restituantur oportel ; Quas pater evertit, jubeo te condere cellas; Relligio papae fac restituatur ad unguem î »

Elisabeth, indignée, répondit avec une vivacité merveilleuse :

« Ad graecas , bone rex, fient mandata calendas ! »

Shakespeare l'avait surnommée la belle vestale du trône d'Occident, titre qui se concilie peu avec les amours d'Essex et de Leicester, et qui est plus chaste que les vœux de Sixte-Quint. Ce pontife , qui appelait Elisabeth : un gran cervello di princepessa, disait en riant : « Quel malheur de ne pouvoir » l'épouser! nous aurions pour fils un nouvel » Alexandre-le-Grand. »

Il la comprenait au nombre des trois souverains de son temps qui méritaient seuls de régner. Les deux autres étaient lui-même et Henri IV.

Page 1