ANNE DE BRETAGNE
REINE DE FRANCE
(D’après un portrait du temps qui est au Musée Koyal.)
Anne de Bretagne, fille et héritière du duc François II et de Marguerite de Foix, naquit à Nantes, le 26 janvier 1476.
Sa beauté, les qualités de son esprit, la noblesse de son caractère , la firent rechercher de bonne heure en mariage par le seigneur d’Albret, par Maximilien, roi des Romains, et par le duc d’Orléans, depuis Louis XII. Ce dernier était celui qu’elle paraissait affectionner le plus : son amabilité , sa bravoure , les grâces de sa personne avaient fait impression sur son cœur, lorsque, vaincu à la bataille de Saint- Aubin-du-Cormier, il fut fait prisonnier. Le duc François mourut : Anne, âgée de quatorze ans, recueillit le duché de Bretagne. Le désir d’obtenir la main d’une si riche héritière di-
visa les seigneurs bretons. Le maréchal de Rieux soutenait les prétentions d’Alaric d’Albret; mais Anne, pour s’y soustraire, appela à son aide le roi d’Angleterre. Charles VIII, offensé de cette démarche, fit marcher une armée contre elle. Anne eut recours alors à Maximilien d’Autriche, qui ne consentit à lui prêter son appui qu’à la condition de l’épouser. Ce mariage eut lieu par procuration (i). Charles VIII, roi de France, alarmé de cette alliance, songea lui-même à devenir son époux. Le duc d’Orléans , pour prix de sa liberté, plaida la cause du monarque auprès de la princesse, et les théologiens achevèrent de triompher de ses scrupules.
Le mariage eut lieu à Langeais (2), le 16 décembre 1491. Si le contrat fut en plusieurs points favorable aux Bretons, il leur fut très-onéreux en ces deux articles : « que, le roi venant à mourir sans » enfans, Anne serait obligée d’épouser son succes- » seur à la couronne, et que, si elle le précédait » au tombeau, le duché demeurerait aux rois de » France. »
(1) Mézeray dit: « 11 l'épousa par l’entremise de Volfan, baron de Pol- » liarl en Autriche, qui, pour accomplir les cérémonies de ce mariage futur, » mit une jambe dans son lit. *
(2) Ce beau château était situé sur les bords de la Loire, à cinq lieues de Tours. On en voit encore les ruines.
Après la célébration des noces, on la conduisit en grande pompe Saint-Denis, où elle fut sacrée reine de France. Ses charmes et son amabilité captivèrent entièrement le cœur du roi; elle s’en fit chérir et respecter.
Pendant son expédition à Naples, ce fut elle qui gouverna le royaume, et on n’eut qu’à se louer de son habileté.
Lorsque Charles VIII mourut à Amboise, elle fit éclater la douleur la plus profonde. « Elle gémit, » soupira , pleura , dit d’Avrigny , et refusa pendant » plusieurs jours de prendre aucune nourriture. Et, » voulant témoigner combien elle était sensible à » la perte qu’elle venait de faire, elle s’habilla de » noir, contre la coutume des reines de France, qui » portent le deuil en blanc. »
Après la mort du roi, Anne se retira en Bretagne, où elle avait conservé tous les droits souverains; elle assembla les états à Rennes, et rendit plusieurs ordonnances dont on admira la sagesse. A peine avait -elle passé trois mois dans le veuvage , que Louis XII, qui venait de monter sur le trône, invoqua la clause du traité ; mais il était marié avec Jeanne, seconde fille de Louis XI. L’amour et la politique trouvent aisément chez un roi des prétextes
pour aplanir les embarras : Jeanne fut répudiée, et, le 8 janvier 1499, Louis XÏI épousa à Nantes la veuve de Charles VIII.
De leurs enfans, deux filles vécurent seulement: l’aînée, Claude de France, fut mariée au duc d’Angoulême, depuis François I. Ce mariage réunit pour toujours la Bretagne à la couronne de France (i).
Anne aimait tendrement Louis XII : elle lui en donna surtout les preuves les plus touchantes dans trois grandes maladies pendant lesquelles elle ne le quitta ni le jour ni la nuit.
Anne avait une volonté ferme, et son second époux y cédait souvent , « pour ce que, disait-il , il » faut souffrir beaucoup d’une femme quand elle » aime son honneur et son mari. » Il lui résista cependant dans quelques circonstances, entre autres dans celle où, pour lui rappeler qu’elle était femme et qu’elle ne devait pas ordonner en affaires graves, il lui cita l’apologue des Biches qui avaient perdu leurs cornes parce qu’elles avaient voulu commander aux cerfs. Il la chérissait d’un amour sincère et fidèle. S’il l’appelait quelquefois sa Bretonne en riant, il l’honorait à tel point que jamais
(1) « Anne avait épousé Louis XII à la condition qu’en cas qu elle mourût sans enfans le duché retournât aux héritiers de sa maison. »
prince étranger ou ambassadeur ne fut reçu à sa cour qu’il ne le priât d’aller faire sa révérence à la reine.
Louis XII , qui aimait les comédies, parce qu’il y apprenait, disait-il, des vérités qu’on aurait craint de lui dire en face, ayant su un jour que les clercs de la Basoche jouaient une parade où ils parlaient de lui un peu légèrement, ne s’en offensa pas; mais il défendit qu’un seul mot y fût prononcé sur la reine.
Cette princesse mourut de la pierre au château de Blois , le 1 3 février 1 5 x 3 , dit Mézeray , le 9 janvier 1 5 1 4 ? dit Moreri. Son corps fut porté dans l’église de Saint-Sauveur de Blois , de là conduit à Saint-Denis avec la plus grande pompe. « Et y fit » faire le roy, dit Fleurange, une tombe de marbre » blanc, la plus belle que je vis oncques, sur la- » quelle a une épitaphe gravée telle qui s’en suit :
« La terre , monde et ciel ont divisé madame
» Anne qui feust des roys Charles et Louis la femme.
» La terre a pris le corps qui gîst sous ceste lame :
» Le monde aussi retient sa renommée et famé,
» Perdurable à jamais sans être blasmée dame,
» Et le ciel pour sa part a voulu prendre l’âme. »
Ses obsèques avaient été magnifiques. Brantôme en donne les détails exacts, d’après un volume dune vieille histoire de France, qu’il avait trouvé tramant
clans un cabinet. Ce vieux livre disait aussi : « Geste » reyne estoit une honorable et vertueuse reyne, » et fort sage, la vraye mère des pauvres, le sup- » port des gentilshommes, le recueil des dames et » damoiselles et honnestes fdles, et le refuge des » savans hommes : aussi tout le peuple de France » ne se put saouler delà plorer et regretter. »
Le roi eut tant de douleur de sa mort, qu’il en manqua mourir au château de Vincennes ; il garda le deuil fort long-temps avec toute sa cour; et il ne recevait nul ambassadeur qu’il ne fût habillé de noir. Aussi, quoiqu’il eût épousé en troisièmes noces, par raison d’état, Marie, sœur du roi d’Angleterre, il conserva toujours le souvenir de sa chère Anne, et voulut être enfermé dans le même tombeau.
Le cœur d’Anne , comme le voulait son testamen t, avait été envoyé en Bretagne, dans un vase d’or, surmonté d’une couronne d’or, sur laquelle étaient gravés entre autres ces deux vers :
« Cœur de vertus orné » Dignement couronné ! »
« Il repose, dit Mézeray, dans l’église des Carmes, » à Nantes, sous la même voûte où gisent les corps » du duc son père et de Marguerite de Foix sa mère.»
Anne était belle, grande et très-gracieuse, quoiqu’un peu boiteuse (i). Elle avait une âme élevée, un esprit droit, une vertu et une prudence rares; ces nobles qualités se rehaussaient d’une magnificence et d’une générosité sans égales. Le train de sa maison était splendide; comme nos anciens rois, elle donnait des tournois où elle distribuait ellemême , aux plus adroits chevaliers, des prix d’une grande valeur. Elle aimait l’éclat et la représentation , elle s’entoura d’un grand nombre de demoiselles de qualité, qui prirent le titre de filles d'honneur de la reine.
C’est la première de nos reines qui, outre cent gentilshommes, eut encore des gardes à elle : ces gardes étaient presque tous des Bretons; ils se plaçaient ordinairement pour l’attendre sur une petite terrasse du château de Blois , qu’elle avait elle-même surnommée le Porche aux Bretons.
Libérale et pieuse, elle employait en bonnes actions tout le revenu de son duché qu’elle s’était réservé ; elle faisait des présens aux officiers que le sort avait maltraités; elle secourait un nombre immense de pauvres; elle encourageait les lettres et les
(1) « Il est vrai qu’elle avait un pied plus court que l’autre le moins du » monde, car on s’en apercevait peu et malaisément. » (Brantôme.)
arts. Jean Marot fut son secrétaire et son poète en titre; elle lui ordonna de suivre Louis XII dans ses expéditions de Gènes et de Venise, avec mission de les célébrer; ce qu’il fit dans deux poèmes intitulés, l’un Voyage de Gènes , l’autre Voyage de Venise.
Il existe à la bibliothèque du roi un livre d’ heures d’Anne de Bretagne, qui atteste encore son goût éclairé pour les arts. Ce livre est décoré de figures peintes avec soin , et toutes les marges sont enrichies de charmans dessins. Elle dépensait son revenu avec tant d’ordre , que son trésor n’était jamais vide. Aussi, en i5oi, lors de la guerre des chrétiens contre les Turcs , elle équipa douze vaisseaux à ses frais. D’une religion solide et vraie, elle donna aux dames les plus vertueuses de sa cour l’ordre de la Cordelière , ordre qu’elle institua en l’honneur des cordes dont Jésus-Christ fut hé dans sa passion. Elle ht bâtir le couvent de l’ Observance à Lyon, et donna son vieil hôtel de Bretagne, dit le château de Nigeon, près de Chaillot, pour y élever un monastère.
Tant de vertus sur le trône avaient rendu la reine Anne l’idole des Français, ils partagèrent sincèrement la douleur que sa perte causa à Louis XII.