Le Château d'Eu
Avant d'écrire la biographie des personnages qui composent la vaste galerie du château d'Eu, nous devons à la curiosité des nombreux voyageurs qui viennent le visiter quelques détails sur les souvenirs qui s'y rattachent et sur les révolutions qu'il a subies avant de reprendre l'état de splendeur où il se trouve en ce moment.
On n'a point de renseignemens précis sur la fondation de ce château; mais des témoignages authentiques en démontrent l'existence au neuvième siècle. Guillaume, petit-fils de Guillaume- Longue-Épée, passe pour le premier comte d'Eu. C'est lui qui, vers l'an iooo, fonda une abbaye
dans l'intérieur du château, situé alors, comme aujourd'hui, au-dessus de la vallée de la Bresle.
En 147^, Louis XI, sur le faux avis qui lui avait été donné que Jean de Bourgogne, comte d'Eu, avait promis à Edouard IV, roi d'Angleterre, de lui livrer Eu et son château , fit incendier et démolir cette place.
Après ce désastre, le comte d'Eu fit reconstruire, en 1480, une modeste habitation qui ne se changea en château qu'après le mariage de Catherine de Clèves , comtesse d'Eu , avec Henri duc de Guise, le Balafré. Ce prince fit exécuter, de i58i à i583, les plans de cet édifice; mais il ne fut jamais achevé (1). Le duc de Guise aimait cette résidence , où la politique se mêla plus d'une fois à ses loisirs. Les habitans, en montrant dans le parc les vieux hêtres qu'on a surnommés les Guisards, racontent que c'est sous leur ombrage que
(1) Heureusement , car le plan était mal conçu. Le château actuel n'était qu'une aile du projet, sur laquelle, du côté de la Bresle, avait été construite perpendiculairement une partie de l'aile qui devait fermer le fond de la cour. C'est cette partie d'aile perpendiculaire au château actuel qui a été démolie en 1806. La troisième aile, qui n'a jamais été construite, devait être parallèle au château actuel , et interposée, du côté de l'église, entre la cour et la place vorle.
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le Balafré s'entretenait avec le P. Mathieu, qu'on appelait le courrier* de la ligue. On voit dans l'église du collège , bâti , fondé et doté par Henri duc de Guise et Catherine de Clèves, deux magnifiques tombeaux, élevés à la mémoire de ce prince et de cette princesse (i).
Charles de Lorraine, duc de Guise et comte d'Eu, fils du précédent, ne vint jamais à Eu. Le roi Louis XIII, se rendant à Dieppe, séjourna dans ce château le 26 juin 16^1. Le 3i juillet 1647, Louis XIV s'y arrêta avec toute sa cour. Mademoiselle de Montpensier, qui accompagnait le monarque, parle avec intérêt de ce voyage dans ses Mémoires.
Henri de Lorraine , second fils de Charles , prisonnier des Espagnols, après avoir échoué dans sa tentative chevaleresque sur le trône de Naples , ayant recouvré sa liberté après cinq ans de détention dans la citadelle de Gaëte, vint à son château d'Eu le 18 septembre i653. Il n'y passa que neuf jours. L'objet de ce voyage fut la cession qu'il fit alors de son comté à son frère, le duc de Joyeuse,
(1) Ces tombeaux ont étr faits à Gènes.
troisième fils de Charles, qui eut pour héritier son fils Joseph-Louis de Lorraine, duc de Joyeuse-Angoulême, prince de Joinville, comte d'Eu et de Ponthieu, sur qui le comté d'Eu fut saisi et vendu par décret en 1660. Ce domaine fut acheté par S. A. R. Anne-Marie-Louise d'Orléans, duchesse de Montpensier , Mademoiselle. Cette princesse vint reconnaître sa nouvelle acquisition le i(\ août 1 66 1 . « J'arrivai fort tard, » dit Mademoiselle en ses Mémoires. « J'allai descendre à l'église; le château » me parut assez beau ; je ne l'avais vu que lorsque » j'y avais passé avec la cour, il y avait déjà fort » long-temps. On juge , par ce que M. de Guise y » avait bâti , ce qu'il avait envie d'y faire ; il n'y a » que la moitié de la maison de faite et une partie » du vieux logement des anciens comtes d'Eu , qui » étaient de la maison d'Artois (1). La situation en » est très-belle; on voit la mer de tous ses apparte- » mens; il n'y avait pas de jardins. »
Cette princesse prit à gré cette demeure; elle l'augmenta, elle y créa les jardins qui y manquaient, en acquérant le terrain où est le parc actuel; elle
(1) C'est une partie de ce qui a été démoli.
fit construire dans ce parc le petit château pour le logement des équipages; elle fit aussi quelques cliangemens dans l'intérieur. « J'avais fait changer » le dedans d'un pavillon , » dit Mademoiselle : « avant d'en partir, j'eus le plaisir d'y voir les me- » nuisiers et les peintres. » Ce pavillon est celui du sud, où étaient l'appartement et le cabinet de la princesse , dont la distribution et le décor ne semblent pas avoir subi de changement depuis cette époque. Parlant du premier voyage que fit M. de Lauzun après sa sortie de Pignerol , Mademoiselle dit : « Il trouva le château joli, et qu'il avait un » air de grandeur : il est vrai que je lavais fort » bien fait arranger. «Malgré ce jugement favorable, il ne paraît pas que M. de Lauzun partageât bien sincèrement le goût de son auguste bienfaitrice, puisque, pendant les dix-sept jours qu'elle eut peine à le retenir, l'ingrat lui donna fréquemment lieu de se plaindre de ses nombreuses excursions. Cette princesse aimait cette résidence, dont la situation pouvait convenir d'ailleurs à une âme si long-temps et si étrangement agitée; aussi dit-elle à propos de ce séjour : « Les plaisirs qu'on goûte
» à la campagne, lorsqu'on commence à se désa- » buser de ceux de la cour, me paraissent plus » agréables que jamais. »
Mademoiselle avait décoré les appartemens des portraits de tous les princes des maisons de Bourbon et de Lorraine, qu'elle avait apportés, en partie, de sa maison de Choisy : « Il y a un cabinet, » dit-elle dans ses Mémoires, « où toutes les conquê- » tes du roi (Louis XIV) sont en petit, par Vander » Meulen , un des plus habiles peintres de ces ma- » nières. Le portrait du roi est partout comme le » plus bel ornement qui puisse être en lieu du » monde. Il y a une salle où je mange, où sont tous » mes proches, c'est-à-dire le roi mon grand-père, » la reine ma grand'mère , le roi Louis XIII mon » oncle, la reine Anne d'Autriche sa femme, les » reines d'Angleterre et d'Espagne mes tantes , et » les rois leurs maris; la duchesse de Savoie ma » tante , mes sœurs et leurs maris ; la princesse de » Savoie fille aînée , et la duchesse de Parme sa ca- » dette; ma mère, ma belle-mère et l'infante Isa- » belle-Claire-Eugénie d'Autriche, gouvernante des » Pays-Bas, à qui mon père avait tant d'obligations.
» Les por traits de MM. les princes Henri de Bourbon, » Louis-Henri-Jules et Armand, prince de Conti, » y sont aussi; et mesdames les princesses Mar- » guérite de Montmorency, Claire -Clémence de » Maillé, Anne, palatine de Bavière, et Anne Mar- » tinozzi. Pour ma belle-mère, on sait assez qu'elle » était de la maison de Lorraine. M. de Montpensier » y est aussi avec madame sa femme , Catherine- » Henriette de Joyeuse ; et moi , sur la cheminée , » qui tiens le portrait de mon père. Les portraits du » roi tout jeune, de M. le duc d'Enghien, Louis de ï> Bourbon , et de Françoise légitimée de France , » du grand-duc mon beau-frère, de ma sœur de » Guise avec son mari, du duc de ce nom de la mai- » son de Lorraine, de M. le duc du Maine armé » sous une tente, y sont aussi.
» Le comte de Toulouse est sur une coquille sur » la mer, en petit dieu de cet élément. Il y a encore » le grand-duc père de mon beau-frère , la grande- » duchesse sa mère, et madame de Guise que M. de » Montpensier avait épousée, et tous ses en fan s ; » mon oncle Henri de Lorraine, qui fit la conquête » de Naples, un duc de Joyeuse, mon oncle aussi,
» qui est mort en Italie; M. le chevalier de Guise, » madame l'abbesse de Montmartre et mademoi- » selle de Guise; le prince de Toscane, mon neveu, » cardinal de Médicis.
» Une grande partie de la maison de Joyeuse y » est : le maréchal de ce nom et sa femme Marie de » Batarnay , d'une fort grande maison ; l'amiral de » Joyeuse, son fils aîné, favori de Henri III; le comte » du Bouchage, son second fils; M. le cardinal de » Joyeuse ; deux autres fils de M. le maréchal de » Joyeuse, dont l'un mourut à la bataille de Cou- » tras.
» Enfin on y voit aussi les portraits de M. de ïu- » renne et du cardinal de Bouillon. »
Après la mort de Mademoiselle, arrivée le 5 avril 1693, le château d'Eu ne vit pas son nouveau propriétaire, le duc du Maine (1); ses fils, le prince de Dombes et le comte d'Eu, y furent exilés après
(1) Mademoiselle de Monlpensier, pour obtenir de Louis XIV la permission d'épouser le duc de Lauzun , avait fait donation du château d'Eu au duc du Maine entre les mains de madame de Montespan. « Les actes » furent passés (dit-elle dans ses mémoires) en 1680 , chez madame de » Montespan, qui y parla pour M. du Maine; elle avait un pouvoir du » roi. Là étaient M. Colberl, son neveu Vaubourg, les notaires Foin et » Chupin, madame de Montespan, Barailleel moi. » (Tome îv, édit. de Pelitot.)
la découverte du complot de Cellamare , et y restèrent jusqu'au commencement du mois de février 1720. Madame la duchesse du Maine y vint avec les princes ses fils à la fin de juillet 1 726 , et y resta jusqu'au 22 août suivant. Depuis ce dernier voyage jusqu'en 1 776, c'est-à-dire l'espace de cinquante ans, ce château cessa d'être fréquenté par ses propriétaires ; M. le prince de Dombes n'y parut qu'une seule fois , le 26 août 1751 , et n'y coucha pas (1); M. le comte d'Eu n'y revint jamais depuis son exil.
Le duc de Penthièvre prit possession de ce comté en 1776, et, jusqu'en 1791 , il y fit tous les ans un voyage. Il espérait y trouver un abri tranquille pendant nos orages révolutionnaires; mais, sur quelques soupçons, ce prince s'en éloigna pour se retirer à Vernon , où il mourut le 4 mars 1 793.
Peu de mois après , son auguste fille, madame la duchesse d'Orléans se vit dépouillée de tous ses biens, et le château d'Eu fut séquestré , le mobilier saisi et vendu à l'encan. Des tableaux placés dans
(1) Il avait bâti auprès de Blangy le petit château Romesnil (aujourd'hui la verrerie de M. Legruel ), où il venait souvent pour chasser dans Ja forêt d'Eu.
les galeries du château, les uns furent brûlés ou mutilés, les autres, comme objet d'art, furent transportés au district de Dieppe , d'où ils ne furent renvoyés à Eu qu'à l'époque où le château devint une sénatorerie.
En 1795, ce château avait été transformé en un hôpital militaire; mais sa destination fut encore changée lors de la dotation du sénat : il fut affecté, avec ses dépendances , à l'habitation du titulaire de la sénatorerie de Rouen, et, à ce titre, le général comte Rampon en vint prendre possession et y résida pendant quelques jours en i8o5. Comme l'étendue des bâtimens paraissait hors de proportion avec les moyens de représentation d'un sénateur, l'administration du sénat ordonna la suppression de tout le corps de logis du côté de la vallée de la Bresle, contenant l'escalier, la salle des gardes, l'intendance , les cuisines, etc. Les mêmes motifs déterminèrent aussi la démolition du petit château.
On croit que Napoléon eut plus tard la pensée de faire du château d'Eu une résidence impériale. Il le visita lorsqu'il méditait une descente en Angleterre; mais il ne fut donné aucune suite à ce
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projet; et les événemens de 1814 amenèrent la restitution de cet édifice à la duchesse douairière d'Orléans, fille unique et héritière du duc de Penthièvre.
Cette princesse , après avoir ordonné les réparations les plus urgentes, vint y résider pendant quelques jours à la fin du mois de septembre 1 8 1 8 , et n'y retourna plus.
Le duc d'Orléans, aujourd'hui Roi, visita le château d'Eu en 1 82 1 , peu après la mort de la princesse sa mère. Un de ses premiers soins fut de faire exhumer de la poussière des greniers ce qui restait de l'antique collection des portraits et d'en ordonner la restauration. Il a fallu réparer les pertes occasionées par les outrages ou le malheur des temps. De nombreuses recherches ont été faites pour combler les intervalles; lorsqu'elles ont été inutiles, on a fait refaire les portraits qui avaient disparu ou qui avaient trop été dégradés. On en a ajouté un très-grand nombre, et, grâce à douze années de travaux et de persévérance , c'est aujourd'hui une des collections historiques les plus précieuses, les plus complètes qui existent en Europe,
Le Roi ne s'est point borné à enrichir la galerie des tableaux. L'édifice, l'intérieur des appartenons, le parc, les jardins, tout a ressenti l'effet de sa main puissante (i) et l'influence de son goût éclairé ; et le château d'Eu , rendu à son ancien caractère et remeublé avec autant de richesse que de convenance , a pris rang parmi les plus belles résidences royales.
(1) L'industrie doit également à la sollicitude royale l'établissement d'un moulin créé sur la Bresle, d'après la méthode anglaise, pour la fabrication du biscuit, et un appareil nouveau pour scier et fendre les arbres, qui fait honneur au génie inventif de M. Packam.