‹ Le Château d'Eu (volume 3)Chapitre 33 sur 73 · COMTE DU BOUCHAGE · texte numérisé non relu

COMTE DU BOUCHAGE

Henri de Joyeuse , troisième fils de Guillaume U , maréchal de Joyeuse, et de Marie de Batarnay, naquit en 1567. A l'âge de quinze ans, il épousa Catherine de Nogaret de La Valette, sœur du duc d'Épernon. Il partagea l'extrême faveur dont Anne de Joyeuse , son frère , jouissait à la cour de Henri III : c'était le même faste, la même magnificence, le même entraînement aux plaisirs. Tout-à-coup il renonce au monde, à l'intimité du roi, aux plus brillantes espérances, et va s'enfermer chez les Capucins, dont il prend l'habit sous le nom de frère Ange. On attribua sa retraite moins au repentir de ses désordres qu'à l'impossibilité de soutenir son luxe à la cour. D'Aubigné prétend qu'il prit cetle résolution à la suite cl Une querelle avec le roi;

enfin on Jii dans l'histoire particulière de sa vie

que, séduit par la beauté des voix qui avaient chanté les matines dans l'église des Capucins, il crut que « c'étaient les anges qui avaient pris cette » nuit la place des religieux endormis, et se hâta » d'entrer dans un ordre où les anges faisaient au » besoin l'office des religieux. »

Lorsque , après la journée des Barricades, Henri 1 1 1 eut quitté Paris pour se retirer à Chartres, frère Ange de Joyeuse joua le rôle du Christ dans la ridicule procession des pénitens qui fut envoyée en députation auprès du monarque, le 17 mai i588. Il s'était laissé garrotter les mains, il portait une longue croix : on avait chargé sa tête d'une couronne d'épines, d'où paraissaient sortir des gouttes de sang peintes sur son visage. On lui avait donné pour acolytes deux jeunes capucins qui représentaient, l'un la Vierge, l'autre la .Alagdeleine qui tombait en défaillance. Chaque fois que frère An»e faisait mine de se trouver mal, quatre vigoureux satellites s'amusaient de temps en temps à le frapper à grands coups de fouet. La marche de ce cortège s'annonçait par les sons aigres et diseordans des trompettes, des chaudrons. C'était a\ec les ustensiles du ménage qu'on avait figuré les instru-

mens de la passion. Crillon , pour encourager les satellites qui frappaient frère Ange de Joyeuse, leur disait : « Frappez, frappez fort : c'est un lâche qui » a endossé le froc pour ne plus porter les armes. » Le roi reçut avec dédain les supplications de frère Ange , et témoigna qu'il n'avait nulle envie de monter au Calvaire (i).

Après la mort de ses frères, tués à la bataille de Coutras, Henri de Joyeuse rentra dans le monde; et, échangeant le froc contre la cuirasse, il se jeta dans le parti de la ligue : Mayenne le fit gouverneur du Languedoc. Il passa ensuite sous les bannières d'Henri IV, qui, pour le récompenser d'avoir soumis à sa domination tout le pays de Toulouse, le créa maréchal de France. Un jour, ce prince causait avec lui sur un balcon, au-dessous duquel était rassemblé beaucoup de monde. « Mon cousin, lui » dit Henri IV, ces gens-ci me paraissent fort aises » de voir ensemble un apostat et un renégat. » Cette plaisanterie du roi fit sur Joyeuse une telle impression qu'il rentra dans son couvent, en i5o,o,. 11 y vécut dans l'austérité. « Étant allé à Rome pieds » nus, en vrai capucin, et voulant s'en retourner » de même par le plus grand froid de l'hiver, après

(l)DeThou.

(86 » avoir repassé les Vlpes, iJ lui prit une fièvre dont » il mourut à Rivoli dans le Piémont, le -i-j décem- » bre 1608. Sou corps fut ramené en France, et en- » terré aux Capucins de Paris (1). »

(!) Confession de Sancv.

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