DUCHESSE DE MONTPENSIER
Catherine de Lorraine , fille de François de Lorraine, duc de Guise, et d'Anne dEst-Ferrare, naquit en i552. Elle épousa, en iî^o , Louis de Bourbon II, duc de Montpensier, devenu veuf de Jacqueline de Longwic; elle devint veuve à son tour en i582, et mourut à Paris, en 1396, sans postérité.
C'était l'implacable ennemie de Henri III. On prétend que d'abord elle avait essayé de le séduire par l'éclat de sa beauté; mais les charmes des femmes n'avaient pas grand empire sur l'âme de ce prince; on ajoute qu'il se permit des railleries sur quelques défauts secrets de la duchesse, « outrage, dit Mé- » zeray, bien plus impardonnable à l'égard des » femmes, que celui qu'on fait à leur honneur. 1
La duchesse de Montpensier ne pardonna au monarque ni ses dédains ni cette offense. « Un jour » qu'elle jouoit à la prime (car elle aimoit fort le » jeu), dit Brantôme, ainsi qu'on lui disoit qu'elle » meslât bien les cartes, elle répondit devant beau- » coup de gens : « Je les ai si bien meslées qu'elles » ne se sçauroient mieux mesler ny desmesler.» Une autrefois, c'était la veille des barricades, montrant une longue paire de ciseaux d'or qu'elle portait toujours à sa ceinture : « Ils serviront bientôt, dit- » elle, à tondre le roi dont nous ferons un moine. » Ce fut chez elle que l'on composa ces vers :
« Valois qui les daines n'aime , » Deux couronnes posséda ; » Bientôt sa prudence extrême » Des deux l'une lui ôta ; » L'autre va tombant de même, » Grâce à ses heureux travaux ; » Une paire de ciseaux » Lui baillera la troisième (1). »
Ce ressentiment devint de la fureur lorsqu'elle apprit la mort de ses frères Henri le Balafré et le cardinal de Guise, tués tous deux aux états de Blois par ordre de Henri III. « Sortie de son hôtel avec » les enfans de monsieur son frère, les tenant par
(1) Henri 111 avait pour devise trois couronnes avec ces mots: Manet altima cœlo. Ses ennemis y substituèrent : Manet ultima claustro.
» les mains, elle les pourmena |>;ir la ville de Paris, » fit sa déploration devant le peuple, l'animant de » pleurs, de cris de pitié et paroles , de prendre les » armes et de se lever en furie. » Le roi lui lit dire par un gentilhomme « qu'il était bien averti que » c'était elle qui entretenait le peuple dans la rébel- » lion, mais que, s'il pouvait rentrer, il la ferait » brûler toute vive. » La duchesse répondit sans s'émouvoir : « Le feu est pour les impies comme lui, » et non pas pour moi. Je l'empêcherai bien de » faire de Paris une nouvelle Sodôme. »
Uniquement occupée du soin de sa vengeance, qui , par l'assassinat de ses frères, avait pris un caractère à la fois plus énergique et plus solennel , elle voyait avec une profonde douleur que la puissance de la ligue allait s'évanouir devant les armées réunies de Henri III et de Henri, roi de Navarre; cependant elle ne perdait rien de son audace, et cherchait de tous cotés les moyens de renverser le monarque dont elle avait juré la perte : elle entend parler de Jacques Clément, l'accueille, l'exalte, par ses discours et ses caresses, dans son projet de tuer Henri III, de délivrer la Frarwe <ïu?i tyran; ce jeune fanatique part : elle va attendre dans son coche. auprès de la porte qui mène à Saint-Cloud, le cour
rier qu'elle y a envoyé pour savoir l'issue du projet régicide qu'elle a favorisé par ses séductions. Le courrier paraît, elle l'embrasse. — « Ah ! mon ami, » s'écrie-t-elle, est-il bien vrai? le tyran, le monstre » est-il mort? Dieu! que vous me faites aise! je ne » suis marrie que d'une chose , c'est qu'il n'ait su » avant de mourir que c'est moi qui ai dirigé le » coup (i). » Puis, se tournant vers ses demoiselles : « Eh bien, dit-elle, que vous en semble? ma tête » ne tient-elle pas bien à cette heure? m'est avis » qu'elle ne branle plus. » Et la voilà qui vole dans les rues et dans les places publiques, en criant de toutes ses forces : « Bonnes nouvelles, mes amis, » bonnes nouvelles! le tyran est mort; il n'y a plus » de Valois en France! » et elle distribue des écharpes vertes (2), et elle mêle sa voix aux cantiques que le peuple fanatisé chante autour des feux de joie dressés dans toute la capitale (3).
Après le retour du parlement de Tours à Paris,
(1) Racine a prêté ce même sentiment, ce même langage à son Hermione :
« Ma vengeance est perdue ,
S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.
(Andromaque , aclc IV, scène IV.)
(2) «A la nouvelle de la mort du roi, le peuple, pour en témoigner sa joie, » porta le deuil en vert ; et tous les Guises ne portèrent plus que le grand » cordon vert, tri qu'on le voit sur plusieurs de leurs portraits » (l'estoii.k.
(3) Tous ces détails , répétés comme authentiques par divers mstoriem tonl extraits du journal de Henri III.
la duchesse <!<• Montpensier, comprise dans Paccusation dirigée contre le duc d'Aumale, comme complice du meurtre de Henri III, fut contrainte
de s'absenter, jusqu'à ce qu'elle se fût fait comprendre dans l'édit du duc de Mayenne. Malgré cette précaution et la confiance que devait inspirer la parole de Henri IV, qui avait promis un pardon général, elle ne pouvait se défendre d'une terreur secrète. Le roi prit soin de la rassurer; il tint a la duchesse de Nemours le langage le plus affectueux, et jouant aux cartes avec la duchesse de Montpensier : « N'êtes-vous pas bien étonnée, lui dit-il, de » me voir à Paris? — Je n'eusse désiré qu'une » chose, lui répondit-elle, avec autant de dissimu- » lation que de courtoisie : c'est que M. de Mayenne, » mon frère, vous eût abaissé le pont pour vous y » faire entrer. — Ventre-saint-gris! répliqua le mo- » narque, il m'eût fait possible attendre trop long- » temps, et je ne fusse pas arrivé si matin. »