ROI D*>ESPAGNE
( Peint d’après un portrait qui est au Musée Royal. )
Philippe II, né à Valladolid, le 3i mai îfa*], était fils de Charles-Quint et d’Isabelle, fille d’Emmanuel-le-Grand, roi de Portugal.
Il fut élevé par de savans ecclésiastiques, dont le caractère contribua à développer dans son esprit grave et sombre ce fanatisme qui devait ensanglanter son règne. Doué des dispositions les plus heureuses , il profita avec zèle de leurs leçons , et montra surtout une fervente docilité à leurs in: structions religieuses. A seize ans, il épousa Marie, fille de Jean III, roi de Portugal, qui mourut après avoir donné le jour à don Carlos. Quelques années après, cédant à l’envie de s’agrandir, et caressé dans son ambition par son père , il fit des propositions de mariage à Marie, fille de Henri VIII,
qui venait de monter sur le trône d’Angleterre , quoiqu’elle eût onze ans de plus que lui , et qu’elle ne possédât aucun des attraits de son sexe. Cette princesse, qui sympathisait avec l’intolérante dévotion de Philippe, accepta avec empressement ses offres, dans l’espoir d’être ainsi plus forte pour chasser l’hérésie de ses propres états. Philippe partit pour Londres (i), et le mariage eut lieu le 2.5 juillet 1 554? à Winchester, où un ambassadeur de Charles-Quint vint l’investir, au nom de son père, du royaume de Naples et de Sicile, pour le rendre plus digne de l’alliance de la reine son épouse. Philippe avait mis la main sur la couronne d’Angleterre , mais l’autorité souveraine restait à Marie , suivant les articles du contrat ; et, plus tard, il ne put jamais obtenir des deux chambres d’être déclaré héritier présomptif de la couronne si la reine mourait sans enfans.
Ses habitudes fières et hautaines , son cortège pompeux de noblesse espagnole, ses rigueurs envers les hérétiques, qu’il s’efforcait en vain de cacher
(1) Les historiens espagnols rapportent qu’il ne manqua pas d’aller visiter avant son départ la châsse de saint Jacques en Galice, qu’il y entendit la messe , et se recommanda à la protection du saint , prosterné vers la terre , sans vouloir appuyer ses genoux sur un coussin. ,
( Histoire de Philippe JI, par Walson.)
par moniens sous un air d'hypocrite tolérance, le rendirent odieux aux Anglais. Voyant qu’il n’avait aucune chance d’y obtenir la puissance royale, aucun espoir d’avoir des enfans de Marie, il quitta l’Angleterre après y être demeuré quatorze mois.
Charles-Quint, dégoûté des grandeurs humaines, résigna en sa faveur la souveraineté des Pays-Bas, le a3 octobre 1 555 , et lui mit la couronne d’Espagne sur la tête, le 17 janvier de l’année suivante. Quoiqu’il eût échoué dans son idée de lui transmettre l’empire , Philippe restait alors le prince le plus puissant et le plus riche de son temps. Ses possessions dans les quatre parties du monde, sa marine nombreuse, ses troupes aguerries, le rendaient redoutable. La fermeté, la prudence et l’adresse, remplaçaient chez lui les hautes capacités guerrières de Charles-Quint; aussi aucun des états de l’Europe ne songeait à se mesurer avec lui. La France, par sa position avantageuse, ses alliances avec l’Ecosse , la Suisse et la Turquie , pouvait seule lutter avec Philippe; et le caractère intrépide de ses peuples, toujours avides de gloire, était encore sous l’influence du règne chevaleresque de François I. Le pape Paul IV le sentit. Excité par l’ambition de ses neveux, et par quelques motifs personnels de
vengeance, il fit violer bientôt à Henri II la trêve de Vaucelles, en lui promettant le royaume de Naples, quand les Espagnols en seraient chassés; une ligue fut conclue entre le saint-père et le roi de France. Paul IV, dans son exaspération contre Philippe, alla jusqu’à faire jeter dans une prison l’envoyé du duc d’Albe, général des Espagnols. Le roi d’Espagne, retenu par son respect pour le saintsiège, hésitait; les théologiens consultés répondirent qu’il était de son droit de résister à l’injustice du pape, et levèrent ses scrupules. Philippe entra en campagne; il obtint de l’Angleterre un secours de huit mille soldats , et envoya en Picardie une armée d’environ soixante mille hommes, sous le commandement de Philibert Emmanuel, duc de Savoie. Saint-Quentin fut assiégé, et, le io août i557, le comte d’Egmont et Philibert remportèrent une grande victoire sur les Français; Philippe en reçut la nouvelle à Cambrai. Il se rendit aussitôt au camp de Saint-Quentin, et témoigna sa satisfaction à ses deux généraux avec une effusion qui ne lui était pas ordinaire. 11 fit en même temps le vœu de dédier un monastère à saint Laurent, parce que la bataille avait été gagnée le jour de la fête de ce saint. Fidèle à son engagement il fit bâtir
le superbe édifice de l’Eseurial, qui lui coûta des sommes immenses. La victoire de Saint-Quentin devait avoir les suites les plus terribles pour la France, si Philippe en eût profité pour marcher en avant; mais son excessive prudence, et sa pensée de s’assurer une retraite par la prise de cette place, lui en firent continuer le siège, qu’il croyait à sa fin. L’intrépide Gaspard de Coligny, jurant de s’ensevelir sous les «ruines , résista encore dix-sept jours, et donna le temps à Henri de rassembler des forces. La prise du Câtelet, de Ham et de Noyon , furent les seuls fruits de la victoire des Espagnols. Le pape sollicita alors de Philippe une paix que celui-ci lui accorda aux conditions les plus modérées. Ce qui obligea, contre son gré, Paul IV à ce traité fut le départ du duc François de Guise, qui était rappelé d’Italie en France par Henri. Henri le fit lieutenant-général du royaume, et lui remit presque toute l’autorité. Guise en usa en homme de grand courage et de haut talent; il vengea l’honneur des Français , vaincus à Saint- Quentin, par la prise de Calais, de Ham et de Thionville; mais, tandis qu’il obtenait ces avantages, le comte d’Egmont remportait sur le maréchal de Thermes une grande victoire près de Grave-
lines. Bientôt l’armée de Philippe, formant plus de quarante mille hommes par la jonction du comte d’Egmont et du duc de Savoie, se trouva, sur les frontières de Picardie, en présence de l’armée du duc de Guise, qui avait à peu près le même nombre de combattans. Les deux rois alors hésitèrent devant une affaire si décisive, et, après quelques conférences, la paix fut conclue à Cateau- Cambresis, le 1 3 avril i55q. Philippe, en politique habile, y gagna les places de Thionville, de Mariembourg, de Montmédy, et la souveraineté du comté de Charolois, pendant qu’Henri n’obtenait que la restitution de Saint-Quentin , de Ham et du Catelet. Le connétable de Montmorency, comme compensation aux désavantages de ce traité, qui lui était dû , arrangea le mariage de Marguerite , sœur du roi, avec le duc de Savoie, et celui d’Élisabeth, fille aînée de Henri II, avec Philippe, qui avait perdu sa femme le 17 novembre i558, et qui n’avait pu réussir dans son projet d’hymen avec Élisabeth d’Angleterre. Les noces se firent le 22 juin i55q. Cette princesse avait été d’abord promise à don Carlos; elle était jeune et fort belle, et ce prince fut indigné de la supercherie de son père, qui lui enlevait ainsi celle qu’il aimait; cette fatale passion,
partagée par Elisabeth, fut, assurent plusieurs historiens, la cause de la mort prématurée de ce jeune prince et de cette reine.
Philippe, aveuglé par son zèle fanatique, poursuivit en Flandre les protestans par les mesures les plus cruelles. Il y mit en vigueur des édits atroces, et y établit un tribunal qui, bien qu’il ne portât pas le nom d’inquisition , en avait toute la cruauté. Avant de partir pour l’Espagne, qui était son pays préféré, il donna le gouvernement des Pays-Bas à sa sœur naturelle Marguerite, duchesse de Parme, et convoqua les états à Gand. Les députés le supplièrent en vain de révoquer ses ordres rigoureux. Philippe répondit à un de ses ministres « qu’il aimait mieux n’être pas roi que d’a- » voir des hérétiques pour sujets. »
Philippe mit à la voile le 20 août i55g. A peine fut-il débarqué en Biscaye, qu’une tempête horrible détruisit sa flotte : mille hommes périrent, et une superbe collection de tableaux, de statues, recueillie en Allemagne, en Italie, en Flandre, par Charles-Quint, fut perdue.
A peine arrivé à Valladolid, Philippe voulut montrer publiquement sa haine pour les hérétiques, et demanda le spectacle d’un auto-da-fé.
Cette solennité se célébra avec une grande pompe; Philippe, accompagné de son fils et de sa sœur, fit serment, entre les mains de l’inquisiteur-général , de soutenir le saint tribunal contre tous hérétiques ou apostats; trente malheureux condamnés endurèrent sous ses yeux le plus cruel supplice. Un gentilhomme protestant, appelé don Carlos de Sessa, lorsqu’on le conduisait au poteau, reconnut le roi et lui cria : « Et toi aussi, ô roi! tu » peux être témoin des tourmens de tes sujets! » Sauve-nous de cette cruelle mort, nous ne la » méritons pas. — Non , répliqua froidement » Philippe ; je dresserais moi-même le bûcher de » mon fils, s’il était aussi criminel que toi. »
Vers cette époque Soliman gouvernait les Turcs, et ses exploits l’avaient fait redouter de toute l’Europe. Philippe, toujours dominé par ses idées religieuses, ne voulut point entrer en alliance avec cet ennemi de la chrétienté, et plusieurs expéditions eurent lieu contre lui et les corsaires qu’il protégeait sur les cotes d’Afrique. Philippe envoya un secours au courageux Lavalette, grand-maître de Malte, lorsque les Turcs assiégeaient cette île.
Cependant les Flamands, exaspérés par les persécutions du cardinal Granvelle, se soulevaient
L’opinion réformée se prêchait sur les places publiques, et la noblesse formait une confédération. Le prince d’Orange et les comtes de Horn et d’Egmont essayaient de ramener Philippe à des principes plus conformes à l’humanité, et les protestans à un culte plus pacifique. Philippe, dédaignant les avis même de la gouvernante des Pays-Bas , la duchesse de Parme , y envoya le duc d’Albe avec une armée. Le prince d’Orange se retira en Allemagne. Le comte d’Egmont, qui n’avait pas voulu suivre ses conseils et son exemple, abusé qu’il était encore par les promesses que Philippe lui avait faites lors de son ambassade à Madrid, avilit son noble caractère jusqu’à venir au-devant du général espagnol. Il fut bientôt payé de sa crédulité et de sa faiblesse par l’emprisonnement et la mort (i). Cent mille personnes, terrifiées par l’autorité terrible du duc d’Albe, se retirèrent dans les pays étrangers. Un tribunal sanguinaire, appelé le conseil des troubles , fut établi; les supplices les plus indignes furent inventés pour torturer les condamnés; les places publiques regorgèrent de victimes. Le pape exhorta en vain Philippe à donner des ordres plus modérés. La mort de don
(1) Le comte de Horn et lui eurent la tête tranchée à Bruxelles.
Carlos, qui arriva alors, apprit aux Flamands ce qu’ils avaient à attendre d’un père qui faisait ainsi périr son enfant. Ils émigraient en grand nombre. Tous ces réfugiés augmentaient de jour en jour, et sollicitaient le prince d’Orange de se mettre à leur tète. Guillaume, dont le fils avait été traîné en Espagne, dont les biens avaient été confisqués, n’hésita pas à prendre les armes avec son frère , Louis de Nassau. Dans ce temps, don Juan d’Autriche, frère naturel de Philippe, subjuguait les Maures, qui, provoqués par la tyrannie du gouvernement , s’étaient soulevés dans la province de Grenade. Bientôt aussi eut lieu la fameuse bataille de Lépante contre les Turcs. Philippe contribua beaucoup à cette victoire par le secours de ses galères.
La tyrannie du duc d’Àlbe redoublait dans les Pays-Bas, il écrasait le peuple de taxes, et le décimait par les échafauds. Les exilés firent une descente à l’île de Woorn , Flessingue se révolta , et presque toute la Zélande avec elle. Le nord et le midi de la Hollande suivirent cet exemple. La lutte devint générale. Cette guerre acharnée, commencée contre le duc d’Albe, continuée contre le commandeur de Requesens, don Juan d’Autriche et le prince de Parme , assura la séparation des Provin -
ces +U nies. Philippe, exécrant de plus en plus le prince d’Orange, qu’il regardait comme l’auteur de cette révolution, fit publier contre lui un édit de proscription, et mit sa vie au prix de a5,ooo écus. Guillaume n’imita pas cette lâche vengeance, et, en noble adversaire, il se contenta de le combattre parles armes. Cependant Philippe avait joint à ses immenses possessions le royaume de Portugal , auquel il avait droit par Isabelle sa mère; le duc d’Albe lui avait conquis cette couronne en trois semaines. Son rival , don Antoine, prieur de Crato , qui avait été proclamé roi par le peuple de Lisbonne , avait été vaincu et forcé de fuir.
Après plusieurs attentats à la vie du prince d’Orange , un infâme assassinat vint enfin délivrer Philippe de ce redoutable ennemi. Balthazar Gérard lui tira un coup de pistolet chargé de trois balles, le io juillet i584. Philippe fut accusé de ce crimç; ces paroles qu’il prononça en apprenant cette nouvelle pouvaient bien le faire soupçonner : « Si le » coup eût été fait il y a douze ans , la religion ca- » tholique et moi y aurions beaucoup gagné. » Ce meurtre n’avança point ses affaires. Les Provinces - Unies , refusées par Henri III, offrirent la souveraineté de leur pays à Elisabeth. Sans accepter, la reine
d’Angleterre fit un traité d’alliance avec les Flamands , et leur envoya une armée de six mille combattans , sous les ordres de Leicester. Le roi d’Espagne, indigné contre Élisabeth, résolut de faire une descente en Angleterre et de conquérir cette île. Il équipa une flotte, et leva de nouvelles troupes, sous différens prétextes, sans révéler son véritable projet; mais Élisabeth l’avait pénétré, et Francis Drake, croisant sur les côtes d’Espagne, dispersa l’escadre que Philippe lui opposa. L’année suivante, 1 588, le roi d’Espagne , poursuivant son dessein, arma, avec des frais considérables, une escadre appelée l’invincible. Elle était composée de cent cinquante vaisseaux, montés par vingt-huit mille soldats, huit mille matelots, et deux mille volontaires, la fleur de la noblesse espagnole. Une tempête affreuse la détruisit presque tout entière. La perte que fit l’Espagne dans cette circonstance fut incalculable. Des historiens disent qu’elle fut de quinze mille hommes et de quatre-vingts vaisseaux. La nouvelle de cet événement jeta toute l’Espagne dans la consternation. Pas une famille qui ne fût obligée à prendre le deuil pour quelque parent. Philippe, craignant le mauvais effet de ce deuil à peu près général , publia un édit qui en diminuait
la durée. Quanta lui 7 conservant sa fermeté et sa confiance en Dieu , il ne montra pas le moindre abattement, et, quand le'courrier entra dans sa chambre lui apporter la triste nouvelle , il ne changea pas de visage et dit : « J’avais envoyé combattre » les Anglais, et non les vents; que la volonté de » Dieu soit faite. » Une autre expédition , destinée huit ans plus tard contre 'l’Irlande , n’eut pas plus de réussite , et périt encore par une tempête.
Philippe soutint ouvertement le parti de la ligue en France. Il fit une alliance avec le duc de Guise et les autres chefs, et reçut le titre de protecteur de la sainte association. Il espérait en secret de cette lutte intestine le démembrement de la France, et se croyait déjà si assuré de cette couronne , qu’il disait en parlant de nos villes : « Ma bonne ville de Paris , ma bonne ville d’ Orléans. » Henri IV lui déclara d’abord la guerre; mais il déjoua bientôt tous les projets d’ambition du monarque espagnol en embrassant le catholicisme, et la paix de Vervins fut signée.
Philippe, dont la jeunesse licencieuse et l’assiduité au travail avaient miné la santé, déclinait (i)
(1) Cheverny, dans ses mémoires, dit qu’il était depuis long-temps sujet à desévanouissemens qu’on attribuait au mal caduc.
visiblement. A la goutte s’étaient jointes une fièvre étique et une hydropisie. Sentant sa fin approcher, il se fit transporter à l’Escurial, et répondit à ses médecins qui redoutaient la fatigue de cette route : « N’importe , je veux être conduit vivant à mon tom- » beau. » Là des abcès s’ouvrirent aux genoux, et engendrèrent une grande quantité de vermine, qui le dévora. Après plus de cinquante jours d’horribles douleurs, supportées avec une résignation admirable , Philippe II expira le 1 3 septembre 1 598, âgé de soixante-onze ans et quatre mois. Pendant sa maladie, tout ce qu’il fit prouva combien il était sincèrement religieux+Il ne négligeait aucune des pratiques du culte , et redoublait, au contraire, de piété. Deux jours avant sa mort, il fit venir près de lui son fils et sa fille, l’infante Isabelle, et leur parla avec onction du néant des grandeurs du monde (1); puis il entra dans beaucoup de détails sur ses funérailles, et se fit mettre devant les yeux son cercueil.
Philippe a été jugé très-diversement par ceux qui ont écrit sous son règne, suivant l’opinion religieuse qu’ils avaient. Les catholiques l’ont trop loué, et les protestans l’ont trop blâmé. Philippe
(l)Cheverny donne des détails intéressans sur cette entrevue.
était actif, plein de pénétration, de fermeté, et très-habile dans l’art de gouverner. Sa foi était ardente, mais sincère. Fier et grave, il était respecté et admiré des Espagnols, qui sympathisaient avec cette sévérité de maintien et de caractère (i). Jamais l’infortune ne l’abattit. Il aimait beaucoup les savans, les littérateurs et les artistes, et les protégeait par ses libéralités; son règne fut célèbre par les grands hommes qui y brillèrent; mais à ses qualités Philippe joignait un fanatisme aveugle (2), un despotisme de volonté inflexible , un esprit de haine et de vengeance impitoyable. Le sang des réformés, qu’il fit couler par torrens, et la mort de son fils don Carlos l’accusent bien haut devant le tribunal de l’histoire.
(1) Un jour, il chassa de sa présence une femme qui avait ri en se mouchant.
(2) Il ne mangeait qu’un pain pétri avec l’eau d’une fontaine sainte.
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