‹ Le Château d'Eu (volume 3)Chapitre 71 sur 73 · ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

ROI DE FRANCE

( Peint par Philippe de Champaigne. )

Louis XIII naquit à Fontainebleau, le 27 septembre 1601 , de Henri IV et de Marie de Médicis.

La minorité de ce prince fut troublée par des intrigues de cour : les rênes du gouvernement avaient passé des mains puissantes de Henri aux faibles mains de sa veuve, qui , dominée par l'Italien Concini, abandonnait à ce favori l'administration du royaume. Sully, le sage Sully, en butte aux railleries des jeunes courtisans, avait été éloigné par la régente, qui redoutait la sévérité de son regard (1). Les princes, ayant à leur tête le prince de Condé et le duc de Bouillon , avaient aussi quitté la cour, où régnait en souverain l'époux de la Galigaî. Marie

(1) Mémoires de la régence de la roync Marie de Médicis , 1686.

de Médicis, effrayée de cette cabale, signa à Sainte- Menehould, le i5 mai 161/4? une réconciliation qu'on appela dédaigneusement malautrue. La reine s'engageait par ce traité à convoquer les états-généraux. Ils s'assemblèrent le 27 octobre de la même année : ce sont les derniers que l'on ait tenus avant la révolution, et ce ne sont pas les moins intéressans à consulter (1).

Cette même année, 161 4? Louis XIII fut déclaré majeur; il avait été sacré, le 17 octobre 1610, à Reims, par le cardinal de Joyeuse (2). Marie de Médicis désirait beaucoup le mariage du roi son fils avec l'infante d'Espagne, et celui de la fille aînée de France , la princesse Elisabeth , avec l'infant Philippe. Cette double alliance , discutée dans le conseil , éprouva une vive résistance de la part du prince de Condé; mais le duc Henri de Guise, héritier de

(1) Voir la notice de Henri de Mesmes.

(2) Lorsqu'on alla chercher le roi pour son sacre , les évoques de Laon et de Beauvais (qui sont à cet effet les députés nés de la nation ) frappèrent par trois fois à la porte de la chambre du roi , qui était fermée : on leur demanda chaque fois : Que voulez-vous ? Les deux premières fois ils répondirent : Louis XIII, fils de Henri-le-Grand ; et on répliqua : II dort. A la troisième fois , ils répondirent : Nous demandons Louis XIII, que Dieu nous a donné pour roi. La porte s'ouvrit pour lors , et ils trouvèrent le roi couché sur un lit. Enfin, après lui avoir donné des bénédictions, ils l'aidèrent à se lever et à marcher vers l église, en le soutenant l'un d'un eôté, l'autre de l'autre, par-dessous le bras.

( Cérémonies françaises.)

l'audace de sa famille, se leva,e£, regardant fièrement le prince : « Qu'est-il besoin de délibérer? dil- » il; la chose est si avantageuse, qu'il ne faut plus » que remercier Dieu de l'avoir permise et la reine » de l'avoir procurée. » La double alliance fut conclue. Le duc de Guise conduisit jusqu'à la frontière la princesse Elisabeth, et ramena la jeune reine, Anne d'Autriche, à Bordeaux, où le mariage fut ratifié , le 11 novembre 1 6 1 5 , au milieu de la pompe des fêtes.

La ligue des seigneurs de la cour contre l'étranger Concini s'était ranimée avec éclat. Une nouvelle paix, conclue à Loudun le 6 mai 161 6, avait fait rentrer Condé, comme en vainqueur, dans la capitale; son triomphe fut de courte durée. S'étanl rendu au Louvre le ier décembre pour le conseil, il fut arrêté, sur Tordre du roi, par Thémines, mis d'abord à la Bastille, conduit ensuite à Vincennes. A cette nouvelle, les princes et leurs partisans coururent aux armes; mais la guerre civile se termina tout-à-coup parla mort du maréchal d'Ancre. Vitry avait l'ordre de s'assurer de sa personne; mais, sur la résistance du maréchal, qui, portant la main à son épée, s'écria : Moi, prisonnier 1 il le tua de trois coups de pistolet , sur le pont du Louvre, le 24 00

tobre 1617. Richelieu dit dans ses Mémoires que, aussitôt après cet assassinat, le roi parut à la fenêtre du Louvre, et que tout retentit du cri de vive le roi! Madame de Mot te ville paraît croire que Louis XIII n'avait pas ordonné cette exécution. On l'attribua généralement aux conseils d'Albert de Luynes, favori du roi. Ce gentilhomme provençal avait su plaire au jeune monarque par le talent de la vénerie et par son adresse à inventer des amusemens proportionnés à son âge. Doué des plus aimables qualités, il ne tarda pas à s'insinuer dans ses bonnes grâces, et à prendre sur son esprit un empire absolu. La puissance de Concini le gênait: il se débarrassa par un coup d'État « de ce colosse » de faveur qui menaçait ruine, dit Siri, par la rai- » son qu'il faut qu'à la fin tout bois soit rongé par » les vers, et tout drap dévoré par les teignes (1). » Les regrets de Marie de Médicis devenaient mena-

(t) Les ennemis du duc de Luynes publièrent dans le temps à cette occasion un écrit sous le litre de Requeste présentée au roy Plulon, par Conchino Conciliai , contre monsieur de Luynes. On fit aussi courir ces vers :

« Quand , cessant nos tristes ruynes ,

Au juste trépas de Luynes,

Le ciel, de nos cris incité,

Dans les enfers l'aura jeté ,

Puisse aux durs travaux de Tantale

Pluton rendre sa peine égale! »

çans : elle lui exilée; le prince de Guidé Eut rendu à la liberté. Le duc d'Épernon arma pour la reinemère; le roi marcha contre lui , vint à Angers, força le pont de Ce. C'est là qu'il eut une entrevue avec sa mère. « Monsieur mon fils, lui dit-elle, que vous » vous êtes fait grand depuis que je ne vous ai vu ! — » Je suis crû, madame, pour votre service. Je vous » tiens, ajouta-t-il; vous ne m'échapperez plus. » La reine-mère revint à Paris ; Louis partit pour le Béarn, qu'il venait, par l'édit de 1620, de réunir à la couronne. Ce même édit ordonnait la restitution des biens ecclésiastiques que les protestans possédaient depuis soixante ans. Cette injuste prétention devint le signal de la guerre dont Soubise et Rohan (1) se déclarèrent les chefs, et qui dura depuis 1621 jusqu'en 1629. L'événement le plus remarquable de cette lutte des calvinistes contre le trône fut la prise de La Rochelle. Le connétable de Luvnes était mort le i5 décembre 1621 : le cardinal de Richelieu lui avait succédé dans la faveur du roi; déjà il com-

(1) Henri, duc de Rohan, né en 1579, mort en 1638, qui a laissé des mémoires sur la guerre de la Valteline ; c'est lui dont Voltaire a tracé ainsi le portrait :

« Avec tous les talens le ciel l'avait fait naître; 11 agit en héros , en sage il écrivit : 11 fut même un grand homme en combattant son maître, Et plus grand quand il le servit. »

mençait à prendre sur son maître celte influence dominatrice qu'il exerça jusqu'à sa mort. Le génie du nouveau ministre se montra avec éclat dans le siège de La Rochelle , défendue par Rohan et secourue par la flotte anglaise que Charles I avait envoyée sur la sollicitation de Buckingham. L'habileté de Toiras , qui battit les Anglais descendus dansl'île de Ré; la valeur de Schomberg, qui les força à lever le siège du fort Saint-Martin , après avoir perdu huit mille hommes; l'intrépidité du roi, qui se battit comme le plus brave de ses soldats; enfin la fameuse digue construite à l'instar de celle qu'Alexandre fit autrefois élever devant Tyr, décidèrent la victoire; et ,1e 28 octobre 1628, Louis XIII entra en triomphe dans cette cité, qui, depuis Louis XI, était restée armée contre ses souverains. Les fortifications furent démolies. « Je souhaiterais, dit à cette occasion le » roi , qu'il n'y eût de places fortifiées que sur les » frontières de mon royaume , afin que le cœur et » la fidélité de mes sujets servissent de citadelle et » de garde à ma personne. »

Les mouvemens survenus en Italie à l'occasion de l'investiture des duchés de Mantoue et de Montferrat, que l'empereur avait refusée à Charles de Gonzague, duc de Nevers /décidèrent Louis XIII à

passer dans Je Piémont en 1G.29; il força !<• pas de Suze, ayant sous ses ordres les maréchaux de Bassompierre et de Créqûi, et battit le duc de Savoie. Le marquis Spinola, qui occupait le Montferrat, fut vaincu au combat de Viellane; les Espagnols ne furent pas plus heureux au pont de Carignan. Ces derniers succès , dus au duc de Montmorency, amenèrent, en i63i, le traité de Quiérasque, qui termina la guerre d'Italie, et commença la fortune de Mazarin. Le duc de Mantoue reçut l'investiture de son duché par l'empereur, qui abandonna les passages des Grisons; et la ville de Pignerol, qui fut cédée au roi de France pour six mois, par un traité conclu à Millefleurs le 19 octobre, lui resta par un autre traité conclu à Saint-Germain le 5 mai i632, et ne revint au duc de Savoie qu'en 1696 (1).

A son retour dans sa capitale , Louis la trouva de nouveau agitée par des factions intestines. Marie deMédicis, en butte aux persécutions de Richelieu, avait quitté la cour pour se retirer à Bruxelles- Gaston , duc d'Orléans, frère unique du roi, voyant que ses complots contre le premier ministre étaient découverts, était lui-même parti pour la Lorraine, 011 le courroux de Louis le poursuivit. Ce monarque (1) Mémoires de Rohan et Histoire de France par le président Hénault.

avait pour Gaston une jalousie que rien ne pouvait calmer. Elle avait commence dès ses plus jeunes années : il se plaignait que sa mère aimait son frère plus que lui. Lorsque la duchesse d'Orléans devint grosse, il ne put déguiser son dépit. Enfin, dans les amusemens mêmes, cette funeste passion le tourmentait. Gaston ayant demandé à secourir le duc de Mantoue, le roi, malgré les conseils de Richelieu, voulut y aller en personne. Vidée que Gaston serait le libérateur de l'Italie Savait empêché de dormir pendant deux nuits ; et il vint exprès à Chaillot faire une visite au cardinal pour lui confier ses inquiétudes. Richelieu, qui raconte ces détails curieux, ajoute : « Cette grande jalousie du » roi fut émue par une chasse où les chiens de Mon- » sieur chassèrent mieux que ceux du roi , et pa- » rurent si excellens que, après que la meute de » S. M. eut un jour failli un cerf dans la forêt de » Saint-Germain, les autres y en prirent un le îen- » demain , nonobstant tout l'art que l'on put hon- » nêtement apporter pour le faire faillir : ce qui se » pratique d'ordinaire entre chasseurs. »

La mort juridique de Montmorency, gouverneur du Languedoc, décapité à Toulouse le 3o octobre

j 63a, la prise deLunéville et de Nancy, la réunion u. 25.

a la couronne, en i63a, de tout le duché de Bar, lurent les résultats de L'appui que Gaston avail trouvé tant dans le midi de la France qu'à la coin

de Lorraine.

En iG35, après la surprise de Trêves, ou les espagnols égorgèrent la garnison française, la guerre fut déclarée à l'Espagne. Il y eut ligue offensive et défensive entre la France, la Savoie et le duc de Parme; Victor-Amédée en fut nommé capital negénéral. Cette guerre, qui dura treize ans contre l'empereur et vingt-cinq contre l'Espagne, fut mêlée de revers et de succès. On se battit en Franche- Comté, en Alsace, en Provence, en Lorraine, en Picardie.

En 1637, les armées françaises, sous les ordres de Schomberg, de Créqui, d'Harcourt, du cardinal de La Valette, du maréchal de Châtillon, furent partout victorieuses; le duc de Weimar, élève de Gustave-Adolphe, gagna, en i638, une victoire complète sur les Impériaux, et fit leurs quatre généraux prisonniers : de ce nombre était Jean de Vert, qui fut mené en triomphe à Paris. En 1640, la Catalogne se donna à la France : le maréchal de Brézé en fut installé vice-roi. En 164 r , la puissance de Richelieu faillit à être renversée par le comte de

Soissons, qui, de concert avec le duc de Guise et le duc de Bouillon , avait signé un traité avec l'Espagne : le roi envoya contre lui une armée, qui fut défaite à Marfée, sous les murs de Sedan; mais le vainqueur, le comte de Soissons , tomba mort d'un coup de feu à l'instant où il visitait le champ de bataille. Cette mort, qui était d'un si haut intérêt pour Richelieu, fut mise au rang des assassinats. L'année iÇ>l\i vit périr Cinq-Mars, jeune favori du roi, qui donnait de l'ombrage à Richelieu, et Richelieu, qui, pour tranquilliser son ambitieuse sollicitude, venait de faire trancher la tête à Cinq-Mars. Louis XIII avait visité le cardinal dans ses derniers momens, et l'on remarqua « qu'après qu'il fut sorti » de sa chambre, il entra dans sa galerie, et qu'en » se promenant et considérant les tableaux, ilna- » vait pu s'empêcher de rire plusieurs fois (i). » C'était la faiblesse et la joie d'un captif heureux de voir briser par une force étrangère des fers qu'il n'avait pas eu le courage de rompre lui-même. Quand on annonça sa mort au roi, ce prince dit froidement : « Voilà un grand politique de moins. » Louis XIII était lui-même attaqué d'une maladie

i Mémoires de Montrésor.

mortelle : du camp de Perpignan il revint ;« Paris, et s'occupa du soin de déférer la régence. Deux partis divisaient la cour à ce sujet : celui d'Anne d'Autriche et celui de Gaston , qui s'était réconcilié

avec son frère. La déclaration du jcj avril i643pmnonca en faveur de la reine; Je duc d'Orléans fut déclaré lieutenant-général du roi mineur, sous l'autorité delà régente. Ce fut le dernier acte de royauté de Louis XIII : ce monarque languit mourant pendant six semaines. Dans ses derniers momens, presque abandonné de la cour, il était plongé dans une noire mélancolie. Il disait un jour au peu de serviteurs qui étaient autour de son lit : « De grâce, » rangez-vous; laissez-moi la liberté de voir encore » une fois le soleil : c'est un bien que la nature » accorde à tous les hommes! » Une autre fois que le duc de Beau fort et quelques seigneurs étaient venus le visiter, il dit à ses confidens : « Ces gens

» viennent voir si je mourrai bientôt Ali! si j'en

» puis revenir, je leur vendrai bien cher le désir » qu'ils ont que je meure! » Le souvenir des maux qu'avait soufferts sa mère vint le troubler à sa dernière heure : il en demanda publiquement pardon à Dieu. 11 s'entretenait de la mort avec une résignation toute chrétienne : il fit ouvrir toutes les fenêtres

de sa chambre (i) du côté de Saint-Denis, et, tournant ses regards vers ce lieu, il dit d'un air tranquille : « Voilà où je demeurerai long-temps; mon » corps sera bien ballotté; car les chemins sont » mauvais. » Séguin, premier médecin de la reine, étant venu à passer devant son lit, il lui fit signe de s'approcher de lui, et, lui tendant la main, lui dit d'une voix ferme : « Séguin , tâtez-moi le pouls , et » dites-moi, je vous prie, combien j'ai encore » d'heures à vivre; mais tâtez bien, car je serai » bien aise de le savoir au vrai. » Le médecin lui répondit froidement : « Sire, votre majesté peut » encore avoir deux ou trois heures tout au plus. » Alors Louis joignit les mains, et, tenant les yeux levés vers le ciel, répliqua doucement et sans montrer aucune altération : « Eh bien! mon Dieu, j'y » consens et de bon cœur; » et peu après il expira : c'était le i4 mai i643; il était âgé de quarantedeux ans.

Ce prince, d'un tempérament faible, était d'un caractère sauvage et morose : sa vie était monotone, sa cour peu agréable. Toujours sobre et mélancolique, if ne goûta ni les plaisirs de la grandeur

1) Au chàlcau <ir Saint-Germain.

ni les douceurs de la vie privée i . Naturellement soupçonneux, il abandonnait sa confiance par faiblesse : impatient delà domination, il subissait par besoin le joug de ses favoris. Ce titre, dit le président Hénault, était devenu comme une charge de l'Etat : Richelieu exerça cette charge avec une tyrannie qui fit de son maître son esclave sur le trône. Louis ne l'aimait pas; mais l'esprit éclairé du roi rendait justice au génie du ministre. Dans les camps, ce n'était plus cet homme ombrageux et timide : il se montrait capitaine et soldat : sa vaillance s'était révélée de bonne heure (2).

On l'a surnommé le Juste; mais il vaut mieux croire avec madame de Motteville que c'est à sa dévotion (3) qu'il dut ce surnom que de l'attribuer à son amour pour la justice. Sous son règne, la jus-

(1) «Toujours sous le joug et toujours voulant le secouer; malade , triste, insupportable à lui-même; n'ayant pas un serviteur dont il fût aimé; se déliant de sa femme ; haï de son frère ; quitté par ses maîtresses sans avoir connu l'amour; trahi par ses favoris; abandonné sur le trône; presque seul au milieu d'une cour qui n'attendait que sa mort , qui la prédisait sans cesse, qui le regardait comme incapable d'avoir des enfaus : tel fut Louis XIII : le sort du moindre citoyen paisible dans sa famille était bien préférable au sien. » (Voltaire )

(2) 11 était encore enfant lorsqu'on lui annonça que le connétable de Caslille, ambassadeur d'Espagne, venait avec une grande suite de seigneurs pour lui faire sa cour : « Des Espagnols! dit-il, des Espagnols! » Çà , cà , mon épée! qu'on me donne mon épée. »

(3) « Ce grand prince, dit madame de Motteville, avait eu le nom de Juste pour avoir paru fidèle à Dieu toute sa vie. » (Tome 1.)

tice a trop souvent ressemblé à la vengeance ! Sa facilité à recevoir des impressions étrangères ne peut assez l'excuser d'avoir oublié que la clémence est le plus beau privilège de la couronne. On ne peut sans douleur compter les victimes immolées au nom du roi à l'ambition de Richelieu : Ornano, Puylaurens, Montmorency, Chalais , Marillac, de Thou, Cinq-Mars et tant d'autres, protestent contre ce surnom de Juste. Dans le procès du duc de La Valette, accusé des malheurs du siège de Fontarabie, en i638, on vit Louis X11I évoquer l'affaire du parlement, juge naturel des ducs et pairs de France , pour la faire juger par une commission ad hoc: on le vit présider la commission, prendre lui-même la parole, tourmenter la conscience des juges, et voter la mort de l'accusé (i) !

(1) Les parlementaires cherchaient à se récuser : le roi leur disait à tous : Je ne veux pas cela , opinez! « Le président de Belièvre le prit de plus » haut, disant « qu'il voyait en cette affaire une chose étrange, un prince » opiner au procès criminel d'un de ses sujets; que les rois ne s'étaient ré- » serve que les grâces, et avaient renvoyé les condamnations à leurs offi- » ciers...; que la vue et la face du prince qui donne les grâces ne pouvaient » porter la mort, et que jamais personne ne devait sortir que content de » devant le prince ; qu'on ne devait pas troubler les juges devant le roi, » mais laisser la liberté des opinions. »

» Le roi lui dit : « Opinez au fond! » Sa réponse fut : « Je ne puis » prendre d'autre avis, et le mien est catholique... »

» L'arrêt de mort fut prononcé contre le duc de La Valette le 24 mai ■ 1639.

» De tout cela l'on peut dire que c'est un jugement sans exemple qu'un

Et déjà ce prince, dans une autre occasion, avait témoigné violemment que la passion l'emportait quelquefois en lui sur la justice. Le roi avait lait enregistrer au parlement de Bourgogne une ordonnance par laquelle il déclarait criminels de lèsemajesté les seigneurs qui axaient suivi les bannières de Gaston. Les magistrats do province obéirent : le parlement de Paris fut le seul qui osa soumettre la déclaration à une discussion solennelle.... Le nombre de voix étant égal de part et d'autre, le parlement donna un arrêt de partage. La déclaration ne fut point vérifiée. De retour à Paris , le roi exigea que le parlement vînt au Louvre à pied. On força les magistrats à se tenir à genoux devant le trône. L'arrêt de partage fut déchiré et mis en pièces par le roi lui-même! Trois membres du parlement furent exilés (i). Talon ayant pris la parole en leur faveur : « Ne me parlez pas de l'obéissance de » vos gens, répondit Louis XI1Ï. Si je voulais former )> quelqu'un à cette vertu , je l'enverrais dans une

» roi de France ait condamné, en qualité de juge, par son avis, un gcntil- <> homme à mort et dans son cabinet, assis à table, et des juges dans des » escabeaux ployans; aucuns récusables, d'autres qui n'eurent jamais » l'honneur d'être juge .

(Montkésok, page 264; éd. de Leyde, 16 5.) (1) Cette séance offre des rapports remarquables avec la fameuse sera i du Parlement de Taris du 19 novembre 1787.

» compagnie de mes gardes, el non pas au parle- » ment. »

Ces détails sont pénibles à recueillir ; mais ils appartiennent à l'histoire : ils servent d'ailleurs à tenir en garde contre ces surnoms que la flatterie prodigue, et que la vérité dément.

Louis XIII eut des maîtresses comme il eut des favoris : sa galanterie se bornait à leur confier ses chagrins, et à chercher dans des épanchemens innocens des distractions à sa mélancolie. Il proposa un jour à mademoiselle de La Fayette, qu'il aimait, de l'établir à Versailles; mais il fut comme effrayé lui-même de cette proposition , et il vit sans regret sa maîtresse se retirer dans un couvent. Mademoiselle d'Hautefort avait part aussi à ses distinctions. » On avait régulièrement trois fois la semaine, dit » mademoiselle de Montpensier, le divertissement » de la musique , et la plupart des airs que l'on y » chantait, étaient de la composition du roi (i). Il » en faisait même les paroles, et le sujet n'était ja- » mais que mademoiselle d'Hautefort. S'il arrivait » quelque brouillerie entre eux, tous les divertisse-

(1)11 aimait cl cultivait la musique. Ou dit qu'il composa lui-même ceHe <lu De profit dis qui fut chanté dans si chambre immédiatement après >a mort.

» mens étaient sursis, et, si leroi venait dans ce » temps-là chez la reine, il ne parlait à personne: » il s'asseyait dans un coin, où le plus souvent il » s'endormait. 11 passait la plus grande partie du » jour à écrire ce qu'il avait dit à mademoiselle » d'Hautefort, et ce qu'elle lui avait répondu : chose » si véritable, qu'après sa mort on a trouvé dans » sa cassette de grands procès-verbaux de tous les » démêlés qu'il avait eus avec ses maîtresses (i). »

Le règne de Louis XIII est une époque mémorable dans l'histoire ; et ce n'est pas sans raison que le président Hénault dit « qu'il affermit le trône » encore ébranlé de Henri IV , et prépara les mer- » veilles du règne de Louis XIV. »

La politique audacieuse et sanglante de Richelieu exhaussa le trône en abaissant les grands; la gloire des lettres commença à se mêler à la gloire

(1) « Louis XIII était véritablement amoureux de mademoiselle d'Hautefort. 11 allait plus souvent chez la reine à cause d'elle, et il y était toujours à lui parler. Mon père était jeune et galant, et il aecomprenail pas un roi si amoureux elsi peu entreprenant. Un jour que le roi lui parlait avec passion de cette fille, mon père lui témoigna sa surprise que je viens d'expliquer. « Il est vrai , dit-il, que je suis amoureux d'elle; il est vrai encore » que cela se fait en moi , malgré moi, parce que je suis homme et que j'ai » celte faiblesse; mais plus ma qualité de roi me peut donner de facilité à » me satisfaire qu'à un autre, plus je dois être en garde contre le péché et » le scandale. » Ce fut pour mon père un coup de foudre : les écailles lui tombèrenldes yeux. L'idée delà timidité du roi disparut à lccial d'une vertu Si pure et si triomphante. » (Mémoires de Saint-Simoa . 1 i.

des armes; Malherbe créa l'idiome poétique, et l'éclat de son langage annonça l'arrivée des muses dans leur nouvelle patrie ; Corneille et Rotrou introduisirent sur la scène le noble langage de Melpomène,et la merveille du Cid enchanta l'oreille et le coeur; l'Académie française fut fondée (i); Paris fut agrandi, on commença à clore les faubourgs Montmartre et Saint-Honoré; on bâtit le château de Bicêtre pour ouvrir une retraite aux militaires estropiés : projet que Louis XIV a accompli par l'hôtel des Invalides; enfin, si Louis XIII manquait personnellement de ces qualités aimables qui gagnent aux souverains le cœur de leurs sujets, il reste vrai de dire qu'il ne se consolait de l'asservissement où le tenait Richelieu que par la persuasion où il était que le génie de ce grand homme d'État était nécessaire à la gloire de la France.

Le lendemain de sa mort, le roi Louis XIV, la reine, Monsieur duc d'Anjou, le duc d'Orléans et le prince de Condé partirent de Saint-Germain pour venir à Paris, et le corps du feu roi demeura seul à Saint-Germain sans autre presse que celle du peuple, qui courut le voir par curiosité plutôt que

(1) Voir 1rs lettres patentes, janvier 1635.

par tendresse.... « De tant de gens de qualité qui

lui avaient fait la cour la veille, personne ne demeura pour rendre ses devoirs à sa mémoire : tous coururent à la régente (i). »

(1) Mémoires de madame de Motteville , tome i.

162bis.

LE MÊME

Page 1