‹ Le château d'Eu (volume 4)Chapitre 85 sur 89 · INFANT D’ESPAGNE, FILS DE PHILIPPE II · texte numérisé non relu

INFANT D’ESPAGNE, FILS DE PHILIPPE II

(Peint d’après un portrait qui est au Musée Royal,)

Don Carlos, né le 8 janvier i54$, était fils de Philippe II et de Marie de Portugal , qui mourut quelques jours après lui avoir donné la vie.

Dès son bas âge, ce prince se montra indocile, violent, et rien ne put, dans la suite, dompter ce caractère. Une chute qu’il fit sur le crâne, et qui mit ses jours en danger , contribua encore à augmenter son emportement naturel. Philippe l’avait fait reconnaître à Tolède , en 1 56o , pour héritier du trône; mais bientôt, soit par haine, soit par conviction de l’incapacité de Carlos , il appela près de lui ses neveux, les archiducs Rodolphe et Ernest , désirant les choisir pour successeurs ; ce qui redoubla le mécontentement de don Carlos, déjà vivement excité par le mariage de son père avec Élisabeth de France, qui lui avait été promise, et

qu’il aimait. Il avait sollicité souvent de Philippe d’être admis dans l’administration d’une partie de ses états; et, sans cesse refusé , il avait vu avec tant d’indignation le gouvernement de Flandre accordé au duc d’Albe, qu’il s’était jeté sur lui pour le frapper d’un poignard. Don Carlos, craignant pour ses jours, ou couvant un secret dessein qu’on n’a jamais pénétré, portait toujours cachés sur lui deux petits pistolets qu’il avait fait faire exprès. Il avait dans la ruelle de son lit un coffre plein d’armes à feu, et sous son chevet deux épées nues et deux pistolets chargés. Il avait commandé une machine qui tenait fermée en dedans la porte de sa chambre; celui qui avait fait cette machine fut chargé de l’arrêter sans que don Carlos s’en aperçût. Le roi entra au milieu de la nuit dans la chambre du prince; il dormait si profondément, que le comte de Lerme eut le temps , avant son réveil, d’ôter les armes qui étaient sous son chevet; il s’assit ensuite sur le coffre. Don Carlos, en s’éveillant, s’écria qu’il était mort , puis il dit à Philippe : « Votre Majesté veut- » elle me tuer ? je ne suis pas fou, mais désespéré de » tout ce qu’on fait à mon égard. » Le roi répondit que tout ce qu’on faisait était pour son bien : qu'il était venu pour le châtier en père. Il lui ôta toute

sa suite, fit saisir une cassette pleine de papiers qui était sous son lit , et lui donna six gentilshommes pour le garder à vue. On le revêtit d’habits de deuil, on démeubla sa chambre, et on n’y laissa qu’un matelas. Ce prince, outragé dans sa fierté, s’abandonnant au désespoir , se jeta dans un grand feu resté allumé dans la cheminée, à cause du froid extrême qu’il faisait; on ne l’en retira qu’avec beaucoup de peine. Son esprit ne se calma point : il voulut se laisser mourir de faim, puis par l’excès de nourriture. Quelques historiens disent que les papiers découverts dans la cassette révélèrent à Philippe les intelligences de son fils avec les Flamands révoltés, et son amour partagé par la reine. Il le tint six mois ainsi renfermé avant que l’inquisition prononçât son arrêt. Cet infortuné prince fut condamné à mort. Les uns disent qu’on lui ouvrit les veines dans un bain , les autres croient qu’il fut étranglé, d’autres qu’on lui fit prendre un bouillon empoisonné : on dit aussi qu’il eut la tête tranchée dans sa prison, et qu’un siècle plus tard Philippe V, visitant les tombeaux de l’Eseurial, et ayant fait ouvrir le cercueil de don Carlos, trouva le chef séparé du tronc (i).

(1) « Une conversation que Philippe V avait eue avec son ministre sur

Quoi qu’il en soit, on fixa l’époque de sa mort au i[\ janvier 1 568. La reine ne lui survécut que quelques mois.

» Philippe 11, dont Albéroni rappelait sans cesse la vaste domination, revint » à sa pensée , au milieu d’un de ces accès de mélancolie auxquels il était » sujet. Alors, comme pour vaincre le cardinal, il lui prit envie de visiter les » tombeaux des rois (*). Précédé de deux moines qui portaient une » lampe, et un marteau, il y descendit un matin avec Albéroni.

*> Ce dernier asile des rois d’Espagne , où pénètre à peine une faible » lumière , n’est éclairé que dans les grandes solennités par un lustre » suspendu au faîte de la coupole , et présente , dans sa morne magnifi- *> cence , un mélange d’horreur et de majesté. Le vestibule se nomme le » pourrissoir : c’est là que les dépouilles mortelles de la famille royale » sont livrées aux ravages de la corruption : leçon terrible pour les grands » de la terre, instructive et consolante pour ceux dont l’orgueil leur porte » envie! Lorsqu’ils ont subi cette épreuve du temps, les corps sont dé- » posés dans des caisses de bronze recouvertes de velours , et rangés par » étages des deux côtés d’un autel de porphyre , que surmonte un crucifix » de marbre noir : cette image sainte, cette poussière de rois qui, après » avoir ébloui les deux mondes , ne recevait plus d’autre tribut que des » pierres funèbres ; ce silence . cette pâle lueur des flambeaux; le nom » de Philippe II, inscrit sur la première tombe, tout dans cette lugubre en- » ceinte imprimait le respect et l’effroi. « Eh ! bien , cardinal , s’écria le » roi, le voilà ce monarquedont vous me vantez sans cesse et la grandeur » et la puissance ! il a fait trembler la France et l’Espagne, et maintenant » il dort dans le néant ; et cette main qui a porté deux sceptres s’est dessé- » chée, et celte voix qui commandait à deux mondes est éteinte pour » toujours ! Dieu seul est grand ! et toutes les gloires d’ici-bas tombent de- » vant sa gloire. La vertu seule peut assurer une place dans le ciel et dans

» l’immortalité, et Philippe II Oui je veux m’en assurer »

» Et il donna aux moines l’ordre d’ouvrir le cercueil de don Carlos. Les » clous sont enlevés, et laissent à découvert la tête d’un jeune homme sé- » parée de son corps (**) « J’avais donc raison , reprit le roi avec un

(*} Correspondance du marquis de Louviilc.

(**) Philippe II la lui avait fait trancher dans sa prison , et l’avait fait jeter dans son cercueil , persuade sans doute que jamais personne c’aurait l'audace d'interroger la tombe sur cet effroyable secret.

« On parla fort sinistrement de sa mort pour » avoir esté advancée,» dit Brantôme. L’histoire a chargé de ce nouveau crime la mémoire de Philippe II.

» sourire mêlé de terreur.» Et il fit refermer le cercueil, dit aux moines de » s’éloigner à quelques pas, et s’assit avec Albéroni sur un banc de mar-

» bre noir à côté de l’autel »

( Extrait de la Conspiration de Cellamare .)

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