CHARLES VIII
ROI DE FRANCE
(Peint d après un portrait qui est au Musée Royal.)
Charles VIII, fils de Louis XI et de Charlotte de Savoie, né à Amboise le 3o juin i47°? monta sur le trône le 3o août i483 , âgé de treize ans et deux mois. Il fut sacré à Reims le 5 juin de l’année suivante.
Louis XI, qui craignait de son fds une rébellion, dont lui-même avait donné l’exemple envers son père, avait fait élever Charles loin de la cour, et l’avait tenu dans la plus profonde ignorance. Il s’était contenté de lui apprendre ces mots latins, dont il avait fait sa devise : Qui nescit dissimulare nés cit regnare. Le bon esprit de Charles triompha de ces mauvais principes. Arrivé au trône, il se sentit honteux de son manque d’instruction ; son heureux naturel y suppléa.
Pendant la minorité de ce prince , sa tutelle
avait été confiée à sa sœur aînée, Anne de France, dame de Beaujeu. Le testament de Louis XI lui remettait le gouvernement de la personne du jeune roi; et les états généraux, tenus à Tours, confirmèrent la volonté de Louis XI. Le duc d’Orléans, premier prince du sang, qui prétendait à la régence, irrité de voir l’autorité entre les mains d’une femme, forma un parti de mécontens, et commença la guerre civile. Les révoltés se battirent dans les provinces, et surtout en Bretagne. La lutte y fut sanglante et longue; mais la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier, donnée contre l’avis du maréchal de Rieux, la termina le 26 juillet 1488. Le .duc d’Orléans y fut fait prisonnier après avoir combattu à pied avec un grand courage. Le 28 août, il y eut un accommodement entre le roi et le duc de Bretagne : ce dernier mourut quelques jours après le traité. Anne, sa fille, devint l’unique héritière du duché de Bretagne : c’était un beau fleuron à réunir à la couronne de France. Charles VIII lui demanda sa main; le mariage fut célébré le 16 décembre 1 4q t ? et la Bretagne fut réunie au royaume, malgré la jalousie de l’Angleterre et l’humeur de Maximilien d’Autriche, qui avait espéré voir sa fille Isabeau assise sur le trône de France.
A cette époque, les petites souverainetés d’Italie s’agitaient les unes contre les autres. De Vers et Briçonnet, qui avaient pris beaucoup d’empire sur l’esprit du roi, lui persuadèrent que le moment était favorable pour recouvrer le royaume de Naples , qui avait appartenu à la maison d’Anjou, dont il était héritier. Charles VIII, ardent et brave, accueillit avec empressement la pensée de cette entreprise, et, pour écarter toute guerre qui aurait pu l’entraver, il rendit au roi d’Aragon la Sardaigne et le Roussillon , lui fit une remise de 3oo,ooo écus qu’il devait, stipulant pour toute condition qu’il ne porterait aucun secours à la branche aragonaise qui régnait à Naples. Charles, après un traité secret avec Ludovic Sforce, usurpateur de Milan, partit à la tête d’une armée de trente mille hommes, sans argent et sans armée de réserve. Après un séjour forcé à Ast, où la petite-vérole le retint, il emprunta les diamans de la duchesse de Savoie pour procurer des vivres à ses soldats, et marcha en avant, soumettant l’Italie par sa seule présence. Il entra à Florence le i L\ novembre 1/194? s’arrêta à Sienne, où on lui rendit les plus grands honneurs, et gagna la campagne de Rome, où il fit son entrée, à la lueur des flambeaux, par la porte Flaminienne,
le 21 février 1 49^- Cette conquête facile, opérée en quatre mois, s’explique par les divisions qui régnaient entre les divers états d’Italie ; ces divisions les empêchèrent de songer à la résistance : Injuria j'rancese , comme ils disaient, les terrifia. Le pape Alexandre VI , retranché d’abord au château Saint-Ange, capitula bientôt; il accorda à Charles le droit de souveraineté dans la métropole du monde chrétien, l’investit du royaume de Naples, et le couronna empereur de Constantinople. Les portes de Capoue et de Naples s’ouvrirent devant le roi de France. Il fit une entrée triomphale dans cette dernière ville, revêtu des ornemens impériaux , et prenant le titre d’empereur d’Orient. Mais, pendant qu’il commandaitainsi en vainqueur dans Naples, le pape, le duc de Milan, la république de Venise, Ferdinand d’Aragon, Isabelle de Castille, se liguaient secrètement pour s’opposer à son retour en France, et lui arracher les fruits de son triomphe. Charles partit de Naples le 21 mai, disséminant derrière lui ses troupes dans des places fortes qu’il tenait imprudemment à garder,' et il n’avait plus que huit mille hommes lorsqu’il arriva devant l'armée des confédérés, qui lui fermait Je passage, forte de quarante mille soldats. La bataille
lut livrée, le 6 juillet, à Fornoue, village près de Plaisance. Le roi y déploya la plus noble bravoure, s’engageant avec intrépidité au milieu des ennemis. Les Français, excités par son exemple, remportèrent la victoire , et puren t continuer leur retraite. Charles rentra en France avec ce qui lui restait de ses troupes; mais sa conquête lui fut aussitôt ravie, et Ferdinand d’Aragon rentra en maître dans cette ville de Naples où Charles n’avait régné qu’un jour.
Charles VIII, revenu en France, songeait déjà à une nouvelle expédition pour reconquérir l’Italie. Le duc d’Orléans, qui avait des droits sur le duché de Milan, devait la commander; mais, le roi ayant perdu ses trois fils, et sa santé s’affaiblissant de jour en jour, le duc d’Orléans sentit combien il était important pour lui de ne pas s’éloigner, et il ne repassa point les Alpes.
Les plaisirs, le travail et les fatigues avaient épuisé lacomplexion délicate de Charles; il languissait à la fleur de l’âge ; il cherchait, mais en vain, à se ranimer par de fréquens exercices; il aimait surtout à jouer à la paume. Le 7 avril 1498, plusieurs gentilshommes voulurent lui donner le spectacle d’une grande partie de ce jeu dans les fossés du château d’Amboise. Comme il descendait avec la reine, il
se frappa le front contre la porte d’une vieille galerie (i) mal entretenue qui avait vue sur les fossés; il assista au jeu sans paraître plus souffrant, et causa même avec abandon avec plusieurs personnes de sa cour; mais à la fin de la partie il se sentit tout-à-coup incommodé, perdit la parole, et tomba à la renverse dans cette même galerie (il était deux heures après midi). On l’y coucha sur une misérable paillasse. Il recouvra trois fois l’usage de la voix, balbutia des paroles religieuses, et expira à onze heures du soir, neuf heures après sa chute. Il
était dans la vingt-huitième année de son âge, et la
quinzième de son règne. Il fut profondément regretté d’Anne de Bretagne, qui refusa pendant plusieurs jours de prendre aucune nourriture. Le deuil fut général. C’était un juste hommage rendu à sa douceur, à sa bonté, à ses aimables qualités, qui l’avaient fait chérir de tous. Un sommelier et un archer de ses gardes tombèrent, dit-on, morts de douleur en apprenant qu’il venait d’expirer.
Les historiens ne sont pas d’accord sur le portrait de ce roi. Guicliardin , D’Auvigny et le P. Daniel, le dépeignent comme fort laid, sans dignité,
(1) La galerie Haque-le-Bac. Voyez Philippe de Comines.
sans noblesse clans les manières. Brantôme dit, au contraire, qu’il avait le visage beau, doux et agréable. Charles était d’une petite taille, mais, comme il était plein de valeur, on lui donna pour devise ce vers latin qu’on attribue à un de ses contemporains :
« Major in exiguo regnabat corpore virtus. »
11 avait un grand respect pour les femmes. On cite un trait qui fait honneur à sa vertu : lorsqu’il était à Ast, il trouva un soir dans son appartement une jeune fdle très-belle que ses courtisans avaient achetée pour les plaisirs de leur maître. Cette fille, en fondant en larmes , le supplia de ne pas la déshonorer. Charles manda ses parens, qui étaient pauvres, et leur rendit leur fille avec une dot.
Ce prince fut enlevé trop tôt; il avait de sérieux et d’utiles projets : il voulait mettre en bon ordre la justice et les finances, diminuer la taille et vivre de son domaine. « Il avoit mis sus une audience » publique où ilescoutoit tout le monde, et par espé- » cial les pauvres,» dit Philippe de Comines. L’Italie et Naples étaient dans tous ses rêves d’ambition et de gloire; on dit même qu’il voulait aller conquérir l’empire d’Orient et s’en faire couronner roi. « Mais, ajoute Brantôme, la mort par trop cruelle » le prévint et l’en engarda. »