DUC DE JOYEUSE
Anne, duc de Joyeuse, fils aîné de Guillaume 11, vicomte de Joyeuse, et de Marie de Batarnay, naquit en i56i. On l'appelait le vicomte à' Arques avant son mariage. Les grâces de sa personne et de son esprit séduisirent Henri III , qui l'admit dans sa faveur , dans son intimité , dans ses plaisirs. Telle était sa faiblesse pour ce favori, qu'il voulut que, le jour de l'institution des chevaliers du Saint-Esprit, il parût vêtu de la même couleur et des mêmes habits que lui. A l'âge de dix-neuf ans, il accompagna le maréchal de Matignon au siège de La Fère, que le prince de Condé avait surprise dans l'espoir de s'en faire une place d'armes en Picardie. Les mignons du roi y déployèrent tant de magnificence, il régnait dans leur camp une si grande mollesse , que l'on appela
ce siège le siège de velours. Cependant tout n'y fut pas plaisir et douceur pour eux : La Valette , duc d'Épei non , y fut blessé, et d'Arqués eut sept dents cassées d'un coup de mousquetade.
Le roi, pour récompenser sa bravoure et le consoler de sa blessure, érigea le vicomte de Joyeuse en duché-pairie; « lui donna le pas sur tous autres «pairs, fors princes issus du sang royal ou de » maisons souveraines ; » lui permit de rompre sa promesse de mariage avec Marguerite de Chabot, et lui fit épouser la sœur de la reine, Marguerite de Lorraine, à laquelle on assigna la même dot qu'aux filles de France : c'était, à cette époque, trois cent mille écus d'or. Le mariage fut célébré, le 24 septembre i58i, dans l'église de Saint-Germainl'Auxerrois. « Il serait superflu, dit Mézeray, de » décrire les mascarades, les ballets, les tournois, » les festins, les musiques, et toutes les autres ma- » gnificences que le luxe inventa pour cette réjouis- » sance : elle dura près de six semaines; et Paris , » le théâtre des merveilles, n'avait jamais rien vu » de semblable. Le roi, habillé de même que son fa- » vori, menait la mariée à l'église. Ensuite des noces, » il ordonna dix-sept festins qui se firent de rang
» par les princes et seigneurs pareils de la mariée: 11. n
le moindre revenail à cent mill< livres, a t»>u^ » lesquels les conviés changèrent d'habits si riches » et si précieux, que les draps d'or et d'argent n \ o avaient poinl d<- lustre : il y en avait qui cou- » taient dix mille ('eus de façon. Enfin le roi, pour » sa part seulement, n'en fut pas (juille pour quatre » millions; et, quand on lui remontrait que ses pro- » fusions le ruineraient, il répondait qu'il sérail » sage après qu'il aurait marié ses deux enfans; il » entendait Joyeuse et d'Epernon. »
Le cardinal de Bourbon voulut aussi fêter le duc de Joyeuse. « On avoit préparé sur la Seine un grand » bac en forme de char triomphant, qui devoit être » tiré par d'autres bateaux déguisés en chevaux ma- » rins, tritons, baleines, sirènes; mais le mystère » ne fut pas bien joué, et on ne put faire marcher » les animaux. Le roi, dépité, dit qu'il voyoit bien » quec'étoientdes bestes qui commandoient à d'au- » très bestes; et, étant monté en coche, il alla au » festin, où le cardinal avoit fait représenter un » jardin artificiel garni de fleurs et de fruits, comme » si c'eût été en mai, juillet et août (i). »
Joyeuse enviait la charge de premier gentilhomme de la chambre du roi : M. de Retz, qui l'oc- (t) Mémoires de L'Esloile.
cupait, pressentant qu'elle allait lui être ravie, en fit le sacrifice avec toute la grâce et l'adresse d'un courtisan. Un jour que Henri III était dans son cabinet avec Joyeuse, il donna l'ordre à l'huissier de ne laisser entrer personne. — « Et monsieur de » de Retz? — Moins que pas un, dit M. de Joyeuse. » Malgré cette défense, M. de Retz entre et dit au roi : « Sire, je viens vous prier de me faire une fa- » veur : vous n'avez encore rien donné à M. de » Joyeuse , gentilhomme le plus accompli de votre » cour; permettez-moi de lui faire un présent de » ma charge de gentilhomme de la chambre : je suis » âgé. » Le roi l'accepta, mais il conserva ses bontés à de Retz.
Le 19 juin i582, Anne de Joyeuse fit au parlement le serment d'amiral de France : cette charge lui avait été vendue, par le duc de Mayenne, cent vingt mille écus, que le roi paya pour son favori.
Non content de toutes ces faveurs, Anne de
Joyeuse conçut l'espoir présomptueux de se faire
agréer par le pape pour le chef des catholiques, au
préjudice du duc de Guise. De l'aveu du roi, qui
souriait à ce projet, Joyeuse partit pour Rome avec
un train magnifique : il y fit ses propositions et ses
offres; mais elles furent reçues froidement. Il voulut
aussi faire excommunier Hontmoreney, gouverneur du Languedoc, ;if i 1 1 de lui succéder dans éom gouvernement; mais le pape lui répondit que Montmorency était bon catholique, apostolique al romain : enfin il n'obtint que la promesse du chapeau de cardinal pour l'archevêque de Narbonnc son frère. C'est dans cette ambassade qu'ayant fait attendre long-temps deux gentilshommes auxquels il avait donné rendez-vous, il les en dédommagea en les gratifiant d'une somme de cinquante mille écus que le roi venait de lui envoyer.
Joyeuse avait un secret penchant pour le parti de la ligue : Henri 111 sen aperçut, et sa tendresse pour lui parut s'affaiblir : aussi quelques historiens, et entre autres Davila, pensent-ils que ce fut moins comme une faveur que comme un danger que le roi lui confia le commandement de l'armée destinée à combattre le roi de Navarre. Sa confiance, sa bonne mine, son fanatisme, ses profusions ne laissèrent pas d'inspirer une vive ardeur à l'élite de la jeune noblesse; tout brillait d'or autour du superbe Joyeuse; on comparait son camp à celui de Darius, le camp de Henri à celui d'Alexandre. Un prisonnier annonce à Joyeuse que le roi de Navarre l'attend sur les bords de la Droune : « Ta
» liberté, répond Joyeuse, sera le prix de cette nou- » velle. » Il s'avance, il aperçoit sur l'autre rive les soldats protestans agenouillés : « Ils ont peur, » dit-il à Lavardin. — Ne vous y trompez pas, ré- » pondit cet officier : jamais ils ne sont plus terri- » blés qu'au sortir de la prière. — Que pensez- » vous, disait de son côté le roi de Navarre à ses » soldats, de cette troupe dorée? Tombez, cama- » rades, sur M. de Joyeuse; c'est un nouveau marié » qui a encore l'argent de son mariage dans ses » coffres. » Les armées en viennent aux mains dans les plaines de Coutras, le 10 octobre 1587. Le combat est sanglant et terrible; les catholiques sont mis en déroute. Joyeuse voit tomber le vicomte de Saint-Sauveur, son frère; il jette son épée. Un de ses lieutenans lui demande : « Que faut-il faire? — » Mourir! » Et il est tué par deux officiers d'infanterie nommés Bordeaux et Descenliers.
Le roi de Navarre écrivit du champ de bataille à Henri III une lettre dont voici le début : « Sire, » monseigneur et frère, remerciez Dieu, j'ai battu » vos ennemis et votre armée. » « Henri 111, dit « L'Estoile, regretta la noblesse, peu le chef, pour » avoir reconnu qu'il étoit de la ligue. Le cardinal » de Bourbon pleura comme un veau, et , poussé
» d'un zèle catholique, id est ligueur, dit qu'il eût » voulu que le roi de Navarre, son neveu, eût été » en la place du duc de Joyeuse, et qu'il n'y eût eu » tant de perte de lui que dudit duc : ce qui ayant » été rapporté au roi : « Cette parole, dit-il, est digne » de ce qu'est le bon-homme. »
Henri III fît faire au duc de Joyeuse de magnifiques funérailles.